Voir plus bas, chap. I, par. 1 et
du rationalisme (entendu cette fois comme la doctrine qui soutient que l'esprit humain possède une faculté de connaître distincte de l'expérience) et de Vempirisme, qui prétend que tout ce qui est dans la pensée vient de l'observation concrète des choses singulières, y compris la nature même de l'esprit. Wolff à cet égard est encore le représentant du premier parti ; mais le second a sa forme la plus frappante dans la théorie associationniste de Hume, qui aboutit au scepticisme*. Sans doute, dit Kant dans la Critique de la raison pure, qui étudie le problème de la connaissance sous cette nouvelle forme, lorsqu'il s'agit du grand public, le danger de ces doctrines paradoxales (l'empirisme sceptique de Hume et le rationalisme dogmatique de Wolff) n'est pas grand : le matérialisme. Je fatalisme, l'athéisme, l'incrédulité des libres penseurs, le mysticisme, la superstition sont bien autrement à craindre*. Mais au point de vue d'une science stricte, fidèle à la méthode dont Wolff avait fixé l'idéal, préoccupé d'établir régulièrement les principes, de déterminer clairement les concepts, de n'admettre que des démonstrations rigoureuses, c'était là surtout qu'il était nécessaire de faire la lumière d'une façon complète.
1. Sur le rôle exact de Hume dans le développement de la pensée kantienne, voir plus bas, chap. II, par. 3.
2. Durch dièse (die Kritik) kann nun allein dem Materialism, Fatalism, Atheism, dem freigeisterischen Unglauben, der Schwàrmerei und Aberglauben, die allgemein schadlich werden kôiinen, zuletzt auch dem Idealism und Scepticism, die mebr den Schulen i,'efâhrlich sind und schwerlich ins Publicum ùbergehen konnen, selbst die Wurzel abgeschnitten werden ». {Kritik der reinen Vernunft, Vorrede, li. Aufl., 1787, vol. III, édit. de l'Académie de Berlin, p. 21.)
LE DUALISME LOGIQUE DAXS LA PEniODE KANTIENNE .)
Kanï est donc amené, dans toute son œuvre, à mainleiiir les antithèses et à chercher un moyen d'en concilier les termes sans les sacrifier l'un à l'autre. En face de la raison, en tant que pouvoir analytique, conceptuel, discursif, formel, il admet la réalité irréductible de l'inkiilion tant a priori que sensible ; en face de la raison, en tant que nature de l'esprit, il admet une nature des choses qui s'exprime par la présence dans notre esprit d'une « matière de la connaissance » qui ne saurait être construite par la Métaphysique, au sens le plus épuré. De toutes façons donc Kant croit que la véritable connaissance humaine, qui est à la fois relative, universelle et nécessaire, ne peut venir ni de la seule sensibilité ni de la seule raison, mais de l'accord entre la sensibilité et la raison conçues aussi réelles l'une que l'autre. Pour lui l'intuition et le raisonnement, les sens et la faculté de raisonner doivent être considérés comme des données au même degré. De sorte que toute la question est de trouver le moyen terme qui doit concilier^ et non pas réduire tout simplement l'un à l'autre, les termes du dualisme logique d'où l'on est obligé de partir dans l'explication de la science. Ainsi, à l'ancienne méthode de réduction sans opposition, Kant substitue une méthode d'opposition réelle, mais conciliable.
La méthode conciliatrice de Kant a été considérée par les [ihilosophes post-kantiens comme un très grand événement philosophique. Aussi l'ont-ils tous acceptée en principe. Cependant, quant à la manière de la réaliser, ils ont été bien loin d'être d'accord. Des interprétations si diverses qu'ils font revêtir à cette vérité fondamentale du
INTRODUCTIOX
maître, quelle est celle qu'il faut accepter? Que vaut au juste le kantisme lui-même en général, considéré dans son principe gnoséologique ?
Les formes du kantisme, ou de la méthode qui consiste à résoudre, par une conciliation, l'opposition des termes du dualisme logique, sont si nombreuses à l'heure actuelle, que nous nous sommes demandé s'il ne fallait pas choisir certaines d'entre elles afin de voir si leur extrême diversité ne provenait pas justement du fait même de vouloir à tout prix concilier ce qui, peut-être, est inconciliable, — et s'il ne fallait pas plutôt prendre le dualisme tel quel, c'est-à-dire ni dans l'intention d'une réduction sans opposition de ses termes comme l'avaient fait les philosophes d'avant Kant, ni dans l'intention d'une opposition conciliable comme l'avaient fait Kant et ses successeurs, mais le prendre tel qu'il se présente : dualisme au sens plein du mot. Car: 1° toutes ces formes de conciliation sont loin de nous expliquer suffisamment le caractère fondamental de la science humaine, à savoir le double caractère de relativité et de nécessité de cette science, caractère qui est à l'heure actuelle une chose constatée et admise par presque tous les savants et tous les philosophes * ; 2° qui nous dit
1. Cf. H. Poincaré, Science et Hypothèse; E. Picard, La Science moderne; E. Bouty, La Vérité scientifique; G. Miltiaud, Etudes sur la Pensée scientifique ; A. Rej, La théorie de laphysique, etc.
Eu disant « le double caractère de relativité et de nécessité de la science » nous voulons dire « la nature probabiliste de la science » ou, plus précisément, nous voulons dire ceci: On sait que la véritable science s'impose à nous d'une manière absolument nécessaire, c est-à-dire sous la forme d'une norme ou avec l'autoriié d'une loi ; et que, cependant, elle ne porte pas sur l'essence des choses et elle
que cette méthode d'opposition conciliable de Kant et de ses successeurs n'est pas, elle aussi, bien qu'à un moindre degré, le fruit de cette même tendance dogmatique, tout comme la simple méthode de réduction sans opposition, des philosophes d'avant Kant? Qui nous dit que l'illusion ne réside pas toute, justement, dans cette tendance dogmatique, et que ce qu'il y a vraiment de réel n'est pas précisément ce dualisme qui s'oppose tant à cette tendance dogmatique? Qui nous dit donc enfin que cette tendance dogmatique qui nous empêche de prendre le dualisme logique tel qu'il se présente, comme dualisme au sens plein du mot, n'est pas le résultat d'une pure présomption humaine, une sorte de péché originel?
Aussi avons-nous choisi l'histoire du kantisme en Allemagne afin de voir si la diversité des formes du kantisme en général ne provenait pas d'une fausse position du problème de la connaissance, c'est-à-dire du fait que Kant, malgré ses efforts, ne s'est pas encore complètement dégagé de cette présomption humaine qui pousse au dogmatisme ; et, si, par conséquent, il ne fallait pas chercher la véritable explication de la science dans le dualisme logique pris dans toute sa réalité on dans toute son attitude antidogmatiqne .
n'est pas immuable mais sujette à des modifications souvent très sensibles : la science de la Physique d'aujourd'hui, par exemple, ne saurait plus être absolument semblable à celle d'avant la constitution de l'Energétique. Somme toute, nous voulons dire en quelque sorte avec H. Poincaré (Dernières penséts, p. 241) que le caractère essentiel de la science est de n'avancer que pas à pas, bien que toujours dans le même sens et toujours dans le bon sens, et que toute la question est d'expliquer ce caractère.
INTRODL'CTION
Mais un pareil choix n'était-il pas arbitraire? A première vue il le paraît en ofîel ; car si nous suivons le développement de la philosophie kantienne uniquement en Allemagne, nous y voyons surtout des disciples très soucieux d'être les fidèles continuateurs d'un maître qu'ils veulent plus ou moins dogmatique. Or, dès que nous entreprenons de suivre ailleurs ce môme développement, par exemple en France, nous y voyons surtout des disciples qui cherchent à devenir des maîtres et qui sont ainsi surtout des probabilistes au sens fort du mot. De sorte que, pour porter un jugement d'ensemble sur le kantisme, il faudrait le considérer aussi bien dans son histoire en Allemagne que dans son histoire en France ou en Angleterre. Toutefois, qu'on le considère en Allemagne, en France ou en Angleterre, le kantisme n'en reste pas moins le, môme dans son fond : une philosophie de conciliation. C'est-àdire qu'à l'ancienne conception d'avant Kant, qui consistait à réduire sans opposer l'un à l'autre les termes du dualisme gnoséologique, d'oii l'on est obligé de partir dans l'explication de la science, on cherche aujourd'hui, à la suite de Kant, à substituer une conception d'opposition conciliable. Par conséquent notre choix était bien légitime. Il pouvait porter aussi bien sur le kantisme en France ou en Angleterre qu'il porte sur le kantisme en Allemagne. Si nous avons choisi le kantisme en Allemagne plutôt que le kantisme en France ou en Angleterre, ce fut surtout pour commencer par les successeurs les plus directs de Kant.
Cependant, il s'agissait encore pour nous de bien préciser notre choix, car nous ne pouvions pas approfondir au
même degré tous les moments de l'histoire du kantisme, même considérée uniquement en Allemagne. Aussi avonsnous choisi de préférence, outre la propre thèse de Kant, les thèses contemporaines, et parmi elles celles qui nous ont paru: 1° s'inspirer le plus directement de Kant; 2° représenter les types mêmes du mouvement néo-kantien en Allemagne. Telles nous ont paru être surtout les thèses de Benno Erdmann, Cohen, Husserl, Riehl et Jérusalem. Car, ainsi que nous le verrons, le phénoménalisme de Benno Erdmann est comme une sorte de point logique du néo-kantisme d'où partiraient: l°une direction « intelligible » qui commencerait avec l'idéalisme de Cohen et qui finirait avec le logicisme de Husserl; 2° une direction « sensible » qui commencerait avec le réalisme de Riehl et qui finirait avec le psychologisme de Jérusalem. Les autres logiciens allemands contemporains que nous avons laissés de côté sont, à nos yeux, des penseurs qui, ou ne s'inspirent qu'indirectement de Kant, ou représentent une tout autre direction que celle donnée véritablement par Kant, ou qui entreraient dans le mouvement formé par ceux que nous avons choisis et que nous venons de nommer.
Mais nous ne nous sommes pas borné à la seule étude de ces thèses. Afin de saisir le plus profondément possible le sens du kantisme, que nous avions à comprendre, nous avons commencé par situer la thèse de Kant dans son milieu historique.
Ainsi, notre travail a été divisé de la manière suivante. Il comprend trois chapitres, consacrés : le premier à une exposition objective de l'histoire du kantisme en Aile-
magne (en insistant surtout sur Kant, Benno Erdmann, Cohen, Husserl, Riehl et Jérusalem*) ; le second à la critique des thèses exposées; le troisième à la légitimité d'une conception profondément réaliste du dualisme logique.
Cette conception dualiste, qui sera posée par le troisième chapitre, est loin d'être absolument nouvelle. En tout cas, nous devons dire que le présent travail s'inspire surtout de l'enseignement et des écrits de notre maître de Logique en Sorbonne, M. André Lalande, qui nous a semblé précisément expliquer la science par une conception oii sont intégralement maintenus les droits des deux termes en présence : nous voulons dire la réalité de leur existence, mais non l'égalité de leur valeur normative.
1. Dans ce premier chapitre de notre étude, chapitre qui est purement historique, nous avons tâché de nous effacer aussi complètement que possible devant les philosophes examinés. Et, pour que l'objectivité fût observée aussi scrupuleusement que possible, nous avons même, au bas des pages, cité les propres textes des philosophes choisis par nous comme représentant d'une manière typique le kantisme.