LOCKE
Il n'est pas encore décidé : si le droit vient de 1* loi, ou si la loi vient du droit.
PONCELET. 8 novembre 1836. Discours d*ouverture, .
Ne faire du Droit qu'une abstraction , c'est, dites-vous, le méconnaître. Si, par le mot abstraction vous entendez une idée purement spéculative, une idée planant au-dessus de la réalité et ne se l'assimilant pas, je suis, sur ce point, pleinement de votre avis. Le droit qui n'est qu'un mot n'est pas le droit, mais aussi qu'est-ce que le droit qui a besoin de la force pour sanction? Il ne faut pas s'abuser, ce droit-là, que vous admettez et que je repousse, c'estla force. Eh bien I qu'il s'appelle par son vrai nom, qu'il s'appelle la Force, mais qu'il ne s'appelle pas le Droit !
Encore une fois, qu'est-ce que le Droit ?
Que veut dire ce mot?
S'il veut dire la force, pourquoi ne pas appeler la Force par son nom ?
S'il veut dire Téquité, pourquoi ne pas appeler rÉquité par son nom ?
S'il veut dire la justice, par opposition à Féquité (1), pourquoi ne pas appeler la Justice par son nom ?
S'il veut dire la loi, pourquoi ne pas appeler la Loi par son nom ?
S'il veut dire le devoir, pourquoi ne pas appeler le Devoir par son nom ?
Vous distinguez, dites- vous, entre le droit et la loi ; mais sur quoi repose votre distinction ? Je le demande au lecteur ; elle ne repose même pas sur une subtilité ; aussi, plus vous vous appliquez à la rendre précise et claire, et moins elle devient claire et précise.
A quels actes reconnaîtra-t-on que le pouvoir a pour lui la loi, mais non le droit, et par quels
(1) On réserve le nom de justice au droit écrit, à celui dont l'exécution peut être exigée par la contrainte ; car on ne conçoit pas une loi positive dépourvue de sanction. On entend par équité un droit qui n'emporte avec lui aucun pouvoir de contraindre, ou qui n'est reconnu que par la conscience et la raison.
(Dictionnaire des sciences philosophique!!,]
actes s'exercera la résistance à la fois juridique et légale?
Vous ne dites pas où finit Uempire de la loi, o\i commence l'empire du droit ?
. La loi, par exemple, a-t-elle le droit d'interf dire au Français protestant le divorce, quelui permiat sa foi? Dans ce cas, le Français protestant a-t-il le droit de passer outrq et de chercher dans un second mariage le bonheur qu'il n'a pas trouvé dans le premier ? Sur quel droit se fonde la loi pour être plus sévère que la foi ?
Je viens de citer un exemple, mais que d'exemples de ce genre je pourrais citer, et qui vous prouveraient que votre distincticm sans fondement entre la loi et le droit ne résiste pas mieux à l'examen que votre définition sans réalité : « Le » droit est pour chacun la faculté de faire ce 9 que le devoir prescrit, »
Si le droit n'est que l'accomplissement du devoir, alors son vrai nom est devoir. A quoi bon deux mots difierents pour désigner une seule et même chose? Si le devoir est tout, le droit n'est; rien, défenseur du Droit, voilà donc comme
vojw défeadôa.le Droit! en n'en laissant rien subsister.
^ Eéfléchisgez-y bien, et vous reconnaîtrez que la seule définition sous laquelle il y ait un corps palpableret vivant, c'est la mienne : < Raisonner est le. Droit, tout le Droit, rien que le Droit, i'
Je ne la défends point parce qu'elle m'appartient ; je la défends parce qu'elle est la seule qui gagne et se fortifie à l'examen et à la discussion au lieu d'y perdre et de s'affaiblir,
Qu'est-ce que raisonner? Locke répond : « C'est la faculté de déduire des vérités inconnues de principes déjà connus, d
Quelle plus grande puissance qu^une telle faculté ! C'est la puissance du levier qui ne demande qu'un point d'appui pour soulever le monde. Que la liberté de raisonner soit entière, c'est-à-dire que le droit de raisonner soit matériellement inviolable, matériellement à l'abri de toute atteinte, et ce droit sera véritablement le Droit, car l'exercice d'aucun autre droit ne pourra plus jamais être ni menacé ni entravé. ; Garantissez-moi l'inviolabilité du droit de
raisonner, et je vous garantis non-seulement Texistence ou la conquête de tous les droits qui en découlent, maïs encore la destruction de tous les risques, au premier rang desquels je place le retour de tout gouvernement oppressif, la durée dé toute gestion publique incapable ou infidèle, l'écart de la force sous quelque nom qu'elle se cache, ou sous quelque forme qu'elle se montre.
Nommez donc un abus, si invétéré qu'il soit, qui puisse résister aux coups réitérés du raisonnement, faisant jaillir de ses étincelles la clarté de l'évidence !
Une des plus profondes et des plus hautes pensées de Pascal, est assurément celle-ci:
« Il est juste que ce qui est juste soit suivi ; il est nécessaire que ce qui est le plus fort soit suivi. La justice sans la force est impuissante; la puissance sans la justice est tyrannique. La justice sans la force est contredite, parce qu'il y a toujours des méchants; la force sans la justice est accusée. Il faut donc mettre ensemble la justice et la force, et pour cela faire que ce qui est juste soit fort, et que ce qui est fort soit juste.
» La justice est sujette à disputes ; la force est très
recoimaissable et sans dispute. Ainsi on n'a qu a donner la force à la justice. Ne pouvant faire que ce qui est juste fat fort, on a fait que ce qui est fort fût juste. »•
Effectivement, voilà en quelques lignes Thistoire de tous les peuples et le précis de toutes leurs législations. On a fait l'opposé de ce qu'il y avait à faire ; était-il donc impossible de faire l'opposé de ce qu'on a fait? Etait-il donc impossible de faire que la justice, c'est-à-dire l'équité, que l'équité, c'est-à-dire la raison, que la raison, c'est-à-dire le raisonnement , s^imposât par la force qui lui est propre? Désigner cette force, c'est nommer l'évidence.
Mais, allez-vous médire, est-ce que l'évidence arrêtera le malfaiteur ?
Oui, vous répondrai-je, car elle fera de la société ancienne une société nouvelle. Mais alors même que je m'abuserais et qu'il se trouverait encore des hommes assez fous pour rester malfaisants, à quel chiffre proportionnel à la population s'en élèvera le nombre ? Le nombre s'en élevât-il à 1 j^our 5,000 (1), que le danger, vous
(1) Justice criminelle en 1852 : — un accusé sur 5,013 habitants.
en CQûviendrez y neperait point bien grave ^ si tout acte de violence authentiqueiûeiit constaté avait pour conséquence inévitable de réduire le malfaiteur à la condition méritée d^animal nuisible de bête errante. Or, c'est rimmanqùableré»sultat qu'atteint la police d'assurance ou inscription de vie dont j'ai imprimé ailleurs le niodèle^e* qui sert de clé de voûte à ce nouveau régime d'où l'avenir sortira comme le chêne sort du gland.
En tout cas, danger pour danger, le danger que ferait courir 1 fou malfaisant à 4, 999 hommes vigilants serait moins grand que le péril que ceë 4,999 contre 1 lui préfèrent, et qui consiste à se livrer, pieds et poings liés, à la discrétion d'un pouvoir légal quelconque, monarchique ou républi» cain, pour n'être encore préservés par lui que très incomplètement, ainsi que l'atteste la statitstî» que criminelle partout où il en existe une. Je vouid le demaiide : le sacrifice consommé est41 en pro* portion avec le risque ; couru ? Pe deux maxts^ le moindre n'est-il pas celui qU'cjn ééscrto^ etlô plus gmwl celui qu'on dioisit? Estiec qUa 4^090
sont inoîiis que 1 ? Est-ce que, conséquemment, les raisonnables w sosftt pas de beaucoup les plus nombireux ? La force se trouvant ainsi naturellement unie à lia raîscna, où donc était la nécesidtc d-e lefe désunir et de les opposer Tune à Tautre socialement, de telle sorte que, ne pouvant plus foire, sebn Pascal, que ce qui est juste fût fort, on ■ fit que ce qui est fort fût j uste ?
Non, il i n'est pas vrai, vous le voyez, que la force et la raison soient nécessairement rivales et ennemies ; c'est une méprise ; elle peut se réparer ; mais, avant tout, il fallait la reconnaître et la constater ; c'est ce que je me suis appliqué à faire.
' Permettez-moi donc maintenant de ne pas BQj'arrêter plus longuement à votre objection tirpe d'une de ces rencontres dans lesquelles la force physique produit des effets plus décisifs que le raisonnement le plus concluant. Ou le raisonnen^ent' sera souverain, la force intellectuelle n'-aura besoin que de peu de temps pour n'avoir rien, à redouter de la^ force matérielle.
:^ Mais le raisonnement, èites-vbus, c'^t la rai-
son sans frein. Pourquoi donc mettrait-on un frein à la raison ? Si le plus fort avait toujours raison, ne serait-ce pas la perfection entrevue et signalée par Pascal ? D'où vient le mal ? Le mal vient de ce que, dans Tordre matériel, le plus fort a souvent tort. Mais, c'est ce qui ne saurait avoir lieu dans Tordre intellectuel, où le plus fort est toujours finalement celui qui a raison. Il n'est pas de raisonnement, si spécieux qu'il soit, qui d'une vérité puisse faire une erreur et d'une erreur faire une vérité. Celui qui a raison est donc assuré d'avoir raison, s'il le démontre, et sa démonstration est précisément ce qui ôte tout danger au raisonnement opposé de celui qui a tort. Le raisonnement est à la raison, ce que la bataille est à la victoire. Or, si le triomphe de la raison par le raisonnement n'est pas le Droit, qu'est-ce que le Droit?
Vous dites : Ce serait un droit sans sanction. Vous ajoutez : Le droit sans la force, n'est qu'une abstraction ?
Moi, je vous réponds, Tbistoire en mains : Le droit par la force n'est qu'une imposture.
Le droit qui ne peut exister sans une force extérieure n'est pas le droit. Lo droit, la raison, la vérité, s'imposent ; on ne les impose pas. Pourquoi les imposerait-on? Est-ce que le droit, la raison, la rérité, ne profitent pas toujours, sinon à Tuniversalité sans exceptions, du moins h Timmense majorité ? Le droit a donc pour sanction la force qui lui est inhérente ; cette force, c'est l'intérêt du plus grand nombre.
Vous supposez un propriétaire injustement dépouillé de sa propriété : cette objection, empruntée à l'ordre social existant, ayant pour axe la force matérielle, pour pôles l'autorité et la pénalité, n'est point applicable à Tordre social futur, ayant pour axe la force intellectuelle et pour pôles la réciprocité et la publicité. Comment, dans cet ordre nouveau, qui est l'annihilation de toute force matérielle, non mécaniquement employée, un propriétaire pourrait-il être violemment dépouillé ? C'est ce que je cherche en vain. S'il ne l'est pas par la violence, il pourra l'être par la fraude, m'objecterez-vous, et que ce soit par la fraude ou par la violence, il n'en
sem pas moins dépouillé; Je pourrais^ vou& répondre que, sous les yeux déla'justicetellâqu'eJJfe est instituée dans les pays où elle passe r pour fonctionneir le mieux, la plupart .des ftaudes échappent à sa double action répresgiver et préventive; maïs cett^ réponse n'est pas c^eUe que jevousferjii. Si Tordre nouveau que je conçois ne devait pas être supérieur à Tordre existant, ce ne serait pas la peine de changer celui-ci j * îl n'y aurait qu'à le laisser subsister* Mais, ou je m'abuse étrangement, ou le régime de la réciprocité serait d'une application aussi simple que Test la vérification des poids et mesures. Qu'est-ce, en eflfet, que la réciprocité ?' C'est une mesure. Pierre a-t-il ou n'a-t-il pas faussé cette mesure ? En cas de contestation, quoi de plus facile à vérifier et à constater?
Ainsi entendue , ainsi pratiquée et telle que je Tai déjà expliquée dans mes réponses adressées à M. de Lourdoueîx/ qu'a de commun et do pareil la réciprocité avec le talion, ociilumpro oviiloj dentemprodente^ commue dans la loi de Mbïse, ou bien comme dans l'ancienne kfi des Douze Tablesî,
^i mG)nbmm' rupit ' nieurtij h pacte lalio esto? Râenï, B^^eslo, abonne foi de le reconnaître.
La récîprocîté, c'est le pendule humain avec ^éâ' fdetix oscillations alternatives et isochrones, do dit)ite â^aïiehe et de gauche à droite, en d'anti^cs termes, dé Panl à Pierre et de Pierre à Paul. Cette double oscillation s'appellera, si vous le voulez, droit et devoir; droit, équivalant à crédit, c'est ce qui m'est dû ; devoir, équivalant à débit, c'est ce que je dois ; ainsi compris, droit et devoir - constituent la réciprocité ; ils en sont les deux termes nécessaires et parfaitement égaux. C'est ce qu'on reconnaît implicitement lorsqu'on dit que le droit et le devoir sont corrélatifs, puisque corrélation signifie : relation réciproque entité deux choses. Galilée est le premier qui ait appliqué le pendule à rhorlogerie ; la môme gloire illustrera le nom de l'observateur qui appliquera la réciprocité à la société; la société n'est-elle pas à la civilisation ce que Thorloge est au temps?
Que me parlez -vous de ces Vaines querelles du seizièhie siècle, dont les derniers échos retentirent dans les écrits de Bossuet et de Jurieu ?
A quoi ont-elles abouti? A quoi ont-elles servi ? Les limites dans lesquelles s^exerce rautorité souveraine sont-elles mieux observées qu'au temps où paraissait le dernier écrit de Jurieu intitulé : Soupirs de la France qui aspire après sa liberté? L'inutilité de ces controverses en est la condamnation.
Qu'est-ce que l'autorité souveraine ?
Où commence-t-elle?
Où finit-elle?
C'est ce que ni Jurieu, ni Bossuet, n'ont fait définitivement connaître ; c'est ce que vous ne sauriez dire avec quelque peu de précision.
Il n'y a d'autorité souveraine que celle de la vérité démontrée, de la science appliquée, du talent éprouvé, de l'expérience acquise, de la foi partagée, de la force constatée ; il n'y a d'autorité légitime que celle qui se suffit à elle-même pour s'imposer.
Etes- vous la force ?
Etes-vous la foi ?
Etes- vous l'expérience ?
Etes-vous le talent ?
Etes-vous la science ?
Etes- vous la vérité?
Vérité, science, talent, expérience, foi, force, n'ont de limites qu'elles-mêmes, limites qu'on ne saurait restreindre pas plus qu'étendre.
Nulle controverse à leur sujet ne saurait donc s'élever. La vérité est la vérité, la science est la science, le talent est le talent, l'expérience est Texpérience, la foi est la foi, la force est la force, comme le jour est le jour, comme la nuit est la nuit.
Toutes prétendues divisions entre le spirituel et le temporel, le législatif et l'exécutif, ne sont qu'ergoteries à l'usage et pour la plus grande gloire des Dupins de tous les pays et de tous les temps, ergoteries qui n'ont jamais abouti et n'aboutiront jamais qu'à des transactions précaires ou à des révolutions stériles.
Qu'est-ce que le peuple à la fois souverain et sujet ?
Qu'est-ce que l'électeur quand l'élu est tout?
Qu'est-ce que le mandant qui ne peut révoquer son mandataire ?
1789, 1930 et 1848 sont là pour lé dire, ^ Oui , vous ayez.raisQii 5' iLest'temps d'eu finir avec tous les sophismes ; mais le mo^en d'en'fiiur avec eux n'est pfcs d'adopter la subtilité qtie vous* décora de ce nom : résistance à la fois juridique et légale. Ce sont là deâ mots, rien que des tnotB. Résistez donc juridiquement etl^akment «à l'état de siège lorsque, même sousXm géurernemetit républicain, tous les rappels au respect de la loi et de la constitution n'obtiennent pour toute réponse que ces mots d'un prxxîureur^généi^al : € L'état de siège a dessaisi la justice régulière (1)!^
Il n'est qu^ un moyen, croyez-moi, d'en finir avec toutes les arguties et tous les lieux communs sur l'autorité et la liberté, la souveraineté héréditaire et la souveraineté populaire, c'est d'adoj)ter la ligne de démarcation qui se trace d'ellemême entre la puissance individuelle et la puissance indivise^ Tune et l'autre parallèles et jamais antagonistes, l'une et l'autre fcimultané-
(1) Réponse de M. le procureur-général H, Corne k M. Kmîle do Girardin, arrêté, jeté en prison, tenu au secret.' 28 jnin 1848.
ment ah$olue&y lîuile et Vautre réciproquement indépendantes^ L'aiialyee a su tirer de la houille le coke qui ehauiFd et le gaz qui éclaire, sera-t-il donc plus difficile- dTextraire de la puissance humaine ce qui est essentiellement individuel et ce qui est -nécessairement indivis? Peut-on diviser, oui ou non, sans les détruire, la voie publique, l'armée, la flotte? -— Non, Conséquemment, ni Tarrafée ni la flotte ne peuvent être individuelles. Si la persuasion, si l'instruction y ont échoué, peut-on, oui ou non, m^mposer une foi que je n'ai pas, me juger d'après une raison qui me manque? — Non. Conséquemment, ni la foi ni la raison ne peuvent être indivises ?
Si, parle l'aisennement, j'arrive à faire prévaloir cette distinction fondamentale autant que simple entre Yindividuel et Vindivis^ croirezvous encore que raisonner ne soit pas le droit, tout le droit, rien que le droit ? Direz- vous encore que-4: nier » en cestermes la conscience et le devoir, ce soit mettre à Faisebien des gens qui étouffaient sous leurs masques, ce soit absoudre toutes les Ikliçtés. et jeter dans les cœurs le découragement
par la négation élevée à la hauteur d'une méthode? Analyser, est-ce nier? Analyser, c'est expliquer; expliquer, c'est connaître; connaître, c'est affirmer. Analyser, c'est synthétiser, car analyse et synthèse sont aussi inséparables qu'effet et cause. L'analyse, a dit Pascal, est l'art de découvrir des vérités inconnues.
Vous me demandez si je crois qu'on puisse faire un raisonnement sans employer des raisons? une telle question, permettez-moi de vous le dire, est peu digne d'une discussion sérieuse. A votre tour, que répondriez-vous si je vous demandais de me dire si vous croyez à la démonstration de la raison sans l'emploi du raisonnement ?
Qu'estce que la raison sans le raisonnement?
C'est la raison présumée.
Qu'est-ce que la raison par le raisonnement ? C'est la raison démontrée.
Or , je suis pour la raison démontrée, contre la raison présumée; pour la raison qui est la certitude, la clarté, contre la raison qui est la prol)abilité, Tobscurité.
C'est parce que je suis homme de liberté que
je suis homme de raisonnement. Le raisonnement est à la raison ce que la liberté est à la vérité ; oui, sans doute, la vérité est au-dessus de la liberté et la raison au-dessus du raisonnement, comme la synthèse est au-dessus de Tanalyse ; mais sans la liberté, comment saurais-je que la vérité est la vérité, et sans le raisonnement, comment saurais-je que la raison est la raison (1)?
Dites-le-moi.
Je prétends que tel cercle est parfait ; vous le contestez : comment le vérifier sans compas ?
Je prétends que tel objet pèse tel poids ; vous le contestez : comment le vérifier sans balance?
Je prétends que tel but est à telle distance ; vous le contestez : comment le vérifier sans mesure?
Faudra-t-il donc que je vous croie ou que vous me croyiez sur parole !
C'est cette alternative que je n'admets pas.
Je suis aussi loin de Vico et Lamennais plaçant le critérium du vrai dans le sentiment com-
(1) On aurait besoin d'une règle. La raison s'offre, mais elle est pliable à tous sens, et aussi il n'y en a point.
mun que de Montaigne et Charron argumentant de la lutte des idées pour conclure à Timpossibilité d'arriver à la connaissance de la vérité ; je crois à la vérité, mais à la vérité successive vérifiée par la liberté ; je crois à la raison, mais à la raison relative démontrée par le raisonnement.
Vérité et raison sont deux mots dont le passé et Tautorité, s'arrogeant Tinfaillibilité par la force, ont trop abusé pour que Vavenir et la réciprocité, ne visant qu'au progrès par Texpérience, les adoptent ; les deux mots de Tavenir seront :
liberté et raisonnement !
Vous êtes maître de préférer des chimères à la réalité ; moi, je préférerai toujours la réalité à des chimères.
EMILE DE GIBARDIN.
A M. DE GIRARDIN
Je connais des hommes, des Anglais, des Espagnols, des Français, des Allemands ; je ne connais pas Y homme, qui n'est, suivant moi, qu'une simple conception philosophique.
Parmi les hommes , j'en connais d'instruits et d'ignorants, de légers et de réfléchis, de capables et d'incapables. Combien en estril qui raisonnent de même sur les questions les plus essentielles? Cicéron disait, de son temps, qu'il n'y avait pas ime absurdité qui n'eût été soutenue par quelque philosophe, c'estr-à-dire par quelque raisonneur. Cicéron, je crois, ne changerait guère d'opinion aujourd'hui.
Si la justice n'est que la raison de l'homme, et si la raison de l'homme n'est que la raison de chacun de nous, combien y aura-t-il de justices au monde? Parrai toutes ces justices, aussi nombreuses que les tête^
qui raisonnent, quelle sera la meilleure, de celle de mon voisin ou de la miennel Ne serait-ce pas le cas de dire encore comme Pascal : Plaisante justice !
Jusqu'ici la notion de justice a emporté avec elle les deux notions correspcmdantes de droit et de devoir . Si j'ai le c?rozï de commander à mon enfant, mon enfant a le devoir de m'obéir. On peut, par d'habiles sophismes, désorienter la raison sur ce point, on ne pourra jamais délier la conscience d'une obligation fondée sur la nature des choses, c'est-à-dire sur la raison de Dieu même.
Si la justice n'est que la raison de l'homme, sa pensée variable, sans autre réalité objective, que devient son caractère obligatoire î Sans son caractère obligatoire, que devient la morale tout entière?
M. de Girardin voudrait- il bien répondre à ces deux objections capitales?
Votre système engendre autant de justices particulières qu'il y a de raisons individuelles, c'est-à-dire détruit la justice.
Votre système ôte à la morale son caractère obligatoire, c'est-à-dire détruit la morale.
S'il m'était permis d'émettre une opinion sur le grave problème qu'agite incessamment la Presse, je dirais que, pour moi, la justice, dans son principe
fondamental, est antérieure et supérieure à la race humaine.
Au-dessus de la raison humaine, il y a l'ordre universel, qui n'est que la raison de Dieu même, et qui devrait gouverner le monde moral comme il gouverne le monde matériel. Je ne sache pas que personne se soit jamais hasardé à dire que Tordre universel n'est que la raison de l'homme.
Or, concevez l'ordre universel en lui-même, vous avez la vérité, principe des sciences ;
Concevez l'ordre universel dans la vivante harmonie, vous avez la beauté, principe des arts ;
Concevez l'ordre imiversel dans la réalisation volontaire par les créatures intelligentes, vous avez la JUSTICE, principe de toute morale.
Avec une telle notion de la justice, vous donnez à la morale une base certaine, et vous lui laissez scm caractère obligatoire. Vous donnez au progrès un aliment légitime, et vous le préservez des écarts du rationalisme en lui imposant pour règle et pour juge la conscience du genre humain.
BLOT-LEQUESNE, Avocat & la cour impériale.
A M. BLOT-LEQUESNE
L'iiommo est la mesure de toutes choses.
FBOTAGOBAS.
Lesliommes à courtes vues prennent pour la justice ce qu'on leur montre rentrer dans les termes de la loi. Les hommes éclairés estiment conforme à la justice ce que l'impartialité reconnaît être
utile dans chaque cause,
vico.
Il VOUS plaît dlntervenir, avant même qu'il ait été clos, dans le débat ouvert entre M. de Lourdoueix et moi , et vous y intervenez en débutant par cette déclaration : « Je connais des hommes , des Anglais, des Espagnols, des Français, des Allemands ; je ne connais pas Vhomme. » Je vous réponds : En quoi donc F Anglais, l'Espagnol , le Français et TAllemand difFèrent-ils entre eux corporellement et intellectuellement? Puisque vous invoquez Cicéron, je Tinvoquerai aussi, et j'ajouterai avec lui :
« Quelque définition qu'on donne de Vhomme, elle vaut pour tous les hommes ; ce qui prouve assez qu'il n'y a point de dissemblance dans l'espèce ; car, s'il y en avait, la même définition ne renfermerait pas tous les individus... La raison, par qui seule nous l'emportons sur les bêtes ; la raison, par qui nous savons induire, argumenter, réfuter, établir, prouver, conclure, est assurément commune à tous , différente en tant que science, pareille comme faculté d'apprendre. De plus, nous saisissons tous les mêmes choses par les sens, et de ce qui frappe les sens d'un seul , les sens de tous sont frappés. >
Vous demandez combien d'hommes raisonnent de même. Je vous réponds : S'ils raisonnaient tous de même, à quoi servirait le raisonnement? Qu'importe que beaucoup d'hommes raisonnent faux, pourvu qu'il y en ait un qui raisonne juste? Est-ce que la raison démontrée par le raisonnement ne finit pas toujours par avoir raison? Estce que l'absurdité, par cela seulement qu'elle est l'absurdité, ne finit pas toujours par tomber d'elle-même sous son propre poids?
Vousmefaitesdirecequejeii'aîpomt(iit;jen'aî point ditquelajustice fût la raison de rhomme. Cette opinion appartient à Cicéron, votre auxiliaire, s'exprimant ainsi : « A tous ceux à qui la nature a donné la raison, elle a donné la droite raison en tantqu'elle commandeouqu^elle interdit, et si la loi, le droit. Or, tous ont la raison, donc tous sont investis du droit. > (Des Lois^ 1. 1.) Mais, eussé-je dit ce que vous m'attribuez , et ce qui appartient à Cicéron , que je pourrais opposer question àquestion et vous demander : La science acquise par Thomme étant la science acquise par chacun de nous, et l'astronomie étant une science, combien y aura-t-il de sciences au monde s'appelant Tastronomie? Je pourrais ajouter : La justice se formera, comme la science, par Fétude , Tobservation, le raisonnement ; elle sera ce qu'est la science, dont on ne dit pas : Plaisante science ! parce qu'on ne saurait lui appliquer ces paroles de Pascal, que vous rappelez sans les citer, et que je vais citer puisque vous les rappelez : « On ne voit presque rien de juste ou d'injuste qui ne change de qualité en changeant de climat. Trois
degrés d'élévation du pôle renversent toute la jurisprudence. Un méridien décide de la vérité, ou peu d'années de possession. Les lois fondamentales changent. Le droit a ses époques. Plaû santé justice , qu'une rivière ou une montagne borne ! Vérité en deçà des Pyrénées , mensonge au-delà. >
Pourquoi, je me sers de vos expressions, pourquoi les parents ont-ils le droit de commander à leur enfant? Parce qu'ils ont le devoir de penser pour lui jusqu'au jour où il pensera par luimême. Pourquoi leur obéit-il ?Parce qu'il se meut par leur raison et non par la sienne. L'enfant obéit à la force, n'ayant pas la liberté de désobéir. Devoir est donc un mot qui ne signifie rien appliqué à l'enfant encore privé de raison. Il n'y a devoir qu'où il y a liberté, et il n'y a liberté qu'où il y a raisonnement. Que prouve d'aiUeiirs cet exemple?
Que me parlez-vous de justice obligatoire? Estce que c'est en vertu de la justice obligatoire que l'angle de réflexion est égal à l'angle d'incidence ? fiéciproeité : telle est la seule justice que j'ad-
mette, parce que c'est la seule qui découle de lois dérivant de la nature des choses.
Qu'importe que la réciprocité détruise ce que vous nommez la justice, qu'importe que la réciprocité détruise ce que vous nommez la morale, si la réciprocité est toute la justice, si la réciprocité est toute la morale !
La réciprocité ne pouvant exister entre deux hommes avant que ces deux hommes aient déjà existé, cela contredit, j'en conviens, votre superbe définition : « La justice, dans son prin- > cipe fondamental^ est antérieure est supérieiu'e » à la raison humaine. »
J'en suis fâché pour vous, monsieur, qui vous constituez l'avocat d'office de la raison de Dieu ; mais il ne dépend pas plus de moi de faire qu'il n'en soit pas ainsi qu'il ne dépendrait de vous d'empêcher que le tout ne soit plus grand que la partie, ou que le centre d'un cercle parfait ne soit également distant de tous les points de la circonférence.
Pour vous désarmer, je me hâterai d'ajouter que la réciprocité ne renferme en elle g-bsolu*
ment rien qui ne s'accorde parfaitement avec Tordre universel.
Au contraire.
La réciprocité est dans l'ordre social ce que la gravitation est dans Tordre astronomique.
La vraie loi de Thomme vivant en société, la vraie loi des nations , c'est la réciprocité ; la preuve, c'est qu'il suffit de l'observation de cette loi pour rendre superflues toutes les lois factices qui ont été décorées du nom de lois positives^ afin de les distinguer des lois naturelles, auxquelles elles sont ce que la négation est à l'affirmation.
Combien de lois qui, après avoir été réputées bonnes et équitables, ont été flétries et abrogées? Combien de lois encore en vigueur qui sont destinées à avoir le même sort?
Dès qu'on admet des lois positives^ des lois factices, en opposition avec les lois naturelles^ que deviennent les lois positives et quelle autorité conservent-elles?
Dès qu'on admet un droit écrit dans les consciences s'élevant au-dessus du droit écrit dans
les codes, que deviennent ceux-ci et quel nom méritent-ils?
Dès qu^on admet une justice divine supérieure à la, jmtice humaine^ que devient celle-ci? N'estil pas à craindre qu'on la qualifie ainsi : Tinjustice constituée ?
Droit, Justice, Morale, Kaison, Conscience, qu'êtes- vous en résumé et en définitive? Vous n'êtes, sous des noms divers, qu'une seule et même mesure des actions humaines. Or, qui prouve que vous n'êtes pas une mesure fausse, qui prouve que vous êtes une mesure vraie ? Rien . Tandis que la réciprocité a sur vous l'avantage décisif déporter sa preuve, sa garantie, son contrôle avec elle-même ; c'est l'équité mathématique, c'est le compas avec ses deux branches, c'est la balance avec ses deux plateaux, c'est la règle avec ses deux extrémités.
La réciprocité est la mesure qui détermine le degré de civilisation, et si la civilisation n'existe pas, quel sens ontces trois mots symboliques dont vous composez votre triade : Vérité, Beauté, Justice?
imiE DE GIRARD Jl?.
A M. DE GIRARDIN
Sous la forme d'un débat purement métaphysique, vous remuez l'un des problèmes les plus vastes des temps modernes. Il y a en présence, ici, le principe conservateur des sociétés humaines , l'autorité , le droit; là, le principe révolutionnaire tout entier, la négation de l'autorité, du droit, dans les sociétés et dans les consciences. Pour votre système de réciprocité générale, c'est une question de vie et de mort. Si le droit existe, la liberté absolue n'est qu'un rêve, le jeu d'une imagination oisive, une de ces mille conceptions fantastiques dont l'esprit humain est si prodigue. Si le droit n'existe pas, votre système est une éclatante vérité, il faut renverser les barrières religieuses, morales, politiques, qui retiennent la liberté captive ; il faut rendre Thomme à sa loi vivante, à sa nature
propre, à sa \ie réelle. J'ai donc raison de dire que Je problème qui s agite est io be or not to be de votre doctrine, et je conçois que M. de Girardin ne se rende pas.
Plusieurs siècles avant l'ère chrétienne , un sophiste grec affirmait , comme vous , dans les mêmes termes que vous, que la raison est la seule mesure des choses ; im autre niait, conune vous, dans les mêmes termes que vous, la distinction du bien et du mal, dont il attribuait Tinvention à la politique. Ne serait-ce pas un spectacle assez piquant que de voir M. de Girardin débitant, en plein dix-neuvième siècle, les vieilles maximes que Socrate poursuivait de ses railleries sous les portiques d'Athènes, et que Platon confondait, dans les jardins d'Académus, de l'imposante supériorité de son génie? Quel mécompte, monsieur, pour la doctrine du progrès indéfini, dont vous n'êtes ni le moins intrépide, ni le moins brillant champion !
Mais je sens que ce serait là une discussion puérile, indigne de vous. La valeur d'une doctrine n'est pas plus dans son origine que dans ses organes, elle est dans sa vérité. Vous avez la prétention de fonder un système de politique générale. Comme M. Prouçlbon, vous réclame? l'fiutoiïomie des sociétés a^-
archiqu.es, c'eSt-à-dire sans pouvoir; plus conséquent que M. Proudhon, vous proclamez encore, et la logique vous en fait une loi, l'autonomie des consciences indépendantes, c'est-àrdire sans loi morale. A la bonne heure, négation absolue du pouvoir dans tous les ordres, voilà le principe révolutionnaire par excellence, le voilà résolument posé, dans toute sa radicale simplicité, dans toute sa formidable énergie. Eh bien, monsieur, ce principe fondamental et substantiel de votre doctrine, cette vérité axiomatique de votre système, comment rétablissez-vous, comment la démontrez-vous?
Vous avez répété sous bien des formes : « L'unique loi de l'homme est la loi de son développement. La loi de l'être pensant, c'est de se mouvoir dans sa raison, comme la loi de chaque astre est de se mouvoir dans son orbite. « Mais ces affirmations superbes, comment les démontrez-vous? les bases philosophiques de votre système, comment les établissez^-vous \ comment prouvez-vous que l'homme n'est soumis qu'à une loi unique, celle de son développement ? comment prouvez-vous que son développement n'est lui-même soumis qu'aune loi unique, celle de la liberté de l'astre? L'astre qui se* meut dans son orbite ne se meut-il pas suivcuit certaines lois î L'homme qui doit
se mouvoir aussi dans sa rsâstm et sa liberté ne doit-il pas se mouvoir de même suivant certaines lois ! Avant de passer outre, comment résolvez-vous ces questions préliminaires \ Que faites-vous des cç^plax^es fortes que vous laissez sur vos derrières, occupées par lennemil Ne voyez-vous pas que vous fondez votre théorie sur la plus téméraire et la plus gratuite des hypothèses? Imprud«it architecte, vous voulez élever un édifice durable, et vous en posez la première pierre dans le vide !
A votre doctrine du Droit humain ne relevant que de la raison de l'homme, j'avais répondu en trois mots, non en juriste, avec l'autorité du juriste, mais en homme qui raisonne , vis-à-vis d'un homme qui raisonne; j'avais dit :
« Il y a dans le monde matériel des rappœ^ts nécessaires qui dérivent de la nature des choses ; ces rapports nécessaires que la raison découvre et ne crée pas, sont les lois qui régissent les corps, et que les corps accomplissent fatalement, parce qu'ils sont aveugles.
»» Il y a de même , dans le monde moral , des rappmts nécessaires qui dérivent aussi de la nature des choses; ces rapports nécessaires que l2C raison découvre et ne crée pas, sont les lois qui ré^ssent les êtres libres,
et que les êtres libres accomplissent librement, parce qu'ils sont intelligents.
" Ces rapports nécessaires qui dérivent de la natui*e
des choses dans le monde moral, comme dans le monde matériel, que la raison de Thomme découvre et ne crée pas plus dans l'un que dans l'autre , qui sont dans celui-ci la loi nécessitante des corps, et dans celui-là la loi libre des intelligences ; ces rapports nécessaires, disais-je, constituent l'ordre universel de la création, et cet ordre universel de la création, antérieur et supérieur à la raison de l'homme, est, à proprement parler, la conception , la raison de Dieu même y comme le plan d'un édifice est la conception, la raison de l'architecte, avant comme après la construction de l'édifice. »
Vous n'admettez qu'une partie de ces vérités, monsieur; dans Tordre matériel, vous reconnaissez des lois qui régissent les corps, des lois que la raison de l'homme n'a pas faites, des lois qui dérivent de la nature des choses. Pourquoi ne reconnaissez-vous pas aussi, dans l'ordre moral, des lois qui régissent les intelligences, des lois que la raison de l'homme n'a pas faites, des lois qui dérivent de la nature des choses, comme l'observe Montesquieu! Est-ce que ce principe : « Tu honoreras ton père et ta mère »
n'est pas aussi vrai, aussi absolu dans Tordre moral que cet autre principe : << Le tout est plus grand que la partie »» n'est vrai, n'est absolu dans l'ordre matérielt Qu'estrce que la raison a plus à voir à l'un qu'à l'autre, sinon à les accepter tous deux, celui-ci comme loi fatale des corps, celui-là comme loi libre des intelligences!
Vous admettez les lois de l'ordre matériel parce qu'elles sont irrésistibles, parce que le monde matériel les subit aveuglément? vous n'admettez pas les lois de l'ordre moral, parce que l'homme peut se soustraire à leur empire, parce qu'il peut les violer et qu'il les viole tous les jours. Quoi ! monsieur, la violation d'une loi, l'application incomplète d'une loi, sera la négation absolue de cette loi ! C'est vous, intrépide raisonneur, qui tirez de pareilles conséquences ! Parce que l'artilleur qui pointe sa pièce aura tenu compte de la résistance des milieux, la loi mathématique n'existera pas ! Parce que « le carnage de la Saint- Barthélémy, parce que les dragonnades des Cévennes, parce que les bûchers de l'Inquisition, » horreurs que l'on rencontre dans tous les camps, auront outragé la conscience humaine, la conscience humaine n'existe pas ! Et que signifie donc ce long cri d'indignation répété de siècle en siècle par tous les échos de l'his-
toiret La loi de réciprocité, dites-vous ; à qui ferezvous croire, monsieur, que si le cœur se soulève au souvenir de Catilina tramant la ruine de sa patrie, et s'il palpite d*émotion au souvenir de Régulus allant mourir esclave de sa parole, c*est au nom de la loi de la réciprocité? Il est douteux que la loi de la réciprocité interprétée par les passions humaines ne fasse pas les Lacenaire et les Papavoine, il est certain qu'elle ne fera jamais les d'Assas et les saint Vincent de Paul.
Je me hâte, monsieur, de sortir de ces discussions de principes peu familières à la foule des lecteurs, et je termine par une question fort simple que j'adresse au système de la réciprocité générale. — J'ai un ami mourant ; la loi civile ne lui permet pas de reconnaître un enfant adultérin , auquel il veut laisser sa fortune; il me confie cent mille ocus qu'il me charge de remettre à son fils. Il meurt, personne au monde ne connaît le dépôt dont j'ai la garde. — Si aucune loi morale n'oblige ma conscience, si tout se réduit à un calcul de risques, si je préfère, au risque de me voir un jour dépouillé moi-même, un bénéfice immédiat de 300,000 fr. , puis-je mettre ces 300,000 fr. dans ma poche? Toute doctrine doit oser avouer ses conséquences. Que le système de la réciprocité générale réponde.
— Oui ! Le système triomphe, mais la conscience publique indignée le réprouve. — Non ! Le système abdique et la loi morale existe.
Votre théorie est jugée par ces observ^ations rapides, monsieur. Vous avez cru élever un monument de bronze, œre perennius ; vous n'avez bâti qu'un palais de nuages que le premier souffle de vent dissipe.
Je vous adresse cette lettre, monsieur, et quel que soit le sort que vous lui réserviez, je n'en examinerai pas moins votre doctrine :
1® Dans sa filiation historique, et je démontrei^i qu'elle se résout dans Y individualisme universel ;
2® Dans son influence sociale, et je d^ontrerai qu'elle se résout dans Y anarchie universelle ;
3** Dans son terme fatal et nécessaire, et je démontrerai qu'elle se résout dans le despotisme univei^sel.
Individualisme, anarchie, despotisme, telle est la triple évolution du principe révolutionnaire que je ne confonds pas avec le progrès. Quand il a vécu ces trois âges, il meurt.
Vous avez posé le pincipe révolutionnaire dans sa formule la plus radicale : négation absolve du
pouvoir. J'ai promis de rechercher l'origine de votre axiome favori : je tiens ma promesse.
Pour l'observateur attentif, il est manifeste que les sociétés européennes sont livrées à deux courants cmitraires; l'un, formé des idées chrétiennes, qui les emporte vers l'amélioration successive de toutes choses ; Fautre, formé des idées révolutionnaires, qui les précipite aveuglément dans tous les hasards, comme dans toutes les catastrophes de l'inconnu. Le christianisme a répandu dans les âmes des notions noitvelles d'ordre, d'égalité, de justice, de charité, de liberté, méconnues ou défigurées par l'ancien monde. Ces pures et saines notions, fécondées par im enseignement de dix-huit siècles, identifiées avec l'esprit humain, dont elles sont devenues la substance propre, ont développé au seiri des sociétés modernes une morale publique élevée, une conception supérieure du droit, tout un ordre de perfection idéale inconnu à l'antiquité tout entière. Or, cette morale publique élevée, cette conception supérieure du droit, cet ordre de perfection idéale que l'antiquité ne connut jamais, forment comme un mirage sublime qui séduit les intelligences, qui les attire par des affinités mystérieuses et qid les entraîne à la réalisation du type parfait qu'elles ont conçu. Mais pendant que les intelligences
rêvent ou conçoivent une perfection sociale qui ne serait que la complète application de la morale évangélique, nos moeurs inmiobiles ou rétrogrades refiisent de suivre le mouvement des esprits. Les idées franchissent l'espace et se perdent dans les champs d'une (ûvilisation indéfinie. Les mœurs, imprégnées de l'esprit révolutionnaire , demeurent relativement barbares. L'orgueil indisciplinable, l'impatience de tout frein, l'ambition de commander, l'ardeur immodérée de jouir, l'oubli ou le dédain des croyances les plus saintes, le mépris des lois, la haine du pouvoir à tous les degrés et sous toutes les formes, en un mot, la négation de la loi morale dans son principe et dans sa fin, tels sont les ferments révolutionnaires qui agitent les âmes, compriment l'élan des cœurs et jettent la société dans cet antagonisme acharné qui se résout en fureurs insensées contre les institutions les plus innocentes, en déchirements stériles, en destructions incessantes, en calamités de toutes sortes. On peut l'aifirmer sans crainte, la société qui s'abandonne aux influences chrétiennes ressemble au vaisseau sûr de ses voiles et fier de ses mâts, qui traverse sans périls un océan sans tempêtes, tandis que la société qui s'abandonne aux influences révolutionnaires ressemble au vaisseau démâté par la foudre, que la tempête ba»
lance sur Tabîme, en attendant qu'il aille se briser sur quelque rocher inconnu.
Cet état de la société caractérise, monsieur, les deux écoles auxquelles nous appartenons vous et moi : Time qui poursuit le progrès sous l'empire et dans la limite de la loi morale, l'autre qui poursuit le progrès sans autre guide et sans autre règle que la raison de l'homme, c'est-à-dire ses fantaisies et ses rêves. Quelle est maintenant l'origine du principe révolutionnairel Quelle est sa première incarnation? Voyons :
Au seizième siècle, un novateur fameuxjeta dans le monde un principe fécond en bouleversements de toutes sortes. Le moine de Wittemberg ne se borna point à proclamer l'inviolabilité de la conscience, à chasser l'arbitraire, la contrainte, la violence des domaines de la foi. A ce titre, Luther eût mérité les bénédictions de tous les âges; mais, oubliant que si le despotisme est toujours odieux, l'autorité est toujours respectable, il affirma l'indépendance complète, la souveraineté absolue de la conscience privée. Il dit à l'homme faible, ignorant, passionné : « Interprète à ton gré les Écritures ; si la tradition., si les conciles, si l'Eglise universelle, ne sont pas d'accord avec toi, rejette la tradition, rejette les conciles, rejette l'Eglise
mÛTerselle toat entière. Dans l'ordre de la foi, tu ne relèves que de toi, ta n'as de maître que toi, tu es à toi-même ta règle nnique et ta saprême loi. » C'était bien là, vous en conviendrez, monsieur, constituer dans le monde religieux le plus vaste individualisme qui fiit jamais.
Au dix-septième siècle, un penseur célèbre tira les conséquences philosophiques contenues dans le principe de Luther. L'illustre maître de Christine de Suède ne se contenta point de renverser l'oppressive domination d'Aristote, de ruiner l'absurde et tyrannique empire des formules, de débarrasser la pensée humaine des entraves d'une scolastique stérile. Descartes, libérateur de la pensée humaine, n'eût recueilli qu'une gloire incontestée et sans mélange Mais, oubliant à son tour que la plus sublime des facultés de l'homme a ses défaillances et ses ténèbres, qu'au-dessus de la raison privée de l'homme, il y a la raison générale de V humanité, gardienne des vérités nécessaires à la vie morale des peuples et des individus, il nia le droit de la raison universelle, il affirma l'indépendance absolue de la raison privée ; il dit à l'homme faillible, présomptueux, léger : ^ Dans la recherche de la vérité, tu ne dois interroger que ta seule raison ; quelles que soient les traditions, les croyances du
genre humain, tu ne dois admettre pour vrai que ce qui semble vrai à ta sexde raison ; tu n'as de guide, tu n'as de maître, tu n'as déjuge que ta seule raison (1). »» C'était encore, vous le reconnaîtrez, monsieur, ouvrir le monde phibsophique à Tindividualisme le plus effréné.
Au dix-huitième siècle, un rêveur de génie compléta politiquement la pensée de ses prédécesseurs. Luther avait donné pour base imique à la religion la conscience de l'homme ; Descartes avait donné pour base imique à la philosophie la raison de l'homme ; Rousseau donna pour base unique à la société la volonté de l'homme. Au lieu de chercher l'explication de la société dans la nature sociable de l'homme et dans la dernière raison des choses, la volonté de leur suprême auteur, il aima mieux recourir à la chimère du contrat primitif, toujours révocable, variable, discutable au gré des mobiles caprices d'une foule mobile et capricieuse; plutôt que de justifier le pouvoir et d'anoblir l'obéissance, en remontant à la source commune des droits et des de-
(1) Nous devons dire, pour être juste, que cet axiome n'était pas, dans la pensée de Descartes, aussi absolu que dans son expression, et que c'est surtout cbez quelques-uns de ses disciples qu'il est de • ycnu Je principe du ration^Hgpjç «lodçnîç,
voira, à Tordre nécessaire, à la morale univeraelle antérieure et supérieure aux sociétés humaines, il préféra confondre le pouvoir ^ le droit de commander, avec la puissance de contraindre ; le devoir y l'obligation d'obéir, avec la nécessité de céder. Il fit sortir les droits et les devoirs sociaux de la volonté collective. Il dit à l'homme égoïste, orgueilleux, dominateur : « La société est ton œuvre, sa constitution, ses lois, ses coutumes, ta volonté les a faites, ta volonté peut les détruire, change, modifie, renouvelle, bouleverse. L'unique souverain, c'est toi, toi seul, partout, toujours. » C'était enfin, vous l'admettrez encore, livrer le monde social aux fureurs d'im individualisme implacable.
L'individualisme, sans autre règle et sans autre frein que lui-même, l'individualisme absolu, voilà le terme fatal de la négation du pouvoir dans tous les ordres ; voilà le prindpe révolutionnaire dang sa génération directe et dans sa formule véritable. Cette génération et cette formule, vous ne les répudiez pas, que je sache, et jusqu'ici, je n'ai encore été que l'édio de vos propres idées. Mais où commence entre nous la dissidence? Le voici.
Vous proclamez la souveraineté, l'omnipotence de l'homme, à la bonne heure. Mais l'omnipotence de l'homme, c'est le libre et plein essor de tous ses ins-
tincts, de tous ses sentiments, de tous ses intérêts, de toutes ses passions. Mais le libre essor des instincts, des intérêts, des passions, c'est l'antagonisme, la lutte de toutes les personnalités, de toutes les ambitions, de toutes les convoitises, de toutes les violences qui fermentent dans le cœur humain. Mais l'antagonisme des personnalités , des ambitions , des convoitises, des violences individuelles, c'est cet épouvantable état de ricUure imaginé par le farouche théoricien du despotisme, par le sombre auteur du Léviathan : Bellum omnium contra omnes. Or, comment ordonnerez-vous le chaos, comment disciplinerez-vous l'anarchie?
La science, dites-vous, la civilisation, l'expérience accumulées des siècles. Y pensez-vous, monsieur. Il ne s'agit pas ici de la mécanique céleste, ou de toute autre science purement spéculative, qui se forme sans obstacle et sans effort de la simple observation des phénomènes naturels, dans le cabinet du savant. Il s'agit de la science pratique par excellence, de la science des droits et des devoirs, de la science qui se traduit en œuvres vives. En dehors des prescriptions religieuses, existe-t-il une pareille science? les bases en sont-elles fixées? le principe générateur en est-il même posé? Jetez donc les yeux sur Xepandœmxmium
de la philosophie ancienne et moderne ; prêtez Toreîlle à cet immense concert d'élucubrations fantastiques, folles, contradictoires, absurdes, qui faisaient dire à notre vieux Montaigne : " Cil qui fagotterait convenablement un amas des âneries de l'humaine sapience, il ferait merveille. »» Et voilà ce que vous appelez la science, et voilà ce que vous donnez pour règle à la conduite des hommes !
Voulez-vous qu'il existe une science des droits et devoirs, une morale scientifique? Quelle sera son efficacité sur les déterminations, sur les actions humaines? Est-ce que le baptême de la science est une grâce sanctifiante? EstKîe que tous ceux qui le reçoivent sont purifiés du péché d'orgueil, d'avarice, de colère, de paresse? Est-ce que tous les savants sont des modèles de perfection, des hommes doux, modestes, tempérants, désintéressés? Interrogez donc encore l'histoire de l'humaQité, monsieur. Toute la science de l'antiquité représentée par les plus beaux génies de la Grèce a-t-elle jamais pu faire passer dans les mœurs le principe sacré de l'égalité et de la fraternité humaine? Le monde romain avait bien lu dans Phocylides : « Donne au mendiant, reçois l'exilé dans ta maison, sois le conducteur de l'aveugle, tends la main à celui qui tombe, secours Thomme abandonné ; tous les
hommes boivent à la coupe des maux. »» Il avait bien admiré, dans Homère, la fille d'Antinous empressée auprès d'Ulysse jeté par ime tempête dans l'île de son père ; il. s'était bien levé d'enthousiasme au vers de Térence : « Je suis homme, et -rien d'humain ne m'est étranger. « Il avait bien applaudi au mot touchant de la reine de Carthage : «« Malheureuse, je sais compatir au malheur. » Il avait bien ouï son orateur favori parler d'une certaine charité du genre hu7nain [caritas generis humani). Rares et rapides éclairs d'une pitié toute humaine , aussitôt éteints qu'allumés dans la profonde nuit de l'antiquité ! rayons sans chdeur, qui brillaient un instant aux regards éblouis du peuple-roi, sans faire germçr ni une idée dans son âme ni une institution dans son immense empire ! Nul n'avait encore secoué sur la tête des oppresseurs du monde les foudres vengeresses des étemelles justices ; nul n'avait réveillé dans leurs consciences la grande notion de la loi morale ensevelie sous huit siècles de barbarie, d'oppression et de cynisme, et les maîtres du monde dormaient leur terrible sommeil sur la foi de divinités menteuses et complices qui leur donnaient la terre pour domaine et l'humanité pour vassale. Non, non, monsieur, la science par elle-même n'est
pas un principe d'actioii efficace et déterminant. Il
£uit an cœur de rbomme lapparitioii de la loi éternelle avec son cort^e de responsabilités suprêmes. Alors, seolement alors, la conscience se détermine, et ce qu eUe n'eût point accordé aux calculs delà science, elle raccorde à l'inflexible prescription du devoir.
J'ai recherché l'origine du principe révolutionnaire ou de l'individualisme absolu ; je l'ai trouvée dans les audacieuses négations de Luther, de Descartes et de Rousseau, élevées à l'état de système. Dans une prochaine lettre, je rechercherai son influence sur la société. Nous pourrons alors juger de l'arbre par ses fruits.
La nation de la loi morale du droit, c'est-à-dire de l'autorité dans son principe essentiel et fondamental, mène fatalement à l'omnipotence de l'homme, à l'individualisme absolu. L'omnipotence de l'homme , l'individualisme ne mène pas moins fatalement à la dissolution, à l'anarchie générale. Je vais en trouver la preuve dans les conséquences trop tôt réalisées de la triple négation de Luther, de Descartes et de Rousseau.
Luther avait nié TÉglise; un réformateur plus ra-
dical, Socin, nia TEglise et Luther. Herbert, Toland, Blount, et tous les déistes anglais, nièrent FÉglise, Luther et Socin. Helvétius, Diderot, d'Holbach, Anacharsis Clootz, et tous les matérialistes français nièrent TEglise , Luther , Socin , et le déisme luimême. Ils étaient arrivés à la négation suprême, au vide absolu, à l'athéisme pur. Qui les aurait retenus sur cette pente? Si Luther avait pu détacher quelques anneaux de la chaîne catholique, avec les sacrements, pourquoi Socin n aurait-il pas pu en détacher d'autres, avec les mystères ? Pourquoi les déistes n'auraientils pas pu supprimer la chaîne entière avec la révélation? Pourquoi les athées auraient-ils respecté le dieu indolent et solitaire que les déistes avaient relégué loin de l'univers, au sein de son immobile éternité? La raison de l'un valait la raison de l'autre ; tous cherchaient la vérité dans la mesure de leurs forces. En renversant jusqu'à la dernière vérité religieuse, ils n'ont fait que céder à l'irrésistible puissance de leur principe destructeur. Dissolution, anarchie, tel' est donc bien le dernier mot de l'individualisme dans l'ordre religieux.
La même doctrine propagée dans le monde philosophique enfanta bientôt les mêmes désastres. Le rationalisme cartésien, qui, dans la main de Descartes,
soutenait les grandes vérités morales qui scNit la loi des consciences et des Etats, dans la main de Hobbes, de Spinosa, bouleversa tontes les notions connues dn bien et du mal. Le philosophe d' Amsterdam pat déclarer que ]e juste et Xinjutte, le bien et le mal^ indifférents «i soi, ne sont que des points de vue individuels, des aspects particuliers des choses. Kant, le logicien inflexible, put attester que Thcnnme, capable de connaître ses sentiments intimes, c'estrà-dire les différentes modifications de son être, n avait pas le droit d'affirmer une seule vérité extérieure, et fit ainsi de Dieu, de la \ie fiiture, de l'immortalité de l'âme, un problème éternellement insoluble. Sdidling, Hegel, élevant leurs théories nuageuses sur le pic le plus escarpé de l'ontologie, purent rajeunir le dogme vieilli de l'unité de substance, et perdre ainsi dans l'abîme mal déguisé du panthéisme oriental toutes les croyances chères à la conscience humaine, la moralité, la liberté, la personnalité. Que devenait la morale, la loi générale des êtres libres, au milieu des nombreuses fluctuations de la pensée philosophique? Elle cessait d'être une règle d'action imposée, sanctionnée par Dieu; elle n'était plus qu'un vague rapport de convenance que l'intelligence saisit dans le cours de ses spéculations, comme elje saisit un rap-
port de nombre et d'étendue; mais le caractère obligaioii'e, la loi intérieure de la conscience, tout avait disparu. Comme les vérités religieuses, les vérités morales étaient tombées une à une sous les coups répétés de l'implacable doctrine de l'individualisme. Dissolution, anarchie, tel est donc encore le dernier mot de l'individualisme dans l'ordre philosophique.
Le monde social était toujours debout; cependant il était facile de prévoir, par les sanglantes tentatives de Muntzer, de Giska, de Jean de Leyde, dans un autre âge, les terribles assauts que lui réservait l'individualisme triomphant. Lorsqu'il fut bien établi , pour les intelligences vulgaires, que la société n'avait pas ses conditions d'existence propres, ses lois fondamentales absolues, mais qu'elle était une simple conception de la raison de l'homme, un acte de sa volonté souveraine, il se présenta, au nom de la nature, au nom de la science, au nom de l'Evangile même, des réformateurs innombrables qui jetèrent pêle-mêle, au milieu de la société, leurs innombrables systèmes de régénération et de bonheur. Les uns proposèrent l'association intégrale, la liberté de tous les essors j^ossionnelSf la réhabilitation de la chair; les autres placèrent le salut de l'humanité dans l'exercice direct de la souveraineté du peuple, dans la suppression des
gouvernements; ceux-ci préférerait Forganisation du trayail, h. conunuDauté universelle , plus complète que ne la jamais imaginée Platon ; ceux4à prônèreut le morcellement indéfini, Tindividualisation systématique, la négation absolue. Que pouvaient devenir le pouvoir, la Sunille, la propriété, c'estrà-dire les lois primordiales et nécessaires de la société, au milieu de tant de doctrines diverses, contradictoires, incessamment agitées, discutées, contestées! Elles perdirent leur prestige et s'effacèrent peu à peu dans les consciences. ** Toutes ces terres trop remuées et den venues incapables de consistance, » suivant la bdie expression de Bossuet, «^ tombèrent de toutes parts, ** et ne laissèrent plus voir que d'effiroyables préci- » pices. " Ainsi la ruine des vérités sociales avait suivi de près la ruine des vérités morales, comme la ruine de celles-ci avait suivi de près la ruine des vérités religieuses. Dissolution, anarchie, tel est donc enfin le dernier mot de l'individualisme dans Tordre social.
Ces effroyables précipices, dont parle Bossuet^nous en avons aperçu toute la profondeur. Nous savons aujourd'hui tout ce que renferme de puissance dissolvante ce terme mal dissimulé de toutes les révolutions, le droit pour chacun de vivre à sa fantaisie.
Tant que ces graves problèmes religieux, philosophiques, sociaux, s'agitèrent dans les hautes régions de la société, leurs désastreuses conséquences se firent à peine sentir parmi les populations croyantes et résignées. Concentrées dans une sphère à peu près inaccessible au vulgaire, contenues par le bon goût de mœurs douces et polies, elles ne se révélèrent que par les vices les plus raffinés et le scandale d'une dépravation parée de toutes les séductions et de toutes les grâces. Alors le torrent des folles joies du siècle passait au-dessus de la tête du peuple, et le peuple, abrité dans la foi, gardait son cœur pur du mal, et n'attendait que du maître qui a dit : « Bienheureux » ceux qui pleurent » , la tardive récompense de ses longs sacrifices et le prix de ses obscures vertus. Mais, quand il eut appris, par l'exemple des grands et des heureux du monde, qu'il était libre de faire à sa guise sa foi, sa morale, sa loi; que les hautes et solennelles questions de Dieu, de l'âme, de vie future, qui avaient fatigué le génie des saint Augustin,. des Kepler, des Pascal, n'étaient que des futilités stériles qu'il fallait tout au plus abandonner aux oisifs; que l'unique fin de l'homme sur la terre était le bienêtre ; alors il demanda pourquoi à quelques-uns toutes les félicités de vie, à lui les misères et les larmes. .«
Alors il ouvrit son cœur à toutes les tentations de l'esprit du mal, à la convoitise insatiable, à Torgueil brutal, à la haine jalouse et féroce. Alors la société chancela sur sa base, tous les crimes et tous les malheurs révolutionnaires étaient conçus.
On s'étonne maintenant que la société, sapée dans ses fondements depuis plus de trois siècles, s'écroule d'un côté pendant qu'on la restaure de l'autre. Ce serait merveille, vraiment , que l'édifice restât debout, lorsque toutes les lois de l'équilibre sont rompues. Pour arrêter cette efifrayante mobilité des institutions désormais sans racines dans le sol, vous appelez à votre aide le bien-être, la liberté, les lumières. Eh ! sans doute, il faut répandre le bien-être, la liberté, les lumières, mais de tous les siècles écoulés, le nôtre n'est-il pas le plus libre, le plus éclairé, le plus relativement heureux , et cependant n'a-t-il pas été en même temps le plus fécond en bouleversements , en désastres révolutionnaires? Non, non, le mal qui travaille la société n'est pas dans la misère, dans l'ignorance, dans la compression, il est dans l'anarchie des intelligences ravagées par le scepticisme et battues par tous les vents des doctrines contraires; il est dans l'orgueil sacrilège de la raison qui s'arroge le droit de tout détruire parce qu elle s'attribue la faculté de tout
juger ; il est dans la fièvre des convoitises qui s'osbtînentà demander aux jouissances sensibles une satisfaction qui les irrite sans cesse; il est enfin dans cette insatiable soif de bonheur qui tourmente le cœur humain depuis l'orîgine des siècles, et que toutes les félicités de la terre ne pourront jamais éteindre. Voilà les puissances terribles qui bouleversent cet autre océan que l'on appelle lame humaine; voilà les vagues impétueuses que les croyances religieuses ont cessé de contenir, et qui, débordant avec furie dans la société, se répandent en violences, en discordes, en révolutions lamentables.
L'homme n'appartient à la terre que par une moitié de lui-même. Quoi qu'il fasse et quoi qu'il dise, qu'il le sache ou qu'il l'ignore, d'invisibles, d'inexorables affinités le rappelleront toujours vers la commime patrie des intelligences, vers la source incorruptible de l'ordre parfait et de la parfaite justice. Or, il faut à son inquiète pensée, à ses impatients désirs, les vastes perspectives des croyances religieuses, les immenses trésors des espérances étemelles. Donnez à l'activité qui le dévore, donnez au courant électrique qui l'emporte le fil conducteur des croyances religieux ses. Dieu, la vie future, les peines et les récompensée infinies, suprêmes sanctions des moralités de la terre,
bientôt toat s^ordonneia dans la société comme dans la consciaice, et le progrès, qoi n'est que lapplication sociale des principes évangéliques, réalisera enfin ses promesses d'harmonie et de bonheur. Mais si vous emprisonnez l'âme hnmaine dans les étroites limites du temps, si tous n'offrez aux saintes ardeurs qui la consument que vos systèmes indigents et vos joies misérables, alors, conmie dit Bossuet, elle s'abîmera dans cet inexorable ennui qui fait le fond de la vie hum/aine; noble captive, indignée de ses fers, elle se débattra douloureusement dans sa prison terrestre, et, dans son désespoir, eQe ébranlera jusqu'aux voûtes de son cachot pour s'élancer, libre et joyeuse, vers les purs espaces où Dieu a placé sa céleste origine et ses immortelles espérances.
Je ne doute pas plus de la sincérité de vos convictions que de la réalité de votre talent, monsieur. Cependant, permettez-moi de le dire, il y a quelquefois plus d'audace que de force d'esprit à nier ce qu'on ne peut comprendre. Parce que la loi morale, le droite l'autorité ,vous répugnent ou gênent vos systèmes,vous niez l'autorité, le droit , la loi morale. Heureusement votre négation n'a que la valeur d'une négation, et je puis toujours dire, avec tous les grands génies de l'hupianité, qu'il répugne à notre esprit de penser que \b^
religion, la morale, la société, indépendantes de la volonté de l'homme, qui n'en est pas l'auteur, n'ont pas leurs conditions d'existence propres, leurs lois fondamentales nécessaires également indépendantes de la volonté de l'homme ; qu'il répugne à notre raison de croire que ces vérités constitutives et primordiales de l'ordre religieux, de l'ordre moral, de l'ordre politique, établies par le suprême auteur de tout ordre et de toute sagesse, ont été abandonnées, sans règle et sans mesure, aux monstrueuses témérités de la raison privée.
Je sais bien que dans le système révolutionnaire, on supprime le créateur et l'ordonnateur de l'univers, comme un inconnu indigne d'occuper la pensée du philosophe, comme un être immanifesté qui échappe aux constatations de la science; mais alors il faut expliquer d'où viennent ces rapports nécessaires, ces lois scientifiques qui doivent régir la société an-archique de l'avenir, heureux théâtre des individualités souveraines.
S'ils ne sont qu'un simple produit, une pure conception de l'intelligence, sans réalité objective, il faut nous apprendre quel peut être leur caractère obligatoire; s'ils sont antérieurs et supérieurs à l'esprit humain qui les perçoit, il faut nous dire quel est le fond
demi ils se détachent, le centre lumineux dont ils -sont rétemel et splendide rayonnement.
Cette ineffable et mystérieuse substance ne seraitelle pas le Dieu thard-àB la métaphysique chrétienne! L'ordre universel, loi fatale des êtres matériels dans le monde des corps, loi morale des êtres libres dans le monde des intelligences, ne serait-il pas une conception de l'entendement divin, et la notion d'une Providence rémxmératrice et vengeresse ne rentrerait-elle pas dans la conscience avec le sentiment de la moralité et de la responsabilité humaine?
Problèmes inunenses que n'étouffent ni ne résolvent les sarcasmes et les dédains d'une ignorance mal déguisée. Qu'on exalte tant qu'on le voudra la puissance de la raison privée, qu'on l'appelle fastueusement, avec l'école éclectique, la raison humaine , la raison impersonnelle; sous ces brillants mensonges, il n'y aura jamais que la raison privée, pleine de misère, d'ignorance et de faiblesse, la raison qui va toujours, comme dit Montaigne, et forte, et boiteuse^ et deshanchée, et avecques le mensonge comme avecques la vérité^ lesquels ont leurs tisages conformes.
Tel n'est pas, tel ne peut pas être, suivant nous, l'arbitre souverain , le juge en dernier ressort des grandes vérités sur lesquelles repose la conscience du
genre humain. Que là raison privée parcourre à son gré, qu'elle explore librement les domaines de la religion , de la philosophie et de la société ; qu'elle y forme, qu'elle y professe ses opinions sans que jamais la contrainte et la violence viennent déterminer sa foi, voilà la véritable doctrine du libre examen. Mais qu'elle s'attribue dans ces domaines une suprématie sans limites, qu'elle cite devant elle, au nom de sa science imparfaite ou douteuse, les croyances les plus sacrées, les institutions les plus respectables, les lois les plus salutaires; qu'elle les accuse, qu'elle les outrage, qu'elle les condamne, qu'elle les proscrive, et qu'elle tarisse ainsi dans les cœurs, au nom du bonheur de l'humanité, la source des plus pures joies, des plus nobles sentiments, des plus saintes espérances de l'humanité ; c'est plus qu'une sacrilège usurpation, c'est un crime de lèse-majesté humaine et divine.
J'ai trop prouvé que l'individualisme ne mène qu'à l'anarchie ; à un autre jour la preuve qu'en traversant l'anarchie il n'arrive qu'au despotisme.
J'entreprends de prouver que le principe révolutionnaire, ou l'individualisme, n'arrive àl'anarchieque
pour aboutir promptement au despotisme. Ou je me fais illusion, ou ma démonstration sera complète.
'Sjà.jorce était la loi de l'ancien monde , comme le droit est la loi du monde moderne. C'est parce qu'elles étaient fondées sur X^l force que les sociétés anciennes, après quelques jours de grandeur et de gloire , sont tombées dans une si rapide et si complète dissolution; c'est parce qu'elles sont , au contraire, fondées sur le droit que les sociétés modernes , malgré les révolutions et les âges, semblent sortir de chaque crise nouvelle toujours plus fermes et plus vigoureuses. Heureux donc les peuples si, répudiant le principe païen de la force , ils consentaient enfin à vivre sous l'empire du principe chrétien de la vérité, de la justice et de l'amour!
C'est la gloire impérissable du christianisme d'avoir élevé la loi morale, le droite au-dessus des écoles et des systèmes , des individus et des sociétés , des peuples et des rois. Aussi, depuis cette grande et solennelle restauration du droit dans les sociétés et les consciences , la force a-t-elle vu décroître incessamment son empire. Elle est bannie de Tordre civil, où l'activité humaine se déploie désormais dans toute la variété comme dans toute la liberté de son essor. Elle est bannie de l'ordre religieux , purgé sans retour des
restes de contrainte et de violence qu'y avait laissés la barbarie du moyen-âge. Elle est bannie de Tordre politique , où l'arbitraire et le caprice des princes a fait place à l'omnipotence de la raison publique. Au milieu de cette universelle émancipation des corps et des âmes, lorsque, de toutes parts, hommes et choses proclament l'unique et légitime suprématie du droit, pourquoi donc l'action violente de l'homme devancet-elle encore l'action régulière et progressive de la Providence^ Pourquoi la/orc^, vaincue dans lamam des rois , reparaît-elle menaçante dans la main des peuples? Pourquoi la révolution, comme une trombe de feu suspendue sur nos têtes , menace-trelle d'emporter jusqu'aux derniers débris des sociétés humaines î
Cette étemelle manifestation de la force dans chacune des révolutions qui bouleversent toutes nos sociétés ne serait-eUe pas la démonstration la plus éclatante que les doctrines révolutionnaires , infécondes par elles-mêmes , n'ont jamais engendré et ne pourront jamais engendrer que la force , c'est-à-dire le despotisme? Je sais bien que vous répondez avec l'école radicale , dont vous êtes devenu le plus fervent disciple, que la révolution, c'est l'esprit humain marchant d'un pas inexorable à la conquête de ses desti-
nées définitives ; que, si elle brise et renverse, c*est que le préjugé, la routine, l'esprit de caste ou de parti ont accumulé les obstacles sur sa route ; qu'il faut qu elle avance, fût-ce sur des ruines ; qu'il faut qu'elle passe, fut-ce sur les trônes et les autels. Je ne recherche pas si l'école radicale ne met pas trop souvent des mots à la place des idées ; si, dans sa confiante modestie, elle ne s'approprie pas les fruits les plus purs du christianisme, comme Rousseau le lui reprochait déjà de son temps, comme de Maistre le lui reprochait encore du nôtre, quand il l'accusait d'être une petite fille colère qui bat sa nourrice.
Je n'examine pas davantage si l'injustice, l'exagération des prétentions révolutionnaires, ne légitiment pas quelquefois la fermeté, l'obstination même des résistances; je ne retiens qu'un fait unique, patent, avoué : il existe dans toutes les sociétés, sous quelque nom qu'ils se produisent, un parti révolutionnaire et un parti conservateur ; jamais , quelque direction que leur impriment les hommes les plus éminents de chaque époque, ces deux partis n'ont pu s'entendre par les seuls principes de la raison ; toujours, dans leurs conflits respectifs, le dernier mot des peuples, comme le dernier mot des rois, a été la force, la violence, la lutte. Que faut-il conclure de làl Je laisse au plus pro-
fond génie de notre siècle le soin de vous l'apprendre : « Quand la force du souverain prévaut, dit l'abbé de »» Lamennais, on a le despotisme ; quand c'est la force " du peuple, on a l'anarchie. Je ne vois qu'un dépla- »» cément de force, ajoute-t-il, qui reste en dernier res- " sort seul arbitre de la société. Si le peuple a plus de n force, il renversera le souverain dès qu'il en aura la M volonté, et les partisans de la souveraineté du peu- " pie lui accordent tous ce droit, qu'ils ne sauraient lui «refuser dans leurs principes. Si la force, au cony traire, est du côté du souverain , il aggravera les n liens du peuple, au gré de ses caprices ou de ses
'» craintes, comme on resserre la chaîne d'un animal
» féroce, dans la crainte d'en être dévoré. »
Voilà la consolante alternative que les doctrines révolutionnaires laissent à l'humanité. S'il n'existe point une loi morale, une justice obligatoire supérieure, qui règle les droits et les devoirs de tous, il faut que l'humanité se résigne ; de toute nécessité elle sera, à son choix, déchirée par le tigre royal ou dévorée par le Leviathan populaire. Les professions de foi les plus libérales ne changent pas la nature des choses ; les conséquences que je signale sont-elles ou ne sont-elles pas dans vos principes? Telle est entre nous
toute la question.
J'admire, monsieur, combien, avec votre brillante intelligence , vous avez encore d'illusions d*cnfant. Vous croyez à la paix perpétuelle de l'abbé de Saint- Pierre ; vous espérez que tôt ou tard tout finira dans le monde par un baiser Lamoureite universel . Ce sont là des bucoliques sociales dignes d'un autre Florian. Sans m'occuper du dogme religieux touchant la bonté ou la méchanceté native de l'homme, permettez-moi de dire que les penseurs qui ont \ii de près la nature humaine ne la trouvent pas aussi parfaite, aussi harmonique que vous. « L'homme, abrégé de l'univers, " dit un écrivain de votre école, résume et syncrëte '♦ en sa personne toutes les virtualités de l'être, toutes " les scissions de l'absolu, il est le sommet où ces vir- •' tualités, qui n'existent que parleurs divergences, »» se réunissent en faisceau, mais sans se pénétrer ni " se confondre. L'homme est donc tout à la fois, par »• cette agrégation, esprit et matière, spontanéité et " réflexion, mécanisme et vie, ange et brute. Il est » calomniateur comme la vipère, sanguinaire comme " le tigre, glouton comme le porc, obscène comme le. » singe, dévoué comme le chien, généreux comme le " cheval, ouvrier comme l'abeille, monogame comme »» la colombe, sociable comme le castor et la brebis. »» Il est de plus homme, c'est-à-dire/ raisonnable et
»> libre, susceptible d'éducation et de perfectionne- " ment. »» (Proudhon, Traité des Contradictions économiques.)
Parmi les logiciens célèbres de cette école, Spinosa, sondant les fondements de la société civile, nie comme vous la loi morale, le droite l'autorité dans son essence ; mais aussitôt, plus conséquent que vous, il constate l'essor inharmonique des énergies, des activités individuelles, qui, étant à elles-mêmes leur propre loi, se déploient sans règle et sans mesure; puis, pour fonder l'état social, il invente un pacte chimérique en vertu duquel chacun cède à la communauté son droit primordial et naturel, et sur cette base imaginaire, il élève le plus monstrueux despotisme qui fiit jamais. « Puisque nous avons déjà fait voir, dit>-il, que le " droit naturel n'est déterminé que par la puissance de " chacun, il s'ensuit qu'autant on cède à un autre de " cette puissance, autant on lui cède nécessairement " de son droit, et par conséquent que celui-là dispose " d'un souverain droit sur tous, qui a un souverain w pouvoir pour les contraindre par la force et pour les » retenir par la crainte du dernier supplice , siuni- » versellement redouté. Ce droit, il le gardera tant >' qu'il aura le pouvoir d'exécuter ses volontés ; autre- V ment son autorité sera précaire ; et quiconque sera
— ZSo —
n jilvsfort que Im ne sera pas tenu, àmomsqiîU ne n le veuille, de lui garder obéissance. La société où y* domine ce droit, ajoute-t-il, s appelle démocratie, «* laquelle est pour cette raison définie : une assemblée " générale qui possède en commun un droit souveraia " sur tout ce qui tombe en sa puissance. Il s'ensuit « que le souverain nest limité par aucune loi, et que » tous sont tenus d'exécuter ses ordres, mente les plus " absurdes, car la raison nous prescrit entre deux n maux de choisir le moindre. « Vous reculez devant ces effroyables conséquences, et je le crois bien, monsieur. Mais, encore une fois, tous ceux qui crient tous les matins : Liberté ! liberté ! ne sont pas pour cela des hommes de liberté. Ces conséquences sontelles dans vos principes ou n y sont-elles pas? Ou prouvez, contre Texpérience de tous les siècles, que le raisonnement, la persuasion, qui n'ont rien d'obligatoire par eux-mêmes, suffisent pour discipliner toutes les passions contradictoires, toutes les énergies désordonnées du cœur humain, ou reconnaissez qu'il n'y a d'autre salut pour l'humanité que l'irrémédiable despotisme d'un seul ou la tyrannie convulsive et nécessaire de tous. Je ne connais pas, dans vos doctrines, d'autres issues au labyrinthe social.
Si Je témoignage de l'histoire tout entière atteste
une vérité constante, c*est que toute société qui s'éloigne des traditions chrétiennes se replace d ellemême sous la loi de la force et de la violence. En sortant de Tempire de la loi morale, du droit, elle retombe fatelement sous l'empire immédiat des intérêts et des passions, anarchiques de leur nature, et toujours, le passé de tous les peuples le confirme, toujours il s'élève du sein des intérêts et des passions en discorde, une puissance despotique supérieure qui dompte les uns, discipline les autres, et ramène la société dévoyée à la loi organique de son institution et de sa fin, à Tordre, qu'on ne viole jamais, individus ou sociétés, sans péril de mort. La Révolution française, chrétienne dans ses principes, païenne dans ses procédés, s'est chargée d'en donner au monde un mémorable exemple. Quoi de plus admirable que le Problème philosophique du dix-huitième siècle, l'unité de la famille humaine ? Quoi de plus légitime que le Problème social de 89, une société fondée sur l'égalité et la liberté nouvelles î Quoi de plus généreux que le Problème économique de 93, le bien-être ouvert à tous (1)? Mais la solution si ardemment cherchée, par quels effroyables moyens fut-elle poursuivie? D'abord par
^1) Nous prêtons aux hommes de 93 les intentions droites quo l'école radicale leur prête elle-Tnême.*— Blot-Lc(][uesnef
le? sarca»ii>es irtf^lzie^nL de Toîtaîre, par les coates ûr.pîes et IfrjertiDâ de Ctampfort, par les colères ath^ies de Diderot, par le matérialisme raffiné de dHoIbaeh; bientôt par rinsurrectiiHi, par Imcendie, jxir le meurtre, par le piEage, tolérés on encouragés f>ar des pouvoLre toor à tour complices ou victimes ; enfin, par toutes les immoralités légales, par les proscriptions en masse, par les égorgements judiciaires; en un mot, par la négation de la loi morale la plus effrontée qui se soit jamais réalisée dans les sociétés humaines. Où, menèrent toutes ces horreurs! Où mènent toujours les voies révolutionnaires. La société, épuisée et mourante, alla tomber sous Tépée victorieuse et protectrice du plus nécessaire comme du plus glorieux despotisme. Cuncta discordiis Jessa, 8ub nomine principis accepil. (Tacite.)
Le socialisme moderne, cette grande hérésie sociale de notre époque, en s'engageant dans les mêmes issues , arriva promptement au même terme. Persomie ne doute que les questions vitales de notre siècle ne soient les questions corrélatives de la misère et du bien-être ; personne ne conteste que l'état des institutions n'exerce une influence marquée sur la fortune des peuples ; mais conclure de là que la société tient dans ses mains le bonheur et le mql-
heur de hommes, qu'elle ouvre ou feraie à son gré la source de tous les biens et de tous les maux, qu'elle est comptable envers nous des misères et des souffrances qui ne sont que le triste apanage de notre nature ou le fruit de nos passions et de nos vices, c'est la plus folle comme la plus coupable des erreurs. Ce dogme de la responsabilité sociale, plus ou moins absolu , qui constitue le fond du socialisme , des écoles modernes l'ont proclamé, des disciples fervents l'ont propagé, des populations avides l'ont accueilli ; en peu de temps, la société fut convaincue, jugée, condamnée, et dans des journées mémorables qui ne seront pas les moins néfastes de notre histoire, des forcenés ont tenté d'en faire la plus terrible et la plus sanglante exécution. Il devenait manifeste que le socialisme n'avait pas répudié les traditions révolutionnaires, et qu'au lieu d'attendre du progrès des idées la vérification pacifiquie de ses théories, il n'attendait rien que de la force et de la violence, c'est-à-dire de la négation de la loi morale et du droit. Le pouvoir pressentit les diverses péripéties d'un drame dont le prologue n'avait été rien moins que la mise en question de la civilisation tout entière. Plutôt que d'exposer la société aux catastrophes du dénoûment, il le supprima, et la France, par l'unanimité de ses votes, témoigna
qa*eUe préférait encore labsolatisme de la raison à labsolutisme d'une liberté pleine de périls et de désastres. Cuncladiscordm fessa, svb rumine principis
accepit,
H est triste de penser que ces deux immortels exemples, répétés en moins d'un demi-siècle, n'aient pas plus discrète que découragé les doctrines révolutionnaires, et qu'elles régnent toujours en souveraines dans certaines régions de la démocratie. Là encore on feit une règle fondamentale du droit public de cet axiome de Rousseau, que le peuple a le droit défaire tout ce qu'il veut. Là, encore, on accorde l'autorité d'un principe à la maxime de Jurieu, que le peuple n'a pas besoin d'avoir raison pour valider ses actes. Là, encore, on adopte sans examen le dogme favori du socialisme, que la société est coupable de tout le bonheur quelle ne donne pa^. Avec de pareilles doctrines sur l'omnipotence de la volonté populaire, sur la justification des moyens par la fin, gur la responsabilité indéfinie de la société, on possède la théorie complète des révolutions; et comme on s'arroge, avec le droit de tout concevoir, le droit de tout oser, qui n'en est que la conséquence naturelle et nécessaire; comme on poursuit sans relâche un bienêti^ impossible au milieu de combinaisons sociales
impuissantes, on arrive tôt ou tard à Tapplication du mot célèbre d'un trop célèbre conventionnel : Périssent les colonies plutôt qv/vn principe ! C'estàrdire périsse le peuple plutôt que mes rêves insensés , périsse la société plutôt que le délire de mon orgueil ! Si le bon sens public n*était plus fort que la logique révolutionnaire et n'arrêtait les principes sur leur pente, en jetant la société dans les bras d'un pouvoir formidable et protecteur, le dernier mot de la révolution serait réalisé, la société périrait. Étrange progrès des lumières ! Au dix-neuvième siècle , des esprits aussi intrépides qu'intelligents en sont encore au droit public de la Grèce et de Rome, et toute leur science consiste à organiser, sous le nom de la raison humaine, le despotisme de leur orgueil et de leurs passions !
J'ai fini, monsieur. La triple évolution du principe révolutignnaire est connue. Individuxilisme, anarckie, despotisme, voilà le commencement et la fin, Y alpha et Y oméga de toute révolution et de toute doctrine révolutionnaire ; il y a tout cela, et il n'y a que cela. L'amélioration, le progrès, la vie, c'est la loi morale, c'est le droit, c'est le principe chrétien qui n'a et n'aura jamais rien de commun avec la révolution. Le progrès, c'est le soleil qui éclaire et vivifie;
la révofaition, c'est la fofudre qui éclate et tue. Vous préférez la lueur sinistre de ceQe-ci, j'aime mieux la lumière fécondante de celui-là.
BLOT-LEQUESNE, ATocafc à la oonr impézûle.
A M. BLOT-LEQUESNE
Chacun peut remarquer dans toutes les langues certains mots qu'on trouvera, après les avoir bien examinés, ne signifier, dans leur première origine et dans leur usage ordinaire, aucune idée claire et déterminée. Les mots de aagesse, de gloire^ de grâcr^ etc., sont fort souvent dans la houche des hommes ; mais parmi ceux qui s'en servent, combien y en a-t-il qui, si on leur demandait ce qu'ils entendent par là, s'arrêteraient tout court sans savoir que répondre?
LOCEE.
Par l'analyse j 'ai reconnu ,
Premièrement : que la force matérielle et la force intellectuelle ont chacune des lois qui lui sont propres, lois distinctes que ces deux forces rivales ne sauraient enfreindre sans tomber dans la plus inextricable confusion ;
Deuxièmement : que la puissance individuelle et la puissance indivise peuvent et doivent subsister parallèlement, ce qui rend impossible tout choc de Tune contre l'autre ;
Troisièmement : que la réciprocité est aux hommes ce que la gravitation est aux astres ;
Quatrièmement: que tout étant probabilités et risques, tout doit être calcul et assurance ;
Mais cette analyse n'a aucune prétention aux noms de Théorie et de Doctrine que vous lui donnez. A d'autres les palais de nuages et les monuments de bronze; je ne suis qu'un chercheur remontant pas à pas de l'embouchure du fleuve à sa source ; je n'invente point, j'observe; je n'enseigne point, j'étudie; je n'impose point, j'expose. Galilée, cet illustre chercheur, disait de la Terre : E pur si muove ! Je dis de l'Homme : Et pourtant irraisonné I Voilà tout ce que je dis ; rien de plus. Et vous m'accusez, ô Simplicius, d'aboutir à V individualisme universel^ à Yanarchie universelle^ au despotisme universel; rien de moins. Vous avez publiquement annoncé que vous le démontreriez; j'ai patiemment attendu que vous eussez complété votre démonstration pour y répondre. Cette démonstration, l'avezvous faite ?
C'est maintenant ce qu'il s'agit de vérifier.
Vous dites :
" L'autorité, le droit, est le principe conservateur des sociétés humaines. Si le droit n'existe pas, il faut renverser les barrières religieuses, morales, politiques, qui retiennent la liberté captive; il faut rendre rhonmie à sa loi vivante, à sa nature propre, à sa vie réelle. »
L'autorité dont vous prenez la défense en ces termes que je viens de transcrire, et que vous appelez le Droit, est-ce Tautorité dictant à Galilée cette abjuration: «Moi, Galilée, dans la > soixante-dixième année de mon âge, étant » constitué prisonnier et à genoux devant vos
i> éminences, ayant devant mes yeux les saints j> Evangiles, que je touche de mes propres mains, 1^ j'abjure, je maudis et je déteste l'erreur et 3> l'hérésie du mouvement de la terre?* Est-ce Tautorité persécutant Descartes? Est-ce l'autorité accusant Malebranche, par la voix d'Arnauld et de Bossuet? Est-ce l'autorité déclarant Ramus, « téméraire arrogant^ impudent^ » pour s'être rendu coupable d'avoir fait paraître une logique en désaccord avec celle d'Arîstote, et lui défen-
rîar.t. p^r arrêt de Fran'^jîs I*', d'enseigner on A'éfnrin: fy.Tktre Arîstcte, anvt annulé par on autre arr&t de Henri H. «iuî norame, en loo^, Bamus, professeur de phil«jt#:phie et d éloquence au eoll*^e rayai • ce qui ne sauve pas Bamus, en 1572, du massacre de la Saint-Barthélémy? Est-ce l'autorité condamnant Etienne Dolet, le traductrmr de Platon, à être étranglé et brûlé comme suspect d'athéisme? Est-ce l'autorité Touant à Texil Grotîus, avocat et magistrat éminent, presque paiement célèbre comme publîciste , comme historien, comme savant, comme poète et comme canoniste, homme d'Etat et homme de bien, faisant passer l'intérêt public avant tout intérêt privé ? Esfrce l'autorité promulguant Tédit de Nantes ou le révoquant ? Est-ce Tautorité opprimant sous nos yeux, en Suède, les catholiques, en Toscane, les protestants, ailleurs, les Israélites? Est-ce Fautorité ordonnant, en mai J854, de fusiller deux sous-officiers. Polonais d'origine, pour avoir déclaré au pope russe, qu'étant catholiques ils ne pouvaient, sans commettre un sacrilège, recevoir la communion de ses
mains (1)? Est-ce enfin, dansTantiquîté, Fautorité déclarant Socrate, dont vous invoquez le nom contre moi, « coupable de corrompre les jeunes
> gens, attendu qu'il ne reconnaît pas les dieux » de la république et met à leur pla(îe des ex-
> travagances démoniaques, » et le condamnant comme tel à mourir par le poison, à la majorité de 281 voix contre 275, c'est-à-dire à trois voix de moins que le nombre nécessaire pour obtenir Tégalité des su'ffrages et être absous ?
Socrate, dites- vous, poursuivait de ses railleries, sous les portiques d'Athènes, les « vieilles » maximes que je débite en plein dico-neuvième
> siècle! j> Alors Socrate n'était pas d'accord
avec lui-même, car je suis d'accord avec lui
lorsqu'il dit à Euthyphron, qui, en 1854, se fût
appelé Blot-Lequesne :
SOCRATE. Eh bien ! examinons ce que nous disons :
(1) A l'an des derniers assauts de Silistrie (mai 1864), le général russe prescrit aux prêtres grecs qui font partie des régiments de donner la communion à tous les soldats. Cet ordre est exécuté le matin, au petit jour. Deux sous-officiers, Polonais d'origine, et notés comme excellents militaires, ayant déclaré au pope qu'étant catholiques ils ne pouvaient, sans commettre un sacrilège, recevoir la communion de ses mains, sont immédiatement traduits devant pn conseil de guerre et fwilléi.
ce qui est agréable aux dieux, soit chose, soit homme, est saint, et ce qid est désagréable aux dieux, soit chose, soit homme, est impie. Le saint n'est pas le même que l'impie, mais lui est tout à fait opposé, n'est-ce pas 1
EUTHYPHRON. Sans coutrcdit.
socRATE. Et cela paraît bien dit 1
EUTHYPHRON. Je le crois, Socrate, car cela a été dit.
SOCRATE. Mais il a été dit aussi, Euthyphron, que les dieux sont souvent divisés et qu'il règne parmi eux des haines et des inimitiés.
EUTHYPHRON. Je l'avoue.
SOCRATE. Et ce qui produit, excellent Euthjrphroii, ces haines et ces animosi tés, n'est-ce point une différence de sentiments 1 Examinons cela de cette manière. Si nous disputons, toi etmoi, sur deux nombres; pour savoir lequel est le plus grand, cette différence d'opinions nous rendrait-elle ennemis et nous porterait-elle à des actes de violence : en nous mettant à compter, ne serion&-nou3 pas bientôt d'accord î
EUTHYPHRON. Certainement.
SOCRATE. Et si nous disputions sur deux corps pour savoir lequel est le plus grand ou le plus petit, ne nous mettrions-nous pas à les mesurer, et cela ne finirait-il pas sur-le-champ notre dispute?
EUTHYPHRON. C'estvrai.
socRATE. Et en nous mettant aies peser pour savoir lequel est le plus pesant ou le plus léger, ne tomberions-nous pas d'accord?
EUTHYPHRON. Le moyen de ne pas s'accorder !
socRATE. Mais qu'est-ce qui exciterait en nous la colère et la haine si nous venions à en disputer sans avoir une règle à laquelle nous pussions avoir recours? Peut-être ne te vient-il aucune de ces choses à l'esprit; je vais t'en proposer, et vois si j'ai raison. N'est-ce pas le juste et l'injuste, le beau et le laid, le bon et le mauvais? Ne sont-ce pas les choses sur lesquelles nous entrons en différend, et faute d'une règle suffisante, nous nous jetons dans des inimitiés, toi, moi et tous les hommes en général ?
EUTHYPHRON. C'est là-dessus que roulent tous nos différends.
SOCRATE. Ainsi, selon toi, brave Euthyphron, les dieux jugent différemment du juste et de l'injuste, du beau et du laid, du bon et du mauvais, car ils ne se seraient jamais divisés entre eux, s'ils ne différaient pas de sentiment sur ces choses-là ?
EUTHYPHRON. Tu as raison.
SOCRATE. Prends garde àce qui va suivre. Si le sain
est une partie du juste, il faut, à ce qu*il semble, que nous trouvions quelle partie du juste est le saint. Si tu me demandes, par exemple, quelle partie du nombre est le pair et quel est ce nombre, je te répondrai que c'est le nombre qui se partage en deux parties égales et non en deux parties inégales. Ne le crois-tu pas comme moi î
EUTHYPHRON. Oui, je le crois.
socRATE. Tâche donc de m'apprendre, à ton tour, quelle partie du juste est le saint, afin que je signifie à Mélitus qu'il cesse d'être injuste à mon égard, et de m'accuser d'impiété.
EUTHYPHRON. Cc quc je puis te dire en général, c'est que la sainteté consiste à se rendre les dieux favorables par ses prières et ses sacrifices, et qu'elle conserve les familles et les cités ; que l'impiété consiste à faire le contraire de ce qui peut plaire aux dieux, et qu'elle peut détruire tout.
SOCRATE. Sacrifier, n'est-ce pas donner aux dieux, et prier, n'est-ce pas leur demander t EUTHYPHRON. Fort bien, Socratè.
SOCRATE. 11 sort de ce principe que la sainteté con-
âste à savcdr les demandes et les dons qu'il faut faire
aux dieux.
EUTHYPHRON. Tu as parfaitement compris ma pensée, Socrate.
socRATE. C'est que je sais amoureux de ta sagesse, mon ami, et que je m'y applique tout entier. Ne crains pas que je laisse tomber ime seule de tes paroles. Dis-moi donc quel est l'art de servir les dieux : c'est, selon toi, l'art de leur donner et l'art de leur demander.
EUTHYPHRON. Oui, sclou moi,
socBATE. Or, bien demander, n'est-ce pas leur demander ce que nous avons besoin de recevoir d'eux?
EUTHYPHRON. Et que serait-ce donc?
SOCRATE. Et bien donner, n'est-ce pas leur donner en échange les choses qu'ils ont besoin de recevoir de nous? Car, Une serait pas fort habile de donnera quelqu'un ce dont il n'aurait aucun besoin.
EUTHYPHRON. Tu.dis la vérité, Socrate.
SOCRATE. La sainteté, Euthyphron, est donc une espèce de trafic entre les dieux et les hommes?
EUTHYPHRON. Je suis prcssé en ce moment,et il est temps que je te quitte.
aocBATB. Que fais-tu, monaini, ton départ me prive
de ma plus douce espérance ; car je m'étais flatté qa'i^rèsavoîr appris de toi ce qu'est la sainteté et son CQDtzaire, je me déUvrerais de la pofarsoite de Mélitns, en loi £u$ant Toir qn'Eathyphron m'avait instruit dans les choses divines, et qiie l'ignorance ne me ferait plus agir témérairement ni innover sur ces matières, mais que dorénavant j'aurais une conduite pfais sage. »
Le dialogue qui précède, et que je vous i-emerde de m'avoîr fait relire, prouve, ô Mélitus, que la question qui se débat entre nous est d'origine ancienne et n'a pas, depuis 2200 ans, beaucoup avancé vers sa solution. La mesure précise, la balance exacte dont Socrate déplorait l'abseuce et dont je constate la nécessité, serait encore à trouver, si la raison démontrée par le raisonnement n'était pas cette balance exacte, cette mesure précise. Mais la preuve évidente, palpable, que cette mesure, que cette balance que je propose est bien la seule qui soit juste, la seule qui doive être adoptée, ressort du jugement même et de la condamnation de Socrate.
Quel était le crime de Socrate, accusé par Mélitus, Anytus et Lycon? Le crime de Socrate
était de n'avoir qu'une foi suspecte dans les dieux de TEtat, de ne croire qu'imparfaitement à la divinité officielle de Jupiter et de Junon. Qu'avaient à faire Lycon , Anytus et Mélitus ? Au lieu d'accuser Socrate devant le tribunal des héliastes, ils n'avaient qu'à le confondre, ils n'avaient qu'à le réfuter, ils n'avaient qu'à démontrer la divinité de Junon et de Jupiter. Socrate, j'en conviens, ô Mélitus, eût été certainement par vous confondu et condamné au silence par l'impuissance de répliquer, mais, du moins, il n'eût pas été condamné par les héliastes à mourir empoisonné par la ciguë. A quoi a servi sa mort ? A-t-elle sauvé Jupiter et Junon ? Elle n'apasmême servi à préserver de l'exil Anytus, l'ami qui s'était fait avec vous, 6 Mélitus, l'un des trois accusateurs de Socrate. Mais qu'importe, direz- vous, qu'elle ait été inutile , si elle a été juste. Or, de Taveu même de M. Cousin, traducteur de Platon, la mort de Socrate a été juste, car voici en quels termes il réhabilite Anytus et justifie l'aréopage :
« Comme plaidoyer, comme déiense négative, on
ne peut nier que l'apologie |de Socrate ne soit très faible. C'est qu'elle ne pouvait guère ne pas l'être, que r accusation était fondée, et qu'en effet, dans un ordre de choses dont la base est une religion d'État, on ne peut penser comme Socrate de cette religion, et publier ce qu'on en pense, sans nuire à cette religion , et par conséquent sans troubler l'État et provoquer à la longue une révolution; et la preuve en est que, deux siècles plus tard, quand cette révolution éclata , ses plus zélés partisans , dans leurs plus violentes attaques contre le paganisme, n'ont fait que répéter les arguments de Socrate iàXïsYEuthyphron. On peut l'avouer aujourd'hui, Socrate ne s'éleva tant comme philosophe que précisément à condition d'être coupable comme citoyen, à prendre ce titre et les devoirs qu'il impose, dans le sens étroit et selon l'esprit de l'antiquité.
« Socrate avait raison : sa mort était forcée, et le résultat inévitable de la lutte qu'il avait engagée contre le dogmatisme religieux et la fausse sagesse de son temps. C'est l'esprit de ce temps, et non pas Anytus ni l'aréopage qui a mis en cause et condamné Socrate. Anytus, il faut le dire, était un citoyen recommandable ; l'aréopage, un tribunal équitable et jnodéré, et s'il fallait s'étonner de quelque chose, ce
serait que Socrate ait été accusé si tard et qu'il n'ait pas été condamné aune plus forte majorité. »»
Comment concilier un pareil éloge de la modération de l'aréopage, du caractère d'Anytus, avec cette opinion du même auteur, imprimée dans le même volume de cette même traduction :
« Ce n'est pas dans des dogmes religieux qu'il faut chercher le titre primitif de la légitimité des vérités morales. Ces vérités, comme toutes les autres, se légitiment elles-mêmes et n'ont pas besoin d'avoir d'autre autorité que celle de la raison, qui les aperçoit et qui les proclame. La raison est à elle-même sa 'propre sanction, »
inconséquence !
Si la raison est à elle-même sa propre sanction, pourquoi lui en chercher une autre hors d'elle-même, que ce tribunal se nomme Aréopage, Caïphe, Peuple, Armée, Saint-Office, Justice exceptionnelle. Jury, Police correctionnelle, Cour d'assises ?
La condamnation de Socrate quatre cents ans avant la naissance de Jésus-Christ, la condamnation de Jésus-Christ quatre cents ans après la
mort de Socrate, et seize cent trente-troîs ans après cette condamnation la condamnation de Galilée, ne sont-elles pas la condamnation successive et définitive de la force matérielle s'érigeant en juge de la force intellectuelle, de la raison collective s'érigeant en juge de la raison individuelle, du glaive s'érigeant en juge du verbe, de Tautorité, enfin, telle que vous la déifiez, s'érigeant en juge de la liberté, telle que je la revendique ?
Quelle plus éclatante condamnation vous fautil donc ?
Rendre à jamais impossibles, dans Tavenir, de pareils jugements : voilà le but que je poursuis, but en travers duquel vous êtes venu vous jeter, ô Mélitus, ô Malchus, ô Sulpicius !
Vous prétendez que la négation de tout pouvoir est la vérité axiomatique que je proclame et dont je poursuis le triomphe.
Vous vous trompez !
En matière de pouvoir , nul n'est plus absolu que moi ; je suis plus absolu que vous ; je vais si loin que je n'admets pas le pouvoir exécutif
borné par le pouvoir législatif, ni le pouvoir spirituel borné par le pouvoir temporel , démarcations presque unanimement consacrées ; je laisse le pouvoir indivis, je laisse le pouvoir individuel se limiter d'eux-mêmes ; je les veux distincts , mais entiers.
Je veux le pouvoir indivis aussi entier qu'en Russie dans Texercice de ses attributions, je veux le pouvoir individuel aussi entier qu'aux Etats-Unis dans le développement de son action.
Prétendez-vous que le pouvoir indivis et que le pouvoir individuel ne sauraient coexister ainsi? Soutenez donc alors que deux lignes parallèles ne sauraient être de même longueur sans se confondre ou se rencontrer !
Cette distinction entre le pouvoir indivis et le pouvoir individuel^ tirée de la nature même des choses, fondée sur l'observation, vérifiée par le raisonnement en attendant qu'elle soit sanctionnée par l'expérience, a un avantage décisif qui la recommande : c'est d'ôter toute importance à la question de forme de gouvernement : héréditaire ou élective , monarchique ou républicaine ;
c'est de mettre un terme à la lutte et à Vexîstence des partis politiques.
Vous vous étonnez qu'admettant les lois de Tordre matériel parce qu'elles sont irrésistibles, je n'admette pas les lois morales parce qu'elles sont transgressibles. En effet, c'est parce qu'elles sont transgressibles et variables, temporaires et locales, que je ne les admets pas au rang de lois naturelles, éternelles , universelles. Une loi transgressible est une loi factice. Que deviendrions-nous tous si une seule planète pouvait sortir de son orbite? Votre objection, empruntée à l'artilleur qui pointe sa pièce, est un coup de canon tiré à poudre ; il ne porte pas. Est-ce que la résistance des milieux n'est pas une loi de même nature que l'élasticité des métaux ? La preuve que la résistance des milieux est une loi, c'est que vous prenez vous-même la peine de constater que l'artilleur en tient compte.
La loi naturelle, étemelle et universelle, constitutive, distinctive et dynamique de l'homme, c'est la raison ; la loi de la raison , c'est la logi-
que; la loi de la logique, c'est la vérité , comme le nord est la loi de la boussole.
La réciprocité, oui ou non, est-elle vraie, estelle logique , est-elle raisonnable ? Vous ne sauriez le contester sans renier le précepte évangélique : « Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu'il te fît. Fais constamment aux autres le bien que tu voudrais en recevoir, d
Que me parlez-vous deCatilina et de Régulus ! Si la loi de réciprocité avait été observée, si les hommes ne s'étaient jamais battus et avaient toujours raisonné , Catilina n'eût pas livré bataille devant Rome à Pétréius, et Eégulus ne fût pas tombé dans les mains des Carthaginois.
Que me parlez-vous d'enfant adultérin et de fîdéicommis ! Sous le régime de la puissance individuelle , il n'y a point de puissance indivise qui- classe contre nature les enfants en deux catégories : enfants hors la loi et enfants selon la loi. Avocat de l'ordre universel et de la raison de Dieu, trouvez-vous donc juste que l'enfant innocent de sa naissance en soit réputé coupable?
Que me parlez-vous de fraude quand c'est vous
qui y provoquez, quand c'est vous qui commencez par en donner l'exemple ? Pourquoi un fidéicommis lorsque Ton n'a rien à cacher , rien à éluder? Est-ce que le fidéicommis tacite n'est pas une fraude de la loi? Est-ce que le fidéicommis ne dérive pas du droit romain et ne doit pas son origine au désir d'éluder, de frauder la loi Voconia^ qui défendait d'instituer héritières les filles ou les femmes, dont cette loi voulait restreindre les richesses afin d'arrêter les progrès du luxe? Qu'il ne se fabrique point de lois factices, et toutes ces combinaisons dangereuses qui donnent à l'esprit de cupidité tout ce qu'elles ôtent à l'esprit de réciprocité rentreront dans le néant, d'où il eût été désirable qu'elles ne sortissent jamais. La réciprocité étant la clé de voûte de l'ordre rationnel, si vous êtes un homme raisonnable, non, vous n'ébranlerez pas l'édifice qui vous abrite ; non, vous ne fausserez point de vos propres mains la règle qui devra vous servir à chaque heure du jour, à chaque action de votre vie. Pourquoi donc n'aurait-on pas autant de confiance dans la raison de l'homme que dans sa
conscience? Est-il donc plus difficile d'éclaiïer Tune que d'éclairer l'autre?
Tu honoreras ton père et ta mire vous paraît un principe aussi vrai, aussi absolu dans Tordre moral que cet autre principe : Le tout est plus grand que la partie^ est vrai et absolu dans Tordre matériel.
Mais, si j'ai deux pères : un père réel qui ne 'soit pas mbn père légal, et un père légal qui ne soit pas mon père réel, lequel de ces deux pères devrai-je honorer? et quel respect de vrai- je à ma mère , si les tourments causés par la rivalité . de mes deux pères, l'un fictif, l'autre efiectif, étouffent en elle le sentiment de la maternité, et si elle finit par me haïr et m'éloigner ?
mon contradicteur, qui croyez si fermement à la conscience humaine et à l'ordre universel, expliquez-moi donc comment, sous notre régime , qui compte une milice ecclésiastique si nombreuse , une église dans chaque commune , un confessionnal et une chaîredans chaque église, des tribunaux de tous degrés, une échelle des peines encore si longue, il existe tant d'enfants, les
uns qui ont deux pères , et les autres qui n'en ont aucun?
Nous appartenons, dites- vous, à deux écoles opposées : vous, à Técole qui poursuit le progrès sous Tempire et dans la limite de la loi morale ; moi, à récole qui poursuit le progrès sans autre guide et sans autre règle que la raison de rhomme.
Il ne tient qu'à vous que je déserte mon école pour passer dans la vôtre. Elle n'a qu'à accomplir en tous points sa loi morale. Qui l'empêche de l'appliquer? Les défenseurs de l'autorité n'en sont-ils pas les détenteurs^? N'ont-ils pas dans les mains, depuis des siècles, tous les pouvoirs ; pouvoir légal, pouvoir judieSâire , pouvoir militaire? Et d'ailleurs, d'où leur viendrait la résistance? Certes, elle ne leur viendrait pas du peuple, car il n'aurait qu'à gagner à l'accomplissement de la loi évangélîque, fidèlement observée, sans aucune exception fondée sur aucun
prétexte. (Test tout ce que le peuple demande ; il n'a jamais demandé rien de plus à aucun des révolutions auxquelles il a servi d'instrument, révolutions qu'il eût été si facile de prévenir. Pourquoi ne les avoir pas prévenues? Prévenir les révolutions est plus sage et moins vulgaire que d'en médire. Je les déplore, mais je n'en médis pas. J'en reconnais la légitimité en même temps que la stérilité. Lorsque l'aveuglement, l'abus, le privilège, l'iniquité, l'arbitraire, l'oppression, la dilapidation, la prévarication, ont comblé la mesure , lorsqu'elle déborde, que peut et que doit tenter la multitude écrasée sous le fardeau pour en alléger le poids ? Sericz-vous de l'avis de Leibnitz, et proposeriez-vous de reconnaître aux papes, implorés par les peuples, le droit de déposer les rois ? Faire , ainsi que vous le faites, la leçon aux peuples sur l'ardeur immodérée de jouir, sur l'oubli et le dédain des croyances les plus saintes, est certes d'un grand cœur, mais faire la leçon aux rois, leur rappeler qu'étant les premiers de tous, ils doivent être les servit^urç de tous, ne serait pas
— Zoo
d'un cœur moins grand, je vous Tassure. Pensez- VOUS donc que les rois sont ce que l'Evangile leur prescrit d'être? Pensez-vous donc qu'ils donnent aux peuples l'exemple de toutes les vertus que vous prêchez à ceux-ci? Si les rois ne donnent pas cet exemple , à qui appartient-il^ plus qu'à eux de le donner ? Sont-ils l'équité, la charité, l'humilité, la miséricorde assises sur le trône? Combien saint Louis, parmi ses successeurs, a-t-il, — nommez-les-moi, — compté d'émules ?
Je me borne à vous poser rapidement cette courte question, car je n'ai pas plus de goût pour les déclamations contre les gouvernements que je n'ai d'estime pour les déclamations contre les peuples. La première de vos trois graves accusations formulées, que dis-je ! fulminées contre les idées que je m'efforce de rendre simples et de faire prévaloir, c'est qu'elles aboutissent à V individualisme universel^ et que « l'individua- 3> lisme universel, c'est le principe révolution" » naire dans sa génération directe, dans sa . » formule véritable ; c'est l'omnipotence de
» rhomme, conséquemment le libre et plein es- » sor de tous ses instincts, de tous ses senti- » ments, de tous ses intérêts, de toutes sespas- » sîons, Tantagonisme des personnalités, Tétat » de nature, le chaos, Tanarchie. »
U indwidualisme rationnel est, en effet, à V ordre universel^ tel que je le comprends, ce que la base d'un édifice est à son faîte. Lorsque vous reprochez au droit individuel d'être c le droit humain » , vous vous méprenez ; s'il y a un droit divin, c'est le droit individuel.
L'individu fait la société, mais il ne se fait pas ; donc, opposant le droit individuel au droit social, il serait plus 'STai de dire :
Le droit individuel est le droit divin ; Le droit social est le droit humain.
Conséquemment, le droit que vous attaquez est supéiîeur au droit que vous défendez, et il le prouve partout, ne fût-ce que relativement, où il est libre de s'exercer.
Quel peuple, quel pays, ont fait, en moins de .temps, et sans révolutions, de plus rapides progrès que les États-Unis ?
Où rindivîdualisme, cependant, est-il plus entier et plus libre ?
Eh bien ! F Américain du Massachusetts, du Connecticut ou de New-York a-t-il des instincts plus grossiers , des passions plus désordonnées, des convoitises plus ardentes que le Russe d'Arkangel, de Kalouga ou de Moscou? L'hommesouverain , rhomme-libre aux Etats-Unis , où Tautorité pèse un poids si léger, vaut-il moins moralement , intellectuellement , physiquement, travaille-t-il moins bien et vit-il moins longtemps que Thomme-sujet, Thomme-seif en Russie, où Tautorité pèse un poids si lourd?
Vous avez contre vous Texpérience, que j 'ai pour moi! Vous avez, à la fois, contre vous et la république américaine et Tempire russe.
L'homme libre, c'est Thomme raisonnable.
Pourquoi donc l'homme raisonnable ne seraitil pas libre?
Qui dit raison dit liberté.
Une des objections sur lesquelles vous vous appesantissez complaisamment est celle-ci :
« Toute la science de l'antiquité a-t-elle jamais
» pu faire passer dans les mœurs le principe sa- » cré de Tégalité et de la fraternité humaine? » Je relève Fabjection et j'y réponds : Est-ce qu'avant la célèbre nuit du 4 août 1789, la fraternité humaine, et surtout Tégalité civile, existaient en France ? Est-ce que la fraternité et Tégalité existent et sont pratiquées dans aucun des États dont le chef est catholique? Est-ce qu'avant le 24 février 1848 Tesclavage n'existait pas en France? Est-ce qu'il n'existe pas encore en Espagne ? Pi-étendriez-vous que le mot colonie suffît pour justifier ce que réprouvent, je me sers de vos propres expressions, « Tapparition > de la loi éternelle^ l'inflexible prescription du » devoir ? »
Prescription singulièrement inflexible qae celle que je vois fléchir partout! Loi étrangement étemelle que celle que je ne vois régner nulle part! Entre le serf et le seigneur russe, entre l'esclave et le planteur espagnol, que sont vos rapports nécessaires^ que sont vos lois régissant les êtres libres?
Que signifient, sous votre plume, ces mots :
Etres libres j puisque vous n'admettez pas le droit individuel et que de Tindividualisme rationnel vous faites découler T anarchie universelle?
Optez donc : ou ne proclamez pas la liberté ou admettez-la ! Vous ne pouvez point commencer par Ija nier et finir par Tadmettre ; vous ne pouvez point commencer par Tadmettre et finir par la nier !
Qu'importe que Socîn ait nié Luther, qui avait nié rÉglise ! Qu'importe que les uns proposent Tassociation intégrale, la liberté de tous les essors passionnels, la réhabilitation de la chair, tandis que d'autres placent le salut de Thumanité dans l'exercice direct de la souveraineté du peuple et la suppression des gouvernements I Qu'importe que ceux-ci préfèrent l'organisation du travail, la communauté universelle, tandis que ceux-là prônent le morcellement indéfini.
rindividualisatioii systématique ! L ^expérience n'est-elle pas là pour montrer de quel côté serait Terreur, de quel côté serait la vérité, ce qui serait chimérique et ce qui serait praticable, ce qui serait un pas en arrière vers Tétat de barbarie et ce qui serait un nouveau progrès dans les voies de la civilisation ?
Quel que soit le mode essayé, à la seule condition que la force matérielle n'ait pas d'autre rôle que celui d'agent mécanique mis en œuvre par la force intellectuelle, est-ce que le lien de la mère à Tenfant et de Tenfant à la mère, ce véritable rapport nécessaire, en sera moins étroit? Est-ce que le travail discontinuera d'être la loi absolue de toute société progressive ? Le travail pourra être de moins en moins pénible, mais ce sera pour devenir de plus en plus actif. maternité I ô travail ! il n'est pas de doctrines sociales dont vous ayez jamais à redouter le triomphe, car toutes se briseraient contre vous, si elles s'y heurtaient !
Sans la maternité, iTiumanité n'est plus que le néant.
ZMJZ
Sans le travail , la société ii*est plus que la barbarie.
La famille , dont vous faites une loi primordiale, n'est qu'une conséquence de la maternité.
La prq)riété, dont vous faites une loi primordiale, n'est qu'une conséquence du travail.
Est-ce que, de notre temps, ]a*famillé et la propriété sont ce qu'elles étaient , je ne dirai pas dans l'antiquité , mais sous le régime de la féodalité?
La constitution de la famille et de k propriété n'est donc point immuable , elle change donc!
Le nîerez-vous? On ne peut nier Tcvidence. Le fait accompli porte en lui-même sa preuve.
Où serait l'anarchie lorsque tout homme, en pleine possession de ses facultés mentales cultivées par l'instruction , développées par l'exercice, mûries par l'expérience, aurait le droit de vivre selon sa foi ou selon sa raison ?
De quel droit supérieur au sien , un autre homme Ten empêcherait-il?
De quel droit le catholique asservit-il le protestant ?
De quel droit le protestant asservit-il le catholique ?
De quel droit le fonctionnaire russe asservitil le seigneur polonais ?
De quel droit à son tour, en Pologne, le seigneur asservit-il le paysan ?
De quel droit le capital prétendrait-il asservir le travail ?
De quel droit le travail prétendrait-il asservir le capital ?
Avec quel fer brûlant vous flétrissez Taspiration de Thomme au bien-être !
Si le bien-être ne pouvait s'acquérir que par le travail , oii serait pour la société le danger que le bien-être fût, sur la terre, le but de tous les efibrts de Thomme ?
Qu'est-ce que Thomme qui, dans un état civilisé, n'a point le bien-être?
Socialement, ce n'est plus ou ce n'est pas encore un homme.
Il ne vit pas ; il croupit.
Le besoin Tabrutit.
La misère l'asservit.
La saleté, l'insalubrité, la promiscuité, logent
sous son toit.
/ S'il a une vieille mère, pauvre ou infirme , comment la soigner?
S'il a une femme malade ou en couches, comment la secourir?
S'il a des enfants en bas âge , Comment les nourrir ? comment les élever ? comment les instruire ?
S'il est le père d'une jeune fille et que cette fille soit séduisante, comment l'empêcher d'être séduite par le maître dont elle sera la servante, ou par le fabricant dont elle sera l'ouvrière ? comment la soustraire au recrutement de la prostitution?
Comment échapper à l'entraînement de cabaret, qui fait oublier, dans l'ivresse d'une heure, les privations de la semaine , les luttes intestines du buffet sans pain et du foyer sans feu ?
Comment résister à l'avilissement du salaire, qui baisse dès que les bras s'offrent à lui ?
Si le salaire est insuffisant, comment le travailleur sera-t-il consommateur?
Un homme qui ne consomme pas , c'est un autre homme qui ne travaille pas.
Pour que tous travaillent continuellement, il faut que tous consomment abondamment.
Le bien-être du travailleur est la garantie matérielle de sa valeur morale.
Si ce n'est pas encore le crédit, d'est déjà l'épargne.
C'est l'hotnme acquérant le respect de luimême et l'imposant, autour de lui, à sa femme, à ses enfants ; c'est sa mère heureuse et fière.
C'est le cabaret sans pratiques.
C'est l'hôpital sans malades.
Et vous jetez l'injure au bien-être?
Qui êtes-vous donc, monsieur, pour en médire et l'outrager?
Êtes-vous si charitable que vous donniez tout ce que vous possédez ?
Êtes-vous si humble que, la misère étant la loi du plus grand nombre, vous ne veuillez pour vous-même d'autye loi ?
Il est facile, mais vulgaire, de déclamer contre la convoitise de ceux qui manquent de tout, lorsque, soi, on ne manque de rien. Il est facile d'être satisfait pour les autres» Puisque vous vous attendrissez sur la société sapée dans ses fondements depuis plus de trois siècles^ c'est apparemment que vous regrettez la chute de cette société, et que vous en souhaitez le rétablissement, tel qu'elle existait avant Tan 1500,' avant rîmprimerie, avant Luther.
- Sans remonter plus haut que le règne de Charles VI, jetez donc avec moi un coup d'œil rapide sur la société existant, en France, à cette époque :
La minorité de Charles VI, en proie aux rivalités de trois oncles paternels, est le règne des déprédations. Juifs, fermiers , receveurs sont massacrés. Le vertueux avocat-général Desmarets est traîné à Téchafaud comme complice des séditions auxquelles, au contraire, il avait opposé Tautorité de sa vertu. Isabeau, reine de France, a pour amant son beau-frère le duc d'Orléans. Le connétable de Clisson est assassiné par Craon. Deux papes se disputent la
tiare : Benoît , pape de Kome, prétend que Dieu a ôté la raison au roi Charles VI parce qu'il a soutenu Tantipape d'Avignon ; Clément , pape d'Avignon, déclare que le roi a perdu l'esprit parce qu'il n a pas détruit l'antipape de Borne. Le duc de Bourgogne, rival du duc d'Orléans, marche sur Paris ; la reine Isabeau et le duc d'Orléans fuient à Melun ; le duc d'Orléans, assassiné, est remplacé près de la reine par le grand maître d'hôtel Boisbourdon, surpris à Vincennes avec elle, en flagrant délit d'adultère ; Boisbourdon chargé de fers, appliqué à la torture, révèle tout; il est précipité dans la Seine pendant la nuit, enveloppé d'un sac de cuir avec cette inscription : laissez passer la justice du roy. Isabeau, captive à Tours, délivrée par le duc de Bourgogne, crée un parlement, et fait graver un sceau qui la représente ayant les bras étendus^vers la France qui l'implore ; elle établit sa cour et son parlement à Troyes; le duc de Bourgogne s'introduit dans Paris et y ramène la reine Isabeau ; les armagnacs sont massacrés ; les rues, encore teintes de sang ,
sont jonchées de fleurs ; le roi Charles YI, qui a banni la reine Isabeau, la reçoit avec la plus apparente effusion. La France, déchirée par la guerre civile , est en proie aux étrangers. Les Anglais s'emparent du duché de Normandie ; ils marchent sur Paris. A leur approche, la reine et le duc de Bourgogne, traînant le roi Charles VI à leur suite, s'enfuient à Troyes. Le duc de Bourgogne , flottant entre les Anglais et le parti du dauphin , est assassiné à Montereau par les armagnacs. C'est le troisième de ses amants que la reine Isabeau voit ainsi périr. Furieuse de cette mort , elle traite dans les intérêts de Henri V, roi d'AngleteiTe. pour lui livrer la France. Un traité est signé en 1420, par lequel il est réglé qu'Henri V épousera Catherine, fille de Charles VI et d'Isabeau de Bavière, et qu'après la mort du roi il succédera à la couronne; qu'en attendant il gouvernera la France en qualité de régent. Ce renversement des lois fondamentales est consacré par le parlement. Les deux rois et la reine font leur entrée à Paris ; ils y sont reçus ftvec magnificence ; le dauphin, déclaré coupable
de Tassassinatdu duc de Bourgogne est exclu de la couronne. Sous ce règne, il y a deux rois, deux régents, deux connétables, deux chanceliers; ce n'est pas Tanarchie et Tassassinat dans la rue , mais c'est l'assassinat et Tanarchie dans le palais. Qu'en pensez-Tous? Que pensez-vous de ce régime ainsi résumé par Chateaubriand : < On » voit marcher, tantôt séparés , tantôt confon- » dus dans ce siècle, les forfaits et les amours, » les fêtes et les massacres , l'histoire et le ro-
> man , tous les désordres d'un monde réel et
> d'un monde fictif : l'imagination entrant dans
> les crimes, les crimes dans l'imagination. > Charles VT meurt le 21 octobre 1422, laissant Paris aux mains du due de Bedford et au pouvoir des Anglais ; le dauphin, son fils, exclu du trône comme auteur de l'assassinat du duc de Bourgogne, est proclamé roi à Espally ; de 1422 à 1429, son règne ne se compose que d'une succession de revers ; les Anglais l'appellent dérisoirement , le petit roi de Bourges y au moment de s'enfuir en Provence, il est miraculeusement sauvé par une fille du peuple, par Jeanne
iVÀJV. Comment s'aoqaîtte-t-il envers elle de cette dette sacrée? En k laissant cond^nner et brûler comme sanMve. sans même tenter de la renger! Agnès Sarel lui fait onblier Jeanne d'Are* Le dauphin , qui sera Lonis XI, cantonné dans le Dauphiné, y vit tantôt en révolte ouverte, et tantôt en conspiration secrète. Le duc d' Alençon, prince du sang, est condamné à mort. Chaiies YH, dans la crainte d'être empoisonné par son fils, se laisse mourir de faim ! H meurt le 22 juillet 1461, après avoir régné trente-neuf ans* Chateaubriand résume ainsi ce règne : < Du
> point où la société était parvenue sous Char- » les VÏI, il était loisible d'arriver également à » la monarchie libre ou à la monarchie absolue ; » on voit très bien le point d'intersection, mais
> la liberté s'arrêta et laissa marcher le pou- » voir. La cause en est qu'après la confusion i> des guerres civiles et étrangères, qu'après les !> désordres de la féodalité , le penchant des ï> choses était vers l'unité du principe gouveme- » mental. i> De ce règne, où la France, perdue, vendue par ses rois , est sauvée, rachetée par
une fille du peuple, accusateur des peuples, dofenseur des rois, qu'avez- vous à dire?
Louis XI succède à son père Charles VII, dont il a abrégé la vie par la crainte de Tempoisonnement. Crainte non dénuée de fondement, car Louis XI empoisonne son frère , le duc de Guienne, « lorsqu'il y pensait le moins, priant > la vierge sa bonne dame, sa petite maistresse, 1 sa grande amie, de lui obtenir son pardon (1 ) . » Après le traité de Conflans, itfait jeter dans la rivière plusieurs bourgeois de Paris, soupçonnés d'être partisans de son ennemi ; on les lie deux à deux dans un sac. Les chroniques du temps comptent quatre mille sujets exécutés sous sou
règne,* en public ou en secret. Il ordonne que le duc de Nemours soit interrogé dans sa cage de fer, qull y subisse la question, qu'il y reçoive son arrêt ; on le confesse ensuite dans une salle tendue de noir ; on place sous l'échafaud, dans les halles de Paris, les jeunes enfants du duc, afin qu'ils reçoivent sur eux le sang de leur père ; ils en sortent tout couverts, et en cet état on les
(1] Brantôme.
conduit à la Bastille, dans des cachots faits en forme de hottes, où la gêne que leur corps éprouve est un continuel supplice ; on leur arrache les dents à plusieurs intervalles. « L'idée
> des chaînes et des tortures, dit Chateau- » briand, était si fortement empreinte dans » Tesprit de Louis XI que, fatigué des disputes j> des nominaux et des réalistes^ il fait enchaî- » ner, dans les bibliothèques , les gros ouvrait ges des premiers, afin qu'on ne les pût lire- » Les seigneurs appauvris brocantent leurs plus » célèbres manoirs; Louis XI, comme un re- » grattier de vieilles gloires, maquignonne à » bas prix la marchandise qu'il ne revend » plus. » Voltaire complète ces lignes de Chateaubriand, par les lignes qui suivent : « Sous
> Louis XI, pas un grand homme. Il avilit la
> nation, 11 n'y eut nulle vertu ; l'obéissance » tient lieu de tout ; et le peuple fut tranquille » comme les forçats le sont dans une galère. * Partisan de l'autorité, est-ce de cette autorité que vous regrettez le règne ?
Louis XI meurt le 50 août 1483, laissant la
couronne à son fils mineur Charles VIII, qu'il avait feit éleveir loin de la cour sans lui donner aucune instruction : quoique le fils n'eût encore que treize ans , le père avait déjà peur du fils ! Charles VIII monta sur le trône ne sachant ni lire ni écrire. Lorsqu'il meurt le 7 avril 1498, emportant avec lui dans son tombeau le seizième siècle, l'imprimerie, cette diabolique et révolutionnaire invention, n'avait encore servi, de 1457 à 1498 , qu'à imprimer des psaumes latins, des épitres de Cicéron et de Pline et la traduction de V Amour divin de saint Bonaventure ; Luther, cet infernal destructeur de toute autorité , né en 1484, n'était pas encore entré chez les Augustins d'Erfurt,et, zélé défenseur de l'autorité du pape, ne se doutait pas qu'il dût se séparer de l'Eglise en 1516. Par cette rapide esquisse que vous m'avez contraint de faire, qu'on juge si la société vaut inoins au dix-neuvième siècle qu'au seizième , et si l'anarchie était moins grande avant qu'après l'apparition de Luther ! Non, non, la société de notre temps ne vaut pas moins qu'en ces temps où la cour, divisée, se
composait de deux partis dont l'an était toujours en latte contre l'autre, où le dauphin donnait l'exemple de la rébellion, où l'adultère était assis sur le trône et l'assassinat sur ses marches, où les parlements reculaient les bornes de la servilité, où la guerre civile entre seigneurs rivaux était l'état normal. Tout votre édifice construit sur une erreur s'écroule dès qu'on le fouille. Quoi que fassent et quoi que disent vos pareils , ô mon contradicteur , pour glorifier le passé, le présent n'a rien à perdre à lui être comparé, et la raison relative que vous attaquez si violemment n'a qu'à gagner à être placée en regard de l'autorité absolue que vous défendez si imprudemment.
Mais j'ai tort de vous le reprocher au lieu de vous en remercier, car on ne saurait mieux que vous condamner la cause qu'on défend et servir la cause qu'on attaque.
Maintenant qu'il est démontré que Tanarchie sociale, plutôt en déclin qu'en progrès, depuis trois siècles, n'a point attendu pour naître que rindivîdualisme rationnel osAt s'affirmer,
je vais examiner s'il est vrai, ainsi que vous le prétendez, qu'il conduise au despotisme universel .
Pour que Tindividualisme rationnel conduisît au despotisme universel , il faudrait que celui-ci ne régnât pas, et que celui-là régnât. Or, c'est positivement le contraire qui a lieu. Où Tomnipotence gouvernementale ne règne-t-elle pas ? où l'omnipotence individuelle règne-t-elle ? On ne crée pas ce qui existe. Le danger dont vous vous effrayez est donc un danger que vous imaginez.
Je vous accorde que la force était la loi de Fancien monde ; mais est-il vrai que le droit , c'està-dire l'annihilation de la force par la raison, soit la loi du monde moderne? Est-il vrai que la force soit bannie de l'ordre civil, bannie de l'ordre religieux, bannie de l'ordre politique ? Est-il vrai que la force soit vaincue dans la main des rois , et qu'elle ne soit plus menaçante que dans la main des peuples? C'est ce que je nie formelle-
ment. Ësirce que ce n'est pas encore et toujours le r^ne de la force lorsque la loi , au lieu d'émaner d'elle seule et de sa seule nécessité, émane de la volonté d'un monarque ou du vote d'une assemblée ? Est-ce que, si cette assemblée, si ce monarque, ont tort, ma raison, quoîqu'ayant de son côté la certitude, l'évidence, ne sera point tenue de se soumettre à la leur? Or, si cette raison-là n'est pas ceUe qu'on nomme la raison du plus fort , comment d(mc l'appelez* vous? Est-ce que j'ai la liberté de profiasser le culte de ma croyance et de ne point payer le culte de la croyance qui n'est pas la mienne ? Estrce que j'ai la liberté de régler à mon gré le partage de ma fortune acquise par mon travail entre les enfants qui portent mon nom, sebn qu'ils se distinguent par leur aptitude ou selon que je pense que je suis le père des uns et que je ne . suis pas le père des autres ? Est-ce que la loi qui, en matière de partage par le fait de succession, prescrit l'égalité, est plus fondée en raison que la loi qui avait établi l'inégalité? Toute loi qui est la raison présumée et imposée, au lieu
d'être la raison éprouvée et appliquée , a besoin de la sanction de la force ; cela seul suf- •fit pour qu'elle soit la force et ne soit pas la raison.
Ce langage que je vous tiens, c'est celui que je tiendrais à Barucb Spinosa, à Jean- Jacques Eousseau et à Pierre Jurieu, dont vous invoquez les noms et citez les paroles. Peu m'importe qui commet une usurpation! L'usurpation du pouvoir démocratique sur le pouvoir individuel n'est pas plus légitime à mes yeux que la même usurpation commise par le pouvoir aristocratique ou par le pouvoir autocratique. C'est là précisément ce qui me tient à égale distance du parti révélulionnaire et du parti conservateur ^ que vous dites exister sous des noms différents dans toutes les sociétés. En réalité, je n'appartiens pas plus au parti révolutionnaire qu'au parti conservateur , et je n'appartiens pas moins au parti conservateur qu'au parti révolutionnaire. Député , tous mes votes; publiciste , tous mes écrits ; citoyen, tous mes actes, avant comme après la révolution de 1848, sont là pour l'attester. Si j'ap-
partenaîs àun parti, ce serait à ce troisième parti, à ce parti neutre qu'on pourrait nommer ou parti réformateur^ car, au nom du progrès, il cherche sans interruption à prévenir les révolutions par les réformes, ou parti médiateur^ car, au nom de la raison , il s'applique sans relâche à faire tomber de la main des peuples et de la main des gouvernements les armes que trop souvent ils ont tournées Içs uns contre les autres. Direz- vous que le parti réformateur et le parti révolutionnaire ne sont qu'un seul et même parti sou^ deux noms différents? Prenez garde! car ce serait avouer, ce serait déclarer que le parti conservateur est l'ennemi systématique de toute réforme, de tout progrès ; que c'est la pétrification du passé et la déification de l'immobilité.
C'est précisément parce que je ne saurais admettre, ni avec Spinosa, le droit qu'il attribue à une assemblée à^imposer ses ordres même les plus absurdes ; ni avec Rousseau , le droit qu'il attribue au peuple de faire tout ce qu'il veut; ni avec Jurieu, le droit qu'il attribue au peuple d'être dispensé (ïavoir raison pour valider ses
actes y c'est précisément parce que je repousse toute tyrannie, soit populaire, soit héréditaire, exercée soit au nom de la liberté, soit au nom de Tautorité, que j ^insiste sur la séparation rationnelle et nécessaire de V individuel et de V indivis y ces deux lignes parallèles qu'il suffit de tracer pour résoudre tous les problèmes, faciliter tous les progrès et détruire dans leur cause toutes les révolutions.
La séparation entre V individuel etV indivis e$t la conséquence de ce principe proclamé par Fauteur de la Législation primitive^ par M. de Bonald : L'homme pense sa parole avant de parler sa pensée. Si la pensée de Thomme est inviolable, sa parole doit Têtre, et si celle-ci n'est pas inviolable, pourquoi celle-là le serait-elle ? 11 faut, sous peine d'inconséquence, opter entre l'inviolabilité de la parole ou l'inquisition de la pensée.
Lorsqu'on range, monsieur, la paix universelle et perpétuelle au nombre des illusions d'enfant, il ne faudrait pas, soit dit en passant, tomr ber dans des contradictions d'avocat telle que ceUe qui consiste à condamner la force et à
absoudre la guerre. Est-ce que la guerre n est pas la lutte de la force contre la force? Est-ce que la guerre peut être juste d'un coté sans être injuste de l'autre? Est-ce que la guerre peut être juste des deux côtés? Est-ce que le sang qu'un souverain belliqueux fait couler sur les champs de bataille pour étendre son empire, repaître son ambition, satisfaire son orgueil, vider une querelle ou venger une offense, est moins précieux et moins pur que le sang qu'un peuple exaspéré verse dans les rues pour se relever du mépris qu'on fait de lui , alléger ses charges, ou conquérir les garanties qui lui manquent? Est-ce que les guerres de souverain à souverain engendrent moins d'excès, entassent moins de ruines que les guerres de peuple à gouvernement ? Estce que guerres intestines et guerres internationales ne méritent pas, les unes et les autres, l'égale réprobation de quiconque pense que les hommes doivent raisonner toujours et ne se battre jamais? Pourquoi la raison aurait-elle moins dd droits de souverain à souverain que de peuple à gouvernement? Pourquoi les rois seraienMls
dispensés de la raison dont seraient tenus les peuples? J'ai sous les yeux un relevé détaillé duquel il ressort que dans une période historique de deux mille six cent quinze années on ne compte que deux cent vingt-deux années de paix, soit une année de paix sur dix années de guerre, et qu'on ne saurait évaluer à moins de cent cinquante millions le nombre des hommes moissonnés par la guerre d'État à Etat : si ce n'est pas pour être les pacificateurs des peuples, à quoi servent rois? Je pense comme Francklin, qui disait :
« Un voleur de grand chemin qui commet des » vols en troupe est aussi voleui' que quand il » vole seul, et une nation qui fait une guerre ï> injuste n'est qu'une grande bande. Quand » vous aurez employé votre peuple à piller les » Hollandais , est-il étrange que , mettant un » terme à ce brigandage , ils continuent chez » eux le même métier et se volent les uns les D autres? d
Mais où donc est la preuve que vous aviez promis de faire, que l'individualisme rationnel conduit del'anarchie sociale au despotisme universel?
Cette preuve, annoncée avec tant d'éclat, je la cherche en vain.
Vous qui êtes intervenu dans un débat entre deux écrivains qui se proposent la liberté pour but, mais par deux chemins différents, où donc avez- vous jamais lu, dans tout ce que j'ai écrit — citez-la — une seule phrase de moi qui fût la glorification de Tomnipotence populaire, la justification des moyens par la fin , la revendication de la responsabilité indéfinie delà société, et enfin , la préférence donnée à Tesprit de révolution sur Tesprit de progi'ès? Quels arguments nouveaux votre longue discussion a-telle ajoutés aux arguments de M. de Lourdoueix ? Quelle clarté êtes- vous venu jeter sur Tobscurité de cette loi que vous appelez la loi morale^ et dont le texte et les prescriptions se dérobent à toutes les recherches? Ce texte, quel est-il? Ces prescriptions, quelles sont-elles? Est-ce le Décalogue, s'exprimant ainsi :
5. « Vous ne ferez point d'image taillée, ni aucune figure de ce qui est en haut dans le ciel et en bas sur la terre, ni de tout ce qui est dansles eaux, sous la terre. »•
6 . '» Vous ne les adorerez point et vous ne leur rendrez point le souverain culte, car je suis le Seigneur votre Dieu, le Dieu fort et jaloux, qui venge l'iniquité des pères sur les étants, Jusqu'à la troisième et quatrième génération, dans tous ceux qui me haissent. »
Est-ce le précepte suivant de Tévangile selon saint Matthieu :
" Faites constamment aux autres le bien que vous voudriez en recevoir, car ceci est la loi et les prophètes. "
Si toute la loi morale est dans ce précepte de l'Évangile, pourquoi ne pas s'en tenir à cette loi? Pourquoi d'autres lois qui la contredisent, la faussent, la dénaturent? Où règne la vérité, quelle raison d'exister a l'autorité ? Est-ce que c'est par ordre de l'autorité, ou en vertu d'une loi votée par une assemblée, que les trois angles d'un triangle sont égaux à deux droits ? Soyez donc conséquent! Vous ne l'êtes pas. Il faut opter, 6 mon contradicteur, entre l'autorité sociale, dont vous vous êtes constitué l'avocat, et la loi morale, dont vous vous érigez le treizième apôtre t
Celle-ci exclut celle-là.
> Si les hommes sont frères, tous sont égaux ; s'ils sont inégaux, tous ne sont pas frères.
Totre autorité sociale est la jiégation de votre loi morale; votre loi morale est la négation de votre autorité sociale.
Mettez-vous donc d'accord avec vous-même !
EMILE DE GIRARDIN
A M. DE GIRARDIN
Si vous aviez cru devoir citer mes paroles avant de me combattre, nos lecteurs communs eussent été nos juges naturels, et j'aurais , pour mon compte, ac*cepté sans mot dire leur décision souveraine. C'est parce qu'il n'en a pas été ainsi, c'est parce que vous vous êtes départi avec moi de toutes vos habitudes passées, que je me vois dans la nécessité de protester contre les doctrines non moins odieuses qu'insensées que vous m'avez si gratuitement prêtées. Ce n'est plus pour moi une question de raisonnement, c'est une question d'honneur.
Il n'y a pas^ dans toutes mes lettres, un seul mot qui ressemble à une négation des droits de V individu.
Il n'y a pas, dans toutes mes lettres^ un seul mot qui ressemble aune injure au bien-être.
Il n y a pas, dans toutes mes lettres, un seul mot qui ressemble à ime glorification de Vanciemie société.
n n'y a pas, dans toutes mes lettres, un seul mot qui ressemble à un éloge de la force, et partant de la guerre.
Vous avez publiquement nié le droit, la règle supérieure des actions humaines, Yautonté morale dans son essence, d'où relève l'humanité tout entière, peupies et rois.
J'ai cru, et je crois encore, qu'il m'appartient, à moi comme à tout autre, de combattre une erreur publiquÇi que je regarde comme la plus funeste des erreurs modernes, et. qui constitue, à mon sens, le fond même de toutes les doctrines révolutionnaires.
J'ai démontré, contre vous, que la négation du Droit n'était qu'un écho perdu de la vieille sophistique grecque, battue en brèche, il y a plus de deux mille ans, par Y ironie socraMque.
J'ai démontré, contre vous, que la négation du Droit, en affranchissant la conscience de toute règle obligatoire, menait logiquement à l'individualisme absolu.
J'ai démontré, contre vous, que l'individualisme absolu, en donnant essor à toutes les énergies désor-
données du cœur humain, menait logiquement à Tanarchie générale.
J'ai démontré, contre vous, que l'anarchie générale, en détruisant toute condition d'existence sociale, menait logiquement au despotisme universel.
J'ai démontré, contre vous, que la raison, sans le droit, n'ayant qu'une autorité de conseil, et ses prescriptions n obligeant point par elles-mêmes, il fallait de toute nécessité en yenir à cette conséquence rigoureuse : ou le droit obligatoire .^ovlV tous, ou la liberté de tous les crimes et de toutes les iniquités pour tous.
Maintenant , monsieur , écrivez que je n'ai rien prouvé, que je suis en contradiction avec moi-même, à la bonne heure ; vos lecteurs vous croiront sur parole, s'ils le veulent. Mais dire à plus de cinquante mille lecteurs qui ne me connaissent pas que je nie la liberté, que je proscris le bien-être, que je glorifie l'ancienne société, avec ses vices et ses crimes, sans doute; que je fais l'éloge de la force, etc., c'est positivement affirmer le contraire de ce que jai pensé, écrit, publié ; c'est jeter sur mon caractère un discrédit qu'il ne m'est pas possible d'accepter."
BLOT-LEQtîESNE.
A M. BLOT-LEQUESNE
Ne voulant point rouvrir une discussion fermée, je ne ferai à votre réclamation que la courte réponse qui sera strictement nécessaire pour prouver que les doctrines que vous quaUfiez de c doctrines non moins odieuses qu'insensées » vous appartiennent légitimement et ne vous ont pas été gratuitement prêtées ; qu'ainsi la question d^ honneur que vous invoquez se résout contre vous.
Vous prétendez que vous n'avez pas nié les droits de Vindividu. N'est-ce donc pas nier les droits de l'individu que de lui contester le droit de rechercher la vérité, d'interroger sa raisœi, de la prendre pour guide et pour juge, enfin de vivre à sa fantaisie ?
Belisez donc ce que vous avez imprimé en ces termes, que je transcris :
« Descartes dit à l'homme faillible, présomptueux, léger : « Dans la recherche de la vérité, tu ne dois » interroge!' que ta seule raison, quelles que soient »» les traditions, les croyances du genre humain ; tu " ne dois admettre pour vrai que ce qui semble vrai n à ta seule raison; tu nos de guide, tu nas de •t maître, tu nas déjuge que ta sevle raison. » C'était encore, vous le reconnaîtrez, ouvrir le monde philosophique à l'iNDIVIDUALISME LE PLUS EFFRENE. »
« Dissolution, anarchie, tel est le dernier mot de rindivîdùalisme dans Tordre social.
t» Nous savons aujourd'hui tout ce que renferme de puissance dissolvante ce terme mal dissimulé de toutes les révolutions, le droit pour chacun de vivre à sa fantaisie, »
Vous prétendez qu'il n'y a pas dans toutes vos lettres un seui mot qui ressemble à une injure au bien-être. N'est-ce donc pas injurier le bienêtre, auquel a droit tout travailleur, que de qualifier l'aspiration au bien-être de tentation de f esprit du mal, àe convoitise insatiable, à! orgueil brutal^ de haine jalouse et féroce^ de fièvre des
convoitises f de bien-être impossible, et que de lui attribuer tous les crimes?
Je transcris encore,
« Quand le peuple eut appris que Tunique fin de rhommesurla terre était le bien-être, alors il demanda pourquoi à quelques-uns toutes les félicités de la vie, à lui.les misères et les larmes. Alors il ouvrit son coeur à tontes les tentations de l'esprit du mal y à la convoitise insatiable, à V orgueil brutal, à la hairhe jalouse et féroce. Alors la société chancela sur sa base; tous les crimes et tous les malheurs révolutionnaires étaient conçus.
». Non, non, le. mal qui travaille la société n'est pas dans la misère, dans l'ignorance, dans la compression, D est dans l'anarchie des intelligences. . . . , il est dans l'orgueil sacrilège de la raison. . . . ,. il est dans la fièvre des convoitises
»» On poursuit sans relâche un bienrétre impossible. »
Vous prétendez qu'il n'y a pas dans toutes vos lettres un seul mot qui ressemble à une jftorification de V ancienne société. N'est-ce donc pas glorifier Tancienne société que de montrer les siècles antérieurs au seizième siècle, à la naissance de Luther^ à l'apparition de Descartes,
comme ayant été exclusivement le règne des térites sociales, le règne des lois primordiales et nécessaires de la société ? Est-ce qu'on restaure ce qui ne mérite pas d'être conservé ?
Je transcris toujours :
. •" Quelle est maintenant TonyiVie du principe révolu-
fionnaire? Quelle est sa première incamationt Voyons :
. « Au SEIZIEME SIECLE, uu novatcuT fameux (Luther)
jeta dans le monde un principe fécond en boideverse-
ments de toutes sortes.
♦» Au dix-septième siècle, un penseur cdèbre (Descartes) tira les c(mséquenees philosophiques contenues dans le principe de Luther.
*» J'ai recherché Yoriffine du principe révolutionnaire ou de l'individualisme absolu, je l'ai trouvé dans les audacieuses négations de Luther, de Descartes et de Rousseau élevées à l'état de système-
" Ainsi, la ruine des vérités sociales avait suivi de près la mine des vérités morales. »
" Que pouvaient devenir le pouvoir, la famille, la propriété, c^est-à-dire les lois primordiales et nécessaires de la société, au milieu de tant de doctrines diverses, contradictoires, incessamment agitées, discutées, contestées I
»' On s'étonne maintenant que la société, sapée dans ses fondements depuis plus de trois siècles, s'écroule d'un côté pendant qu'on la restaure de l'autre. «
Vous prétendez qu'il n'y a pas dans toutes vos lettres un seul mot qui ressemble à un éloge de la force et partant de la guerre. N'est-ce donc pas louer la force et la guerre que de railler ceux qui flétrissent la guerre et la force, au lieu de se joindre à eux ?
Je transcris encore et toujours :
« J'admire, monsieur, combien, avec votre brillante intelligence, vous avez encore à'illitsions d'enfant. Vous croyez à la paix perpétuelle de l'abbé de Saint-Pierre ; vous espérez que, tôt ou tard, tout finira dans le monde par un baiser Lamoureite universel. Ce sont la des bucoliques sociales dignes d*un
AUTRE FlORIAN, w
Prétendrez-vous encore, après ces citations que je vous ai fait dire le contraire de ce que vous avez écrit et publié ?
EMILE DE GIRARDIN