‹ Le Druidisme et la Médecine en GauleChapitre 8 sur 10 · CE QU'EST DEVENU LE DRUIDISME CE QU'IL EN RESTE · texte numérisé non relu

CE QU'EST DEVENU LE DRUIDISME CE QU'IL EN RESTE

Ce n’est point par une vaine curiosité que j'ai l'intention d'examiner dans ce chapitre quelle fut la destinée dernière des Druides. Il me semble que ma conception du Druideguérisseur finira de s’éclairer si, de notre préhistoire, je fais une rapide incursion dans notre histoire nationale.

Je ne me demande pas si le Druidisme portait en lui-même, une cause dé destruction. [l nous est trop peu connu pour que nous puissions bien le juger. Quant au Druidisme médical, il aurait évolué, comme la médecine religieuse dans tous les pays; du « mysticisme et de la théurgie », suivant les termes de Bouchut, vers l’empirisme de plus en plus scientifique el raisonné. : ;

Mais pour cela, il eut fallu que le Druidisme, Fe à luimême, put faire son évolution naturelle, car « la prètrise, comme dit C. Jullian, dans tous les pays, a la vie dure; elle se transforme, et ne meurt pas ».

Celte transformation avait commencé à s'effectuer ; le pouvoir civil, en grandissant, rejelait de plus en plus les prètres dans leur domaine religieux ; et cette division du travail ne pouvait que favoriser les recherches scientiliques des Druides.

Mais deux facteurs nouveaux de destruction entrèrent alors.

en scène : la conquête romaine, et le christianisme. César ne nous dit pas quel rôle jouèrent les Druides dans

la lutte contre Rome. Nous savons que Diviciac eut une

existence agitée et malheureuse (1) et fut réduit à demander la protection du général romain. À mesure que l'empire s’étendait en Gaule, les Druides reculaient dans la profondeur des forêts, ou sur des îlots inaccsssibles où les Druidesses. les avaient précédés. Auguste défendit aux Gaulois. revêlus du titre de citoyen romain, l'exercice de leur culte. Tibère, suivant Pline (2) « a supprimé les Druides, et cette tourbe de prophètes et de magiciens », c’est-à-dire ceux,

sans doute, qui exerçaient l'art de guérir. Nous ne savons

comment se fit la persécution, mais sous Claude, elle prit un caractère barbare (3). On alla jusqu’à livrer au bourreau un chevalier romain du pays des Voconces, qui portait sur lui un œuf de serpent, pour favoriser le sort d’un procès (4).

Il n’y eut bientôt plus de repères assez cachés pour protéger les Druides, que d’Arbois de Jubainville compare heureusement aux protestants après la révocation de l’édit de Nantes. La Bretagne fut leur dernier refuge. « La loi de Claude, qui abolissait le culte druidique, et ordonnait l’exterminalion de ses prêtres, avait élé transportée dans la Bretagne et appliquée avec loate linhumanité romaine par les gouverneurs et leurs soldats. Partout où pénétraient les légions, les temples étaient profanés, les autels renversés, les prêtres égorgés, les collèges de femmes consacrées livrés à

(1) César, I, 20.

(2) Pline, XXX, c. 1.

(3) Suétone : Vies des douze César-Claude, c. 95, (4)

4) Pline, XXIX, ©, 3.

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tbus les outrages de la soldatesque, et les vieilles forêts, sanctuaires des mystères d’'Hésus, lombaient l’une après l’autre sous la hache. Les Druides fuyaient devant la persécution. De proche en proche, ils reculaient vèrs l'ouest, à mesure que s’avançdient les conquêtes de Rome et les limites de sa province {1) ».

La petite île de Mona fut le dernier et le plus âpre refuge des mvstères sacrés. Suétonius, lieutenant de Néron, y porta le carnage, et l’on vit courir des femmes, des Druidesses, sans doute, qui, comme des furies, en appareil funèbre, les cheveux épars, portaient des torches enflammées ; et, tout autour, les Druides, les bras levés au ciel, prononçaient d'effroyables imprécations (2). ,

Mais, malgré tout, l’île de Mona resta un des sanctuaires principaux du Druidisme en Grande-Bretagne : et la Bretagne continentale conserva aussi des représentants de l’ancienne doctrine C'est le‘christianisme qui lui porta le dernier coup, en le persécutant où en se l’assimilant.

La nouvelle religion, avide de régner seule sur les âmes, entra en lutte avec les anciennés croyances. Saint Patrice, en Irlande, eut, disent toutes ses légendes, plusieurs rencontres mémorables avec les Druides. Leconte de Lisle a dramatisé l'une d’entre elles (3).

Mais les Druides restaient en honneur auprès des comtes bretons. Au vi° siècle, Modéran, évêque de Rennes, et Arise, évêque de Nantes, firent rendre par Conan-Mériadeck, aux Etats généraux de Rennes, un décret qui exilait pour tou-

(1) Am. Thierry : Histoire des Gaulois, I, page 485. . (2) Tacite : Annales, livre XIV, c. 29 et 30. (3) J. Vianey : Les sources de Leconte de Lisle, Montpellier,

jours les prêtres de la religion celtique. Ils furent encore. dispersés plus tard par saint Gildas; et les prêtresses, qui s'élaient d'abord réfugiées dans l'ile de Sein, puis dans les grottes profondes de Plouharnel, poursuivies et chassées,

subirent un sort pareil (1). | = Mais une religion, pour si victorieuse, pour, si jalouse

qu'elle soit, ne peut, en s’établissant dans un pays, en chasser entièrement les vieilles croyances. Elle est contrainte d'entrer en composition avec elles, et conquise à son tour, elle adopte leurs pratiques. C'est ainsi que les anciens dieux ou les génies se confondent avec les saints ; les fêtes païennes deviennent des fêtes chrétiennes, et la Saint-Jean au solstice d'été, remplace les feux de Bélénus; les vertus thérapeutiques des sources, des arbres ou des fontaines sont mises sous la protection de quelque saint, ou sont christianisées d’une autre manière. S'il le faut, même, certaines pierres sont transportées dans des églises et deviennent l’objet de nombreux pélerinages. On détache des fragments de tombeaux ou de statues, et c’est le culte des pierres renouvelé des Druides (2). Suivant Grégoire, de Tours, on grattait la pierre du tombeau de saint Marcel, à Paris, et sa poussière, infusée dans un verre d'eau, passait pour un puis-

(1) D'après d'A..., légendes bretonnes, Paris, 1863.

(2) Le culte de la pierre æ-persisté en Gaule au v° siècle, comme nous l’apprend le 23° canon du concile d'Arles ; au vit siècle, ainsi que nous le voyons dans le canon XXIII d'un concile tenu à Tours, le 18 novembre 567; au vin‘ siècle, on peut supposer que le culte des pierres existe encore, en lisant le chap. 65 d’un capitulaire de Charlemagne qui paraît avoir été promulgué le 23 mars 789 (H. d'Arbois de Jubainville, revue celtique, le culte des menhirs dans le monde celtique, 1906).

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sant spécifique contre nombre de maladies (1. À Saint- Cernin-des-Bois, les pèlerins raclaient la statue de Saint Plotat, et en faisaient boire la poussière aux petits rachitiques, après lavoir délayée dans l’eau puisée à une fontaine (2). Et de nos jours, voici que fleurit encore le culte defa pierre. Au lieu dit Saint-Clément, commune de Vounas, dans l'Ain, les jeunes mères, pour apaiser les cris de leurs nourrissons, leur font prendre des fragments d’une pierre placée au milieu des vignes ; l’eau de la rayure de la « Pierre qui pleure », à Saint-James (Manche), guérit la fièvre, plusieurs maladies de l’enfance, et les affections des yeux, etc. (3).

C’est toujours le même geste ancestral que l’on retrouve dans ces pratiques, soit qu’elles se présentent dans leur pureté originelle, soit qu'on Îles ait associées au culte des saints (4).

Cependant, les Druides et les Druidesses n'avaient pas entièrement disparu. Quand le christianisme eut absorbé des

cultes anciens tout ce qu'il pouvait en prendre, il rejeta

dédaigneusement le surplus, qui représenta les croyances

impies. Les anciens prêtres des anciens dieux devinrent les

sectateurs de sciences maudites: Ce furent des sorciers ou

) Dulaure : Histoire de Paris, cité par Sebillot. ) Lex : Culte des eaux de Saône-et-Loire, cité par Sebillot. 3) Coutil : Mégalithes de la Manche, cité par Sebillot.

(4) Pour s’en assurer, il suffit de feuilleter les nombreux et très intéressants ouvrages des Folk-loristes. En tête, se place le recueil de Sébillot en 3 vol.: Le Folk-lore de France. Paris, 1904, 1905, 1906. — Voir encore : Fraysse, le Folk-lore du Baugeois, Baugé, 1906, en particulier pour les saints guérisseurs; Tradition's and Hearthside stories of West Cornwall, by W. Bottrell, London,1870, pour les sur-

“vivances dans la Grande-Bretagne, etc.

RTE des sorcières qu’on brûla sans scrupule au nom de la religion nouvelle. Res “re Mais le peuple, malgré sa christianisation naissante, con-

servait pour ses anciennes croyances, par atavisme et parce:

qu’elles frappaient davantage son esprit, un vieux fond de sympathie irréductible. Ses dieux et ses déesses demeurent de bons génies, de bonnes dames ou dames blanches, des géants, des lulins ou des fées. On redouta bien toujours, et davantage peut-être qu’autrefois, le prêtre sorcier, puisqu'il

paclisait maintenant avec le diable, mais on n’alla pas moins :

consulter ce jeteur de sorts, ce conjurateur qui renouvelait à son gré les « protections », ce charmeur de vents, et toutes les sorcières de carrefour. Etla médecine eut beau se séparer de la religion, et, science à part, se développer suivant des observations précises, il se trouva toujours, à côté du praticien, quelque sorcier, aux succès plus où moins grands,

mais dont parfois la vogue fabuleuse fit qu'après sa mort son.

tombeau, sa fontaine continuèrent à accomplir de soi-disants

miracles, sibien que l'Eglise crut nécessaire parfois d’en faire

un Saint guérisseur et de sanclifier, pour son plus grand bénéfice, toutes les pratiques se rapportant aux reliques du nouveau Bienheureux. |

De nos jours, la sorcellerie existe encore. On peut trouver au plus profond de nos provinces des donneurs de charmes, des vendeurs de talismans ou de simples. Ce sont des héritiers des Druides, mais que la foule superstitieuse et crédule

auraient créés, s'ils n’existaient pas. Les formules abracada-

bresques se sont modifiées avec le temps. Le signe de la croix, « Amen » ou « Jésus » ont remplacé d’autres mots ou d’autres gestes ; mais le fond demeure le même et les formules thérapeutiques ont peu varié. Elles se sont conservées dans les couches populaires qui restent leur dernier refuge, à mesure que les sorciers ou sorcières deviennent moins nom-

ses

— 45 — É breux. J'en ai déjà donné plusieurs exemples dans mon cha pitre de matière médicale. Les ouvrages des folk-loristes mous offrent l'embarras du choix. Je puis citer au moins une formule magique que rapporte Sauvé et dont il fait remarquer, après le portugais Coelho, l'analogie avec une autre formule que nous a conservée Marcellus. C'est une invoca-: üon contre le bubon (gwerbl) ou adénite quelconque, être malfaisänt, implanté chez nous, et qu’il faut faire fuir en récitant sans perdre haleine: « Le bubon à neuf filles: de neuf, elles sont réduites à huit — de huit à sept — de sept à six —- de six à cinq — de cinq à quatre — de quatre à trois — de trois à deux — de deux à une — de une à rien, après s'être brisé le cou et s'être jetée à la mer. » Cela s'appelle « décompter » le bubon (1).

En somme, et pour conclure, la médecine des Gaulois au temps des Druides ne représénie pas dans l’histoire de l'art médical une exception singulière. Elle fut pareille à la médecine de tous les peuples à leurs débuts, médecine consistant en pratiques magiques où superstitiéuses, avec parfois quelques observations plus ou moins précises sur les propriétés des eaux, des minéraux, des plantes. Il ne nous est pas défendu, non plus, de supposer que la principale méthode des Druides fut inconsciemment pareille à celle de Puységur

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