DEUXIÈME PARTIE
de passer en revue, l'État, les' départements, les communes n'ont pas conservé un domaine public dont la jouissance commune k tous, offre k tous, avec les agréments et les commodités de la vie, des facilités pour arriver à la fortune? Ces ports, ces phares, ces routes, ces chemins de fer, ces canaux, ces musées, ces bibliothèques, ces écoles publiques et gratuites, toutes ces institutions qui assurent la protection des personnes et des propriétés, n'est-ce donc rien ?
Si la propriété est encore aujourd'hui obligée de repousser des attaques aussi vives que peu fondées, ce n'est pas qu'elle soit vicieuse en elle-même et dans son origine -, c'est que de mauvaises lois en ont, k d'autres époques, altéré le caractère. Quand la propriété du sol concentrée dans les mains de la noblesse et du clergé, était un privilège *, quand la portion du sol accessible au bourgeois, au roturier, au vilain, était grevée de mille charges, aussi lourdes qu'humiliantes, dont était affranchie celle bien plus considérable qui appartenait aux deux premiers ordres de l'État (V. cidessous chap. xvii)-, lorsqu'il n'y avait, pour le travail sous toutes ses formes, ni sécurité, ni liberté ; on comprend les attaques contre la propriété telle qu'elle était constituée. Tout est changé aujourd'hui :'la propriété du sol n'est plus un privilège, elle est accessible à tous ; elle a le même caractère entre les mains de tous -, il n'y a plus de biens nobles, ecclésiastiques, roturiers -, rien n'entrave la transmission de Isr terre des uns aux autres par vente ou échange ^ c'est un capital comme un autre, moins productif que tous les autres seulement, recherché par ceux-ci, dédaigné par ceux-lh -, et voilk ce qui, pour le dire en passant, réduit d'un seul coup k néant toutes les objections contre le droit de propriété de la terre : c^est que la plupart de ceux qui la possèdent l'ont acquise par contrat, l'ont achetée, et peuvent la revendre du jour au lendemain. Ceux qui veulent vivre
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dans le luxe sans trayaUler voient peu à peu leur patrimoine, qu'il consiste en terre ou en tonte antre chose, passer anx mains de ceux qui travaillent et épargnent. De plus en plus il est vrai de dire que la propriété actuelle représente le travail et Tépargoe passés*, que le travail et l'épargne d'aujourd'hui représentent la propriété k venir. Non-seule^ ment le^travail est aujourd'hui libre, il est respecté et honoré ^ vivre noblement n'est plus, comme autrefois, synonyme de vivre ians rien faire,
II convient de nous arrêter ici un instant sur ce grand fait de l'affranchissement du travail qui, proclamé il y a environ un siècle, n'a été définitivement consacré que par la révolution de 1789. Pour apprécier les bienfaits de la liberté, il est bon de connaître le régime qui l'a précédée : c'est ce que je vais essayer de dire en peu de mots.
Avec rinvasion des barbares, aux quatrième et cinquième siècles, commença pour notre pays une période de trouble et de confusion, qui dure k peu près du cinquième au dixième siècle : c'est l'enfantement du régime féodal, dont l'établissement marque une période importante dans l'histoire du travail et de l'industrie 5 car, d'une part, ce régime fut une organisation Imparfaite et grossière sans doute de la société, mais enfin ce fut une organisation qui succéda k une période de désorganisation ^ et, d'autre part, la féodalité marqua tout de sa rude empreinte, y compris le travail et l'industrie. Qu'est-ce que le fief, la féodalité? Le fief, c'est la concession d'un droit, droit de propriété ou tout autre, k charge de prestation, de redevances d'un ordre plus on moins élevé. Le noble doit suivre soa seigneur k la guerre -y le serf doit des corvées et des redevances pour la terre qu'il cultive. Le droit de travailler est érigé en fief. Des artisans obtiennent, k titre de fief, le droit exclusif de travailler pour tel seigneur qui leur payera une somme, leur fournira les
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snbsistances ISxées par le contrat. Il nous a été conservé des actes ainsi iotitnlés : Ceci eêt le fief (tun tel, charpentier du seigneur évêque ou du seigneur comte de teUe ville. Le beau côté du régime féodal , c'est l'idée de protection accordée par le fort et le puissant, noble guerrier ou évéque , au &ible, bourgeois, artisan ou serf. La chevalerie en fut l'expression la plus pure. Le faible, en retour de cette protection, .n'est pas quitte avec des prestations matérielles ^ il doit fidélité, hommage, dévouement. Malheureusement l'institution se corrompit, et la protection se changea en servitude ; ainsi le serf est trop pauvre pour avoir un moulin, un pressoir, un four ii lui -, le seigneur lui en construira un où il pourra moudre son blé, presser son raisin, cuire son pain -, c'est le moulin banal, c'est-k-dire le four de tout le monde -, mais bientôt on dira au serf : défense de moudre son blé ailleurs qu'au moulin banal -, c'est qu'il y a une redevance au bout.
Yers la On du onzième et surtout au commencement du douzième siècle, se produisit le grand mouvement de l'affranchissement des communes. Au point de vue particulier qui nous occupe, quelle en est la signification? Les bourgeois obtiennent du sâgneur la concession du droit de travailler dans la ville et la banlieue, et s'y organisent en corporations, en corps de métier. Le droit de travailler est donc un droit qui appartient au roi, au seigneur, car c'est sous la protection du roi et du seigneur que ce droit s'exerce ^ et on n'a pas plus, en principe, le droit de travailler, qu'on n'a le droit de s'emparer de la propriété d'autrui.
Nous voilk au cœur de la question. Dans Tesprit du moyen âge, du régime féodal, l'artisan qui veut exercer un métier doit en demander la concession au roi ou au seigneur, lesquels le renvoient k la ville k laquelle ils ont concédé ce droit d'une manière générale k titre de fief. La ville dit à
rarlisan : Vous voulez travailler de tel métier ? entrez dans cette corporation, dans ce corps de métier. La corporation, k son tour, par Torgane de ses chefs, de ses jurés, dit k l'artisan : Faites d'abord votre apprentissage *, quand vous aurez travaillé un certain temps comme apprenti, vous passerez ouvrier, et quand vous aurez travaillé un temps comme ouvrier chez un maître, vous subirez l'épreuve solennelle du chef-d'œuvre, et vous pourrez être maUre , k votre tour, travailler pour votre compte, avoir des ouvriers et des apprentis. Mais un maître ne peut avoir qu'un nombre déterminé d'apprentis et d'ouvriers -, le nombre des maîtres est naturellement limité *, il faudra donc attendre des vacances pour être apprenti, ouvrier, maître.
Chaque corps de métier est comme un couvent où tout est minutieusement réglé : nombre des apprentis, ouvriers et maîtres ^ durée de chaque période d'initiation ^ lever et coucher*, heures et lieu du travail*, manière de fabriquer^ substances k employer dans la fabrication -, largeur des étoffes et des lisières -, amendes pour chaque contravention. L'observation de ces règles est rigoureusement surveillée par les gardiens et jurés des divers corps de métiers qui font de continuelles descentes chez les maîtres, saisissent et détruisent les marchandises fabriquées contrairement aux prescriptions, ont l'œil sur les empiétements des corps de métiers, des ouvriers et des apprentis. Malheur k l'ouvrier qui a confectionné le moindre objet k son compte -, au maître qui a travaillé hors de sa boutique ; au savetier qui a fait un soulier, au fripier qui a vendu un habit neuf! La corporation des cordonniers ou des tailleurs leur feront un procès. On eu aurait vu de belles alors si, comme aujourd'hui, les boulangers s'étaient permis de faire des brioches et des galettes !
Avant de condamner une institution k raison de ses abus, il est uste d'en apprécier les bons côtés, eu égard aux cir-