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Le droit [microforme]

Le droit, suivant le sens primordial du mot, exprime ce qui appartient à chacun ; sa formule ja plus énergique et la plus complète dans sa brièveté, c’est : cuique suum. C’est selon cette acception que uous le prenons dans cette étude. Sous ceite définition on entend sourdre une doctrine toujours supposée de ceux qui écrivent eur le droit, et qu’il est bon peut-être d'exposer explicitement. C’est à savoir qu’il n’y a du droit que pour l’être qui possède ou qui peut posséder. De là la vieille formule de l'Ecole quand elle veut déterminer l’objet du droit: jus in re qui indique la possession, et le jus ad rem pour exprimer la possession que l’on peut revendiquer.

À ce compte, Dieu seul aurait des droits parce que seul il ossède, non pas in potentia mais in actu, étant l’Etre par excel. ence dans tous les sens. Cette conclusion n'est pas pour nous effaroucher, car le droit en tire une splendeur qui en révèle la sainteté et prépare son règne sur la terre Eartout où Dieu est honoré. Néanmoins le droit que Dieu possède essentiellement, l’homme l’obtient par participation. Mais il est le seul de tous les êtres de la création capable de s’élever À cette hauteur. Saint Thomas en rend cette raison superbe, que la créature raison nable est la seule qui ait le domaine de ses actes 1, Ici nous touchons à la racine même du @roit, Sans être indépendant de Dieu o est son principe, sa fin et ea loi, l’homme a ses droits vis-à-vis

e son créateur, je veux dire ceux que Dieu luia octroyés, et qui cousiste à se mouvuir lui-même, à l’aide de deux puisvants ressorts, qui sont l'intelligence et la volonté. Done l’homme s’appartient et il dispose de lui-même à ses risques et périls; il est lui-même son premier domaine, à la frontière duquel est écrite la charte de son droit.

L'évolution de ce domaine produit euccessivement tous les

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autres : maître de lui, il devient maître de ses facultés et de ses organes, de leur emploi et de l’abus qu’il peut en faire, mo°tre du sol qu’il conquiert et qu’il travaille à la sueur d: son front, maître des œuvres de son génie, maître des empires quand il les fonde, ou qu’il les courbe sous son épée victorieuse. À plus forte raison, l’homme u-t-il des droits vis-à-vis de l’homme, dont il est l’égal, qu’il dépasse souvent de toute la tête; et fût-il le plus chétif parmi ses semblables, il ne lui doit pas son existence ; aussi peut-il se dresser sans orgueil, mais avec dignité, orné des . qu’il tient de Dieu, et imposer aux forts le respect de ses roits.

Le mot «droit » est encore employé pour signifier ce qui est juste. Alors il devient l’objet de la justice, vertu morale qui consiste à rendre à chacun ce qui lui est dû. Lu justice qui est |’ respect du droit, suppose donc le droit, tel que nous l'avons défini, car on n’est teuu de respecter que ce qui existe; nulle vertu ne se conçoit sans un objet sur lequel elle s’exerce. Ces deux aspects du droit sont corrélatifs : c’est le droit à soi et le droit d’autrui, traduction fidèle du cuique suum. Nous ne les séparerons pas eu traitant du droit en général.

Le droit est une des quatre grandes idées qui se partagent la catégorie de l’être: le vrai, le bien, le juste, le beau. On peut négliger l’utile, qui n’est qu’une application de tout ce qui précèd' quand il est bien entendu, qui est vulgaire et souvent honter ., si on le prend pour lui-même isolé de l'idéal, indigne alors d’être mis dans une énumération si glorieuse. Le vrai est l’équation de l’objet et de l’intelligence !. Le bien est l'équation de la règle et de l’action ?. Le droit, mesure du juste, est l'équation de ce qu’on donne avec ce qui est dû? Je beau résulte do la proportion, qui n’est pas toujours une équation, mais un rapport d'harmonie ; en plastique, le beau consiste dans la juste proportion des parties d’un même tout; en morale, il consiste dans la

roportion,—ici on peut dire dans l’équation—, entre l’action et a règle des mœurs dictée par la raison #.

1— Summ. Theol. 1°, Q. 21, 2, c.

2— Ibid. 1%2æ,Q. 19 3— Ibid. 22e, Q. 57 4— Ibid. 22e, Q, 11

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D'après ces notions, que nous empruntons À l’'Ange de l'Ecole, . est évident que ces divers éléments de l'être en géne se cor-pénètrent et ne peuvent par être séparés sans déchirement, I. vrai et le bien se contiennent mutuellement !; le bien et le bear ont le même objet : ils se diversifient avec les facultés qui leur sont a; liquées, car le bien se rapporte à la volonté, le beau à l'intelligence ? ; le beau a le caractère de cause formelle, le bien celui de cause finale #, Done, le droit, mesure du. juste, suppose le vrai et le bien, et est par lui-même v- : source du beau. Ila besoin pour exister de tous ces élémc 11. là où manque la vérité, là où la morale est absente, il n'ya ::1 le bien ; alors le droit n’est qu’un vain mot, qui peut avoir .urs dans le vocabulaire de ceux qui ne savent pas ce qu’ils disent, et reste pour les esprits sérieux sans signification. Ceci pour aider à comprendre la sainteté du droit, mesure du juste.

Le philosophe étudie le vrai en lui-même ; le moraliate, philosophe pratique, cherche la règle du bien ; l’artiste saisit le beau dans l'idéal, et le réalise dans son œuvre ; le législateur détermine le droit : quand il est grand, il est plus grand que tous ; il est à la fois philosophe, moraliste, et même artiste, car il bâtit les sociétés. Solon et pen dans l’antiquité valent bien Platon et Aristote,

Cette notion du droit, qu’on peut appeler accumulative ou synthétique, “ eu son hérésie qui sévit maintenant dans la société moderne, avec une intensité qui ne semble pas devoir diminuer de eitôt. Le nom ….:uel, le plus à la mode, de cette hérésie, est celui de «sécularis: on» ou de «luïcisation» « La morale indépendante » a le mêsne sens ; mais ce n’est qu’une application à un Cas particulier. Cette hérésie a son point de départ dans une définition fausse du droit parce qu’elle est incomplète ; on sait, en effet, qu’une définition contient tout un traité, et qu’elle est comme l’œut d’où sortent toutes les conclusions dans tous les sens, Ici deux définitions sont en présence : la définition courante des jurisconsultes et la définition des théologiens. Pour les premiers, le droit contemporain est la faculté ou le pouvoir de faire, d’agir, de jouir, na d'autrui, ete., sine addito ; s’il ya des sous-entendus—il est permis d’en douter géuéralement,—ils ne

1— Ibid. 1°, Q. 16, 4, 1%, 2— Ibidem À, Q. 5, 4, 1%, 8— Ibid, 1°, Q. 5, 4, lu»,

sont pas exprimés dans la doctrine : la pratique est conforme à la doctrine au moins dans la vie publique.

Pour les seconde, le droit est la faculté légitime dont est douée la personne humaine de posséder ea chose, et de revendiquer celle qui lui appartient. Par faculté légitime ile entendent celle qui n’est contraire ni À l’autorité divine, ni À la loi humaine supposée juste. Un abîme sépare ces deux définitions ; de là en présence le droit véritable de nom et de fait, et le droit qui ne satisfait pas aux conditions requises pour constituer le vrai droit.

On a inventé un droit indépendant, qui n’emprunte rien à la vérité, rien à la morale, rien à l'esthétique, rien À Dieu qui contient éminemment ces saintes choses, un droit qui vit de luimême, de sa formule. C’est le droit constitutionnel et politique qui a principalement subi des altérations ; mais le droit civil n'y a pas échappé entièrement. Cela ressemble à un triangle sans angles, à un syllogisme sans prémisses, à un arbre sans racines. On a oublié que le droit préexfste à l’homme et à la société ; qu’il découle, quant à ses premiers principes, de la nature des choses, pour devenir ensuite positif, se détailler, se diversifier À travers lès contingences de l’histoire, afin de s’adapter au génie des peuples, et aux nécescités mobiles des situations. Sous ces différentes formes, le droit ne doit jamais se détacher de son origine, c’est-à-dire du vrai, du bien et du beau ; et parce que ces idées génératrices ne flottent pas dans l’air comme des vapeurs légères, qu’elles sont vivantes et personnelles en Dieu, qui est par essence le vrai, le bien et le beau, il suit de là que le droit est divin ou il n’est pas.

Le droit humain est réductible À cette formule, parce qu’il est un écoulement et une application À des cas particuliers du droit divin. On sait l’abus que philosophes et politiques ont fait de ce mot, qui est devenu, au bout de leur plume, un épouvantail : le triste succès qu’ils ont obtenu auprès des foules ignorantes ne doit pas ébranler nos convictions. Mais un pareil obscurcissement dans les esprits devient la source de toutes les erreurs qui circulent dans la civilisation moderne, non seulement en spéculation mais dans l’ordre des réalités pratiques, car les erreurs en cette matière sont toujours appliquées. De là les abus poussés jusqu’à la cruauté qui ont déshonoré l’histoire, et qui se continuent sous nos yeux, en plein christianisme, malgré les progrès dont nous nous vantons À son de trompe. Malheur au droit dans uu siècle qui a perdu de vue son origine, et qui méconnaît le caractère où réside sa sainteté et le rend obligatoire,

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L'école séparatiste à débarraseé le droit de tous ces impedi. menta qui gênaient son essor. Elle le fait découler des contrats ; tandis que le droit doit être la base des contrats, ces contrats sont donc la base du droit. Quand elle veut s’élever plus haut, elle arrive à l’Etat, source suprême du droit, qui trouve dans sa volonté souveraine et sa raison d’être, et sa valeur, et ses sanctions. De là est née la légalité, qui tient la place du droit, sans être toujours le droit, qui est souvent le contraire du droit, et que cependant nos Contemporains, même des catholiques, adorent avec respect. Plusieurs parmi ces fanatiques ne rendent pas à Dieu un culte semblable. L’Etat, sous le nom de « Facultés de Droit », a bâti des écoles de légalité ; les maîtres qu’il paie pour enseigner la jeunesse ne montent jamais au-dessus d’un cours d’après le texte. La légalité est un fait, sans autre idéal, sans autre moralité, sans autre sanction qu'elle-même. Ce n’est pas sublime ; c’est une révolution en doctrine, destinée À amener des révolutions d’un autre ordre. Dieu s’efface derrière l’homme ; l’homme traite avec l’homme ; il définit le droit, il crée l’obligation avec sa simple signature ; au-dessus de lui il ne reconnaît aucun principe supérieur qu’il soit tenu de respecter ; il garde ga liberté. ou son droit contre le droit lui-même, et ne s’arrête,tremblant et lâche, que devant la force brutale qui lui barre le chemin.

Ce que signifie le droit ainsi défini, ce que vaut l'obligation qui en résulte, ce qu’elle durera, quelles institutions sérieuses on peut appuyer sur une base aussi fragile, qu’il s’agisse de la propriété individuelle, du mariage, ou d’une forme quelconque de &0uvernement, tout cela doit se mesurer à la valeur de la parole humaine, souvent sans sincérité, toujours sans consistance, en tout cas révocable ad nutum Par consentement mutuel, d’après l'essence même d’un contrat qui ne vient que de l’homme, et demeure à sa merci, Dans ces conditions, la liberté a du jeu ; mais que devient le droit ? Il naît À chaque minute, il meurt À chaque instant, Tandis que la liberté—la vraie—est esclave du droit et se confond avec lui, ici le droit disparaît sous les caprices d’une liberté de fantaisie. On peut citer comme exemple du

ET 7e

Quand la Constituante résolut de voter La Déclaration des droits de l'Homme, on pouvait à la rigueur dégager de ce dessein une idée généreuse, produite par le vif sentiment du droit. C’est tout : le reste était misérable, malgré ce qu’il y avait de titanesque ; il était permis d’en rire, si l’insanité de l’entreprise n’avait pas eu le crime pour doublure, Avant d’arrêter La Déclaralion des droits, il fallait rechercher si c’est À l’homme de définir les droits de l’homme; la question de l’origine du droit, et par suite de sa nature, se dressait devant des législateurs insurgés. La réponse ne se ferait pas attendre : le droit est éternel, l’homme, être d’un jour, ne saurait le couler dans des formules qui ne durent pas plus que lui. L’homme peut créer le droit positif, contingent, mobile comme ses besoins et comme ses destinées. Mais ce droit découle d’un autre plus sacré, qui lui sert de type, et qui en est en quelque sorte la racine : celui-ci s'appelle le droit naturel ou divin. L'homme supérieur et victorieux peut, de la pointe de son épée, créer le droit particulier de certains hommes, d’une famille, d’une tribu, d’un peuple, en s’inclinant avec res-

ect devant le droit éternel. S'agit-il des droits de l’homme, de ‘homme en général, c’est-à-dire de tous les hommes, pris À toutes les époques de l’histoire, si c’est la nature humaine qu’on va juger, et dont on va fixer le sort. L'homme est trop petit pour pareille besogne ; s’il a du génie, il peut deviner les droits écrits ailleurs ; il ne saurait les créer.

Il fallait ensuite considérer si La Déclaration des droits de l'Homme n’existait pas déjà, et si une entreprise misérable n’était pas encore inutile. Îl suffisait d’ouvrir Moïse et l'Evangile. Que si ces deux codes étaien’ suspects de superstition et de despotisme théocratique, il fallait écouter la voix des siècles, le témoigrage des nations, qui sort de partout, et qui, par son authenticité, par son antiquité, par son universalité, par son invariabilité, malgré les altérations qui s’y sont glissées, s'impose aux plus fiers esprits, parce que la voix des peuples devient alors la voix de Dieu, et constitue une révélation naturelle et perpétuelle, qui force le respect. En 1759, les législateurs de Paris, gens de peu en général, comme Taine l’a démontré pièces en mains !, préférèrent mettre l'humanité à l'index, remplacer la tradition par leurs trouvailles. On sait assez où tout cela nous a conduits.

Il faut rattacher à cette philosophie insensée, mâtinée d’athé-

1— La Révolution, vol. I,

Ïsme, toutes les laïcisations qui de proche en proche se sont éten-

ues par voie législative À toute l’économie de la société et À ses intérêts les plus sacrés, tels que le mariage, l’école, les prétoires, l’armée. Nous donnerons ici, en exemple, la laïcisation du serment, parce que le serment est prêté le plus ordinairement pour appuyer le droit ; c’est le principe, quoique par abus ce principe puisse être tourné contre le droit,

a laïcisation du serment, toujours proposée, acceptée par une portion de l'opinion, est à moitié entrée dans nos mœurs, en attendant de pénétrer dans les lois. La parole humaine avait Paru iusuffisante À l’homme lui-même, si prévenu pourtant en sa faveur, sous l’inspiration de son orgueil originel. Il n’osa pas loffrir comme base des grands intérêts de la vie, et pardonna à Ceux qui ressentaient une certaine défiance ; moins encore était.il disposé à se confier à la parole du voisin. Cependant, l’honnête homme se remontre sur cette terre : il est une conscience et comme une incarnation de l'honneur ; il dit ce qu’il pense, il fait ce qu’il dit ; il meurt comme Régulus pour tenir une promesse, Maïs cet homme n’est-il Pas une exception ? est-il À l’abri d’une défaillance ?

L'histoire répond À ce questionnaire. Dès lors, l'humanité, convaincue de sa faiblesse, et assez grande pour se craindre elle-même, chercha en Dieu ce qui lui manquait ; elle mit sa parole sous la garantie de sa sainteté : Je serment honore Dicu, il rassure l’hu- Manité. On jure done par un plus grand que soi. « Dieu, dit l’Apôtre dans sa théologie sublime, ne trouvant Personne au-des- Su, jura par lui-même afin de donner À sa parole, ei c’était possible, une certitude plus inébranlable, en tout cas pour donner à sa pensée une expression plus solennelle, capable de frapper l’humauité qui la recueillerait. Ici, tout est transcendant : on s'incline et on adore, Muis quand ce fantoche, proscrit d'école ou de parlement, à l’air Sourmé, avec une mise en scène ridicule, vient jurer par lui-même, en mettant la main sur son gilet (les anciens la mettaient sous la cuisse), sous lequel palpite sans doute la conscience et où veille l’honneur, il déclare qu’il n’y a rien au-dessus de lui-même : c’est Monstrueux. Pour qni prend-il Dieu ? Et si, selon Jui, Dieu n’a rien À voir dans les affaires humaines, que ne jure-t-il par la famille, par la patrie, par le Parlement, par l’Institut, qui valent plus que lui, ou encore par son chapeau, qui est

1— Epître aux Hébreux,

au-dessus de lui quand il couvre sa tête? Sox témoignage vaut autant que sa chétive personnalité, faite de morceaux incohérents, qui a chanté vingt fois la palinodie, et qui n’a pas renoncé à cet utile métier. C’est sur sa foi que vous voulez faire reposer l’obligation des contrats, et appuyer les droits les plus sacrés !

Le droit, mesure du juste, existe en lui-même, si on le considère comme un attribut de la personnalité ; au sommet de l’Himmalaya, un homme peut dire : « Moi et mon bon droit. » Muis ce solitaire n’est qu’une fiction ; tout homme a des voisins, comme dans une chaîne chaque anneau a un anneau qui le précède et un autre qui le suit: le premier et le dernier échappent seuls à cette loi. Il suit de là que le droit est toujours ad alterum ; dans le jargon du jour, on dirait « altruiste.» Le lendemain de son existence, l’homme avec son droit se trouve en face d’un autre droit, entre lesquels la justice établit un respect réciproque. Le droit sert donc à régler les rapports des hommes entre eux ; ceci assure sa fonction sociale. Quand deux hommes se rencontrent, ils sont déjà en société, au moins le temps que dure leur entretien, ou qu’ils peuvent se suivre du regard ; le droit est au milieu d’eux,

our er à leurs relations, pour défendre leurs personnes eurs biens, et les préserver des attentats auxquels ils pourraient se livrer l’un sur l’autre. Cette société rudimentaire peut servir de modèle à toutes les autres, qui ne seront que ses multiples, quels que soient les développements qu’elles obtiendront, et si grande que soit la gloire dont elles se couronneront : la famille, la tribu, la nation, les empires sont soumis à cette règle, simple mais féconde.

Le droit est caractéristique de la personne humaïne autant que la raison ; comme l'être sans raison n’est pas un homme, un horane sans droit n’est pas un homme, c’est-à-dire une existence complète, autonome, qui se connaît, et en se respectant, exige le respect d’autrui. Il peut posséder certains droits dans certaines mesures, selon les évolutions historiques qu’il traverse ; de temps en temps, il est privé radicalement de ses droits adventices, ou par l’abus des puissants, ou par sa propre insuffisance à les exercer ; mais à l'état le plusrudimentaire de la civilisation, il possède un droit originel, qu'aucune charte ne lui a conféré, et qu’il tient de Dieu seul; ce droit inviolable, d’autant plus sacré qu’il appar-

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tient à un être plus faible, fait qu’il est homme et non pas un animal, nou pas une machine, non pas une chose, Quand le monde est éclairé de la vraie lumière, quand la notion du droit ue s’est pas entièrement effacée des esprits, au dernier degré de l'échelle, ce pupille de l'opinion, ce protégé de la puis-ance publique est compté parmi les hommes et traité en conséquenc,

Le Créateur a distribué ses dons avec une absolue indépendance, et selon une économie pleine de sagesse : la furce physique, la richesse, le génie, la vertu même, sont inégalement répartis entre les hommes. Le droit est soumis à la même loi d’inégalité. Ille £.llait, pour que la société, unité essentiellement hiérarchique, nût subsister cinq minutes. C’est l'habitude ici-bas de déclamer contre la puissance d’un petit nombre de privilégiés placés au-dessus des multitudes. Nous devrions réserver no8 protestations pour les crimes de l'autorité, non pas pour l’autorité elle-même, toujours sainte dans son origine et dans ea mission. Mais voyez quel soin a pris le Créateur de donner une parcelle de droit aux plus petits de ses enfants. Le pauvre n’a que sa chaumière, et le champ paternel qu’il arrose de sa sueur héroïque. Mais le droit veille À la porte de cette chaumière, dont nul ne peut franchir le seuil sans rencontrer la résistance indignée du prolétaire qui l’habite. Le droit. a placé une borne à la limite du modeste héritage qui porte son nom ; cette borne dit au passant : « Ne touche pas à ce domaine, que trois pas mesurent, et que le ciel et la terre gardent.» En tout cas, il reste aux pauvres le carrefour de la cité, le rocher creux du désert, l'arbre hospitalier planté le long du chemin, et qu'aucune puissance su monde ne saurait lui disputer. « Tire-toi de mon soleil, » disait fièrement Diogène à Alexandre, Le soleil est à Dieu ; il est à l'oiseau qui chante sur la branche ; il est au pauvre qui grelotte dans sa guenille, et qui se réchauffe À ce foyer allumé par l’amour, pour le consoler des jouissancer -:servées à de plus " “ureux que lui. Mais il ne sera pas dit : n’y a pas en ce

ide un peu de poussière où il puisse appt, : sou pied ensangianté, et s’y tenir debout, drapé dans sa royale misère.

Le droit de propriété n’est pas le seul que le pauvre ait reçu de Dieu ; il possède une investiture plus glorieuse, l’habeas corpus, c’est-à-dire l’inviolabilité personnelle, Il s’appartient ; il est

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garanti contre les caprices de la force ; et quand il passe, courbé ‘sous le poids du jour et de la douleur, il pout se dresser, et regardant les maîtres du monde, s’écrier: « Qui de vous arrachera une frange de mon manteau déchiré, si je ne vous en donne pas le droit en violant le droit d’autrui ? »

Ce qui lui appartient surtout c’est son âme : cette âme c’est lui-même. Là réside ea dignité, là palpitent ses convictions, souvent incomprises, quelquefois persécutées en des siècles néfastes, qui ne sont pas rares dans l’histoire ; là brûle la flamme sainte, allumée au fcyer divin, qui éclaire le: sentiers de son pèlerinage, qui luit comme un phare au sein des tempêtes qu’il traverse, et lui montre le rivage lointain où ses espérances invincibles trouveront leur aboutissement. Quand ce croyant n’est pas un sectaire, quand il ne professe pas des dogmes funes'es, quand il ne pratique pas une morale inavouable, qu’il répand sur ses pas le parfum de ees vertus et les bienfaits de sa charité, s’il ne menace aucun intérêt, s’il affermit la chose publique par le rayonnement et l’influence de ses œuvrés, qui a le droit de violenter cette âme, de se mettre entre elle et Dieu, de lui disputer l’autel où elle s’abrite comme une colombe gémissante, de lui faire un crime de la prière, qui est sa respiration, et qui lui donne des ailes pour s'élever vers l'idéal réel et vivant, qui est Dieu? C'est ici que la liberté de conscience devient le plus sacré des droits, qui à “utame de provoquer les susceptibilités les plus légitimes, et les résistances justement admirées par l’opinion des siècles.

L'homme est encore citoyen, c’est-à-dire le fils de la cité, cette unité d’importance variable, qui n’est souvent qu’un simple municipe, une république d’Ardorre ou l’empire de Charles-Quiat sur lequel le soleil ne se couchait pas, dans tous les cas, assez distinguée pour avoir son gonfalon et sa charte, et vivre de sa vie propre. L'homme est plus ou moins citoyen, selon qu’il participe plus ou moins à la chose publique. Cependant pour être citoyen, il n’est pas nécessaire qu’il soit souverain. C’est un des travers de notre temps d’avoir identifié ces Ceux idées, qui s’excluent mutuellement, quand on les compreud bien, et qu’on n’est parvenu à accoupler qu’à l’aide de sophismes, d’autant plus populaires qu’ils sont plus contraires à la doctrine et à l'intérêt des nations. Mais il est indispensable que l’homme ne soit pas sans droits dans la cité, et qu’il n’y soit pas traité en étranger ou en bête de somme. Citoyen, l’homme a droit à la protection des lois, à la sécurité pour sa personne, pour son honneur, pour ses

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biens ; il a droit à la sollicitude et au respect de la souveraineté, ui n’existe pas pour elle-même, mais pour la communauté: ila droit à son droit d'associé ; il est une molécule vivante de l'organisme vivant dont il fait partie; À ce titre, il doit exercer une influence, remplir une fonction, et si obscure que soit cette fonction, elle est réelle. Il a droit de suffrage dans les consultations nationales, Les démocraties font tout dépendre du nombre ; elles prennent la justice pour rien ; elles sont insensées, en flattant les masses, en leur sacrifiant les classes éclairées, qui partout et toujours forment une aristocratie nécessaire à la santé des nations, autant que le cerveau et autres parties nobles le sont À la santé du corps ; elles abaissent de gaieté de cœur, par intérêt Où par passion, l’âme sociale et les destinées de la patrie. Sur ce point, les leçons de l’histoire ne manquent pas. Les gouvernements tempérés, qui font entrer daus leur syuthse toutes les classes de la société, et qui se composent de monarchie, d’aristocratie et de démocratie, ces gouvernements, plus sages, plus durabies, et au fond plus équitables que les autres, n'exagèrent pas les prérogatives des citoyens, en leur accordant les droits qu’ils tirent de la nature, dans une juste mesure. Car la patrie appartient à tous et à chacun : c’est la chose commune, où les forts et les humbles ont versé leur part contributive, les uns avec du génie, les autres avec leur travail. tous avec leurs douleurs ; elle est faite de grandeurs et de misères ; le passé, le présent et l'avenir s’y rencontrent en s’embrassant. Il est juste que les avantages comme les charges se distribuent entre les enfants d’une même mère, et cela malgré les inégalités qui règnent parmi les conditions sociales, Quand la souveraineté viole la justice distributive, qu’elle favorise les monopoles formés avec les dépouilles des faibles au profit d’une caste, la loi de nature est déchirée ; le citoyen lésé peut réclimer son droit, et élever jusqu’au ciel sa protestation indigné Le droit ne se laisse pas étrangler sans pousser une plainte.

Il y a un droit pour chaque existence humaine, comme il ya une goutte de rosée pour chaque plante, et un grain de mil pour chaque oiseau. En évitant l’orgueil, nous avons le juste sentiment de notre dignité; et nous voulons vivre de notre droit, non pas d’aumônes, ni de privilèges, qui en réalité ne gont qu'une

aumône prélevée sur le bon droit. Cor.1me l'individu, la famille vit de son droit ; car la famille est un être moral, composé de plusieurs autres — de trois au moins— qui se fondent dans son unité organique. Elle porte à la main sa charte inviolable, qu’elle tient de Dieu, non pas de l’octroi d’un souverain. Dieu la créa dès l’origine pour être le berceau de l’homme, et, par son développement dans le temps et l’espace, devenir le berceau de l’humanité. Dieu qui n’abandonne pas la vie aux caprices du hasard en surveille surtout la source, sans arrêter le jeu de la liberté de l’homme, qui en détermine les formes accidentelles. Il donna la terre au premier couple humain, avec charge de la fertiliser par le travail, et de la transmettre à ses descendants. Il institua le mari. e, qui est la racine immortelle sur laquelle s’épanouissent les générations. I' sacra le père roi et prêtre du foyer, le premier temple où il fu. adoré, le dernier où il reçoit un culte, quand la religion a péri partout. En bénissant l’union de l’homme et de la femme, il leur confia l'âme de leurs enfants, dont il leur demandera compte, et qu’ils doivent préserver de l'erreur et du vice. Ces grands devoirs de la famille lui créent des droits supérieurs. La propriété, le mariage, l’enseignement religieux admettent une certaine réglementation, contenue dans des ‘imites discrètes ; ils ne supportent pas des immixtions sacrilèges, qui tendent à altérer une institution qui n’est pas de main d'homme, que la souveraineté doit protéger avec respect. La famille survit à la chute des empires ; et quand l’homme n’a plus de patrie, ou que le mal a rendu iuhabitable celle qui lui reste la familla est l’asile qui abrite son désespoir, et boit ses larmes inconsolables. Il faut plaindre les grands caractères noyés au sein d’un peuple de décadents.

Je parle des patries ; ne les oublions pas en dressant l’inventaire des droits que Dieu a départis à l'humanité.

Après l'humanité, prise en bloc, la patrie est l'unité la plus considérable qu’il y aït sur la terre: elle est la résultante d’un certain nombre d’unités inférieures, individus, familles, tribus, qui se foudent en elle, non pas par juxtaposition, à la manière des agrégats minéralogiques, mais organiquement et conformément aux lois de la vie. Le grand tout humain ne pouvait pas se mouvoir sous la main d’un seul, qui restait exposé à la folie de l’orgueil, alors même que se: facultés auraient été assez puissantes pour exercer une pareille souveraineté, et que l’espace, cette barrière contre laquelle se sont brisées toutes les ambitions,

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n'aurait pas déconcerté ce dessein, Le César, qui un jour soubaita que l'humanité n’eût qu’une tête, n’était qu'un monstre : il voulait cette unité pour cinq minutes, afin de pouvoir abattre “un coup de sabre cette tête sup.rbe : il comprenait lui-même que cela ne pouvait pas durer. lour ces motifs, l'humanité se fragmenta par la force des choses, qui fut aidée par la division des langues, par les climats, bientôt après par la formation des races différentes de couleur et de génie, sans compte: les passions de la nature, sources éternelles de toutes les divisions. Les patries naquirent de cette fragmentation. Elies se dessinèrent sur la carte, en découpures plus ou moins larges, avec leurs frontières déterminées, en attendant de prendre leur place dans l’histoire par leurs hauts faits et par leurs crimes.

La patrie est sainte : c’est le droit qni veille à la frontière, et la rend inviolable. Le sol qui la porte, le ciel qui se déploie sur sa tête, les eaux qui forment sa ceinture on qui coulent à sa surface, les fils qui sont sortis de son sein, la constitution qui règle ses destinées, les progrès de ses arts, les conquêtes de ses armes, sa langue, les foyers, les autels, les tombeaux où dorment ses morts, et jusqu’à ses épreuves, ses revers, ses angoisses, toutes ces saintes <aoses lui appartiennent et imposent le respect À l'étranger. L’homme a un sentiment très vif du droit national : le patriotieme est une religion, qui se confond ordinairement avec la foi chrétienne ; elle lui survit, quand l’homme a perdu le Dieu de son baptême dans les débauches de 1 ’esprit ou dans l’orgie des sens. Ce triste reste, qui ne sauve pas les nations abandonnées de Dieu, témoigne encore des sublimes susceptibilités qui, au sein des décadences les p'us irrémédiables, agitent le Cœur du citoyen : dernier reflet d’une grandeur morale évanouie. Par-dessous tous ces enthousiasmes, ces émotions, ces gémissements et ces colères, il y a l’idée de droit ; c’est cette idée qui tient la patrie debout, l’arme au poing, le pied à l’étrier ; elle ne tombe que lorsque :ette idée s’est effacée,

Le droit et le juste eont identiques.

Le droit et la liberté sont inséparables. C’est le droit qui donne à la liberté sa valeur ; c’est Ini qui en fait un don magnifique de Dieu, et l’attribut le plus glorieux de l’homme ; c’est lui qui explique pourquoi elle est l’objet de désirs si ardents chez ceux qui

ne la possèdent pas ’ncore, et d'inconsolables regrets ct d’implacables revendications chez ceux à qui elle a été ravie. Ainsi omprise, la liberté est toute la dignité de la vie, l'instrument des grandes choses, l'outil de chacune de nos facultés, qui s’en servent pour exploiter les énergies et les appliquer au profit de la société. Mais la même école qui a sépar le droit du juste, pour Je ravaler au niveau d’une légalité sans justice, a encore détaché Ja liberté du droit, sans savoir ce qu’elle fait, se payant de mots vagues et creux, qui signifient au fond le contraire de ce qu’ils expriment, dédaignant tout raisonnement, n’acceptant aucune définition, capable de dissiper les équivoques et d’éclaircir des questions difficiles ; réfractaire à toute expérience, sereine au milieu des ruines, disposée à sign2r la chute du monde plutôt que de renoncer à des chimères, qu’un poète per. caresser, qu’un homme d'Etat ne saurait considérer sans rire.

Une autre école sait ce qu’elle veut ; elle l’avoue cyniquement : sachons-lui gré de sa franchise sauvage. Ce qu'elle veut, c'est la liberté pour tous de tout dire, et de tout faire ; l'erreur de tout ordre et de tout degré, la séduction, la corruption eifrontée, la violence elle-même, sous des formes adoucies, ont leur casier dans cette synthèse aborminable. l’illogisme seul l'empêche de déborder sur le monde, qui disparaîtrait vite sous les flots fangeux du mal triomphant ; l'illogisme n'empêche pas des ravages immenses de se produire, parce qu’il n’atrête que les derniers excès du mal saus supprimer son principe. La liberté pour tous et pour tout n’est qu’une formule et une machine de guerre entre les mains des sectaires, ennemis du vrai, du bien et du beau, et de Dieu dont ils procè”"-nt ; elle ne tarde pas À se restreindre, et à devenir une liberté à rebours : elle est pour tous, excepté pour les honnêtes gens; elle est pour tout, excepté pour le bien. Cette liberté-là n’est qu'un mouvement excentrique en dehors de la règle ; elle n’a pour elle que les fauves : pour rallier l'opinion des sages, et la partie saine de l'humanité, il lui manque la majesté

du droit.

Le sentiment dx droit est plus ou moins développé chez les hommes ; à ce point de vue, il devient un critérium assez sûr. Il faut convenir que ce sentiment est susceptible d’exagération comme tous les autres: dans ce cas, il oftre de véritables périls

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