MADAME
Qu'est-il donc arrivé? Je ne le reconnais plus. Ce n'est plus le Cabrioli d'autrefois', un peu vain, un peu lourd, mais sûr de lui-même, et croyant as-
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sûrement que jamais Dieu n a mis sur terre une créature plus accomplie que le fils de son père. U est agité, inégal : on dirait qu'il s'inquiète. Ce soir, pendant le diner, il cessait tout à coup de manger, et restait, les yeux fixes, en contemplation devant les moulures du buffet. Il est vrai que ces moulures sont d'Ascanio, le meilleur élève de Benvenuto Cellini, et surmontées d'un Amour lançant sa flèche^ qui est une merveille au dire des connaisseurs; mais mon pauvre Cabrioli n'est pas homme à s'émouvoir pour cet amour4à, ni pour n'importe quel autre amour, bien qu'on m'ait raconté qu'il fréquente assidûment depuis deux ans le foyer de la danse à l'Opéra. Il a même eu la politesse de s'en cacher, comme si j'avais pu en concevoirquelquesouci... Vraiment, ce bel homme ne doute de rien.
Mon Dieu, que le mariage est long I Voilà six années qui ont passé avec la lenteur de six siècles. Sauf un petit intervalle de deux mois qui suivit la cérémonie nuptiale et qui m'a semblé bien court, je n'ai pas eu deux heures de vrai plaisir. Et encore, même pendent ces deux mois, ai-je été vraiment heureuse? Il était poli, affectueux et bon, comme on doit toujours l'être avec une jeune fille qu'on voit pour la première fois. Par moments,
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on aurait cru qu'il osait à peine me parler ou me toucher, et que je lui paraissais fragile comme une porcelaine du Japon. Je ne sais quelle idée le pauvre garçon se faisait de ce qu'on nous enseigne au couvent ou ce que nous apprenons par la méthode de renseignement mutuel , mais je le trouvais fout confit en phrases mystiques qu'il avait étudiées dans V Introduction à la vie dévote de saint François de Sales. Dès qu'il voulait sortir du bouilli et du rôti pour s*élever dans l'azur, il n'avait plus à la bouche que les mots d'idéal, de Dieu, de nature, de prairie, de printemps, de rossignol, ^'ange, etc. Je croyais entendre les cantiques de Tabbé*** mis en prose, et j'étais d'abord toute honteuse de n'y rien comprendre et de ne pas pouvoir m'élever <»vec lui sur ces sommets ; mais je m'aperçus bientôt qu'il n'en pensait pas un mot, et qu'il n'îavait pas dWtre but que d'édifier son prochain sans s'édifier soi-même, — chose assez fréquente, dit*oQ^ chez les plus illustres prédicateurs.
Celte découverte lui fut fatale. Je ne la fis pas fput d'un coup, comme Christophe Colomb celle de TAmérique, mais en avançant pas à pas dans la connaissance de mon mari. Pauvre Cabrioli! après trois ans de mariage je lisais dans ses yeux comme dans un livre toujours ouvert, et jeconn^iissais le
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sens de ses moindres gestes. A sa manière dé s'asseoir, d'étouffer un bâillement, de fermer un livre ou de rouvrir, de prendre son chapeau ou ses gants, d'allumer un cigare, d'engager ou de laisser tomber la conversation, je pouvais dire l'emploi de sa soirée ^ prévoir l'emploi du jour suivant Cela vint au point que le jour où il fit accepter son cœur, un appartement au premier étage dans la me delà Chaussée-d'Antin et une calèche à mademoiselle Eatinka, des Bouffes, je devinai tout du premier coup d'œil. Notez qu'il passe au Corps législatif pour un homme d'une profondeur extraordinaire. Qu'on juge par là de ses collègues.
Le plus beau trait de sa vie conjugale fut de se résigner, après la mort de mon père, à s'établir à Paris, où nous n'avions jamais eu qu'un pied-àterre. Est-ce l'effet des conseils de mon père, qui avait deviné mes ennuis? Je l'ai toujours soupçonné. Il est certain que jamais conception plus brillante n'est entrée dans la tête d'un Cabrioli. Au lieu de recevoir deux fois par an dans mon château les maires de l'arrondissement et les curés du diocèse, — Monseigneur en tête, — ce qui est plus ennuyeux que la pluie, j'allais ouvrir ma porte à tout Paris, — le Paris qui compte, bien entendu; —j'allais être belle devant les gens ^Ui savent
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apprécia la beauté et faire un compliment sans dire une parole ; j'allais retrouver mes anciennes amies du faubourg, Jeanne de Bohunetles autres. Qui sait? j'allais les effacer, peut-^lre... Au pis aller, je quitterais ce rôle ingrat de fermière pour lequel je ne suis pas faite, et j'aurais, moi aussi, ma splendeur.
Je suis marquise du chef de mon père et du garde des sceaux; mon arrière-grand' mère s'est compromise avec Louis XIV, et quand Gaston sera grand, je ne crois pas que personne lui dispute le marquisat.
Tels étaient mes rêves, et M. Cabrioli des Cazeaux, toujours diplomate et iiisé, eut soin de m'entretenir dans cette espérance. Mais quelle dé^ ception, grand Dieu I quand je vis entrer dans mon salon les gens de robe les plus pédants, les conseillers d'État les plus hauts sur cravate, les militaires les plus goutteux et les poètes les plus couronnés... par l'Académie I Pour comble de malheur, tout ce monde-là élait chauve et quinquagénaire. Mon mari m'en expliqua la raison. « Autrefois, me dit-il, tout était au choix ; aujourd'hui, tout est à l'anciennelé, de sorte qu'on arrive fort tard à une situation respectable. D'un autre côté, ma position quasi officielle ne me permet pas... » Je me
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levai pour ne pas entendre la suite de ce raisonnement qui m*agaçait les nerfs. Une femme d'esprit veut bien céder quelquefois, mais elle ne veut pas être prise pour dupe, et en vérité M. Cabrioli présumait un peu trop de ma naïveté. Au fond il déteste les jeunes gens parce qu'il est jaloux. Et de quel droit?... Est-ce que je m'inquiète de ses actions?
A première vue, Jeanne Favait jugé et jaugé.
C'est un fmassier. Il essaya d'abord d'éviter la rencontre de M. de Bohun, et je dois reconnaître que l'autre ne montrait guère d'empressement ; mais Jeanne et moi, nous avions résolu de les lier l'un à l'autre en dépit de leur antipathie mutuelle, et ce que femme veut, Dieu le veut. J'avouai d'abord à mon pauvrç Cabrioli que Bohun avait pour lui la plus grande estime et qu'il avait dit tout haut devant le baron, le duc et le vidame, qu'il le croyait fait pour le ministère des affaires étrangères ou tout au moins pour une grande ambassade. Or, la passion, je dirais presque le tic de M. des Cazeaux, est de régler la question d'Orient. Son idéal, c'est Metternich ou TpUeyrand. Dès ce jour, il devint l'inséparable ami de M. de Bohun, à qui de son côté (car c'est un monomane d'une autre espèce) Jeanne avait persuadé que mon mari regarde la
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souche des Bohun comme antérieure de trois sièdes à celle des Plantagenets. Innocent accroc/que nous fîmes, toutes deux en même temps, à la vérité-
Après tout, quel mal y a-t-il h se défendre ainsi de la tyrannie du sexe laid, brutal et barbu? Vaudrait-il mieux prendre son mal en patience, et offrir à Dieu son mari comme lady Pembroke lui offrait sa migraine? La résignation est la vertu des niais. Au reste, notre innocente ruse, que le plus sévère des casuistes aurait à peine osé blâmer, a produit le meilleur effet, puisque c'est à elle qui* je dois de connaître Ralph.
Je me souviens, comme si c'était aujourd'hui, du jour où Jeanne me le présenta. Nous étions toutes deux seules au Bois, dans une calèche découverte. J'avais mis, étant blonde, une robe de satin bleu et un petit chapeau rose délicieux. Nous parlions de je ne sais quoi, de la question d'Orient ou d'Occident, de Barbe Bleue^ du fameux sermon du P. Félix, où M. des Cazeaux avait ronflé comme un orgue, et enfin du dernier bal des Tuileries. La calèche allait au pas, à cause de l'encombrement des voitures. Tout à coup je vois déboucher d'une allée latérale up beap gentilhomme de vingt-huit ans environ, bien monté,
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bim campé, bien moulé, bien cambré, et trottant avec grâce. — Tiens, c'est Ralph 1 dit Jeanne. Ralph, venez ici. Il s'approeba, le chapeau à la main, comme un Français de Tancien régime.
Gela me fit plaisir, car j'ai en horreur les jeunes gens d'aujourd'hui, qui secouent la main aux femm^ comme de vieux camarades, et remettent dès les premiers mots leur chapeau sur la tête, avec la grossièreté des palefreniers anglais. — H. Ralph de Bohun, mon beau-frère, dit Jeanne en forme d'introduction.
Mais à quoi bon me raconter à moi-même ce que Je sais mieux que personne, ce qu'il ma raconié vingt fois, comment il m'aima, comment il sut plaire à M. des Cazeaux, comment il se fit priar par lui de venir chez moi, comment il ne "céda qu'aux plus vives instances, comment je devinai son amour avant qu'il en eût parlé, comment il osa...? Je le repoussai, non peut-être sans lui laisser quelque espérance... Ai-je éié coquette avec lui? Qui sait? Je ne le sais pas moimême. Ce qui est certain, c'est qu'il revint à la charge, c'est qu'il fut bien pressant, et que M. des Cazeaux était au club, au Corps législatif, au café Anglais, chez mademoiselle Katinka, enfin partout où il aurait dû ne pas être. J'ai toujours résisté, et
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j'ose dire que j'avais quelque mérite, car mon mari ne me rendait pas la vertu facile, mais^ je sens que la tentation devient trop forte.*. Il est si doux d'être aimée I vraiment, la dernière lettre de Ralph m'a touchée jusqu'au fond de l'âme. Je ne me lasse pas de la lire...
Eh bien I que veut dire ceci ? J'ai voulu la relire pour la vingtième fois. Elle avait disparu. L'aurais-je oubliée sur le guéridon, ou laissée tomber à terre sans m'en apercevoir ? Mon mari ne se doute de rien assurément ; mais il est minutieux et tracassier comme tous les bourgeois ; il furète sans cesse; il pourrait trouver ma lettre, l'ouvrir par distraction. Je frémis des suites possibles de mon imprudence. M. des Cazeaux a de l'honneur; il est (on l'a dit assez souvent devant moi) l'une des premières lames de Paris. S'il lit la lettre, Ralph est un homme mort, et moi, moi !... Ma tête se perd. Ah ! la sotte chose que cette manie d'écrire ce qu'on peut se dire si commodément tous les jours ! Cependant personne n'a puprendi-c cette lettre. Mon mari n'est pas entré chez moi depuis huit jours, et ce matin encore je l'ai remisée dans sa cachette ordinaire. Excepté ma femme de chambre... Ahl grand Dieu! tout s'explique, le. l'ai renvoyée ce matin ; c'est sa vengeance. ..i.
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J'ai mal donni. J'ai fait des rêves affreux. Tantôt je voyais Ralph tout sanglant, percé de Tépée de mon mari ; tantôt c'est mon mari lui-même qui m'offrait le poison des Bôrgia dans une coupe d'or, comme au dernier acte de Lucrèce, Mais mes inquiétudes étaient sans fondement. Mon brave Cabrioli ne se doutait de rien. 11 est venu s'asseoir en fâce de moi à déjeuner, l'air gai, contenf , souriant. Il a beaucoup caressé Blanche, qui cherchait à réciter la &ble des Deux mulets^ et qui s'était arrêtée court après les premiers mots :
Deux mulets cheminaient... Deux mulets cheminaient...
Gaston, qui a plus de mémoire, voulait souffler sa sœur, mais il s'est arrêté lui-même après :
L'un d'avoine chargé, L'autre portant l'argent de la gabelle.
— Qu'est-ce que c'est que la gabelle ? a demande le père. — La gabelle... la gabelle... répliquait Gaston en appuyant son menton sur sa main d'un air rêveur, et les mots ne venaient pas. Celte petite scène nous a fait beaucoup rire. Les intermptions de Blanche, le froncement des sourcils de Gaston, étaient vraiment merveilleux. Enfin, les enfants sont descendus au jardin , les domestiques
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sont sortis, et nous sommes restés seuls^ Le cœur me battait, je l'avoue, bien que le regard de mon mari n'eût rien d'effrayant. Au contraire, il allumait son cigare sous mes yeux avec son fl^me ordinaire.
J'étais du reste sous les armes, et s'il avait dit le moindre mot de Ralph, j'aurais riposté en demandant des nouvelles de Katinka . Rien n'est phis propre à dérouter un mari agressif que de Tattaqi^ smmême et de reporteur la bataille sur son propre terrain. C'est la première règle de tactique de toutes les femmes. Mais je n'ai pas eu besoin de tirer Tépée. H élait lui-même d'humeur causeuse et plus confiant qu'à l'ordinaire Après quelques mots.sur les études et la gaieté des enfants, je me suis hasardée à dire qu'il m'avait paru inquiet et chagrin hier au soir. A ce mot, il m'a tout avoué non sans quelque embarras. La nuit prècë^^É^ au club, il avait perdu 30,000 fr. à joua:* contre , un Polonais, et c'est ce qui l'assombrissait; mais il a regagné cette somme la nuit dernière, et même quelque chose de plus. Cet aveu loyal m'a rendu la tranquillilé. Si ma lettre est perdue, ce n'est pas lui qui l'a trouvée. Cependant, pour sauver les apparences, j'ai fait quelques sages remontrances sur la fureur du jeu, qui compromet la (or-
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tune et Tavenir des plus grandes familles. Il m'écoutait avidement, heureux, je crois, d'en être quitte à si bon compte, et m'a protesté vingt fois qu'on ne Ty reprendrait plus.
— A propos, a-t-il ajouté, je veux vous annoncer une grande nouvelle : Ralph se marie,
A ces mots, je me suis sentie pâlir ; mais j'ai fait bonne contenance.
— Ralph? Quel Ralph?
— Eh parbleu I a dit mon mari , Ralph de Bohun, notre ami Ralph ; et il fait un brillant mariage, je m'en vante. La future apporte en dot deux millions.
— Elle est laide et bossue pour le moins, ai-je répliqué avec une aigreur involontaire : heureusement, mon mari ne s*en apercevait pas.
— Laide ! a-t-il dit en riant aux éclats. (Ce pauvre homme a une manière de rire qui ferait danser les chèvres.) Laide I ma cousine Camille i Vous n*y pensez pas, ma chère Malhilde. C'est une perle...
— Au fond d'une huître.
J'étais furieuse contre mon mari, contre Ralph et contre cette petite sotte, et j'avais de la peine à ne pas éclater.
— Ma foi, a dit mon mari, en se levant et allu-
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mant un second cigare, je croyais que vous seriez plus contente d'un mariage qui fait la fortune de notre ami et le bonheur de deux familles ; et j'en étais d'autant plus fier, que si le mariage se fait, je n'y ai pas nui, j'ose le dire,
— Comment I c'est vous qui en avez eu l'idée?
— Et qui donc, ma chère? Il est bien vrai que Ralph m'a parlé depuis longtemps de son désir d'en finir avec la vie de garçon, et de Tampur profond qu'il avait pour Camille. . .
J'étouffais. Je me suis levée sous prétexte que Gaston avait poussé un cri, et je suis descendue au jardin. Heureusement il ne m'a pas suivie, et j'ai pu me promener pendant une heure ou deux, seule avec mes pensées. De minute en minute, je regardais à travers les arbres si M. des Gazeaux était parti ; mais lui, sans se soucier de mon martyre, digérait, à demi étendu sur la terrasse, et paraissait absorbé par la lecture d'un article interligné de M. Paulin Limayrac.
Enfin, au moment où j'allais perdre patience, il s'est levé avec la majestueuse lenteur d'un éléphanl, et, prenant sa canne et son chapeau, il est sorti. J'ai entendu la porte de l'hôtel se refermer bruyamment sur lui. Que Dieu le conduise et le garde !Je suis rentrée dans ma chambre, et j'ai recommencé
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la recherche de ma lettre. Chose étonnante I elle était sous un fauteuil où je croyais avoir regardé vingt fois. Je Tai remise dans le tiroir et j'ai tourné soigneusement la clef. Puis j'ai écrit à Ralph ce
seul mot : « Venez I »
H est venu ce matin, cet infâme Ralph. Mon mari n'avait pas menti. Voilà donc Tamour éternel de ce gentilhomme I... Mais iLfaut reprendre les choses dés le commencement. M. de Bohun s'est présenté à deux heures, d un air vainqueur, la moustache en croc, une rose à la boutonnière. Je lisais dans ses yeux la fatuité triomphante. Dès les premiers mots, je Tai interrompu :
— Ralph, m'aimez-vous ?
A cette question il a cru, je pense, toucher au but, et s'est mis à genoux, devant moi d'un air passionné.
— r Quel jour épousez-vous mademoiselle Camille Cabrioli, cousine de M. desCazeaux?
A cette question, il est demeuré « stupide »
comme un héros de Corneille. Mes yeux, qui plongeaient dans les siens, ne lui laissaient pas le temps de chercher une défaite ou un mensonge. Il essayait pourtant un timide :
— Oui vous a dit... ?
— Mon mari, ai-je répondu, M. le niarquis des
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Cazeaux, votre ami intime, qui, sans aucun soupçon du dessein que vous aviez de le trahir, emploie toute son inBuence pour vous faire épouser sa cousine et vous assurer sa dot. Ralph s'est levé d'un air froid et m'a dit :
— Vous ne pensez pas,- madame, que ce soit Pappât d'une dot...
— Vous Taimez donc, monsieur de Bofaun?
mais, si vous l'aimez, pourquoi m'avez-vous vingt fois écrit et juré le contraire ? Vous avez donc menti ou vous meniez maintenant ?
Je lui ai jeté les morceaux de sa dernière lettre à la figure. Il est sorti sans répliquer, et j'ai pleuré pendant toute l'aprés-midi. Dieu I quand je pense que j'étais sur le point... Quelle école ! quelle école I Ah 1 l'abbé Loriot a bien raison de dire que quand on n'est pas vertueuse par principes ou par amour du ciel, il faut encore l'être par intérêt bien entendu.
.... Voilà huit jours que mon mari m'a donné la première nouvelle de ce mariage. Tout est déjà rompu, et de façon à ne pas se r^ouer. M. des Cazeaux avait d'abord mené Taffaire avec son impétuosité habituelle et emporté le consentement des grands parents; Ralph ne sortait plus de la maison des Cabrîoli; mais voilà que tout à coup, hier ma-
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tin, le père Cîabrioli, onéle de mon mari, apprend que son futur gendre a perdu cent mille francs au jeu depuis six mois, qu'il s'est montré Tan dernier aux avant-scènes de plusieurs théâtres avec une jeune demoiselle de grande réputation, et qu'enfin, toutes ses dettes payées, il lui reste à peine de quoi vivre comme un chef de bureau.
Cabrioli craint pour ses millions et pour sa tille ; il donne congé au vicomte, et Ralph est mis à pied comme un cocher sans emploi. M. des Cazeaux n'en parait pas trop affligé. D'où vient cette sérénité d*âme avec laquelle il supporte si courageuse* ment Téchec de M. de Bohun ? Il y a toujours, dit un philosophe assez désagréable, quelque chose qui ne vous déplaît pas au fond du malheur de nos meilleurs amis. Est-ce une explication suffisante? Je crains de deviner la vérité. Ralph n'est pas venu à l'hôtel depuis huit jours, et mon mari ne .s'en étonne pas. Il ne fait aucune question. D'où vient cette indifférence? Autrefois, il ne pouvait pas se passer de M. de Bohun... Cette lettre perdue d'abord , puis retrouvée... ce mariage entamé, puis abandonné... M. des Cazeaux serait-il plus pénétrant que je n'avais pensé ? N'approfondissons rien. S'il a tout deviné, je lui sais gré de son silence, quoique l'ami de mademoiselle Kalinka
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n'ait pas le droit de me Taire de grands reproches. .« S*il ne sait rien, il doit remercier Dieu, et moi aussi... Décidément, il n'y a que les enfants, ici- bas, qui vaillent quelque chose. Les pères et les mères devraient être cousus dans un sac et jetés dans la Seine par-dessus le parapet du pont Neuf. Gaston est venu tout à Theure m'embrasser ; * et me voyant pensive, il a cru que j'avais quelque chagrin et m'a dit d'un air crâne : « Maman, quelqu'un la fait pleurer. Qui est-ce? Dis-le-moi, pour que je le coupe en deux avec mon sabre ? j» Cher Gaston ! ses yeui bleus étincelaient de courage et de fierté. C'est un vrai gentilhomme, cduiià... Hélas ! dans quinze ans, il sera peut-être aussi sot que... non, j'ai tort, mon mari n'est pas un sot; peut-être même auraisrje pu l'aimer; mais pourquoi nous sommes-nous mariés avant de nous connaître?...
Donc, il faut se marier; mais avec qui? Difficile problème, — plus difficile àrésoudreen France qu'en Angleterre ou en Allemagne.
Ce n'est pas (Dieu me préserve de le dire ou de le croire!) que les Allemandes ou les Anglaises soient supérieures aux Françaises; mais comme elles sont plus libres avant le mariage, on les connaît beaucoup mieux.
Les jeunes filles delà classe moyenne en France (je ne parle pas des ouvrières ou des paysannes) reçoivent toutes en naissant le même mot d'ordre : ne rien dire, ne rien penser, ne rien sentir, ou du moins en faire le semblant. Elles gardent une attitude réservée et presque prude, ne sortent qu'avec
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leurs mères, paraissent tout ignorer, excepté Fart de faire la révérence, ne dansent jamais trois fois avec le même homme dans la même soirée, ne reçoivent de visites que de leurs amies, ne valsent pas, polkent rarement, avouent pendant la contre-danse qu'il fait bien chaud, ou que madame C*** est bien coiffée, ou que madame D*** a^des pieds plus grands que nature, ne donnent jamais leur avis sur un livre, et sont jusqu'au jour du mariage aussi voilées d'esprit et de caractère que les Turques sont voilées de visage.
En revanche, dès le lendemain le voile se déchire, el quelquefois d'une façon tragique.
Connaissez-vous l'histoire d'Elisabeth de Parme, seconde femme de Philippe V, roi d'Espagne?
Le pauvre roi, jeune encore, déjà veuf, amoureux par tempérament, mais scrupuleux et dévot, voulut un jour se marier. Il avait alors pour premier minisire une vieille femme d'esprit, Charlolte de la Trémouille, princesse des Ursins, qui avnit rôti le balai à Paris, à Rome et à Madrid, et ihiCfaisail rien sans la consulter.
. Shailolle, fort embarrassée et craignant de partager le pc avoir avec une autre femme, consulta son confident Albéroni, petit abbé parmesan dont eile awt fait la fortune •• — Chiper Baccoî dit.
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l'abbé, j*ai votre afTaire, une bonne princesse, innocente, naïve et douce comme un agneau, qui n'a jamais rien vu ni rien désiré, qui ne sait qu'obéir, et qui sera bien contente de quitter le triste et maussade palais de son père pour être reine à l'Es- : curial. En deux mots, c'est la fille du duc de Parme, mon ancien maître ; une cire molle que vous pétrirez comme il vous plaira.
La vieille dame, bien rusée pourtant, crut le perfide abbé, et conclut le mariage sur-le-champ ; Philippe V ne pouvait plus attendre. Puis elle courut en grande pompe au-devant de la nouvelle reine ; mais celle-ci, stylée d'avance par Albéroni , ne voulut pas la recevoir, et la lit conduire en poste à la frontière de France avec ordre de ne plus remettre les pieds en Espagne. Ce qui fut exécuté, au fort d'un hiver rigoureux et sous l'escorte de la gendarmerie. Quant au roi, qui n'avait rien fait jusque-là que parles ordres de madame des Ursins, il ne fit plus rien qu'avec la permission de sa femme. Pour lui, le changement était à peine sensible.
Un drame à peu près pareil se joue souvent chez les bourgeois comme chez les princes. J'ai conn un ange aux cheveux blands et aux yeux bleu& — un ange de seize ans — qui fut marié à un notaire.
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L'ange passait pour un modèle de douceur et de soumission. Le mari et sa mère auraient tenu téie à une compagnie de dragons. Tout le monde plai* gnait d'avance la jeune fille et la croyait sacrifiée; mais le lendemain de la cérémonie, cet ange aux cheveux blonds mit sa belle-mère à la porte et prit le commandement d'une main si ferme, que le mari, tout brutal qu'il était, devint plus souple qu'un gant.
Ces surprises ne sont pas rares en France, et le mystère dont les femmes s'enveloppent avant le mariage ne date pas d'hier. C'est un reste de l'ancien régime. Autrefois les filles nobles entraient au couvent cinq ou six ans après leur naissance et n'en sortaient que le jour de leur mariage. Plusieurs même, déshérilées par leurs parents en faveur d'un frère qu'on voulait pousser à la cour ou dans l'armée, ne sortaient du couvent que par la porte du cimetière.
Aujourd'hui, les mœurs sont plus douces et le Code civil ne permet plus ces enrôlements forcés dans la sainte milice ; mais l'éducation des femmes est restée aux mains du clergé catholique, et le clergé ne veut pas qu'on réfléchisse et qu'on raisonne. Le raisonnement conduit à la discussion ; et la discussion, à la révolte. C'est pour avoir corn-
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menlé la Bible que Luther et Calvin sont devenus hérétiques. C'est pour avoir goûté le fruit de Parbre de la science qu'Eve fut mise à la porte du paradis terrestre. Au nom du ciel, mes chères sœurs, fuyez la science comme le choléra . Laissez-vous conduire. L'obéissance est le premier des devoirs. L'ignorance est lé marchepied du ciel.
Au fortd, le clergé catholique tout entier pense comme cet impertinent saint Jérôme, qui disait aux pélagiens hérétiques t
« Adressez-vous aux femmes. Elles reçoivent €< promftement parce qu'elles sont ignorantes; elles « répandent avec facilité parce qu'elles sont légères ; « elles retiennent longtemps parce qu'elles sont kC t élues, yi
La révolution de 1789 voulut émanciper les femmes, et, sans gâter leur modestie naturelle, les initier à la science des idées générales. Et plût à Dieu qu'on eût réussi ! nous n'aurions plus à combattre aujourd'hui pour là liberté.
Mais les hommes illustres delà Révolution moururent priBsque tous avant d'avoir fini leur œuvre, les uns à la frontière en combattant les rois de l'Europe, les autres sur l'échafaud ou dans l'exil. Les héros ayant péri, ceux qui s'étaient cachés dans les caves pendant la tempête parurent à leur tour et
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paradèrent aux yeux du peuple ébloui. Les Boissy d'Anglas, les Durand - Maillane et les Rœderer prirent la place de Danton, de Vergniaud, de Camille Desmoulins, de Saint-Just, de Romme, de Soubrany. L*abbé Sieyès lui-même, digne pourtant d'un rôle plus glorieux, se vanta d'avoir « vécu. » Les veuves de ces grands citoyens qui avaien( donné leur vie avec joie pour la patrie et la liberté, persécutées par la réaction triomphante, furent forcées de remettre au clergé Téducation de leurs enfants.
On enseigna partout, sous la direction de M. de Fontanes et des évoques, ses compères, que la Révolution n'avait été que le triomphe des scélérats, et qu'avant Napoléon, la France était couverte d*échafauds. A force d'entendre ces mensonges infâmes, répétés par tous les échos de la chaire et de la tribune, les générations nouvelles finirent par se laisser persuader, les femmes surtout ; combien de temps faudra-I-il pour rétablir la vérité et pour la rendre populaire ? combien de temps pour réconcilier les femmes avec la Révolution et la liberté, pour leur montrer que c'est au sang des martyrs de la première République qu'elles doivent l'heureux changement qui s'est fait en leur faveur dans nos mœurs et dans nos lois?
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LE CHOIX D'UNE FEMME. t68
Les femmes de ce temps-là ne s*y trompèrent pas. On le voit assez dans l'histoire. Les plus illusfres se firent gloire desoulenir le courage de leurs maris ; quelques-unes ne voulurent pas survivre et les suivirent Jusqu'à Téchafaud.
Est-il une histoire plus touchante que celle de Lucile, la femme de Camille Desmoulins? Tous deux ^aimaient depuis huit ans; mais la pauvreté de Camille empêchait le mariage. Enfin la Révolution éclate, il se fait connaîlre, il est l'ami de Robespierre et de Mirabeau, il devient tout-puissant, il est le premier journaliste de France, il épouse Lucile, il esl nommé député de Paris à la Convention; gloire, amour et richesse, il reçoit lout à la fois.
Puis le ciel s'assombrit, toute l'Europe se précipite sur la France ; les royalistes et les fédérés menacent Paris ; les girondins et les montagnards s'entre-déchirent ; Téchafaud se dresse sur la place de la Révolution ; Louis XVI fait place à Vergniaud et celui-ci à Danton el à Camille Desmoulins, qui bientôt eux-mêmes feront place à Saint-Just et à Robespierre.
Dans ce moment de crise et de terreur. Desmoulins sent que la république est en danger, que le sang versé sur Téchafaud souillera la liberté ; il veut arrêter le carnage ; il publie un appel à la clé^
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mence dans son journal, le Vieux Cordelier. Ses amis voulaient l'en empêcher.
On était alors à déjeuner, a Laissez le faire^ s'écria sa femme, si quelqu'un essaye de Ven détourner ^ il n aura pas démon c/iocolaf.» Et Camille Desmoulins répliqua d'un ton grave : « Faisons notre devoir^ cras enim moriemur^ car nous mourrons demain. » Ces derniers mots furent dits en latin pour ne pas l'effrayer.
11 prophétisait. Peu de jours après il fut arrêté par ordre du comité de salut public et conduit au Luxembourg. La mort était certaine, il le savait,, Robespierre ne frappait ses ennemis qu à la tête. Usez la dernière lettre de ce républicain qui va mourir :
« Ma Lucile, ma Vesta, mon ange,
« Ma destinée ramène dans ma prison mes yeux sur ce jardin où je passai huit années de ma vie à Je suivre. Un coin de vue sur le Luxembourg me rappelle une foule de'sou venirs de nos amours. .•
... «Ouvrant mes fenêtres, la pensée de ma solitude, les affreux barreaux, les verrous qui me séparent de toi ont vaincu ma fermeté d'âme. J'ai fondu en larmes, ou plutôt j'ai sangloté en criant dans mon tombeau : Lucile! ma chère Lucile ! où es-tu?... Je t'en conjure, Lololte, par nos amours
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LE GHOjIX D'UNR FEMME. Itt
éternelles, envoie^moi ton portrait ; que ton peintre ait compassion de moi, qui ne souffre que pour avoir eu trop compassion des autres ; qu'il te donne deux séances par jour. Dans l'horreur de maprison, ce sera pour moi une fête, un jour d'ivresse et de ravissement, celui où je recevrai ce portrait. En attendant, envoie-moi de tes cheveux; que je les mette contre mon cœur. Ma chère Lucile ! me voilà revenu au temps de mes premières arhours où quelqu'un m'intéressait par cela seul qu'il sortait de chez toi. Hier, quand le citoyen qui a porté ma lettre fut revenu : « Eh bieriy vous lavez vue! » lui dis-je, comme je le disais autrefois à cet abbé Landreville, et je me surprenais à le regarder, comme s'il fût resté sur ses habits, sur sa personne quelque chose de toi.:. ma Lucile! j'étais né pour faire des vers, pour défendre les malheureux, pour te rendre heureuse, pour composer avec ta mère et mon père et quelques personnes selon notre cœur, un Olaïti. J'avais rêvé une république que tout le monde eût adorée...
... a Pardon, chère amie, ma véritable vie, que j'ai perdue du moment qu'on nous a séparés, je m'occupe de ma mémoire. Je devrais bien plutôt m'occuper de te la faire oublier. Ma Lucile! mon bon Loulou! ma poule à Cachant, je t'en conjure,
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ne reste point sur la branche ; ne m'appelle point par tes cris ; ils me déchireraient au fond du tombeau. Va gratler pour ton petit; vis pour mon Horace; parle-lui de moi. Tu lui diras ce qu'il ne peut pas entendre, que je l'aurais bien aimé ! Malgré mon supplice, je crois qu'il y a un Dieu. Mon sang effacera mes fautes, les faiblesses de Thumanité; et ce que j'ai eu de bon, mes vertus, mon amour de la liberté. Dieu le récompensera... La mort qui me délivre de la vue de tant de crimes est-elle un si grand malheur? Adieu, Lucile, ma Lucile, ma chère Lucile I Adieu, Horace, adieu mon père. Je sens fuir devant moi le rivage de la vie. Je vois encore Lucile l je lavois, ma bien-aimée^ ma Lucile! Mes mains liées f embrassent, et ma tète séparée repose encore sur toi ses yeux mourants ! »
Lucile Desmoulins ne montra pas moins de courage que son mari. Presque folle de douleur, elle essaya de soulever le peuple et de délivrer les pri*sonniers du Luxembourg.
Robespierre la fit arrêter ; Fouquier-TinvîUe la fit condamner à mort, et Sanson lui coupa la tète peu de jours après avoir coupé celle de son mari. Elle avait à peine vingt-trois ans.
« Us meurent jeunes, dit Pindare, ceux qui sont aimés des dieux immortels. »
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LE CHOU D'UMB FBHUE. 167
Mais je n'ai rien dit de mon sujet, c est-à-dire des qualités qu'une femme doit apporter en dot à son mari.
Ce sujet est grave, — surtout en France où le mari prend conseil de saiemme plus volontiers qu'en aucun pays du monde.
Je le remets au chapitre suivant.
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« Ce qui me iouche en elle (c'est Télémaque qui fait le portrait d^Antiope^ sa fiancée) , c'est son silence, sa modestie, sa retraite, son travail assidu, son industrie pour les ouvrages de laine et de broderie, son application à conduire toute la maison de son père depuis que sa mère est morte, son mépris des vaines parures, l'oubli et Tignorance qui parait en elle de sa beauté. Quand Idoménée lui ordonne de mener les danses des jeunes Cretoises au son des flûtes, on la prendrait pour la riante Vénus qui est accompagnée des Grâces. Quand il la mène à la chasse dans les forêts, elle parait majestueuse et adroite à tirer de Tare comme Diane au milieu de ses nymphes ; elle seule ne le sait pas et tout le monde l'admire... Avec quelle crainte et quelle religion l'avons-nous vue offrir des sacrifices et fléchir la colère des dieux quand il a fallu expier quelque faute ou détourner quelque funeste présage !... Elle anime les autres à travailler, elle leur adoucit le travail et Tennui par les charmes de sa voix lorsqu elle chante toutes les merveilleu-
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ses histoires des dieux, et elle surpasse la plus exquise peinture par la délicatesse de ses broderies. Heureux rhomme qu'un doux hymen unira avec elle ! Il n'aura à craindre que de la perdre rt de lui survivre. »
Mentor ajoute :
a Antiope est douce, simple et sage ; ses mains ne méprisent point le travail : elle prévoit de loin; elle pourvoit à tout ; elle sait se taire et agir de suite sans empressement ; elle est à toute heure occupée et ne s'embarrasse jamais, parce qu'elle fait chaque chose à propos; le bon ordre de la maison de son père est sa gloire ; elle en est plus ornée que de sa beauté. Quoiqu'elle ait soin de tout et qu'elle soit chargée de corriger, de refuser, d'épargner, chose qui font haïr toutes les femmes, elle s'est rendue aimable à toute la maison : c*est quon ne trouve en elle ni passion, ni entêtement, ni légèretéy ni humeur comme dans les autres femmes; d'un seul regard elle se fait entendre et on craint de lui déplaire; elle donne des ordres précis; elle n'ordonne que ce qu'on peut exécuter; elle reprend avec bonté, et en reprenant elle encourage... Son esprit^ non plus que son corps, ne se pare jamais de vains ornements; son imagination, quoique vive, est retenue par sa discrétion ; elle ne parle que
pour la nécessité, et si elle ouvre la bouche, la douce |)ersuasion et les grâces naïves coulent de ses lèvres. Dès qu'elle parle, tout le monde se tait, et elle en rougit; peu s'en faut qu'elle ne supprime ce qu elle a voulu dire, quand elle s'aperçoit qu'on l'écoute attentivement. A peine l'avez-vous entendue parler... Antiope, sans prendre aucune autorité et sans se prévaloir de ses charmes, maniera un jour le cœur de son époux... Je vous loue de n'avoir point voulu lui découvrir vos sentiments; mais sachez que, si vous eussiez pris quelque détour pour lui apprendre vos dessemSy elle les aurait reje^ iés^ et aurait cessé de vous estimer. Elle ne se pro^ mettra jamais à personne ; elle se laissera donner par son père^ elle ne prendra jamais pour époux quun homme qui craigne les dieux et qui remplisse toutes les bienséances. »
Voilà l'idéal de Fénelon. Le portrait d' Antiope est celui de la femme chrétienne au temps de Louis XIV. Oserai-je parler d'un tel sujet après un tel maître ? '
Avant tout, il ne faut pas oublier que l'auteur du Télétnaque était élève des jésuiles, archevêque et grand seigneiur, et qu'à ce titre il devait avoir sur un sujet si grave des idées très-différentes des nôtres. Bien qu'il fût élevé par son génie fort au-^
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dessus des préjugés de son siècle et de sa caçte, il en gardait toujours quelque empreinte. Parler peu et avec modestie, coudre, broder, aller à la messe, chanter et danser avec grâce, vivre dans la retraite, bien ordonner sa maison, distribuer à propos réloge et le blâme, voilà, en vile prose, le résumé de Fénelon. A ce prix, il promet à la femme catholique qu'elle saura « manier le cœur de son époux. >y
Au fond, ce n'est rien de plus qu'une éducation de couvent. Dieu me pï*éserve d'en médire, la plu-, part des Françaises n'en reçoivent pas d'autre ; mais entin n'esl-elle pas fondée sur une soumission trop absolue? N'est-il pas évident que Fénelon, aussi bien que tous les prêtres catholiques, regarde la femme comme un être tout à fait passif et d'essence inférieure. Remarquez bien ce mot :
<i On ne trouve en elle ni passion^ ni entêtement j ni « légèreté^ ni humeur ^ tomme dans les autres femmes. »
C'est le pendant de l'impertinente sentence de saint Jérôme :
« .,. Elles reçoivent promptement parce qu'elles « sont ignorantes; elles répandent avec facilité par ce « qu^elles sont légères; elles retiennent longtemps « parce qn^ elles sont, têtues. »
<Ju'eUes soient douces, discrètes^ labori^^uses et
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surtout obéissantes, ni le saint, ni Tarchevéque ne leur en demande davantage. Surtout qu elles se gardent bien d^uvrir un livre ; elles tomberaient aussitôt dans l'hérésie, et de l'hérésie dans le manichéisme, et du manichéisme dans le nesforianisme, et du nestorianisme dans Feutychéisme, et de Feutychéisme dans Farianisme, et de Farianisme dans le déisme, et du déisme dans le panthéisme, et du panthéisme dans Fathéismeet dans la damnation éternelle.
La soumission que Fénelon exige des femmes est telle qu'il ne leur permet même pas de choisir leurs maris.
«... Elle ne se promettra jamais à personne ; elle se laissera donner par son père... »
Franchement, c'est un peu dur; et, sansvou* loir ébranler ou diminuer l'autorité paternelle, il assez naturel qu'une jeune fille donne son avis sur une question si grave. Après tout, quelque sage et sensé que soit le père, son rôle doit être surtout de donner des conseils et non de prendre une résolution. C'est la fille qui se marie et non le père ; c'est elle qui sera heureuse on malheureuse et personne mieux qu'elle-même ne peut savoir ce qui fera son bonheur ou son martyre.
Cette vérité est banale en Angleterre, aux Êtats-
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Unis et en général dans tous les pays protestants, et peut-être la liberté des jeunes filles avant le mariage est elle la principale cause de la grandeur des peuples d'origine anglo-saxonne. Comparez l'Amérique du Nord à la Turquie. En Amérique, une jeune fille est maltresse absolue de ses actions, elle se promène à pied, en voiture, en chemin de fer, reçoit et rend des visites, et flirte autant qu'il lui plaît; personne n'y trouve à redire ou du moins ne cherche à l'en empêcher; aussi est-elle courageuse, active, résolue: elle ne craint ni la fatigue, ni le travail; dés qu'elle est mariée, elle suit son mari partout, à New-York, à Paris, à Londres, à Canton, à Cincinnani, au désert; elle ne s'ennuie pas, elle ne se lamente pas, elle soutient le courage de son mari, et au besoin elle supplée le péro de famille. Sur la frontière du Kansas, du Minnesota ou du Nouveau-Mexique, la femme du colon défriche et fait le coup de feu contre les sauvages; elle n'a souvent d'autre société que sa Bible et ses enfants; elle est à vingt lieues de tout voisin civilisé, et cependant elle ne s'effraye pas de cette vie active et périlleuse. Ses enfants, élevés par elle dans cette maxime que « l'on ne doit compter que sur soi-même, » envahissent le désert à son exemple et fondent des colonies nouvelles.
Ï74 L6 DROIT DES PEMMBS.
Tous les ans ces nouveaux pionniers reculent de deux lieues la frontière américaine par un mouvement aussi régulier que celui des marées derOcéan.
Voilà comment grandissent les nations. Voyez maintenant comment elles dépérissent.
Le Turc est un patriarche, mattre dans sa maison, souverain absolu dans sa famille. Il achète sa femme sans la connaître. Elle n'a jamais paru, avant lui, en présence d'aucun homm^. Il ne l'ac^ cable point de travail ; au contraire, il la retient au logis, la nourrit et Tengraisse comme un poulet dans la mue; il ne lui demande pas d'être savante, ignorant lui-même, il respecte comme une chose sainte llgnorance de sa femme ; qu'elle sache par cœur quelques versets du Coran, cela suftît; s'il est riche, elle vivra dans une perpétuelle indolence au milieu des esclaves qui la servent ; s'il est pauvre, elle n'aura pas d'autre emploi que d'aller chercher de reau à la fontaine. Elle ne sait rien, ne voit rien, ne lit rien, ne connaît d'autre loi que l'obéissance passive impr^sée par le Coran ; elle apprend à subir sans murmure le voisinage d'une rivale. — Qu'en est-il résulté?
La femme, étant considérée comme un être inférieur, ne jouit d'aucune autorité dans la famille turque ou, pour mieux dire, il n'y a pas de fa-
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mille, car le maître méprise toujours l'esclave, et Tesclave détesle toujours le maître ; or, comment une société fondée sur Tabolition de la famille et ^ sur l'abaissement de la moitié de la nation pourrait-elle subsister ou prospérer longtemps? 'Aussi de toutes parts les rayas chrétiens relèvent la tête, s'enrichissent, deviennent redoutables, tandis que le nombre des Turcs diminue tous les jours, — et avec leur nombre, — leur courage et leur richesse. Si le mouvement actuel continue (et Ton ne prévoit pas qu'il puisse être arrêté), on peut calculer avec une précision mathématique le jour où les Turcs quitteront l'Europe.
La Servie et la Roumanie sont déjà libres ; la Grèce a reconquis son indépendance; Candie est en suspens entre Athènes et Constantinople ; Tunis n'est plus que tributaire comme TÉgypte; Alger est aux Français ; la Crimée est aux Russes; la mer de barbares qui menaçait d'engloutir l'Europe au temps d'AmuratT', de Hahomet II et de Soliman se retire graduellement, laissant à sec les rivages de l'Europe et de l'Afrique occidentale ; la nation turque va périr.
Quel est le mal qui dévore cette société autrefois si robuste et si redoutable? C^est le même qui a causé la décadence de toutes les monarchies de
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rOrient : — Tesclavage de la femme. Un peuple qui méprise les femmes ne peut avoir ni liberté, ni patrie. Il a proclamé le droit de la force, et il en sera la première victime.
L'histoire des Américains et des Turcs se résume en deux mots. Les Américains disent : Go ahead! En avant! Et les Turcs : C était écrit! Ces deux devises expliquent tout.
En France, on a pris un moyen terme entre la méthode américaine et la méthode turque. Les femmes n'y sont pas libres ; elles sont encore moins esclaves ; elles ne sont pas ignorantes, car elles savent lire, écrire, mettre Torthographe, chanter, danser, causer ; mais elles ne sont pas instruites, car elles étudient fort peu de livres sérieux, et ne connaissent l'histoire et la philosophie que par le résumé sommaire qu'on leur fait lire au couvent* Un pieux abbé leur enseigne qu'Abraham reçut de Dieu l'ordre d'égorger son fils Isaac, et quelques moments après l'ordre de l'épargner; que David tua Goliath et épousa Bethsabée, que Salomon avait sept cents femmes et trois cents concubines, que Samuel parlait à Dieu tout comme je vous parle, qu'Alexandre conquit l'Asie jusqu'à rindus,qu'Annibal gagna la bataille de Cannes et César celle de Plmrsale, que Pharamond fut le premier roi de
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France, que Clodion était fort chevelu, que Chariemagne était un saint homme (quoique fort adonné à la polygamie), que Godefroy de Bouillon prit Jérusalem sur les Turcs, que François T fut le restaurateur des lettres (ce qui ne l'empêcha pas de brûler plusieurs lettrés qu'il aurait dû restaurer), que Louis XIII a placé le royaume de France sous le patronage de la vierge Marie, que Louis XIY aima plusieurs grandes dames jusqu'à commettre des péchés mortels et qu'il exila huit cent mille protestants pour rentrer dans les bonnes grâces de l'Église (car rien n*est plus doux que de faire pénitence sur le dos d*autrui) ; on leur enseigne encore que la Révolution de 1789 fut faite par un amas de brigands et de scélérats ligués contre un roi martyr; on leur vante T héroïsme des Vendéens qui poignardaient la France par derrière tandis qu'elle faisait face à TEurope; on mêle l'idée de la liberté avec celle de la guillotine, de manière à leur faire croire que la liberté ne va pas sans la guillotine; on passe légèrement sur Napoléon, qui « releva les autels, » mais qui mit le pape Pie VII en prison, etc., etc.
On leur dit qu'il n'y a point de morale sans religion et que hors de l'Église catholique il n'y a point de salut, de manière qu'au sortir du couvent elles
croient de bonne foi que leurs pères et leurs fMres sont promis de droit aux flammes de l'enfer; et enfin, quand elles sont saturées ^t rassasiées^de toutes ces beltes connaissa^es, on les présente A^m le monde^ oÉ dès le premier jour elles se meuvent avec aisance comme le poisson dans Feau et se dégoûtent pour jamais de toute lecture sérieuse. Ne^lWpyez j^as que j'exagère. Avez-vous lu Sy- ^l(^^)M»-Oetave Feuillet? SybiUe est une fort j^U^glI^^çmtesse ou mj^rquise^ je ne sais, élevée par sen grand^re et sa grand'mère dans les sentiments de la fdus profonde piété. Elle est charmante, elle a de Fesprit» delà grâce, de la beauté, cent mille livres de rente, die est amie de la du chesse Blanche; enfin elle est parfaite. Tout à coup un point noir parait à l'horizon, grandit, serappro- ^e et devient un homme. Bien mieux, c'est un comte, le comte Raoul, cousin de la duchesse Blanche. Le comte est diplomate, il revient de TOrient^ il est un peu chauve, il est décoré, il sait dessiner, il sait peindre, il a vu Ispaban, Téhéran, Samarkhand et Candahar ; enfin c'est un homme accompli dans son genre, mais il est impie comme Naigeon, d'Holbach ou Camors. Là-dessus la bataille s'engage: Sybille veut bien Taimer, mais lie veut d'iil)ord Je convertir ; le ço9ite{laoi|l veut
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bien être aimé, mais il ne veut pas être converti ; la duchesse Blanche s'agite pour les réunir ; Sybille rompt et part pour la Bretagne ou la Normandie. Raoul la suit dans les bois, et lui fait gagner une pleurésie en causant religion avec elle au milieu du brouillard ; elle en meurt, il en ressuscite, au moins moralement, car il se convertit
Je ne veux pas dire de mal de cette histoire qui a fait pleurer les plus beaux yeux de France et de Navarre; mais la belle Sybille, malgré ses élans mystiques, ne me séduit pas ; je crois qu'elle aurait rendu Raoul très-malheureux et qu'elle a bien fai tde mourir. La piété toute seule ne suftit pas, il faut encore savoir supporter les opinions de son prochain et en particulier de son mari. II avait bien raison, ce philosophe qui a dit : « Timeo hominem « unim librtj je crains Thomme qui n^a lu qu'un « seul livre, i» Il n'est rien de plus redou,table, surtout dans la vie privée.
C'est pourquoi, 6 femmes de France, soyez pieuses, soyez dévotes si c'est votre inclination, ayez horreur de la médisance, aimez vos maris, élevez avec soin vos enfants, lisez et réfléchissez si les soins du ménage vous en laissent le temps ; mais surtout fuyez la théologie. Sybille en est morte et c'est bien fait.
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LES POLITIQUEUSBS
Je reçois, parmi plusieurs autres, la lellre suivante qui me parait digne d'attention.
• Orléans, 25 octobre 1867.
« Monsieur,
« Je viens de lire votre defnier article* Il parait que vous n'aimez pas les théologiennes qui veulent convertir de force leurs maris et qui, pour faire dans Tautre monde le bonheur de ces pauvres gens, font à coup sûr leur malheur dans celui-ci.
« Préférez-vous les politiqueuses? On le croirait à voir réloge que vous avez fait de Lucile Desmou-
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lins et des femmes qui ont jaué un rôle dans la Révolution. Monsieur, croyez-moi, cette espèce-là vaut l'autre. Je vous demande la permission de vous en convaincre par mon exemple.
« Je suis né à Orléans, ville bien renommée, et j'ai reçu du ciel un patrimoine honnête, 120,000 francs ou environ, que j employai de bonne heure à fabriquer d'excellent vinaigre et à Texpédier par eau sur Tours, Nantes et Saint-Nazaire ; de sorte qu'ayant atteint, vers l'an 1827, Tâge raisonnable de trente-quatre ans, et ma fortune étant doublée, je crus qu'il était temps (sans renoncer au vinaigre) de songer à mon bonheur particulier.
« En d'autres termes, ennuyé de la solitude, je lus par hasard, dans un très-bon livre dont j'ai oublié le nom, que toute âme est sœur d'une àmey et je fus si frappé de cette pensée poétique que je frappai à toutes les portes du voisinage pour savoir si mon âme avait une sœur comme les autres, et si cette sœur était disposée à la rejoindre, — en présence, bien entendu, d'un notaire, d'un maire, d'un curé et de quatre témoins.
« Vous connaissez trop, monsieur, le train de ce monde pour croire qu'un honnête homme bien portant, large d'épaules, brun de cheveux, sec de complexion, gai de caractère, joyeux de tempéra*
ment et, de plus, riche de deux cent quarante bons mille francs— espèces sonnantes— ait tardé longtemps à trouver femme. Dès que j'eus déclaré mes intentions , il ne me resta plus qu'à choisir. Soixantetrois fiUes ou veuves de bonnes familles et de vie honorable se disputèrent l'honneur de s'attacher à moi par les liens sacrésdu mariage. Dans le nombre, sept ou huit environ étaient charmantes, douze ou quinze avaient un aspect agréable, quatre étaient borgnes, deuxlouchaient comme la Vénus de Cnide, mais ne manquaient pas d'agrément. Les trente dernières avaient été préservées par la Providence des inconvénients déplorables que la beauté traîne si souvent à sa suite; pour parler franchement, l'extérieur n'était pas beau; mais au dire de leurs parents, elles suppléaient par une file nombreuse de qualités du coeor et de l'esprit à cette lég^e imperfection du corps (et à ce propos, monsieur, j'ai souvent entendu dire à l'un de mejs plus intimes amis qu'une femme laide était un vrai présent du ciel que chaque mari devrait souhaiter en son ménage; car, outre qu'elle n'allire pas le regard des passants et qu'elle inspire la vertu par sa seule présence, elle est d'ordinaire plus modeste avec ses amis, plus attachée à son mari et à ses enfants, etc., etc.).
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« Excusez cette longue parenthèse qui n'est peut-être qu'un paradoxe déplorable, et revenons à mon sujet. J'ai la faiblesse du vieux Nestor, roi des Pyliens, qui chaque jour prenait la parole dès cinq heures du matin, en ouvrant les yeux et ne la déposait qu'à dix heures du soir, en les refermant.
« Parmi les soixante-trois jeunes personnes — ffles ou veuves — qui me firent l'honneur de laisser entrevoir qu'elles se laisseraient volontiers conduire à Fautel par votre serviteur, une surtout frappa mes yeux, et, je dois l'avouer, surprit mon cœur, comme il arriva entre la reine Esther et le grand roi Âssuérus.
« Elle était jeune, cela va sans dire. Sa beauté, pareille à celle des lis qui croissent dans la plaine de Saron, était ou me parut sans égale. La bouche était un peu grande, mais gracieuse ; le nez un peu trop aquilin, mais d'un dessin si fier I les yeux un peu trop durs, mais profonds à s*y noyer, comme dit Alfred de Musset; le menton un peu long et car^ ré, mais revêtu d'une peau si rose, si transparente, si veloutée ! Quant au front (large et arrondi aux tempes), il annonçait de grandes dispositions à résoudre les plus difficiles problèmes des mathématiques et les propriétés des sinus et des cosinus^ à
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moins peut-être que ce ne fût tout le contraire et qu'il ne fût symptôme de poésie, ou de cuisine, on d'envie de ne rien faire.
a C'est ce qu'au premier abord je ne sus pas distinguer. Ahi monsieur, qui peut deviner une femme à première vue ou déchiffrer Beethoven à livre ouvert, celui-là est un homme de génie.
a Hélas! je n'étais pas cet homme-là. Je m'en aperçus bien trois semaines plus tard ; mais « n anticipons pas, » comme disait le comte Oscai* à Popolani.
<x A peine avais-je entrevu cet ange que tous mes désirs se tournèrent de ce côté, et qu'on aurait fait la noce dès le lendemain si les parents avaient voulu m'en croire. Le père même, homme sérieux et positif, qui était employé dans les bureaux delà prérecture, crut devoir-me faire observer que, bien qu'il se regardât comme honoré de mon alliance, il ne pouvait consentir à raccourcir en ma foveur les délais légaux, et que — voulût-il y consentir— M. le maire et MM. les adjoints ne se prêteraient sous aucun prétexte à une violation si grave et si manifeste de la loi.
« Pendant qu'il parlait, Emilie me souriait, ce qui me fit prendre patience. Enfin, le soir du douzième jour qui suivit ma demande en mariage et
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les réflexions du père, j'eus le bonheur de me marier, et j'entrai dans la lune de miel.
« chère, chère et bien-aimée créature ! quel bonheur infini et délicieux elle me prodigua pendant trois jours ! Je nageais, comme dit Tautre, dans les félicités célestes. Ses paroles, ses gestes, ses regards, monsieur, tout en elle était divin. Un tel bonheur aurait-il dû finir 1
a II eut une fin pourtant, comme tous les bonheurs, et même cette fin ne se fit pas attendre. Le matin du quatrième jour... c'était, je m*en souviens, au temps où M. de Martignac remplaça M. de Villèle et devint ministre à son tour.
« — Mon ami, dit Emilie, d'une voix plus douce que le miel, sais-tu si M. de Villèle est encore ministre ? car si M. de Villèle est encore ministre la monarchie est sauvée.
« — Ah ! diable ! m*écriai-je innocemment, la monarchie était donc en péril ?
« — Comment ! mon ami, tu ne le savais pas?
répliqua Emilie avec un ëtonnement où perçait déjà le dédain. Mais le trône ne va pas sans l'autel, ni l'autel sans le trône, et l'autel et le trône ne vont pas sans M. de Villèle.
« Je dois avouer, monsieur, que, pareil en ce point à beaucoup de Français, je ne pensais guère
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IM LE BROIT DES FEMIIBS.
à M. de Yillèle ou à M. deMartignac ; eo revanche, je savais vaguement, par la lecture du Constitutionnel, que Fautel et le trône étaient deux institutions en fort mauvais état (je parle de 1827, car depuis lors l'un et l'autre ont été solidement restaurés et paraissent devoir durer éternellement) . je savais^ie plus que M. de Villèle... mais peut-être avez-vous oublié, monsieur, ou n'avezvous jamais connu les querelles qui mettaient le monde en feu vers Tan de grâce 1827; dans ce cas toutes mes explications ne serviraient à rien,
« Qu*il vous suffise de savoir que je n'aimais pas M. de Yillèle, n'importe pour quelle raison, et que j'avais le tort d'exprimer tout haut cette opinion (kvant Emilie.
« Je puis en parler librement aujourd'hui. Elle a rendu son âme à Dieu le 25 juillet 1856. Monsieur, ce fut une tempête. Je frémis encore en y pensant. D'abord un grondement léger se fit entendre; je n'eus pas la présence d'esprit de carguer les voiles ou de fuir ; je soutins bravement mon dire comme un bon marchand vinaigrier que j'étais, et je parlai du trône et de l'autel avec aussi peu de respect que j'aurais fait du khandeTartarie et de l'empereur des Kamschadales.
« Mal m'en prit. Legrondements enfla brusque-
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ment et devint tempête. On m'apprit d'abord que je n'entendais rien à la politique; ce n'était rien, en tout autre temps je n aurais fait qu'en rire, mais en ce jour malheureux la discorde, qui attisait le feu des deux côtés, ne me permit pas de me taire. Je protestai que j'étais aussi savant que personne dans l'art de gouverner les hommes et d'administrer les empires, et pour preuve je voulus gouverner ma maison et je priai mon Emilie de me laisser tranquille et de ne plus parler de Villèle ou de n'importe quel haut personnage; car, après tout, dis-je en finissant, je suis maître chex moi, et si Villèle me déplaît, je veux qu'il te déplaise aussi, ma belle.
«Mais mon Emilie répliqua que j'étais un homme très-mal élevé, un vrai marchand de vinaigre, et que sa mère l'avait bien avertie que je mettrais mes enfants sur la paille.
« A quoi naturellement je répondis que sa mère n'avait pas plus de bon sens qu'elle-même, et que de leurs deux cervelles réunies, mises dans un mortier, broyées au pilon, distillées dans un alambic, et réduites à leur maximum de densité, l'on n'extrairait pas un millionième de milligramme de sens commun.
« Sur quoi il fut de nouveau réfdiquè que j'in-
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i88 LE DROIT DES FEMMES.
sultais la mère de mon Emilie, mais qu un traitement si bari)are ne resterait pas impuni; que son frère, sous-oflicier dans les chasseurs à cheval^ ne tarderait pas à obtenir un congé, qu'on l'attendait d'un jour à Tautre, qu'il maniait le sabre avec une dextérité sans égale, qu'il serait instruit de tout ce qui se passait, qu'il connaîtrait les affronts dont sa sœur, sa malheureuse sœur, était abreuvée jour et nuit, et qu'il en tirerait un châtiment exemplaire.
c< Cette menace ne resta pas sans réponse, et j'offris d'avance de jeter par la fenêtre mon beaufrère le chasseur à cheval, ainsi que tous les autres chasseurs, dragons, cuirassiers et carabiniers, à qui la fantaisie prendrait de se mêler de mes affaires de ménage.
« Ici un torrent de larmes m'interrompit et coula des yeux de ma chère Emilie, de sorte que je sentis toute ma cruauté, et, me mettant à genoux, je jurai d obéir à ma femme en toute circonstance et de respecter M. de Yillèle, — ce qui était le seul moyen d'obtenir la paix, du moins pour ce jour-là!
c< Mais la paix n'était qu'une trêve qui dura cinq jours, — la guerre s'étant rallumée je ne sais à quelle occasion. 11 s'agissait, je crois, de Futilité
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de la garde nationale. Mon Emilie ayant déclaré que ce corps incendiaire et subversif méritait bien d'être dissous (comme il l'avait été en effet quelque temps auparavant ), j'entrepris la défense du soldat citoyen, et suggérai que la garde nationale était le seul, le vrai rempart de la patrie, ce qui m'attira diverses plaisanteries fort amères sur le goût déplorable que j'avais pour le schako tromblon et pour le briquet. Puis, de parole en parole, j'appris que j'étais un « malotru » et que j'avais été bien heureux de rencontrer...
a Le mot de malotru n'étant pas tout à fait parlementaire, je ne crus pas dépasser la limite de mes droits et peut-être de mes devoirs en appliquant un bon soufflet sur la joue d'Emilie. J'avais tort sans doute, oui, monsieur, j'avais tort; mais j'en fus bien puni, car l'émotion de ma chère femme fut si vive qu'après avoir un peu réfléchi, elle jugea convenable de s'évanouir tout à fait sous mes yeux, et l'évanouissement se prolongea si longtemps, et, à peine terminé, fut suivi de syncopes si terribles que j'aurais donné de bon cœur le coupable (c'est-à-dire mon poignet droit) pour racheter le crime.
a Cette fois encore il fallut demander pardon, mais je fus impitoyablement repoussé pendant
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huit jours, et quand enfin mon Emilie céda, elle voulut bien m'avertir qu'un second acte de brutalité, ou pour mieux dire une seconde tentative d'assassinat me coûterait sinon la vie, du moins un procès scandaleux , déshonorant, et qui imprimerait sur mon front le sceau d'un éternel opprobre.
« Cette fois je me le tins pour dit, et sans la révolution de juillet 1830 je n'aurais de ma vie, je crois, ouvert la bouche en présence de ma femme et discuté les affaires publiques. Mais pouvaitK)n résister à une pareille occasion ?
« J'eus donc la douleur — m'étant frotté les mains à la nouvelle que le pauvre Charles X partait pour Cherbourg — j'eus là douleur, dis-je, d'apprendre que j'étais un père dénaturé, un fils sans entrailles, un époux sans cœur, et je ne sais quoi encore d'odieux à toute l'espèce humaine. Je fus averti par-dessus le marché que tous les fléaux du ciel et de la terre fondraient sur ma famille et par ma faute, que ma maison serait brûlée, que le vinaigre baisserait de moitié, que ma fille mourrait de la rougeole et mon fils de la coqueluche, que mon banquier passerait en Belgique avec mon argent et finalement que je serais consumé par le feu du ciel comme Dathan et Âbiron*
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c( Enfin» monsieur, je n'en finirais pas si je vous répétais tout ce que mon Emilie m'a fait souffrir pendant vingt-neuf ans de mariage, tout ce que m'a coûté sa manie de politiquer contre moi. Je Tai perdue. Dieu ait son âme et la garde à jamais en son saint paradis 1
« On dit qu un savant anglais^ M. John Stuart Mil], veut donner aux femmes le droit de suffrage, Ah! monsieur, je suis veuf et par conséquent retiré des affaires; les choses d'ici-bas ne me regardafit plus ; mais je me sens frémir à cette pensée* Donner le vote et la parole aux femines ; grand Dieu ! Je me souviens de ma chère Emilie et je tremble pour mes concitoyens.
« Bàbnabé (Louis-Antoine),
« Ancien marchand de vinaigre, rue de la Main-qui-File, 8, à Orléans (Loiret). »
J avais pensé d'abord à réfuter cet ennemi des femmes, mais peut-être vaut-il mieux négliger et dédaigner sa diatribe.
Qu'une femme s'intéresse aux affaires publiques, rien n'est plus naturel. Nepaye-t-elle pas l'impôt? Ne subit-elle pas la loi? N'est-il pas juste qu'elle s'informe de ceux qui votent la loi et l'impôt? N'estil pas naturel qu'elle offre ses conseils à son mari?
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N*a-t-elle pas des devoirs à remplir envers la patrie, et par suite n'a-t-elle pas des droits? N'a-t-elle pas souvent plus d'intelligence, de volonté, de fermeté, de grandeur d'âme que son mari, et si par toutes ces qualités elle lui est supérieure, doit-il, malgré tout, conserver Tempirc?
Qu'il y ait çà et là des politiqueuses^ c'est-à-dire des femmes ignorantes, disputeuses et entêtées qui troublent leur ménage par des discussions politiques ou autres, c'est possible ; mais combien voiton d'hommes (je dis des plus huppés et de. ceux qui gouvernent des empires) à qui Ion pourrait faire le même reproche? Est-ce une raison pour ôter à tous les hommes le droit de s'occuper de politique?
Ceci n'est qu'un point de la discussion. Je veviensau sujet principal.
Quelles qualités un mari doit- il exiger de sa femme?
A parler franchement, il est plus facile de dire ce qu'il doit éviter que ce qu'il doit rechercher. Prenons pour exemple les femmes les plus illustres de l'histoire et de la poésie, et voyons si Tune d'elles répond à notre idéal.
Je laisse de côté notre mère Eve la blonde. Son innocence fut surprise par le serpent, qui était le
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plus rusé de tous les animaux des champs, et il ne serait pas juste de la prendre pour type de son sexe.
Les autres femmes de la Bible ne sont pas irréprochables. Sarah, épouse d'Abraham, est une matrone revèche, impitoyable pour la pauvre Agar sa servante et pour le jeune Ismaël.
Rébecca, sa bru, était sans doute trés-aimable, puisqulsaac en la voyant se consola de la mort de sa mère ; elle était aussi très-complaisante et trèsbonne personne, puisqu'elle donnait à boire au vieil Eliézer, intendant d'Abraham, et même aux chameaux d'Eliézer : mais n est-ce pas elle qui eut ridée de tromper Isaac et de lui arracher sa bénédiction et son héritage en faveur de Jacob, son fils de prédilection? Mentir à son mari et par ce mensonge dépouiller son fils aîné en faveur du cadet, est-ce une action louable?
Quant à Judith, dont le courage et la beauté ont inspiré tant de peintres et tant de poètes, n'est-il pas vrai qu'aucun de nous ne voudrait l'avoir pour mère, pour femme, pour fille ou pour sœur?
N'esl-il pas vrai qu'une honnête femme ne va pas rendre visite à Holopherne dans son camp, et qu'une pareille démarche, de quelque prétexte patriotique qu'on la couvre, ne peut convenir qu'à une gourgandine? Mais que dire de l'action qui sui-
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vit? Une veuve a-t-elle le droit de couper le cou à un ivrogne ? Et n'est-ce pas le cas de répéter le mot du bon bourgeois :
Je pleure, hélas î sur ce pauvre Holopherne Si méchamment mis à morl par Judith.
Faut-il citer encore la femme de Job, dont les consolations viennent si à propos se joindre à celles de ses amis pendant qu'étendu sur son fumier il essuie ses plaies avec un tesson de cruche cassée? Elle ne lui dit qu'un mot, mais il est sans réplique ;
«... Tu conserveras encore ton intégrité I Bénis Dieu et meurs. »
A la vérité, Job lui répond qu'elle est folle. Et en effet le conseil qu'elle lui donne de mourir est au moins fort déplacé.
Mais remarquez-vous que presque toutes les femmes de la Bible ne font ou ne disent que des sottises? Eve est une niaise, Sarah une fenmie acariâtre, Rebecca une menteuse, Belhsabée une femme de mauvaise vie, Athalie une vieille coquine, Judilh une atroce Salammbô. Ignorance, bavardage, indiscrétion, mensonge, libertinage, férocité, trahison, voilà, suivant le texte sacré, l'apanage à peu près certain de ce sexe crimineL
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El la Mble ne calomnie peut-être pas ces femmes. Mais tout cela s'explique d'un mot î Vesclavage.
Si la femme est esclave, comme chez les Arabes et les Juifs, elle se venge de sa servitude. Si elle est libre, comme cela est arrivé quelquefois en Occident, elle grandit et s'élève jusqu*aux vertus les plus sublimes.
Le même jour qui met un homme libre aux fers. Lui ravit la moitié de sa vertu première.
a dit le poète. Ce qui est vrai de l'homme ne Test • pas moins de la femme.
Ce n'est donc pas dans la Bible, et bien moins encore dans le Coran que nous trouverons notre idéal.
Est-il au moins dans Homère, dans Virgile ou dans les Niebelungen?
Hélène, la belle Hélène, pour qui tant d'âmes de héros ont été précipitées dans les enfers, est-elle le modèle des épouses? Est-elle même une maîtresse accomplie? Il est vrai que les vieillards de Troie admirent sa beauté sans rivale ; il est vrai que Paris l'a séduite avec le secours de Vénus et que nulle mortelle ne peut résister à la volonté d'une déesse ; il est vrai que dans l'intérieur de Troie même elle regrette souvent le pauvre Méné-
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las> et qu'elle reproche à son amant de ne pas être aussi brave que son mari; il est vrai qu'après la ruine de Troie, elle revient sans vaine grimace dans le palais de Ménëlas et qu'elle en fait les honneurs à ses hôtes avec une grâce et une cordialité touchantes; il est vrai surtout qu'elle est fille de Jupiter et qu'elle a donné en dot à son mari le royaume de Sparte. Cependant on ne laisse pas d'être étonné en voyant le bon accord de ces deux époux réconciliés.
Avez-vous lu dans VOdyssée le récit qu'elle fait d'une visite d*U]ysse venu comme espion dans l'intérieur de Troie?
<x Moi seule, malgré son déguisement, je le reconnais et l'interroge ; il a d'abord l'art d'éluder mes questions. Cependant, lorsque je l'ai conduit au bain, lorsque je l'ai parfumé d*huile et couvert de vêtements, je m'engage par un serment terrible à ne point le signaler au peuple de Priam avant qu'il soit arrivé aux vaisseaux et aux tentes. Alors il me 'dévoile les desseins des Grecs ; puis de son long glaive d'airain, il immole une foule de citoyens d'I« lion et retourne parmi les Argiens, leur portant de nombreuses informations, tandis que lesTroyennes poussent des cris perçants. Mais moi^ en mon cœur je me réunissais. Déjà mon âme aspirait à revoir
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cette demeure j et je génissais sur la faute où Vénus m'avait entraînée eh mecondtùsant td, loin de ma douce patrie^ loin de mon enfant, de ma chambre nuptiale^ d^un époux doué de tant d'esprit et de beauté, »
A quoi le blond Ménélas, très-flatté, réplique assez nalurellemeni :
Femme, tu parles selon la sagesse !
A dire vrai, cette femme si sensée n'est qu'une impudente coquine et ne mérite pas d'avoir un si brave homme pour mari ni d'être défendue par un peuple qu'elle trahit si aisément.
Qu'on écarte donc cette Madeleine repentie.
Préférez -vous Didon, la belle et sensible reine de Carthage, pauvre veuve inconsolable qui devient amoureuse à première vue de cet illustre nigaud troyen : Pater Mneas, et qui se jette dans ses bras sans prendre même la peine de Fépouser? Et lorsqu'il la quitte si vilainement, quel est le regret le plus vif de la dame, celui qui aiguise le plus sa fureur et enflamme son ressentiment?
... Saltem si luderet aula Parvulus iEneas...
a Encore si tu me laissais un petit Énéel » ce
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m LE DROIT DES FEMMES.
regret naïf et touchant montre assez la tendresse de son cœur ; mais Tomhre du pauvre Sichée, son défunt mari, doit en être scandalisée.
Non, la belle Carthaginoise n'est pas encore ce qu'il nous faut. Parlerai-je de Lavinia, sa rivale, fille du roi Latinus, qu'on promet tantôt à son cousin Turnus, tantôt à Enée, et qui ajttend, comme une pensionnaire soutnise et bien élevée, que le destin prononce en faveur de l'un ou de l'autre?
Cet excès de modestie vaut pourtant mieu^ que la confiance de la pauvre Marguerite, qui s'abandonne naïvement aux bras de Faust, comme une bonne petite Allemande qu'elle est, et qui, pour cacher sa faute, égorge son enfant. Toute la poésie de Goethe ne fait pas illusion sur cette histoire de cour d'assises. Il est trop clair que Marguerite, si elle était acquittée, recommencerait le lendemain, échangeant peut-être le docteur Faust contre le docteur Burckhardt ou contre un reître robuste et brutal, comme ceux qu'on voit dans les tableaux de Miéris et de van Ostade, assis à table et tenant sur leurs genoux une grosse, belle et joyeuse Flamande.
Aimez-vous mieux les âpres Germaines des Niebelungen, la Burgonde Chriemhild, ou la Norvégienne Brunhild, qui, dès la première nuit des
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noces, rosse son mari Gunther jusque dans le Ut nuptial, lui attache les pieds et les mains et le suspend à un clou jusqu'au point du jour? A voir Imv union débuter sous de tels auspices, que ne doit-on pas craindre pour le pauvre Gunther?
Ces fortes femmes, qui semblent aussi disposées à souffleter leurs maris qu'à leur obéir, ne sont pas beaucoup plus attrayantes que la belle Hélène avec ses paroles dorées.
' Quant à l'amoureuse Italienne, qui se jette à quinze ans, au sortir du couvent, dans les bras de Roméo, et qui dit après cinq minutes de conversation :
— Quel est celui qui n'a pas voulu danser?
— Je ne le connais pas.
— Va t'inforraer de son nom; s^il est marié, j'aurai le cercueil pour lit nuptial.
Je pense qu'il faut s'en défier beaucoup, et qu'une si grande vivacité présage bien des malheurs.
Mais quoi I n'eiiste-t-il pas de femme parfaite^ ou les poètes n'ont-ils pas su la voir et la peindrel
Une seule me parait tout à fait irréprochable et sans défaut, c'est Andromaque. Son discours à Hector qui va combattre les Grecs est peut-être le
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plus beau et le plus pathétique qui existe en aucune langue :
tt Cruel, ta valeur te perdra ; tu es sans pitié pour un enfant au berceau,'et pour moi, infortunée qui bientôt serai veuve; car les GrjeGS ne tardercmt pas à te tuer en t'attaquant tous ensemble. Il vaudrait mieux pour moi, t'ayant perdu, descendre sous la terre. Il ne me restera plus aucune joie quand tu auras subi le destin, mais des afflictions. Je n'ai plus mon père, ni mon auguste mère; le divin Achille, après avoir dévasté la célèbre ville des Ciliciens, Thèbes aux superbes portes, tua mon père Êétion... J'avais sept frères; tous en un jour furent précipités chez Pluton. L'impétueux Achille les immola comme ils gardaient nos taureaux et nos blanches brebis... Hector, tu es pour moi mon père, ma vénérable mère, mon frère et mon jeune époux. Prends pitié d'Andromaque, défends* toi du haut de ces tours ; ne rends pas orphelin ton enfant et veuve ton épouse. Range Tarméeprès du figuier sauvage... »
Il est vrai qu'Hector est digne d'elle :
a Femme, tes soucis sont les miens ; mais je rougirais devant les Troyens et les Troyennes au long voile si, comme un lâche, j'évitais les batailles... N'ai-je point appris à me conduire en brave, à corn-
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battre au premier rang pour conserver la gloire de mon père et la mienne? Cependant le jour viendra où succomberont la sainte Ilion, etPriam et le peuple du belliqueux Priam... »
Je ne veux pas tout citer; mais cette femme si laborieuse dans sa maison, si tendre pour son mari, si fière de son courage, si détachée de tout ce qui n'est pas le magnanime Hector ou le jeune Âstyanax, me parait le type féminin le plus aimable et le plus parfait que nous aient laissé les poètes de tous les temps.
Lecteur^ tirez vous-même la conclusion*
ou SÉPÂRATIOm DE CORPS
Nous voici sur le seuil de Tune des questions les plus graves et les plus redoutables qu'on puisse proposer au moraliste, au philosophe et au législateur.
Doit-on rétablir le divorce?
Doit-on maintenir la séparation de corps?
Mais avant d'exposer les raisons pour et contre, et de conclure, je veux d'abord écrire ici l'histoire qu'un ouvrier inconnu m'a racontée un soir sur le grand chemin, à deux pas d'une ville dont il est inutile de dire le nom. Pour des raisons que les lecteurs devineront sans peine en lisant ce
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court récit, je n'indiquerai ni le vrai nom ni la profession des personnages. Ce qui est arrÎTé là doit arriver, je suppose, en beaucoup d'autres pays, et quoique les faits soient vrais, je ne me soucie pas de raconter Thistoire particulière d'un homme, mais de suggérer au public quelques réflexions utiles à propos d'une question générale.
« Monsieur, me dit l'ouvrier, je viens vous demander conseil. Je vous connais, j'ai confiance en vous, je sais que vous ne me répondrez pas des paroles banales, et que vous ne m'offrirez pas des consolations qui traînent partout et qui ne consolent personne.
« En deux mots, dois-je tuer ma femme, ou la laisser vivre et déshonorer mon nom, comme elle le fait depuis douze ans? »
J'essayai d'abord de lui persuader qu'il ne fallait pas se faire justice à soi-même. Celte thèse morale est le pont-aux-ânes des philosophes. Elle sert de fondement à toutes les lois qui n'ont pas eu d'autre objet que de prévenir les vengeances particulières. Mais je vis bien qu'il ne m'écoutait pas. Je passai donc à la seconde question.
En supposant qu'un homme, grièvement offensé, ait le droit de se faire justice par lui-même, ce droit va-t-il jusqu'à tuer? et, ce qui est pire, car on
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n'a même pas Texcose du danger couru, jusqu'à tuer sa propre femme?
« Monsieur, interrompit Fouvrier, Je vois que vous me croyez fou. Je ne le suis pas. Le hasard m'a mis dans une silualion si pénible, que je ne sais comment en sortir, si ce n*est par ma mort ou par celle de cette femme. Je ne puis choisir qu'entre le meurtre ouïe suicide. Jugez-en.
« Ma mère vit encore. Peut-être en avez-vous entendu parler. C'est la Jeanne. Elle fait la lessive trois ou quatre fois par semaine. Le resfe du temps elle vit d'un métier qu'on ne fait plus guère à son âge, car elle a cinquante-quatre ans, et moi trente-quaire; mais enfin, elle en vit encore, et le soir, vers huit ou neuf heures, un brave homme que je pourrais vous nommer, et qui est riche, bien portant et père de famille, se coule le long des rochers, entre par la porte de derrière dont il a une clef particulière et va boire du vin blanc chez elle. Ma cinquième sœur (j'en ai cinq de différents pères et tous vivants) est en tiers dans la conversation. J'ai voulu la prendre avec moi, mais ma mère a poussé des cris affreux, disartt que je voulais la séparer de sa fille (ce qui était vrai), que je n'avais aucun droit sur cette enfant (parfaitement vrai) et que sans doute j'avais quelque mauvais
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dessein. Le monsieur, gros bourgeois, personnage influent, membre du conseil municipal, etc., a soutenu chaudement la Jeanne au nom de la morafe publique. De sorte que je puis prédire à coup sûr ce que sera devenue ma sœur avant six mois.
« Qu'y faire? Si je disais la vérilé, je serais traité (je l'ai été déjà) de mauvais fils et de calomniateur. J'ai encore d'autres affaires sur les bras, que je vais vous dire ; quelquefois le sang me monte aux yeux et je pense à tuer ; mais ma sœur en sera-t-elle plus heureuse ou mieux préservée parce qu'on m'aura conduit au bagne ou à l'échafaud?... Que Dieu sauve l'enfant I
a Je reviens à ma mère. Avant de faire le métier dont elle vit aujourd'hui (car outre le gros bourgeois... mais peu importe) elle était servante du
comte de enfin mon père est un gentilhomme,
mais je n*ai pas lieu d'en être fier, car le premier acte de ce noble père fut de chasser sa servante aussitôt qu'il sut qu'elle allait être mère; en sorte que je suis né dans la rue, ou, pour être plus exact, la nuit, au coin d'une haie.
a Cependant la Jeanne n'avait pas à se plaindre. Elle fut chassée en plein hiver, mais elle reçut quarante francs et une paire de sabots. Vu la genêts
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rosilé connue des gantilshommes du pays, elle se trouva fort heureuse. Une de ses amies, en pareil cas, n'avait rien eu du tout, excepté des injures et des coups, et môme s'était vu contester ses gages. Il est vrai que, pour se venger, elle mit le feu à la grange de son ancien maître, et fut condamnée à dix ans de réclusion. Mon père, plus prudent ou plus généreux, s'en trouva quitte à moins de frais.
.« J'avais trois ans lorsqu'un jour ma mère me conduisit à la campagne aux environs d'un vieux château que je ne connaissais pas, me fit sauter par-dessus un mur à la hauteur d'appui dans Tintérieur A un enclos, et me dit en me montrant un gros monsieur très-joufflu et très-bien portant que je n'avais jamais vu : Voici ton père. Va Tembrasser.
« Le monsieur avait un beau gilet blanc, un pantalon nankin, une redingote bleue à boutons d'or (c'était la mode en ce temps-là), et une belle montre en or avec des breloques qui pendaient sur le ventre. J'allai vers lui et je l'embrassai comme on me l'avait ordonné en l'appelant : Papa.
a II me regarda, m'embrassa à son tour, reconnut ma mère, qui était restée de l'autre côté du mur, attendant le résultat de l'entrevue, mit la main dans sa pocheycn lii-a une poignée d«.pièc^
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de cinq francs (sept ou huit peut-être) et nous congédia tous les deux eu nous engageant à ne pas revenir.
a Malheureusement, Thiver suivant, ma mère But faim. Encouragée par le succès de sa première tentative, elle m'envoya de nouveau saluer et embrasser «papa, » qui me gronda fort, car les domestiques riaient sous cape, et la maîtresse du logis, sa femme, petite, sèche, noiraude et acariâtre faisait une assez vilaine mine.
« Cependant j'obtins encore cinq francs.
<( Mais à la troisième tentative, quelques mois plus tard, je fus appelé petit vaurien ! petit misérable I et je reçus deux coups de cravache qui me dégoûtèrent à jamais de l'amour filial.
« Ce sont les seules relations que j'aie entretenues avec mon père. Du reste, il est bon gentilhomme, très-aimé de ses voisins, avec qui il dîne volontiers (tantôt lui chez eux, tantôt eux chez lui), il est membre du conseil général , maire de sa commune et tout ce qu'on peut être quand on est riche. Et même on parle beaucoup de sa tendresse pour ses enfants légitimes,
« Je ne lui veux pas de mal; non certes. Mais s'il tombait dans un puits, je ne m'exposerais pas à un rhume de cerveau pour l'en tirer.
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m LE DROIT DES FEMMES.
« Ce que vous venez d'entendre n'est rien encore. C'est mon entrée dans la vie ; mais des milliers d'autres ont été ou sont encore plus malheureux que moi. Ëcoutez ce qui suit :
« La Jeanne me mit en apprentissage chez un cordonnier. Sans être un ouvrier hors ligne, j'avais envie de bien faire et j'appris mon métier le plus vile qu'il me fut possible. Je travaillais et je m'amusais régulièrement. Je gagnais environ douze ou quinze francs par semaine.
a Vers l'âge de la conscription (c'était en 1853), je tombai au sort, mais on me laissa quelque temps dans mes foyers, et moi croyant, comme dit la chanson, quon pouvait faire la guerre sans moij je cherchai tout de suite une femme, et j'eus le malheur de la trouver.
« Elle s'appelait Marie. Comme nous n'avions de dot ni l'un ni l'autre, si ce n'est nos bras et la manière de. s'en servir, le mariage ne fut pas long à conclure et les notaires n'y gagnèrent pas un centime.
« Je la pris parce qu'elle était jolie, parce qu'elle me plaisait, parce qu'elle avait la taille mince et ronde, parce qu'elle avait la peau blanche et les yeux bleus sous des cils noirs, parce qu elle était ma voisine, parce que je la connaissais depuis longtemps, parce qu'elle s'était souvent promenée
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avec moi le soir dans les champs, dans les prés, le long des vignes, enfin parce que je l'aimais et qu'elle m'aimait ; — du moins je le croyais.
«c Cela dura six mois, pendant lesquels nous eûmes bien quelques querelles, mais un baiser raccommodait tout. Elle se plaignait que je vou* lusse aller au cabaret le dimanche. Je me plaignais, moi, qu'elle eût sur la tête des bonnets trop bien brodés et qui devaient coûter cher. Souvent la soupe était en retard, et, si j'en faisais la re« marque, on ripostait vivement qu'on était revenue trop tard de Fatelier ( elle était lingère). Un soir, la querelle fut si vive qu'elle m'appela a misérable gredin. b Je ripostai par un soufflet. Je l'avoue, car je ne veux pas cacher mes torts.
€t J'en fus, du reste, bien fâché, mais que faire? Elle m'avait poussé à bout, menaçant d'appeler les voisins à son secours et de les faire arbitres entre elle et moi. Je ne sais pas bien, monsieur, ce que vous pensez d'un tel arbitrage. Pour moi, j'aurais jeté les arbitres par la fenêtre s'il s'en était présenté.
< Le soir, en rentrant, ce fut bien pis. La soupe n'était pas prête,, mais ma femme était absente. Je courus la chercher dans la maison de ses parents , où mon beau-père, ma belle-mère et
mon beau-frère m'accablèrent de toutes les iiqures imaginables. Je ne les écoutai seulement pas, ne pensant qu'à me réconcilier avec Marie.
« Et en eiïet, la réconciliation fut (ou parut) complète. Je la ramenai chez moi , et je tâchai de faire oublier le maudit soufflet auquel elle faisait, au contraire , de trop fréquentes allusions.
a Cependant la plaie se cicatrisait et je comroenr çais à redevenir heureux lorsque je reçus sur la tète une tuile épouvantable.
« Un matin, on*m'envoya Tavis que j'étais app^ sous les drapeaux et que j'allais faire la guerre aux Russes. A peine quelques heures pour me préparer. Je quittai l'atelier sur-le-champ pour avertir Marie.
« — Eh bien, dit-elle tranquillement, il faut faire ton sac et partir.
« Je fus épouvanté de sa froideur. Quoi ! pas le moindre regret ! Pas même une marque d'étonnément ! (J'ai su depuis pourquoi elle était si peu étonnée. Elle connaissait mes affaires mieux que moi-même). Je demeurai immobile, consterné» bien moins encore de Tordre de départ (quoique j'y fusse bien sensible), que de voir tout mon bonheur perdu, et de savoir à coup sûr que ma femme ne m'aimait plus.
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LE DITORGE. 311
<K Le lendemain malin , de bonne heure , les camarades m'invitèrent à déjeuner et voulurent me conduire sur la route pendant une lieue, Marie se contenta de m'embrasser et me recommanda d'avoir chaud en hiver et froid en été ; mais elle ne proposa pas de m'accompagner, et je ne voulus pas lai en parler. Je sentais que quelque chose ou quelqu'un était entre nous, sans que je pusse deviner qui ou quoi.
« Un mot cependant de l'un de mes camarades me donna quelques soupçons. « — Va, dit-il, tu n'as pas grand'cbose à regretter ici. Mais ne te fais pas tuer; les amis seront toujours bien aises de te revoir. — Et ma femme aussi, je pense, ajoutai-je. » Personne ne dit mot.
a Cependant il fallait marcher, sous peine d'être considéré comme déserteur. Je fus envoyé en Crimée avec ma compagnie, juste au moment où la campagne venait de finir. Le lendemain de mon arrivée, les Piémontais nos voisins tirèrent les derniers coups de fusil sur une patrouille russe. Je ne brûlai même pas une cartouche.
« Puis on revint d'Orient, et moi avec les autres. Je fus envoyé à Toulouse, en garnison. Delà j'écrivais toutes les semaines à Marie , et elle répondait assez rarement ; puis tout à coup, un matin, au
moment où je m'y attendais le moins , je reçus le billet suivant, que je n'oublierai de ma vie :
<x Tu ni'embétes. Ne m'écris plus. Je nef aime « plus. J'aime bien mieux mon amant ***.
c( Marie. »
c Et elle nommait Famant. Vous le connaissez bien. C'est **\
«A celle nouvelle, transporté de fureur, je monte chez le capitaine. J'explique mon affaire. Je demande un congé. Heureusement la paix était faite. On me congédie, et je pars.
« J'étais si pressé de revoir Marie , ou plutôt de me venger, que je doublai les étapes, faisant quinze lieues par jour et me soutenant à peine, mais brûlant du désir de poignarder celte misérable et son amant.
<x A une lieue de ma maison, je tombai épuisé sous un arbre le 17 juillet 1856, vers sept heures du soir, et je m'endormis si profondément, qu'il était midi le lendemain quand j'ouvris les yeux. Encore fus-je éveillé par une paysanne qui passait et qui s'inquiéta de ce long sommeil.
« Je repris aussitôt mon chemin et j'arrivai enfin chez moi. Ma femme était seule par bonlieur, car je ne saiis ce que j'aurais pu faire si je l'avais ren-
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LE DlYORGE. SiS
contrée en compagnie de son amant. Elle me vit et me sauta au cou, sans parler, comme s'il ne s'était rien passé entre nous. Moi-même, je n'osai rien dire. Je la retrouvais, je Faimais, j'étais comme un amant favorisé ; je fus lâche et je pardonnai.
(c Ah I monsieur, j'en ai été cruellement puni. J'appris bientôt qu'elle revoyait ***. Je l'injuriai , je la battis, je la gardai, et je devins un objet de compassion ou de risée pour tous mes camarades.
c< Vous vous étonnerez peut-être que je n'aie pas essayé de tuer***. J y ai pensé souvent; mais il est si puissant, si riche, si bien apparenté I Tout le monde m'aurait donné tort, et l'on m'aurait envoyé au bagne. Aller au bagne parce qu'on a épousé une coquine, cela vous donne à réfléchir.
« Que voulez -vous? Je finis par m'habituer au partage. Je me disais quelquefois avec des transports et des jires d'enragé : Il me trompe, mais je le trompe aussi. Je commençai à boire pour m'étourdir. Dans mes moments d'ivresse, je la battais. C'était un commencement de vengeance.
<x Mais elle se lassa d'être battue, et, grâce à des protections qu'elle acquit Dieu sait comment ; probablement en me faisant passer pour un homme
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tu LE DROIT DES FEMMES.
bhital et dangereux, je reçus un matin Tordre de rejoindre mon régiment. Cettç fois tout le monde me dit : C'est ta femme qui te chasse ; — et en effet, c*était elle. Mon congé temporaire, que je eroyaÎQ tout près de devenir définitif, cessa tout à coup , et je fus envoyé à Bourges , et là, j'eus la constance d'apprendre à bégayer pendant trois mois pour me faire renvoyer dans mes foyers.
€ J'y revins enfin, et pendant trois ans ma vie fut un véritable enfi^. Lié pour la vie à une femme que je haïssais , que je méprisais et que j'aimais tout ensemble, qui ne prenait même plus la pçine de rien cacher, qui se livrait au premier venu, pour avoir de l'argent, une robe, un fichu ou un bon, souper, je souffrais toutes les tortures. La plus cruelle était que je me sentais méprisé par mes camarades, qui avaient fini par me croire complice des désordres de cette misérable.
« Enfin, un soir, je prends la résolution d'en fiair. J'achète et je charge un pistolet , je fais le guet autour d'une maison où je savais qu'elle devait passer la nuit. J'entre derrière elle sans être vu. J'ôle mes souliers et j'attends immobile dans le corridor. Puis l'homme entre à son tour et je liii tire un coup de pistolet en éteignant la chan< délie.
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IET>IV0RCE. 215
« Le coup rate , la capsule seule ayant pris feu. L'homme se précipite sur moi. Je le reçois à coups décrusse. Marie pousse des cris affreux. Les voisins accourent et nous séparent. L'homme a gardé le lit pendant trois semaines. Marie est partie pour Paris, où elle fait depuis sept ans le métier qu'elle faisait ici. Mais là-bas du moins je n'en suis pas témoin.
^ « Que faire cependant? Je n'ai pas d'enfants. Marie est aujourd'hui semblable à la boue des rues. Je ne puis la reprendre et je suis seul. Fautil la tuer pour devenir libre? Séparés de corps? Que m'importe? Outre que cela coûte cher et que je n'ai pas d'argent, en gardera-t-elle moins mon nom ? Que faire ?»
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SiO LE DROIT DBS FBHHES.
Je reçois la lettre suivante :
a Monsieur,
a Vous plaignez fort justement le malheureux ouvrier dont vous avez raconté Thistoire. Il est vrai que sa femme est odieuse et méprisable. Il est vrai qu'il a été indignement trahi. Il est vrai qu'étant marié pour la vie, il sera élernellement misérable. Il est vrai que n'ayant pas d'enfants, il ne peut plus s'attacher à personne sur la terre. Je le plains de toute mon âme, — comme vous le plaignez sans doute.
« Cependant cet homme n'est pas au comble du malheur. Il hait et méprise sa femme ; mais il n'est pas forcé de la garder près de lui. Il peut fuir. Qu'il prouve son déshonneur, et tous les tribu-
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naux, sur sa demande, le sépareront de sa femme. Il n'aura pas le droit de se remarier, cest vrai ; mais, du moins, il ne sera pas lié à un être odieux et méprisable.
« La femme est moins favorisée par la loi.
Exemple :
<x Mon mari... A ce mot vous souriez peut-être, mais ne croyez pas que je veuille me rendre inté* fessante et imiter les femmes ^incomprises qui furent à la mode entre 1830 et 1840; pour preuve, je n'indiquerai pas son nom... Mon mari, donc, qui vit encore et qui même habite avec moi... Mais, réflexion faite, je vais commencer par le commencement.
« Mon père est épicier. Sa boutique bien achalandée, j'ose le dire, est au coin de la rue Sainte- Gudule et de la rue Saint-Denis. C'est un excellent homme, doux, serviable, estimé de tous ses voisins, ancien caporal de la garde nationale. 11 a présenté les armes à Louis-Philippe en son palais des Tuileries une fois tous les trois mois, depuis le 12 décembre 1830 jusqu'au 22 février 1848, époque où il poussa, en compagnie de plusieurs autres, ce fameux cri: Vive la Réforme!
« Comme il traversait^ la place de la Madeleine, en criant de toutes ses forces, il fut renversé par
fis LE DROIT DES FEMMES.
une charge de gardes municipaux dévoués à la dynastie^ se releva fort en colère, chargea son fusil à balle, et le 24 février, vers ona^ heures ou midi, tira si juste dans un groupe de municipaux qui défendaient le poste du Palais-Royal, qu'il abattit un sergent, et contribua pour sa part au renversement de la monarchie de juillet. — Du reste, il n an est pas plus fier.
« Je ne crois pas nécessaire, monsieur, de vous entretenir plus longtemps de ma famille, si ce n'est pour vous dire que J'ai perdu ma mère le 17Jévrier 1856, qu'un de mes deux frères est allé cultiver la canne à sucre dans Tile Bourbon, que l'autre est propriétaire du fameux magasin le Goinfre^ à l'entrée de la rue Saint-Pancrace, et que je suis née moi-même le 20 mars 1844, à sept heures du soir.
« On dit (pardonnez-moi ce détail qui doit être indiffèrent au public, puisqu'on ne saura jamais mon nom) on dit que je ne suis pas tout à fait laide, et il est certain que beaucoup de gens se tenaient le soir derrière les vitres du magasin et regardaient de mon côté au temps où je n'étais pas encore mariée. Cependant j'ai vu tant de vieilles femmes mal peintes et n'ayant pour tout médite qu'une extrême effronterie, attirer les regards du public.
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LE DIVORCE. 3i0
que je ne sais ce que je dois penser de moi-même, qui ne suis pas peinte et qui n'ai pas encore vingtquatre an^.
« Or, vers 1862, ayant cessé d'aller à l'école, connaissant fort bien l'arithmétique (système décimai compris), et jouant à livre ouvert les compositions musicales de M. Kalkbrichterft , pianiste berlinois très-connu, je fus jugée digne d'entrer en ménage, et madame ***y qui avait (comme elle dit elle-même) un neveu dans la plume^ quoiqu'elle ne vendit pour son propre compte que du beurre, des œufs, des fruits et des poulets, me demanda en Qiariage pour lui.
a Ce neveu dans la plume était- un avocat sans cause, que ses parents avaient envoyé du fond du Languedoc pour chercher fortune à Paris. 11 était large d'épaules, très-bien portant, un peu chauve, bien peigné, bien rasé, bien brossé, bien cravate, et ne parlait du matin au soir que de ses liaisons avec le ministre du ***, de la *** et des ***, de sorte que mon père crut faire un coup sans pareil en me le donnant pour mari.
« Et s'il faut tout avouer, je le croyais, — moi aussi, — destiné à la plus haute fortune.
a Du reste, peu d'argent. Son père , ancien avoué de Bédarrieux, qui ne haïssait ni les femmes
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ni le vin blanc, offrit une dot de quinze mille francs, payables après sa mort, et qui, —je l'ai su plus taj'd, — étaient déjà dissipés par le futur héritier.
« En revanche, sa tante, forte femme de cinquante ans, promit, le jour du contrat, de lui laisser en mourant tout son bien, à condition qu'elle mourût sans héritiers directs et légitimes ; mais ses trois enfants se portaient à merveille, et lui promettaient déjà des petits-enfants aussi nombreux que la postérité d'Abraham et de Jacob.
« Malgré tout, mon père se montra satisfait. Au fond, qu'est-ce qu'il voulait? le bonheur de sa fille. Or, peut-on être malheureux avec un mari dans la plume? Il me conduisit donc à la mairie et à l'église avec la certitude d*avoir assuré mon^^iBbonheur.
(( Dieu sait la déception ! . . .
« Dès les premiers jours je m'aperçus que Jules- César (c'est le nom de baptême de mon mari) professait le plus profond mépris pour toutes les femmes en général et pour la sienne en particulier. Pourquoi ? je ne sais. Dans quel monde avait-il vécu avant de me connaître?
a Vers la fin de la troisième semaine il déclara que toutes les femmes étaient sottes, ou méchantes.
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OU avares, ou dépensières, ou médisantes, ou... et, pour preuve, il ajouta que lui et son ami Concameau n'avaient jamais pu, malgré de longues et patientes recherches, découvrir le moindre grain de bon sens dans une cervelle féminine.
« Peut-être avez-vous entendu parler du fameux Concarneau. C'est un braillard fort célèbre, ip'at-on dit, dans deux ou trois cafés du boulevard, et qui, élant borgne, quinquagénaire, bancroche et bossu, a juré une haine éternelle aux femmes. On ' ajoute, du reste, qu'il est fort honnête homme et d'un génie à toute épreuve. C'est à lui qu'on attribue ce livre si fameux :
« De r origine du rire chez les peuples anciens et modernes....
Qui doit, dit-on, servir de préface à une philosophie nouvelle, et comme dit Jules-César, renouveler de fond en comble les hases ^de V ontologie passionnelle. » En attendant que Concarneau renouvelle ces bases, peut-être ferait-il mieux de renouveler son habit, qui montre la corde, ou son gilet, qui manque de boutons.
a Tel qu'il est, Concarneau ayant déclaré qu'il méprise les femmes, Jules -César n'a pas voulu faire moins que Concarneau. Or, je ne sais si je vous Tai dit, je suis patiente assurément, mais
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le vent d'est m'irrile quelquefois les nerfs, et par malheur ce vent-là soufflait le jour où Jules-César me fit cette sotte déclaration ; — de sorte que je lui dis bien'son fait.
« Après quoi il leva les épaules, alluma un cigare et sortit.
« Je passe sur les menus détails de la vie commune pendant les deux premières années. Jules- César lisait son journal pendant le dîner. Jules- César allait au spectacle sans moi. Jules-César dinait en ville avec je ne sais qui. Jules-César prenait des leçons d*équitation. Jules-César m'adressait la parole d'un air protecteur. Jules-César m'invitait à lui donner ses pantoufles. Jules-César grinçait des dents à la moindre contradiction. Jules-César ne plaidait jamais. Jules-César faisait antichambre chez les ministres et chez leurs commis. Jules-César dépensait vingt mille francs par an, c'est-à-dire le cinquième de ma dot, et n'apportait pas un maravédis en échange. Jules-César parlait avec le plus profond dédain démon « épicier de père. x> Jules-César enfin ne daignait même pas regarder mon petit garçon qui était, — qui est encore, grâce au ciel, — plus beau que la plus belle aurore, et se plaignait d'entendre soir et matin les cris de ce a maudit morveux. »
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c( Cependant je prenais patience; mais un soir, comme je sortais du jardin du Luxembourg, accompagnée de la nourrice, qui portait mon petit garçon dans ses bras, j'aperçus mon mari qui marchait d un pas rapide, le regard fixe et sans me voir, du côté de la rue Racine, et qui paraissait suivre quelqu'un ou quelque chose. Un peu plus loin et dans la même direction marchait une jeune demoiselle fort délibérée, non sans jeter de temps en temps un coup d'œil en arrière.
« Comprenez-vous mon indignation? Ainsi, j'étais trahie après deux ans de mariage I Et par qui?... Je fis signe à la nourrice de rentrer seule à la maison, et, sans me laisser voir, j'entrai sur les pas de Jules-César dans le même hôtel que la demoiselle.
« Comme il montait Tescalier, il se retourna tout à coup, me reconnut, et descendit sans rien dire.
K Quand nous fûmes sortis :
.« — Où allais-tu, Jules-César? lui dis-je en le regardant fixement. Ne mens pas. J'ai tout vu.
« Avant tout, répondit-il, rentrons. Nous causerons plus librement à la maison.
c( Adiré vrai, ce délai lui laissait le temps de préparer son discours.
<x Quand nous fûmes rentrés, je voulus parler,
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j'étoufTais de colère. Il me dit d'un air de supériorité dont je demeurai confondue :
« — Ceci t'apprendra , mon enfant, qu'on ne gagne rien à suivre les gens et à écouter aux portes.
« Là-dessus, sans vouloir m'écouter ni s'expliquer davantage, Jules-César sortit d'un air aussi majestueux que s'il avait trouvé une raison sans réplique.
a Je racontai tout à mon père.
« — Veux-tu, me dit-il, revenir chez moi et Rasseoir à mon comptoir? Je garderai l'enfant pardessus le marché. Il me tend les bras quand il me voit, il m'appelle déjà papa; il est plus à moi qu'à ton mari.
J'acceptai ; mais le soir, mon mari vint me chercher, armé de la loi, et déclarant qu'il était mon maitre et qu'il le ferait bien voir.
« Il le tit voir en effet, car aussitôt que je fus rentrée au logis, il me défendit de sortir sans sa permission ; et pendant plusieurs mois ma porte resta fermée à mon père.
« En revanche, j'appris d'une amie (était-ce bien une amie? ) que mon mari venait d'acheter un fort beau mobilier à mademoiselle Krakovine, figurante du fameux théâtre des Divertissements tragiquesj et
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je vis peu à peu les notes des fournisseurs s'accumuler dans mon secrétaire. Mon mari ne payait plus rien. Mais on le voyait trois fois par semaine au bois de Boulogne, assis auprès de la belle Krakovine, dans un coupé de louage.
« Un malin, il revint à moi. Krakovine l'avait quitté en faveur du prince Périkardof, propriétaire de la fameuse mine d'Ouraléa, dans le gouvernement d'Ajstrakan. De toute m^ dot il ne nous restait que quelques bijoux et un mobilier assez médiocre*
« Nos comptes faits, je voulus retourner chez mon père; Jules-César, aussi fier que s'il avait eu le droit de Tétre, me le défendit absolument. J'essayai de tenir tête, mais il me retint de force.
a Cependant il faut vivre. Le crédit baisse tous les jours, et Jules-César ne s'occupe pas de trouver de l'argent. Encore si ses amis les ministres du ^**, de la*** ou des***, voulaient le nommer souspréfet I C'est un bon métier, dit-on, et qui ne fatigue ni le corps ni l'esprit.
« En attendant, l'humeur de Jules-César s'aigrit tous les jours. Mercredi dernier, il a levé la main sur moi; hier, dans un accès de fureur, il voulait me tuer. Que faire? L'ouvrier malheureux dont Yous parliez la semaine dernière peut fuir sa femme; ,
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mais moi, je ne puis pas fuir mon mari. La loi si douce pour les hommes, si dure pour les femmes, ne me laisse aucun recours contre Jules-César, excepté dans le cas de mauvais traitements bien avérés. Mais, monsieur, un homme qui maltraite sa femme va-t-il chercher des témoins? Et, sans témoins, que puis-je faire?
« Les femmes sont bien malheureuses 1
Les malheurs de cette espèce sont sans remède depuis Tabolition du divorce, car la séparation de corps n'est qu'un palliatif insuffisant et presque immoral.
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