‹ Le droit pénal de la république athénienne [microform] précédé d'une étude sur le droit criminel de la Grèce légendaireChapitre 12 sur 203 · DE LA · texte numérisé non relu

DE LA

GRECE LEGENDAIRE.

LE DKOIT CKIMINEL

DE

Au delà des limites des temps historiques, l'imagination puissante et féconde des Grecs avait placé tout un monde plein de lumière et de vie, où les dieux et les hommes, rivalisant d'héroïsme et de génie, livraient des batailles, bâtissaient des cités, fondaient des dynasties royales et inventaient les arts qui devaient illustrer la race privilégiée des Hellènes. Les philologues et les historiens ont longtemps prétendu que les merveilles de ce monde mythique étaient des faits réels, des événements ordinaires, exaltés et embellis par la verve poétique des aèdes et le patriotisme orgueilleusement crédule des masses; mais cette prétention, malgré l'esprit ingénieux et sagace de ses défenseurs, a dû céder devant les recherches approfondies et la critique plus sévère des savants de notre siècle. Il est aujourd'hui

s LE DROIT CRIMINEL

démontré que les poëmes attribués à Homère, àHésiode et aux autres chantres de l'âge héroïque ne fournissent aucune indication certaine et irrécusable sur les événements antérieurs au yiii® siècle avant notre ère. On peut admirer les charmes de la légende, la richesse et les mâles beautés de la poésie épique ; mais on ne doit y voir, à un degré quelconque, les annales primitives du monde hellénique (i).

Il en est autrement lorsque, faisant abstraction des exploits des héros et des dieux, on ouvre les poëmes légendaires de la Grèce dans le seul dessein d'y chercher des tableaux de la vie et des coutumes des Hellènes au début des temps historiques. On y trouve alors des indices nombreux, des renseignements précis, des traditions et des exemples dont la critique la plus austère ne saurait méconnaître l'importance. Acceptant avec orgueil l'organisation sociale de leur patrie, ignorant la loi du progrès continu de l'humanité, sans connaissance des mœurs, des langues et des institutions des autres peuples, les poètes les mieux doués ne pouvaient échapper à la nécessité de reproduire, sous une forme plus ou moins brillante, les idées et les habitudes de leurs contemporains. Tandis que l'imagination suffisait pour inventer des luttes gigantesques et des aventures merveilleuses, l'aède et le rapsode, dans l'ex-

(1) II est assurément possible que des faits historiques se trouvent mêlés â ces fables ; mais nous n'avons aucun moyen de les discerner avec certitude. M. Grote {Histoire de la Grèce, préf.) fait commencer l'histoire réelle des Grecs à la première olympiade, c'est-à-dire en 776 avant Jésus-Christ.

pression des sentiments et des mœurs, restaient forcément les hommes de la société au milieu de laquelle ils avaient toujours vécu, qui avait seule frappé leurs regards et dans laquelle ils voyaient le type le plus élevé de la civilisation de leur siècle. Donnant à leurs héros une beauté divine, une force surhumaine, ils leur attribuaient des exploits et des triomphes dépassant les proportions de la vie réelle; mais ces héros prodigieux restaient des Grecs et conservaient, dans les relations de la vie sociale, toutes les habitudes et tous les préjugés de leurs contemporains. L'Olympe lui-même n'était qu'une cité grecque idéalisée, où régnaient les haines, les passions, les intrigues et les jalousies qui divisaient les Grecs de l'âge héroïque (i).

Tout en renonçant à l'idée d'appliquer un système historique et chronologique aux événements de la légende grecque, on peut donc, comme l'a dit M. Grote, mettre ces événements à profit comme monuments précieux d'un état de société, de sentiment et d'intelligence, qui doit être le point de départ de toutes les investigations sur les idées et les coutumes de la race hellénique (2).

C'est en nous plaçant à ce point de vue, que nous nous sommes demandé quelles étaient les notions que

(1) Jupiter, que Minerve appelait le plus grand des rois, convoquait l'agora des dieux, comme Agamemnon convoquait l'agora des hommes, et Thémis remplissait le rôle de héraut [Iliade, VIII, 31 ; XX, 4 et suiv.; édit. Didot). Aristote constatait ce fait irrécusable quand il disait que les Grecs avaient donné leurs habitudes aux dieux, de même qu'ils les représentaient à leur image. {Polit., liv. I, c. 1.)

(2) Histoire de la Grèce, tome II, page 293 de la traduction française.

les Grecs de cette époque reculée avaient de la nature, de l'exercice et des résultats de la justice criminelle; en d'autres termes, ce qu'était le droit de punir parmi les anc^res d'Aristote et de Platon, à l'aube des temps historiques.

Nous allons essayer de répondre à cette question, autant que le permettent la pénurie et le caractère incomplet des renseignements qui nous ont été transmis par les poèmes homériques et les traditions plus récentes (i).

Source et caractère du droit de punir.

De même que les peuples primitifs de l'Orient, les Grecs de l'âge héroïque avaient placé la source de la justice sociale dans une région plus haute et plus pure que la terre étroite où s'agitent les passions des hommes. Le pouvoir et le droit étaient des émanations de Jupiter, le maître tout-puissant de l'Olympe, le créa-

(1) Nous avons surtout consulté les œuvres attribuées à Homère et à Hésiode, parce qu'elles renferment le dépôt le plus ancien et le plus complet des traditions qui se rapportent aux moeurs de la Grèce primitive. C'est à ce titre que nous invoquons leur autorité, sans nous préoccuper des controverses soulevées au sujet de leur composition et de leur âge. Parmi les sources postérieures, nous avons accordé une attention particulière aux poètes tragiques qui ont pris pour thème de leurs travaux des événements empruntés à l'âge héroïque. Malgré les erreurs, les contradictions et les anachronismes qu'on remarque dans leurs tragédies, il est incontestable que celles-ci contiennent une partie considérable des traditions de la Grèce.

teur et le soutien de l'ordre universel. C'était par lui que régnaient les rois et qu'ils jugeaient les différends qui surgissaient entre leurs peuples (i). « C'est le fils « de Saturne, disait Hésiode, qui a donné aux hommes « la justice, le plus précieux des bienfaits (2). ^ Toutes les coutumes destinées à protéger les faibles, à substituer l'ordre à la violence, à maintenir la concorde au sein des cités et des familles, étaient le produit d'une manifestation directe et permanente de la volonté divine. L'idée de la loi, avec le sens et la portée que lui attribuent les nations modernes, n'existait pas dans la société homérique, où le même mot servait à désigner les oracles des dieux et les droits des mortels (0ép:c7reç) (s). Homère ne connaissait pas même le terme dont les poètes, les historiens et les philosophes plus

(1) Iliade, I, 238,239; II, 197; IX, 98, 99. Odyssée, XIX, 179. Hésiode, les Travaux et les Jours, v. 9, 35 et suiv., 276 et suiv.

(2) Les Travaux et les Jours, v. 279, 280; édit. Lehrs (Didot).

(3) Iliade, I, 238; II, 206; V, 761; IX, 98, 99. Odyssée, IX, 215. Hymne à Apollon, v. 394. Hésiode, les Travaux et les Jours, v. 9. Noua verrons plus loin que, dans le langage d'Homère, §i%r/.rj~ô\o:; et Qîpno-To- 7rô)iOç sont synonymes.

Quelquefois les mots Géptc, GâpmTsûïtv, désignent le jugement, le fait de juger {Iliade, XVI, 387. Odyssée, XI, 569) et même l'action de légiférer {Odyssée, IX, 114). — Pour le sens ordinaire des termes, yoy . Iliade', II, 73; IX, 33, 134,276; XI, 779, 807; XXIII, 44, 581; XXIV, 652. Odyssée, III, 45, 187 ; IX, 268 ; X, 73; XI, 451 ; XIV, 56, 130; XVI, 91, 403; XXIV, 286. Les peuples barbares et sans lois sont dits à9£p.i(7Tot {Iliade, IX, 63 ; Odyssée, IX, 112.)

On a souvent prétendu que le mot 9î^(.ç désigne le droit divin, tandis que le droit humain était plus particulièrement indiqué par le mot (?tKJ3 (voy. Hermann, Ueber Gesetz, Gesetzgehung, etc., m griechischen Alterthume, p. 7 et suiv. ; Gœttingue, 1849). Cette distinction est ici sans importance, puisque toutes les lois indistinctement étaient réputées divines. Voyez, pour le sens ordinaire du mot Siv.-o, Odyssée, IV,

rapprochés de nous se sont servis pour désigner les lois humaines (yôp-oi) (i). Les sphères aujourd'hui distinctes de la religion, de la moralité et du droit étaient confondues en une unité non encore développée (2).

Avec l'imagination à la fois vigoureuse et naïve de la race hellénique, ces idées primitives ne pouvaient manquer de se reproduire, sous une forme nouvelle et brillante, dans le symbolisme ingénieux et puissant qui caractérise la mythologie de la Grèce primitive. Toutes les parties essentielles de l'ordre social deviennent successivement des génies puissants, des déesses immortelles. La Loi ou l'Equité (0é/jLtç) (3), la Justice ou le

691; XI, 218; XIV, 59; XVIII, 275, 508; XIX, 43,--168 ; XXIV, 255. Hymne à Apollon, v. 458.

Ces traditions sur l'origine divine du droit ne furent jamais complètement abandonnées en Grèce. Voy. Sophocle, Œdipe-roi, v. 863 et suiv, Thucydide, liv. II, c. 37. Platon, Lois, liv. VII, p. 377, édit. Schneider -(Didot). Démosthéne, Plaidoyer contre Aristocrate, 70, édit. Voemelius (Didot). Chrysippe, cité par Plutarque, Contradictions des stoïciens, XXXV ; édit. Didot.

(1) Dans les Travaux et les Jours d'Hésiode, on rencontre deux fois le mot vôp.oç, au singulier. L'absence de ce mot dans le texte d'Homère a déjà été signalée par Joséphe (Contr. App., îiv. II, c. 15).

(2j Nagelsbach, Homerische Théologie, sect. V, p. 23.

(3) Thémis (de Tt9>jp.i), qui met chaque.^ chose à sa place, symbolise tout ce qui est juste et légal, tout ce qui est conforme aux exigences de la vie sociale (voy. la note 3 de la page II). Dans l'Olympe, elle convoque l'assemblée des dieux et distribue aux immortels la part qui leur revient dans les banquets célestes {Iliade, XX, 4 et suiv. ; XV, 87 et suiv.). Sur la terre, elle préside aux assemblées des rois et des peuples, et leur inspire les idées généreuses, les résolutions utiles [Odyssée, H, 68 et suiv. Iliade, I, 238; XI, 779, 807; XIV, 386). Hésiode en [fait la fllle du Ciel, la sœur de Saturne, la mère des Heures et des Parques. Théogonie, v. 135, 901 et suiv. Comp. Apollodore, liv. I, c. 3, § 1, et Hymne à Jupiter, v. 2, 3.

Droit (Au-/]) (i), l'Ordre (Eùvofjityi) (2) et le Serment fOpxoç) (3), transformés en personnes vivantes et divines, réservent un châtiment sévère à la fraude, à la violence, à la révolte, au parjure, à l'iniquité sous toutes ses formes. La Justice surtout, fille de Thémis et du roi des dieux, assise à côté du trône de son père, ne se lasse jamais de dénoncer les crimes et de réclamer leur châtiment exemplaire (4). Elle est la distributrice infaillible des dons ou des châtiments célestes, suivant que les hommes se rapprochent ou s'éloignent des voies de l'équité. « La Justice, dit Hésiode, finit « toujours par triompher de l'injure. Elle s'indigne et

(1) Suivaat Hésiode {Théogonie, v. 901 et suiv.) et Apollodore (liv. I, c. 3, § 1), At-/.>7 est l'uae des filles de Jupiter et de Thémis. — Au début de la Théogonie, Hésiode distingue très-nettement entre ©Éfitç et Alx>7 (v. 85, 86).

Pour la signification ordinaire des mots ^ïiii: et Sv^-q dans le texte d'Homère, voy. la note 3 de la page 11.

(2) Eùyopîï?, l'une des Heures, était aussi fille de Jupiter et de Thémis (Hésiode, Théogonie, v. 901, 902; Apollodore, liv. 1, c. 3, § 1). Homère garde le silence sur Eùvowtij, et Hésiode n'en parle qu'à l'endroit que nous venons de citer.

(3) "Opxoç, fils de la Discorde, frappe les juges iniques, les hommes injustes et surtout ceux qui se rendent coupables de parjure. (Hésiode, Théogo7iie, v. 231 et suiv. ; les Travaux et les Jours, v. 219, 804 et suiv.) Comp. Sophocle, Œdipe à Colone, v. 1766 et 1767 (édit. Didot).

(4) Hésiode lui assigne formellement ce rôle [les 7'ravaux et les Jours, V. 256 et suiv.). — Comp. v. 220 et suiv. Démosthène, Plaidoyer contre Aristogiton, 1, 11. Platon, Lois, Xll, p. 943, D. Sophocle, Œdipe à Colone, 1382.

Némésis ou la Vengeance divine ne se trouve pas encore personnifiée dans Homère. On en découvre tout au plus une notion indécise dans les passages suivants : Iliade, XllI, 119, 122; XIV, 80,336; XVII, 254. Odyssée, I, 350; II, 136; XVII, 481. Cette notion est plus développée, mais toujours incomplète dans les écrits d'Hésiode (voy. Théogonie, v. 223; les Travaux et les Jours, v. 195 et suiv.).

« frémit partout où elle se voit outragée par les hom-

« mes, dévorateurs de présents (^wpotpayot), qui rendent

« de criminels arrêts. Couverte d'un nuage, elle par-

« court en pleurant les cités et les tribus des peuples,

« apportant le malheur à ceux qui l'ont chassée et

« n'ont pas jugé avec droiture. Mais ceux qui... ne

« s'écartent pas du droit sentier voient fleurir leurs

« villes et prospérer leurs peuples ; la paix, cette nour-

« rice des jeunes gens (xouporpoçoç), règne dans leur

« pays, et jamais Jupiter à la longue vue ne leur en-

« voie la guerre désastreuse. Jamais la famine ou la

« honte n'atteint ces mortels équitables ; ils célèbrent

« paisiblement leurs joyeux festins ; la terre leur pro-

« digue une abondante nourriture; pour eux, le chêne

« des montagnes porte des glands sur sa cime et des

« abeilles dans ses flancs ; leurs brebis sont chargées

« d'une épaisse toison... Mais quand les mortels se

" livrent à l'injure funeste et aux actions vicieuses,

« Jupiter à la longue vue leur inflige un prompt châti-

« meut... Du haut des cieux,il déchaîne à la fois deux

« grands fléaux, la peste et la famine, et les peuples

" périssent (i) ! »

Un vaste système de croyances religieuses, destinées à agir sur la conscience et à brider les passions des malfaiteurs, était la conséquence naturelle de cette théogonie primordiale. Partout où le violateur du droit,

(1) Les Travaux et les Jours, v. 39, 217-266 ; traduction de M. Bignan. — Nous reviendrons plus loin sur cette influence de la justice quant à la destinée des peuples chez lesquels elle est honorée ou méconnue.

le contempteur de la justice, portait ses pas ou dirigeait ses regards, il trouvait la colère divine personnifiée de manière à troubler profondément l'imagination d'une race superstitieuse et crédule. Messagers infatigables de la Justice, tout un peuple de génies immortels, placé sous les ordres de Jupiter, parcourait les cités et les campagnes, pour observer les actions bonnes ou mauvaises des hommes, et surtout celles des grands. « rois, disait Hésiode, redoutez le châti- « ment, car les Immortels, mêlés parmi les hommes, « aperçoivent ceux qui rendent des arrêts iniques, sans « craindre la vengeance divine. Par ordre de Jupiter, « sur la terre fertile, trente mille génies, gardiens des « mortels, observent leurs jugements et leurs actions « coupables, et, revêtus d'un nuage, parcourent le « monde entier (i). » Cachés sous des déguisements divers, les dieux les plus puissants de l'Olympe ne dédaignaient pas de visiter la terre, pour découvrir les iniquités et recueillir les imprécations des victimes du crime (2). Compagnes inséparables du remords, emblèmes vivants de la colère divine, les redoutables Erinnyes, que toute injustice irritait, que l'effusion du sang rendait furieuses, s'attachaient pour ainsi dire aux flancs des coupables, les arrachaient au sommeil, les torturaient dans leur corps et dans leur âme, afin de venger ceux qui ne savaient pas se venger euxmêmes (3). La Renommée (^tip-yi), " divine accusatrice

(1) Hésiode, les Travaux et les Jours, v. 122, 248 et suiv.

(2) Odyssée, XVII, 485-487.

(3) Iliade, IX, 453 et suiv., 571; XV, 204; XIX, 87 et suiv., 258 et

des méchants », proclamait, à la face des peuples, la honte de ceux qui se livraient à de coupables désordres (i). Enfin, au sommet de cette infatigable et infaillible police divine, — s'il est permis de s'exprimer de la sorte, — planait la grande et majestueuse figure du fils de Saturne, du dieu armé de la foudre, qui faisait prospérer les familles des justes et exterminait les criminels avec toute leur descendance (2).

Ainsi les lois, ou pour mieux dire les coutumes nationales, n'étaient pas seulement divines par leur origine; elles jouissaient, en outre, de la protection incessante, de la sauvegarde invisible des habitants immortels de l'Olympe. Quant au but de la législation civile et criminelle, il était tout aussi clairement symbolisé dans les croyances populaires. Sous la protection de Jupiter, l'adversaire indomptable de Mars, le Droit (At'xy]), l'Ordre (Evvoulr^ et la Paix (Elprivri), filles

suiv.; XXI, 412. Odi/ssée, II, 135 ; XI, 280; XVII, 475 ; XX, 78. Suivant Hésiode, les Érinnyes font une ronde mensuelle pour venger le serment {les Travaux et les Jours, v. 186, 803 et suiv.). Dans le seul passage où Homère parle d'un châtiment à subir dans la vie future, il affirme que les Érinnyes punissent le parjui'e même au delà de la tombe. {Iliade, XIX, 258-260). Comp. Apollodore, III, 7. Pausanias, IX, 5 ; X, 30. Hérodote, IV, 149.

Pour connaître le parti que les poètes tragiques ont tiré de la croyance aux Érinnyes, il suffit de lire les Euménides d'Eschyle. Voy. encore Euripide, Oreste, v. 316 et suiv. Sophocle, Electre, v. 110 et suiv., 1386 et suiv.

(1) Hésiode, les Travaux et les Jours, v. 761, 762.

(2) Iliade, 1,238, 239; III, 104 et suiv., 276 et suiv., 298 et suiv. ; IV, 160 et suiv., 234 et suiv.; XVI, 384 et suiv.; XIX, 258 et suiv. Odyssée, I, 278 et suiv. ; XIII, 213 et suiv. ; XIV, 83 et suiv., 284 ; XXII, 39 et suiv. Hésiode, les Travaux et les Jours, v. 217-290, 320 et suiv. Comp. Eschyle, Choéphores, v. 639 et suiv.

augustes de Thémis et du roi des dieux, marcliaient de concert et veillaient sur les travaux des mortels (i). « Ecoute la voix de la Justice, s'écrie Hésiode, et « renonce pour toujours à la violence, telle est la loi « que le fils de Saturne a imposée aux mortels. Il a « permis aux oiseaux rapides, aux animaux sauvages, " de se dévorer les uns les autres, parce qu'il n'existe « point de justice parmi eux ; mais il a donné aux « hommes cette justice, le plus précieux des bienfaits... « L'ordre est pour les mortels le premier des biens, le « désordre le plus grand des maux (2). »

Quelques siècles plus tard, quand la Grèce eut atteint l'apogée de sa glorieuse civilisation, Démosthène disait encore aux Athéniens : « L'Ordre [Evvouîri}, ami de « l'équité, est le plus ferme soutien des villes et des « peuples (3). »

Dépouillés des fleurs de l'imagination et des charmes de la poésie, ces symboles et ces sentences voulaient dire que la législation doit avoir pour fin dernière la sécurité des personnes et la protection des propriétés.

Exercice du pouvoir judiciaire.

Le caractère profondément religieux que nous venons d'assigner au droit primitif de laGrècese retrouve dans l'exercice du pouvoir judiciaire.

(1) Iliade, V, 888 et suiv. Hésiode, Théogonie, v. 901-903.

(2) Hésiode, les Travaux et les Jours, v. 274 et suiv , 471, 472.

(3) Plaidoyer contre Aristogiton, 11. (Édit. cit.)

Les Grecs d'Homère et d'Hésiode ne connaissaient pas ces précautions minutieuses, ces restrictions jalouses, qui vinrent plus tard modifier et limiter l'exercice de l'autorité suprême, à l'époque brillante où le seul nom de l'homme investi d'un pouvoir absolu (r^ipavvoç) faisait frémir d'indignation les fiers citoyens de Sparte et d'Athènes. Toutes les fonctions politiques que comportait la société rude et primitive des temps héroïques étaient concentrées aux mains des rois. Ceux-ci n'étaient pas seulement les chefs légitimes de la cité, les hommes les plus puissants et les plus redoutés : ils exerçaient une autorité divine, ils étaient les représentants, les délégués, les « élèves de Jupiter (AtoyevÉeç, Atorpe^éeç), » qui leur avait donné le sceptre, emblème de la puissance souveraine (i). Un conseil {^ovlri), composé d'Anciens ou de Chefs {ykpov-ec) (2) et siégeant sous leur présidence, ne les gênait pas plus

(1) Iliade, I, 238; II, LOI et suiv., 196, 197, 445; IX, 98, 106 et suiv. ; XVII, 34, 251. Odyssée, IV, 391 ; X, 266; XIX, 179. Eymne à Bacchus, V. 11.

(2) Le mot désigne à la fois un vieillard, un chef, un homme d'un rang élevé. Les vers 404 et suiv. du chant II de Ylliade prouvent clairement que les Anciens de l'âge héroïque, pas plus que les Anciens d'Israël, n'étaient pas toujours des vieillards. Quelquefois Homère emploie les termes avaxTsç, apto-rot, âpiax-ôsç, lTn-/.poi.xiovTSç, -/.arazotoavéovxe;, etc. Parfois même il se sert du mot poccilftsç ; mais alors l'ensemble de la phrase permet toujours de les distinguer des rois proprement dits. Voy. Iliade, II, 188, 405, 789; III, 149; XVIII, 503 et suiv. Odyssée, I, 393-401; VI, 34, 54; XXI, 21, et les textes cités à la note suivante. — M. Saripolos prétend que le mot yépa-j vient ici de "yzpac (prérogative) et non de y^paç (vieillesse). (Pourquoi il n'y a pas eu de jurisconsultes dans la Grèce antique, etc. ; dans le Compte rendu des séances de l'Académie des sciences morales et politiques, par M. Vergé, juillet-août 1871, p. 122 et suiv.)

que l'assemblée populaire {àyop-n) qu'ils convoquaient, dirigeaient et rompaient au gré de leur caprice. « Il « faut, dit Homère, un seul roi, un seul chef, à qui le « fils de Saturne accorde, pour gouverner les hommes, « le sceptre et les droits [(tatjtitpov t riàï ôéwtcr-aç). » Hésiode se faisait l'écho fidèle des traditions religieuses et politiques de ses ancêtres, quand il s'écriait : « Les « rois viennent de Jupiter, w En fait, leur pouvoir était quelquefois méconnu, quand l'âge ou les infirmités avaient affaibli leurs forces ; mais, en droit, ils étaient incontestablement les maîtres (i).

Il suffit de rappeler ces faits pour prouver qu'on était loin alors des théories savantes et compliquées à l'aide desquelles le philosophe de Stagire s'efforce de prouver que tous les citoyens doivent être associés à

(1) On a beaucoup écrit sur le caractère de la royauté grecque, de même que sur les attributions de la povl-ri et de Vdjopri. Ce n'est pas ici le lieu de renouveler ce débat. L'opinion que nous avons émise s'appuie sur de nombreux textes d'Homère. Voy., outre les textes cités à la'note 1 de la page 18, Iliade, I, 80, 176; II, 48 et suiv., 98 et suiv., 196-206, 211-276; IV, 338; V, 464; VII, 365 et suiv.; IX, 9 et suiv., 69 et suiv., 96-106; X, 195 et suiv.; XII, 213, 214; XVII, 238, 251; XVIII, 312, 313; XIX, 51. Odyssée, I, 89, 90, 270 et suiv.; II, 6, 7, 14, 25 et suiv., 229 et suiv. ; III, 137; IV, 174 et suiv., 691 ; V, 7 et suiv.;

VII, 11, 186, 187; XI, 255; XVI, 400 et suiv.; XVIII, 85, 337 et suiv. Chez les Phéaciens, un roi régnait avec le concours de douze chefs; mais là même le roi prononce cette sentence significative : « Mon pouvoir tient lieu de celui du peuple, « et Homère ajoute : « Les Phéaciens le respectent comme une divinité » (Odyssée, VI, 197 ; VII, 11 ;

VIII, 390 et suiv.; XI, 353). A Ithaque, Laërte, ayant perdu ses forces, est obligé de se réfugier à la campagne ; mais les usurpations des prétendants n'ont pas anéanti ses droits royaux [Odyssée, I. 387), Comp. Hésiode, Théogonie, v. 96. Callimaque, Hymne à Jupiter, v. 79. Thucydide, I, 5. Pausanias, VII, 6, 2. Sophocle, Antigone, 666 et suiv. Eschyle, PrométJiée enchaîné, v. 324. Euripide, Héciibè, v. 555, 556.

l'exercice de la juridiction criminelle (i). Comme les rois de l'Inde, qui vidaient les différends et punissaient les malfaiteurs au nom de Brahmâ, les rois grecs des poëmes légendaires rendaient la justice en vertu d'une délégation divine. Le maintien de l'ordre et la conservation des coutumes nationales figuraient au premier rang de leurs devoirs ; le commandement et la juridiction étaient les attributs du sceptre que leur avait donné le roi des dieux. Dans le langage à la fois énergique et naïf d'Homère, les rois sont par excellence les justiciers de leurs peuples (or/.ao-7roXot, Gep-ioroTroXoi) (2). Jupiter les inspire et Hécate, invisible à des yeux mortels, se place à leurs côtés quand ils rendent la justice au peuple (3). De même encore que les rois de l'Inde brahmanique, s'ils rendent des jugements équitables, ils attirent les bénédictions célestes sur la nation qu'ils gouvernent. Homère ne connaît pas de gloire plus éclatante que celle du juge qui brille par la sagesse et l'équité de ses arrêts : « Quand les rois, dit-il, ~ maintiennent la justice, leur gloire s'élève jusqu'aux « cieux. Autour d'eux les champs fertiles produisent « deriches moissons; les arbres plient sous le faix des

(1) Politique, liv. V, c. 2, Platon avait émis la même pensée {Lois, VI, 361); édit. Schneider (Didot).

(2) Voy. la note 1 de la page 18 et Iliade, I, 238, 239; IX, 96 et suiv.; XVII, 251 ; Odyssée, XI, 186 ; XIX, 109 et suiv. Hymne à Cérès, v. 103, 215. Hymne à Mercure, v. 312-324. Hésiode, Théogonie, v. 81 et suiv., 88 et suiv. ; les Travaux et les Jours, v. 274 et suiv.; Fragments, XXIII (édit. Lehrs). Le roi, image de Jupiter, juge sur la terre les différends des vivants, comme Minos statue dans les enfers sur les contestations qui surgissent .entre les âmes [Odyssée, XI, 569).

(3) Hésiode, Théogonie, v. 434. Les Travaux et les Jours, v, 9, 36.

« fruits; les troupeaux multiplient constamment; la « mer abonde en poissons, et sous leurs lois les peu- « pies pratiquent la vertu (i). » Mais aussi, quand ils sont infidèles à leur mission divine, le roi des dieux s'irrite et couvre de calamités la terre où la justice gémit sous les coups de ceux qui doivent en être les premiers soutiens. « Souvent, dit le chantre de l'Iliade, « la terre dépouillée gémit sous le poids de sombres « tempêtes, dans les journées d'automne, où Jupiter « verse d'abondantes pluies, irrité contre les humains « qui, à l'agora, jugent avec violence en torturant le « droit, chassent la justice et ne craignent pas la ven- « geance des dieux. Alors tous les fleuves débordent, « les torrents déchirent les flancs des collines, les ondes « gonflées se précipitent de la cime des monts, cou- « rent à grand bruit jusqu'à la mer et détruisent les « travaux du laboureur (2). 5»

Cependant les rois n'étaient pas seuls investis du droit de juger. Dans les poëmes homériques, comme

(1) Odyssée, XIX, 109 et suïy. ; traduction de M. Giguet. Comp. Hésiode, Théogonie, v. 80 et suiv. ; les Travaiioc et les Jours, v. 225-

Dans le Mânava-Dharma-Sâstra, on trouve les mêmes croyances populaires. Le roi qui fait fleurir la justice attire sur son peuple toutes les bénédictions célestes. Son royaume prospère « comme un arbre arrosé avec soin. » De même qu'Indra (roi du Ciel) verse de l'eau en abondance, le roi, remplissant scrupuleusement sa mission de juge, répand sur ses peuples une pluie de bienfaits. Sa renommée s'étend dans le monde « comme une goutte d'iiuile de sésame dans une onde pure. " Voy. mes Études sur l'histoire du droit criminel des peuples anciens, 1. 1, p. 15.

(2) Iliade, XVI, 384 et suiv. Voy. ci-dessus, page 14, une citation analogue d'Hésiode.

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