CHAPITRE X
Les Dernières Années du comte de Marnes.
La douleur du comte de Manies fut profonde. Dès ce jour, s'abandonnant complètement à la volonté divine, toutes ses pensées se portèrent vers le duc de Bordeaux, dont l'éducation devint son plus grand souci. Quelques jours après la mort de Charles X, il avait réuni les serviteurs qui partageaient son exil et leur dit : « Si j'étais seul, je considérerais mon rôle en ce monde comme entièrement terminé, et, séparé de toute sollicitude pour les intérêts passagers d'une existence éphémère, je me préparerais dans la solitude à l'éternité qui va bientôl commencer pour moi. Mais je dois mon affection cl nie- soins à celle que Dieu m'a unie dans sa miséricorde, comme la compensation de tous mes malheurs, aux enfants que mon infortuné frère me recom-
.17(1 LE DUC Ij'aNGOLLÊME.
manda sur son lit de mort. Mon devoir essentiel esl de protéger la jeunesse du Prince, sur qui reposenl désormais tout l'avenir de ma famille et toutes nos espérances. Etranger, par son âge, à toutes les luttes, à toutes les convulsions, à tous utagonismes qui depuis cinquante ans n'ont cessé d'agiter la France, jusqu'ici sa jeunesse l'a mis à l'abri de toute prévention. Chef de ma famille, je pourrai lui servir d'égide contre toutes les exigences, contre tous lea mécontentements. Que tout blâme retombe sur moi ; ma carrière est finie, l'avenir est ouvert à sa jeunesse; il doit rester pur ilr tout reproche. Si la Providence jette sur nous h h iril de miséricorde, que ses bénédictions soient pour mon neveu. Alors j'aurai accompli mon devoir et ma destinée. Je ne reverrai pas la France, je finirai mes jours près de la tombe de mon père1. »
Le duc de Lévis, qui, pendant les événements de lSli et de 1815, s'était presque constamment tenu aux côtés du duc d'Angoulême, auquel il avait inspiré une entière confiance, fut désigné par lui comme précepteur du duc de Bordeaux.
Malgré la haute situation qu'il occupait à Paris, cl qu'il devait à son mérite personnel et à sa
1 Montbel. Le Comte de Marnes.
grande fortune, il s'empressa de déférer au désir du Prince.
La situation des Bourbons d'Espagne restait aussi l'une des préoccupations du comte de Marnes. La lutte de Don Carlos pour le maintien de la Pragmatique de Philippe V, avait
alors en Europe le plus grand retentisse ni.
Bien que les ressources du comte de Marnes fussent modiques, sa première pensée fut de donner à Don Carlos une aide pécuniaire. Avec l'assentiment de la comtesse de Marnes, il n'hésita pas à se dépouiller presque entièrement en faveur du représentant des Bourbons, à qui il écrivit : « Ce n'est plus le temps où j'ai pu arriver, à la tête d'une armée française, défendre l'ordre social contre les factions (|iii opprimaient le vœu du peuple espagnol. Je demande à Votre Majesté de servir dans son armée comme volontaire; je serai seul, mais j'apporterai ma bonne volonté et la ferme intention d'y combattre, au nom des soldats les plus dévoués de Votre Majesté, pour le maintien de la loi de Philippe Y. Descendant comme vous de Louis \IV. je remplirai mon devoir et je m'efforcerai de donner l'exemple1. »
1 Montbel, ouvrage cité.
Pour des raisons il»' haute politique, Don Carlos déclina l'offre généreuse du comte de Marnes, et celui-ci., qui avait compté sur une acceptation, - eu montra très attristé.
A Goritz, il continua à mener la vie 1 .- * plus simple. Sa chambre avail l'austérité même d'une cellule. Quelques livres seulement l'ornaient, compagnons habituels du Prince; il puisait dans de pieuses lectures le réconfort qui lui était indispensable el relisait dans des ouvrages d'histoire les grandes actions de ses glorieux ancêtres.
Smi existence était d'ailleurs d'une régularité toute monastique;* levé à cinq heures, même • ■H hiver, il se rendait à l'église avec la comtesse de Marnes; puis sa journée se partageait entre La lecture, les œuvres de charité auxquelles il consacrait plusieurs heures, quelques promenades avec le duc de Bordeaux, enfin les réceptions fréquentes de personnages français avec lesquels il s'entretenait surtout des événements de 1815 et de la campagne de 1823.
La carrière de ses anciens compagnons d'armes n'avait jamais cessé de l'intéresser. Lorsqu'il apprit, après la prise de Constantine, la promotioE de Valée au grade de maréchal de France, il s'écria : « Combien je suis content qu'il arrive un bonheur au général Valée!... c'est
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un officier si distingué... il a rendu de si grands services à l'artillerie française. J'étais convaincu de la rectitude de ses idées; aussi, je l'ai soutenu de tout mon pouvoir contre les obstacles aux améliorations dont on lui est redevable. »
Et une autre fois, il disait : « Il est possible que, dans la distribution des grades, j'aie fait tort à quelque officier; mais ce tort était bien involontaire. Je faisais tout ce qui m'était possible pour connaître la vérité et agir avec la plus impartiale justice; je me regarderais comme- bien coupable si j'avais commis sciemment un passedroit1. »
D'une loyauté absolue, ne pouvant souffrir la dissimulation, la haine lui était étrangère. Lorsqu'il apprit que le duc d'Orléans avait péri sur le chemin de la Révolte, il dévoila ainsi à ses familiers la délicatesse de ses sentiments : « Prendronsnous le deuil? Il faut agir d'après les maxime- de l'Evangile, montrer ainsi que nou> pardonnons, et que nous portons dans nos cœurs un intérêt chrétien à ceux mêmes qui nous font du mal... Mais non, ajouta-t-il après quelques moment- de réflexion, si nous prenions le deuil,, nous appellerions le blâme sur cette famille, qui n'a pas eu
J Montbel, Le Comté de Marnes.
un semblable égard pour la mémoire de mon pèrer ,i qui elle aurait dû tant de reconnaissance... Ils sont assez à plaindre!... Nous devons ménager leur douleur... Nous prierons pour eux en silence1. »
Mais la maladie le minait sourdement. Les douleurs violentes qu'il avait ressenties pour la première fois pendant la campagne d'Espagne réapparaissaient plus fréquentes, avivées encore par les continuels changements de climat.
En. même temps se déclarait une ophtalmie qui le condamna à une réclusion presque complète et le priva de ses lectures quotidiennes, l'une de ses dernières consolations.
A la demande instante du prince de Metternich, il se prêta à une consultation entre le docteur Bougon, son médecin habituel, et le professeur Jager, un des praticiens les plus éminents d'Allemagne; mais son affection chronique, qui allait en s'aggravant, anéantit rapidement les effets salutaires du traitement qu'on lui avait conseillé pour ses yeux.
Dans ses maux, il trouvait un adoucissement lorsqu'il songeait à son neveu, dont les belles qualités d'esprit et de cœur, la dignité de carac-
1 Mootbel, Le Comte de Marnes.
LES DERNIÈRES ANNÉES Dr COMTE DR MARNES. M r>
tère se manifestaient en toute occasion. In illustre visiteur de Goritz en traçait vers cette époque le portrait suivant : « La conduite personnelle de M. le comte de Chambord est parfaite dans toutes les circonstances. Sa réserve, sa prudence, son aplomb, son esprit dans une position si délicate obtiennent l'assentiment général; il .1 toujours parlé à propos et agi avec discernement; il n'a dit que ce qu'il voulait dire et comment il fallait le dire1. »
Les forces du comte de Marnes déclinaient rapidement. Le 10 décembre 1843, il eut plusieurs défaillances. Ses douleurs devenaient plus aiguës. Elles le torturaient sans trêve ; il passait des nuits entières sans sommeil, parfois se roulant de souffrance sur le parquet. Son pauvre corps était presque tordu en maints endroits; il inspirait la compassion à tous ceux qui l'approchaient et il ne se départait pas du calme et de la sérénité; sa belle âme était prête au sacrifice suprême.
Le 7 janvier 1844, une nouvelle consultation eut lieu entre le docteur Bougon et le docteur Jacomini, professeur à l'Université de Padoue. Ils constatèrent que « les organes essentiels de la
1 Montbel, Le Comte <>e Marnes.
LE DUC d'aNGOULKME.
nutrition étaient attaqués d'une désorganisation squirreuse1 ».
Los remèdes prescrits n'eurent pas l'efficacité qu'on en attendait. Le comte de Chambord, alors à Londres, lui averti de l'état désespéré de son oncle. Le 24 janvier, il arrivait à Goritz. Sa présence fut la dernière joie du comte de Marnes; son visage s'illumina, les récits de son neveu le charmaient, il se plaisait infiniment en sa compagnie et constatait combien était complète l'éducation qu'il avait reçue.
Le jour anniversaire de l'assassinat du duc de Berry, il voulut encore recevoir la colonie française et assister au service funèbre; mais il avait trop présumé de ses forces.
l'aie et amaigri, il apparut à son entourage comme inclinant déjà vers la tombe.
Les nuits de douleur et d'angoisses se succédaient; il n'était plus qu'un squelette. Le 21 février, il dit à Montbcl : « C'est aujourd'hui le mercredi des Gendres; je me sens fort malade, c'est donc surtout le moment de me rappeler que je ne suis que poussière et que je vais bientôt retourner dans la poussière. Je dois me préparer en 'levant plus particulièrement mon âme à Dieu,
1 Montbel, Le Comte de Manies.
et en me prémunissant pour ce dernier combat de la force que le chrétien puise dans les derniers sacrements... J'ai déjà prévenu ma femme, en lui demandant de ne concevoir aucun trouble. J'ai pour principe qu'il faut se préparer d'avance. D'ailleurs, pour elle comme pour moi, en ton les choses, la volonté de Dieu, vers qui tendent nos vœux et nos espérances... On va arriver; j'ai envoyé prévenir le vicaire de service, et lui demander de me donner le Saint-Viatique et l'Extrème- Onction.
« Toutefois, ne perdons pas notre temps... lisezmoi comme préparation le sermon de Bourdaloue sur la pensée de la mort '. »
Lorsqu'il eut reçu le Viatique, il reprit : « Je ne saurais vous exprimer la joie et la force que m'ont données les sacrements. Je me sens ranimé. J'aurai encore longtemps à souffrir, mais que la volonté de Dieu soit faite; si je suivais la mienne. je désirerais arriver promptement au terme Quoi qu'il en soit, profitons de ce mieux, continuons de nous préparer au grand passage... Reprenons cet excellent sermon sur la pensée de la mort, n
Et comme les enfants du duc de Berry entraient
1 Montbel, Le Comte de Marnes.
;t7S LE DUC DANGOULEME.
•i ce momenl dans sa chambre, il posa ses mains sur leur Iront el leur dit : « Mon heure est venue ; je suis inutile désormais sur la terre. J'avais promis à votre père expirant de le remplacer auprès de vous; j'ai fait tout ce qui était en mon pouvoir pour accomplir ma promesse; vous savez combien je vous aime, combien j'ai désiré que vous soyez bons et purs ; Dieu m'a exaucé dans le plus ardent de mes vœux. Le bonheur ici-bas dépend de sa Providence; il le distribue à qui il lui plaît, comme il lui plaît; il vous protégera : déjà il vous a accordé l'intelligence, la raison et l'amour du bien. Désormais, vous .n'avez plus besoin de guides; mes devoirs sont accomplis. Je désire que Dieu appelle mon âme à lui dans sa miséricorde. Je crains quelquefois de ne pas rester assez patient dans la souffrance... Toutefois, si la volonté de Dieu est que je souffre davantage, je m'y soumets de toute mon âme. Je demande la grâce d'une constante résignation1. »
La maladie suivait sa marche inexorable. Certaines parties du corps de l'auguste patient n'étaient plus qu'une plaie horrible; des taches noires surgissant de tous côtés indiquaient l'imminence de la fin, mais, « dans son stoïcisme
1 Montbel.
chrétien, son àme paraissait assister avec impassibilité à la dissolution de l'être physique ».
Il disait à l'un des ecclésiastiques de la colonie française : « Je suis bien mal, il me tarde de mourir, d'abord pour être plutôt dans le sein de Dieu, ensuite pour cesser de lutter contre la douleur; mais si Dieu veut que je souffre encore, j'accepte sa sainte volonté de toute la puissance de mon âme1. »
Un jour de la semaine sainte, son visage prit tout à coup une pâleur cadavérique qui semblait être le symptôme d'une décomposition générale. Montbel, qui lui lisait la Passion, s'interrompit alors : « Les souffrances sont bien fortes. Ne vaudrait-il pas mieux suspendre? — Xon, répondit-il, continuez, je vous prie ; j'éprouve une satisfaction bien grande, et je remercie Dieu de la grâce qu'il me fait aujourd'hui en m'associant par la douleur, tout indigne que j'en suis, aux souffrances infinies du Juste expirant sur la croix2. »
A la fin du mois de mai, il voulut être porté dans le jardin pour y jouir encore de la beauté magique qu'offre cette région au printemps. Il ne pouvait détacher ses regards du ciel d'Illyfie,
1 Moutbel, ouvrage cité.
2 Ibid.
Ll£ DUC d'aNGOULÊME.
de ces montagnes admirables qui avaienl inspiré de si beaux accents à Byron, à Chateaubriand, à Schiller.
Bi< m qu'il ne parlât presque plus, on comprenait, à l'expression de son visage, que tout son être glorifiait le Créateur, et que le spectacle des merveilles de la nature avait été sa suprême consolation, avant d'être couché dans le champ de l'éternel repos.
La France eut sa dernière pensée.
Pendant la Restauration, le Prince avait donné l'ordre au ministère de la Guerre de préparer un travail considérable visant la défense de toutes les places fortes. Ce plan, qui nécessita plusieurs années d'études consciencieuses et ardues, constitua un document de haute valeur. Il n'en existait qu'un seul exemplaire qui fut alors remis au Dauphin. Mais, estimant qu'il n'avait pas le droit de priver la France d'un élément de force, il lit parvenir ce plan aux Archives de la Guerre pour le soustraire ainsi aux mains des étrangers1.
Le dimanche de la Trinité, il avait manifesté le désir d'entendre encore un sermon de Bourdaloue; eteomme, peu après, le docteur Bougon s'ap-
1 Détails empruntés a la Mode il.', juin 1844).
LES DERNIERES ANNEES DU COMTE DE MARNES. 3St
prêtait à lui prodiguer ses soins : « Je crois, docteur, que vous voulez m'embaumer par anticipation », lui dit le Prince en souriant1.
Le 3 juin, au matin, il sentit que la morl approchait, et s'adressant à Monlbel : « Je crois que je suis bien mal actuellement, j'ai de lit peine à lire une lettre que je viens de recevoir. Dans quelques instants, je tâcherai de parcourir les journaux; en attendant, lisez-les et donnez-moi des nouvelles de la France2. »
« Nous étions réunis dans un salon voisin de son appartement; un quart d'heure s'était à peine écoulé, un des valets de chambre se présenta tout à coup, le visage pâle et effrayé; il ne prononça pas une parole. Marie-Thérèse le comprit toutefois ; elle s'élança les bras en avant; tous la suivirent, tous tombèrent à genoux avec elle autour du mourant.
« Appelez les prêtres, dit-elle, il va passer: « vite, les prières. » L'un de nous prit un livre et commença à lire d'une voix émue... Les ecclésiastiques, MM. Jocquart et Trébuquet, - arrivèrent bientôt... Après avoir adressé quelques paroles au mourant, M. Jocquart commença la recomman-
1 Montbel, ouvrage cité.
2 Ibicl.
LE DUC DANGOULÊME.
dation de l'âme. Marie-Thérèse, le comte de Chambord e1 .Mademoiselle répondaient aux prières avec ferveur. Seul debout, le docteur essayait, sans espoir, les ressources de son art. Au moment où la prière se terminait. Marie- Thérèse éleva ses mains avec un geste déchirant; son noble époux exhalait son âme sanctifiée, et loul l'être de la fille de Louis XVI répétait les paroles sublimes d'un grand sacrifice : « Fils de
saint Louis, montez au ciel1. »
Les sanglots de Marie-Thérèse et des amis de l'auguste défunt troublaient seuls le silence qui régnait dans cette chambre où venait de s'éteindre cette existence lamentable qui n'avait connu que la douleur, et qui finissait si loin de la France dont le comte de Marnes murmurait encore le nom au milieu des affres de l'agonie.
L'acte de décès fut ainsi rédigé :
Nous soussignés, Louis -Charles -Pierre -Casimir de Blacas d'Aulps, duc de Blacas; Nicolas- Charles-Louis-Stanislas-Marie de Nomper, vicomte
1 Ces détails ^ont empruntés à Montbel.
de Champagny, officier général, ancien aide de camp de M. le Dauphin; Guillaume-Isidore comte de Montbel, ancien ministre, secrétaire d'Etal ; Jean- François Cyr, baron Billot, ancien procureur général; déclarons que, nous trouvant à Goritz, dans les appartements de M. le comte de Marnes, atteint d'une maladie dont il a supporté les souffrances pendant plusieurs mois avec une constance inaltérable et la piété la plus exemplaire, il est décédé aujourd'hui trois juin mil huit cent quarante-quatre, à dix heures et demie, en présence de. Madame la comtesse de Marnes, de M. le comte de Chambord, de Mademoiselle de Rosny, de Mesdames la duchesse de Blacas, la marquise de Rougé, la marquise de Nicolaï, la comtesse Alix de Gain, Mademoiselle Jeanne de Nicolaï, de MM. le duc de Blacas, le comte O'Ilegerty, le comte Xavier de Blacas, le vicomte de Champagny, le comte de Montbel, le marquis de Pissy, le comte Maxence de Foresta, le baron Billot, le baron Bourlet de Saint-Aubin, et assisté de MM. l'abbé Jocquart, l'abbé Trébuquet, le docteur baron Bougon, de ses deux valets de chambre. Vallerant et Obry.
« D'après les ordres de M. le comte de Chambord, nous avons dû constater le décès de M. le comte de Marnes, par une reconnaissance autheti-
tique de ses restes mortels; à cet effet, ayant réclamé l'assistance de M. le comte de Gleisbach, capitaine du cercle de Goritz, et, en son absence, ,1,. M. le chevalier Jean l»<>>izio, commissaire en ,|irf du cercle, nous nous sommes rendus dans la chambre de M. le comte de Marnes; après avoir attentivemenl regardé le corps de l'auguste défunt, couché sur le lit où il avait expiré, nous déclarons reconnaître parfaitement les restes de M. le comte de Marnes. En foi de quoi, nous avons apposé nos signatures au présent acte.
« Fait à (ioritz, dans la demeure et les appartements de M. le comte de Marnes, le troisième jour de juin de l'an de grâce mil huit cent quarante-quatre.
« Signe : Blacas d'Aulps,
« Vicomte de Champagnt. — Montbel.
« Baron Billot.
" Jean, chevalier de Bosizio,
Premier commissaire du Cercle. »
On procéda ensuite à l'ouverture du testament. ■■ Je désire, y lisait-on, qu'on m'enterre avec le plus de simplicité qu'il sera possible, dans le lieu même où je mourrai.
LES DERNIÈRES ANNÉES DU COMTE DE MARNES. 3ft.>
Le Prince avait écrit au jour le jour, au cours de sa vie si mouvementée, de nombreux mémoires. Peu de temps avant sa mort il les avail détruits, n'en laissant qu'un résumé où sa modestie avait omis de citer les traits qui faisaient le plus honneur à son caractère : « Parce que, disaitil, en parlant de soi, on est toujours amené, même à son insu, à pallier ses fautes, et par conséquent à manquer à deux vertus essentielles, la vérité el l'humilité; en parlant des autres, on prononce quelquefois des jugements sévères: s'ils sont fondés, ils établissent très inutilement une cruelle médisance; s'ils sont erronés, ils constituent une calomnie. Il est si facile, avec les meilleures intentions, de se rendre coupable! Ei comment, après nos malheurs, aurai-je pu être impartial, sans orgueil? Je suis convaincu de l'obligation où j'étais de tout détruire. Comment balancer entre l'intérêt de quelques souvenirs et la pensée de manquer à ses devoirs? »
Après avoir réglé diverses dispositions relatives à sa famille, il fit une large part aux pauvres, qui avaient tenu une si grande place dans ses pensées.
Le docteur Bougon procéda à l'embaumement du corps, puis toutes les dispositions furent prises
pour régler les funérailles. L'ordre en était ainsi établi :
Ordre pour lea fu m, -ailles de Si. le comte de Marnes.
Sa Grandeur le prince-archevêque de Goritz voulant, assisté de son Chapitre, de tout son clergé cl des ordres religieux, célébrer les funérailles de M. le comte de Marnes;
« M. le comte de Gleisbach, capitaine du Cercle, les chefs militaires", le bourgmestre de la ville ayant manifesté l'intention de suivre le convoi avec la garde bourgeoise, la noblesse, les employés du Gouvernement, les officiers et les troupes de la garnison, l'ordre judiciaire, les nola Ur>, les corporations et les écoles;
« L'ordre des cérémonies est ainsi réglé : Après demain, samedi 8 juin, à huit heures du matin, M. le comte de Chambord se rendra de son appartement à celui de M. le comte de Marnes; immédiatement et en sa présence, la levée du corps de l'auguste défunt sera faite par le princearchevêque, assisté du Chapitre;
« Le convoi se mettra en marche pour l'église dans l'ordre suivant :
« Les frères de la .Miséricorde portant des flambeaux;
« Les religieux capucins portant des flambeaux :
« Les religieux franciscains portant des flambeaux ;
« Le séminaire;
« Le clergé des paroisses de Goritz :
« Le Chapitre;
« S. G. le Prince-Archevêque;
« Le cercueil, porté par le service de M. le comte de Marnes;
« A droite et à gauche du cercueil : douze valets de pied portant des torches ornées d'écussons aux armes de France ;
« A la suite du cercueil :
« M. le comte de Chambord, en manteau noir;
« M. le duc de Blacas, M. le vicomte de Champagny et M. le comte de Montbel, en manteaux noirs;
« A la suite et ensemble :
« MM. le duc de Clermont-Tonnerret
« Le comte Xavier de Blacas;
« Le comte O'Hegerty;
« Le marquis de Chassepot de Pissy;
« Le comte de Foresta;
« Le baron Billot;
388 LE DU» B ANGOULËME.
Le vicomte O'Hegerty; Le s icomte de Tonnerre; Le comte Henri de Dampierre ; Le docteur baron Bougon; Le baron Bourlet de Saint- Aubin ; L'abbé Jocquart ; .. L'abbé Trébuquet; • De Saint-Preuve;
« M. Girardi, ancien militaire, établi à Udine; « MM. Boch, Lagravère, Vidal, anciens commerçants ;
M. Perret, ancien militaire, établi à Goritz; « Les valets de chambre du défunt portant des flambeaux;
« M. lr Capitaine du Cercle avec les autorités civiles et judiciaires;
« Le président du tribunal, les commandants militaires;
Le bourgmestre, les officiers de tous grades, la noblesse et les notables en deuil.
Des -oldats borderont la haie.
« Un détachement de la ligne sera rangé sur la pi tce de l'hôtel Slrassoldo, avec ses officiers en tête et les tambours drapés.
Sur la place, devant la cathédrale, seront rangés un détachement de la garde bourgeoise et le corps de la bourgeoisie en deuil.
<( Les diverses corporations, les confréries, les •écoles, qui ont demandé à faire partie du convoi, seront rangées sur le chemin entre la porte de l'hôtel Strassoklo et celle de la cathédrale. Le cortège défilera au milieu.
« Celles qui ne pourraient pas trouver place dans cet espace seront rangées d'avance depuis la place de la Cathédrale, dans la rue du Rastello, jusqu'au Traiïnich. sur le chemin du couvent des Franciscains, dans l'ordre qu'elles auront à suivre lorsque le convoi sortira de l'église.
« En sortant de l'hôtel Strassoldo, le cortège se rendra à la cathédrale, où le cercueil sera placé sur un catafalque disposé d'avance à cet effet.
« Les gens de M. le comte de Marnes qui auront porté le cercueil et les douze valets de pied avec les torches resteront rangés autour du catafalque.
« M. le comte de Chambord se placera dans !<■ sanctuaire, suivi de MM. le duc de Blacas, le vicomte de Champagny et le comte de Montbel.
« Les autres Français se placeront dans la nef, du côté de l'Evangile, dans des places drapées de noir.
« Les autorités, la nohlesse et les notables du pays se placeront du côté de l'Epître.
« Les dames de la ville qui voudraient assister
LK DUC d'aNGOULÊME.
à la cérémonie se rendront d'avance à l'église et se placeront du même côté, dans les places réservées. « A prrs la messe et les absoutes, le cercueil sera reporté jusqu'à la porte de l'église et placé sur le char funèbre.
« Le cortège se remettra alors en marche dans l'ordre suivant :
« Vingt-quatre pauvres en deuil, portant des cierges;
« Les pauvres de la Maison de Bienfaisance;
« Les orphelines;
« Les sourds et muets;
« Les écoles;
« Les deux confréries du Secours et du Gœurde-Jésus :
« La livrée de la noblesse et des notables;
o l i: détachement de la garde bourgeoise et la musique :
« Le corps de la bourgeoisie en deuil ;
« Le clergé séculier et régulier, dans l'ordre cidessus indiqué;
« Le Prince- Archevêque ; Le char funèbre ;
" M. le comte de Chambord ; Sa suite, les Français, les autorités du paysv les notables, etc.
« Des soldats formeront la haie et un détachement de la ligne fermera la marche. Auprès de l'église des Franciscains sera rangé un détachement de la ligne, avec les officiers en tête et tambours drapés; un détachement de la police maintiendra libres les abords du couvent.
« A la porte de l'église des Franciscains, le cercueil de M. le comte de Marnes sera retiré du char funèbre, porté par son service et placé sur un catafalque disposé d'avance.
« Les prières de l'Eglise et les absoutes d'usage étant terminées, le cercueil sera descendu dans le caveau de la famille des comtes de Thurn et placé auprès du cercueil du roi Charles X, auguste père de M. le comte de Marnes.
« Fait à Goritz, le 6 juin 1844.
« Signé : Blacas d'Aulps. »
Les funérailles eurent lieu le 8 juin, à la cathédrale de Goritz, en présence d'une foule immense, de toutes les autorités de la ville, des corps constitués. Un grand nombre de maisons avaient arboré des drapeaux noirs; les magasins étaient fermés, les rues sillonnées de pauvres qui, les larmes dans les yeux, exaltaient leur bienfaiteur et son inépuisable charité. Le radieux soleil de juin dardant ses rayons sur le long cortège qui
se déroulai! par les rues en rehaussait encore la simplicité grandiose et la parfaite ordonnance.
Après li' service célébré par l'archevêque, entouré «lu clergé de Goritz, on se dirigea vers l'église des Franciscains, où le cercueil fut déposé dans les caveaux, et le gardien du couvent délivra ,iii duc de Blacas l'acte de dépôt suivant :
Traduction de l'acte de dépôt des Dépouilles /Mortelles de M. te comte de Marnes.
« Gejourd'bui, onze juin de Tan mil huit cent quarante- quatre, nous, Père François de Sales Wolzhizh, religieux de l'ordre des Franciscains, gardien du couvent dit la Castagnavizza, situé à Goritz, et Père Michel Ellerzig, du même ordre, vicaire du couvent, attestons parles présentes que nous avons reçu en dépôt et comme confiées à notre garde les dépouilles mortelles du très haut, très puissant, très excellent et en même temps très pieux prince Louis (comte de Marnes), mort •;i Goritz le trois du mois de juin.
Ces dépouilles mortelles avaient été conduites • i l'église de notre couvent le huit du mois, en grande pompe, par Son Altesse Révérendissime Mur François-Xavier Luschin, prince-archevêque, assisté du chapitre de l'église métropolitaine et du
clergé séculier et régulier, au milieu des hommages de toute la ville.
« Comme en fait foi le procès-verbal déposé dans les archives de notre couvent, cejourd'hui onze juin, elles furent déposées, scellées et minées dans le caveau de la famille des comtes de Thurn, qui est placé sous la chapelle latérale de l'église de notre couvent, dédiée à Notre-Dame du Mont-Carmel ; c'est également dans ce caveau qu'avaient été déposées, le onze novembre mil huit cent trente-six, les dépouilles mortelles de très haut, très puissant et très excellent prince Charles, dixième du nom, par la grâce de Dieu, roi de France et de Navarre, père dndit très pieux prince Louis (comte de Marnes), lequel se trouve placé à la gauche du Roi, son père.
a En foi de quoi, nous, soussignés, avons délivré à M. le duc de Blacas d'Aulps le présent acte, en nous obligeant, en notre nom et au nom de notre couvent, à conserver religieusement le dépôt qui nous est confié.
« Fait à Goritz. aux jour, an et heure que dessus.
« Si'J/ir :
a P. François de Sales Wolzhizh,
'< Gardien du couvent.
« P. Michel Ellerzig,
« Vicaire du couvent. »
LE DUC DANGOULEMF.
Sur le cercueil avait été clouée une plaque de cuivre portant l'inscription suivante :