A JUDITH CLADEL
INTRODUCTION
Notions générales sur le Droit Pur ou Encyclopédie du Droit.
Sommaire. — § 1. Origine de ce Livre. — §. 2. L'Encyclopédie. — Étymologie. — Diverses acceptions. — § 3. L'Encyclopédie du Droit au sens rationnel. — § 4. « Le Droit Pur » choisi comme titre du livre. — § 5. Le but pratique et moral de l'Encyclopédie du Droit. — § 6. Caractère antérieur de son enseignement. — § 7. Les notions encyclopédiques éparses. — § 8. Méthode d'exposé du présent Ouvrage. — § 9. Division du Livre. — § 10. La Grande Encyclopédie et les petites encyclopédies. — § 11. Applications collatérales du procédé encyclopédique.
§ 1. — Origine de ce livre.
Depuis plus de quarante années je v-oyage et je vis dans le pays du Droit. Botaniste, entomologiste obstiné, j'y ai recueilli patiemment et soumis à l'analyse des notions par milliers. Sans interruption ma cérébralité a fonctionné pour ces études. J'en ai ressenti les joies et éprouvé les inquiétudes.
Au début, et longtemps encore après les débuts, je n'ai aperçu, dans cette contrée immense et émouvante, que les détails. Les vues générales furent pour moi comme si elles n'existaient pas. L'Enseignement semblait ne pas se douter de leur importance ou n'en avoir qu'un sentiment indécis. La complication des particularités fourmillantes les masquait. Que celui qui commence cette lecture avec l'espoir d'y trouver quelques directoires pour la
mise en ordre de ses connaissances, se représente l'état vague, et peut-être la confusion, de son intellectualité durant les premiers temps qui suivirent son entrée dans le territoire juridique, l'abondance prodigieuse des faits, la difficulté d'en saisir les rapports, la quasi-impossibilité de les discipliner en une ordonnance d'ensemble. Qu'il se souvienne aussi du tourment dont ce chaos l'importunait s'il avait l'âme, à la fois méthodique et exaltée, du vrai Jurisconsulte. Qu'il se demande si longtemps, peutêtre encore en ce moment, cette absence de clarté et d'harmonie dans la vision du Droit ne greva pas sa conscience et si le besoin de se libérer de cette infirmité n'a pas été un des grands soucis de sa vie.
Ayant passé par l'ennui, et, je puis le dire, par la tristesse de ces incertitudes, j'ai, par une impulsion naturelle et insistante, été aux travaux qui me parurent adaptés à les dissiper. Ils ont été mis par ma jeunesse au programme de mes devoirs et je m'y suis adonné avec ferveur durant mon âge mûr. Découvrir et décrire le majestueux édifice du Droit dans les Permanences de sa puissante construction, fut, comme un vaste amour, ma préoccupation ininterrompue. J'y étais poussé par un sentiment individuel où ma propre éducation juridique était en jeu, et, plus intensément peut-être, par un sentiment fraternel qui s'alimentait du désir de servir le milieu humain qui m'a produit et qui m'a élevé. Il y eut une heure à laquelle ma fonction dans l'immense mécanisme social m'est apparue m'imposant cette œuvre, déjà tentée auparavant, mais, si je ne m'abuse, jusqu'ici très insuffisamment réalisée. Et je m'y suis appliqué avec une ardeur opiniâtre dont ce Livre est le produit. Au moment de le commencer, j'ai longuement repris haleine comme un plongeur au bord de l'eau profonde où il va pénétrer.
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Puisse-t-i! avoir l'influence qui est dans mes espérances. Travailleur et artiste du Droit, je ne conçois pas en pouvoir écrire qui serait mieux l'expression totale et, je le crois, définitive de mes recherches et de mes méditations sur cette grande Force sociale qui semble avoir dominé et inspiré, depuis les origines de l'Histoire, l'agitation humaine en ses plus énergiques et ses plus tragiques efforts. Souvent, pendant que ma plume essayait de traduire les pensées qui le forment, l'impression m'est venue que je faisais mon « testament juridique », c'est-àdire le legs et l'attribution du patrimoine intellectuel accumulé par mon labeur au cours d'une existence prolongée, et parfois excentrique, de lutte et dn travail. « Toute grande Philosophie est une Confession de son auteur. » Il me plairait que le lecteur comprît la douceur de ce dépouillement qu'auréole l'espoir d'être utile en servant les serviteurs du Droit !
§ 2. — L'Encyclopédie. — Étymologie. — Diverses acceptions.
Je le rappelais tantôt, d'autres ont tenté d'accomplir l'œuvre dont je commence le récit. Il y a même ces mots courants pour l'étiqueter : Encyclopédie du Droit.
Expression incertaine d'où jaillit l'équivoque. Que signifie le terme Encyclopédie, soit d'après son étymologie, soit d'après l'usage qu'on en a fait.
EyxuxXoç waiSeia, éducation circulaire, embrassant un cercle de connaissances, enfermant un total, réalisant un périple, accomplissant une circumnavigation. Mais où et dans quelle mesure, sinon en longueur du moins en largeur? Quel espace faut-il comprendre dans cette circonférence, quelle est la dimension de son rayon? S'agit-i! d'y circonscrire le Droit tout
entier? Et I'Encyclopédiste juridique au sens complet du mot, s'il s'en rencontre un ayant réussi (comme le prodigieux Pic de la Mirandole du quinzième siècle qui, dit-on, possédait toute la science, encore restreinte, de son temps), pourra-t-il dire qu'il s'est assimilé toute la science du Droit, dans son ensemble et dans ses détails, dans le domaine supérieur des abstractions et dans le domaine pratique des notions concrètes? Est-ce de cette Encyclopédie universelle qu'il doit s'agir?
Ou bien, allant à l'autre pôle, reculant de ce cercle immense à l'un des moindres anneaux qu'il circonscrit, faut-il se contenter des connaissances superficielles qui satisfont les profanes, leur donnant la teinture légère et sans pénétration qui se confond presque avec la complète ignorance? On sait ces manuels « à l'usage des gens du monde » qui sont à la véritable science du Droit ce que l'épiderme est au corps, mince couche à peine reliée aux vérités essentielles et profondes, qui peut, tant elle est de peu de conséquence, subir des atteintes sans rien compromettre. Est-ce de cette Enctjclopédie vulgaire qu'il doit s'agir?
Mais en recherchant ce qu'il convient d'introduire dans ce Cours qui, presque invariablement, figure aux programmes des études universitaires contemporaines, d'autres points de vue, démontrant de plus près l'embarras et l'incertitude, sont envisagés par les esprits en quête d'une solution rationnelle.
Les uns, se rendant compte de l'imprévu extraordinaire qui trouble les intelligences estudiantines mises brusquement en rapport avec les détails de l'organisme compliqué et souvent, au premier aspect, bizarre des législations positives, croient qu'il est nécessaire de les familiariser et de les affermir par quelques indications générales empiriquement collectionnées, linéaments dessinant vaguement la matière,
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fils conducteurs fragiles (souvent rompus par des solutions de continuité) dans le labyrinthe juridique. C'est ce qu'on peut nommer Y Encyclopédie préliminaire. Elle florit présentement dans les établissements d'enseignement « supérieur » ! Elle semble la forme en faveur malgré la mesquinerie de sa conception. C'est elle qu'on rencontre d'ordinaire dans les traités étiquetés fastueusement : Encyclopédie du Droit.
Les autres préoccupés de l'insuffisance des études administrativement imposées pour les examens et les diplômes, des lacunes qu'elles laissent dans la formation d'un esprit voué au Jurisme, de la défectuosité qui en résulte laissant l'être infirme ou mutilé, sont d'avis qu'il importe de boucher tous ces trous par un cours spécial dans lequel on agglomère ce qui fait défaut ailleurs, sans autre méthode ou mot d'ordre que de procéder à ce correctif par remplissage qu'on peut nommer Y Encyclopédie complémentaire.
Et ce n'est pas tout au milieu de cette Babel de synonymes en laquelle un mot unique voltige avec des sens si différents. Qu'on prenne les grands recueils de législation, de doctrine et de jurisprudence, vastes inventaires où sont patiemment catalogués les éléments innombrables du Droit pratiqué par l'une des nations de race européo-américaine. Eux aussi sont qualifiés Encyclopédie du Droit, on pourrait dire Encyclopédie nationale en tenant compte de leur limitation à l'entité qu'au point de vue juridique, comme aux autres, forme un peuple déterminé.
§3. — L'Encyclopédie du Droit au sons rationnel.
Le moment est venu de formuler, si possible, une conception plus scientifique de cette matière fluc-
itiante et gélatineuse, de lui rendre la solidité sans laquelle le cerveau vacille au milieu des brumes de l'incertitude.
Ce qui, dans la vie, soit intellectuelle, soit pratique du Droit, tourmente les esprits de quelque portée, c'est le besoin de discerner, sous la multiplicité confondante et la variabilité prodigieuse des détails, l'ossature « permanente », le squelette, qui soutient le monde des infiniment petits juridiques toujours changeants. On a le sentiment, qu'ainsi que pour la Mathématique, il y a, pour la Juridique, un organisme de notions et de règles qui se retrouve constant et inaltérable malgré l'Espace et malgré le Temps, puissante armature formant, comme l'âme en fil de fer des statues de plâtre, l'appui nécessaire et caché, de l'ensemble visible. C'est l'immuable de la science du Droit, s'opposant, ou plutôt doublant, sa portion mouvante, l'Absolu reposant sous le Relatif; le cercle des vérités au delà duquel commence la vie changeante et versatile ; ce qu'il gît de fixe dans l'incessante modification des formes ; l'intemporel, l'identique toujours actuel; l'inflexible, l'éternel vibrant dans l'éphémère, les éléments qui sous la Kaléidoscopie des droits concrets se retrouvent toujours les mêmes; car si différentes que soient les parties, elles ont des ressemblances qui affirment leur fraternité abstraite et leur origine familiale.
Vraiment, dès qu'on pénètre dans cette vision où les Permanences s'aperçoivent sous les motilités. les images abondent, les expressions se bousculent, pour augmenter la lumière de ces régions à première vue si chargées d'obscurité. L'Encyclopédie du Droit apparaît comme la synthèse des généralités abstraites de cette science, comme ses Premiers Principes, les normes, le substratum, les corps simples, l'alphabet mais en majuscules; ce qui est valable, ce qui est l'existant, le Réel pour tous les lieux et Joutes les
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époques, le Cosmopolite et le Perpétuel, l'Essence, ou plus fortement la Quintessence ; ce qui demeure mis en regard de ce qui passe, faisant voir le présent passager sous l'aspect du durable; les types et les relations typiques, l'Idée, le Noumène s'élevant, fixe et pur, au-dessus du Phénomène. On eût dit autrefois, aux jours de la scolastique, « les vertus élémentaires s'opposant aux propriétés spécifiques ». L'Extrême- Monde du Droit, comme on dit l'Extrême-Orient !
L'Encyclopédie s'épanouissant à ces proportions grandioses, se démasque comme une vue harmonique de toute la science du Droit, une vue qui en fait ressortir les principes les plus élevés, la mécanique supérieure, la théorie générale, les vérités primordiales, les Archidoxes, les grands traits, les idées mères, la Forme au sens philosophique du mot, ce qui permet de la nommer Encyclopédie formelle, par opposition à l'ensemble positif du Droit dans la réalité concrète, qu'on pourrait nommer l'Encyclopédie réelle. Elle découvre et met en saillie les liens par lesquels se tiennent les diverses parties, qui réunissent cellesci en un organisme, en un Corps ayant sa vie propre. Elle montre les fondements des principales branches. Elle représente la science du Droit sous l'aspect majestueux d'un vaste total, d'un gigantesque casier à compartiments multiples où tout a sa place et sa hiérarchie. Elle énumère les Dogmes juridiques écrits dans la Nature. Elle dessine les gestes éternels du Droit et son plan «divin», ou, si Ton préfère, panthéistique et cosmique. Elle enseigne l'architectonique de son énorme édifice. Elle est une science, non attachée au sol, un trésor que nul changement de lois et nul déplacement ne peuvent faire disparaître ni déprécier. — Elle est, par une métaphore moins noble, la Clef, le trousseau des passe-partout idéologiques, au moyen desquels on pénètre dans les appartements innom brables de l'immense Vatican juridique.
En un mot, l'Encyclopédie vertèbre le Droit ! Elle est formée des lois du Droit !
§ 4. — « Le Droit Pur » choisi comme titre du livre.
Ainsi comprise, comme Ensemble des Permanences abstraites du Droit, comme sa partie immuable dégagée de toute végétation concrète et changeante, je la nomme le Droit Pur! Non seulement pour la belle euphonie de l'expression, mais aussi pour sa très approximative exactitude, car ridée de pureté, d'absolu ne surgit-elle pas naturellement quand il s'agit de ce qui échappe à toute contingence et apparaît dans la solidité sereine de l'inaltérable ? J'avais quelque inclination pour ces' autres sous-étiquettes : Les Permanences du Droit, — Les Premiers Principes juridiques, — Les Fondements du Droit, — La Philosophie du Droit, — L'Esprit du Droit, par une modification légère du litre célèbre de l'œuvre magistrale de Montesquieu. J'ai écarté la désignation usitée en Angleterre « Jurisprudence » qui, en français, eût fait naître assurément des malentendus, le terme y étant couramment réservé à l'ensemble des décisions judiciaires. L'expression « le Droit Pur » l'a emporté comme titre, destiné, peut-être, à se substituer peu à peu à la vieille et équivoque dénomination Encyclopédie qui n'a jamais servi qu'à créer des malentendus. Il m'a paru que la qualification que j'ai adoptée rend mieux le concept d'une Synthétique embrassant les vérités permanentes et abstraites de cette grande force sociale qu'est le Droit, de ce qui appartient à tous les systèmes juridiques, aussi bien aux systèmes rudimentaires et primitifs des sociétés peu civilisées, qu'aux systèmes plus avancés et plus développés de celles parvenues à une culture raffinée ; de même que les photographies composites, retenant et super-
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posant les traits principaux des visages ou des êtres de même catégorie, forment un type symbolique qui appartient à tous sans se confondre avec aucun, et résume, en réalité, l'Espèce en une image concentrée.
§ 5. — Le but pratique et moral de l'Encyclopédie du Droit.
Après avoir ainsi défini l'Encyclopédie du Droit et exposé son composé, son ontologie, revenons un instant à sa tétéologie, à son but.
Elle fut exprimée par Victor-Cousin, alors Grand- Maître de l'Université de France, dans les termes heureux que je vais reproduire, montrant, toutefois, qu'il est plus aisé de qualifier la destination d'une chose que d'en spécifier l'essence. Il s'agissait d'organiser en 1840 un cours d'Encyclopédie du Droit, qui devait, on l'espérait, combler une lacune grave laissée dans l'Enseignement juridique.
« Quand les jeunes étudiants, disait-il, se présentent dans nos écoles, la jurisprudence est pour eux un pays nouveau dont ils ignorent complètement et la carte et la langue. Ils s'appliquent d'abord au Droit civil et au Droit romain, sans bien connaître la place de cette partie du Droit dans l'ensemble de la science juridique, et il arrive, ou qu'ils se dégoûtent de l'aridité de cette étude spéciale, ou qu'ils y contractent l'habitude des détails et l'antipathie des vues générales. Une telle méthode d'enseignement est peu favorable à de grandes et profondes études. Depuis longtemps tous les bons esprits réclament un cours préliminaire qui aurait pour objet d'orienter les étudiants dans le labyrinthe de la jurisprudence , qui donnât une vue générale de toutes les parties de la science juridique, marquât l'objet distinct et spécial de chacune d'elles, et en même temps leur dépendance réciproque et le lien intime qui les unit; qui établirait la méthode
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générale à suivre dans l'étude du Droit, avec les modifications particulières que chaque branche réclame ; qui ferait connaître les ouvrages importants qui ont marqué les progrès de la science. Un tel cours relève rail la science du Droit aux yeux de la jeunesse par le caractère d'unité qu'il lui imprimerait, et exercerait une heureuse influence sur le travail des élèves et sur leur développement intellectuel et moral... Il importe, ajoutait Cousin, de présenter l'ensemble de toute la science et d'en bien saisir et l'esprit et l'unité. Cette image de la grande Encyclopédie juridique, offerte d'abord à de jeunes étudiants, leur communiquera, dès l'entrée de la carrière, une impulsion généreuse, imprimera dans leur pensée et dans leur âme le sentiment et le respect du Droit, et les intéressera à toutes les parties de la science, quelle que soit celle qu'ils se proposent de cultiver un jour spécialement. »
Ces paroles embrassent, en une forme éloquente, les projections diverses d'un cours de Droit Pur. Selon moi, on peut les compléter et les mieux préciser, sinon mieux les dire, en résumant la haute utilité de l'Encyclopédie du Droit, et même de toute Encyclopédie (car où la science qui échappe à sa vaste discipline?) en cette triple formule :
Débarrasser l'étude et l'enseignement relatif aux notions concrètes d'une science particulière, du fardeau des éléments abstraits communs à toutes ses parties; éviter ainsi les répétitions et les retours qui, lorsque ce travail préliminaire n'a pas été effectué, chargent les parties spéciales, et montrer l'organisme général en su solidité et son harmonie;
Établir la place de cette science particulière par rapport aux autres et son enchaînement avec cellesci dans le tissu total ; en fixer les limites, les frontières, le cadre ; et, dans ce cadre, établir un casier intérieur, un organisme à compartiments où toutes les notions pourront être logées, une carte muette
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sur laquelle tous les détails pourront être inscrits,' une sphère armillaire, à fine charpente, dans laquelle tout pourra être appendu ou circuler;
Donner aux âmes, estudiantines ou adultes, le sentiment aussi intense que possible, de la grandeur, de la beauté, de l'utilité sociale du Droit, et leur inspirer l'élévation et l'ampleur cérébrales qui résultent de cette vue majestueuse.
§ 6. — Caractère antérieur de renseignement de l'Encyclopédie.
Est-ce ainsi, est-ce avec ces proportions séduisantes que renseignement de l'Encyclopédie du Droit a, jusqu'ici, été pratiqué?
Hélas! non. Et vraiment alors que le Droit a, néanmoins, à travers les siècles, progressé avec une rare constance, on s'étonne qu'il Tait pu faire malgré une telle ignorance de ses fondamentales. C'est, apparemment, qu'il est trop près de la vie des peuples et trop alimenté par les eaux mystérieuses de la Nécessité et de l'Instinct, pour jamais sécher ou tarir. Mais de quelle puissance nouvelle d'épanouissement il vibrera quand il sera en possession définitive et magistrale des grands secrets de son essence et de son inépuisable activité !
Le projet qui fut dans les désirs de Victor Cousin n'eut qu'une réalisation passagère. Le cours d'Encyclopédie fut bientôt interrompu; le côté « pratique » (nous dirions aujourd'hui « arriviste » ) des études juridiques l'emporta. Fournir aux étudiants, le plus promptement possible, les moyens de se faire, dans le monde judiciaire, une situation lucrative et de nature à satisfaire les mesquines ambitions bourgeoises, était la consigne préférée. Et, du reste, même ailleurs, fût-ce dans cette Allemagne qui, à tort ou à raison, passe pour la patrie de prédilection
des recherches philosophiques, la compréhension de ce que doit être une Encyclopédie au sens correct et élevé du terme, était insuffisamment dégagée. Quand on dépouille les livres qui ont été publiés sur la matière, il est permis d'affirmer que, sans distinction de nationalités ou d'époques, ils sont des mélanges d'éléments hétéroclites, d'un caractère nuageux et empirique, plutôt des explications approximatives que des vérités rangées méthodiquement sous l'empire d'une définition exactement élaborée. Celui-ci, étroitement, conçoit cette belle science en amalgame d'encyclopédie préliminaire, d'encyclopédie vulgaire et d'encyclopédie complémentaire, formant un bagage incohérent et souvent puéril. — Celui-là, au vol plus large, pénètre dans les régions abstraites et effleure les permanences qui forment le domaine propre du Droit Pur, mais au hasard de ratiocinations incertaines, s'alourdissant de circonstances concrètes et passagères qui devraient y demeurer étrangères. — Cet autre, tantôt romaniste, tantôt nationaliste, croit avoir assez fait en exposant les généralités spéciales au Droit des Latins ou au Droit de son pays. — On en rencontre qui, à propos d'Encyclopédie, parlent du Droit rural, du Droit forestier, de l'Édit du Préteur, des Décrétales, des Assises de Jérusalem, du Timbre, du Jury, de la Médecine légale, de l'argument a pari, a fortiori, a contrario! Au milieu de ces fatras surgissent de temps en temps quelques idées réunissant les caractères vrais de la matière, ainsi que de belles fleurs sur un fumier, mais l'ensemble laisse l'esprit indécis et irrité. En résumé, ces œuvres apparaissent en réservoirs de notions baroquement réunies, sans Idée mère clairement détachée et servant de phare à celui qui les a recueillies. On n'y voit point se dresser la structure foncière et constante du Droit qui, pourtant, esL ou devrait être, le but de ces efforts réitérés et discordants. Et c'est dans ces conditions cahotantes
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et chaotiques que se donne l'enseignement universitaire de l'Encyclopédie!
§ 7. — Les notions encyclopédiques éparses.
Parfois, ailleurs que dans les livres des « spécialistes », on rencontre, il est juste de le dire, un butin précieux. Des cerveaux généralisateurs, arrivés à cette période de la vie psychique où, de l'abondance des détails vus et accumulés au cours de l'existence, émane spontanément la vue des ensembles, formulent, dans l'effervescence de préoccupations d'un autre genre, des vérités latérales encyclopédiques que l'observateur, en quête de hautes richesses juridiques, recueille avec soin et allégresse. Tel, à mon sens, au-dessus de tous, von Ihering, extraordinaire jurisconsulte, le plus grand, je le crois fermement, du dix-neuvième siècle.
Qu'on lise son œuvre considérable et admirable L'Esprit du Droit Romain dans les diverses phases de son développement, ou ses opuscules, par exemple celui qui porte ce titre célèbre : Le Combat pour le Droit, incessamment on le voit sortant de son sujet pour aller, d'un grand bond, aux plus hautes cimes juridiques et y faire jaillir des rayons se répandant en projections éclatantes jusqu'aux plus lointains horizons. On a dit de lui qu'il ne pouvait entrer dans une idée sans l'élargir. On a dit de ses écrits qu'ils ressemblent à des éclairs : ils surprennent, ils éblouissent, ils répandent une fulgurance inattendue sur de vastes espaces où semblait ne régner que la nuit. Lui-même a écrit : « Le Droit romain m'a souvent conduit bien au delà de mon propre horizon et m'a révélé des idées d'une vérité universelle.» Certes, ses travaux sont souvent comme écrasés sous l'amoncellement d'érudition dont il les charge; mais qu'im-
porte ce poids quand se révèle un des trésors de son incomparable pénétration! Je le déclare, ému du sentiment d'une chaude reconnaissance scientifique, nul ne m'a procuré plus de matériaux pour le Livre que maintenant je tente. Nul n'a fourni, dans le Droit, un pareil contingent d'idées originales ; dispersées, il est vrai, en d'autres études que celles de l'Encyclopédiste, ramenées à des objets localisés ; mais, par rapport à elle et à son amplitude, y croissant comme des arbres séculaires au-dessus des taillis, y brillant comme les astres nocturnes au-dessus de la forêt. Idées puissantes, semblables à des blocs de marbre déjà équarris, qui n'attendaient, pour contribuer à former la vaste synthèse du Droit Pur, qu'un agencement et une mise en place.
Là fut l'arsenal principal où je me suis armé. Là abondaient les ressources. Mais en d'autres écrits moins fertiles, au cours de lectures patientes et opiniâtrement attentives, chercheur, j'ai aussi butiné. Alors, c'était la rareté, la trouvaille très imprévue, éparse, difficile à apercevoir, dont le rapport avec l'Encyclopédie voulait non seulement l'effort de l'intelligence, mais surtout l'adresse souterraine, et si souvent très sure, de l'Instinct.
Ainsi se forma le capital d'idées, l'épargne cérébrale, à laquelle, pourquoi ne pas le dire? il me fallut ajouter de mon fonds afin que la somme exigée fût intégrale. J'en vais faire ici le compte et l'inventaire.
I 8. — Méthode d'exposé du présent Ouvrage.
Gomment procéder au récit de cette entreprise et de ses résultats ? Quel ordre suivre pour, sans interruption, intéresser le lecteur, ne jamais embrumer la clarté, réussir à rendre parfaitement visibles et tangibles à l'intelligence, ces Perma-
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nences affectées d'abstraction, ces choses en apparence exsangues, et, par cela même, à première vue, de compréhension ardue et fuyante ?
Certes, j'y ai beaucoup réfléchi et longtemps des hésitations m'arrêtèrent. Tant de souvenirs scolastiques nous hantent, tant de Logique «formelle» a disloqué nos cervelles en des écarts artificiels et pédantesques, que nous avons peine, dans l'exposé d'un travail ou d'une étude, à revenir aux événements tels qu'ils se sont produits en nous dans l'ordre simple et « naturellement » logique de nos recherches, de nos méditations, de nos successives avancées, de nos lentes découvertes, tantôt méthodiquement obtenues, tantôt (plus souvent peut-être) brusquement et miraculeusement entrevues.
Quoi de plus normal, cependant, pour initier les autres à un phénomène dont notre esprit fut à la fois le théâtre et l'acteur, que de raconter la pièce telle que nous l'avons vue et que nous l'avons jouée, non point par une volonté maîtresse d'elle-même et raisonnée, mais sous l'impulsion inconsciente des forces scientifiques, si souvent instinctives, qui ont travaillé en nous aux ordres des moteurs latents et universels qui règlent l'horlogerie du Monde.
On va donc voir ce qui m'est arrivé. Je ferai le récit de cette histoire ingénument, comme je l'ai vécue.
Je n'en indiquerai, pour le moment, que les grandes phases : chacune d'elles sera l'étiquette et formera la matière d'une des parties de ce Livre où je détaillerai l'événement en toutes ses minuties. C'est la Division de mon œuvre que je vais d'abord indiquer, programme général de ce long voyage qui, pour moi, fut si réconfortant et si charmeur, et que je souhaite tel à ceux qui me liront.
§ 9. — Division du Livre.
Quand, jurisconsulte parvenu à la maturité, je ressentis, avec insistance, le besoin de concentrer en une vaste synthèse, coordinatrice et complémentaire, les notions juridiques qui, éparses, nageaient en moi comme les poissons d'un abondant vivier, je compris que la première nécessité de ce travail qui avait pour but et limitation le Droit, était de savoir, à n'en plus hésiter, à quoi se reconnaissait « un droit » parmi la multitude immense des êtres et des phénomènes qui bruissent dans l'Univers, spécialement dans les sociétés humaines où la substance juridique tint toujours une si considérable place. C'était la pierre de touche indispensable pour éviter toute confusion et s'en tenir strictement à l'objet proposé. Une Première Partie s'imposait donc : déterminer la Caractéristique du Droit.
En possession de cet indispensable talisman, il était de naturelle logique de se mettre à la recherche des droits, comme un botaniste se met à la cueillette des plantes, un entomologiste au collectionnement des insectes. C'était, en quelque sorte, la sortie pour se placer en présence des Faits juridiques, les découvrir et les recueillir, pour tâter la vie juridique en sa réalité, telle qu'elle se manifeste dans l'évolution cosmique, y tenant son rang et y accomplissant son œuvre au milieu de l'universelle et puissante agitation. Sous quels aspects extérieurs, de détail et d'ensemble, s'y révélait-elle ? Une Deuxième Partie s'imposait donc : la description du Phénomène Juridique.
Poursuivant la série analytique (et, pour ainsi parler, psychiquement nécessaire, des opérations s'enchaînant pour l'accomplissement du travail total et prganique destiné à édifier ce livre, les opérations
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sortant l'une de l'autre, en série, comme les tubes concentriques d'un télescope), une envie s'inaugurait devant la masse des droits recueillis dans la phénoménalité observée, envie analogue à celle de l'herboriste revenu chez lui la boîte en fer blanc pleine de végétaux : analyser ce butin scientifique en chacun de ses spécimens, y rechercher les permanences communes et inévitables, les caractères partout les mêmes ; sans plus, puisqu'il s'agissait de se maintenir dans le domaine des réalités « encyclopédiques», en s'abstenant de tout empiétement sur le concret, si ce n'est de façon latérale et uniquement comme procédé d'explanation. En d'autres termes, décrire le nécessaire du composé de tout droit, sa structure en ses éléments généraux et stables. Une Troisième Partis s'imposait donc, purement ontologique, c'est-à-dire examinant « l'Etre » juridique en soi, abstraction faite de sa cause et de son but, de son œtiologie et de sa téléologie : Y Analyse ou Anaiomie d'un droit.
Mais devant la masse grouillante des droits observés, devant l'éclat et les complications de leur variété déroutante, comment un cerveau humain, un cerveau de jurisconsulte, invinciblement possédé d'un besoin d'ordre dans l'arrangement des connaissances acquises, ne sentirait-il pas travailler en lui le besoin de classer, c'est-à-dire de diviser et de grouper, besoin -tellement psychologique et universel, qu'il agit aussi instamment dans la mentalité d'une ménagère rangeant son linge ou sa vaisselle que dans la mentalité d'un Roger Bacon ou d'un Auguste Comte bâtissant un système de classification des Sciences. Une Quatrième Partie s'imposait donc sous ce titre : Classification du Droit.
Arrivé à ce point, déjà l'Organisme juridique total s'aperçoit dans les proportions vastes et majestueuses de son ensemble et avec la multiplicité de ses détails infinis. Mais cet organisme n'est pas immobile. Il vit
dans les sociétés humaines, il y remplit une fonction dynamique, il est sans cesse en mouvement, — soit qu'il serve, par chacun des droits particuliers considérés isolément qui en composent l'immense trame, aux besoins quotidiens des hommes, — soit qu'il influe par son ensemble énorme sur l'état social des peuples dans le temps et dans l'espace, — soit qu'il évolue à travers les âges en un renouvellement, ou tout au moins une transformation, inépuisable. Trois nouveaux groupes d'idées, tous les trois d'essence dynamique, tous les trois concernant un des aspects de la Vie mouvante du Droit, s'imposaient donc, exigeant chacun leur exposé spécial sous ces titres : Cinquième Partie : Dynamique des droits isolés ; — Sixième Partie : Dynamique du Droit dans son ensemble organique ; — Septième Partie : Dynamique du Droit dans le Temps [Évolution ou Histoire du Droit).
Pour qui aura cheminé avec attention et scrupule dans les méandres de ces sept étapes, le Droit, on le verra, apparaîtra, non plus seulement comme un édifice immuable, bien construit et gigantesque, mais plutôt comme un arbre colossal dans lequel sans interruption circule la sève, et qu'anime une vitalité sourde étonnamment intense. Admirable spectacle qui semblerait devoir suffire ! Mais, insatiables, nos âmes veulent aller plus profondément encore. Le propre de l'homme n'est-il pas (mieux que le Rire marqué par Rabelais, mieux que le Bonheur si universellement cru l'Idéal souverain) de toujours plus complètement scruter et comprendre le Monde et d'en être le magique miroir chaque jour mieux réfléchissant ? On se lasse de tout, excepté de comprendre. D'où vient le Droit et à quoi sert-il ? Quelle en est la cause première, quelle en est la cause finale ? Quelle origine a-t-il, à quel but est-il destiné, quelle est son Utilité comme organe de la Mécanique supérieure
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des choses ? Quel est son principe, quelle est sa fin ? — Dans ces tréfonds nous voulons descendre : nos esprits avides et inquiets ne se contentent pas à moins. Cette grande question d'JEtiologie juridique, cette autre grande question de Téléologie juridique, nous nous acharnons à les résoudre malgré leur difficile mystère. Et ainsi s'imposent une Huitième Partie : le Fondement du Droit, — une Neuvième Partie : le but final et global, la Sociologie du Droit, la Justice ?
Cette fois il semble qu'on soit au bout et que, créateur infime parvenu au terme de sa tâche, on puisse se reposer. Et pourtant quelques préoccupations persistent, avec un désir d'épuiser, de curer à vif fond, ces impatiences de l'intellect.
Qu'on recherche le Droit pour en faire la matière des lois positives (point de vue collectif) ; qu'on fasse pour soi seul des études juridiques (point de vue personnel et égoïste) ; ou qu'on ait le dessein d'en communiquer à d'autres le résultat (point de vue humanitaire, enseignant et altruiste), quelle est la Méthode à suivre de préférence ? Y a-t-il là aussi des préceptes « abstraits et permanents » méritant la qualification d'encyclopédiques ? Ne convient-il pas d'en faire la matière d'une Dixième Partie : la Méthodologie juridique , guide et directrice des travaux pensés, écrits ou parlés ?
Enfin, de même qu'en la Partie Préliminaire que j'achève ici, j'exposai des Notions générales sur l'Encyclopédie du Droit, sur sa définition, sur sa division, ne sera-t-il pas opportun de terminer par une Partie Complémentaire donnant l'Histoire de cette Encyclopédie, montrant à travers le temps la naissance, le dégagement (pénible et lent, certes), le développement, l'épanouissement de plus en plus ample de cette science, énumérant les hommes et les livres principaux qui ont tenté de l'établir, signalant de quelles tendances philosophiques chacune de ces
individualités, ou chacun de leurs groupes, a subi la secrète influence, faisant présager, autant qu'il est possible à nos insuffisantes cérébralités, ce qu'il adviendra encore de ces préoccupations et de ces études ? Ce dernier travail ne sera-t-il pas un complément heureux, le dernier glacis sur l'œuvre totale, sinon amenée à perfection, du moins parcourue dans tous ses territoires ?
§ 10. — La Grande Encyclopédie et les petites encyclopédies.
Tel est l'Objet, tel est le Plan de cet ouvrage. Telle est, telle doit être à mon sens, dans sa compréhension globale, une véritable, rationnelle et correcte Encyclopédie du Droit, enveloppant celui-ci dans la plénitude de ses frontières et de son contenu, mais pour en marquer les généralités seulement.
On conçoit que ce procédé puisse, en sous-ordre, être appliqué, mutatis mu tandis, avec les déformations et les transformations nécessaires, à chacun des tronçons en lesquels le Droit est fragmentable. Et la remarque vaut d'être faite pour intensifier davantage non seulement la notion encyclopédique, mais aussi les sciences juridiques secondaires. Le Droit Civil, le Droit Commercial, le Droit Pénal, le Droit Public, le Droit de Procédure, pour ne citer que quelques-unes des subdivisions les plus usuelles de la grande patrie juridique, comportent, eux aussi, des généralités douées de permanence et susceptibles d'être présentées sous forme abstractive, indépendamment des multiples concrétions par lesquelles ils se réalisent dans la vie positive et quotidienne des sociétés humaines. Les exposer dans un cours spécial, ou comme partie liminaire des cours de chacun de ces Droits spéciaux, présente tous les avantages que j'ai mis en relief plus haut dans le
INTRODUCTION
§ 5 à l'occasion de l'Encyclopédie comprise en son sens absolu. On en eut déjà le sentiment pour certaines matières, et on le réalise vaguement, par exemple en faisant, universitairement, précéder le cours dit de «Droit civil approfondi », du cours connu sous le nom de « Principes (ou Éléments) du Droit civil », qui cause à tant de professeurs le souci de discerner exactement comment il faut sJy prendre pour que celui-ci n'empiète pas sur celui-là, et que celui-là ne constitue pas, en maintes circonstances, un double emploi avec celui-ci. Ce problème se résout aisément quand on se rend bien compte de ce que doit être rationnellement une Encyclopédie ; la notion de celle-ci, à mon avis, régente et limite le cours incertain des Principes du Droit civil, destiné, vraiment, à l'exposé exclusif des éléments permanents de cette science, présentés sous forme abstraite, après distillation des généralités qui affectent les formes concrètes variées qu'il revêt dans une législation déterminée, telle, entre autres, que le Code Napoléon. Cette « petite Encyclopédie ». (que je nommerai ainsi par opposition à l'autre qui mérite d'être qualifiée « grande Encyclopédie ») doit comprendre, notamment, l'énumération et la description structurale de chacune des institutions juridiques architectures dans les trente-six titres du Code dont chacun est consacré à Tune d'elles, sans jamais entrer dans les détails variables. Cette explication, ici inévitablement écourtée, montre qu'il y a, en quelque sorte, une hiérarchie dans la science encyclopédique, et une dégradation dans l'importance des matières, sans que jamais la vue générale et le procédé se modifient, si ce n'est dans les nuances.
§11. — Applications collatérales du procédé encyclopédique.
La méthode de « la Grande Encyclopédie » que j'ai exposée ci-dessus dans son application au Droit, peut être étendue avec une identité presque parfaite, aux autres Forces sociales suprêmes dont le Droit n'est qu'une des unités : Morale, Art, Religion, Industrie, Commerce, et les autres entités qu'on rencontre à la base de toute activité humaine, qui sectionnent celle-ci en puissants ensembles, et dont l'antiquité mythologique avait, en leur attribuant des personnalités divines et des noms fameux, peuplé l'Olympe. En signalant cette communauté dans les nécessaires procédés d'étude et d'investigation, on fait mieux apercevoir la place que le Droit occupe dans la vie universelle, dramatique et majestueuse, et c'est pourquoi je m'y arrête en passant.
Oui, l'on peut s'appliquer à la recherche des vérités permanentes et abstraites dans le domaine artistique, dans le domaine religieux, dans le domaine du travail, dans tous les domaines où règne en souveraine l'une des grandes forces sociales. Et quand il s'agira de savoir comment cette recherche devra être menée et comment elle se déroulera logiquement, les divisions indiquées plus haut pour le Droit se présenteront d'elles-mêmes, en leur série organique, comme le plus naturel processus. Il y a là une expression schématique des opérations normales à accomplir. On peut faire l'Encyclopédie de l'Art aussi bien que celle du Droit, et, l'entreprenant, on verra sans peine qu'il est nécessaire de commencer par dégager d'abord l'élément essentiel, le trait caractéristique de toute œuvre d'art ; puis d'observer le phénomène artistique dans la multiplicité de ses faits ; de décrire la structure de ces faits ; de diviser ensuite ceux-ci ; d'en expliquer le
INTRODUCTION
fonctionnement, la vie. soit pour chaque fait isolé, soit pour leur ensemble organique, soit dans leur évolution historique ; de se demander quelle est l'origine, et aussi quel est le but de l'Art c'est-àdire sa sociologie. Bref, de, parcourir, pour cette science, tout le chemin préconisé pour la science juridique; d'affirmer ainsi, indirectement mais éloquemment, le parallélisme saisissant et la haute fraternité des maîtres-rouages de la Cérébralité humaine s'épanchant intarissablement dans l'activité sociale.
Et maintenant revenons au Droit, et spécialisonsnous dans son périmètre, assez vaste assurément pour alimenter la joie de penser, de parler et d'écrire.
Au moment où je vais, ainsi, serrer de plus près les nécessités de l'entreprise, de nouveau je sens les doutes m'assaillir. Ce qu'il y a en elle de lointain, de vaporeux, m'apparaît plus redoutable maintenant qu'il s'agit de lui donner une forme précise et de le transformer, s'il est possible, en absolu. Qu'importe ! puisque nulle œuvre n'a réussi qu'après de mélancoliques tentatives. Qu'importe ! puisque toute parole est destinée à croître dans les âmes et que cette croissance salutaire dépend plus de celui qui la reçoit que de celui qui la prononce. Un Livre n'est-il pas un acte ? Ne peut-il avoir la même influence ? Certes, il échet de craindre, alors qu'il faut découvrir et dégager des lois permanentes, ne jamais les confondre avec des phénomènes passagers, et que l'on a pu soutenir que tout est passager, que rien n'est permanent, que seule la durée plus longue de certains faits historiques donne l'illusion de leur pérennité. Oui, je sens peser sur moi la charge de ces incertitudes, mais je sens aussi la poussée qui m'a contraint de persister dans ce lent échafaudage. Si des forces de résistance se dressent, il ne faut pas
qu'elles dominent et empêchent d'essayer de lever les loquets de cet Inconnu et de ces mystères. Sur les hauts sommets sont inévitablement les précipices, les aridités et les neiges. Je n'ai d'autre prétention que de projeter, vrai ou faux, ce que je vois en ma conscience ! Mes paroles, du reste, bientôt ne seront plus à moi : elles vivront d'une vie nouvelle plus efficace dans l'intellectualité de ceux qui me liront.