Cf. E. Goblot, Essai sur la classification des sciences
LE
LE DUALISr^E LOGIQUE DANS LA PÉRIODE KANTIENNE
Au moment où Kant est venu s'attaquer au problème de la connaissance, ce problème divisait les philosophes d'Allemagne en deux groupes bien distincts : les rationalistes (au sens spécial où ce mot désigne une confiance illimitée dans les forces du raisonnement ou plus précisément de la raison raisomiante) et les intuitionnistes (c'est-à-dire ceux qui ne se fient qu'à la connaissance immédiate, soit que celle-ci concerne les faits du monde sensible, soit qu'elle saisisse, d'une vue indivisible et directe, par une sorte de sentiment intérieur auquel on ne peut se soustraire, des vérités supérieures à celles des sens dits externes). Ces deux écoles semblaient triompher l'une de l'autre avec une égale force. Pour les rationa-
listes, représentés par Wolff, il existait une science de la raison qui pouvait montrer comment c'était au raisonnement et nullement à l'intuition, qu'il fallait en dernière analyse recourir pour acquérir la vérité, car l'intuition n'était qu'un raisonnement confus. Pour les intuitionnistes, représentés par Crasius, c'était tout le contraire ; pour ceux-ci il existait une science de la sensibilité qui pouvait montrer comment c'était à l'intuition et nullement au raisonnement qu'il fallait en dernière analyse recourir pour acquérir la vérité, car le raisonnement n'était qu'une intuition incomplète et fragmentée.
L'un réduit donc la sensibilité à la raison et à la logique du raisonnement; l'autre fait l'inverse. Mais cette opposition même implique des hypothèses préjudicielles sur lesquelles ils s'accordent. La première est la croyance dogmatique que la philosophie peut et doit dire le dernier mot des choses; la seconde, qui résulte de cette croyance même, est que le dualisme, qu'ils acceptent comme point de départ, est une illusion; car un dualisme vrai, définitif, serait la ruine du dogmatisme ; si le raisonnement et l'intuition se contredisent, il n'y a pas de vérité absolue. Par suite, il faut admettre que l'un des deux termes du dualisme gnoséologique n'a point d'existence et de valeur propre ; et c'est ce qu'ils font. Seulement ils choisissent en sens inverse ; et cette contradiction fait voir combien le sacrifice que consentait chacun d'eux est arbitraire et inutile. Si la réduction des sens et de l'intuition à l'ordre intellectuel et discursif peut paraître juste et aussi plausible que la rédaction opposée, c'est sans doute que ni l'une ni l'autre ne peut donner à l'esprit une assurance
dogmatique. Ainsi, le scepticisme seul bénéficiait de cette antinomie.
Cependant, ces deux conceptions allaient provoquer en la personne de Kant 1 "une des plus grandes réformes qui aient jamais été opérées dans le problème de la connaissance. Kant s'aperçoit de la nature probabiliste, c'est-àdire à la fois relative et nécessaire, delà science humaine, et il est ainsi dès l'abord bien moins dogmatique que ses prédécesseurs. Aussi accorde-t-il un grand fonds de réalité au dualisme logique et montrc-t-il avec force, et une fois pour toutes, semble-t-il, ce qu'il y a d'exagéré dans la doctrine de Wolfî comme dans celle de Crusius. A la logique de Wolff il opposera l'antilogicisme de Crusius, et à l'intuitionnisme de Crusius il opposera la logique de Wolff. Wolff avait cru sauver la foi par le raisonnement. Crusius avait cru sauver la foi par l'intuition. Kant voit probablement un danger égal, pour la religion, dans l'une et l'autre des deux thèses extrêmes'. ïl faut donc trouver une route qui permette de les éviter l'une et l'autre.
Ce n'est là qu'une des premières étapes de la pensée de Kant ; mais toutes les autres s'y ramènent. En effet, le même problème, ou du moins un problème analogue, se présenta à lui sous une autre forme, que les historiens de la philosophie ont le plus souvent remarqué parce que Kant lui-même l'a désigné comme son point de départ dans l'introduction à la Critique de la raison pure et surtout au début des Prolégomènes : l'opposition