‹ Le droit des femmesChapitre 2 sur 8 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

« Tous les Français sont égaux devant la loi. »

Ce premier article du Code, qui parle de tous les Français, ne dit pas un mot des Françaises. On ne sait, après Tavoir lu, si elles sont au-dessus de la loi ou au-dessous .de la loi, ou bien hors la loi ; . et jusqu'ici, personne ne s'est aperçu de cette bizarrerie, ou n*a voulu y porter remède. Les philosophes, mal peignés pour la plupart et tout eii* duits de métaphysique, n'ont rien compris à la question. Les jurisconsultes Pont embrouillée. les politiques l'ont dédaignée. Les poètes, gens irritables et nerveux, qui tantôt adorent les fem«

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n INTRODUCTION.

mes et tantôt voudraient leur tordre le cou, n'ont fait que divaguer.

Tous se sont accordés à leur fermer la bouche, comme si elles étaient trop sottes ou trop sublimes pour exprimer une opinion raisonnable sur les affaires de ce monde. Pour les consoler, on leur a dit qu'elles gouvernaient les hommes. C'est peutêtre vrai, mais à la façon du petit chien du fils de Périclès, qui gouvernait aussi le monde; car disait Périclés, Azor gouverne mon fils Xanthippe, qui gouvèrile ma femme Aspasie, qui m& gouverne moi-même. Or, je gouverne Athènes, qui gouverne la Grèce, qui gouverne l'Europe, et l'Europe gouverne le reste de l'univers. Donc, Azor est le maître de l'univers .

Est-il permis à un homme qui aime les femmes, comme tout bon Français doit faire, et qui, de plus, les respecte, de plaider leur cause devant le public? Rien n'est plus sérieux que ce plaidoyer. Le sort de la société française est entre les mains des femmes. Leur ignorance frivole, qu'on encourage et qu'on feint de trouver charmante^ est la

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principale cause de notre décadence. Si Von avait pris soin de les instruire, nous aurions évité trois ou quatre révolutions, et la France n'irait pas tantôt en avant, tantôt en arrière comme un chariot tiré en sens opposé par deux attelages de même force.

Un jour, le premier consul Bonaparte demandait à madame de Staël d'un air impertinent : « Depuis quand les femmes se mélent-elles de politique? — Depuis qu'on les guillotine, » répondit-elle.

La réponse était fort juste- Aujourd'hui Ton ne guillotine plus, du moins pour cause politique ; mais la loi pèse sur les femmes aussi durement que sur les hommes, et cependant elles n'ont pas le plaisir de l'avoir faite ou d'avoir élu ceux qui la font. Qu'elles puissent du moins la discuter ou l'entendre disciSter en leur nom et dans leur intérêt particulier.

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Avant tout, il faut se débarrasser de ce vieux préjugé que le Français est de tous les peuples celui qui aime et respecte le plus les femmes. Il est poli, c'est vrai, il leur cède volontiers le pas, il leur donne le bras pour passer du salon dans la salle à manger, et vice versa ; il les salue profondément, il tient son chapeau à la main en leur parlant, il ira même assez volontiers chercher des fleurs, des gants, une lorgnette; il se mettra au second rang dans la loge et fera toutes les grimaces que Tusage du monde a rendues nécessaires ; mais pour leur sacri-

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e LE DROIT DES FEMMES.

fier ses goûts, ses plaisirs, ou pour leur parler de choses sérieuses, non i

De quoi parlerait-il d'aîll^us? De rel^on? Il y entend peu de chose. De philosophie? EDes n'y entendent rien. De politique? Elles ne connaissent que des livres fabriqués par les jésuites. Les plus savantes ont appris l'histoire de France dans les romans d'Alexandre Dumas et n'ignorent pas que d'Artagnan sauva trois ou quatre fois le trône et la vie de Louis XIV. Quelques-unes ayant lu Lélia et Valentine^ ont cherché dans ces beaux livres une règle de conduite. (Heureusement la mode en est passée, et l'espèce diminue tous les jours.)

De quoi donc peut-on causer avec elles, car enfin les Françaises ne sont pas du tempérament de la marquise d'Alménara, qui disait qu'elle avait un profond mépris pour le gentilhomme qui pouvait causer avec elle pendant dix minutes sans la prier d'amour? Certes, l'amour est une belle chose, mais il ne faut pas plus en abuser que du pâté d'anguilles ; et, enfin, supposons que toutes les Françaises soient aimées d'amour depuis quinze jusqu'à quarante ans, qu'est-ce qu'on en fera passé ce dernier âge?

Elles marieront leurs filles, dites vous? — Bon ! cela peut encore durer quatre ou cinq ans et les mener jusqu'au demi-siècle ; mai3 après? Esl-il

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LE DROIT DEà FEMME». Y

rien de plus lamentable que le sort d'une vieille femme qui n'a fait toute sa vie que s habiller, babiller et se déshabiller, comme dit je ne sais quel philosophe au poil hérissé?

Elles seront grand'mères ? Je le veux bien, mais il faut, avoir été une mère bien sensée et une femme bien sage pour être une grand' mère respectée.

L'homme, en vieillissant, peut remplacer par l'aitibilion ou Vavarice les autres passions éteintes : mais la femme?

J'espère qu'on ne me saura pas mauvais gré de ma franchise. La coupe de la vérité est amère, mais le miel est au fond. D'ailleurs, si je voulais parler des hommes, j aurais bien d'autres choses à dire, et de plus cuisantes.

Mais chaque discours a son temps, et, comme dit l'immortel Saneho Pança, il ne faut pas mettre la charrue avant les bœufs, ni courir deux lièvres à la fois.

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S( IB DROIT DBS PBMMB8.

Donc, les femmes — que ce soit leur faute ou la nôtre — n*ont plus en France le rang qu'elles avaient autrefois. On les consulte à peine; on ne parle plus que de leurs robes, de leurs diamants, de leurs crinolines, de leurs caprices ou de leurs vices. Elles n'inspirent plus les actionsgénéreuses; elles n'excitent plus Théroïsme ; leur suffrage n*a plus de prix. Quelle décadence I

Vous souvenez-vous des fières paroles du comte Eustache, frère de Godefroy de Bouillon? Lorsque la belle Armide vient en suppliante au camp des croisés pour implorer leur secours, et que le sage Godefroy, prévoyant un piège, refuse de laisser partir ses chevaliers : « Que dira-t-on de nous à la cour de France, s'écrie Eustache, lorsqu'on saura que nous avons refusé de tirer Tépée pour une femme? » Ce mot résume la France chevaleresque du moyen âge, et je dois dire que l'ancienne Gaule était digne de l'avoir trouvé. Au temps de Velléda la druidesse, les femmes décidaient de la paix et de la guerre, et c'est une paysanne enthousiaste, Jeanne Darc, qui sauva la France abandonnée

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parles soldats, les hommes d'Élat et les banquiers.

Malheureusement, l'âge héroïque et chevaleres* que étant passé, la Grèce et l'Italie firent invasion chez nous au seizième siècle. On se mit à lire Boccace et les poètes grecs et romains. Rabelais, pour plaire à un roi débauché qui pouvait être tenté de le faire pendre comme hérétique, fut le premier à traduire en français les grossières injures des Italiens. Ce moine défroqué fit rire toute la cour de François?' avec le célèbre dialogue de Panurge et de Pantagruel sur le mariage.

-— Marie-toi, dit Pantagruel.

— Oui, mais si je me marie, je serai...

— Donc, ne te marie pas. . .

Ce dialogue cynique a produit des fruits bien amers. La litt^ature française a été infectée depuis trois siècles. C'est de là qu'est venu Molière tout entier , de là son Georges Dandin qu'on trompe, qu on insulte, et qui n'ose pas se venger ; de là son Amphitryon et l'étrange parole qui résume la morale de la pièce :

Un partage avec Jupiter

i\'a rien du tout qui déshonore.

De là toutes les vilenies dont son théâtre est

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rempli, car le mari d'Armande Béjart, trompé par elle et digne de l'être (il avait été l'amant de la mère), voulut se venger sur le sexe tout entier de sa triste aventure, et son génie, qu'on vante et qui égale ou surpasse celui d'Aristophane, n'a servi qu'à salir et rabaisser les femmes.

De là aussi, par Molière, dont l'influence sur nos mœurs a été si funeste, cette décadence déplorable des Françaises du siècle dernier.

Qui voyez-vous sur la liste des femmes célèbres en 1650? Madame deSévigné, iofiadame de Longueville , madame de la Fayette, mademoiselle de Scudéry, la princesse Palatine, et vingt autres, dont l'érudition égalait celle de Philaminte. Pour la grâce et l'esprit, a-t^on jamais revu de tels modèles? Madame de Sévigné lisait le latin avec Ménage, et administrait elle-même sa fortune avec économie- Était-elle pour cela moins recherchée dans le monde? Sa fille, madame de Grignan, ne lisait que Descartes et Malebranche. Son amie madame de la Fayette était la femme de France la plus savante et la plus aimable. Madame de Longueville, sœur du grand Condé, sans écrire ellemême, était le meilleur juge des livres. C'est elle qui disait à son frère pendant une lecture de la Pucelle de Chapelain (le Victor Hugo de ce temps-

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Jàl) « C'est bien iéau, mais avouez que c'est bien ennuyeux. » Et la postérité a ratifié Tarrêt.

Molière, dont ces femmes charmantes méprisaient la grossièreté, se moqua d'elles et écrivit to Précieuses ridktdes. Le bon Chrysale, bourgeois épais, ami de ses aises et du confortable, fut ravi d'entendre Téloge exclusif du pot-au-feu (qu'elles ne négligeaient pourtant pas) ; qu'en est-il résulté?

Un siècle plus lard, Philaminte avait disparu et faisait place à madame Du Deffand, femme débauchée et séparée de son mari . A vingt ans, elle était la maîtresse du régent; à quatre-vingts ans, elle faisait des déclarations à l'Anglais Walpole. N'est-ce pas une vie bien employée ? A côté d'elle la sèche madame Geoffrin tenait une boutique rivale, et «es deux dames, pour attirer le public dans leurs maisons, donnaient à souper tous les soirs.

Franchement, j'aime mieux madame de la Fayette et madame de Sévigné, et même madame de Longueville, quoique un peu trop tard repentante.

Qui faut-il accuser de cette décadence ? Molière seulement? Mais la Fontaine en a dit tout autant et même davantage. Il avait été gâté par la lecture de Rabelais et des Italiens. Voltaire aussi fut complice, et Rousseau même, — qui pourtant entrevit

la yérité ; mais il versa dans Tornière commune, tout en prêchant la vertu avec emphase.

Après trois cents ans d'efforts continuels on est parvenu à dégoûter les femmes de la science et du bon sens; après quoi, l'on s'est détourné d'elles; et les filles qu'on ne laissait sortir autrefois que le soir, après le coucher du soleil, tiennent aujourd'hui le haut du pavé, remplissent les théâtres et les boulevards et s'imposent à ceux^mémes qui les méprisent le plus.

Juste récompense de notre sottise!

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LA VEUVï.

Elle est veuve depuis six mois, sans fortune, mais non sans famille. Deux enfants, «n garçon et une fille ; dix et cinq ans. La mère a vingt-huit ans.

Le défunt était percepteur à Crosny-sur-Loire, près de Nevers. C'était un bon garçon, gai, joyeux, aimant à bien vivre, jouissant du présent, insoucieux de l'avenir, complètement étranger à toute idée politique, religieuse, administrative, métaphysique ou esthétique.

Son père, ancien capitaine d'infanterie, ayant usé ses bottes en Espagne — de 1810 à 1814 — en Morée après la bataille de Navarin, puis en Algérie, reçut une balle dans le genou en 1833, et pour

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retraitefut nommé percepteur à Crosny-sur-Loire. Les dix-huit cents francs de la perception joints à une pension de mille francs mirent le comble au bonheur de ce vieux brave, qui dès lors prit la douce habitude d'allumer sa pipe au lever de Taurore, de bêcher, sarcler, ensemencer son jardin entre cinq heures et neuf heures du malin, d'ouvrir son bureau entre neuf heures et midr, de dîner entre midi et une heure, de lire le Constitutionnel et de faire sa partie de dominos au café Mogador avec le lieutenant Bonnet (des dragons de Marie- Louise) entre une heure et trois heures, de rouvrir son bureau pendant une heure, de l6 fermer définitivement à quatre heures, de faire un tour de promenade sur la levée de la Loire jusqu'à sept heures, et de se coucher à huit heures un quart, tous les soirs.

Vers 1856, sentant sa main trembler et ne pouvant plus signer qu'à peine, il obtint la survivance des fonctions de percepteur pour son fils et mourut en 1863, n'ayant légué à ce brave garçon que le souvenir de sa gloire, un jardin fort petit, mais bien cultivé, et la pipe la mieux culottée du département.

Les pompiers, dont il avait été longtemps le capitaine, le suivirent en grand uniforme jusqu'au

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LA VEUVE. t5

seuil de sa dernière demeure, tirèrent dans la fosse une salve de coups de fusil et cédèrent la place au lieutenant Bonnet (des dragons de Timpéra- Irice), qui, dune voix entrecoupée de sanglots, prononça l'oraison funèbre que voici...

Mais j'oublie, mon Sujet. Ce n'est pas du capitaine que je voulais vous perler; c'est de la veuve de son fils.

S'il s'agissait d'écrire ici un roman ou une histoire un peu romanesque, l'occasion serait bonne pour comparer cette dame aux femmes du Titien ; mais je dédaigne ce moyen banal d'intéresser le publk à son malheur. La vérité suffit. En habits de deiiil, la veuve est charmante. ToutCrosny-sur- Loire en est ébloui.

Malheureusement, il faut vivre, et le défunt, si l'on excepte son cautionnement qu'il avait emprunté et qu'il a fallu rendre après sa mort, ne possédait pais i^ix cents francs. Sa maison et son jardin sont hypothéqués et vont être vendus aux enchères. La veuve et les deux enfants restent seuls. Que faire?

De pension, pas un mot. Le pauvre percepteur n'avait aucun droit aux faveurs de l'État. Il a perçu pendant dix ans ; mais on l'a bien payé, 11 meurt. L'Etat ne lui doit rien. De quoi peut-on se plaindre?

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FTétait-il pas trop heureux de percevoir? Manquera-t-on jamais de percepteurs, soit à Paris, soit à Crosny- sur-Loire?

Donc nulle indemnité. C'est à la veuve de se tirer d'affaire. Si elle n'avait reçu aucune éducation, rien ne serait plus simple. Elle blanchirait le linge, coudrait les robes, bêcherait la terre, ou se ferait servante, et nourrirait ses enfants du prix de son travail. Mais elle ne peut pas, elle ne sait pas travailler. Ce n'est pas une femme ; c'est une dame.

Comprenez-vous la différence?

Elle n'était pas née pour coudre, blanchir et cuisiner. Son père était un avocat sans clientèle ; sa mère, une demoiselle de bonne famille. Tous deux vivaient noblement. De là une fille élevée dans l'espérance et la certitude de ne rien faire, si ce n'est recoudre quelques boutons, broder quelque guipure ou quelque tapisserie.

Pour comble, élevée au couvent du Bon-Pasteur, deNevers, parmi toutes les filles nobles de deux ou trois départements. Rien n'est plus distingué ni plus funeste. Qu'enseigne-t-on là? L'écriture, un peu d'orthographe, des cantiques d'abbés inconnus adaptés à des airs trop connus, la manière de faire la révérence et^de saluer, et la généalogie de quarante familles du Nivernais, qui ne le cèdent pour

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Tanciennelé ni aux Bourbons ni aux Habsbourg.

Peu ou point de lecture. La Bible est bonne pour les protestants. L'histoire sainte, émondée, expurgée, corrigée à Tusage des jeunes pensionnaires, est bien suffisante. Pourvu qu on sache qu'Eve a mordu la pomme et Ta fait mordre à son mari ; que Noé construisit Tarche et pendant quarante jours erra sur la surface des eaux ; qu'Abraham fut père dlsaac et reçut la promesse que sa postérité égalerait en nombre les étoiles du ciel et les sables de la mer ; que David tua Goliath et joua de la lyre pour amuser Saûl, tout le reste est bien indifférent, ou, pour mieux dire, est fort dangereux.

L'Évangile lui-même n'est pas sans inconvénients. Telle parole de Jésus- Christ peut recevoir un sens séditieux. Telle comparaison de TÉglise primitive des apôtres avec l'Église de Rome pourrait pousser les jeunes âmes dans la voie du schisme et de rhérésie. Dans quel coin de l'Évangile trouverez-vous les évêque§, les moines, le célibat des prêtres ou le pouvoir temporel des papes, ou leur infaillibilité?

De tous les livres sacrés, un seul est accepté franchement et même recommandé partout : c'est limitation ^ Jésus-Christ. Mais ce livre admirable,

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composé par un chrétien fatigué du monde et des afTaires, ne plaît aux prêtres que parce qu'il prêche le renoncement, l'abnégation, l'obéissance. Qu'on leur obéisse, et ils vous tiennent quitte de tout.

Les auteurs profanes sont scrupuleusement bannis du sanctuaire. Tout au pluslaisse-t-on passer Esther et Athalie, tragédies juives sans défaut et plus ennuyeuses que la pluie : Télémaque même est soigneusement consigné à la porte des couvents, et, en effet, Tépisode de la belle Eucharis pourrait faire rêver les jeunes pensionnaires.

Après cinq ans de séjour au Bon-Pasleur, la veuve est rentrée dans sa famille, munie du bagage littéraire, scienlifique, philosophique et religieux qu'on vient de voir, et impatiente de déployer ses ailes. Dans l'intervalle, sa mère élait morte; son père, lavocat, vivait à grand'peine de quelques plaidoyers glanés parmi les plaideurs de Clamecy. Nulle dot à espérer. Sa seule ressource élait dans sa chevelure dorée, son teint parfaitement blanc, marqué de quelques taches de rousseur qui en font ressortir Téclal, ses yeux vert de mer et sa grâce un peu languissante.

C'était assez, puisque le percepteur s'en contenta. Mais aujourd'hui, que faire?

Tout métier manuel lui est interdit, La femme

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LA YEUYB. *•

du percepteur de Crosny-sur-Loire n'est pas la première personne \enue. Elle vivait sur le pied d^égalïté avec la femme du maire et celle de Tadjoint. Elle allait tous les ans au bal de la sous-préfecture. Elle a même rendu visite à Tune de ses nobles amies,la comtesse Jeanne de Brohan-Tarmenay, en son château deTarmenay ; et si la comtesse fut un peu froide, l'empressement du comte fut tel que le percepteur en fronça lesjsourcils. Il s'inquiétait à tort. Jeanne de Broham-Tarmcnay n'a pas rendu la visite, et les relations furent interrompues aussitôt que nouées.

Et le commerce? direz-vous. Beaucoup de gens font le commerce et n'en sont pas déshonorés. Même, à proprement parler, tout le monde fait commerce, — Tavocat, de ses paroles ; le propriétaire, de son blé et de ses chevaux ; l'avoué, de sa procédure; l'officier, de son courage; le préfet, de ses arrêtés; et le député de son... Non; pardon, j'allais dire une sottise.

Donc, elle peut faire le commerce. Assurément la femme du maire et celle de l'adjoint ne la regarderont pas du même œil et se garderont bien de l'inviter désormais à boire du thé ; mais qu'y faire? encore vaut-il mieux se passer de thé et ne pa3 mourir de faim.

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Par malheur le commerce, comme le dieu Janus, a deux faces : vendre et acheter. On ne peut vendre . qu*nprès avoir acheté. Que ce soit du fil, des aiguillos, des bonnets de coton, des mouchoirs, des chemises, du sel, du poivre, du vin, du gingembre ou des dents d'éléphant. Tachât doit nécessairement précéder la vente.

Or, la veuve, n'ayant pas d'argent, n'a pas de crédit. Donc, elle n'achètera pas, donc elle ne vendra pas. Donc, il faut renoncer au commerce.

Attendez! tout n'est pas perdu. Son mari avait des amis. Le député de l'arrondissement a plusieurs fois protesté de son attachement — surtout pendant la période électorale. Peut-être se souviendrat-il. Il est fort bien en cour, dit-on. Il est l'ami de collège du premier ministre. Il dîne souvent aux Tuileries (il s'en vante du moins), et Tempereur, après dîner, l'a souvent entretenu dans l'embrasure d'une fenêtre des affaires de l'État. Au reste, c'est un habitué. Dès le temps de Louis-Philippe, il allait souvent au palais. La reine lui demandait trois fois par mois des nouvelles de la santé de sa femme. Le duc de Nemours l'interrogeait sur le nombre de ses enfants. Madame Adélaïde s'informait avec intérêt des besoins de son arrondissement. Enfin, c'est lui qui dit un jour au roi

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