‹ Le droitChapitre 9 sur 14 · S . II · texte numérisé non relu

S . II

AFannonce de la prochaine reproduction des articles que vous ayea consacrés à l'examen de la question du droit, j'ai dû me rappeler que j'avais été mêlé à cette polémique; et en songeant qu'une nouvelle publication allait donner une vie nouvelle à vos critiques restées sans réponse, quoiqu'elles n'eussenten aucune manière ébranlé mes convictions, j'ai pensé que l'intérêt de la vérité me commandait de revenir sur certaines propositions mal comprises, sans doute parce qu'elles étaient mal formulées, comme aussi de repousser les attaques que les autres ne méritaieîit pas. Je n'ai pas la prétdntioH de vous ramener en arrière sur le chemin que vous avez jonché de vos négations : la discussion éelftire ceux^qui doivent la juger, jamais ceux qui s'y mêlent. Quand je me présentais presque en auxiliaire, j'ai été accueilli presque en ennemi. Je venais déjà trop tard signaler les changements qu'il convenait, selon moi, d'apporter à votre œuvre; vo-

tre siège était fait. Mais la vérité a des exigences plus impérieuses; et comme, en définitive, ni vous ni moi n'écrivons pour nous-mêmes, c'est à vos lecteurs qu'il appartiendra de prononcer sur le différend, en faisant leur profit des enseignements qui pourront résulter de ces débats.

La communication que vous m'avez fait l'honneur d'accueillir dans votre journal n'avait, en dernière analyse, qu'un objet, donner une définition du droit. A rencontre de l'école théocratique, qui ne reconnaît pas le droit, quoi qu'on en dise (car c'est le méconnaître que de n'en faire, comme les plus osés, qu'une abstraction) je disais que le droit se distinguait de la morale, bien qu'il eût là son principe, et qu'il avait nécessairement une sanction, la force toujours, la peine quelquefois. L'idée du droit, dans la doctrine que j'exposais, n'était pas une idée primordiale. Mais comme il me paraissait hors de toute contestation possible que l'homme pût demander à son semblable plus que la liberté d'accomplir sa loi, son devoir, ni qu'il lui fiit loisible de renoncer à la pratique de la loi morale, je plaçais le principe du droit dans le devoir, et je le définissais la faculté d'agir selon les prescriptions que le devoir impose. Quoi de plus conforme à la raison? Ne puis-je pas licitement repousser l'agres-

sion de rhomme qui menace mon existence, défendre le champ qui me nourrit, me redresser contre l'outrage«qui tend à me déshonorer, et enseigner ce que je sais être la vérité? La raison, le sens commun a dit, de tout temps, que je le puis et que je le dois; et, en sens inverse, il condamne l'acte par lequel, en dehors de ces cas, je porterais la main sur mon semblable. Or, si je puis et si je dois rester libre pour faire le bien et défendre ma liberté dans cette limite, naturellement j ai des droits dont le principe est dans la loi morale que je suis tenu d'accomplir.

Les idées du droit et du devoir sont si bien corrélatives dans le sens que je dis et non dans celui oii elles sont communément entendues, que l'on ne peut errer sur l'ime sans errer sur l'autre, et que, qui en. nie une, doit les nier toutes les deux. Voyez l'école théocratique ; elle nie le droit, mais elle nie aussi le devoir. La même autorité, placée au-dessus de l'homme, impose les devoirs et dispense les droits, et les proportions sont conservées. Vous vous montrez tout aussi conséquent, monsieur; et cette question que vous faites dans l'article que j'ai en vue : Qu'estce que la conscience? est empreinte d'autant de logique que de naïveté.

Voilà donc où vous en êtes venu, à nier le devoir,

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la couscience et la raison ! Si tous étiez dans la vc-

rite, j'avoue que je ne me sentirais pas la force de rédamar pour le droit ; mais la Térité tous échappe en dépit de yons^nêroe. Vons demandez ce qu est la €on<^ science, et si Ton doit appder de ce nom ce qui antorise remploi de la rose et de la violence, abioat les excès da fanatisme et justifie la lâcheté qui applaudit à tous les succès et maudit après toutes les dé&ites, je n'ai point à répondre, car, pour ignorer ce qu est la conscience, vous dites trop bien ce qu elle n'est pas. D'ailleurs, la diversité des sentiments dans 1 appréciation des actes moraux ne saurait rien prouver contre l'autorité delà conscience et delà raison. Ma conscience ne peut m'être suspecte parce qu*il est des malheureux qui n'en ont pas : autant vaudrait nier la lumière par la raison que les aveugles n'y ont jamais ouvert les yeux. La vérité, gi-âce à Dieu, n est pas à la merci d'un imposteur ou d'im fou. Qu'il se trompe ou mente à sa conscience, cela n'anérfntit pas la mienne. Montaigne et Charron tiraient avantage au profit de leur scepticisme de la diversité des opinions et des croyances; mais, plus conséqtïents, ils nesub* stituaient pas le raisonnement à la conscience et à la raison.

N'opposez donc pas à la conscience do^rindividurla;

oonacSenoe d'autrui- Êtes-vous assuré seulement que telle opiniàri' qui coiutredit la vôtre est bien réelle et non feijCKtel Depuis quand une vérité ne peut-elle être reeonriuîe comme <vénté qfti'à la condition d*ûfVoir pour elle Tas^entiment de tous les hommes de tous les temps î II est des philosophes qui, comme Vico, et Lamennais de nos jours , ont placé le critérium du vrai dahs le sentiment commun; mais je n'en connais pas qui ne reconnaissent d'autre marque delà vérité que l'imanimité des sentiments. C'est cependant oe qu'il faudrait commencer par établir si la diversité des sentiments pouvait être un argument contre la conscience, et vous ne le ferez pets, ■monsieur; car si l'unanimité était nécessaire à la vérité, il est trop évident que le raisonnement que vous préconisez si haut, serait une- arme inutile, supposant précisément la diversité des opinioifô.

Hy a, dams la doctrine dont vous ressuscitez le principe après Montaigne et Charron, un autre sophisme que je ne puis pas ne pas signaler. On se prévaut des contradictions qui éclatent d'homme à homme, plus qde cdar quelquefois, de peujde à peuple; on prend V espèce, et, tirant un argument de la lutte des idées entre les individus qui la composent, on conclut à l'impdssibilité d-ailriyer à la connaissance de la vérité,

Mais que peuvent prouver ces contradictions vis-à-vis de V individu qui affirme, s'interroge, s'exaipinel L'espèce humaine, en tant qu'espèce, est condamnée à d'insolubles contiudictions ; soit, la vérité n'existera pas pour elle, mais cela ne fait pas que l'individu, comme individu, soit dans l'impossibilité de jamais la connaître. Pour attaquer le droit, le devoir, la conscience, la raison, la vérité, enfin, sous toutes ses formes et sous tous ses noms, il fallait signaler ces contradictions, non pas entre la raison de tel ou tel homme, mais dans la raison de l'individu lui-même; il fallait dire et prouver, comme JCant a cru le faire, que la raison de l'homme prise en elle-même se contredit inévitablement, et que tous les raisonnements renferment une inextricable antinomie. Je vous signale votre auteur, le philosophe qui a défendu le scepticisme avec une force inconnue jusqu'à lui; mais vous comprendrez que je ne m'y arrête pas, n'ayant ni le goût ni la volonté de faire un traité à l'occasion de l'examen de la question du droit.

D'ailleurs, votre pensée ne va pas aussi loin peutêtre; bien plus, en substituant le raisonnement à toutes les définitions qu'on a tenté de donner du droit, vous exagérez la raison bien plutôt que vous ne la condamnez. Vous dites : « Raisonner, est le droit »;

Mais en quel sens faut-il prendre une telle proposition î Voulez-vous dire que raisonner est un droit? Je répondrai que c'est un droit incontestable, comme celui d'ajler, de venir, d'enseigner, de s'approprier les objets vacants, etc. , et sur ce point il n'y aura jamais de difficulté. Voulez-vous dire que raisonner est tout le droit, de telle sorte que l'individu attaqué d'une manière quelc(Hique ait épuisé tout son droit quand il a achevé son raisonnement? Je ne puis partager votre sentiment; et je m'imagine que vous-même n'y tiendriez plus beaucoup s'il vous arrivait de faire de nuit, ou à l'écart, quelqu'une de ces rencontres dans lesq^elle» la force physique ou l'adresse produit des effets plus décisifs que le raisonnement le plus concluant.

Ici encore vous vous recrierez, etje vous entends compléter votre système par le principe de la réciprocité. La réciprocité, pour moi, ne peut être que le talion, oculumproocido, dentem pro dente, comme dans la loi de Moïse, ou bien comme dans l'ancienne loi des Douze-Tables, si membrum rupit meum è pacto, talio esta. C'est le code pénal réduit à sa plus grande simplicité; mais aussi c'est l'enfance de lalégisktion. Etje vous assure que, quand six cents ans après la loi des Douze-Tables, la jurisprudence ro-

maine brilla de cet injçpznparable éclat qjue .nous admirons encore, la loi du talion était par&it^mept oulfliée.

Si je voulais signaler toutes les oontrad^çtionsdans. lesquelles vous êtes inévitablement entraîné, je grossirais indéJSniment cette lettre ; je n'^n prends plus qu'une qui me fournira Toccasion de reveoir brièr vement sur un point que vous contestez dans ma /discussion. J'ai dit que *« le droit a la force pour sanction, et la peine dans certains cas. »» Vous répondez, que le droit qui a besoin de la force porte un nom qui n*est pas le sien. Comment lappellerez-vous, alors? car, pour moi, il m'est impossible de comprendre comment, mon droit sans sanction serait un droit, .et comment la sanction envers celui qui le méconnaît pourrait être autre que la contrainte exercée par moi ou en mon nom. Est-ce que le propriétî|.ire qui a été injustement dépouillé et que la justice réintègre dans sa propriété, n'use pas de son droit quand il fait exé-. cuter son arrêt? Loin de cesser d'user de son droit, c'est à ce moment jnême qu'il l'exerce. Votre erreur, ici comme ailleurs, tient à ce que vous ne vous placez qu'à un point de vue particulier. La contrainte brur taie, la force inintelligçpte vous .répugne, je le comprends, et oela vous honore.; mais, si la force sans le

droit n*ést qti'tm fait, ne proufant rien, si ce n'est qu'elle esf la forcé; ce qu'on ne conteste pas, veuillez aussi remarquer que le droit sans la force, c'est-à-dire sans la' fâ,c^té dé contraindre (caria force effective peut maniquef sans que te droit cesse d'être), n'est plu« rien qu\uiê abstraction, un sentiment, le sentiment q'ue j'ai de l'injustice dont je suis victime.

Ainsi lel force né fait pas le droit, mais le droit qui ne pourrait s'eXercer qu'avec la volonté de celui qui y résisté, ne saurait se comprendre, ne serait plus le droit.

C'est parce que la faculté de recourir à la force se rattache aihài au droit que j'ai déduit de l'idée du droit que je présentais, la résistance juridique contre tout pouvoir public qui va contre sa mission et devient oppresseur. Admettez hypothétiquementmadéfinition,et la résistance dont je parle est plus qu'une conséquence, c'est un corollaire. Tous ceux qui ont étudié ces matières songeront aux grandes controversés du seizième siècle, dont les derniers échos retentissent dans les écrits de Bossuet et de Jurieu. De quoi s'agissait-il alorâ ? ' De déterminer les liiïiites dans lesquelles peut s'exercer l'autorité souveraine, et de préciser les cas dans lesquels on pieut lui désister ; c'était le procès de Vâbsolutismô et' du droit. Or, je dis que tout acte de

l'autorité contraire à mon droit, c'est-à-dire à l'obligttuon ou je suis d'obéir aux inspirations vraies de ma conscience, rend ma résistance légitime, et c'est ce que j'appelle résister juridiquement.

C'est ce droit, aussi sacré que tous les autres, que vous compromettez, monsieur, en n'admettant que le raisonnement, c'est-à-dire la raison sans frein. Voyez avec quel avantage vos contradicteurs relèvent le principe d'autorité, Ils ne le renferment pas seulement dans la sphère religieuse, son domaine légitime, à la condition qu'il n'en sorte pas ; ils le placent partout, et même dans nos pauvres sociétés politiques oii la force a besoin d'un si grand contre-poids pour ne pas devenir oppressive. Mais qu'est-ce, en définitive, que l'autorité ainsi entendue? Quoi donc peut légitimer son action ? Où un pouvoir purement temporel peut^il puiser son droit contre le droit? Il serait temps d'en finir avec tous ces sophismes qui seront trop effacés peut-être par d'autres sophismes de demain. Puisque j'en suis à donner des définitions, je veux donner celle du principe d'autorité ; la voici : c'est la prétention de faire du mal impunément.

Je voudrais n'avoir pas à répondre sur une explication grammaticale que vous demandez. Je distingue la résistance juridique de la résistance légale, comme

je distingue le droit de la loi. Quand le pouvoir a pour soi la loi, mais non le droit, et qu'il le viole à mon égard, je résiste juridiquement, avec le droit, et quand il méconnaît à la fois et le droit et la loi, ma résistance est à la fois juridique et légale.

Que devient maintenant votre proposition : « Raisonner est tout le droit?»» Quoi ! raisonner est le droit, et vous avez banni la conscience et la raison ! Pour être conséquent, il vous faut rejeter toutes ces fausses mesures des actions humaines, comme vous les appelez. Mais croyez-vous qu'on puisse faire un raisonnement sans employer des raisons? Vous contredisez formellement le premier aphorisme du plus humble de nos arts domestiques, que la gravité de la discussion ne me permettrait pas de rappeler ici. Vous admettez le composé en rejetant les éléments. Or, l'homme qui doute de sa raison se dément en raisonnant. Montaigne, qu'il faut bien toujours rappeler quand on discute les doctrines négatives, ne raisonnait ni n'affirmait; sa devise était : Que sais-jeî Aussi votre véritable objection contre vos contradicteurs qui affirment, n'est-elle que sous-entendue. Vous ne répudiez pas la raison, quoi que vous disiez; mais ce que vous pensez, sans le dire, ce qu'implique chacune de vos phrases, le voici ; c'est qu'il n'y a pas de principes

absolus, d'idées générales, d*tinïté synthétique à laquelle on puisse ramener la vérité apparelissant sous des formes si variées. Et c'est une erreur; car nous ne saurions raisonner sans abstraire, et toute abstraction a pour objet de dégager une vérité première. Mais ce ne peut être ici le lieu de discuter une telle question; j'aime mieux vous renvoyer à Platon, et peut-être en reviendrez-vous avec d'autres sentiments sur le devoir et la raison.

Je finis cette trop longue lettre, monsieur; mais je m'aperçois que j'ai omis plus de choses que je n'en ai dites. Les objections se pressent sous ma plume, et je dois m'arrêter. Pourquoi faut-il que j'aie à défendre le droit contre le champion de la liberté, qui est le droit ou n'est rien. Tel est le résultat de la négation quand on s'en sert jusqu'à l'élever à la hauteur d'une méthode ; on se contredit soi-même, d'abord, et bientôt on ne s'entendra plus. Mais le mal le plus grand des doctrines négatives est dans le découragement qu'elles jettent dans les cœurs et l'absolution qu'elles donnent à toutes les lâchetés. Vos négations de la conscience et du devoir vont mettre à l'aise bien des gens qui étouffaient sous leurs masques ; était-ce à vous à leur fournir un tel secours? La conscience, le droit, le devoir, ne seraient que des mots ! Je consentirais à

ignorer ce qu'ils sont, aies chercher toujours; mais

s'ils n'étaient pas, je ne me rattacherais pas moins à leur apparence, au moins comme à la plus consolante des chimères. ,

H. THIERCEUN, Avocat à la cour de cassatiou.

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