‹ Le droitChapitre 2 sur 14 · VI. A M. Blot-Lequesne · texte numérisé non relu

VI. A M. Blot-Lequesne

Conclusion 293

A H. DE LOGRDOUEIX,

REDACTBUB BH CHEF DE LA CifUEeKe dO FrailCO*

Le droit est-il dans la natare ou seulement dans l'opinion des hommes ?

Mais dans cette nnit sombre dont est recouverte à nos yeux l'antiquité la plus reculée, apparaît une lumière qui no peut nous égarer : Le monde social est certainement Vouvra^/e des hommeSj d'où il résulte que l'on en peut, que l'on en doit trouver les principes dans les modifications mêmes de l'intelligence humaine.

VlCO. Philosoiihie de V Histoire.

Selon vous : « Naguère le Droit était supérieur au Fait. >

Sommé par moi de dire à quelle époque et en quel lieu, vous avez répondu : "*

« Le droit était supérieur au fait dans tous les temps et dans la conscience de tous les peuples,

même ^us loppresâion des faits violateurs du droits En France particulièrement, et hier encore, cette croyance était le fond de toutes les discussions. Les questions d'application du droit partageaient seules les opinions ; ip^is personne ne niait le droit en lui* même, ni sa supériorité à l'égard du fait. »

Est-ce là une réponse sérieuse, surtout est-çç là une réponse claire? Nommer le Droit, ojçoser le Fait au Droit, est-ce les définir? Qu'est-ce que le Droit? Si vous le savez, si vous pouvez le dire, dites-le donc en termes précis que tout lecteur comprenne, et dont il puisse se servir pour rechercher dans rhistoire des peuples et des siècles en quels temps et eu quels pays le Droit a régné sur le Fait et Ta subjugué.

Ainsi vivement pressé, et ne pouvant plus reculer, voici en quels termes vous avez enfin défini ce que vous nommez le Droit :

« M. de Girardin nous défie de lui donner une définition du droit : il veut que tout lecteur la comprenne, même apparemment les esprits qui n'ont jamais réfléchi, ceux qui n'ont acquis par l'instruction

^l'étude aucun des instruments delà pensée, aucun des termes de la langue des idées.

'*> Si nous disons à M. de Girardin que , dans son acbeption la plus haute, le droit est la ligne la plus €Qikrte qui va de la raison de Dieu à la raison de rhomme, répondra-tril qu'il ne comprend pa§ cette définition 1 Cela se peut ; mais sera-ce notre faute, à lêîéyk qui la comprenons très bien, et dont elle satisfeitllesprit et la raison.

» ; M L'étymologie nous dit que deoit vient de directuat; Je actionnaire définit le droit ^^ Juste rai^QU, »; j[g^\ilté dont rexeî"cice est approuvé par les lois " naturelles et sociales. » Pour les Latins, le droit, jus y est la racine à^ justice. Cicéron dit que " la »» première loi est la droite raison de Dieu. » Cette définition de Cicéron correspond à la nôtre.

" M. de Girardin a-t-il voulu nous jeter dans la métaphysique en nous forçant de définir une idée qui se cache dans les profondeurs de Tesprit humain? Veutril nous engager dans la controverse philosophique?

» Qu'est-ce donc que cet esprit sceptique qui prend plaisir à nier tout ce qui est de consentement universel chez tous les peuples? Où va-t-il? Que veut-il? »

Je vous réponds :

Ce que je veux? Je voudrais en finir avec tous ces mots tels que : Droite Raison^ Justice^ dont le sens varie et se contredit selon les temps et les pays. Où je vais? Je vais de ce qui est à ce qui sera ; je vais de ce que j'ai appris à ce que j'ignore ; je vais du progrès accompli au progrès

subséquent; je vais de Tinfaillibilité déineiitîe s'intitulant Autorité à Texpérience constatée se nommant Liberté ; je vais du Pouvoir quî ne sait pas au Savoir qui peut ; je vais dû servage corporel, qui a disparu en France, au servage

intellectuel, qui lui a survécu ; je vais de ce servage légal de Tintelligence au libre exercice de la pensée ; je vais de la tutelle publique à la raison individuelle ; je vais des lois émanant soit de

la volonté d'un homme, soit des votes d'une majorité aux lois dérivant de la nature des cfioses , je vais de l'erreur reconnue à la vérité démontrée ; je vais du doute détruit à la certitude acquise ; je vais de l'exception érigée en règle à la règle appliquée sans exception ; je vais, enfin, de l'arbitraire à l'absolu.

Si le Droit, selon votre définition, est la ligne

la plus courte qui va de la raison de Dieu h la raison de THomme, comment expliquez-vous qu'il ait fallu à l'homme tant de siècles pour faire si peu de chemin ? Qu'appelez-vous la raison de Dieu ? A quels signes se reconnaît-elle ? Par quels efifetsse manifeste-t-elle ? Et comment, .étant toute-puissante, ne s'impose-t-elle pas ?

L'homme est né avec la faculté de raisonner ; c'est par cette faculté exclusive qu'il est supérieur à tous les autres êtres vivants qui n'en ont pas été doués.

"^ Le' raisonnement est l'exercice de ses forces ^intellectuelles comme le mouvement est l'exer- . cîce de ses forces corporelles.

Que la pensée de l'homme ait l'entière liberté de se mouvoir dans les limites qui lui sont propres : ce droit contesté, quoique incontestable, est le seul que je revendique pour tous : hommes et femmes, forts et faibles, savants et ignorants, riches et pauvres ; ce droit me suffit ; je n'en demande, je n'en comprends plus d'autre.

Par les infractions portées au plein exercice

— iode ce droit inviolable, j'explique les révolutions du Passé, les contradictions du Présent, les aspirations de TAvenir.

Raisonner est le Droit, tout le Droit, rien que le Droit ; raisonner n'est pas seulement le Droit, c'est aussi le Devoir.

L'Homme, être pensant, a le droit et le devoir de penser, c'est-à-dire de combattre pm» le raisonnement ce qui lui paraît faux ou nuisible ; c'est-à-dire de défendre par le raisonnement ce qui lui paraît juste ou utile. L'homme qui raisonne fait la société à son image ; elle est C6 qu'il est ; elle ne sait que ce qu'il a appris ; s'il sait peu, elle est ignorante ; toute notion qu'il acquiert marque un progrès qu'elle fait.

Guerres de nations à nations, révolutions de peuples à gouvernements, proscriptîoiis d^ partis à partis, exterminations de cultes à cultes ne sont toutes que les effets d'une même caiise' : rivalité entre la force matérielle, le droit du plus fort, et la force intellectuelle, le droit du plus capable.

Que cette rivalité rentre dans ses limites na-

torelles, c'est-à-dire que la force matérielle n'ait plas à lutter que contre la force matérielle : le plus fort contre le moins fort ; que la force intellectuelle n'ait plus à lutter que contre la force intellectuelle : le plus capable contre le moins capable ; qu'on cesse de mettre aux prises entre elles deux forces trop différentes pour qu'elles puissent lêtrexationnellement rivales, et aussitôt, comme le ftti s'éteint faut€ d'aliments, cesseront exterminations Buccessives, proscriptions mutuelles, révolutiws périodiques, guerres intermittentes.

Hiommes de ce siècle et de ce pays , qui tous ftY^K été alternativement vainqueurs et vaincus, àilaj .force abusive, opposez la force supérieure; au raisonnement spécieux, opposez le raisonîienïieîiji irréfutable ; mais n'opposez plus la force m lâisQpaeniient. Vous, qui vous nommez Guiïot^.féfutez ou faites réfuter, si vous le croyez nécj^çp^e, Lamennais, mais ne l'emprisonnez pas !

.Ept-çe qu'en 1840 Lamennais, le grand écri- Vftiç. mQft hier et dont la France porte aujourd'hui le deuil, est-ce qu'en 1840 Lamennais s'ét^it ftposté derrière une barricade? Est-ce qu'il

avait dépavé les rues? Est-ce qu'il avait porté un sabre? Est-ce qu'il avait chargé un fusil? Estce qu'il avait braqué un canon ? Est-ce qu'il avait lancé un obus? Non, il avait raisonné; il était dans l'exercice de son droit.

Guizot faisant écrouer Lamennais, au lieu de le faire réfuter, personnifie, non le triomphe moral de la force intellectuelle sur la foncée intellectuelle, mais la victoire légale de la force matérielle sur la force intellectuelle. A ce compte, le lion qui a dévoré l'homme serait donc supérieur à l'homme !

Faire incarcérer, dès qu'on en a le pouvoir, le détracteur ou le contradicteur qui vous donne tort, au lieu de démontrer qu'on a raison, est une chose qui paraît encore en France ce qu'il y a de plus simple et déplus légitime. Cependant que dirait-on de deux interlocuteursdontl'un répondrait à l'argument de l'autre par un coup de pistohît tiré à bout portant? Cette façon d'échapper à l'embarras d'une réplique, cette façon de condamner au silence son interlocuteur, en le tuant, prouverait^Ue que la supériorité du raisonne-

ment était du côté du survivant ? Qu'en penset-Qn ? Le sentiment d'indignation qu'inspirerait une telle monstruosité, un tel abus de la force matérielle, est le sentiment qu'inspirera un jour toute manière analogue, se fût-elle appelée loi, de mettre hors de combat la force intellectuelle. ' Qu'il me soit permis ici, afin de mieux préciser ma pensée, de rapporter substantiellement une conversation que j 'eus , dans le cours de A'année 1853, avec une notabilité républicaine à laquelle j'adressais la parole pour la première fois, et qu'un service à rendre avait amenée dans mon cabinet.

Cette notabilité républicaine, fort connue dans les bureaux du National et de W Réforme j avait joué un rôle actif dans le prologue de la Kévolution du 24 février.

S'être servi de la force matérielle pour remplacer la Monarchie de 1830 par la Eépublique de 1848, lui paraissait tout simple et, sinon légal, parfaitement légitime ; mais, quoiqu'elle approuvât sans scrupules le 24 Février, elle blâmait sans restrictions le 2 Décembre. Elle admettait qu'on

renversât un gouvernement en procédant' de la base au faîte ; mais elle n'admettait pas-iju'on le renversât en procédant du faîte à lia base ; en d'autres termes, elle admettait la révolution opérée par en bas, mais elle n'admettait pas la révolution opérée par en haut ; elle glorifiait les coups de Peuple, mais elle flétrissait les coups d'État,

— « Si les coups de Peuple sont plus légi-

> times que les coups d'Etat, expliqi^ez-moi j> donc, lui dis-je, sur quel droit se fondèrent les » membres du Pouvoir exécutif pour donner le

> nom de crime (1) à la tentative du 15 mai ? p Expliquez-moi donc en quoi les^occupawtsde » l'Hôtel-de-Ville du 24 février furent moins » € f ACTIEUX » que les occupants 'de THotel- » de- Ville du 1 5 mai , ainsi qualifiés dans la {«"o- D clamation des membres de la Commission du

'\\ PROCLAMATION PE LA GOAIMISSION DU POUVOIU

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