XXIV PRÉFACE DE LA PREMIERE EDITION
certaines théories qui ont été le scandale et l'effroi des pères font la grandeur et l'orgueil des enfants. Qu'est devenu ce besoin d'uniformité religieuse qui a couvert l'Europe d'échafauds et de bûchers ? Quel homme de sens aujourd'hui n'est heureux de reconnaître que la liberté religieuse est aussi profitable à l'Eglise qu'à l'Etat? Loin donc qu'en politique le passé soit la mesure de l'avenir, on peut avancer, sans crainte de paradoxe, que parmi les formes infinies que doit traverser l'humanité, la seule chose que puisse affirmer un homme d'État, c'est que jamais la société ne repassera par les mêmes étapes. Les idées mortes ne renaissent pas plus que les jours écoulés.
Si maintenant nous étudions l'histoire pour déterminer la courbe que suit l'humanité, il est impossible qu'à première vue on ne soit pas frappé d'un fait éclatant. Grâce aux progrès de la science, de l'industrie et du commerce, les distances s'effacent, la terre diminue, les hommes se touchent. Prenez une carte de France à la veille de 1789, suivez-y les lignes de douanes intérieures, d'aides et de gabelles qui découpent le pays en échiquier, étudiez ce qu'étaient les routes et les moyens de communication, vous verrez bientôt qu'il y a quatre-vingts ans il était plus difficile à un Breton d'aller en Provence et d'y vendre ses marchandises, qu'il ne l'est aujourd'hui à un Français de passer à New -York ou de vendre ses soieries à Berlin et ses draps à Constantinople. Coutumes, administration, impôt, poids, mesures, tout différait de province à province. A deux lieues de son village on n'était plus qu'un étranger. Aujourd'hui, au contraire, il y a un effort général pour introduire dans le monde entier la même monnaie, les mêmes poids, les mêmes mesures, les mêmes lois postales et télégraphiques, les mêmes usages maritimes et