NOTIONS GÉNÉRALES
A l'époque où fonctionnait le système de répression que nous venons d'esquisser, la civilisation de l'Attique brillait d'une splendeur sans égale. Sur ce coin de terre admirablement privilégié, toutes les branches des arts et des lettres avaient trouvé des représentants illustres. Déjà Tyrtée, Simonide, Eschyle, Solon, Phidias, Périclès et tant d'autres avaient jeté sur la noble cité de Minerve un éclat qui ne devait point pâlir, quand Socrate vint répandre par son enseignement et consacrer par sa mort ces hautes doctrines morales qui, après dix-huit siècles de christianisme, sont encore un objet d'admiration pour les intelligences d'élite. Tandis que les ténèbres de la barbarie couvraient le nord de l'Italie et le reste de l'Europe, les problèmes les plus élevés, les plus ardus de la philosophie et de la poli-
tique étaient discutés dans les écoles d'Athènes avec une profondeur de vues, une sagacité d'analyse et une richesse d'aperçus qui ont été rarement dépassées dans le monde moderne. Par l'amour ardent de la science, parla recherche passionnée du bien et du vrai, par le culte heureux du beau sous toutes ses formes, la patrie de Miltiade et de Thémistocle méritait, bien réellement, le titre glorieux de prytanée de la Sagesse (i).
Cependant, au milieu de ces débats si brillants et si vifs, les vastes problèmes qui se rattachent à l'origine, à l'exercice et aux conséquences du redoutable droit de punir, attiraient à peine l'attention des philosophes et des moralistes. Les institutions, les mœurs, le gouvernement, le culte, la famille, la propriété, toutes les manifestations de la vie publique, comme toutes les habitudes de la vie privée, étaient appelées à la barre des écoles, sondées, scrute'es et parfois censurées avec une âpreté pleine de vigueur et d'indépendance : le bourreau et ses oeuvres jouissaient seuls du privilège d'un assentiment unanime. On semblait ne pas comprendre tout ce qu'il y a de grave, d'exorbitant, à arracher un citoyen à sa famille, à le dépouiller de ses biens, à le jeter dans les fers, à l'expulser de son pays, aie priver de la vie après l'avoir couvert d'ignominie à la face de ses concitoyens. Si les philosophes les plus sagaces et les plus profonds s'occupaient de la répression des crimes, c'était uniquement pour affirmer la nécessité et la légitimité du châtiment des coupables. Ils ne s'inquié-
(1) C'est Platon qui donne ce titre à sa ville natale. Protagoras, p. 337, D.
taient ni des conditions de cette légitimité, ni des caractères que la peine elle-mênae doit réunir pour répondre à son but, ni enfin de cette question éminemment sociale, si souvent agitée et toujours incomplètement résolue, de la conciliation des exigences de l'ordre public avec les immunités et les droits de la liberté individuelle. Quelques critiques isolées, quelques remarques ingénieuses, quelques conseils utiles formaient ici tout leur bagage scientifique. Les Pythagoriciens, après tant de méditations sur l'homme et la société, n'avaient rien trouvé de mieux que l'exaltation de la pratique rude et primitive du talion (i). L'audace austère et les libres allures de l'esprit de réforme disparaissaient au seuil des tribunaux criminels. Ici la critique déposait les armes, et les traditions nationales étaient acceptées avec une confiance aveugle. Qu'on lise les harangues. si belles et si pures de Lysias, composées un quart de siècle après la mort de Périclès ; la vengeance et la terreur y figurent comme la source unique et le but exclusif de la justice criminelle (2)!
Un seul philosophe, rompant avec ces traditions surannées, sortit des voies bannales de la pratique, pour s'élever jusqu'aux hauteurs sereines de la théorie ;
(1) Ariatote, Morale à Nicomaque, V, 5; Grande morale, I, 35.
(2) Voy. ci-dessus, p. 70. Quelquefois, mais bien rarement, une protestation contre ces doctrines cruelles se faisait entendre. On en trouve un remarquable exemple dans le discours que Thucydide met dans la bouche de Diodote {Guerre du Pëlop., liv. III, c. 45) : « ... Il ne faut pas, par trop de confiance en l'efficacité de la peine de mort, prendre une résolution fâcheuse... Plaçons notre sûi'eté, non dans la rigidité de nos lois, mais dans la vigilance de nos actes. Aujourd'hui nous faisons l'inverse. « Trad. de M. Bétant.
mais ce philosophe, l'un des plus beaux génies qui aient honoré la science et l'humanité, porte un nom illustre entre tous : c'était Platon! Dans plusieurs de ses immortels écrits, il s'occupe longuement de la justice criminelle, et les quatre derniers livres de ses Lois sont consacrés à la législation pénale. Le premier en Europe, il eut le courage et la gloire de dégager nettement l'idée de la peine de l'idée de vengeance. Le premier encore, il essaya d'élever à la hauteur d'une science l'organisation et l'exercice de la justice répressive (i). A toutes les époques glorieuses, l'histoire nous montre un homme qui concentre dans son intelligence et dans son cœur les idées les plus fécondes et les aspirations les plus élevées de ses contemporains. Quand nous connaîtrons la doctrine de Platon sur l'origine, les conditions et les résultats de la justice criminelle, nous pourrons hardiment affirmer que le siècle des orateurs n'avait rien trouvé de mieux.
Cependant, à la suite du système large et savamment combiné du fondateur de l'Académie, nous placerons les opinions et les maximes concernant l'exercice du droit de punir émises par le glorieux fondateur du Lycée.
Il est peu de destinées qui puissent être comparées à celles de l'immortel philosophe deStagire. Disciple de Platon et précepteur d'Alexandre, les leçons de l'un et
(1) Je ne parle ici que de l'Europe, parce que, dans plus d'un code de l'Asie, la peine avait été, plusieurs siècles avant Platon, complètement dégagée de toute idée de vengeance individuelle. (Voy. mes Études sur Vhistoire du droit criminel des peuples anciens, t. I, p. 16, 17
et 75.)
les largesses de l'autre lui fournissent le moyen d'élargir, dans de vastes proportions, l'horizon intellectuel de sa patrie. Explorant à la fois le monde moral et le monde physique, observant tous les phénomènes, scrutant tous les mystères, imprimant à tout ce qu'il touche le caractère indélébile de son génie, il fait de ses œuvres, à l'époque où Athènes avait atteint l'apogée de la gloire, l'encyclopédie la plus vaste et la plus méthodique du savoir humain. Une nombreuse phalange de philosophes illustres, sortis du Lycée, répandent son enseignement dans tous les pays civilisés. Il devient le guide des savants, l'oracle des écoles, et, pendant une longue série de siècles, il exerce sur le mouvement intellectuel de l'Occident une influence qui n'a jamais été égalée en dehors de la sphère des idées religieuses. Aujourd'hui encore, malgré la perte d'un grand nombre de ses écrits et l'altération de ceux qui ont échappé aux ravages du temps, il nous étonne par la profondeur et la variété de ses connaissances, autant que par la vigueur de sa méthode et la netteté prodigieuse de ses aperçus. Après avoir été l'encyclopédie vivante de l'antiquité,, il fut, dans toute la force des termes, l'un des principaux, instituteurs de l'Europe moderne.
Les annales du droit criminel ne sauraient se dispenser de recueillir, avec une attention scrupuleuse, les opinions qu'un homme de cette valeur a émises sur le caractère et le but de la justice répressive. A la vérité, dans la sphère du droit pénal, son génie ne s'élève pas jusqu'à ces principes immuables et universels qui fixent l'origine, déterminent les bases et règlent l'exer-
cice du droit de punir, abstraction faite de toute législation positive. Il se contente de proclamer que ce droit est légitime parce qu'il est nécessaire; mais aussi, quand il pénètre dans la région des faits, quand il s'occupe des exigences de la vie réelle, il déploie une netteté de vues, une puissance d'observation et un tact pratique qu'on ne rencontre pas chez son illustre maître.