‹ Le droit français, ses règles fondamentalesChapitre 227 sur 244 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

un bon usage de leur liberté, c'est-à-dire s'ils se conforment exactement aux lois. Il n'en est pas autrement du bonheur de chaque individu en particulier. Pense-t-on qu'il consiste k s'abandonner k tous ses penchants, à tous ses appétits? Non : modérer ses désirs; être tempérant d'esprit et de corps-, ordonner sa vie dans un but intellectuel et moral ; se poser k soi-même une règle de conduite et des

lois, les observer le bonheur est k ce prix; hors de Ik

on peut rencontrer des plaisirs, on ne trouvera pas le bonheur.

Mais comme l'homme ne peut vivre en dehors de la société ; que mille liens le rattachent k une patrie ; il ne peut être heureux si cette patrie est malheureuse; et, pour un pays, le comble du malheur, ce n'est pas la pauvreté et la ruine, ce ne sont pas les revers et les défaites, c'est le mépris des lois chez les citoyens, qui conduit au désordre, k la guerre civile, k l'anarchie, k l'abîme enfin où tout s'engloutit.

Chacun parle volontiers de son patriotisme, fait profession d'aimer son pays; mais c'est trop souvent Ik une religion qu'on pratique peu. Trop souvent on n'aime de sa patrie que l'aspect matériel, ses mœurs et ses habitudes, ses montagnes ou son beau ciel, le village où on est né; on ne se représente pas assez cette patrie comme ayant des droits sur nous, non-seulement dans les grandes circonstances qui font éclater le patriotisme, mais dans le cours ordinaire de la vie. La vraie pratique du patriotisme, celle qui est de mise chaque jour, c'est le respect réfléchi de la loi.

On fait contre son pays ce qu'on ne ferait pas contre tel ou tel individu, auquel, pour rien au monde, on ne voudrait causer le moindre tort. Dès qu'il s'agit d'une infraction aux lois, de soustraire quelque chose k un légitime impôt, on se dit : nous sommes trente ou quarante millions; c'est une

goutte d'eau dans l'Océan. Mais si chaque citoyen parlait ainsi, si chaque soldat lâchait pied sous le même prétexte, que deviendrait le pays? que deviendrait Tannée?

Comme il n'y a pas d'armée sans discipline, quelle que soit la valeur individuelle des soldats, il n'y a pas de peuple sans loi. Qui sait mieux que nous que le courage ne suffit pas pour vaincre? Il y faut encore le noml»«, et, dans les armées nombreuses surtout, sans ordre et sans discipline, tout n'est que trouble et confusion.

Quand nous sommes calmes, de sang-froid, désintéressés, nous reconnaissons volontiers la nécessité des lois, des magistrats, des fonctioniuiires chargés de veiller k Tordre et à la sécurité de tous^ mais, éprouvons-nous quelque froissement, aussitôt nous né parlons plus que de l'iniquité des lois, de la tyrannie des magistrats et aiitres dépositaires de l'autorité. L'intérêt personnel nous aveugle, et nous opposons k la loi qui nous condamne, l'équité que nous croyons être en notre faveur. Nous nous irritons des lenteurs de \a justice, des délais, des formalités, qui nous semblent n'avoir été inventés que pour faire obstacle à notre droit qui nous parait évident -, et nous ne considérons pas que ces mêmes délais, ces lenteurs, ces formalités, pourront être un jour notre force contre les entreprises d'hommes injustes et violents.

Tout se paye dans ce monde -, la liberté, la sécurité de sa personne et de ses biens, ne se donnent pas pour rien. Pour peu qu'on soit raisonnable, on ne fait pas difficulté d'acquitter Timpôt, sa contribution aux dépenses de TÉtat, qui fait les frais de cette sécurité. Mais cet impôt en argent n'est pas le seul que nous devions acquitter, ce serait vraiment acheter trop bon marché tant de biens précieux , s'il n'en coûtait qu'un peu d'argent , et Montesquieu fait remarquer avec raison que les peines, les dépenses^ les longueurs, les dangers même

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de la justice 9oni ie prix yii« chaque ckoyen donne pomr sa liberté.

Mais il j a de manytises lois! des magistrats pe« éclairés l des agents de Tautonté peu inteltigents! £hi sans doute ^ est-ce que toutes les institutions humaines ne sont pas marquées de ce cachet d'imperfection? Mais la question est de savoir si ces institutions sont ou non nécessaires, sll pourrait exister un peuple sans lois, sans juges -, et k cela il n'y a pas de doute. ^Du reste, à quoi tendent ces plaintes? Voulezvous changer de patrie? Vous vous trouveriez partout en présence de ces mêmes nécessités sociales qui nous choquenL Voulez-vous abdiquer purement et simplement votre patrie, vivre en dehors de rhomanité? Vous ne le pouvez^ vous vous devez à cette société k l'abri de laquelle vous avez grandi. Rester et mourir k son poste n'est pas seulement une vertu guerrière, c'est aussi une vertu civile, qui consiste k rester Ik où le sort nous a placés et k y faire de notre mieux, pour soi-même et pour l'exemple des autres.

Si les lois étaient parfaites , les magistrats intègres et savants, toutes les fonctions publiques occupées par les plus dignes, en vérité ce serait trop beau ; et le respect, la soumission k tout cela seraient peu méritoires.

Mais il faut savoir aimer et respecter :

La loi, même quand elle est mal faite ;

Sa patrie, même ingrate, et surtout quand elle est malheureuse ;

La liberté, malgré ses écarts *,

Le juge, même peu éclairé -,

La fonction, malgré l'indignité du fonctionnaire-,

La propriété,, fruit du travail et de l'épargne, bien qu'elle soit tombée aux mains de quelqu'un qui eo fait un mauvais usage -,

Les obligations qu'on a librement contractées , quelque préjudice qui en résulte pour nous.

II y a pour on pays quelque chose de mieux que d'avoir un petit nombre de citoyens d'un mérite éclatant; c'est d'en avoir beaucoup de bons, simplement fidèles obserateurs de la loi.

Tous les hommes ne sont pas égaux devant la science, la valeur, le talent*, mais tous peuvent s'élever k la même hauteur morale ; tous sont égaux devant la loi morale, aussi bien que devant la loi de leur pays.

Le savant qui illustre son pays par de brillantes découvertes, le général qui le sauve dans unç bataille, rhomme d'État qui le dirige dans les voies du progrès et de la liberté, n^ sont pas moralement plus grands que l'homme simple qui admire les œuvres de Dieu et le bénit, que le soldat qui tombe obscurément k son poste, que le simple citoyen qui respecte en toute occasion les lois de son pays.

Lorsque Léonidas, chargé de défendre, avec une poignée de Spartiates, les défilés desThermopyles, se disposait à attaquer l'innombrable armée des Perses qui venait d'envahir la Grèce, il fit, dit-on, graver cette inscription sur un rocher : Passant, va dire à Sparte que nous sommes morU ici pour obéir à ses saintes lois ! — Certes , ce dévouement illustre a sa grandeur, et il est beau d'avoir ainsi identifié l'amour de la patrie et le respect des lois^ mais Ik du moins l'amour de la patrie était soutenu par l'ivresse guerrière et la perspective d'une mort éclatante. — L'histoire de ce même pays nous a conservé un exemple plus élevé encore de ce que peut inspirer k l'homme ce patriotisme qui se résume dans l'absolue soumission aux lois.

Le philosophe Sograte, citoyen d'Athènes, avait aussi versé son sang pour son pays sur les champs de bataille-, il avait consacré son temps k eni^eigner la sagesse à ses concitoyens ; il avait confondu publiquement les honunes de mauvaise foi qui répandaient de fausses doctrines 5 enfin, comme

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