PREMIÈRE PARTIE
sentis... Elle ne peut dire : Tu seras bon, généreux, dévoué; tu ne rechercheras en tout que Tintérét de tes semblables ; tu seras parfait en un mot.
La loi prescrit la justice, parce que la justrce est quelque chose de précis, de déterminé, et qu'il est possible k un citoyen de connaître les lois de son pays, de s'y conformer, de savoir quelle est l'étendue de ses engagements, de ses droits et de ses obligations dans tel ou tel cas. Mais où en serait-on si la loi s'était bornée k s'approprier ces grands principes d'abnégation et de dévouement ?
Les préceptes de la morale, sanctionnés par la religion, le dévouement, la charité, font des saints, des martyrs, des héros; la société, par ses lois, ne prétend qu'à faire des hommes justes qui, dans la poursuite de leurs intérêts, ne réclament que leur droit et respectent le droit d'autrui.
Est-ce k dire que nous bannissons de la société le dévouement, l'abnégation, l'esprit du sacrifice? Loin de Ik, et nous sommes même convaincus que, sans un peu de tout cela, aucune société ne pourrait subsister 7 mais nous disons que le législateur, qui s'adresse k tout le monde, ne saurait fonder la société sur cette base. Sans doute il devra toujours s'inspirer de la morale en ce sens qu'il ne prescrira jamais des choses que la morale défend-, mais il tolérera bien des choses qu'une morale sévère interdit-, et surtout il s'attachera k donner k ses commandements un caractère de précision que n'ont pas les préceptes de la morale.
Il ne dira pas : Faites aux autres tout le bien que vous pouvez. Il dira : Quiconque aura causé un préjudice k autrui sera tenu de le réparer.
11 n'inscrira pas dans son code des maximes comme celles-ci : L'ingratitude est un vice odieux ! Mais quand une personne, ayant reçu une libéralité, aura manqué au devoir de reconnaissance envers son bienfaiteur d'une manière
34 MOIT FlUnÇAIS.
grave, c'est-k-dire dans les cas spécifiés par la loi, le donateur pourra faire révoquer la donation.
Il ne dira pas : Un citoyen doit k son pays le sacrifice de sa vie-, mais le code militaire contiendra cette disposition : Tout soldat qui désertera en présence de l'ennemi sera puni de mort.
Nous n'insisterons pas davantage, car l'exposition même des principes du droit nous montrera le législateur constam- . ment occupé de mettre d'accord l'utile et l'honnête.
D'ailleurs , c'est s'abuser que de donner au mot intérêt personnel une signification absolument mauvaise. L'intérêt personnel, la préoccupation de soi-même, ne sont pas exclusifs de tout sentiment de bienveillance, de sympathie^ de générosité, et il faut bien reconnaître qu'un peu d'égoïsme est au fond des plus nobles actions. Qu'on recherche la richesse, le bonheur^ la gloire ou la vertu, n'est-ce pas avant tout pour soi ? Gela empêche-t-il que nous souhaitions ces mêmes biens aux autres ? Ceux qui acceptent ici-bas avec résignation une vie de souffrance et de sacrifice, n'ont-ils pas les regards tournés vers le ciel où ils espèrent une éternité de bonheur? Et faut-il admettre, avec quelques moralistes chagrins, que la vertu perd tout son prix dès qu'elle n'est plus insensible k la considération qui l'entoure dans ce monde et k l'espoir d^une vie meilleure?
Il faut reconnaître ici une des grandes harmonies de l'univers : la règle de ce monde n'est pas la monotonie , l'uniformité \ la grande loi du monde c'est l'ordre, l'harmonie, qui, comme en un concert, résulte de l'unité dans la variété. Comme l'équilibre matériel de l'univers se maintient par deux forces contraires, la force centripète et la force centrifuge, dont la première semble précipiter les corps célestes vers un point central où ils iraient s'âbimer, tandis que l'autre tend k les disperser dans l'espace où ils iraient se