PREMIÈRE PARTIE
instructions adressées aux divers fonctionnaires. Or, en tout cela , de quoi s'inspireront-ils ? qui les conseillera, les guidera? La morale, l'économie politique, le droit ou la justice? Le moraliste leur dira : Le premier besoin de Fhomme, c^est son développement moral, et l'intérêt de la société ne saurait être opposé k celui de chacun de ses membres en particulier. L'économiste leur dira : Ce qui fait la force d'un État, c'est sa richesse-, la source de la richesse, c'est le travail, qui a besoin avant tout de liberté ^ favorisez donc la liberté de travail sous toutes ses formes, liberté de l'industrie, liberté du commerce. Le jurisconsulte viendra k son tour : Votre mission est de tenir la balance entre des prétentions extrêmes, de faire régner la justice qu'il ne faut pas confondre avec la perfection absolue ; ce qu'on vous demande au nom de la morale peut être désirable en soi, mais vous ne pouvez l'imposer sans porter atteinte k la liberté -, ce qu'on vous demande au nom dé la liberté individuelle, d'autre part, serait une violation ouverte de la morale, de l'intérêt bien entendu de la société et de l'État. Le jurisconsulte dira encore : Si vous voulez réaliser telle ou telle amélioration, justement réclamée par la morale ou l'utilité générale, voici de quelle manière il faut s'y prendre : il faudra abroger telfe loi^ modifier telle autre parle retranchement ou l'addition de quelque disposition -, car comme tout se tient dans une législation, il faut avoir soin que les innovations que vous voulez introduire soient en harmonie avec l'ensemble de nos lois. Le politique les écoutera tous; il prendra aussi conseil de l'histoire, qui est une grande science morale et politique, car elle représente l'expérience des siècles, et il décidera.
Gomme le juge qui rend sa sentence après avoir entendu les parties et pesé toutes leurs raisons, le politique décidera donc. Il fera droit aux conclusions de la morale, en inter-
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disant, d'ane façon générale, toutes les conTenlions directement contraires aux bonnes mœurs ^ mais considérant d'autre part que la société ne peut avoir la prétention de faire régner la vertu sur la terre par exprès commandement, il se refusera à punir tout ce qui est mal, comme il lui est impossible de récompenser tout ce qui est bien. Aux économistes réclamant la liberté absolue du commerce et de l'industrie, il répondra peut-être que l'intérêt de l'État exige, au moins, pour un temps encore, certaines restrictions à cette liberté. Car le politique a une règle de conduite qui lui est propre, c'est le salut de l'État, la suprême loi^ qui peut commander, dans certains cas, des mesures auxquelles la morale, l'économie poliÛque et le droit ne sauraient accorder leur complet et unanime assentiment. Mais c'est abuser étrangement de cette loi du salut de l'État que d'en couvrir tous les crimes qui ont été commis en son nom -, car c'est ainsi qu'on a justifié les persécutions religieuses, les proscriptions, les confiscations, la terreur érigée en système du gouvernement. L'intérêt de l'État, la vraie politique sont beureusement d'accord presque toujours avec la morale et la justice. Lorsque Henri IV, malgré les représentations du clergé, maintenait l'édit de Nantes, par lequel il avait voulu fonder en France la tolérance religieuse, il faisait un acte aussi juste que politique. Ainsi faisait Louis XYI lorsque, malgré l'opposition des jurisconsultes, des magistrats, de tous les privilégiés du temps, il signait ces immortels édits de 1776, préparés par Turgot, qui proclamaient l'affranchissement du travail (Y. ci -dessous chap. xxix). Mais quand Louis XIY, s'inspirant lui aussi sans doute de la raison d'État, révoquait l'édit de Nantes, persécutait les protestants et les contraignait k s'expatrier, il portait à la fois atteinte à la liberté de conscience, av droit de propriété et aux véritables intérêts du pays qu'il