‹ Le duc d'Angoulême, 1775-1844Chapitre 8 sur 35 · LE DUC D ANG01LKME · texte numérisé non relu

LE DUC D ANG01LKME

par laquelle on cherchait visiblement à atténuer pour eux les rigueurs d'un exil si prématuré.

S'adonnant à l'étude, les Princes y cherchèrent une consolation. Sérent les aguerrissait par de nombreux exercices militaires. A l'Ecole d'artillerie, ils étonnaient leurs camarades par leurs aptitudes remarquables, leur entrain, leur endurance, la précision et la régularité de leurs mouvements.

Passant par toute la filière, depuis les grades les plus modestes, ils conquirent ensuite les épaulettes de capitaine. « Ils fondirent deux canons sur" lesquels leurs noms furent gravés. Un de ces canons tomba entre les mains des Français lors de l'invasion du Piémont. On le voyait encore, il y a quelques années, dans l'un de nos dépôts d'artillerie1. »

Ainsi se formait le caractère du duc d'Angoulême, dont on pouvait déjà discerner les solides qualités qui devaient en 1800, à l'armée deCondé, puis en 1814 et en 181o, à l'aurore de jours meilleurs, trouver un développement si complet et si inattendu du public, pour lequel le Duc était encore un inconnu.

Le marquis de Gain-Montagnac, qui apparte-

1 Chateaubriand, Mélonges historiques.

naità la Maison du Prince et l'avait accompagné à Turin, écrivait de cette ville le 18 mai 1791, au marquis de Raigecourt1 :

« Le chevalier de Lageard, que j'avais fait

venir ici, est attaché comme gentilhomme de la manche aux enfants de M. le comte d'Artois. Nous travaillons ensemble à leur éducation militaire; je leur montre à monter à cheval. Je vous réponds qu'ils sont déjà en état, sous ce rapport, d'aller à la guerre. Nous leur faisons faire quatre jours par semaine des reconnaissances militaires sous tous les rapports de la guerre de campagne ; ils grillent d'envie de suivre leur père à la guerre. Ce sont de jolis enfants, bien nés et forts pour leur âge; vous les avez vus chasser et sauter hardiment les fossés. Si les choses tournent bien, c'est une occasion unique pour les faire débuter dans le monde, avec la précaution de leur éviter d'abord les dangers ; j'espère que leur père sentira l'avantage qui en résultera pour lui et pour eux. Je désirerais bien que M. le Maréchal pensât sur cela comme nous : son opinion auprès de notre charmant Prince le déterminerait à les faire débuter ainsi dans le chemin de la gloire; il y est tout disposé si les

1 Correspondance du marquis et de la marquise de Raigecourt avec le marquis et la marquise de Bombelles, pendant l'émigration.

petites considérations particulières ou personnelles des gens qui l'entourent ou de qui il prendrait conseil à cet égard ne l'en détournent pas. »

On percevait déjà chez le duc d'Angoulème un fonds d'invincible mélancolie. Les premiers temps d'émigration semblaient avoir imprimé à son caractère une teinte de souffrance. « Il avait pressenti ce que la vie aurait de rude chez l'étranger1. » En même temps, son cœur si généreux lui inspirait des réflexions qui frappaient son entourage. Bien qu'ayant fort peu connu Louis XVI et Marie-Antoinette, il éprouvait pour eux un tendre attachement, et trouvant que les souverains nemettaient'pas un empressement suffisant à secourir le roi de France, il s'écriait parfois tout ému : « Pour qui donc nous a-t-on donné une épée2? »

Lorsqu'il apprit le meurtre de Gustave III, il écrivit à son père la lettre suivante, qui dénote, avec son exquise sensibilité, les alarmes que cet événement faisait éprouver à son cœur filial :

« Ah! cher papa! quelle affreuse nouvelle nous avons reçue hier! Elle nous a consternés! Ah! mon bon papa! Combien elle a dû vous mettre au

1 La Mode, 15 juin 1844.

2 Ibid.

désespoir! Permettez que je saisisse encore plus cette occasion de vous recommander de bien vous mettre sur vos gardes! Je désire bien être auprès de vous pour partager vos peines et pour pouvoir m'assurer par moi-même de votre sûreté. Prenez-y bien garde, cher papa, c'est un fils qui vous le demande, qui, s'il avait cent vies et cent bras, les donnerait avec bien du plaisir pour vous1.

(( Louis-Antoine. »

Sous la pression de l'Assemblée constituante, Louis XYI adressa, le 12 septembre 1791, la proclamation suivante aux émigrés : « Le Roi, plaçant encore son espérance dans les mesures de persuasion et de douceur déclare à tous ceux qu'un

esprit d'opposition pourrait entraîner, rassembler ou retenir hors des limites du royaume, qu'il voit avec douleur et avec un profond mécontentement une conduite qui trouble la tranquillité publique, et qui paraît avoir pour but d'attaquer les lois qu'il a consacrées par son acceptation solennelle. Il a notifié ses intentions aux Princes ses frères; il en a donné connaissance aux Puissances sur le territoire desquelles se sont formés les rassemblements de Français émigrés. Il espère que ses

1 Mémoires du duc des Cars, publiés par son neveu.

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instances auront le succès qu'il a droit d'en attendre". »

Au cours de l'été de 1791, le comte d'Artois était arrivé à Coblentz, dans les Etats de l'électeur de Trêves, son oncle, en vue d'y constituer un centre autour duquel pourraient graviter les émigrés, qui y prendraient ainsi plus facilement le mot d'ordre. A la demande de leur père, les ducs d'Angoulême et de Berry quittèrent alors Turin pour aller le retrouver. Le château de Schonbornlùst, où s'était installé le comte d'Artois, devint rapidement un milieu de divertissements mondains.

Le frère de Louis XVI n'avait pas changé ; aimant par-dessus tout le plaisir, il ne pouvait se faire à l'idée d'y renoncer; il en était l'esclave, et les malheurs des temps glissaient sur lui sans l'atteindre. Parmi les courtisans qui l'entourent se manifestent de basses intrigues, des luttes d'inlluence : les questions d'amour-propre s'y mêlant encore, transforment cette Cour, sur laquelle devrait peser la tristesse de l'exil, en un séjour où les pensées, loin de se porter vers les grands intérêts nationaux, se confinent dans les détails

1 Barère, De la conduite des princes de la Maison de Bourbon de 1189 à 1795.

d'étiquette les plus mesquins. On devine donc aisément quels pouvaient être les sentiments des émigrés en présence des injonctions de Louis XVI et de l'Assemblée législative : par un manifeste d'une violence extrême qui fut répandu à profusion dans Paris, ils déclaraient que leur cause était parfaitement juste, que le Roi pouvait être considéré comme captif et que rien n'était de nature à légitimer un retour qui était aussi inopportun que périlleux. Louis XVI a beau multiplier ses lettres de sommation, ses menaces, l'Assemblée législative promulguer décret sur décret, les Princes restent sourds à ces appels et répondent « que l'ordre de rentrer en France n'était pas l'expression libre de la volonté du Roi, et que l'honneur et le devoir leur défendaient également d'y obéir1 ».

Si la Cour de Schonbornlùst est dominée par des considérations purement frivoles, en revanche, autour du prince de Condé se groupent de rigides soldats qu'animent la pensée du devoir, la volonté de verser leur sang, pour résister à la poussée révolutionnaire.

Sur ces entrefaites, le comte d'Artois et le comte de Provence prirent le commandement d'un

1 Barère, ouvrage cité plus haut.

18 LE DUC DANGOULÈME.

corps de dix à douze mille hommes, fraction de l'armée de Condc destinée à seconder les forces prussiennes et autrichiennes et à marcher avec elles sur Paris. Les ducs d'Angoulême et de Berry étaient aux côtés de leur père, le premier faisant déjà connaître son mépris du danger. Le siège de Thionville faillit leur être fatal. « Les troupes de cette ville n'ont pas fait une sortie qui n'ait été bien meurtrière pour l'armée autrichienne, lit-on dans le Moniteur universel du 23 septembre 1792; elles sont venues dernièrement faire le coup de fusil jusqu'au camp des émigrés qui est au centre: les fils de M. d'Artois ont manqué d'y périr. »

Le désastre de Valmy venait presque aussitôt ruiner les espérances des alliés et des émigrés : « ils repassèrent la frontière qu'ils avaient franchie quelques semaines auparavant, si pleins de joie et d'enthousiasme. A peine hors du territoire français, l'armée des Princes fut licenciée1 ».

Le comte d'Artois décida alors que ses tils se retireraient au château de Hamm, en Westphalie, près de Dusseldorf, dont la situation isolée se prêtait bien à la continuation de leur éducation et permettrai! de la perfectionner davantage.

' Muret, Histoire de l'armée de Condé.

S.érent y appliqua tous ses soins. 11 développa en eux les qualités militaires, les entraînant par de fréquents exercices, de longues courses à cheval, les formant à cette école sérieuse qui devait imprimer au duc d'Angoulême les qualités de droiture, de générosité, d'élan, de noble enthousiasme pour les grandes causes dont il eut tant de fois, depuis lors, l'occasion de donner des preuves.

La guerre s'étendait. 11 ne parut bientôt plus possible de rester à Hamm. Le comte d'Artois partit pour Saint-Pétersbourg en vue d'obtenir des secours pécuniaires et des troupes « qui le missent à même d'agir indépendamment des Puissances »; puis il se rendit à Londres, en passant par Copenhague, et donna à Sérent et aux Princes l'ordre de l'y rejoindre. L'abbé Devignes, qui faisait partie de leur entourage, annonçait en ces termes à l'abbé Delmonte, le 21 mai 1793, ce nouvel exode l :

« Le coin du voile qui cache notre destination, Monsieur l'abbé, se soulève chaque jour un peu. Il est connu que, d'après les ordres de M. le comte d'Artois, son premier valet de chambre, parti avant-hier, lui porte tous ses uniformes et tout

1 Bibliothèque nationale, Collection Périgord, manuscrit 105.

><>ii linge. Le baron de Roll e>t parti hier au soir avec M. du Teil. Enfin, Les jeunes Princes partenl dans trois on quatre jours pour rejoindre leur papa. Plus de doute, vous le voyez, que M. le comte d'Artois ne reviendra pas à Ilamm. Il me paraît n'y en avoir pas davantage que .Monsieur le Régent ne restera pas ici et que, quelle que soil sa destination ultérieure, il passera d'abord en Angleterre. Il est apparent que ce sera pln> toi que je ne l'avais cru,' car, d'après toutes le> dispositions qui s'effectuent déjà sans attendre l'arrivée de M. le comte d'Artois à Londres et ses nouvelles, on doit croire que tout était arrêté entre la Russie et l'Angleterre dès son départ de Pétersbourg. »

Puis, dans une lettre écrite peu après, il donnait sur les projets du comte d'Artois d'autres détails qui dénotent ses hésitations sur le parti à prendre.

« Le départ des jeunes Princes, disait-il, après avoir été différé de deux ou trois jours par des lenteurs sérentiques, avait été cependant irrévocablement fixé à jeudi dernier, niais il a été tout d'un coup suspendu d'après l'arrivée des nouvelles de Londres. Le motif est, dit-on, la prudence , qu'il faut attendre que l'Angleterre

envoie un vaisseau de guerre pour les chercher.

Là-dessus, bien des conjectures. Il y en a qui vont jusqu'à croire que M. le comte d'Artois peut-être trop flatté et conséquemmént trop hâté de demander ses enfants à Londres. D'autres pensent tout simplement que la distance d'ici à Londres n'est pas assez grande, et le séjour que ■doit y faire M. le comte d'Artois ne peut pas être assez court pour ne pas attendre son arrivée et son effet pour faire marcher les enfants

« Nous avons eu des nouvelles de M. le comte d'Artois, de Copenhague, où les vents contraires l'ont fait relâcher. Il y a été fort bien accueilli. Le Prince doit être arrivé à Londres en ce moment1. »

Le Cabinet de Londres n'ayant pas accepté, comme le lui demandait le comte d'Artois, de prendre à sa solde les troupes russes destinées à l'aider, il s'arrêta au parti de retourner à Hamm, d'autant plus que le chiffre toujours croissant de ses dettes lui rendait presque impossible une résidence à Londres même. En 1704, il se mit à la tête du corps d'émigrés qui, en Flandre et en Hollande, combattait vaillamment les armées révolutionnaires aux côtés des Anglo-Hollandais; le duc d'Angoulême l'y suivit.

1 Bibliothèque nationale, Collection Périgord, manuscrit français n° 105.

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