‹ Le Druidisme et la Médecine en GauleChapitre 7 sur 10 · NE · texte numérisé non relu

NE

couleur blanche, dont les cornes sont attachées He pour la première fois. Un prêtre, vêtu de blanc, monte sur l'arbre, et coupe le gui avec une serpe d’or ; on le reçoit sur une saie

blanche ; puis on immole les victimes en priant que le dieu rende le don qu'il a fait propice à ceux auxquels il l'accorde. On croit que le gui pris en boisson donne la fécondité à tout animal stérile, et qu'il est un remède contre tous les poisons. Tant, d'ordinaire, les peuples révèrent religieusement des. objets frivoles ! » (1). :

D'autre pass il ajoute, sans désigner clairement de. Gaulois : À ii uns, par superstition, pensent que le gui est a. efficace cueilll sur le chêne au commencement de la lune, et sans l'atteinte du fer ; qu'il guérit Pépilepsie s'il n’a point touché la terre ; qu'il fait concevoir les femmes qui en portent toujours sur elles ; que mâché et appliqué sur les ulcères, il est souverain pour leur guérison » (2). Remarquons que lout est fait, dans cette récolte du gui, qui avait lieu en un jour solennel entre tous, pour frapper l'imagination du fidèle : robe blanche, saie blanche et taureaux blanes.Et puis, comme le dit Camille Jullian : « La vie du gui aidait si bien à traduire en de poétiques métaphores les dogmes les plus’ séduisants et les espérances les plus joyeases ! Fille des.oiseaux du ciel, qui transporte sa graine, compagne des arbres sacrés sur Jesquels elle prend racine, demeurant verte et vivante au milieu des branches dépouillées par lhiver, la plante était l'image de l’âme éternelle venue du ciel, aimée des dieux, et qui traversail incorruptiblé l’é or du trépas et les horreurs du cadavre, Une bran-

(1) Pline : Hist. nat., trad. Littré, su 95.

(2) Pline, XXIV, 6.

che de gui, disaient les Italiotes, ouvrit à Enée vivant les portes des Enfers ; les Druides ont pu de même enseigner

que, comme le gui,l’esprit sortait du corps expirant et triomphait du passage de la mort. L'un et l’autre étaient de cette

mort les vainqueurs souverains. Plus tard, rabaissant cette

leçon et la prenant à la lettre, les sorciers héritiers des Drui-

des auront fait du gui, symbole de la vie, un moyen de guérison, et du guide chène;relique sacrée, miracle de la nature, le plus universel des remèdes. Mais celà n’est qu'une hypothèse, et peut-être, en la faisant, cède-t-on trop au désir de

donner à la religion druidique le charme attrayant d'une mo-

rale poétique » (1).

Jean Reynaud (2), qui d’ailleurs pousse un peu Join son

enthousiasme pour le Druidisme, compare la « liturgie » du gui à celle de l’omône (haûma) chez les mages. « A certaines époques fixées par le rituel, invoquant avant tout le nom sacré de l’astre de la nuit... ils se réunissent processionnellement pour aller chercher dans les montagnes une certaine

plante nommée en zend haôma, laquelle, mise en infusion

dans une coupe sacerdotale, suivant certaines formules qui constituent la parte culminante de leur office, se transforme à leurs yeux en un liquide sacramentel par lequel ils s’imaginent communiquer et communiquent, en effet, par lé ravissement de la foi, avec la source céleste de laquelle découle toute - vie. Comme les chréliens dans leur coupe remplie de l’infusion des fruits de la vigne, ils voient dans ce breuvage miraculeux linstrument de la délivrance du mal et de l’immortalité. »

Quoiqu'il en soit de ces analogies, intéressantes, à coup

(4) C. Jullian : Histoire de la Gaule, Il, p. 168.. (2) J. Reynaud : L'esprit de la Gaule, 1864.

Re 91 sûr, mais qui n’autorisent pas à donner aux deux rites une communauté d'origine, je crois que de celte plante sacrée qu'était le gui, les Druides faisaient une sorte de portebonheur, ainsi le buis béni dans la religion catholique. Et d’ailleurs, comme le gui a toujours été très rare sur Île chêne (1), les Celtes durent en composer non pas même une infusion, mais une sorte d’eau bénite.

Médicament et contre-poison universels, donnant la fécondité qu'il soit pris en boisson ou porté constamment par les femmes stériles, le gui agissait par des propriétés occultes. Mais peut-être, quand il fut-bien reconnu que ce remède ne pouvait tout guérir, on en restreignit l'emploi à des cas spéciaux, l’épilepsie par exemple.

La croyance dans la vertu du gui contre oise s'est conservée jusqu’à nous, autant dans le corps médical que dans le peuple. Amédée Thierry (2) dit que Boerhaave, Van Swieten et de Haen assurent l'avoir employé avec succès dans les affectionsnerveuses. L'ancienne pharmacopée le mentionnait souvent. Quand au peuple, qui recherche encore avidement le gui de chêne, 1l a conservé diverses formules où cette plante est employée. Voici la recette que donne, d’après un

(1) Je n’insistérai pas, après tant d’autres, sur la rareté du gui du chêne. D'après M. Chassignol, qui a mentionné ses recherches dans un récent travail sur le gui, on compterait en Frarice 37 départements ayant chacun deux ou trois chênes porteurs de gui. Pour ma part, je dois à M. Marcel Bonnefoy-Sibour, ancien préfet, trésorier-payeur général à Dijon, officier de la Légion d'honneur, qui s'est aussi occupé de la question, l'aimable communication d'une photographie d’un superbe chêne à gui, photographie prise le 22 mars 1903, avant la feuillée, à Villy-le-Bràlé, arrondissement de Beaune, par M. Paul Gilardoni, conservateur des eaux et forêts. | (2) A. Thierry : Hist. des Gaulois, tome [, 4 éd., p. 491, note 1.

— 32 — à vieux manuscrit inédit, un numéro du Journal des Débats de mai 1908 ; c'est encore un spécifique contre l’épilepsie, qui s'appelle potion d'Eau d’hirondelles composée : « Il faut prendre vingt hirondelles de la première nichée (les petites comme les grosses sont bonnes), que vous partagez toutes vives par dessus le dos ; une poignée de mélice citronée, une chopine de vin blanc; deux onces de crasne humain, non inhumé, mais d'un homme mort de mort subite ou violente ; une once de véritable gui de chêne. On passe le tout par lalambic, et vous en tirez de l’eau dont le malade prendra une cuillérée à jeun lés quatre derniers jours de chaque lune ».

C’est un peu compliqué. Plus simple est cette autre recette que les bonnes femmes préconisent encore dans le Baugeois. Elle est souveraine contre la jaunisse: « Faire macérer du gui d’aubépine {autre espèce rare) dans da vin blanc, et en faire prendre un verre au malade à jeun, jusqu'à guéri-

son » (1).

Comme précédemment, c’est à jeun qu il faut opérer, et le vin blanc sert encore d'excipient. &

En définitive: le gui a-t-il quelque propriété Ne que ? Car, par une fortune singulière, voici que cette plante, qui connut presque-les honneurs divins, qui fut en faveur chez les savants, révérée par le peuple, porte-bonheur un peu partout, puis victime d'un méprisant oubli de la part des médecins, reparaît accablée de vertus nouvelles !

C'est le docteur René Gaultier (les expériences de Deguy en 1901, demeurèrent ignorées) qui à remis dernièrement cette plante en faveur chez nous. Il avait eu connaissance de deux cas d'hémoptysie enrayée par du gui de chêne employé sur les conseils d'une commère, et entreprit, à la suite de médecins

(1) C. Frâysse : Le folk-lore du Baugeois, Baugé, 1906.

= ue |

étrangers, des essais de traitement d'hémorragie pulmonaire au moyen de celte plante. Il se servit d'extrait éthéré de gui, en pilules, à la dose de 0 gr. 80 par 24 heures. Chez la plupart des sujets, l’hémoptysie fut arrêtée. Ce résultat serait expliqué par une action vaso-dilatatrice dans la circulation générale. Le gui serait un hypotenseur, agissant directement sur les noyaux bulbaires. On pourrait l'ordonner avec succès chez les artérioscléreux et les brightiques.

Je n'ai pas à m’appesantir sur ce point de thérapeulique. Les communications de Gaultier, et dernièrement la thèse de Vachez (1), renseigneront suffisamment ceux qui sont curieux d'approfondir la question, dont tous les quotidiens, au surplus, ont parlé avec de plus ou moins brillants commentaires.

__ La verveine paraît, comme le gui, avoir été parliculièrement en faveur auprès des Druides.

« Les Gaulois, dit Pline, emploient la verveine pour tirer des sorts et prédire l'avenir. Mais les mages (2) surlout débitent des folies sur celte plante ; ils disent que si on on s'en frotte, on oblient ce qu'on veut, on chasse les fièvres, on se coneilie les amitiés, on guéril toute maladie; qu'il faut la cueillir vers le lever du chien, de manière à n'être vu ni de

Ja lune, ni du soleil, et après avoir donné en expiation à la terre des rayons de miel; qu'il faut la circonserire avec le fer, l'arracher de la main gauche et l’élever en l'air, puis: faire sécher à l'ombre séparément les feuilles, les liges et la racine. Ils ajoutent que si on asperge un triclinium avec l’eau où elle a trempé, les repas deviennent plus gais. On la pile ‘dans du vin, contre lés morsures de serpent {3).»

(4) Vachez : Contribution à l'étude thérapeutique du gui. Thèse de Paris, 1908. |

(2) Pline dit tantôt Druides, tantôt Mages, pour désigner les prêtres gaulois. 3

(8) Pline, hvre XXV, 59, Littré. | 3

je Die

Je me suis assez étendu sur le gui, pour n’avoir pas à montrer encore ici que la plante lirait toute sa vertu du rite compliqué qui enveloppait sa récolte. On en faisait aussi, comme le remarque Pline, une eau qui possédait des pro- «+ priélés occultes. Car je ne suppose pas que les Gaulois fussent | mis en gaieté par la simple odeur, d’ailleurs Rereabe, de la plante. |

Nous retrouvons la verveine plante sacrée . d'autres peuples; elle.entrait dans la composition de l’eau lustrale des Grecs et des Romains ; elle tint toujours sa place dans Patti rail magique des sorciers et des fées, et les Bardes s'en ceignaient le front. Enfin, la pharmacopée moderne la toujours complée au nombre de ses simples. On la dit astringente, fébrifuge, vulnéraire, antispasmodique, qualités toutes contestables. ù

Le sélage était encore l’objet de pratiques spéciales. « On si cueille le sélage sans l'entremise du fer, avec la main droite , passée à cet effet parl’ouverture gauche de la tunique, comme e si on voulait faire un larcin ; il faut être tout couvert d’un vêtement blanc, avoir les pieds nus et bien lavés, et avoir préalablement sacrifié avec du pain et du vin. On l'emporte dans une serviette neuve. Les Druides gaulois ont prétendu qu'il faut toujours l'avoir sur soi contre les accidents, et que la fumée en est utile pour toutes les maladies d’yeux » (1). *

C’est toujours le même rite. On commet un larcin vis-àvis de la terre, et il faut le dissimuler. Il est probable, mais non sûr, que le sélage est le Iycopodium selago, espèce de, mousse qui croit dans les rochers, aux propriété éméto-. cathartiques. Pline l'appelle, d’ailleurs, «mousse purgative ».— - Les Gaulois ont certainement connu ce caraclère de la plante, ee

(4) Pline, XXIV, 62, Littré.

s'ils en ont absorbé. Dans les maux d'yeux, la fumée devait agir Simplement en provoquant un larmoiement considérable. Le samolus est la quatrième plante sacrée dont Pline nous a conservé le cérémonial de. récolte. « Les mêmes Druides, dit-il, ont donné le nom de samolus à une plante qui croît dans les lieux humides. Celle-ci doit être cueillie de la main gauche, à jeun, pour préserver des maladies les bœufs et les pores. Celui qui la cueille ne doit pas la regarder, ni la mettre ailleurs que dans l'auge où on la broie pour que les animaux puissent l’avaler » (1).

On identifie, très hypothétiquement, - cette plante avec le samolus valerandi, qui serait antiscorbulique. Au surplus, il - ne paraît pas avoir été ulilisé en médecine humaine. Mais il va de pair avec le gui, la verveine et le sélage : ces quatres plantes, dans l'état actuel de nos connaissances, jouaient simplement chez les Gaulois un rôle religieux ou magique.

D'autres furent-elles employées plus .scientifiquement ? Sans doute. Malheureusement, Pline ne nous dit des Gaulois que ce qu'il considérait comme des singularités. Pour le reste, nous sommes instruits incidemment.

Ainsi de la centaurée. Voici ce qu'en dit le naturaliste lan. « IlLest une autre centaurée (il vient de parler de la grande centaurée qui à la vertu de réunir les plaies) surnommée lepton. Elle croît sur le bord des fontaines. Les Gaulois la nomment exacon, parée que, prise en breuvage, elle fait évacuer par le bas toutes les substances vénéneuses » (2).

C’est une observation précise et fort exacte, s'il s’agit bien de la petite centaurée, laxatif encore utilisé de nos jours.

(4) Pline, XXIV, 63, Littré.

. (2) Pline, XXV, 31, Littré.

Hope

Le naïd gaulois, où valériane des Alpes, appelé Saliunca en ligure, d’après Dioscoride, était en Gaule, comme dans le monde ancien, considéré comme une panacée aux vertus innombrables (1). Mais je ne’sais trop si les Gaulois en connaissaient l’action sédalive du système nerveux. :

La bétoine (2), en revanche, « la plante la plus estimée de toutes », appelée vettonica, peut-être parce qu’elle fut empruntée par les Vettons, peuple d’Espagne, à la Gaule, servit de médicament. On l’employait à fabriquer surtout une sorte de vin (3). Mais aussi, la maison dans laquelle que se. trouvait était à l'abri de tout malheur.

Le suc de l’euphorbe (4) était un remède contre le venin des serpents, « mais on mettait beaucoup au dessous de ce suc celui qu'on tire dans la Gaule du chamelœa, plante qui porte des grains de COCCUS ». A

On a voulu identifier le limewmn, cité par Pline (5), avec la jusquiame. La jJusquiame qui fut toujours chère aux magiciens, joua son rôle chez les Druides, et servit aussi, nous dit Lucius Apuleius, à invoquer la pluie en lemps de sècheresse. Mais le limeum était l'hellebore blanc de la Haute Provence. Le.fait d’ailleurs d’en empoisonner lés flèches et surtout d’en purger les bœufs le prouve. Je n'ai pas, en effet, besoin de faire remarquer qu’au temps même du bon La Fon-,

(1) Pline, XX, 43. — XX VIT, 48, 50. — Galien : De Simpl. medic. temp. VII, 43, 2 (cités par Jullian). Andromachos, d’ après Galien, mentionne le nard qu'il attribue à la Galatie,

(2) Pline, XXV, 46, Littré.

(3) À propos de vins, Dioscoride cite dans : « De la matière médi cale », un vin résiné qui se préparait en Galatie.

(4) Pline, XXV, 38, Littré.

(5) Pline, XXVIT, 76, Littré. Voir de plus, pour discussion et bibliographie, Jullian : Histoire des Gaulois, Il, page 272, note 1.

: nr F- Fn l'hellebore était considéré comme un drastique violen(.

Les Gaulois avaient donc fait pour cette plante des observa- tions judicieuses.

Ca

Je ne sais si on peut en dire autant de leur contre-poison

l'écorce de chêne ou, selon d’autres, une feuille appelée coracium, parce que le corbeau (éorax) a recours à cette feuille lorsqu'il a goûté à ce poison ? » (1).

Ce rôle du corbeau, qui désigne les plantes salutaires, existe encore en Basse Bretagne. L. F. Sauvé (2) dit qu'il faut le ministère de cet oiseau pour trouver à la teigne son remède, qui n'est pas autre chose que lhydrocharis ou patte de corbeau. De ‘cét Giseau prophétique et médecin de luimême, les Gaulois nous ont laissé, comme du serpent, quelques représentations figurées.

J'en ai fini avec la matière médicale chez les Gaulois et chez les Druides. Je n'ai pas cité toutes les plantes auxquelles Pline fait allusion; mais le peu de renseignements qu'il nousen donne ne permet pas toujours de les reconnaîlre (ainsi du halus, liv. XXVI), ou de juger si nos ancêtres les employaient, et les employaient judicieusement, comme l’absinthe, admirée pourtant en qualité de vermifuge (iv. XXVII), le fenouil (liv. XX), le drancunculus ou serpentaire (liv. XXV). |

- Mais à quoi bon donner une sèche énuméralion de plantes, ou répéter pour chacune d'elles le récit des mêmes pratiques ? Je crois avoir déjà prouvé ce que j ’avançais tout à l'heure, c’est que les Druides guérisseurs furent de bons observateurs sans doute et surent parfois remarquer les qua-

-(1) Pseudo Aristote : Singularités merveilleuses, 86. - (2) L.-F. Sauvé : Charmes, oraisons et conjurations magiques de la Basse-Bretagne, revue celtique, n° 6.

ou

lités naturelles des végétaux; mais consciemment ou incons-

ciemment, et semblables en cela à tous les prêtres guérisseurs des religions primitives, ils s’inquiétèrent bien moins des. propriétés naturelles d’une plante, que des pratiques occultes qui avaient pour but de lui donner ou d'augmenter sa vertu.

Page 1