CE
L’esclave payen, tel qu’il exista chez les Assyriens et les Mèdes, en Grèce et à Rome, était peut-être tombé plus bas encore. Celui-ci vivait au sein des splendeurs de la civilisation ; quand il n’était pas atte 6 à la glèbe dans des villas délicieuses, où l’on trouvait l’outill: ;e des voluptés les plus ruffinées, il servait dans les antichambres des paluis dorés ; il contemplait les merveilles de l’art, les panthéons, les amphithéâtres, les thermes, les basiliques, les aqueducs immenses, et dans l’intérieur des demeures patriciennes les produits les plus recherchés du luxe, les vases de porphyre, les statues de marbre et de bronze, les fresques et les mosaïques qui couvraient les murailles et le sol. Il avait contribué à élever les chefs-d’œuvre de l’architecture, en creusant les fondements, en préparant le ciment, «. portant les cailloux des bétons et la pierre des appareils. Peut-être avait-il le sentiment du beau, et éprouvait-il une satisfaction esthétique en regardant les masses profondes des édifices, si bien assises, si bien ordonnancées et ornées de détails qui achevaient de les rendre magnifiques, Maïs autant qu’on peut le deviner par conjec-
ture, et à en juger par ce qui nous reste de la statuaire antique, l'éclair de son génie captif ne perçait pas la peau rugueuse de son front, et ne brillait pas dans son œil À moitié éteint au fond de son orbite. On peut avancer avec plus de certitude que,
énéralement, l’esclave de la civilisation n’avait pas le sentiment A ses droits sur les œuvres de ses maîtres. Je ne parle pas de dre't de propriété, dont la revendication absolue et exclusive pouvait dégénérer en injustice; car le nombre ne suffit pas au droit, ni la peine non plus ; le droit d’un seul l'emporte souvent sur le droit de tous ; le droit de celui qui préside à une œuvre vaut davantage que le droit de celui qui l’exécute. Mais le travail était pour l’esclave un titre sacré, écrit avec sa sueur et son gang ; ce titre en valait bien d’autres, tels que la possession, la transmission héréditaire, la prescription et les contrats gratuits ou onéreux. L’esclave pouvait très légitimement demander d’entrer en partage avec son maître, en réclamant un salaire si bien gagné. En avait-il conscience ? Il était mêlé au mouvement de la vie politique et civile ; il assistait au jeu des institutions nationales, En traversant le Forum, il apercevait la tribune aux harangues ; le jour des comices, il portait le patricien en litière, ou suivait à pied la tourbe des clients, qui sur son passage se dieputaient un mot ou un regard ; il était témoin des luttes du sénat et du: peuple ; ia voix des tribuns arrivait jusqu’à ses oreilles, et leurs colères éloquentes, qui passaient comme un vent d’orage sur l’assemblée électorale, ne le laissaient pas toujours impassible, Ici encore il n’avait pas la claire vision de son droit: banni de la république, rayé de la liste des citoyens, privé de l'exercice des prérogatives les plus élémentaires, que l’homme tient directement de Dieu et qui font partie de sa nature, il n’ex'stait que pour servir, souffrir et mourir de vieillesse et de misère, quand il n’était pas égorgé dans le jeu des gladiateurs, ou jeté aux murènes afin de les engraisser. En n’aspirant pas à la souveraineté, il faisait acte de bon sens, car la souveraineté ne saurait appartenir à tous sans périr; en renonçant à participer duns une certaine mesure à la vie nationale, ne fût-ce qu’au fond d’un obscur municipe, il abdiquait : c'était sans douleur. Il faudra que les abus du pouvoir viennent désoler sa patience, pour qu’un chef audacieux se lève, et qu’on entende au fond des caves sombres un bruit de chaînes qui épouvantera les jouisseurs au sein de leurs voluptés. Mais la guerre des esclaves tournera contre eux ; ils retomberont dans l’apathie de la veille ; et des siècles s’écouleront silencieux et pesants, témoins d’une
résignation à laquelle on peut à peine croire, même quand l’histoire en fournit la prenve.
L’esclave civilisé naïssait esclave. La première génération des vaincus fut sans doute frémissante ; elle ne s’accoutuma jamais au joug ; en mourant, elle poussa un cri de désespoir, suprême protestation du droit opprimé par la force. La seconde génération se résignait déjà ; la troisième céda entièrement ; et puis on n’entendit plus rien : l’esclave so courbait sous la main de la fatalité, triste et tremblant. La tyrannie avait fait son œuvre : la dégradation de l’homine était achevée.
Peut-être y a-t-il par delà un degré d’abjection plus profonde, Aax époques brillantes de l’histoire des nations succèdent toujours les décadences ; elles sont la conséquence logique et le châtiment de l'abus du droit mal interprété et des orgies de la liberté, Les décadents se distinguent à plusieurs signes, comme les phtieiques et les diabétiques : ils sont orgueilleux et plate, insolents et lâches, curieux et superficiels, loquaces et irréfléchis:; sans convictions et sans dévouement, avides de jouissances matérialistes ils courent après les honneurs, mais ils n’ont point d'honneur : ce dernier trait est caractéristique, Ils se ruent dans la servitude prêts à baiser les mains sanglantes du premier maître venu, et à mettre leur tête sous ses pieds. [ls ne lui demandent pas qui il est, ni d’où il vient ; il suffit qu’il ait la puissance, et qu’il soit le dispensateur des dignités et des titres pour être acclamé et porté sur le pavois. Ce maître est quelquefois un soliveau enrubanné ; souvent c’est un honteux parvenu que son passé poursuit comme l’ombre suit le corps : ses rivaux jaloux le lui rappellent pour se venger de ses succès : ils ne parviennent pas à le faire rougir. On raconte dans les conlisses des aventures sinistres : le lendemain la chronique s’en empare : tout ce bruit ne lui fait perdre ni un client, ni un écu. Sa fortune s’accroît À chaque minute ; le scandale ajoute à son prestige. Cependant on se presse sur ses pas; on se bouscule dans ses antichambres ; on recueille le moindre mot qui tombe de ses lèvres ; on souligne son silence, le froncement de ses sourcils. Il est maître. Les tribuns de la veille, devenus ses courtisans, ne dédaigunent pas ses faveurs : ils le paient de leurs suffrages dans les comices, de leurs compliments dans les salons, de leurs articles dithyrambi. ques dans les feuilles soumises où ils versent leur encre, toujours
aux ordres du plus offrant. Leurs ancêtres moururent pour fonder les institutions qui pendant des siècles ont assuré la prospérité et la gloire de leur patrie ; eux n’ont qu’une ambition : mourir d’indigestion sous la table de celui qui leur jette du pain comme à des esclaves ivres. Brutus, étendu sur le champ de bataille de Philippes, regardait le sang qui coulait de ses blessures, sang inutile pour la grande cause qu'il servait, et il s’écriait avec un accent de désespoir sublime : « O vertu, tu n'es qu’un vain mot!» Les décadents, vaincus sans combattre, vaincus sans douleur, heureux de servir pour jouir, passent leur temps dans les festins ; l'œil allumé, la lèvre empourprée, la bouche pleine, la poitrine couverte de palmes et de décorations, ils tiennent le verre À la main, et d’un ton satisfait, le regard sceptique, quand il n’est pas sectaire, pleins de dédain pour les héros dont ils sont les héritiers, ils 8’ :rient : «O liberté, tu n’es qu’un préjugé ! » Un grand maître a rendu cette scène, qui est vraie à toutes les époque” le décadence, dans un tableau célèbre, intitulé : Le: derniers nains ; c’est à la fois une œuvre d’art et une page de philosophie profonde. Ainsi finissent les peuples, qui ont perdu la notion ou le sentiment du droit. Ensoignez-moi le point où s’arrêtent la lâcheté publique et l’humaine
bassesse.
Le droit et la force sont en présence dans le monde, comme la vérité et l’erreur, le bien et le mal. Entre ces deux termes, l’antagonisme est à fond ; la conspiration est perpétuelle : le droit tient tête à la force ; la force cherche À supplanter le droit. Le droit succombe souvent : ses revanches, pour être éclatantes, sont rares. Le droit a des ennemis au dedans et au dehors. Au dedans, l’ennemi du droit ce sont les révolutions. Il y a des révolutions qui se font au nom du droit, et qui sont terminées par le triomphe du droit : elles sont glorieuses et fécondes, mais on les compte. C’est presque une loi, que les révolutions inspirées par les passions, exécutées par la violence, aboutissent À l’injustice et finissent par le despotisme. C’est l’esprit de partie qui cause tous ces maux. Madame de Staël, dans son traité des Passions, fait de l’esprit de parti une passion sui generis distincte de toutes les autres, peut-être parce qu’elle en est le résumé. L'esprit de parti frappe d’aveuglement et de vertige les intelligences les mieux équilibrées ; il déprave les âmes bounes, il altère la loyauté des cœurs les plus chevaleresques, Sous son
influence, les hommes sont entraînés vers les mesures extrêmes, par faiblesse ou par intérêt ; ils professent la souveraineté du but, ils n’hésitent jamais sur le choix des moyens; les victoires d’iniquité les laissent calmes ; ils campent sur les positions de l’adversaire, enlevées par ruse quand ce n’est pas avec cruauté ; ils dorment sur les cadavres des vaincus, comme le tigre sur les restes d’un mouton qu’il a déchiré et dont le sang teint encore les poils de son museau. En vérité, les hommes ne sont pas beaux au milieu de ces luttes fratricides, les victorieux moins que les autres. À ‘a sans droits et contre le droit ; ils n’ont qu’un moyen de est d’opprimer le droit ; ils inaugurent par là leur souve té d’un jour. Malheur aux vaincus ; frappés d’ostracisme, devenus suspects aux nouveaux maîtres, leurs biens, leur honneur, leur liberté, leur vie même, rien n’est à l’abri des décrets qui se succèdent à courts intervalles. Les libertés antiques, fondées sur la justice et la sagesse, consenties par vingt générations et qui avaient fuit leurs preuves, sont rayées successivement de la constitution nationale, et remplacées par des libertés ou fictives ou dange:euses, qui ne sont que le faux visage de la tyrannie.
Il n’y a guère de peuple qui n’ait traversé ces crises redoutables, dans lesquelles plusieurs ont sombré pour toujours. Athènes eut ses trente tyrans, que Lysandre lui imposa et dont Thrasybule la délivra. Rome vit les dictatures de Marius, l’homme des plébéiens, et de Sylla, l’homme du Sénat ; elle nagea dans le sang versé par ces deux généraux, tour à tour victorieux, dont les excès ne furent surpassés que par ceux des Césars, ces-monstres à face humaine, que :: monde gangrené jusqu'aux os devait sans doute mériter. L'Angleterre se souvient encore d'Olivier Cromwell, ce protecteur qui ne protégea que le crime ; Genève connut les douceurs du gouvernement de Calvin ; la Hollande eut son Jean de Leyde. Maïs jamais peut-être, dans les siècles chrétiens, la révolution n’engendra pl's de maux, ne contisqua plus de droite, ne fit plus de victimes qu’aux jours de la Terreur. On a dressé la statistique des droits et des libertés que la Frauce perdit à cette date lugubre de son histoire : on sait assez par quoi ils ont été remplacés.
+ + * Au dedans, le droit a un autre ennemi : c’est l'Etat centralisé.
Celui-ci opère à la faveur de légalité, sans violence et sans troubler l’ordre public; ses formes paraissent normales : en réalité, ce
sont les formes de la tyrannie, Dans nos sociétés compliquées, c’est une fantaisie de poète que de rêver l'ère patriarcale, lorsque les tribus confédérées vivaient d’une vie autonome, et que le pouvoir Central, quand il existait, se faisait sentir À peine. Aujour-
hui le développement des intérêts, leg passions surexcitées, les aspirations universelles vers la grande vie publique, les délibé.
cultivés avec art, les relations Internationales qui se croisent sur l’échiquier du Monde, toutes ces circonstances ont contribué à augmenter les attributions de PEtat, La démocratie, devenue a forme des institutions politiques en France, achève de rendre son monopole irrésistible, malgré les PParences contraires, Ce qui est nécessaire arrive toujours, Mais il y a une limite À tout, même aux empiètements de l'Etat. En face de l'Etat, l'individu a ses droits, la famille a les siens, encore plus imprescriptibles : ceux de l'Eglise sont au-dessus de toute prétention. Cependant ces droits diminuent chaque jour ; il n'en restera bientôt plus que le souvenir. Les peuples mode: 8, si fiers de leurs libertés, si dé aigneux des ancêtres, sont brovés sous la dent du Moloch officiel, qui n’en fait qu’une bouchée, Cette tyrannie, la plus redoutable, Parce qu’elle avance Par poussées infinitésimales, et qu’elle pénètre dans les mœurs Avant de passer dans les lois, a Pour elle la nuée des fonctionnaires dociles, À ajouter aux grenouilles, aux sauterelles, aux mouches et autres plaies qui dévo-
admiuistrayifs, Payés pour rendre des services; les badaudes, excités par des Journalistes À Kages, viennent à la rescousse, Nos
Jour : « L'Etat, c’est mOi ; » ils clament en dilatant leur ventre et en renflant la note : « L'Etat, c’est nous, » Ils sont persuadés qu'ils BOUVernent, parce qu’ils dounent leurs suffrages à ceux qui les exploitent. Les imbéciles ! Ce qu’il faut relever dans cette situation, c’est la satiefaction des uns, la résignation des autres, le châtiment de tous, Les voix isolées, qui sortent du désert, ou de quelque laboratoire de la pensée, enveloppées de silence et d’ombre, en faveur du droit étonfts sous la Paperasse, restent sans écho, quand elles ne sont pas bassement contredites, Les
chaînes ne sont pas nécessaires Pour contenir de pareils esclaves ; ils sont trop usés pour se révolter. Un Spartacus ne sortira pas du milieu de ces eunuques de sérail,
sh
Au dehore le droit a deux ennemis : les conquérants et les diplomates. Les hommes, s’ils ne sont Pas corrompus, sont fous de liberté ; ils se montrent très jaloux de leurs immunités ; en même temps, ils adorent les Conquérants. Comprenne qui pourra. Un soldat à cheval, qui mène la victoire en laisse, le dolman couvert de poussière, les bottes pleines de sang, les met en délire ; ils l’acclament, ils le couvrent de fleurs jusqu’au Capitole, où on lui dressera des autels, s’il l'exige. Les imprudents ! mais l’enthousiasme ne raisonne pas. Il est vrai, le courage sur le champ de bataille est toujours sublime; le héros qui risque sa vie pour une uoble cause, c’est l'humanité sous la forme idéale. Il est vrai encore que la guerre est quelquefois juste, et la victoire intelligente quaud elle couronne le bon droit. Ce n° ++ 1 cu’nn chapitre de l’histoire du monde et le plus court. Les; ciéclarées sans motif au faible par le fort, guerres d’ambition et . a colère, guerre d’extermination, chasses À l’homme organisées acientifi: quement dans les siècles de progrès matériel : voilà la règle. Le conquérant est rarement un libérateur ; il entre en muître, le glaive au poing, la rage au cœur, prêt à noyer dans le sang les résistances, Il supprime toutes les garanties des citoyens, qui pourraient tenter le patriotisme et le désespoir, atin de s’épargner à lui-même des répressious nécessaires, préférant, par un reste d'humanité, opprimer qu’égorger : tel est le lendemuin des batailles perdues. L’herbe ne poussait plus partout où passait le cheval d’Attila ; le droit s’efface sous les pieds du cheval du vainqueur; sa gloire cache un crime. Et dire que le temps ne peut rien eur sa mémoire, maudite des vaincus ; qu’il lui donne au contraire une so:ce de consécration, qui l’accompagne d'âge en âge, et le sauve de l'oubli. Quel mystère !
Las armées en Campagne traînent après elles la tourbe des marchands, qui vivent des vivants, celle des brocanteurs et des Maraudeurs, qui vivent des morts. Oes derniers s’abattent sur les champs de bataille comme les corbeaux attirés par l’odeur de la corruption ; ils détroussent les cadavres et de la sorte ils prélèvent les premiers boni de la journée, dont les profits ne sont pas réglés définitivement, Les diplomates les suivent de près, portant
à la main des protocoles dan les prétentions de leurs sei volent les morte, je veux « pas leurs bijoux solennelle de la nze, froids comme le e la défaite avec une tes, ils rasent des forilent les nations, sans e leur poitrine ; plus , qui opèrent sur la de leurs victimes,
un art dont ils ont
trop fameux, est de
médité nuit et jour, Cette race d’hommes, a le triste honneur d’avoir fait plus
SAUVages, qui sa
ieux : c’est l’œuvre des diplomates.
Cependant les tyrans se sont trouvés en face des champions du droit. C'était inévitable ; Car le droit exprime une idée trop sainte dans son essence, trop grandiose dans ses applications ; il correspond à tant de sentiments délicats, profonds, immortels de l’âme humaine ; il sert de base À trop d'intérêts privés et publics, Pour qu’on puis ment, Un peuple vaut souvent
comme un seul homme, et revenit des ancêtres et de Dieu. Quand
et qu’on naît F3 parce que l’orateur es
la passion, qui fait l’orateur plus que le raisonnement, est une flamme qui se développe en route, mais qui s'allume au foyer divin au premier moment de l'existence. Je crois aussi qu’on devient orateur, si on ne l’est déjA ; l’étincelle qui dort dans les veines du silex n’attend qu’un coup de briquet pour jaillir ; l’éloquence n’a besoin que d’être provoquée par la tyrannie pour éclater en accents sublimes, sur les forums tumultueux et encore dans les laboratoires de l’annaliste qui rédige en silence les protestations de son âme indignéc ; préparant ainsi aux tyrans un châtiment buriné dans des pages immortelles, qui les poursuivront dans la plus lointaine postérité. Démosthène tonne À l’Agora: Philippe tremble en Macédoine. Dante écrit À R »me : les Césars auraient rougi, s'ils en avaient été capables. —C'est l'heure des ligues héroïques. Les ligues sil'onnent l’histoire, parce que partout la furie brutale rencontra sur son chemin le droit qui ne meurt pas, et qui trouve, au milie” des ostracismes qui le frappent, un agile dans les grands caractères. La Grèce ancienne organisa la ligue achéenne, dont Aratus et Philopæmen furent les plus illustres soldats, et qui pendant plus d’un siècle tint tête à des voisins redoutables. L'Italie du moyen âge vit naître la ligue lombarde, dout le pape Alexandre III fat l’âme, et qui arracha au joug des empereurs germaniques les plus belles provinces de la Péninsule. En France, la Sainte Ligue, malgré ses détracteurs d’hier et d'aujourd'hui, est restée fameuse dans nos annales ; elle défendit vaillamment le catholicisme national ; elle sauva le trône de l’hérésie et força Henri à abjurer le calvinisme, s’il voulait s’asseoir sur les fleurs de lys.— C’est l'heure des combats de géants. La guerre, toujours cruelle, devient sacrée quand elle est faite pour le bon droit. Alors, les champs de bataille sont des autels sur lesquels de sublimes obstinés versent leur sang, pour racheter les patries, en effaçant leurs erreurs et leurs péchés. Ces épopées chantées par les poètes, célébrées par l’histoire, ne sont pas des poèmes fictifs, mais des faits qu’on ne se lasse pas d’admirer, qu’on raconte de génération en géuération, pour empêcher la prescription du despotisme et entretenir dans les âmes le saint enthousiasme du droit. Tant que ce feu sacré brûlera, même sous la cendre des ruines, il ne sera pas permis de désespérer de la liberté.
Au fond de la Judée, les Machabées se lèvent pour la Loi et pour le Temple, peu nombreux mais résolus, contre tous les Antiochus et leurs armées victorieuses de l’Asie. Ils tombent l’un
après l’autre; mais leur mort prelonge de cent ans l’agonie de leur infortunée patrie.
A Rome, Brutus, Cussius et leurs complices, animés d’un civisme sauvage, immolent sous le poignard l’ennemi de la République, et vont finir dans les plaines de Philippe, fidèles jusqu’au bout à la vertu À laquelle ils ne croyaient plus.
Les temps chrétiens ont vu ces belles scènes reproduites ; ils n’ont rien À envier aux nations païennes. Avec une idée plus nette et plus exacte du droit, avec une conscience orientée sur le devoir et éclairée d’en haut, les races élevées par l’Evangile ont su uimer, défendre et au besoin venger le droit. En Suisse, Guillaume Tell refuse de saluer le chapeau de Gessler, symbole d’un pouvoir abhorré, parce qu’il est étranger; ct il défend sur tous les champs de bataille, À coup de flèches, l’indépendance des Cantons. Son nom est resté légendaire,
L'Espagne, royale et provinciale, qui portait à son front autant de couronnes qu’il roule de fleuves sur son territoire, et qui n’acceptait d’autre souveraineté que celle de la Senors de Pilar, frémit sous la main de fer de Charles-Quint, qui faisait litière de ses divisions historiques, pour l’étouffer sous une centralisation savante. Jean Padilla leva l’étendard contre le vainqueur de François I“; il organisa la ligue des communes ; s’il ne sut pas vaincre, il sut mourir de la main du bourreau, en léguant à Marie de Pachaco sa haine de la tyrannie impériale et royale, Un jour, les fueros menacés auront leurs soldats: la Biscaye, le Guipuscoa, l’Alava et la Navarre combattront avec vaillance, et ne déposeront les armes qu'après avoir reçu le serment de la reine, que leurs immunités seront respectées : vaincus et vainqueurs à la fois. Quand la Révolution de 1789, devenue athée et sanguinaire, eut courbé la plus généreuse nation du monde sous son ;oug, à l’ouest la Vendée ne voulut pas se rendre, Protégée par l’océan et par les haies vives du Bocage, elle se leva comme une protestation vivante contre les bourreaux, mal armée, mais bien commandée, en tout cas résolue de suivre Lescure, Charette, Larochejacquelein, et à mourir pour la monarchie et pour la religion. C’était la France catholique, enserrée dans une lisière de son territoire, qui se présentait au canon de Hoche, décidée à vendre cher sa vie, en gardant sa foi. Cette lutte entre des forces si inégales, dans laquelle la faiblesse triom-
pha si souvent, n’a pas de pareille dans les temps modernes. Elle prouve ce que peut une province, qui a la conscience de son droit, qui met le droit de croire au-d: ssus de tout, qui s'appuie sur Dieu plus que sur ses bataillons, et s‘avance, visière levée, pro aris et focis, ne cédant qu’à la force, et réservant son bon droit au lendemain de lu défaite.
Plus près de nous, l'Irlande et la Pologne continuent la tra lition des revendications implucables. Les deux saintes murtyres se tiennent par la main aux deux extrémités de l’Europe indifférente, qui ne sait plus secourir les victimes, ni haïr les bourreaux, dont au besuin elle devient la complice, prête à apposer sa signature au fond des traités homicides. Leur malheur mesure des siècles; et encore debout, plus fortes que la mort, lasses de souftrir, elles s’obstinent dans l'espérance et protestent toujours. Mal servies par la politique moderne, égoïste et cruelle, elles se tournent du côté du ciel, qu’elles prennent à témoin de leur droit, vers lequel elles font monter leurs larmes et leur sang. Elles donnent du cœur à tous les opprimés et leur enseignent à ne pas désespérer.
. L'Irlande a perdu son self-government : elle a gardé son unité
insulaire. Elle semblait placée sous la garde de l'Océan : l'Océan ne l’a pas sauvée de l’invasiou des landlords, ni des lois iniqnes, pi des évictions inhumaines, ni des coups de sabre des soldats rouges. Noyée dans le monde officiel qui l’exploite, elle s’est retirée dans ses meetings et dans ses temples; elle en sort aux heures sinistres, quand la faim pâlit ses joues et que la colère déborde de son cœur. Si elle n’est plus chez elle, elle est elle quand même, avec son génie, ses souvenirs, Îes cendres de son Ô'Connell, ses évêques nationalistes, et son peuple qui germe dans la misère, qui se répand dans le Nouveau-Monde, et debout sur les deux rives de l'Atlantique, force la perfide Angleterre à comp ‘r avec elle, à adoucir les rigueurs de ses lois, en attendant qu’elle accorde ou qu’on lui arrache la justice qu’elle refuse depuis trop longtemps.
La Pologne n’est pas même une expression géographique : elle a été rasée du sol. Coupée en trois tronçons, qui palpitent encore, et qui s'appellent l’un l’autre sans pouvoir se rencontrer, elle essaie mais en vain de se reconstituer : prussienne, autrichienne, russe, elle est tout, excepté la Pologne. Ses file, qui servent eous tous les drapeaux, ne peuvent rien pour elle ; leurs soupirs sont des crimes d'Etat; on lui a ravi la couronne de saint Casimir ; on lui dispute sa religion, ses
fidèles incorporés par ukase au culte schismatique. On en veut à sa langue, qui a survécu à sa nationalité, la langue des ancêtres, que ses héros et ses saints ont parlée, que ses poètes ont immortalisée par leurs chefs-d’œuvre, que les mères emploient pour bercer leurs enfants, et que les vaincus parlent tout bas à l'oreille, de peur d’être entendus de leurs maîtres, ” comme pour se donuer l'illusion d’une patrie, quand la patrie n’est plus. Les fautes de la Pologne expliquent peut-être sa chute : elles ne la justiient pas. Ses héros avaient sauvé plusieurs fois !a civilisation européenne, en barrant le chemin aux Tartares, et en ivfligeant aux Turcs des défaites d’éternelle mémoire ; ses services auraient dû la défendre des convoitises de ses voisins, et Ini faire trouver grâce devant l’astuce de Catherine II, la brutalité des Hohenzollern et la faiblesse de Marie-liérèse: Dieu a permis que la diplomatie passât À l’ordre du jour, st que de partage en partage il ne restât de l’infortunée Pologne qu’une mémoire héroïque, capable de lui assurer le respect er la sympathie des siècles, Du moins elle sut combattre jnsqu’à la fin; les dates qui jalonnent les derniers jours de son histoire, les soldats magnapimes qui se sont prodigués dans mille combats pour la sauver, ct qui se sont risqués dans vingt conspirations sublimes pour la ressusciter, les Kosciuski, les Poniatowski, les Czartoryski, les Dombroski, et jusqu’à ces nobles exilés qui passent dans nos cités occidentales, pluidant la cause de la patrie auprès des peuples, puisqu'ils perdraient leur temps auprès des cabinets, tous sont la preuve que la Pologne croit à ron droit. Une nation foulée aux pieds des chevaux des Cosaques, qui crie toujours justice, et morte ne consent pas à monrir, n’est pas encore morte. Du moins elle nons enseigne à ne jamais désespérer du droit. Recueillons cette leçon, et sachons en profiter.
Tel est le droit. C’est le pivot sur lequel tourne toute l’économie des choses humaines. La science, quand elle est digne de son nom, nous en fournit la notion métaphysique : la théologie corrige la philosophie qui s’égare sur ce redoutable problème ; l’âme humaine lui rend témoignage par ses enthousiasmes, et jusque dans ses erreurs, où elle poursuit le droit qui n’est plus le droit ; il est une des plus larges synthèses de l’histoire. Le fatalime l’étouffe sous le fait accompli ; l’égoïsme doublé de lâcheté le trahit quand la force triomphe ; mais au milieu des terrible
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conflits qui éclatent dans lo drame de la vie, le droit, souvent vaincu, prend souvent sa revanche : quand ses ennemis le croient mort et enterré, il brise ses entraves, et soulève la pierre de sa tombe, Alors le monde rassuré l’acclame encore, et il espère un lendemain.
C’est l'Eglise qui a restauré la notion du droit, qui avait À peu mr péri, ou qui avait subi les plus graves altérations, même dans a législation romaine, la plus parfaite qre le monde ait connue en dehors du christianisme, C’est elle qui :. réveillé le sentiment du droit dans les âmes, en leur rappelant leur dignité et leur valeur, C’est elle qui a protégé le droit des fuibles, en inspirant aux forts le respect, et en adoucissant leur dureté et leur orgueil, C’est elle qui a fourni le plus parfait modèle du droit écrit avec son Corpus ;uris, qui, en réglant sa vie propre, a exercé une heureuse influence sur la législation des gouvernements dans les pays chrétiens. C’est elle enfin qui a défendu le droit de tous en défendant son droit. Ce droit, elle l’a aflirmé en face des peuples, elle l’a défini, elle en a assigné l’origine eu présentant des ettres de créance ; elle en a mesuré l'étendue, elle l’a couvert contre les attaques des sophistes et les violences des tyrans ; elle a chargé ses docteurs d’en développer les titres ; elle a dit À ses martyrs de descendre dans les arènes et de mourir en l’écrivant avec leur eang dans la poussière. C’est pourquoi, toujours attaqné, son droit ne recule pas ; vaincu, il se redresse, et À force de mourir et de ressusciter, il déconcerte ses calomniateurs et ses bourreaux. Grande leçon donnée au monde, capable de consoler les opprimés et de faire réfléchir les coutemptenrs du droit, Les apologistes catholiques ont vingt fois exposé cette thèse, avec pièces à l’appui et une grande éloquence. Ne nous lassons pas d’en donner de nouvelles éditions. Duns ce temps de liberté à outrance, quand par une antilogie macabre le droit saccombe chaque matin sur quelque point du globe, ce n’est pas sans
besoin, P. Ar,
prêtre du Sacré-Cœur,