DEUXIÈME PARTIE
on l'a dit de notre illastre Turgot, il avait fait tant de bien, qu*U avait fini par mettre totU le monde contre lui ; il faut entendre par Ik tous ceux qui exploitaient l'ignorance et les passions de la foule. Us l'accusèrent d'impiété et le firent condamner k mort.
Le matin du jour qui devait être le dernier de sa vie, un de ses fidèles disciples, Cri ton, vint k lui dans la prison, et il s'engagea entre eux k peu près le dialogue suivant :
GRiTON. — Socrate , j'ai tout préparé pour te soustraire k une condamnation inique : suis-moi.
soGRATE. — Je ne saurais m'enfuir comme un vil esclave.
GRITON. — Si tu ne le fais pour toi, fais-le pour ta famille, pour ta femme, pour tes amis.
soGBATE. — Il suffit quc jc Icur laisse une mémoire honorée.
GRITON. — Fais-le pour moi ! On me sait riche et on croi* rait, k ma honte, que je n'ai pas voulu sacrifier ma fortune pour t'arracher k la mort.
SOGRATE. — D'ailleurs, k quoi bon? Cette tentative ne saurait réussir.
GRITON. — Tu te trompes, Socrate, les gardiens sont gagnés ] nous ne rencontrerons aucun obstacle.
SOGRATE. — Tu te trompes toi-même, Criton-, nous rencontrerions un obstacle insurmontable.
GRITON. — Mais lequel?
SOGRATE. — Au moment de nous enfuir, ou comme il te plaira d'appeler cette sortie, nous rencontrerions sur le seuil de cette prison les Lois d'Athènes qui me diraient : « Socrate , » que vas-tu faire? L'action que tu prépares ne tend-elle pas » k renverser, autant qu'il est en toi, et nous et l'État tout » entier? Car, quel État peut subsister où les jugements » rendus n'ont aucune force et sont foulés aux pieds par les » citoyens? M'est-ce pas sous notre abri que tu as grandi
570 DROIT FRAHÇAIS.
» élevé ta ËimiHe; et n'était-il pas conTena entre nous que » tu te soumettrais aux jugements rendus par la Bépobliquep » Et maintenant tu vas, conmie un yil esclave, tâcher de » l'enfuir, au mépris des conventions et de l'engagefflent )> sacré qui te soumet k notre empire 1 En subissant ton M arrêt, tu meurs victime honorable de l'iniquité, non des D lois, mais des hommes; mais si tu fuis, si ta repousses, )) sans dignité, l'injustice par Tinjustice, le mal par le mal, » si ta violes le traité qui t'obligeait envers nous, tu mets » en péril ceux que tu devais protéger, toi, tes amis, ta )> patrie et nous. Ainsi, que Criton n'ait pas sur toi plus » de pouvoir que nous, et ne préfère pas ses conseils aux » nôtres. »
Quelques instants après il vidait la coupe empoisonnée que lui présentait l'exécuteur et attendait tranquillement la mort en s'entretenant avec ses disciples de l'immortalité de l'âme.
Je m'estimerais heureux et ne croirais pas avoir fait une œuvre complètement inutile, n'en dût-il rester, gravéesdaos le cœur et la mémoire des lecteurs, que ces dernières lignes consacrées à rappeler un des événements les plus gtorieui que puissent ofirir les annales de l'humanité^ car on y retrouve, en traits éclatants, tout ce qui fait la grandeur morale de Thomme : l'amour de la patrie, le respect absolu de la loi morale, l'obéissance inflexible aux lois du pays, le mépris de la mcHrt et la foi dans une destinée immortelle.