CHAPITRE PREMIER
Les Premières Années. — L'Emigration. — L'Exil.
Le 6 août 1775, à midi, la délivrance de Marie-Thérèse de Savoie, comtesse d'Artois, était imminente. L'usage en vigueur, quelque singulier qu'il puisse paraître, était que l'accouchement des princesses eût lieu en présence de la Cour tout entière et de la famille royale1. Une assistance nombreuse se pressait donc dans la chambre de la belle-sœur du Roi et dans les galeries voisines. L'anxiété était grande, car jusqu'à ce jour l'union de Louis XVI et de Marie-Antoinette était
1 Détail emprunté aux Mémoires de Mme Campan.
LE DUC D ANGOULKME.
restée stérile; aussi la Reine dissimulait-elle mal son émotion. Elle redoubla à la nouvelle qui arracha un cri de joie à la comtesse d'Artois : un prince était né! Il reçut le nom de Louis-Antoine, duc d'Angoulème, second titre du comte d'Artois.
Marie-Antoinette se contint pourtant : la bonté de son naturel ne lui permettait pas une autre attitude, et prodiguant à sa belle-sœur les soins I» îs plus empressés et les marques de sa tendresse, elle resta près de deux heures en sa compagnie ; puis, prenant congé d'elle, elle regagna rapidement ses appartements privés et, s'abandonnant à sa douleur, elle fondit' en larmes1.
L'ondoiement du nouveau -né fut fait par l'évêque de Gahors, premier aumônier du comte d'Artois, assisté du curé de cette ville2.
Le 7 août, un Te Deum solennel était chanté à
1 C'est le 19 décembre 1778 seulement que Marie-Antoiuette donna le jour à une fdle, Marie-Thérèse, qui devint plus tard duchesse d'Angoulème. En annonçant à sa mère cet heureux événement, la Reine, qui avait reçu l'hommage d'un nombre considérable de chansons de circonstance, lui transmettait le quatrain suivant, dont la finesse n'a d'égale que l'originalité :
Pour toi, France, un Dauphin doit naître, Une Princesse vient pour en être témoin. Sitôt qu'un voit une Gr.io- paraître, Croyez que l'amour n'est pas loin.
{Paris et Versailles, journal anecdotique de 1762 à 1789, pai Hippeau.)
'* Gazette de France.
l'église royale de Saint-Louis, en présence du comte d'Artois et de ses principaux officiers.
Le Roi s'occupa aussitôt de constituer une maison au duc d'Angoulème, et une curieuse pièce nous en fournit un état fort détaillé1 :
Maison de Mgr le duc d'Angoulème.
Etat des gages, nourritures, logements et récompenses dont doivent jouir les personnes attachées au service de Mgr le duc d'Angoulème.
« Gouvernante;
« Sous-gouvernante ;
« Remueuses;
« Première femme de chambre, sept autres femmes de garde-robe;
« Gouvernante des nourrices du corps, etc.
« Total général : 153,530 livres.
« Les 46,470 livres formant le surplus des 200,000 livres qui ont été accordées par S. M. serviront aux dépenses et à l'habillement du Prince, de l'entretien des nourrices, du bois et de la lumière et des dépenses imprévues; il y a lieu d'espérer que tous ces objets n'excéderont pas ce reliquat et que Mur trouvera dans les économies
1 Archives nationales, R'375.
de quoi subvenir aux dépenses de la bouche qui ont été tirées pour mémoire.
« Approuvé, et au-dessous est écrit, de la maiu
de Monseigneur,
« Charles-Philippe. »
Dés Tannée 1778, le duc d'Angoulème était nommé grand-prieur de France1.
Il fut d'abord confié aux soins de Mmo de Caumont. Au commencement de l'automne de 1780, le Roi et le comte d'Artois résolurent de lui donner comme gouverneur le marquis de Sérent. D'une grande distinction d'esprit, d'une loyauté et d'une bravoure à toute épreuve, il avait pris part à presque toutes les campagnes de la guerre de Sept ans. Chevalier de Saint-Louis, maréchal de camp en 1780, il réunissait toutes les conditions requises pour les hautes fonctions qu'on l'appelait à exercer et inspirait au comte d'Artois une absolue confiance.
Ce fut le 2 octobre que le duc d'Angoulème fut remis entre ses mains, ainsi que le duc de Berry, sans même qu'aucun avertissement préalable eût
1 On lit a ce sujet dans un journal de l'époque : « 28 juillet 1779. Le comte d'Artois vient, au nom du duc d'Angoulème. grand-prieur de France, de vendre par bail emphytéotique de quatre-vingt-dix-neuf ans le terrain de l'Enclos du Temple, pour qu'on y construise des édifices sur un plan donné et qu'on y ouvre des rues. » (Paris et Versailles, journal anecdotiquë déjà cité.)
été donné à Mme de Caumont, qui en parut fort eontristée. Par contre, cette séparation ne sembla nullement peser au jeune duc, qui s'en montra presque joyeux.
Une ordonnance du 9 septembre 1780 complétait ainsi la Maison des Enfants de France1 :
Tableau contenant les noms et le traitement des officiers ou autres personnes attachés à l'éducation de Mgr le duc d'Angouléme, arrêté par Mgr le comte d'Artois, le 9 septembre 1780.
« Gouverneur : le marquis de Sérent (70,000 livres) ;
« Sous-précepteurs : l'abbé Marie, l'abbé Guesnée, l'abbé Yiguier;
« Sous-gouverneurs : marquis d'Arbouville, vicomte de la Bourdonnaye ;
« Instituteurs : le chevalier de Grimoard, le -chevalier de la Colinière, marquis de Sainte- Croix, marquis de Roquelaure;
« Gentilshommes de la manche : marquis de Néel, marquis de Montagnac, comte de Genouilly ;
« Valet de chambre : M. de Cazeaux;
« Secrétaire : M. de Cangey. »
1 Archives nationale?, R'375.
b LE DUC D ANGOULEME.
Sérent emmena aussitôt les ducs d'Angoulème et de Berry au château de Beaurcgard, non loin de Versailles.
Entouré de grands bois qui donnaient au site un aspect un peu sévère, quoique fort beau, ce domaine, tant par la salubrité de sa situation que par le paysage qui lui servait de cadre, convenait bien à l'éducation des Princes, que la Cour du comte d'Artois aurait médiocrement favorisée. Autant les goûts du comte de Provence le portaient vers l'étude, vers la fréquentation assidue des lettrés et des écrivains de cette époque de transition, autant la vie de son frère présentait, par rapport à la sienne, le contraste le plusétrange et le plus complet. Ce dernier ne s'entourait que de cette jeunesse dorée qui, ne semblant pas s'apercevoir que la France était au bord d'un abîme, ne vivait alors que pour ces futilités qui constituaient l'essence même de cette société. Le comte d'Artois y régnait en maître, et dans les réunions brillantes et souvent licencieuses de Bagatelle, on goûtait jusqu'à l'ivresse tous les plaisirs, en perdant souvent même tout sens de la dignité.
« S'il ne fallait qu'une jolie tournure, une ligure avenante, des manières aisées, une humeur gaie et le genre chevaleresque pour être aimé de&
LES PREMIÈRES ANNÉES. L'ÉMIGRATION. l'e.XIL. 7
Français, il serait l'idole de son temps. Mais il s'est trompé d'époque1. »
L'inlluence que Sérent parait avoir exercée sur l'esprit des Princes a été durable; elle ne fut émoussée plus tard ni par la longueur de leur exil, ni par les tristesses qui les accablèrent, ni par la succession des événements qui se déroulèrent entre 1790 et 4815 : à leur retour sur cette terre de France dont ils avaient été si longtemps éloignés, un de leurs premiers soins fut de perpétuer la mémoire de leur premier gouverneur en faisant élever en son honneur, à Fontainebleau, un monument qui leur rappela en même temps les précieuses leçons du passé.
Le duc d'Angoulême s'était signalé de bonne heure par son penchant pour les sciences. Il paraissait assez doué, manifestant d'heureuses dispositions naturelles, et ses qualités de cœur et d'esprit faisaient concevoir à ceux qui l'approchaient les espérances les plus sérieuses pour l'avenir. Les étrangers de passage à Paris qui eurent à cette époque l'occasion de lui être présentés sont unanimes dans leurs appréciations llatteuses à son égard-.
1 Hippolyle Gautier, L'An 1789.
2 Ce jugement est confirmé par Hesekiel {Vie du duc d'Angoulême).
Ce fut donc entre Beauregard et Versailles que se partagea, de 1780 à 1789, la vie du duc d'Angoulème.
Le Prince avait à peine quatorze ans lorsque le Roi et le comte d'Artois formèrent le dessein de l'unir à sa cousine, Madame Royale. Elle éprouvait pour le Duc une sympathie profonde et, de son côté, celui-ci, quoique fort jeune, ne voyait pas sans une réelle satisfaction son bonheur assuré par les qualités sérieuses de la fille de Louis XVI, et qui, malgré son jeune âge, se dessinaient déjà très nettement. L'entrevue au cours de laquelle se décida le mariage fut émouvante dans sa simplicité, et les paroles une fois données", il fut convenu « qu'il se ferait aussitôt que le jeune Prince aurait l'âge fixé par la loi; il lui manquait trois mois ' » .
On fit même choix de plusieurs dames appelées à faire partie de la future Cour. « Monsieur (depuis Louis XVIII), dit Mme de Genlis2, daigna m'écrire de sa main, pour me recommander une femme attachée à son éducation et pour laquelle il désirait une place de femme de chambre auprès de la future duchesse d'Angoulême. Ainsi, je puis
Mémoires de Mme de Genlis.
Ibid.
dire aujourd'hui qu'un de nos rois m'a fait l'honneur de m'écrire une lettre de sollicitation. La révolution qui survint soudainement dans ce temps renversa tous ces projets. »
Les événements allaient arracher les jeunes Princes au calme studieux dans lequel s'écoulait leur laborieuse éducation et les jeter dans les vicissitudes de l'exil.
Le 14 juillet 1789, la Bastille tombait; une multitude menaçante, arborant au bout de longues piques les têtes des premières victimes, parcourait les rues de Paris, vociférant contre la famille royale, qui ne pouvait plus se dissimuler alors l'étendue du danger. Autour du Roi règne un silence de mort ; ceux qui, la veille encore, se montraient les plus résolus sont aujourd'hui atterrés.
Le duc de Liancourt, s'adressant au comte d'Artois, lui dit avec une rude franchise ces paroles : « Monseigneur, votre tête est proscrite. »
Ce prince mesura alors son impopularité. 11 ne pouvait guère plus s'illusionner, d'ailleurs, depuis le jour où, en 1787, il avait été accueilli par des sifflets lorsqu'il se rendit au Palais pour y assister à l'enregistrement des édits, tandis que des acclamations enthousiastes saluaient le comte de Provence et que les fleurs, volant sur son passage, lui constituaient une sorte de couronne.
Il n'avait plus qu'un parti à prendre : fuir pour se soustraire à la haine populaire.
Il se mit donc en route pour les Pays-Bas, conliant à Sérent la périlleuse et délicate mission de lui amener les ducs de Berry et d'Angoulème.
Rarement, en effet, situation n'avait été plus grave. De toutes parts avaient éclaté dans le royaume des troubles et des insurrections.
Sérent n'avait aucune escorte : il se voyait dans l'obligation de traverser seul une partie du royaume à l'heure la plus critique où il s'était trouvé depuis longtemps. Aussi, son premier soin fut-il de dissimuler aux Princes un projet que la curiosité naturelle de leur jeune âge les eût sans doute incités à applaudir, mais qui, ébruité peut-être par eux, les aurait exposés davantage encore aux insultes, peut-être même aux attaques de foules en délire.
11 se borna donc à leur dire que son intention était de les mener à la frontière pour leur faire inspecter un régiment de hussards et les initier à la vie militaire.
A la laveur d'une sombre soirée, les trois voyageurs montent dans une chaise de poste qui tli-paraît rapidement dans la nuit.
L'expérience et le jugement éclairé de Sérent ne l'avaient pas trompé sur les périls auxquels il serait en butte.
LES PREMIERES AXXEES. L EMIGRATION. L'EXIL. 1 î
Lorsque, après avoir traversé Péronne, la voiture s'éloignait dans la direction du nord, le bruit du passage des Princes se répand subitement dans la ville : une multitude presque en furie cherche à les poursuivre ; des cris de haine éclatent de toutes parts. Heureusement, les chevaux purent gagner de vitesse, et quelques heures après les Princes atteignaient sains et saufs la frontière. C'est alors que Sérent leur apprit que l'exil commençait pour eux. Profondément étonnés et attristés, ils descendirent, embrassèrent une dernière fois du regard cette terre de France qu'ils quittaient pour si longtemps, et le duc de Berry, se tournant vers son gouverneur, lui dit avec un accent de conviction qui le remua jusqu'au plus profond de luimême : « Nous reviendrons1. » — Et, l'air songeur, le duc d'Angoulème répliqua : « A quand le retour2? »
Après un court séjour aux Pays-Bas, Sérent se dirigea en compagnie des Princes sur Turin, où ils arrivèrent au mois d'octobre 1789, accueillis avec joie par leur oncle, le roi de Sardaigne, et par tous les membres de la famille royale; ils ne cessèrent de recevoir des marques d'une tendresse
1 Chateaubriand, Mélanges historiques.
s La Mode, 15 juin 1844.