DEUXIÈME PARTIE
constances particulières dans lesquelles elle est née. Il faut donc considérer que les corps de métiers se sont constitués k une époque où il n'y avait ni liberté, ni sécurité, ni industrie; pas de relations commerciales; pas de marché étendu -, le privilège et le monopole étaient partout. Or : l"" sur un marché restreint, il est impossible d'admettre une concurrence illimitée-, de Ik le privilège des maîtres et leur nombre restreint-, â"" le privilège du maître n'est légitime que si celui-ci est capable-, de là la fameuse épreuve du chefd'œuvre ; 3"" à défaut de concurrence, il faut que des prescriptions rigoureuses garantissent aux consommateurs la bonne qualité de la marchandise -, 4"" conformément à l'esprit du temps, à la confraternité du métier se joignit la confraternité religieuse ^ k côté du corps de métier il y avait la confrérie. L'Église avait honoré le travail dans la personne de ses saints ^ les confréries n'eurent qu'à ouvrir le calendrier pour y trouver le patron qui leur convenait, saint Éloi l'orfèvre, saint Dunstan le forgeron et le fondeur de cloches. Les solennités religieuses des confréries avec leurs pompes, leurs bannières, les riches costumes des maîtres, gardiens et jurés, étaient pour les bourgeois et gens de métiers ce que les tournois étaient pour les seigneurs et les chevaliers. L'apprenti et l'ouvrier auprès du maître rappellent le page et l'ècuyer qui s'attachent k un chevalier pour apprendre le noble métier des armes. Tout cela est logique et s'encadre parfaitement dans l'organisation.socialedu douzième au quinzième siècle.
Mais les abus ne tardèrent pas à s'introduire. Les fils des maîtres s'arrogent toutes sortes de privilèges aux dépens de simples ouvriers. Le chef-d'œuvre est devenu tellement coûteux, qu'il n'est plus accessible qu'aux riches. Les corporations et les rois finissent par vendre purement et simplement des lettres de maîtrise. Les règlements de fabrication
470 DROIT FRAKÇAIS.
dégénèrent en une tyrannie odieuse et sans objet, en présence du progrès de l'industrie et de l'extension du marché sur lequel la concurrence est la meilleure des garanties. La confraternité du métier n'est plus qu'un vain mot : le maître ne Toit plus dans l'apprenti et Touvrier que des rivaux auxquels il cherche k cacher les secrets de son art ^ le nom de oompagwm, jadis si conforme k l'étroite communauté de vie et de travail entre le maître et l'ouvrier, ne réveille plus que des idées d'hostilité ; le compagnonnage, on association des ouvriers entre eux, se dresse en face de la corporation ou union des maîtres. La confraternité religieuse, la confrérie, est devenue l'occasion d'un luxe effréné, de folles dépenses en festins et orgies, k ce point qu'elle encourt la condamnation de l'Église. Enfin les procès ridicules entre corps de métier semblent avoir donné le coup de grâce k la vieille organisation industrielle.
C'est ainsi que toute institution humaine, qui a eu d'ailleurs sa raison d'être à un moment donné, mais qui a cessé de répondre k une nécessité actuelle, tombe en décadence, se corrompt, devient pour la société et l'État un fardeau inutile et dangereux, et doit disparaître. La question était depuis longtemps mûre pour une solution, lorsqu'en 1774, Turgot fut appelé par Louis XVI au ministère, k côté du vertueux Malesherbes, son ami.
Turgot était admirablement préparé au rôle qu'il allait jouer : l"" par ses traditions de famille : son trisaïeul avait été député de la noblesse de Normandie aux états généraux de 1614-, son aïeul avait été intendant de Metz et de Tours-, son père, prévôt des marchands de la ville de Paris-, 9r par les fortes et brillantes études qu'il avait faites k Saint-Sulpiee et en Sorbonne, destiné qu'il était k l'Église comme cadet de famille. Il quitta la théologie pour l'histoire, la jAilosophie et l'économie politique-, il renonça k l'Église pour
DjraiiiiEB PiJifn. 171
la magistrature; 3"" par la connaissance pratique des a£Esiires qu'il avait acquise dans son administration des provinces du Limousin et de TAngoumois, où il s'essaya pendant treize ans aux réformes qu'il tenta de réaliser dans le gouvernement de la France*
Des diTcrs états par lesquels il avait passé, il ne conserva que les vertus : pureté de moeurs, ardeur au travail, inOexible amour de la justice, désintéressement, le tout couronné par un patriotisme et un amour de l'humanité sans bornes. Il ne lui manqua qu'une chose, de rencontrer un roi dont la fermeté égalât le bon vouloir. Il avait dit au roi : « Point de « banqueroute, point d'impôts, point d'emprunts... la ré- « forme des abus... Je prévois que je serai seul contre tous « ceux qui gagnent k ces abus. » Le roi lui avait répondu : « Ne craignez rien ; je vous soutiendrai toujours. » Bientôt, dès les premières résistances qu'éprouva son ministre, il était réduit à dire : « Je vois bien qu'il n'y a que M. Turgot « et moi qui aimions le peuple. »
L'opposition contre Turgot éclata lorsque, en février 1 776, parurent les six fameux édits, dont l'un supprimait les corvées, l'autre les maîtrises et les jurandes. En voici le préambule, voici le langage que le plus grand des ministres mettait dans la bouche du mieux intentionné des rois : « Dieu, en donnant à l'homme de9 besoins, en lui rendant néces"^ a saire la ressource du travail, a fait du droit de travailler la pro- « priété de tout homme, et cette propriété est la première, la pbu c sacrée et ta plus imprescriptible de toutes. Nous regardons « comme un des premiers devoirs de notre justice et comme un des pactes les plus dignes de notre bienfaisance, d^ affranchir nos K sujets de toutes les atteintes portées à ce droit inaliénable de « C humanité, »
Ce fut un soulèvement général de tous les privilégiés. Supprimer la corvée! faire contribuer un gentilhomme à
m DROIT FRANÇAIS.
l'entretien des routes comme le dernier paysan! permettre k un simple ouvrier de gagner son pain en travaillant sans être passé maître ! Le parlement de Paris prit parti pour le privilège et le monopole et refusa d'enregistrer les édits ^ le roi l'y contraignit. Ce fut son dernier effort dans cette lutte. Malesherbes venait de quitter le ministère ^ Turgot reçut sa démission bientôt après ^ un édit de 1778 rétablit les corporations.
La révolution de 1789 reprit l'œuvre de Turgot, et un décret de l'Assemblée constituante, du 8 mars 1791, proclama de nouveau la liberté du travail. — Mais Turgot était mort en 1781. Comme Christophe Colomb qui ne donna pas son nom à la terre qu'il avait découverte, il n'attacha pas le sien à l'acte qui a définitivement et irrévocablement affranchi le travail ^ mais la postérité reconnaissante a confondu les dates de 1776 et 1791 , et c'est toujours à la première qu'elle fait remonter le bienfait de cette grande mesure.
On me pardonnera de m'étre un peu étendu sur la question de l'affranchissement du travail, car, outre qu'elle se rattache directement k la matière de la propriété, elle est pleine d'enseignements de toute nature. On demande au législateur d'organiser le travail-, l'histoire des corporations k la main, il répond : Yoilk ce que c'était qu'une organisation du travail *, je l'ai remplacée par la liberté. — Quelle leçon que ce seul fait : Louis XVI, ce prince excellent, condamné k renvoyer Turgot et Malesherbes 1 Par quelles mains plus pures la royauté pouvait-elle donc être sauvée? — Quant a Turgot lui-même, par son amour de la justice, par ses vertus, par son dévouement k la chose publique, c'est, au point de vue particulier de nos études, le droit considéré dans ses rapports avec la morale et l'utilité générale^ c'est, dis-je, une si grande figure, qu'on ne saurait regretter de s'être arrêté quelques instants k la contempler. Son histoire personnelle est aussi