SUR GROTIUS ET SON TEMPS. LXXIII
tirées. Enfin, sans dire avec Paley que « vouloir gravement établir ou confirmer un devoir moral par le témoignage d'un poëte grec ou romain, c'est se jouer du lecteur, ou plutôt distraire son attention de tous les justes principes de la morale » ; sans partager complètement l'indulgence de Mackintosli à cet égard, il est cependant juste de reconnaître que Grotius a quelquefois été beaucoup plus loin que ne le permettaient les règles du goût, en accumulant les citations, et que cela lui a nui auprès d'un grand nombre de lecteurs.
Ces réserves faites, Grotius se présente au monde moderne conmie le fondateur de la science du droit de la nature et des gens. C'est lui qui, le premier, a cherché le droit dans une source constante et permanente, dans la sociabilité innée à l'homme, et dans les jugements rationnels innés à l'esprit humain. Nul autre n'a su unir; au même degré l'autorité de la raison et celle de l'expérience, la méthode philosophique et la méthode historique; nul n'a répandu une plus vive lumière, tant sur les principes que sur les faits. Aussi Vico l'avait-il appelé lejuriscoiisulle du genre humain. «Il est permis, dit Hallam, de considérer son ouvrage comme étant, dans son plan général, à peu près aussi original que peut l'être un ouvrage de l'homme à une époque avancée sous le rapport de la civilisation et du savoir. Il l'est plus, peutêtre, que celui de Montesquieu'.... » « Grotius est pro- ; fondement philosophe, disait en 1864, au sein d'une académie illustre, un des savants les plus distingués dont \ s'honore la science du droit public'. Il s'inspire de la l
• Hallam, Libr. cilat., t. III, p. 280, 281.
2 Voir au Honiteur du 29 février 18G4, le compte-rendu des séances des 30 janvier, G el 1] février de l'Académie des sciences morales et politiques de France, el les observations de M. Franck.
LXXrV ESSAI BIOGRAPHIQUE ET HISTORIQUE
pliilosopliie de Platon et des stoïciens; le fond de ses sentiments est chrétien. Il sait emprunter à l'histoire les inseignements les plus variés, et les fait servir à la con- 'firmation de ses œuvres. Ses citations vont au fond des choses; elles touchent à toutes les branches de la science : au droit pénal, que Grotius veut améliorer et faire sortir de l'état de barbarie où il était encore plongé; au droit politique, au droit civil, au droit international. Grotius éveille et féconde les idées ; rien n'est ridicule en lui ; il peut faire rire les praticiens étroits; il sera l'éternelle admiration des publicisteset des jurisconsultes vraiment dignes de ce nom. »
Si l'on pouvait douter de l'intlucnce d'une grande œuvre sur un siècle, l'histoire des événements politiques qui se sont passés dans le monde depuis la publication de l'ouvrage de Grotius, suffirait pour donner un démenti à cette erreur.
r Deux hommes ont surtout marqué dans la science politique de la Renaissance : Machiavel et Grotius.
Au xvi" siècle, Machiavel crée la politique expérimentale en la formulant comme un théorème géométrique, a Courtisan des Médicis, il donne dans le livre du Prince une théorie complète du succès à l'usage de ceux qui veulent tromper les peuples ; il enseigne comment l'égoïsme, aidé par l'intelligence et l'habileté, peut exploiter, dans l'art du gouvernement, la religion, la vertu, la crédulité, la bonne foi et les diverses classes, les plus élevées comme les plus humbles, qui constituent un Etat ; enfin, il nomme de son nom celle polilique-de l'astuce et de la ruse, qui fut de son temps celle de son pays, et qui substilue l'intérêt d'un seul à l'intérêt de tous.... Sceptique enfant du grand siècle du scepticisme, Machiavel se place en observateur impassible au-dessus des ré-