Lé droit du plus fort
Lorsqu'on jette un regard sur l'histoire des peuples, on remarque que la violence joue un grand rôle dans la formation des états, et qu'elle se rencontre trop souvent sous la forme grossière de la force physique. C'est le sabre à la main, sur les champs de bataille, au milieu du tonnerre de l'artillerie et de la grêle de la mitraille, que se jouent les destinées des états. Et, cependant, malgré la large place que la force brutale s'est conquise et l'influence considérable qu'elle a exercée sur l'ordre de choses actuel, malgré l'impunité dont a joui souvent l'injustice, on ne peut pas dire que l'histoire du monde soit le produit du déchaînement des passions et le résultat de la violence seule. En examinant soi-
gneuscment le développement historique du monde, nous reconnaissons bien plutôt une suite logique et morale. Le développement assuré des droits généraux de l'humanité s'y montre d'une façon indubitable. Le célèbre mot d'un poète allemand : « L'histoire du monde est le tribunal du monde », est pour nous une vérité consolatrice.
La règle du monde actuel n'est plus la guerre, c'est la paix. En temps de paix ce n'est pas la violence qui préside aux relations des états entre eux, c'est au fond le droit. Les états respectent tout autant, dans leurs relations pacifiques, la personnalité et l'indépendance des petits états que celles des grands. Le droit international règle les formes, les conditions, les effets de ces rapports entre les états, et ces effets sont les mêmes pour l'état géant que pour l'état le plus humble. Toute tentative de porter atteinte à ces principes, en se fondant sur sa propre force, entraîne une opposition, une résistance que l'état le plus puissant ne peut mépriser sans danger et sans dommage.
Même pendant l'état exceptionnel qui résulte de la guerre, et alors que la force physique déploie ses effets les plus redoutables, le droit international vient poser à cette force physique des limites bien marquées, et que l'on ne peut dépasser sans encourir la réprobation du monde civilisé. Nulle part la puissance et les progrès du droit international ne se montrent plus brillants qu'ici ; il a réussi successivement et au travers des siècles à tempérer par des lois plus humaines la fureur dévastatrice des combattants.
Il est un point du reste qu'il ne faut jamais oublier lorsqu'on veut juger l'histoire. Souvent à un examen superficiel on n'aperçoit que violence, brutalité, et après des recherches plus consciencieuses, on constate une nécessité impérieuse ; on reconnaît que les faits incriminés sontla conséquence des événements et du développement irrésistible qui pousse un peuple à rejeter les formes desséchantes d'un droit vieilli, tout comme la jeune plante se dépouille au printemps des restes llétris de l'hiver. Lorsque c'est le cas, la violence remplit au fond un rôle bienfaisant; elle facilite la naissance du principe nouveau et contribue à créer le droit sans toutefois le terrasser.
Je ne puis cependant pas me joindre aux brûlantes apolo-
gies de la guerre, auxquelles d'importants écrivains ont vivement associé leur nom en Allemagne, comme d'autres lavaient fait jadis en France1. Bien que j'estime fort haut la bravoure, le courage, le sang-froid, les qualités viriles qui se développent pendant la guerre, et qui, meltanten jeu toutes les forces corporelles ou tous les ressorts de l'âme, les élèvent jusqu'à l'héroïsme, je suis retenu par la pensée de la haine sauvage des hommes contre d'autres hommes, par le spectacle d'individus possédés de la rage de détruire, de piller ou de faire couler le sang. Je me souviens des souffrances horribles et souvent entièrement inutiles que l'homme inflige à son semblable. Je songe à la fortune de tant de familles compromise, au bonheur de tant de milliers d'individus anéanti. Les chants de victoire sont pour moi comme les hurlements des loups, ou tout au moins comme les rugissements du lion affamé. — Mais une chose reste vraie : c'est que la guerre, par cela môme qu'elle manifeste en grand les forces des peuples et la puissance des faits, concourt à la création du droit. La guerre n'est pas une simple manifestation du droit, elle est réellement une source de droits. Elle n'est certes pas l'idéal de Thumanité, mais elle est malheureusement, aujourd'hui encore, un moyen indispensable pour assurer les progrès nécessaires de l'humanité.
On le voit, les lacunes du droit international sont grandes, mais pas assez grandes cependant pour empocher l'existence de ce droit. Le droit international lutte encore contre elles, mais il a déjà remporté plus d'une victoire sur le3 difficultés qui embarrassaient sa route. Qu'on compare l'état actuel du monde avec les époques antérieures, et l'on constatera les énormes progrès réalisés par le droit international dans les derniers siècles, et ceux qu'il fait chaque jour. C'est pour nous le gage des progrès que nous réserve l'avenir, car le développement de ce droit accompagne et assure le développement de la race humaine.
Nous voulons maintenant donner un aperçu général du développement du droit international.
1 Voir de Parieu: Science politique, p. 358 et suiv. ; de Treitschke, Pol-Auff. : S.P.,11, p. 782 et suiv.; Lasson: Dos Culturideal und der Krieg. Berlin, 1868.
Origines du droit international 1. — Antiquité
Quelques germes du droit international se retrouvent chez tous les peuples et à toutes les époques. Chez les tribus sauvages et barbares elles-mêmes, se rencontre toujours une certaine crainte religieuse empêchant de mettre la main sur les envoyés d'autres tribus ; on y découvre des traces du droit d'hospitalité ; on y constate l'usage de conclure des alliances ou autres traités et de terminer la guerre par une déclaration de paix.
Chez les anciens peuples civilisés de l'Asie, et spécialement chez les Hindous, on trouve déjà quelques traces de l'existence d'un droit international. Chez les Hellènes, ce peuple si civilisé et qui vit le premier dans l'état une organisation humaine et non plus divine, on ne parvint qu'à un droit international très imparfait ; il n'existait de relations régulières qu'entre les états Hellènes. La communauté de religion, de langue, de développement artistique ou scientifique, a éveillé chez les Hellènes de toutes les villes le sentiment de la communauté et de la confraternité nationales. La nation hellénique, quoique divisée en un grand nombre de villes et d'états indépendants, formait cependant une certaine unité, un certain ensemble ayant des droits communs. « Tous les Hellènes sont frères », disait-on, et Ton énonçait par là l'obligation pour chaque état hellénique de respecter, vis-àvis des autres, certains principes et certains droits. Mais on considérait les peuples non helléniques, les « Barbares », comme les « ennemis naturels » de la Grèce, et toute communauté de droits avec eux était envisagée comme impossible. La guerre avec les Barbares était la règle naturelle ; toutes les ruses, toutes les violences semblaient permises contre eux. Accorder aux états barbares les mêmes droits qu'on reconnaissait aux états grecs, c'était se mépriser soimême. Les Grecs se croyaient une race supérieure, appelée à dominer les Barbares, et ce n'était pas là l'opinion de la foule, c'était aussi celle de Platon et d'Aristote.
Les Romains sont envisagés par l'histoire comme les créa-
teursde la distinction entre le droit et la morale, comme les promoteurs de la science du droit en général. Ce n'est cependant pas aux Romains que nous devons le droit international. Nous trouvons bien dans l'ancienne Rome les commencements d'un droit des nations civilisées. Avant d'envahir un pays étranger, les Romains avaient l'habitude de faire notifier leurs prétentions par leurs envoyés, les féciaux, et, s'il n'y était pas fait droit, de déclarer solennellement la guerre. Ils connaissaient et mettaient en pratique différentes formes de traités et d'alliances. Tout en agissant sans ménagements et souvent avec cruauté pendant la guerre, ils respectaient, la plupart du temps, la religion, les usages, et souvent même le droit des peuples vaincus. Les Romains étaient même arrivés à considérer l'idée de V humanité comme le grand but de leur politique, et à embrasser d'un regard d'aigle le monde dans son ensemble. Mais ces germes que nous venons d'indiquer n'amenèrent pas la formation d'un droit international universel, parce que les Romains n'ont pas cherché à réunir les nations en un faisceau, en leur reconnaissant à toutes des droits ; ils voulaient la domination absolue de Rome sur tous les peuples. Or la domination absolue d'un peuple sur les autres est la négation du principe même du droit international.
L'ambition, la soif de domination des différents peuples de l'antiquité empêchèrent donc le développement du droit international, et les faibles germes qui commençaient à se montrer furent détruits avant qu'ils eussent acquis une certaine force. Sans égalité entre les différentes nations, il n'y a pas de droit international possible.