LE DITO&GB
Ce n'est pas sans inquiétude que je propose au public la justification suivante du divorce, car il n'y a guère de loi plus importante que celle qui le permet ou le défend, et nous voyons trois ou quatre peuples (dont le moindre croit tenir le premier rang dans l'espèce humaine) différer complètement d'avis sur cette grave question. Dans le même pays, suivant les temps et les gouvernements, le divorce a été regardé comme moral ou immoral. De 1792 à 1816, un citoyen français pouvait divorcer sans peine. Depuis 1816 on a changé d'avis. Le clergé catholique a fait supprimer le divorce. Il ne reste plus aux gens mal mariés que la déplorable ressource de la séparation de corps.
Supposez cependant un malhonnête homme, brutal, avare, jaloux, tyrannique, débauché ; sup-
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m LE DROIT DES FEMMES.
posez qu*il maltraite ou qu*il ruine sa femme ; supposez qu'il ait dans sa propre maison , dans le domicile cqnjugal, une maîtresse; supposez que la femme s'en plaigne et qu'elle soit séparée judiciairement de son mari.
L'homme est-il puni? Point du tout. Il demeure fort paisiblement dans sa maison. Il garde sa maitresse. Il est libre de tout lien. Il ne subit que fort rarement le mépris public (surtout à Paris où Ton a si peu de souci des affaires privées du pro* chain); il ne perd ni sa fortune, ni ses amis; une seule chose lui manque, et je vais l'indiquer tout à l'heure.
La femme, au contraire, garde tous les devoirs, quoiqu'elle ait perdu tous les droits. Il faut qu'elle vive seule et retirée. Eût-elle visiblement et au su de tout le monde les plus graves sujets de plaintes, elle a tort de se plaindre. Une femme qui se plaint de son mari est encore plus ridicule qu'un mari qui se plaint de sa femme. Tous deux prêtent à rire au public, — la femme surtout. On l'écoute avec une feinte compassion, mais au fond du cœur tout ceux qui l'écoutent sont persuadés qu'une femme qui n'a pas su plaire à son mari ou qui n'a pas su le supporter patiemment ne mérite pas grande syiftpathie. On méprise quelquefois l^époux;
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mais les plus indulgents sont sévères pour Fépouse, — heureux peut-être de montrer à ses dépens leur propre austérité. On ne Taccable pas toujours, mais on Tévite.
Et si par malheur elle est encore jeune et belle, avec quelle circonspection doit-elle éloigner tous les hommes ! La liberté dont elle jouit n est qu'apparente et ne sert qu'à la désigner au soupçon. Si elle est aimée, si elle aime, si elle cède à son penchant, tous les torts de son mari sont effacés du même coup.
Eût-il vingt fois essayé de la tuer, c'est elle qui devient le bourreau ; c est lui qu'on appelle victime. Les rôles sont changés, au grand désavantage de tous deux, car la femme excite alors le mépris, et Fhomme excite la compassion, — qui touche de si près au ridicule.
Et dans cette horrible situation que deviennent les enfants, réduits à mépriser tout ensemble leur père et leur mère? A qui les confier? Les mettrat-on, — le garçon au collège et la fille au couvent? C'est ce que font ordinairement les gens riches ; mais les pauvres, — ceux qui vivent au jour le jour du travail de leurs mains, — pourront-ils donner cette éducation si coûteuse à leurs enfants?
Et les riches eux-mêmes, si la haine qu'ils ont
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l'un pour Taulre n'a pas étouffé en eux Tamour paternel et maternel, comment se partageront-ils les enfants? Tous les jours on voit des procès dans lesquels le tribunal est chargé de décider la part qui revient au père et à la mère. Le père verra ses enfants le lundi, le mardi et le mercredi. La mère les verra le vendredi, le samedi et le dimanche. De quinzaine en quinzaine chacun à son tour a le jeudi. Que doivent penser les enfants de ce partage étrange? Quelles sombres réflexions ne fontrils pas sur ceux qui l'ont rendu nécessaire? Quel jugement ne doivent-ils pas porter sur leurs parents? Et quel châtiment plus terrible pour le père et la mère que d'être jugés par leurs enfants? Quoi! au foyer même de la famille, là où les plus endurcis s'attendrissent, oublient les haines, les rancunes, les dangers, les sottises, les inquiétudes du monde exiérieur, trouver la tristesse et la solitude I sentir qu'on n'est plus le centre et l'âme de ce petit monde joyeux, que les enfants vous regardent, avec des yeux étonnés, défiants, que leur cœui* est glacé, que vous avez perdu leur sainte et naïve confiance, qu'ils mesurent leurs paroles, qu'ils craignent d'en ' trop dire, qu'il leur tarde souvent d'être délivrés de votre présence ! Voilà l'un des plus terribles malheurs dont on puisse subir l'atteinte. S'il est
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mérité, quel remords ! S'il ne Test pas, quel regret ineffaçable I
Ce n'est rien encore. Si des enfants adultérins s'ajoutent aux enrants légitimes, qu'arrivera-t-il? Quel sera leur sort? A peine la loi permet-elle de leur laisser une part d'héritage et d'assurer leur subsistance. Quelle haine n'auront-ils pas, ces malheureux, contre le père ou la mère qui leur a fait ce funeste présent de la vie I Quelle haine contre leurs frères et leurs sœurs légitimes que la loi favorise et protège ! Quel désir passionné de prendre cet héritage auquel la nature, sinon la loi, leur donne des droits égaux I Chacun de nous a connu, de près ou de loin, des exemples terribles de ces haines implacables. Comment y remédier?
Quand les enfants légitimes seraient assez généreux pour partager volontairement l'héritage avec leurs frères adiiltérins, pourraient-ils leur rendre ce qui n'est au pouvoir de personne, c'est-à-dire la considération que le monde attache à tout ce qui ne sort pas de la vie paisible, régulière, légale ? Par quels efforts, quelle persévérance, quel courage, quel talent, quelle probité, ces déshérités de la loi obtiendront-ils à grand'peine d'être traités comme le commun des hommes? Cette cruelle inégalité que les mœurs ont établie, que la loi consacre, qui
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pèse si durement sur ces âmes innocentes et les pousse quelquefois au désespoir et au crime, n'estelle pas le plus redoutable de tous les arguments qu'on peut donner contre la séparation de corps?
Le divorce n'a pas cette injustice. Il ne crée pas ou n'augmente pas la division des époux ; il la rend légale, régulière et définitive. Il ne corrompt pas le mariage, il le purifie Si la femme a manqué à ses devoirs, il ne l'attache pas pour toujoui*s à son mari, malgré lui et malgré elle. H offre un moyen pacifique et honorable de rompre un mariage d'où l'honneur conjugal et la confiance réciproque se sont retirés. Il prévient la vengeance de l'offensé et la rend inutile. 11 arrête la main du meurtrier. A quoi bon tuer celle qui ne portera plus votre nom et dont les fautes les plus graves vous seront désormais étrangères? On peut mépriser la femme d'autrui, mais on ne la déteste pas. La haine n'est permise qu'au mari.
De son côté la femme divorcée n'est plus réduite à vivre dans la solitude et à subir la compassion du public. Si elle aime 6t si elle est aimée, elle peut se marier de nouveau et, sans doute instruite par l'expérience, faire un choix meilleur ou qui lui plaira davantage. Ses enfants seront légitimes. Elle* même pourra être une femme honnête et honorée.
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LE DITORCB. S33
Je sais bien qu'il faudra partager encore les enfants du premier lit. Mais cet inconvénient n'existet-il pas aussi et n'est-ii pas beaucoup plus grand dans la séparation de corps ? Le divorce n a-t-il pas, sur la séparation de corps ^ l'avantage de sauver Thonneur de la mère et de conserver le respect des enfants? On me dira qu'à force de sagesse, de prudence et de vertu, une femme séparée de son mari peut garder Testimeet le respect de tout le monde. C'est possible ; mais les lois n'ont pas été faites pour les gens vertueux, qui ne sont en majorité dans aucun pays. Si nous étions tous vertueux, il n'y aurait ni séparation de corps, ni divorce, ni loi sur la matière.
Je me souviens d'avoir vu, étant enfant, un brave homme de fonctionnaire, d'un grade assez élevé, qui est mort depuis dix ans. Il avait été capitaine, je crois, et son épaulette lui gagna le cœur d'une fort riche et fort jolie fille qui voulut l'épouser, et l'épousa en effet malgré quelque opposition des parents. Par le crédit de ceux-ci il quitta l'armée et devint receveur général de je ne sais quel déparlement, métier paisible et bien payé. Malheureusement la femme s'ennuya, vint à Paris et ne voulut plus retourner au domicile conjugal. L'ardeur du premier amour était refroidie; il ne res*
tait plus que Tennui d'êlre receveuse en province. Le pauvre homme pria, supplia, sollicita, ordonna, menaça et ne fut pas obéi. Dn jour même il souffleta la fugitive, qui Tavait poussé à bout par ses insultes. Aussitôt quatre témoins patentés, gens de bonnes vie et mœurs, sortent de terre comme par miracle, attestent le soufflet et vont chercher la garde. On emmène le mari au poste en le poussant à coups de crosse de fusil. 11 est relâché le lendemain et séparé de corps huit jours plus tard par jugement authentique et motivé.
Que faire? séparé de sa femme et jeune encore, il prit une maîlresse. Il en eut des enfants. 11 employa tous les moyens possibles pour déshériter ses . frères, ses sœurs et ses neveux. Il dénatura sa fortune. Il éluda la loi. Il fit un fidéicommis. 11 invoqua toutes les ressources de la procédure, et réussit enfin à leur laisser son héritage. Mais pouvait-il les rendre légitimes? Ni leur mère ne put devenir sa femme, ni eux ne purent devenir légalement ses fils. Il mourut désespéré de leur laisser le nom d'enfants adultérins, et d'entendre parler tous les jours des aventures scandaleuses de sa propre femme. — Il fut tenté souvent, m'a-t-on dit, de mettre fin à ce supplice en la poignardant.
Franchement un bon divorce qui les eût délivrés
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l'un de l'autre, — sa femme et lui, — n'était-il pas plus naturel et plus moral? Dans le malheur de ce pauvre homme, de sa maîtresse et de ses enfants (sans compter celui de sa femme légitime), où est le profit de la vertu? Quand la loi contrarie le vœu de la nature et, j'ose le dire en cette occasion, rintérêt de la société, ne faut-il pas réformer la loi?
Beaucoup de femmes, il est vrai , craindront peut-être que ce changement n'aggrave leur sort, et que le divorce ne leur soit plus nuisible qu'utile. On cite souvent l'exemple des Arabes, qui achètent fort cher les jeunes filles, et divorcent quelques jours après. Ces malheureuses femmes, toujours esclaves d'un père ou d'un mari, sont vendues quelquefois en peu d'années à sept ou huit acheteurs différents, et leur valeur vénale diminue à chaque marché nouveau ; mais ce divorce honteux, qui n'est qu'une forme légale de la prostitution, ne ressemble en rien au divorce des femmes d'Europe. Qu'on réforme le Code civil sur ce point ; qu'on rétablisse les dispositions de l'ancien Code Napoléon, et j'ose prédire que le divorce ne sera pas plus fréquent en France que la séparation de corps. En revanche, il fera cesser bien des scandales et préviendra bien des meurtres. Peut-être aussi, en
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plus d'une occasion, resserrera-t-il les liens du mariage. La crainte du divorce obligera souvent la femme et le mari à une complaisance mutuelle.
Les femmes gagneront plus que personne à celle réforme, car la séparation de coips, ainsi que je Tai moniré plus haut, pèse presque uniquement sur elles : mais on leur opposera les décisions de l'Église catholique, qui s oppose résolument au divorce, en France, en Espagne et en Italie.
A cela je ne répondrai qu'un mot qui rassurera, j'espère, les consciences catholiques. La jurisprudence dePÉglise varie suivant les temps et surtout suivant les personnes. S'il s'agit des rois ou des empereurs, de Louis VU, de Louis XII ou de Napoléon, ou même d'un bourgeois belge, le pape ne craint pas de prendre sur lui tout le péché et d'autoriser le divorce.
S'il s'agit d'un simple citoyen, le pape est in* flexible.
D'où vient celle différence?
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L'homme dont on va lire l'histoire est un de ceux que la France mettra quelque jour dans son Panthéon, lorsqu'elle aura cessé d'élever des statues aux préfets, aux ministres, aux orateurs de pacotille et autres politiques sans conscience. Il est mort depuis longtemps, et sa vie privée est .si peu connue, que trés-peu de ses contemporains, parmi ceux qui vivent encore, sauront de qui Je veux parler.
C'est dans les dernières années du premier empire qu'il parvint à Page viriï; comme il le disait plus tard, il fut de la coupe de 1815 (cette coupe à jamais fameuse qui donna plus d'un mil* lion d'hommes à Napoléon). On Tenvoya se faire blesser à Lutzen, panser à Dresde et sabrer à I^eipsig. Il guérit pourtant, plus heureux que la
plupart de ses camarades, et revint en France au mois de novembre, ayant, pour ses débuts, tué à coups de fusil ou de baïonnette, en diverses rencontres, trois ou quatre Prussiens.
Il iit !a campagne de France sans accident, reçut enfin son congé le 25 mai 1814, et reprit paisible* ment le cours de ses études, car il n'avait jamais eu la pensée d'être un héros de profession.
Or, vers ce temps-là, étant allé dans un bal public pour se distraire (car, tout studieux qu'il lût, il ne haïssait pas le plaisir), il eut la fortune de rencontrer VÊpi-dOr et de danser avec elle une de ces contredanses pendant lesquelles le sergent de ville, gardien de la pudeur publique, ne peut que se voiler la face avec ses deux mains ou saisir les danseurs au collet et les conduire au violon. (Généralement il préfère ce dernier parti.)
L'JÉpi-rf'Or, que ses nombreux amis appelaient ainsi à cause de la couleur de ses cheveux, n était pas une fille ordinaire. Pour élever son pied à la hauteur de l'œil et porter arme douze fois de suite avec la jambe droite, elle avait peu de rivales. Ce dernier talent plut si fort à son danseur, qu'il lui déclara sa flami|ie sur-le-champ et fut heureux dès le premier soir.
U avait, alors vingt ans et commençait à peine
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cette série de travaux scientifiques qui ont fait de son nom l*un de ceux dont la patrie s'honore. Ni lui ni sa maîtresse ne pouvaient entrevoir l'avenir.
C'était un homme de taille moyenne, robuste, trapu, vigoureux, merveilleusement taillé pour les travaux du corps et de l'esprit, et dont la tête un peu ramassée, mais intelligente, forte, et plantée sur un cou de taureau, attirait, en quelque lieu qu'il fût, tous les regards.
Sérieux du reste, et presque rébarbatif, jp ne sais comment il avait pu séduire VÊpi-dOry qui n'aimait qu'à rire, à chanter, à danser et à ne rien faire de ses dix doigts depuis le lever du soleil jusqu'à minuit. Les contraires s'attirent, apparemment. Peut-être aussi, avec l'instinct ordinaire des femmes, avait-elle deviné que ce jeune homme si grave, si laborieux et quelquefois si violent, était un grand esprit et un noble cœur.
Du moins ce n'est pas l'argent qui décida la défaite de rÉpi-d'O?-, car il n'avait pas dix francs dans son secrétaire ou dans sa poche le jour de leur entrée en ménage. En ces jours-là Ton s'ha» billait d'indienne et l'on vivait de charcuterie, dans la rue Saint- Jacques. On dit que le quartier, les temps et les mœurs sont bien changés ; t&nt pis pour tout le monde.
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La rue Saint-Jacques et la rue des Mathurins- Sainl-Jacques étaient alors le séjour de la jeunesse la plus studieuse de France. Tout ce qui est célèbre ou illustre aujourd'hui y vivait pêle-mêle dans une espèce de grand phalanstère où toutes les fenêtres étant toujours ouvertes, on avait réalisé le rêve de ce vertueux Romain qui voulait que sa maison fût de verre et que toutes ses actions fussent connues du public. Chaque emménagement nouveau était discuté, loué, critiqué, blâmé ou du moins jugé par tous les voisins.
Celui de VÊpi-tTOr et de son nouvel époux fut passé au fil de toutes les langues. Il est fou, disaiton. Jamais il ne pourra dompter cette cervelle indocile et légère. Il sera planté là au bout de trois ou quatre jours. Elle ira retrouver Ernest, ou Charles, ou Louis, ou Victor, ou Pierre, ou Théodore, ou Félicien, comme elle a déjà fait vingt fois.
Mais ces prophéties de mauvais augure furent démenties par Tévénement. VÉpi-iVOr apprit à rester au logis, à se contenter de peu, à faire de ses propres mains le ménage et même la cuisine, et même (ce qui parut merveilleux) à demeurer muette comme un poissou hors le temps des repas.
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Pour lui^ la tète dans ses mains, cherchant la solution des problèmes les plus ardus, feuilletant les livres, écrivant des notes, couvrant de papier noirci sa table, son lit, sa commode et tous les nieubles, à peine paraissait-il faire attention à VÉpi-d*Or. Mais un regard ou une parole affectueuse la payait de ses peines.
Enfin elle résolut, car elle était jalouse de la sdence, d'étudier à son tour afin de comprendre l'œuvre qu'il avait entreprise, et d'y aider.
Aux premiers mots qu'elle lui dit sur ce sujet, il sourit d'un air incrédule et la renvoya bien loia. Mais elle persista, voulut apprendre, ouvrit les livres, et déchiffra les grimoires avec une ardeur qui finit par la rendre malade et faillit lui coûter la vie. Malheureusement son génie n'était pas à la hauteur de sa bonne volonté, et tout ce qu'elle put faire, ce fut de comprendre à grand'peine le but que son amant se proposait d'atti^indre et de prendre çà et là pour lui quelques notes.
C'est ainsi qu'ils vivaient tous deux, aussi séquestrés du monde que si le sort les eût jetés dans une lie déserte comme Robinson Crusoë, et se gardant l'un à l'autre une inviolable fidélité.
Lui, cq[>endant9 suivait avec ardeur sa voie, et déjà, v^^ Tàge de vingt-cinq ans, commençait à se
tu LE DROIT DBS FEMMES.
laite coimatke parles découvertes et $ésli#^;Puis, ou temps où Ton conspirait contre les Bouiixms de la branche ainée, il conspira comme lés autres en £B\eiir de la République. Il fui carbonaro, efe courut à Naples en 18âl pour combattre le roi Fei diaand ; etvsjl n'eut pas le bonheur de sauter, la libQiié des Napolitains, il fut du moins assez heureuat pour n'êtse pas pris et fusillé comme beaiicdup d'autres, et revint déguisé eii pifferaro jusqu'à Civila Yecchia, d'où il passa facilement en France^ Ici se place un accictent que j'ai regret d'avouer, mats qui fera ressortir la triste n^oraUè de e^is hiètôire. .
: VÉfi-d'Orj restée seule, avait gardé à son amant une fidélité qui ne se démentit pas duri^ deux mois et demi. Pareille à une place assiégée qui manque de vivres et de munitions, elle fit flèèhe de tout bois, vendit (excepté klpaâUassé de son lit) tous sës meubles, ses robes, ses ju« pons, ses chemisés, et, sauf le travail (dont l'idée ite lui vint jamais à l'esprit au milieu même de la plus horrible lûisère), employa tous les moyens honnêtes que le génie d'une femme aux abois peut lui suggérer pour vivre*
' Çfàis, enfm, il fallut céder, et quand: tout le mouler eut disparu, VÉpi-d'or prit un parti déct^^
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^le ^cepta Thospitalité d'un étudiant en médecine qui la guettait depuis longtemps.
^NeuC jours après cette capitulation déplcouble, l'ampnjl trahi revenait à Paris tout joyeux d'avoir éehpppé à la mort, à la gale, à la yermin^ des Nappijtains et à la justice du roi Ferdinand. De plu^ , il rapportait tes premiers éléments d'un livre admirable, — celui-là même qu'il publia, vers 1824 et qui le fit admettre à l'Institut après 1830.
Le pauvre garçon vit sa chambre vide et démeublée, et s'assit sur te bord de sa fenêtre, ne sachant s'il devait se précipiter la têle la première dans la rue. Heureusement trois voisines, dont deux au moîifô étaient veuves et aspiraient à remplacer la traîtresse, se hâtèrent de lui raconter tous les détails du crime et de la trahison. Puis, lune d'elles, pour le consoler, l'invita à venir prendre du café dans sa chambre.
— Laissez-moi I s'écria-t-il d'une voix furieuse.
— C'est bon ! c'est bon ! Ton vous laisse 1 répliqua-t-elle.
Et eUe s'en alla suivie de ses deux amies, et grommelant je ne sais quoi contre les gens mal élevés qui s'imaginent toujours qu'on fait attention à leur museau.
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Il resta là pendant deux heures sans parler ni faire un mouvement. Il réfléchissait.
Le résultat de ses réflexions fut qu'il acheta un nouveau mobilier, s'enferma dans sa chambre, se mit au travail avec un emportement inouï, et ne voulut, pendant une semaine, parler à personne.
Vers le soir du huitième jour, il sortit pour se promener au jardin du Luxembourg et rencontra l'^pi-d'Or, qui s'avançait lentement sous le bras de l'étudiant en médecine.
Il se détourna sans dire un mot.
Le lendemain, VÈpi-d'Or se trouva sur son chemin; mais il détourna encore la tète, car il craignait sa propre faiblesse.
Enfin, après quatre ou cinq rencontres où VÈpid'Or parut se piquer au jeu, soit par curiosité, soif par un reste de tendresse :
— Pourquoi ne me parles-tu pas ? Sommes-nous brouillés ? demanda-t-elle.
Il répondit froidement :
— Non, nous ne sommes pas brouillés.
— Tu m'en veux ! s'écria l'Épi-d^Or en s'emparant de son bras malgré lui; mais si tu savais...
— Je ne veux pas savoir.
Ici VÉpi-d^Or versa quelques larmes. L'autre aurait dû fuir, s'il avait été sage et prudent ; mais
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le diable le tenta et lui inspira le funeste désir de connaître les raisons que VËpi-d*Or pouvait donner pour son excuse. Il écouta donc, s'attendrit et la ramena chez lui, où l'étudiant vint la chercher le soir même, mais se retira promptement, ayant été poussé dans l'escalier avec une vigueur surprenante.
Cependant le vainqueur ne s'abusait pas sur le compte de l'Épi-d'Or, une expérience trop récente lui avait appris ce qu'il devait craindre ; mais il se crut fort habile et très-grand philosophe en colorant sa conduite des prétextes et aphorismes suivants :
« Il faut que jeunesse se passe.
<i Je suis déjà presque célèbre. Dans cinq ou six ans, toute l'Europe parlera de mes livres. Il sera temps alors de chercher une femme jeune, honnête, jolie et riche, de qui la fortune et la famille aplaniront devant moi tous les obstacles.
« Je connais la perfidie de VÈpi-dOr. Donc je ne l'aime pas. Donc je la renverrai quand il me plaira.
« En attendant, VÊpi-d'Or remplit fort bien Tintérim, connaît mes habitudes et s'y conforme...
« Etc., etc. »
VÊpi'd'Or resta donc au logis, mais moins
aimable, moins gaie et moins^ dévouée parce qu'elle n'inspirait plus ta c(mfiance. Elle vieittit et devint iaide, son hum^ir s'en aigrit. Elle craignit d'étie quittée et ât des sotoes de jalousie, enfia elk commençait à devenir insupportable lorsqu'un événement imprévu, quoique fort naturel, empêcha une rupture imminente.
Elle devint mère d'un petit garçon , et cette naissance, qui comblait de joie YÊpi-d'Orj riva li chaîne de son amant. Ce fier et beau génie, qui jusque-là s'était cru libre, sentit alors la pesanteur de Fesclavage qu'il avait volontairement accepté* Pouvait-il quitter cet enfant, créature innocente de$ fautes et du déshonneur de sa mère?...« Mais que faire de cette malheureuse femme? Pouvait-il lépouser? Presque tous ses amis l'avaient connue avant lui. Pouvait-il l'abandonner? C'était l'envoyer à Thôpital par le chemin de la prostitution. Pou^ vait-il la laisser seule dans sa maison? Alors elle lui reprocherait aigrement sa solitude. N'ayant ^ur lui aucun droit légal, elle n'en serait que plus jalouse du monde.
Il se résigna pourtant à ce dernier parti, dont VÈpi-d'Or ne sentait pas toule-la générosité. Alors cet homme vraiment grand dont la France admirait le génie, dont on enviait la glorieuse 4(''3tiiiée,
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LB DIVOR<;S. %M
devint le plus malheureux des hommes. Au dehors, il gardait une tranquillité sereine comme s'il eût été régal des dieux immortels, et rien dans sa i^oble et fiére contenance ne laissait soupçonner la blessure profonde de son cœur. Mais, au dedans, sa maison était un enfer. Là tout était défiance^ injustes soupçons, récriminations.
Enfin, il mourut d'une mort mystérieuse et préiqatarée. Vers 184... on le trouva mort dans son lit. Le public dit qu'il avait été assassiné. Ses amis croient qu*il s'est empoisonné pour fuir uœ irie qui devenait chaque jour plus insupportable.
Avant de mourir, il avait légué, par testament, sia for^uiiis à son fils, laissant la jouissance à l'Ëptd*Or. L'enfant mourut peu de temps après, et VEpir i^Orj qui a changé de nom et se fait appeler madapie veuve *** ( personne n'a jamais vu feu M. ***), donne aujourd'hui le pain bénit à Saint- Elustache. Les vicaires en font le plus grand cas. Elle est riche.
■OBALE.
Cest un axiome fort respecté de tous les bons bourgeois de France qu'il faut se marier tard;
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qu'il faul d*abord pousser sa fortune autant qu'on peut ; qu'on en fait un meilleur mariage (c'est-àdire qu'on épouse une fille mieux dotée); la plupart ajoulenl d'un air malin qu'on trouve assez à paître sur le champ commun, et qu il y a toujours assez de femmes de bonne volonté pour adoucir les ennuis d'un célibat trop rigoureux.
Et moi, je vous dirai tout le contraire.
Ce qui appartient à tout le monde n'appartient à personne.
Si l'on ne respecte pas dés le premier jour la femme qu'on aime, on finira bientôt par la délester.
Enfin, tel qui croit s'accrocher pour un jour et se décrocher le lendemain, reste accroché souvent pendant la vie entière.
Il n'est ni bon ni possible que l'homme vive seul. Qu'il s'attache donc de bonne heure à une femme honnête et qu'ill'épouse, de peur de s'attacher sur le tard à une femme perverse ou malheureuse qui l'aura trompé d'avance avec toute la terre.
Et, croyez-moi, il y a daAs ce conseil plus de prudence que de vertu.
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LES VARIAS
Son nom de famille est Bordin ; son prénom est Roch. Il est né le. 6 décembre 1833 à Sainl-Pardoux-le-Neuf, dans un pays qui n'est pas encore célèbre, mais qui le deviendra lorsque les Parisiens du boulevard, lassés de perdre leur argent à Bombourg, à Bada et dans tous les tripots allemands, voudront trouver (à cent lieues du café Anglais et du café de Madrid) des montagnes moins hautes mais plus belles que les Alpes, une rivière plus limpide que le Rhône et le Rhin, des vallées verdoyantes, des chênes et des hêtres qui furent plantés au temps des croisades, et un ciel toujours bleu, -* excepté, bien entendu, les jours de pluie.
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Le père Bordin, qui était notaire royal et assez liche, voulut pousser son fils dans la magistrature. Je suis, disait-il, en bons termes avec mon préfet et mon député. Je reçois d'eux et je leur rends quelques services. Je puis donc compter sur leur protection. Tu seras substitut d'abord, puis procureur, puis avocat général, ministre de la justice peut-être. Avec du zèle et du dévouement on arrive à tout dans cette partie. Regarde le président du Sénat et tant d'autres. Et quelle gloire de juger les grands et les puissants, et de les forcer à faire antichambre chez toi I Va, va, le mot de Dandin est toujours vrai :
Combien en ai -je vu, je dis des plus huppés,
A souffler dans leurs doigts dans ma cour occupés?
Mais le p6re Bordin eut beau prêcher, Rocb restait sourd à toutes ces exhortations, voulant avant tout vivre et mourir libre. Car, disait-il quel^ quefois, à quoi me sert qu'en s'ennuie dans mon antichambre si je m'ennuie à mon tour dans eelte d'autrui?
Cependantil vint à Paris et se fit recevoir avocat comme tous ses camarades. Après six ansd'étodes persévérantes, il était licencié en droit et dodeur en carambolages. Quant à plaider, il s'y refusa
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LES PARIAS. fbi
{(mjthts, alléguaîit que la veuve et l'orjpheHn nlavaient pas besoin de son aide, et que s'il les défendait par hasanl le lundi, il serait forcé à coup sûr de tes attaquer le mardi ou le mercredi:
Son père, voyant cet entêtement, maria Roch au plus vite et lui confia le soin de sa propriété de Saint-Pardoux-le-Neuf, ce quiconvenait admirablement atix goûts agrestes de mon ami. Une fois installé, il planta, laboura, hersa, défricha, sema, récolta, arrosa, marna, ftima, sarcla, bina suivant les préceptes de feu Mathieu de Dombasle et avec une ardeur si grande qu'il est aujourd'hui le kuréat de tous les concours agricoles, et qu'il disputa Tan dernier le prix d'engraissement des cochons deNew-Leicester à M. le vicomte deFalloux (d'Iré). On assure même que le jury pencha un instant en faveur de mon ami Bordin.
Il a déjà cinq enfants et sa fortune s'arrondit aussi bien que sa famille, de sorte qu'il espère laisser à chacun d'eux un patrimoine égal à celui qu'il a reçu de son père. Sa femme. Parisienne urnable et spirituelle, qui sait vivre toute Tannée à ia campagne et s'y plaire, ne lui laisse pas un moment d'ennui. En deux mots, c'est un sage.
Ceci posé, voici sa lettre :
'< Mon cher ami, vous avez parlé jusqu'ici des
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S5S LB DROIT DES FEMtfBS.
femmes mariées, des veuves, du divorce, 4e la séparation de corps et de vingt autres question^ in^ térèssantes ; mais n'est-il pas temps de nous dire quelques nK>ts d'une horrible plaie qui roi^pe la société humaine jusque dans ses entrailles et qui s'étale cyniquement dans toutes les grandes fiUes de l'Europe —je veux dire la prostitution ?
« Le sujet est délicat, je Tavoue. Il ne &ttt pas en parler à la légère, ni devant les enfaots, de peur d'exciter en eux une curiosité fune$te ; mais tous les bons citoyens doivent chercher le moyen de guérir cet ulcère, ou du moins d'en dérober la vue aux passants. En pareille matière, c'est déjà beaucoup d'éviter le scandale.
a II ne s'agit pas à coup sûr, de morigéner les autres hommes et de leur prêcher des maximes , austères. En ce bas monde, est moraliste qui veut, est vertueux qui peut.
« Bien moins encore doit*on s'indigner contre le temps présent, les mœurs du sièdCi, accuser les gandins, les petits crevés, et prédire chaque matin, comme le prophète Jonas, la ruine de Ninive; car, outre que Ninive a survécu longtemps à Jonas, et que Paris pourra bien survivre à ceux qui l'acca^ sent, il n'est ni convenable, ni poli, ni modeste de se mettre à part avec le petit nombre des justes et
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de condamner sans rémission tous les autres fils d'Adam. Pour blâmer autrui avec sécurité, il faut être bien sûr de ne mériter soi-même aucun blâme ; or, qui de nous est certain de ne fciire jamais de sottises? Le juste, vous le savez, pèche sept fois par jour, et même, suivant quelques bons auteurs, soixante-dix-sept fois sept fois. Jugez par là dès autres.
« Quelques-uns de vos écrivains disent volontiers du mal de nos mœurs, et crient aux quatre points cardinaux que la nation est gâtée, infectée, gangrenée, qu'elle n'a plus ni génie, ni bon sens, ni droiture, ni courage, ni probité, ni respect de la famille. C'est une sotte manie qu'il faut éviter par-dessus tout. Mon ami, nous ne sommes pas des aiiges, et, comme tous les autres hommes nous avons sans doute bien des verrues; mais en avonsnous plus que nos voisins?
a Nos cousins d'Angleterre et d'Allemagne le croient et le disent. Comme les amis de Job, ils nous offrent volontiers leur compassion dédaigneuse. Pauvres gens ! disent-ils dans leurs livres et dans leurs journaux, autrefois c'était une nation; maintenant ce n'est plus que de la poussière humaine. Le poids de l'administration pèse seul sur cette poussière et Tempèche de s'émietter à tous les
SH LB DRaiT PE$ FEMMES.
vents. Autrefois, iis avaient qudques poêt^, historiens ou philosophes, Rabelais, Calvin, Montaigne, Corneille, Racine, Voltaire, Montesquieu, Chateaubriand, bien peu dignes assurément de figurer à côté des nôtres, mais enfin c'était quelque chose, quoiqu'on ne pût pas comparer ces petits génies à notre ^randFrauerbach, ànotre puissent Ruskaert, à notre immortel Schopenhauer. Mais maintenant, plus rient La France eàt rentrée dans le néant. Son fusil Chassepot seul fait merveille, et encore sur les malheureux garibaldkns, car il n'oserait àf-r fronter le fusil à aiguille et l'invincible aigle de Prusse.
« Et au milieu de ce néant, continuent les charitables amis de Job, quelles mœurs! quelle promiscuité! quel mépris de la pudeur! Paris est une ville de prostituées, etc., etc.
« Je passe les tirades vertueuses de ces braves gens, parmi lesquels plusieurs nourris, cependant de la Bible et de FÉvangile, oublient volontiers l'avertissement de Jésus-Christ. Ils voient la paille qui est dans l'œil du voisin et ne voient pas la pou* tre qui est dans le leur. N'est*on pas étonné que les Anglais parlent de l'immoralité de Paris, et ne remarquent pas que quatre-vingt mille filles publiques encombrent les trottoirs de Londres?
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<c Mais les Anglais peuvent croire qu'on l'ignore; ces malheureuses franchissent rarement le détroit. Les Allemands n'ont pas la même excuse, car leur pays fournit aux Parisiens des filles par milliers, et comme disait M. Edmond About, TAllemagne se livre à l'exportation des blondes.
« De quel droit viennent-ils donc nous reprocher nos vices, ces hypocrites d'outre-Rhin? Berlin est-elle la ville sainte, ou Vienne, ou Munich, ou Hambourg?
« La prostitution, chez eux comme chez nous, date-t-elle d hier? N'est-elle pas un legs de l'antiquité ? N'a-t-elle pas existé chez tous les peuples ? N'a-t-elle pas été tolérée, légitimée, et, en quelques pays presque consacrée ? Vous ne m'en croyez pas ? Lisez ce passs^e d'Hérodote, le plus véridique et le plus impartial des historiens :
On a récemment imaginé uti moyen de préserver les femmes des mauvais traitements et d empêcher qu'on ne les emmène dans nne autre cité. Gomme, depuis la prise de Baby* lone, ils sont tombés dans la misère, tous les gens du peuple qui n'ont pas de quoi vivre prosliluent leurs filles.
Us ont encore une coutume, la seconde en sagesse après la précédente^..
' ta plus honteuse des lois de Babylone est celle-ci : toute femme indigène est obligée de s'asseoir une fois en sa vie dans le temple de Vénus, et de se Uvrer à un étnùiger. Plusieurs
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qui, fiéres de leurs richesses, dédaignent de se mêler aœE antres femmes, se rendent au temple en char couvert, escortées d'une multitude de servantes. La plupart agissent conmie il suit : .
Elles s'asseyent dans Tendos sacré, la tète ceinte d'une corde; elles sont là en grand nombre ; les unes entrent, les autres sortent. Elles laissent entre elles, de tous côtés, des chemins alignés que les étrangers parcourent, après quoi ils choisissent. Dès qu'une femme s y est assise, elle ne retourne plus à sa maison avant qu'un étranger ait jeté sur ses genoux une pièce de monnaie et se soit uni avec elle hors du temple. En jetant cette pièce d'argent il doit dure : J'invoque pour toi la déesse Mylilte. G*est le nom que les Assyriens donnent à Vénus.
Quelque médiocre que soit leur présent, la femme ne doit pas le refuser, ce n'est point permis, car cet argent est sacré. Elle suit le premier qui le lui jette ; elle ne dédaigne personne.
Lorsqu'elle s'est livrée, elle a satisfait à h loi, à la déesse; elle retourne en sa maison, et par la suite, quelque somme considérable que tu lui offres^ tu ne la déciderais pas. Celles qui sont belles, grandes et bien faites, ne tardent pas à s'en aller. Les contrefaites attendent longtemps, faute de pouvoir accomplir la loi. On en a vu rester jusqu à trois ou quatre ans. Il y a quelque part à Chypre une coutume qui se rapproche de celleK^.
Hérodote, ici, parle de ce qu'il a vu. Ce n'est pas une légende qu'il répèle, mais un fait dont il a été témoin. Il faut donc le croire sans réserve. Son récit, du reste, explique suffisamment Thorreur que les Juifs ont toujours montrée contre les Babyloniens»
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Cette loi de Babylone était odieuse et extravàgante,etnousnauscroyonssansâèuteheaucoupplus sages et plus décents ; mais au Pond, le mal est-il bien diminué? Voilà ce qu'il faudrait examiner?
« Les gens du peuple^ dit Hérodote, qui riont pas de quoi vivre ^ prostituent leurs filles. »
Ce crime, que la faim seule explique sans le justifier, est-il absolument inconnu chez nous? Oue les magistrats répondent.
« Et n^est-ce pas toujours la faim ou du moins la misère qui, malgré les conseils des parenis honnêtes, pousse lant de malheureuses ouvrières à se vendre? Que la paresse ou des vices plus dange reux achèvent l'œuvre de la misère, je le crois ; mais quand le nécessaire manque, à quoi lés flmes les plus fortes ne sont-elles pas exposées ?
« Le salaire des femmes est si peu de chose, qu'il est impossible à une ouvrière de faire des économies. La première maladie ou le premier chômage les réduit à la dernière extrémités Le mont-de-piété est la seule ressource. Quelle ressource! A quel taux usuraire prèle- t-on Targent aux malheureux? Et enfin, quand la dernière robe est engagée, que faire ?
« Il faut vivre pourtant. Alors on s'offre au premier venu... Qu'importe que la femme n'ait pas
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été ju3que-là vertueuse ? C'est du jour où die est payée pour aimer qu'elle tombe au-dessous de tout. Et si c'était une honnête femme, mariée ou jeune fille, digne de respect, quelle chute horrible et quelle dégradation I
u 11 est difficile, et peut-être impossible de relever une malheureuse femme tombée dans cette boue. Cependant ne peut-on rien essayer en sa faveur? Ne peut-on pas lui rendre ce respect de sxÂr mime qui est le commencement de la vertu? N'estce pas une œuvre qui pourrait tenter des femmes âgées, expérimentées, indulgentes et respectables?
« Aujourd'hui ces malheureuses filles sont sous la dure main de la police, qui peut les saisir, les arrêter, les condamner à une prison de plusieurs moisi M jugement, ni plaidoyer d'avocat, ni publicité ! Qu'ont fait ces pauvres créatures pour être soumises à une telle tyrannie? Hélas ! elles sont victimes de nos vices.
« Est-il donc si difficile de les traduire devant le juge de paix lorsqu'elles troublent l'ordre public? Pourquoi subissent-elles une loi plus dure que nous?
« Qu'on me dise, si Ton peut, pourquoi la police fait de temps en tempsdes razzias suf le boulevard, arrêtant ces malheureuses par douzaines, etpour-
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LES PARIiS. 89»
quoi die tcSëre en même temps que beaucoup d'autres encombrât le trottoir, aussitôt la nuit venue. La police agit-dle suivant une règle fixe? El quelle est cette règle ?
« Un lord anglais disait brutalement : Je n'aime pas à faire Tamour; je l'achète tout fait. Si le public est de l'avis du lord, pourquoi ne traite-t-on pas avec plus de douceur les femmes qui lui vendent cette marchandise? Elles sont méprisables et avilies, c'est vrai ; mais ce sont encore des femmes.
c< Et quels sont ceux qui gouvernent ce troupeau infortuné? Quels sont ces inspecteurs de police dont le témoignage décide de leur sort? C'est à peine si Vincent de Paul et Fénelon seraient dignes d'exercer des fonctions aussi difficiles et un pouvoir aussi arbitraire. Combien y a-t-il de Vincent de Paul et de Fénelon dans le corps des inspecteurs de police?
« Puisque vous tolérez Tindustrie de ces malheureuses femmes, ne les tourmentez pas.
Qu'elles soient libres dans leur appartement. Qu'on les empêche d'arrêter les gens dans la rue, car il faut que les femmes honnêtes n'aient pas à souffrir de ce voisinage. 11 est des industries malsaines qu'on éloigne de la vue des passants ; la lent est de ce nombre. Qu'on les force donc à
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se renrermer chez elles ou à se tenir convenablement en public : mais qu'on les rende à leur juge naturel, le juge de paix. Quelque bienveillante que puisse être la police, un bon magistrat vaut mille îois mieux. 11 n'est pas besoin d'en donner la raison.
« Enfin, et ceci sera ma conclusion : Qu'on s'occupe surtout d*empècher la prostitution de s'étendre et de gangrener les parties encore saines du corps social. Prévenir, en pareil cas, vaut mieux que réparer. »
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(UNIVETISITY)
Un ami me disait hier ce qui suit.
Il était, ces jours derniers, à la première représentation d'une pièce qu'il est inutile de nommer, dans un des grands théâfres de Paris; en vrai Parisien, debout à Torchestre, il lorgnait la salle pendant les entr'acles. Aux avant-scènes et au balcon, se montraient, comme il est juste et naturel, plusieurs des plus jolies filles et des plus célèbres de Paris, mesdemoiselles Chose, Machin, Psitt, etc., que je ne désignerai pas autrement pour ne faire ni injure ni réclame. Le spectacle, ainsi qu'il arrive ordinairement en pareil cas, était dans la salle autant que sur la scène. — Avez-vous vu la petite Psitt? demandait un amateur. Elle a quitté le Russe pour TÉgyptien. — Elle quittera l'Égyptien pour le Turc et ccini-ci pour le Brésilien, disait un
autre. — Je l'ai connue quand elle cousait des chemises et mangeait des trognons de pommes, rue Rochechouart, interrompait un troisième.
Je passe le reste de la conversation, qui n'édifierait personne.
Tout à coup, — c'était au premier entr'acte, — un grand mouvement se fit au balcon, et Ton vit défiler une procession de jeunes et vieux messieurs, gentlemen et sportmenj qui venaient respectueusement saluer une dame fort bien conservée, mais quinquagénaire. Mon ami, qui est Parisien de Paris et non pas de Pétersbourg ou de Rio Janeiro, la reconnut sur-le-champ. C'était la fameuse ***, personne de haute distinction, qui a fait, dans le cours d'une très-longue vie, le bonheur de douze ou quinze cents seigneurs des cinq parties du monde, après avoir débuté sous les auspices d'un garçm perruquier de Montmartre, de deux cochers des BatignoUes et d'un boucher du quartier des Halles. Aujourd'hui, retirée des affaires,
Loin du bruit, loin du monde, Dans une paix profonde,
elle vit dans un vieux château, hors de France, et
réjouit, dit- on, le cœur d'une altesse sérénissime.
— Je ne sais, disait mon ami, si dans ce métier
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Oïl monte en grade lorsqu'on s'attaque aux altesses ; mais jamais plus de marques d'un respect profond et sincère n'ont été prodiguées en public à une princesse du sang, ni peut-être à une impératrice. Tous les cols-cassés, tous les petits-crevés, jeunes et vieux, car il en est de tout âge, venaient s'incliner devant la dame, sollicitant un regard et un sourire. Elle, de son côté, toujours bonne, simple et modeste malgré son rang et sa haute fMlune, jouissait sans insolence de son triomphe, et répondait à chacun avec une politesse admirablement proportionnée à Tâge, à la profession, aux millions et aux souvenirs du passé. Tel avait eu des droits. Tel autre n'avait eu que des espérances. Tel autre, moins favorisé encore, n'avait eu que des désirs. On voyait toutes ces nuances dans le regard et le salut de la dame.
Pendant ce temps, les jeunes Chose, Machin et Psitt, délaissées par leurs amis ordinaires, regardaient avec envie et avec admiration cette cour et ces courtisans, et s'instruisaient, à ce qu'on peut croire, par un si bel exemple. On eût dit des souslieutenants de l'armée d'Afrique, jeunes encore, mais déjà décorés, qui contempleraient le vieux Masséna ressuscité. Glorieux privilège d'une expérience demi-séculaire I
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Et ce triomphe ne fut pas Taf faire d'un moment. 11 dura toute la soirée. D'entr^acte en entr'acte le défilé recommençait, plus nombreux, plus serré, plus respectueux sous le regard des mères, des sœurs et des femmes mariées, qui faisaient sans doute, elles aussi, de belles réflexions et prenaient les renseignements les plus précis sur le passé et le présent de Son Altesse Sérénissime.
Certes, je ne voudrais pas prêcher la morale et la vertu hors de propos. Qu'on me permette cependant une réflexion. Au siècle dernier et, je pense, dans tous les siècles, les femmes de cette profession ont eu leur place dans le monde. Elles se sont assises à côté des trônes, ont reçu l'argent des grands seigneurs, sont montées dans des carrosses magnifiques, ont eu des parasites et des laquais ; mais , peut-être , le respect qu'on leur montre n'est-il né que depuis quelques années. Autrefois Soubise, sot prince et général inepte, dépensait des millions pour Guimard et Duthé, mais il ne les i*espectait pas. Tout plat courtisan qu'il fût à Versailles, il aurait craint de faire rire à ses dépens en traitant une fille entretenue avec les mêmes égards qu'une honnête femme. Il n'était cq^ndant point insolent ni grossier. Jamais Français digne de ce nom ne sera insolent ou grossier
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LES PAKIAS. 265
avec une femme ^ même la plus vile et la plus méprisée ; mais un geste , un coup d*œii maintenait la distance et empêchait toute confusion. Au besoin il savait être impertinent.
Je dis : il savait être. N'est pas impertinent qui veut. Il ne suffit pas d^élever le menton jusqu'au ciel et de parler de haut. Cela, c'est le pont-auxânes de tous les imbéciles qui ont de l'argent ou des fonctions importantes. Tel millionnaire que tout Paris connaît ne sera jamais qu'un rustre malgré la pyramide de millions sur laquelle il est assis ; tel autre, qui n'a pas vingt centimes dans son porte-monnaie, pourra se moquer avec grâce de toutes les puissances de la terre. Alfred de Musset, Henri Heine, étaient des impertinents de génie. Talleyrand, plus complet encore quoique sans génie, dominait au Congrès de Vienne en 1814 tous les princes et tous les ministres de l'Europe par la seule force de son impertinence admirable ; mais il avait connu, dans sa première jeunesse, Voltaire, le plus illustre impertinent des siècles passés, et il était grand seigneur par le triple droit de la naissance, de la fortune, de l'esprit. De plus, il avait été évêque avant d'être prince de Bénévent et archi... je ne sais quoi sous l'empereur Napoléon.
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Mais nos gr^ds seigneurs d'aujourd'hui, moins dédaigneux^ ne se contentent pas d'adorer Guimard et Duthé, ils les honorent. L'argent ne suffit plus à ces dames, il leur faut des égards... Un pas de plus, et elles entreront de plain-pied dans toutes les maisons, — j'entends, chez les duchesses et les princesses, car les bourgeoises s'en préservent encore, et probablement s'en préserveront toujours.
Ce spectacle, plus ridicule encore que honteux, ne date pas de loin. Avec un peu de mémoire on pourrait en retrouver l'origine. Nos pères, qui aimaient les femmes tout autant et même, k mon avis, beaucoup plus que nous, savaient faire à chacun sa part. Us avaient des maîtresses, c'est vrai, bien payées, bien nourries, bien vêtues, traînées dans des carrosses splendides ; mais elles portaient la livrée du maître comme les laquais, les chiens et les chevaux. On leur témoignait tous, les sentiments, excepté le respect. Qu'on se rappelle l'aventure de la comédienne Lucinde et du duc de Medina-Celi si bien racontée par le Sage. Elle donnera une idée de la manière dont les grands seigneurs de l'ancien régime se conduisaient avec les filles entretenues :
« 11 y avait déjà trois mois qu'il m'aimait, dit Lucinde, et j'avais lieu de me flatter que son amour
serait éd longue durée, lorsqu'une femme de mes amies et moi nous nous rendîmes à une assemblée jDÙ il était avec la duchesse son épouse. Nous y allions pour entendre un concert de voix et d'instruments qu'on y faisait. Nous nous plaçâmes, par hasard, auprès de la duchés^, qui s'avisa de trouver mauvais que j'osasse paraître dans un lieu où elle était.
ce Elle m'envoya dire, par une de ses femmes, qu'elle me priait de sortir promptement. Je fis une réponse brutale à la messagèi^e. La duchesse, irritée, s'en plaignit -à son époux, qui vint à moi lui-même et me dit :
« Sortez, Lucinde. Quand des grands seigneurs s'attachent à de petites créatures comme vous, elles ne doivent pas pour cela s'oublier : si nous vous aimons plus que nos femmes, nous honorons nos femmes plus que vous; et, toutes les fois que vous serez assez insolentes pour vouloir vous mettre en comparaison avec elles, vous aurez toujours la honte d'être traitées avec indignité. »
Malheureusement, le^ poètes et les romanciers se sont avisés, depuis trente ans, de réhabiliter et 1 de purifier à tort et à travers. Les plus illustres I fuient naturellement les plus ardents h la réhabilitât!^. M/ Victor Hugo refit à Marion Pelorme
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.m LE DROIT BES FEMMES.
une virginité dont elle a^it grand besoin, dit l'histoire. Madame George Sand, non contente de vanter et justifier Fadultëre dans /ndiana, Yalentine^ Jacques et vingt autres romans, célébra les grâces ^ les vertus des courtisanes dans Isidora. Balzac lui-même essaya quelque chose en ce genre, et fit l'histoire d'Ësther Gobseck ; mais cet admirable génie sentit bientôt qu'il se fourvoyait et s'arrèfa court.
Cependant Victor Hugo, George Sand et Balzac ayant donné le branle, tous les nigauds suivirent et prêchèrent avec ardeur en faveur des Madeleines qui n'avaient aucune envie de se retirer au désert. Sur ce texte édifiant : « l'amour sincère purifie tout et lave les souillures du passé, » on fit des commen* 1 taires sans nombre. Vers le même temps, le père I Enfantin inventait une religion ad Aoc, la religion Ides deux tubes, — le tube digestif et le tube reproductif, — de sorte que tout marchait de front, littérature et philosophie, vers la glorification des filles publiques.
Puis, toutes ces belles prédications donnant à la fin leur fruit naturel, M. Alexandre Dumas fils écrivit la Dame aux Camélias^ et tout Paris versa des larmes sur le sort de cette pauvre Marguerite Gautier, quimeurtd'i^mour et dephthisie entre les
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bras de son amant. Chère âme ! elle s'est donnée comme OoUah et Oollibah aux Turcs et aux Moldaves, aux Espagnols et aux Italiens, aux Anglais et aux Allemands ; mais, au dernier moment, elle a aimé gratis : quel ange I
C'est depuis ce jour-là, c'est-à-dire depuis quinze ans, que les filles entretenues ont commencé à trôner partout et se sont montrées avec éclat dans tous les théâtres. Elles occupent aujourd'hui une place importante dans TËtat. 11 est telle de ces demoiselles dont le nom est plus souvent prononcé dans Paris que celui d'un premier ministre.
Or, quand l'ouvrière jeune, jolie et mal velue qui travaille dix heures par jour, va par hasard au théâtre et contemple aux avant-scènes et dans les loges ces robes éblouissantes, ces femmes au maintien hardi, que des hommes riches et puissants abordent chapeau bas d'un air presque respectueux, quelles doivent être leurs réflexions? Quelle vertu ne faut-il pas avoir pour résister à la contagion de l'exemple ?
« Qu'a-troUe donc de plus que moi cette femme qu'on paye si cher? Je suis plus jeune et plus jolie. Elle n'a pas plus d'esprit, à peine sait-elle l'orthographe. Qu'on me donne sa robe, ses gants.
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sa coiffure et huit jours pour apprendre à marcher dans un salon, et j'enlèverai comme elle les suCfrages du baron , du banquier, du comte et du mar-* quis. »
Voilà ce que Touvrière se dit au fond du cœur. Elle ne considère paç celles qui tombent sur la route, die ne voit que celles qui sont arrivées au but. Le conscrit a dans sa giberne le bâton dç maréchal de France. La jeune fille qui se yeaà croit gravir le premier échelon des millions. Elle rêve des palais ; elle n'aperçoit pas Saint*Lazare et l'hôpital.
Il faut tout dire. L'exemple est parti des dasses dirigeantes ; il est impossible, en effet, de ne pas voir combien les lois réagissent sur les moeurs et combien la grandeur d'une nation dépend de ses lois.
Je pourrais citer vingt exemples ; je n'en donnerai qu'un seul. Venise, au moyen âge, a r^né sur la mer. Ses flottes allaient braver le sultan jusque dans le Bosphore et sous les fenêtres du sérail. Elle a combattu contre le roi de France, Tempereur d'Allemagne, le roi d'Espagne et de Naples et le pape, réunis en coalition formidable ; et, nonseulement elle a combattu, mais elle a su vaincre et diviser ses ennemis. Elle a battu les Turcs à Léqponte. Elle s'est maintenue contre trois ou
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LES PARUS. %n
quatre adversaires, dont le moindre aurait dû réeraser de son poids des le premier choc.
Elle était libre alora.
Plus tard le conseil des Dix est devenu le maître, la police et Tinquisition ont effrayé tous les citoyens. Le peuple, n'ayant plus aucune part aux affaires, s'est Jeté, pour s'étourdir, dans la débauche; les courtisanes sont venues à Venise d^ quatre coins de l'Europe ; on n'a plus connu que le luxe, le plaisir, la musique, la danse, les soupers ; la vie des patriciens est devenue comme une orgie sans fin ; Venise était célèbre par son carnaval et par ses fêtes, les oisifs et les gens riches et débauchés de France, d'Angleterre et dltalie s'y donnaient rendez-vous. . .
Un jour, tout s'est effondré. Le peuple avili a vu crouler son gouvernement et ne l'a pas défendu. Le général Boiiaparte est entré, dans Venise sans coup férir. Quand une nation perd ses mœurs, elle perd aussi sa grandeur et sa liberté.
Que cet exemple nous serve de leçon. Nous n'en sommes pas là, je le sais, et le peuple français, tout amolli qu'il paraît à ceux qui ne regardent que Paris, et dans Paris deux ou trois boulevards, est encore assez vigoureux pour subir de terribles assauts, mais Une faut pas s'endormir.
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m LE DROIT DES FEHMBS.
Le nombre extraordinaire de femmes de mauvaise vie qu'on rencontre à Paris, surtout depuis un an, doit donner des inquiétudes à tous ceux qui réfléchissent. L'Exposition universelle les attirait de l'étranger comme le miel attire les mouches, et Paris les retient. C'est là qu'est le péril.
Il est temps d'arrêter cette invasion, et, sinon d*épurer ce qui est souillé, du moins de préserver de la corruption ce qui est pur. Avant tout, il faut arrêter le scandale, non par des mesures administratives et arbitraires, mais par des lois sages et humaines. Il serait cruel de maltraiter ces pauvres créatures déjà si malheureuses et exposées à des dangers si terribles ; mais il est juste qu'on les empêche d'errer dans les rues et de chercher fortune le soir sous les yeux des femmes et des jeunes filles honnêtes. Qu'elles exercent leur industrie déplorable, mais qu'elles Texercent à domicile.
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LES PiRIAS. 273
Incedo per ignés,.. Il y a quelque hardiesse à donner publiquement son avis sur certains sujets; mais il faut que tous les bons citoyens disent ce qui leur parait ulile et vrai ; c'est un devoir envers la patrie. Pour moi, Je me hasarde.
Tout abaissées et avilies qu'elles sont, les malheureuses femmes dont je veux parler ici sont encore des créatures humaines, dignes de compassion et même de sympathie ; elles ont été autrefois dignes de respect; elles pourraient revenir à la vertu, et se relever à leurs propres yeux, sinon à ceux des hommes.
Hais la loi terrible qui pèse sur elles et les remet sans défense aux hommes de police les replonge à tout moment dans la boue et dans l'ignominie du passé. C'est contre cette loi ou plutôt contre cet
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274 LE DROIT DBS FBtMES.
usage que tous les hommes de cœur doivent s'^inir.
Dites d'une prostituée tout ce qu'il vous plaira ; montrez-la méprisable et méprisée ; dites qu'elle s*est vendue à toute la terre, qu'elle a fait l'opprobre de son père, de sa mère, de son mari, de ses enfants; dites qu'elle n'a plus ni sens moral, ni cœur, ni âme; tout cela peut être vrai; mais c'est encore une femme. Elle a roulé de chute en chute jusqu'au fond de labîme ; mais elle est libre encore, et ne relève que de sa conscience et du droit commun.
C'est assez qu'elle subisse le mépris destacmmes^ triste conséquence de son abaissement. N'appesantissez pas sur elle ta main pesante et impitoyable des gens de police. Si elle volé, si eile assassine, si elle trouble l'ordre, conduisez-la devant les magistrats ordinaires et qu'on lui fasse Tappl&ation de la loi comme à tous les autres coupables; mais ne la livrez pas aux décisions arbitraires d'un commis du bureau des mœurs qui condamne sanstémoii^^ sans avocat et sans appeU
Ce n'est qu'en France qu'on trouve des juges de cette espèce. Tous les iautres pays civilisés ont horreur d'une pareille juridiction. En Angleterre^ aux États-UniSj en Suisse, en Allemagne, la police n'a pas plus de droits sur les prostituées que sur
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les citoyens. Elle ne se charge pas de réprimer leurs écarts dans l'ombre et le silence ; elle ne les condamne pas à la prison, elle ne les force pas à se faire inscrire sur ses registres ; elle les traite sans indulgence et sans rigueur ; elle fait respecter les lois, elle se garde bien d'en créer de nouvelles.
Je sais les raisons que donne la police française. Ce n'est pas dans son intérêt, dit-on, qu'elle prend tant de peine et qu'elle fait cette besogne répugnante; c'est dans le nôtre. Elle assure une certaine sécurité aux braves gens qui veulent aimer à bas prix et faire le soir, au coin des rues, des conquêtes à coup sûr. Questioade salubrité. Le Français est galant, amoureux, entreprenant, mais circonspect; la police et les dispensaires veillent sur ses jours, et la meilleure preuve de l'utilité des règlements actuels, c'est qu'ils ont obtenu la haute approbation de tous les nobles étrangers qui favorisaient l'Exposition universelle de leurs visites.
Je l'ai déjà dit... Incedoper ignés... Cependant il faut parler avec franchise. Qu'on fasse donc coucher les enfants et qu'on m'écoute»
La première loi, la plus incontestable et la plus naturelle de toutes celles qui régissent ce monde, est celle-ci :
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27d LE DROIT DES FEMMES.
(x Toute créature humaine est responsable de ses actes et doit en subir les conséquences, r^
Donc, si vous faites quelque sottise, et si celle sottise altère votre santé, ou vide votre bourse, ou vous déshonore, c'est un avis que la nature vous donne et dont vous devez profiter. 11 vous a plu d'aimer une créature avilie ; vous avez sujet de vous en repentir; c'est un avertissement de veiller sur vous-même. Si la police ne peutvous donner quelque sécurité qu'aux dépens de la liberté de cette malheureuse femme, tenez-vous sur vos gardes. De quel droit la réduirait-on en servitude pour vous rassurer ? N'a-t-elle pas reçu de Dieu comme vous le droit imprescriptible d'être honnête ou malhonnête, vertueuse ou infâme; et si elle choisit d'être infâme, que vous importe? Qui vous oblige de la connaître?
Les Anglais sur ce point sont beaucoup plus sages que nous. Ils ne réglementent pas la prostitution, ils feignent de l'ignorer. Ce n'est pas seulement par pruderie, comme on Ta dit ; c'est surtout par respect de la liberté individuelle. Ils se garderaient bien de toucher à ces questions délicates et dangereuses qui sont du domaine de la conscience, et surtout de remettre à un juge secret, sans débat contradictoire et sans appel, le sort d'une malheureuse femme sans défense.
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Peut-être donnent-ils dans l'excès opposé. *Certaines rues de Londres, le soir, (et non des moins fréquentées,) appartiennent presque entièrement aux femmes publiques ; mais nos boulevards ne présentent pas un spectacle plus édifiant, et je reviendrai tout à Theure sur ce sujet, car si Ton doit respecter la liberté individuelle, il faut empêcher aussi les trafics scandaleux qui se font trop souvent en pleine rue et dans certains cafés.
La première règle de toute bonne police doit être de protéger le faible, le pauvre et le malheureux contre les abus possibles de la force. Ici Ton voit avec étonnement tout le contraire. C'est Thomme, quelquefois riche et puissant, dans tous les cas robuste et bienarmé, qu on protège. C'est la femme, toujours pauvre, faible, avilie, sans appui, qu'on maintient sous un joug pesant et qu'on menace sans cesse des peines les plus terribles. N'est-ce pas un renversement des lois de la nature et de Fèquité? Tous les esprits généreux n'en sont-ils pas émus?
Je ne veux pas créer un être imaginaire et Torner par avance de toutes les vertus, comme M. Victor Hugo qui a fait de Jean Valjean un forçat tellement sublime et surnaturel, que le lecteur HAom enverrait volontiers à la potence les jurés et
les magistrats qui crucifièrent ce nduYeaa Jésus- Christ. Non; la réalité nous suffit.
Supposons une ouvrière de seize ou dix-huit ans, jolie, gracieuse, — ou laide si vous voulez, car il ne s'agit pas de surprendre l'intérêt du lecteur par l'arrangement des accessoires et des draperies, — supposons que cette fille née de parents respectables, tombe par une circonstance quelconque entre les mains d'un malhonnête homme, ouvrier, commis, bourgeois, riche ou pauvre, il n'importe; supposons que dans un âge si tendre, ignorante encore et facile à séduire malgré les sages enseignements de sa famille, elle prête trop aisément l'oreille aux discours de cet homme, le premier qui lui parle d'amour; supposons que, tourmentée du besoin d'aimer qui est si naturel à toutes les créatures, elle se laisse persuader qu'on l'aimera éternellement; supposons que, par un instinct dangereux, mais commun à la plupart des femmes, et qui n'est peut-être chez elles que de la pudeur, elle cache ses premières entrevues et ses premières conversations à. ses parents; supposons que novice encore j elle se laisse amollir par les premières câ* tasses de l'amour, qu'elle descende peu à peu. la pente siglissante^ et qu'enfin elle se laisse tomber et touche le fond du précipice^La plàindrez-viousôu
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la condamnerez-vous ? Pour moi, je la plains et je la condamne; mais enfin ce n'est pas encore une créature perdue et dont on ne peut rien espérer dans l'avenir.
Poussons plus loin. L'amant l'abandonne. Elle est rejetée par sa famille ou elle n'ose plus y rester. Elle devient mère. Son travail ne suffit plus. Sa première chute, sitôt suivie d'une infâme trahison, Fa séparée du monde des femmes honnêtes où elle vivait jusque-là. En quelque lieu qu'elle aille désormais^ dès que Ton connaîtra sa faute elle sera méprisée. Peut-être aura-t-elle perdu sa clientèle, ses pratiques, ses moyens d'existence. Que faire?
En même temps que les femmes honnêtes s'éloignent, les hommes se rapprochent, — les libertins surtout. Pour eux, c'est une proie facile. Comme elle se sent méprisée, elle perd le respect de soi-même qui est, avec la confiance en Dieu, la plus grande de toutes les forces humaines; Elle arrive peu à peu jusqu'à la plus profonde misère ; il faut nourrir l'enfant et se nourrir soi-même. Quelquefois le travail manque, on met aU montde-piété la dernière robe. Le boulanger, lassé de faire crédit, ferme sa porte. La faim commence à torturer les entrailles.
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, Alors arrivent les mauvais consefls. Une vieille femme du voisinage, usée dans les plus vils métiers, vient faire des offres de service. A quoi sert de garder un reste d'honnêteté? Faut-il mourir de faim? Faut-il laisser mourir Tenfant, victime innocente des faules de sa mère? Qui vous saura gré de votre résistance? Il est si facile et si doux d'accepter Tamour d'un autre homme qui réparera les torts du premier, qui payera, qui protégera. Quelquefois la vieille fait des avances d'argent, — prêt usuraire qui sera plus tard chèrement remboursé.
Enfin elle cède ; car, disait très-bien un philosophe, en cette matière, il y a plus loin de rien à un que de un à mille. La seconde chute est presque inévitable et sera bientôt suivie d'une troisième et de cent autres. Abysstts àbyssum invocat. L'abîme attire l'abime. Alors la femme est vraiment foulée aux pieds. Elle essuie avec un morne désespoir les cdresses ou les rebuffades des passants. Elle n'ose plus se plaindre. Elle ne peut pas se défendre, ou, si elle cherche un défenseur, elle le trouve parmi les êtres les plus vils et les plus féroces de la société. Elle tombe enfin sous la main de la police.
Jusque-là, cependant, elle pouvait garder quel*
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LES PARIAS. SSi
que espoir de retour. Toute créatare tombée, si des malheurs nouveaux ne viennent pas la frapper « aspire à se relever. Elle peut fuir ceux qui la connaissent et qui la méprisent, et chercher une vie nouvelle.
' On sait le prodigieux et salutaire effet de la colonie pénitentiaire de Botany-Bay sur les convicts anglais. Le premier convoi de ces malheureux fut envoyé en Australie vers 1785. Toute l'écume de Londres, de Manchester, de Liverpool, de Dublin, d'Edimbourg et de Glasgow alla bientôt les réjoindre. Voleurs, assassins, faussaires, prostituées fournirent un large contingent.
Qu'arriva-t-il? Tous ces braves gens, aussi coquins et aussi méprisés les uns que les autres, .n'ayant rien à se reprocher mutuellement, sentaient renaître dans leurs cœurs, loin de la mère patrie, l'espérance et le respect de soi-même. William, n'étant qu'un misérable assassin digne de la corde, n'avait pas le droit de mépriser Betty la prostituée; ni Jack le faussaire, Polly la voleuse. En peu de temps tout ce monde s'arrangea pour travailler et vivre honnêtement. Vingt ans plus tard, les honnêtes gens d'Angleterre enviaient le sort des convicts régénérés. Aujourd'hui les descendants de William l'assassin et de Jack le voleur
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occupent les premières places et sont les aristocrates de l'Australie.
En un mot, les bons sentiments ne sont jamais éteints dans aucune âme humainOi quelque dégradée qu'elle puisse être ; mais il faut savoir les réveiller. Or, c'est là ce que le dur despotisme de la police ne peut pas faire. Manacez ces malheureuses femmes de la prison, et vous obtiendrez d'elles (comme vous l'obtenez en effet) une soumission servile ; mais aafond de Tâme vous n'aurez éveillé que la haine et le désir de la vengeance. Ces pauvres parlas se demandent pourquoi, seules parmi toutes lescréatures humaines, dles subissent une loi si dure, pourquoi elles ne sont pas protégées ou du moins traitées avec douceur, dies qui le plus souvent sont victimes de nos propres vices.
Quand elles ont connu cet effiroyable enfer de la prostitution, elles voudraient (la plupart du moins) en sortir pour n'y remettre jamais les pieds. Pourquoi donc, au lieu de favoriser ce retour au bien et de le rendre facile, les gtoe-t-on par des formalités accablantes? Une femme veut quitter cette vie honteuse, et plus triste encore que honteuse; ne devrait-on pas ouvrir toutes les plortes? Son dé^ à peine exprimé ne devrait-il pas suffire?
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liES PARIAS. SS5
k quoi bon tant de bureaux et de paperasses?
Quelle manie d'administrer jusqu'aux mœurs, — c'est-à-dire ce qu'on peut le moins administrer? Laissez à toutes ces malheureuses la liberté de vivre dans le désordre ou de se repentir; Iheurecmnoitra les siens.
Ne protégez pas les débauchés avec tant de sollicitude; peut-être la débauche diminuera-t-elle. S'il plait à un brave homme d'en courir le risque, qu'il prenne une maîtresse au hasard, dans la rue; ne vous chargez pas de garantir la qualité de la marchandise vendue ; ne marquez pas la prostituée de votre estampille. Laissez quelque chose à la prudence, au bon sens et à la liberté de chacun.
Je finis ce plaidoyer pour une classe méprisable et avilie, je le reconnais, mais digne encore de compassion. Que chacun de nous, si indulgent d'ordinaire pour ses propres vices, cesse de reprocher durement à ces malheureuses femmes un vice pour lequel tous les hommes devraient être indulgents, car c'est à eux qu'elles le doivent. Nous devons hair et détruire, s'il est possible, la prostitution ; mais la loi doit être équitable et humaine ; au malheur des prostituées n'ajoutona pas les mauvais traitements^ la prison et les jugements
arbitraires. Qu elles vivent librement comme tous les citoyens.
Qu'on ne s'y trompe pas. Je ne veux pas d'une lûche indulgence qui ferait de nos rues, de nos boulevards et de nos cafés des lieux de scandale. Je demande que ces femmes soient libres, mais non qu'elles puissent se montrer et s'étaler en public comme elles le font aujourd'hui. S'il en était ainsi, la liberté des prostituées serait une insulte et une gène continuelle pour les honnêtes femmes. La loi nouvelle (si Ton jugeait nécessaire de faire une loi) devrait punir très-sévèrement ces femmes qui font métier de provoquer publiquement les passants ; mais les juges seuls seraient chargés de l'appliquer. La police exécuterait leurs arrêts, mais ne jugerait pas elle-même. Hors de leurs appartements, les prostituées seraient tenues à la plus grande décence. Leur industrie serait tolérée, mais réservée à certaines rues et à certains quartiers, suivant l'usage de la plupart des grandes villes de province. On remédierait ainsi à ce désagréable mélange qui expose les femmes les plus dignes de respect à demeurer dans la même mai* son et souvent sur le même palier que les plus effrontées et les plus viles.
Le sujet à coup sûr n'est pas épuisé^ mais il me
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TiBS PÂKIAS. m
tarde, et peut-être au lecteur, de parler d'autre chose. Il est certaines vérités qu il faut dire, parce que peu de personnes auront le courage de le faire ; mais elles n'ont rien d'attrayant, et l'écrivain les indique rapidement comme le voyageur qui traverse en se hâtant Taride désert de Syrie pour arriver dans la fertile Egypte.
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Nous arrivons enfin au terme de cet essai dont je n'avais pas moi-même, dès les premiers pas, mesuré toute l'étendue. Beaucoup de questions, et des plus graves, n'ont été qu'effleurées; cependant il est temps de s'arrêter. Le public n'aime pas les gros livres ; il ne faut pas Teffrayer. C'est assez pour aujourd'hui d'avoir montré que la réforme de la famille doit accompagner ou précéder la réforme sociale, et qu'aucune loi, si juste et si austère qu'elle soit, ne peut durer si elle n'est solidement appuyée sur les mœurs.
J'ai cité ailleurs — je ne sais où — un mot bien juste et bien profond de Caton le Censeur, dont nous pouvons faire l'application à nous-mêmes.
Un jour, les femmes romaines s'assemblèrent en grand tumulte dans le Forum, et, poussant des
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LB8 PARÎAS. 287
cris antour du palais du sénat, demandèrent qu'on abolit la loi somptuaire qui leur défendait d'avoir des robes de soie et de velours, des bracelets, des diamants et des crinolines. Les pères conscrits se bouchaient lés oreilles, en priant Jupiter de les rendre sourds ; niais les cris croissaient de minuté en minute, de façon à vaincre les tympans les plus durs.
Enfin un sénateur se leva, et d'un air posé,d'ùn ton grave et doux (c'était sans doute un célibataire) assura que le moment était venu de réformer une loi odieuse, d'émanciper la plus belle partie du genre humain, et de lui permettre de porter des robes de dix-huit mètres d'envergure.
Ses collègues Técoutaient en baissant la tète. Suivre son conseil était funeste à la république. Le contredire ouvertement était bien dangereux, car, en sortant du palais, chacun des sénateurs aïlait se trouver en présence de sa femme et rendre compte de son vote; et, en vérité, les plus braves ne sont pas toujours d'humeur à guerroyer au logis. Tel qui avait vaincu Annibal iui^mème^ malgré sa cavalerie numide, ses Gaulois et ses élé-^ phants, n'aurait pas volontiers affronté la fille uni-» que de son beau-père.
Donc, nul n'osait s'opposer à la motion de cet
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lis LB DROIT DES FEMMES.
intrigant, et Ton allait procéder au scrutin far appel nominal, moyen sâr dintimid^r les {dus braves, lorsque le vieux Caton itemanda la parole.*
Caton le Censeur, c'est tout dire. C'était un vieux bourru, maigre, osseux, acariâtre, taquin, querelleur, chicanier, plus rude au toucher que les dents d'une étrille, plus Inrutal qu'un sanglier, plus hérissé qu'un porc*épic, plus avare qu'Harpagon, plus froid qu'un marbre, et, par*des^s le marché, gracieux et souriant comme un ours des Pyrénées ; en un mot, le citoyen le plus vertueux et le plus désagréable de Rome.
a Pérès conscrits, dit cet orateur insinuant^ si chacun de vous était maître dans sa maison, nous n'aurions pas à subir ici les criailleries de toutes ces femmes réunies. »
Et, continuant sur ce ton, il donna de tds conseils à chacun de ses confrères sur la conduite de son ménage, et proi^éra: de tels blasphèmes contre la plus céleste moitié du genre humain, quejen'Qse les rapporter ici de peur d'être soupçonné d'approuver des maximes horribles. Au reste sa bravoure ne doit étonner personne; il n'avait rien à craindre, lui, en rentrant dans sa maison.
Il était veuf. .» ,o f
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Cependant, au fond des rudes dislcoùrs du vieux Caton se cachait une idée pleine de sens, c'est que la loi sompf uaire ne pouvait avoir en soi aucune force. Pour changer les manières et les mœurs d'une nation, il faut réformer Tâme même de la nation. Lycurgue ne changea la constitution de Sparte qu'après avoir changé les mœurs. Or, les mœurs dépendent des femmes beaucoup plus que des hommes ; c'est donc aux femmes qu'il faut s'adresser d'abord. Il faut montrer que leur droit, leur devoir et leur intérêt s'accordent à rendre cette réforme nécessaire. Une femme vertueuse est toujours respectée de son mari, et en même temps qu'elle est respectée, elle devient toutepuissante dans sa maison. Voilà ce qu'on ne saurait assez répéter.
Mais par qui commencera la réforme? En bonne justice, les classes riches devraient donner l'exemple, car ce sont les riches qui, par tout pays, en tout temps, ont exploité à leur profit la corruption générale. Il serait digne des femmes à qui l'argent, le loisir, une éducation recherchée, donnent tant de moyens d'influence, de revendiquer les premières le droit de leur sexe. Richesse oblige.
Ne sont-elles pas lasses, d'ailleurs, de servir de texte aux chroniqueurs en détresse?
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Depuis quinze ans on ne nous parle que de leurs robes, de leurs épaules, de leurs chignons et de leur crinolines. Une industrie particulière s'est fondée qui consiste à dire quel était le costume de madame X... au bal de l'Hôtel de Ville. Le col était de cygne; les pieds étaient andalous; la taille était droite et souple comme celle du jeune palmier ; le nez était droit comme ( mais un peu moins gros que) la tour du mont Liban qui regarde vers Damas; les yeux étaient admirables ; les dents étaient deux rangées de perles, et la couturière étsàt le fameux M. Richardson, qui prend lui-même (avec toute la décence possible) la mesure des caleçons.
Car maintenant les femmes ne savent plus faire des robes, il faut que les hommes s'en mêlent. Jusqu'ici l'être barbu déshabillait, maintenant il habille. Et les plus fières, les plus huppées, les plus duchesses, les plus banquières, les plus blasonnées vont se montrer à un gentleman ou à un meinherr qui les fait tourner, retourner, sourire, saluer, avancer, reculer, et qui leur enseigne les grâces de Londres et de Kœnigsberg !
Cette mode est venue, dit-on, de sept ou huit étrangères oisives et sans cervelle qu'il faudrait montrer au doigt. La plus extravagante est natu-^
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rellement celle qui donne le ton, et, ce qui est plus singulier encore, toutes ces dames, que M. Henri de Pêne appelle de grandes dames parce qu'elles ont des laquais dans leur antichambre, des petits-crevés dans leur salon et des chevaux dans leur écurie, copient elles-mêmes à grands frais les manières àespetites dames ; plus tard peutêtre elles en copieront les mœurs, et alors toute barrière sera franchie entre le grand et le demimonde.
Hais laissons là ces sottises exotiques. C'est aux Françaises que je m'adresse. C'est à elles qu'il ap partient de rendre à la France ses antiques mœurs, et avec ses mœurs, le respect de la femme et Tamour vrai, honnête et sincère, qui est la joie et l'appui des cœurs intrépides.
Sans mœurs il ne peut y avoir ni famille, ni religion, ni patrie^ ni liberté. La nation, comme l'individu, s'teerve, s'avilit, se dissout et devient une boue humaine.
Que les femmes se persuadent bien que leur rôle n'est pas de vivre ignorantes, frivoles et d'attendre que les hommes leur fournissent le vêtement, le vivre et le couvert. Voisiveté^ disait le vieux proverbe, est la mère de tous les vices; elle est aussi la mère de toutes les servitudes.
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Élever ses enfants , être douce pour son mari , diriger(ou,suivantlaconditionsociale, faire soi-même) le ménage, ne pas craindre le travail des mains ou le travail de Tesprit, lire les beaux livres qui sont l'honneur de l'humanité et que l'homme trop occupé au dehors n'a pas toujours le temps de lire luimême, expliquer aux enfants ce qui est au-dessus de leur âge, leur faire comprendre les leçons de l'histoire et de la philosophie, leur proposer de bonne heure l'exemple des grands hommes qui ont donné leur vie à la science, à la liberté, à la patrie, voilà le devoir de nos femmes. Qu'elless'y dévouent avec constance, et la France sera ou rede viendra la première des nations.
Je ne suis-pas de ceux qui croient que la France peut périr. La France est le soldat de Dieu. Dans toutes les grandes batailles du genre humain, Dieu, pour faire triompher la justice, s'est servi de l'épée de la France. Quand le sauvage Attila, parti des sombres steppes de la Mongolie, se répandit comme un torrent sur TEurope sans défense, Dieu suscita contre le barbare l'armée des Francs et des Gaulois, d Aétius et de Mérovée, et le rejeta derrière le Rhin.
Au milieu des plus grands dangersnos pères n'ont jamais désespéré de la patrie, et par cela seul ils
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ont mérité de vaincre. J'oserai dire plus. Quand la France allait pé^ir, Dieu a fait des miracles pour elle et Ta sauvée contre toute espérance. La mission de Jeanne d'Arc est le plus grand ou plutôt le seul miracle dont l'histoire fasse mention, et ii faut remarquer que ce miracle n'a été fait que pour une Française et pour une jeune fille d'une vertu sans tache. Quand les nobles fuyaient, quand le roi se cachait avec sa maîtresse loin des champs de bataille et « perdait gaiement son royaume, » comme le lui disait La Hire, quand les grands seigneurs trahissaient, quand les évéques prêchaient en faveur des Anglais et menaçaient de l'enfer et de la potence tous les bons Français, une simple paysanne, pleine de foi, de courage et de vertu, reçut le don de Dieu, se leva du milieu du peuple et s'écria : Non ! fussent-ils cent mille Goddem de plus qu^à présent^ ils ne posséderont pas le royaume de France ! Et le peuple la suivit, et la patrie fut sauvée.
Je ne parlerai pas des prodiges trop connus de 1792. La France abandonnée, trahie par ses chefs, dévorée jusque dans ses entrailles par la guerre civile, condamnée par tous les politiques et tous les faiseurs de sages discours, le grand Pilt, l'éloquent Burke, le vertueux Necker, Texpé-
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mente Kaunitz, Taventureux Gustave de Suède, l'invincible Brunswick, le fameux Clerfayt, ayant en face l'armée prussienne, Tarmée du grand Frédéric (c'était bien autre chose que le fameux fusil à aiguille de Sadowa), mit toute TEurope en déroule et ne s'arrêta qu'au Rhin et à PAdige.
Après des exemples si éclatants, qui pourrait douter de nos destinées?
Mais la grandeur de la France ne dépend pas seulement de l'issue d'une ou de vingt batailles. Telle défaite, Waterloo, par exemple, dont tous les cœurs français saignent encore, n'a pas empêché la France de grandir et de s'élever dans l'opinion du genre humain. La liberté, source de tout bien, rendait à la nation une force immense, attirait à nous les peuples et épouvantait les rois.
Je ne pousserai pas plus loin ce discours. Le lecteur voit assez ce que je pourrais dire du temps présent. Je me suis promis de ne toucher dans cet essaià aucune desquerelles du jour. Jeme bornerai à dire, sans vouloir mêler les femmes à la politique, que le sort de la nation est dans leurs mains, que la réforme des mœurs est nécessaire au rétablissement de la liberté et à la grandeur de la patrie, qu'elles peuvent imposer cette réforme à leurs maris, à leurs frères, à leurs fiancés, — je dirais
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presque à leurs pères, et je rappellerai aux hommes ce que l'histoire enseigne, c'est-à-dire que tous les grands peuples n'ont été grands que parce qu'ils ont aimé et respecté les femmes.
Ce changement ne sera pas Tœuvre d'un jour, d'un mois ou d'une année, mais d'une génération tout entière. Chacun de nous est bien faible s'il se compare à l'innombrable multitude des hommes; mais quelle que soit notre faiblesse individuelle, nul effort n'est perdu, nulle action ne demeure inutile et sans effet. Un gland semé dans une lande déserte peut devenir le père d'une immense forêt de chênes. ,
Et enfin, dût-on n'obtenir aucun résultat, il est toujours beau d'agir. Travaillons et agissons pendant le peu d'années qu'il nous est donné de vivre ici-bas. Nous aurons assez de temps pour nous reposer dans la tombe.
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Je voudrais tirer de ce qui précède une conclusion pratique. La plupart des hommes nemanquent, en théorie du moins, ni de droiture, ni de générosité; ils reconnaîtront volontiers, pour peu qu'ils y réfléchissent un instant, que le droit de la femme est égal, sinon pareil au nôtre, et que la plupart des lois ont été faites contre elle et dans notre seul intérêt. Ils ajouteront sans peine que ces lois doivent être réformées et qu on ne manquera pas de les réformer en effet, soit avant la fin du dix-neuvième siècle, soit vers le milieu du siècle suivant, soit encore un peu plus tard, car les entreprises de ce genre sont toujours menées sans précipitation. Cependant, si quelque philosophe, comme Sluart
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Mill en Angleterre, propose d'accorder aux femmes le droit de suffrage, on ne se refusera pas le plaisir de rire à ses dépens. Au fond, Torgueil un peu niais de Thomme se plait à penser que la femme est un être inférieur et subalterne, inventé par le Créateur pour le bonheur, l'agrément, le plaisir et la commodité des fils d'Adam. Mille des plus illustres Font dit, écrit ou chanté de toutes les façons. L'un des plus maussades, P.-J. Proudhon, a délayé en trois volumes cette thèse absurde. Quel mal avaient donc fait les femmes à ce métaphysicien bourru ?
Au reste, qu'on pense, comme les anciens Gaulois nos pères, que la femme a quelque chose de divin, ou, comme Euripide et Proudhon, qu'elle est un mal nécessaire, l'homme n'en doit pas moins aide et protection à sa femme, à sa fille, à sa mère. Ce que la loi n'a pas encore fait en France, les mœurs doivent le faire. Elles doivent imposer la prévoyance au père et au mari.
C'est ici le lieu de parler d'une institution fort connue en Angleterre et aux États-Unis, et à laquelle ces deux pays doivent une partie de leur grandeur industrielle et commerciale, — je veux dire les compagnies d'assurances sur la vie.
Ce mot n'est pas nouveau, mais la chose est nou-
velle en France, où nous ne connaissons guère la plupart des inventions utiles qu'après tous les peuples civilisés. Contents d'avoir du génie, nous laissons au voisin le soin de Texploiter et de faire fortune. C'est un Français, Denis Papin, qui découvre la puissance de la vapeur ; c est un Anglais, James Walt, qui l'applique aux machines et à l'industrie. C'est un Français, Jouffroy, qui invente les bateaux à vapeur; c'est un Américain, Fulton, qui remonte l'Hudson le premier, monté sur le nouveau navire; c'est un Anglais, Stephenson, qui construit les premiers chemins de fer. En 1840, on allait déjà de Paris à Saint-Germain en wagon, et cela passait pour merveille, pendant que les locomotives anglaises traversaient l'Angleterre et TÉcosse dans tous les sens.
L'assurance sur la vie aura probablement le même sort que toutes les autres découvertes. Nous en reconnaîtrons les avantages quand elle sera populaire et adoptée dans toute l'Europe. — Alors, mais seulement alors — nous nous précipiterons dans Tassurance sur la vie avec cette impétuosité mêlée de discipline qui est le fond du caractère national et que Machiavel appelait la furia francese.
Déjà même on peut prévoir que le grand mou-
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vement va commencer. L'avant-garde des journalisles et des écrivains s*ébranle. MM. de Courcy, Eugène Reboul, Edmond About, Clément Duvernois, Louis Jourdan, Victor Borie, etc., ont déblayé la voie; leurs livres, pleins de clarté, de solidité, de logique, commencent à porter la lumière dans les esprits. Le public les suit déjà. Avant quelques années on se fera assurer pour garantir sa femme, ses enfants et soi-même contre les revers de fortune, comme on se fait vacciner aujourd'hui pour être préservé de la petite vérole.
Nul de nous n'est éternel. Vous passez dans la rue, une tuile se détache d'un toit et vous fend la tête. Voilà un homme mort. Adieu la fortune, adieu le talent, adieu le génie, adieu les longs projets et les vastes pensées ! La famille privée de son chef, est décapitée, s'affaisse et se disperse, livrée à tous les hasards de la vie.
Direz- vous que les tuiles tombent rarement?
Peut-être. C'est pourtant ainsi que fut tué le magnanime Pyrrhus, roi d'Epire et cousin germain du glorieux Alexandre. Il se battait comme un lion dans Argos et coupait la gorge aux plus braves ; mais une bonne vieille femme qui le vit lui jeta sa tuile sur la tête, et en deux secondes cet invincible héros fut mis à bas.
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900 LE DROIT DBS FEHMES.
Et ce n'est pas la tuile seule qu'il faut craindre. L'autre jour un épicier^ mon voisin , qui allait diner en femiile, a glissé sur le verglas et s'est cassé la jambe. Jeudi, la gangrène s'y est mise. On Ta enterré dimanche.
Et la fièvre? et le choléra? et la pleurésie? etc., etc. Allez, allez, braves gens, à tout moment nous devons nous tenir prêts à faire la culbute.
Donc, il faut régler d'avance vos affaires, ou plutôt les affaires de ceux qui survivent, c'est-àdire de votre femme et de vos enfants. 11 faut, si c'est possible, leur laisser un capital qui leur permette de vivre et de ne pas solliciter de la pitié d'autrui les instruments de travail.
Si vous êtes déjà riche d'une fortune solide, tant mieux. Votre femme et votre fille pourront être à l'abri des coups du sort, — quoique dans le temps agité où nous vivons aucune fortune ne soif sûre. Autrefois, on voyageait peu. Avant la révolution de 1789, un bon gentilhomme de province, riche de trente mille livres de rente en terres, vivait à Taise et sans inquiétude. Sa fortune était à peu près immuable. Son fils aine héritait de la terre et du château ; le cadet se faisait prêtre ou moine, les autres entraient dans l'armée et le roi prenait soin de les nourrir. Enfin, les filles
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allaient au couvent ou se mariaient sans dot. Tout cet avenir étant réglé d'avance par la loi ou la coutume, l'esprit du père de famille jouissait d'une tranquillité parfaite.
Aujourd'hui tout est changé. Les trois quarts de la fortune des plus riches sont hypothéqués sur les chemins de fer, sur les canaux, sur les emprunts d'État. Le moindre accident peut faire disparaître votre créance. Supposons que vous ayez prêté votre argent à l'empereur du Mexique, au sultan , au bey de Tunis, ou même à l'Italie, dites, ne donneriez-vous pas de bon cœur quittance du capital tout entier si l'on vous offrait le revenu d'une année?
— Mais ma fortune est en terres, dites-vous, et le bey de Tunis ou Victor-Emmanuel ne peut pas l'emprunter.— Oui, mais comptez-vous pour rien la gelée, les inondations, la grêle, les épizooties? Depuis plusieurs années le département de l'Ardèche, qui vivait de Téducation des vers à soie, est ruiné ; loidium a longtemps détruit le raisin et les pommes de ferre ; les pluies ont fait manquer la récolte du blé; la sécheresse a brûlé l'herbe des prairies ; la peste empoisonne les vaches, la clavelée détruit les moutons ; que sais-je encore? Comme disait Paul-Louis Courier,
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pour le propriétaire, il n*est rien d'assuré que rimpôt.
Donc, il faut assurer sa vie si Ton est riche d'un capital acquis.
Mais l'assurance sur la vie est bien plus nécessaire encore si, pour tout capital, vous n'avez que voire industrie. Dans ce cas, elle n'est pas seulement nécessaire, elle est urgente, car elle devient la seule sauvegarde de toute la famille.
Supposons que vous soyez avocat, ou médecin, ou professeur, ou industriel, ou commerçant, et que vous n'ayez pas d'autre revenu que celui de votre travail. Si vous continuez de vivre et de»travailler pendant cinquante ans, tout va bien, l'assurance sur la vie est inutile ; en vous bornant à suivre la règle de presque lous les ménages bien ordonnés, qui est de faire tous les ans quelques économies, vous pourrez laisser un douaire à votre femme, donner une dot à votre fille et pourvoir à l'avenir. Mais qui peut se flatter de travailler cinquante ans, c'est-à-dire de vivre soixante-dix ^ns, car le travail productif ne commence guère avant vingt ans? Le moindre accident peut mettre fin à voire vie et faire tomber la famille de l'aisance jusque dans la plus affreuse misère.
Or, savez-vous quelles conséquences la misère
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COliGLUSION. SOS
peut avoir pour les femmes, même les mieux douées et les mieux élevées? Regardez dans les rues et sur les boulevards, depuis sept heures du soir jusqu'à minuit...
D'abord, les femmes trop bien élevées, je veux dire élevées à la mode du jour, ne savent ni coudre, ni repasser, ni blanchir, ni faire la cuisine et ne connaissent presque aucun travail utile. Les plus industrieuses brodent un peu ou font de la tapisserie.
Est-ce là un métier? Poujrraient-elles en vivre? Gagneraient-elles dix sous à se servir du crochet pendant douze heures par jour ? C'est à peine si les malheureuses ouvrières, dressées à ce travail dès leur enfance, peuvent en gagner autant. On ne trico(6 plus. Les machines ont tué cette industrie. Les paysannes elles-mêmes, qui n'allaient autrefois à la ville qu'en tricotant leurs bas, achètent aujourd'hui les bas tout faits. Bientôt même on ne coudra plus. Les machines à coudre des Américains ont fait et feront baisser bien davantage encore le salaire si modeste des couturières. D'immenses ateliers de confection se sont élevés où Ton n'emploie que la machine à coudre. Quand cette machine, perfectionnée, se vendra vingt francs, elle sera seule maîtresse du terrain.
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804 LB DBOIT DBS PBMMBS
Que feront alors les femmes? Et si les couturières sont réduites à la mendicité malgré tout leur courage, à quoi seront réduites les bourgeoises ruinées? Il faut le dire pour que chacun de nous fasse ses réflexions.
Les filles et les femmes qu*aura ruinées la mort imprévue d'un père ou d'un mari n'auront le choix (le travail féminin étant de jour en jour plus mal payé) qu'entre la mendicité, la prostitution ou le suicide. Heureuses celles qui prendront ce dernier parti ! Je le dis avec douleur ; deux cent mille familles françaises jouissant, du vivant du chef de la famille, d'une aisance relative^ sont exposées du soir au lendemain à subir cette horrible infortune. C'est à ces deux cent mille familles, Félite de la France, car elles comprennent les hommes les plus illustres, les plus distingués et les plus laborieux de toute la nation % que je conseille l'assurance sur la vie.
Prévoir, c'est prévenir.
Au fond, qu'est-ce que l'assurance sur la vie?
< Et encore je ne mets pas dans ce nombre les ouvriers des villes et des campagnes, qui consomment forcément tout ce qu'ils produisent, et, par conséquent, n'ont pas d'argent de reste pour s assurer. Ceux-là sont obligés de s'en remettre à la Providence.
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C'est un contrat par lequel le père de famille prend rengagement de payer tous les ans à une Compagnie d'assurance un certain revenu. La Compagnie en revanche s'engage à payer le jour de sa mort à sa famille un capital fixé d'avance. Qu'il meure au bout de six mois ou au bout de trente ans, ce capital est immuable.
On peut aussi faire un contrat mixte et stipuler que le capital sera payé dans dix, quinze ou vingt ans, si l'on veut en jouir soi-même de son vivant.
Mais quelles que soient les stipulations du contrat, en voici l'essence. Vous payez à la Compagnie d'assurance un revenu, celle-ci, en échange, paye à votre femme, à vos enfants ou à vous-même un capital fixé.
Par ce moyen on peut vivre et mourir en paix. La femme et la fille n'ont plus à craindre la misère et les horribles malheurs qui sont la suite presque inévitable de la misère. Du fond même de la tombe la prévoyance du père protège sa femme et son enfant. Tout homme qui se marie sans patrimoine, mais de qui le salaire excède les besoins, devrait assurer l'avenir de la nouvelle famille par un contrat d'assurance sur la vie.
C'est un usage très-répandu en Angleterre et aux États-Unis.
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Les chefs des plus nobles familles d'Angleterre, quelque certains qu'ils soient délaisser à leurs enfants des fortunes immenses, ne manquent jamais de prendre cette précaution. Le majorât sera le partage du fils aine, mais le capital créé par la police d'assurance garantit l'avenir de ses frères et sœurs.
Aux États-Unis, Tassurance sur la vie est encore plus généralement répandue qu'en Angleterre, et la raison en est bien simple. Là-bas, le capital est peu de chose, le crédit personnel est tout. La mobilité des personnes et des fortunes est extraordinaire. Le Yankee, soit pour ses affaires, soit pour ses plaisirs, est toujours en route; il travaille, il fabrique, il achète, il vend tout à la fois; il risque de se ruiner, il risque de gagner des millions, il risque de sauter en l'air avec le bateau à vapeur ; il risque toujours quelque chose, tantôt sa vie, tantôt son argent, quelquefois Tun et l'autre en même temps. Un tel homme a donc besoin plus que personne de prendre ses précautions contre une catastrophe possible; et il les prend en effet. Il assure sa vie au profit de sa femme ou de ses enfants. Après quoi il part sans crainte pour la Nouvelle-Orléans, le Havre, Melbourne çu Shang-baï. Il a rempli son devoir
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envers sa famille. Il est en règle et peut dire son mot favori : « En avant ! »
Imitez cet exemple, ô mes concitoyens, car pour les institutions de prévoyance vous êtes encore fort au-dessous de presque tous les peuples civilisés. Ne dédaignez pas d'assurer la vie du corps, car la vie de Pâme en dépend, et la misère abaisse ou révolte les caractères les plus fiers et les mieux trempés.
Il est difficile qu'un sac vide se tienne debout, disait Benjamin Franklin. Tournez et retournez ce mot profond ; vous y trouverez la loi et les prophètes. Ne dites pas comme l'égoïste: « Après moi le déluge! » Pensez au contraire que vous avez charge d'âmes ; pensez que la nature et la société qui font de la femme le centre et le cœur de la famille, ne Tout pas armée suffisamment contre les dangers et les hasards de la vie, et que votre proleclion ne doit jamais lui manquer, — non, pas même après la mort 1
Que la femme, de son côté, n'oublie pas qu'elle a de grands devoirs à remplir. Qu'elle soit douce envers son mari, laborieuse dans sa maison, instruite si c'est possible, afin ne n'être séparée de son mari ni par Tesprit ni par le cœur; qu'elle élève ^vec soin ses enfants; qu'elle ne swtpour
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eux ni trop indulgente ni trop sévère; qu'elle leur apprenne de bonne heure à mépriser ce qui est vil, à détester ce qui est injuste, à dire toujours la vérité, à n*avoir d'autre juge de leurs actions que la conscience et à redouter son témoignage, à aimer Dieu, la liberté, la patrie et à ne pas craindre la mort.
Qu'on élève la génération présente dans. ces maximes, et la France, sans livrer une seule bataille, sera redoutée des rois et respectée des peuples.
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