ORIGINES ET PROGRÈS DE L’ART DIPLOMATIQUE
§ 228. Le lien intime qui existe entre l’art diplomatique et l’art oratoire a sans doute eu pour effet, dans le monde ancien, d’appeler les orateurs à la conduite des négociations politiques. C’est sur le „forum“, au grand jour de la publicité, que se débattaient les destinées des peuples. L’orateur, l’homme d’Etat et l’ambassadeur ne formaient alors le plus souvent qu'une seule personne. La diplomatie ne s’était pas encore détachée
') D’excellentes observations en ce sens se trouvent déjà dans Mably, Principes des négociations, chap. 2. V. aussi Haccbiavel, Del principe, cbap. 25.
comme une branche spéciale de la science politique, bien que des exemples d'éminents diplomates abondent dans l’antiquité.
Au moyen âge la diplomatie, comme tant d’autres choses, formait le patrimoine du haut clergé: quelquefois les hommes de l’épée s’en chargeaient à leur tour. Elle fut alors simple, dénuée de tout art et concise. Après la suppression des franchises populaires et municipales, lors de la transition de l'Etat féodal à l'Etat administratif et absolu, la diplomatie s’est transformée en instrument docile au service de la politique caractérisée plus haut (Introduction, page 11). Ce fut en général une diplomatie du mensonge — et l’on ne cherchait guère à en disconvenir — ou l’art de dissimuler caché sous le masque de formes conventionnelles. La maxime à l’ordre du jour fut alors: „Qui nescit dissimulare nescit regnare“, et ensuite : „il faut répondre au mensonge par le mensonge.“ Semer partout, pour l’intérêt du prince, l'espionnage et la corruption, telle fut la mission principale de la diplomatie. Louis XI de France et Ferdinandle-Catbolique ont été les types de cette politique dite macchiavélique.1
Les progrès des moeurs et de l’éducation publique qui s’accomplissaient sous la propagande de la renaissance des lettres et des beaux-arts dès la fin du xv siècle, apportaient du moins une ombre de bonne foi et de justice dans les allures de la diplomatie, quoiqu’au fond le secret, la ruse et des prétextes factices continuassent toujours à en être les ressorts principaux. C’est l’époque de Charles V et de Philippe IL* Plus tard elle va s’abriter sous l’éclat de la galanterie, d’un ton exquis, de futilités de toute espèce. Elle devient le jouet des Cours et elle se perd dans les intrigues qui les agitent. Elle arrive à son apogée * sous Louis XIV. La Cour de Versailles devient une espèce de Parnasse de la diplomatie moderne, où, à quelques exceptions près, l’Europe entière vient brûler l’encens pendant la seconde moitié du xvn* et la première moitié du xvm* siècle. Malgré ses roueries, malgré l’extrême souplesse de sa manière de négocier, elle n’en cherche pas moins à couvrir toutes ses préten-
*) Flassan, Histoire de la diplom. franç. I, p. 235. 246. 247. 306.
*) Mably cliap. IV, p. 37. Flassan p. 372.
tiens et ses exigences du masque de la justice. Avec quel art infini la diplomatie française ne s’est-elle pas efforcée de prouver que le testament de Charles II d'Espagne devait déroger à l’acte de partage précédemment conclu!1 Quelle atteinte profonde les chambres de réunion de Louis XIV n’ont-elles pas portée aux principes de la justice! Sous quels prétextes futiles se sont accomplis les actes successifs du partage de la Pologne!
Pendant cette période de la diplomatie française on rencontre néanmoins de temps en temps des tentatives marquées au coin de la loyauté, des efforts faits dans l’intérêt de la vérité et de l’évidence, comme, par exemple, au congrès de Westphalie. A ce congrès des docteurs en droit, avec des formes pédantesques, viennent plaider les causes des parties respectives. La diplomatie britannique n’a pas, du moins depuis l’entrée de la Grande- Bretagne dans son époque de grandeur et de liberté, encouru le reproche de poursuivre ses tins par la duplicité et le mensonge. Elle s’est fait remarquer plutôt par des procédés opposés, par l’absence d'égards et par la rudesse.
Enfin la diplomatie de la République française se manifeste avec toute l’ardeur impétueuse du torrent révolutionnaire. En s’affranchissant souvent des formes reçues, elle ne reconnaît d’autres bases que la puissance et ses convenances. Elle ne respecte aucun droit acquis. Elle se maintient avec cet esprit sous l’Empire, en même temps qu’elle reprend les formes monarchiques, sous un ton dominateur et absolu. Après la chute du premier Empire, les hommes d’Etat des Cours souveraines représentées au Congrès de Vienne, n’avaient qu’un but, le rétablissement de l’équilibre politique. Le retour à l’ancien état des choses étant devenu impossible, il fallait trancher arbitrairement les questions de population et de territoire. Il fallait couvrir des créations en partie arbitraires d'une métaphysique pleine de mysticisme et dont la légitimité allait devenir le symbole. Divers obstacles toutefois s’opposaient à la faire proclamer hautement.
Le rôle actuel de la diplomatie nous paraît consister surtout à maintenir la paix générale, à favoriser le commerce et *) Lamberty, Histoire du siècle. 1, p. 221. 243.
l’industrie dans les voies nouvelles où ils sont entrés, et à assurer le bien-être matériel des peuples.