S6 LE DUC D'AUMALE
espacés, dans un tumulte de voix humaines et de cris de bêtes, avec une lenteur qui témoignait de la tranquillité générale, on déchargeait les mulets, les chameaux, les chariots, et on dressait les tentes. Quelques-unes s'élevaient déjà toutes blanches, au centre de l'emplacement choisi. Les femmes d'Abd-el-Kader et de ses lieutenants en prenaient possession. Plus loin, au bord de l'eau, bêtes et gens se désaltéraient. Tout était confusion et pêle-mêle à travers la vaste étendue qu'allait occuper la smalah.
Soudain, au sommet du mamelon qui la dominait, apparurent des cavaliers couverts de burnous rouges. Ceux qui les virent ne s'alarmèrent pas. Loin de s'alarmer, on les accueillit par des cris d'allégresse. N'était-ce pas Abd-el-Kader qui rentrait au camp avec son escorte? Les Arabes furent soudain détrompés. Subitement grossie, cette troupe s'élançait, descendait comme un ouragan les escarpements et fondait, les armes à la main, sur la smalah. C'étaient les spahis et les chasseurs du duc d'Aumale.
Nous avons laissé le prince, dans la matinée du 16 mai, après six jours de marche, en route pour Taguine. Sur la foi de renseignements inexacts, il s'était un moment détourné de cette route pour opérer, avec sa cavalerie, une reconnaissance vers le sud. Mais, après un trajet de quatre lieues, n'ayant rien découvert et craignant de fatiguer inutilement ses soldats, il était revenu sur ses pas et avait repris la direction de Taguine, où toutes ses troupes devaient se retrouver.
Il n'avait en ce moment sous la main que cinq cents cavaliers. Les zouaves, marchant moins vite que lui, étaient restés à quelques lieues en arrière. Il n'espérait plus, du reste, rencontrer l'ennemi ce jour-là. Il n'avançait encore que pour trouver de l'eau, décidé à faire
halte dès qu'on l'aurait trouvée. Il avait même envoyé en avant, à cet effet, Taga des Ouled Ayad, qui lui servait de guide.
A rimproviste, on vit Taga revenir au galop penché sur son cheval, pâle et haletant. Il s'arrêta devant le colonel Yusuf, qui commandait l' avant-garde, et murmura :
« La smalah! La smalah! Elle est là tout entière, au pied de ces collines! Fuyez! Fuyez! avant qu'on s'aperçoive de votre présence. S'ils vous voient, vous êtes perdus. Ils sont au moins soixante mille. »
Le colonel Yusuf eut la plus grande peine à calmer cet effroi. Il se fit répéter et préciser les renseignements qu'il venait d'entendre; puis, tandis que par son ordre le sous-lieutenant du Barail allait prévenir le duc d'Aumale, lui-même, avec le lieutenant Fleury et l'aga Mohamed-ben-Ayad, se portait en avant pour voir de ses yeux la smalah. Le prince et son état-major, les colonels Jamin, de Beaufort et Morris, l'eurent bientôt rejoint. Ils embrassèrent d'un regard cette ville de tentes. Elle couvrait un immense espace et l'emplissait de rumeurs.
a Nous en étions tout au plus à mille mètres, dit le duc d'Aumale dans son rapport; c'est àpeine si elle s'était déjà aperçue de notre approche. Il n'y avait pas à hésiter : les zouaves, que le lieutenant-colonel Chasseloup amenait rapidement avec l'ambulance du docteur Beuret, et l'artillerie du capitaine Aubac ne pouvaient pas, malgré toute leur énergie, arriver avant deux heures, et, une demi-heure de plus, les femmes et les troupeaux étaient hors de notre portée ; les nombreux combattants de cette ville de tentes auraient eu le temps de se rallier et de s'entendre; le succès devenait improbable et notre situation très critique. »
Le duc d'Aumale était donc résolu à attaquer sur-lechamp. Il le dit dans le conseil qui s'improvisa sur l'heure, entre lui et ses officiers. Le colonel de Beaufort combattit sa résolution.
« Nous sommes ici, dit-il, le colonel Jamin et moi, responsables vis-à-vis du roi, et nous devons veiller, monseigneur, sur Votre Altesse Royale. Ce que vous voulez faire est bien imprudent. Il y a là quelques milliers de combattants, et nous sommes cinq cents cavaliers. L'infanterie est loin, elle est fatiguée par de longues marches. Attendez au moins que les zouaves et l'artillerie soient arrivées. »
L'aga des Ben Ayad et ses Arabes tenaient le même langage. Ils estimaient à cinq mille réguliers la force armée qui gardait la smalah; il y avait en outre une immense population, plusieurs tribus. Attaquer en de telles conditions, c'était courir à un désastre.
Le prince coupa court à ces objections.
« Je suis d'une race qui n'a jamais reculé, dit-il. Je ne donnerai pas l'exemple (i) ».
Sur son ordre, chaque chef se rend à son poste de combat. Cette petite cavalerie s'élance. Le prince, le colonel Morris et ses chasseurs prennent par la droite pour traverser le camp dans sa longueur, Yusuf et ses spahis par la gauche, piquant droit sur le douar d'Abdel-Kader, autour duquel les réguliers se sont rangés à la première alerte, et qu'ils défendent avec intrédipité. Mais rien ne tient devant la furia des Français.
Les femmes, les vieillards, les enfants s'enfuient en
(1) Cette réponse devenue historique est affirmée par de nombreux témoins et notamment par le général du Barail dans ses Mémoires, et par le général Fleury dans un récit que reproduit H. d'ideville dans son livre sur le général Bugeaud.
poussant des cris de terreur. Les combattants arabes sont poursuivis et sabrés. Les uns se font tuer, les autres jettent leurs armes, se rendent ou se dérobent. Un esclave fidèle fait monter sur un mulet la mère et la femme d'Abd-el-Kader, et profite de ce désordre pour les entraîner. En quelques instants, la petite troupe que commande le duc d'Aumale, et qu'il électrise par sa présence, reste maîtresse de la smalah. Les cinq mille combattants sont pris, fugitifs ou morts. Trois cents d'entre eux gisent sur le sol. Le trésor d'Abd-el-Kader, ses troupeaux, ses armes, ses tentes et plus de trois mille prisonniers sont en notre pouvoir. Tout ce qui de cette population a pu échapper aux Français marche en désordre au hasard, et c'est par centaines que ces fuyards sont ramassés, dans leur course éperdue, par les troupes de Lamoricière, contre lesquelles ils vont se jeter à quelques lieues du théâtre de leur ruine.
Après sa victoire, le duc d'Aumale établit son camp à la place qu'avait occupée la smalah. Vers quatre heures, quand depuis longtemps tout était fini, il eut la joie de voir arriver son infanterie. Elle avait franchi trente lieues en trente-six heures, sans laisser un homme en arrière.
La journée du lendemain fut consacrée au recensement des prisonniers. Ils représentaient deux cent quatre-vingt-trois familles. Dans ce nombre se trouvaient celles des lieutenants d'Abd-el-Kader. Quelques-uns de ceux-ci figuraient parmi les captifs. En considérant à quel faible eflfectif numérique s'élevait la troupe qui les avait vaincus, ils étaient stupéfaits. Us ne pouvaient se résoudre à croire qu'ils s'étaient laissé battre par cette poignée de soldats.
« Si chaque homme de la smalah, déclaraient-ils, avait
voulu combattre avec un bâton seulement, les vainqueurs eussent été vaincus. Mais les décrets de Dieu ont dû s'accomplir. »
On rassembla les troupeaux, on brûla les tentes arabes ainsi que le butin qu'on ne pouvait emporter. Enfin, le 18 mai, au lever du jour, on se remit en route pour rentrer à Boghar. La marche fut lente et difficile. Dix-huit cents hommes étaient tenus de ramener trois mille prisonniers, d'innombrables troupeaux, et de se garder contre un retour offensif d'Abd-el-Kader. Les étapes marquées par Teau étaient longues. Chaque soir, on dressait les tentes et on allumait des feux.
C'est du bivouac de Chabonnyan, sur l'oued Ouerk, qu'est daté le rapport officiel du vainqueur de la smalah. Après avoir rendu compte de l'événement auquel son nom était désormais attaché, et signalé au général de Bar, commandant en chef à Alger, en l'absence du général Bugeaud parti en expédition de son côté, les officiers qui s'étaient distingués par leur bravoure, il annonçait qu'il ramenait sa prise dans la Mitidja. Le 23 mai, il rentrait à Boghar sans avoir brûlé une amorce.
Abd-el-Kader n'avait osé l'attaquer. L'émir, battu partout, ne songeait qu'à se défendre. Poursuivi par Lamoricière, abandonné par les tribus qui jusqu'à ce moment lui étaient demeurées fidèles, il s'efforçait de paraître consolé de son infortune aussitôt après l'avoir apprise, parce qu'elle « le laissait plus libre de ses mouvements » .
« Tous les musulmans qui sont morts ou prisonniers des chrétiens, disait-il, je les considère comme une offrande agréable que j'ai faite à notre Seigneur Mohamed le prophète de Dieu. Quant à ceux qui restent, avec mon infanterie et ma cavalerie régulière, je les emmènerai soit à Djebel Amour, soit à El-Byodd, chez les Oulad Sidi
Cheggz OÙ leurs familles seront en sûreté. Us se battront encore pour la religion. Je purifierai les récalcitrants avec le fer de mes soldats. De ma personne, vinssé-je à perdre mon propre cheval, je continuerai à faire la guerre sainte à pied et jusqu'à ma mort. Du reste, le temps des chrétiens va finir, car les livres saints qui en ont prédit l'arrivée en fixent également le départ à la quinzième année. »
Ces discours et ces bravades ne trompaient plus personne. Les derniers partisans d'Abd-el-Kader se dispersaient. Il ne lui restait plus que quelques cavaliers qui avaient lié leur sort au sien. Avec eux, il se jetait dans le désert, attendant l'heure de provoquer de nouveaux soulèvements et de reprendre l'offensive. Il commençait l'existence obscure et misérable qui devait, à quatre ans de là, le contraindre à s'avouer vaincu et à venir se livrer au duc d'Aumale.
Pendant ce temps, la nouvelle de la conquête de la smalah arrivait en France. En la recevant à Alger, le général de Bar avait expédié un navire à Toulon. Le préfet maritime de cette ville s'était empressé d'avertir télégraphiquement le maréchal Soult, ministre de la guerre. Sa dépèche, datée du 26 mai, reproduisait presque textuellement celle du prince. Elle portait : « La smalah d'Abd-el-Kader est prise, son trésor pillé, ses fantassins réguliers tués ou dispersés. Quatre drapeaux, un canon, deux aflfûts, un butin immense, des populations et des troupeaux considérables sont tombés en notre pouvoir. » Envoyée sur l'heure aux Tuileries, cette dépêche y provoqua l'émotion la plus vive. Depuis la mort du duc d'Orléans, le roi etlareine, accablés par la douleur, étaient demeurés insensibles à toute cause de joie. Cette fois, devant ce succès retentissant que venait de remporter
leur fils, ils sentirent leur cœur se fondre et s'ouvrir au bonheur. L'émotion qu'ils éprouvaient, la France la partagea. Elle s'enthousiasma pour le jeune prince dont la vaillance venait d'accomplir ce prodige. L'opinion personnelle du général Bugeaud, exprimée avec Tindépendance et la netteté de parole qui caractérisaient ce noble soldat, soulignait cet enthousiasme et le justifiait :
« J'écrivais, il y a quelques jours, disait-il, que malgré les bonnes dispositions prises et quelle que fût l'intelligence du prince, il fallait encore une faveur de la fortune pour saisir cette smalah si mobile, si bien avertie, si bien gardée. Eh bien, la fortune a été pour peu de chose dans ce brillant succès. Il est dû à la décision du chef, à l'audace et àFimpétuositéde l'attaque. lia saisil'occasion aux cheveux. La moindre hésitation pouvait faire échapper cette proie. C'était une de ces occasions où la témérité même est de la prudence. Attendre pour frapper plus fort eût donné le temps aux guerriers de sortir de cette multitude désordonnée, de mettre de l'ensemble dans leur défense, et si la smalah n'eût pas été sauvée, la victoire eût coûté fort cher (1). »
Au même moment, un officier encore peu connu et qu'attendait le bâton de maréchal de France, Saint- Arnaud, disait dans une lettre privée : « Le prince vient de faire un coup de maître exécuté avec autant de vigueur que d'habileté. Toute la smalah d'Abd-el-Kader, après laquelle j'ai tant couru l'automne et l'hiver derniers, est tombée en son pouvoir, et c'est avec cinq cents chevaux qu'il a obtenu ce brillant résultat... C'est bien, c'est intrépide, c'est habile (2). »
A citer encore l'appréciation de Charras, alors colonel :
(1) Archives du dépôt de la guerre.
(2) Ibid,
« Pour entrer comme Ta fait le duc d'Aumale avec cinq cents hommes au milieu d'une pareille population, il fallait avoir vingt-trois ans, ne pas savoir ce que c'est que le danger, ou bien avoir le diable dans le ventre. Les femmes seules n'avaient qu'à tendre les cordes des tentes sur le chemin des chevaux pour les culbuter, et qu'à jeter leurs pantoufles à la tête des soldats pour les exterminer tous, depuis le premier jusqu'au dernier. »
Alors que les hommes de guerre célébraient en de tels termes ce fait d'armes, comment les Français l'eussent-ils jugé différemment? Il y eut donc unanimité d'hommages et d'actions de grâces, et l'opinion, dès cet instant, se forma telle qu'elle nous a été transmise. Le duc d'Aumale et la famille royale en reçurent de nombreux témoignages. Ni dans la nation, ni dans l'armée, nulle protestation ne s'éleva, lorsqu'au mois de juillet suivant, le prince fut élevé au grade de lieutenant général. Quelques jours plus tard, la dignité de maréchal de France était conférée au général Bugeaud. Il méritait bien cette récompense, celui dont l'habileté avait préparé ces grands résultats et en relevait le prix.
Peu de temps avant la prise de la smalah, le gouverneur général, à qui l'excès de ses fatigues commandait quelque repos, avait demandé un congé de deux mois. Le ministre de la guerre ne s'était pas pressé de lui répondre. Le roi, souhaitant que son fils fût chargé de l'intérim du gouvernement de l'Algérie, avait pris le temps de le consulter. Mais le prince ne se souciait pas d'endosser si vite les lourdes responsabilités. Préférant garder son commandement de Tittery, il avait répondu aux offres de son père par un refus. Après la prise de la smalah, le maréchal Soult écrivait à Bugeaud :
« Peut-être a-t-elle changé ses projets et finira-t-il par
reconnaître que le moment est venu de consentir à ce que le roi le mette plus en évidence. S'il en était ainsi, je ne doute pas que vous le premier n'y applaudissiez, et en même temps que vous ne fassiez des efforts pour le déterminer. Cependant, je dois vous prévenir que le roi^ la reine et toute la famille royale désirent beaucoup qu'après la campagne terminée, le prince revienne en France, ne serait-ce que pour y passer quelques semaines (1). »
Bugeaud, qui désirait rentrer en France, désignait luimême comme son successeur le duc d'Aumale. Il le disait et le répétait à qui voulait l'entendre. Il eût donc souhaité que le prince, en le remplaçant provisoirement, s'accoutumât aux hautes fonctions dont, malgré sa jeunesse, il le jugeait digne. Mais le prince persévérant dans son refus, il fallut ajourner la combinaison.
« Le colonel de la Rue vous apporte la certitude très prochaine du bâton que vous avez si bien gagné, écrivait Guizot au gouverneur général, le 19 juillet. Vous resterez un an de plus en Afrique comme maréchal, et vous en reviendrez dans un an, après avoir tout préparé pour le jeune mais très digne successeur qui vous est destiné. Il fait preuve lui-même d'un grand sens, en voulant encore une année de préparation pour la difficile tache qu'il aura à accomplir en vous succédant (2). »
En attendant, le duc d'Aumale, devenu lieutenant général, devait prendre à son retour en Algérie — car il allait partir pour la France — le commandement de la province de Constantine (3). Il quittait Alger à la fin de
(1) Archives du dépôt de la guerre.
(2) Lettres de M. Guizot.
(3) Il convient de mentionner qu'en montant en grade, le duc d'Aumale n'oubliait pas ses camarades. C'est à lui que le colonel Eugène Cavaignac dut sa nomination de maréchal de camp, méritée à tant de titres et que retardaient ses opinions républicaines. Le
septembre. Quelques jours plus tard, il arrivait à Paris, où il recueillait, en de touchantes manifestations, en même temps que les preuves de la tendresse de ses parents, celles de la reconnaissance nationale.
Ce qui frappe, à cette heure de son existence, c'est la maturité de sa raison, sa précoce gravité, sa sagesse, qualités qui semblent au premier abord incompatibles avec son impétueuse témérité à la guerre et qu'il possède cependant au plus haut degré. S'il s'entretient avec les vieux généraux, il les étonne par son langage, ses avis, ses remarques, la fermeté des opinions qu'il exprime sur les hommes et sur les choses. Il se révèle administrateur habile autant que vaillant soldat. Quand le maréchal Bugeaud, pour hâter l'œuvre de la colonisation, appelait les trappistes à Staouëli, le duc d'Aumale a encouragé cette tentative. Les moines trouvent en lui, à toute heure, un appui, et lorsque leur supérieur vient se plaindre au prince des difficultés que rencontre sa courageuse entreprise, ce jeune homme de vingt et un ans relève le courage du vieux religieux :
« Sera-ce aux religieux de la Trappe qu'il faudra prêcher la patience et la persévérance? lui dit-il. Vous datez d'hier et vous voulez déjà avoir réussi ! C'est trop tôt vous décourager. Soyez ici constants comme vous l'avez été ailleurs; soyez-le plus qu'ailleurs, et vous réussirez. »
Croirait-on, à entendre ce langage, que c'est celui d'un adolescent? Ne dirait-on pas plutôt le conseil d'un homme d'âge et d'expérience? Tout est de même dans les paroles et les actes du duc d'Aumale. L'éducation qu'il a reçue, la
prince écrivait à son père, en. 1843 : « 11 sera difficile de ne pas le faire bientôt maréchal de camp. Autrement, on aurait l'air de lui donner de mauvaise grâce des grades que tout le monde sait qu'il a gagnés... Il a dans l'armée une popularité réelle. » Cette lettre n'est qu'un long éloge de Gavaignac.
culture de son esprit avide de savoir, sa science de Thistoire, ses ambitions militaires, tout conspire pour le placer à la hauteur des plus lourdes responsabilités. Il est éclatant que, quelle que soit la situation qu'on lui confie, il n'y sera pas inférieur. Aussi ses parents jugent-ils qu'il est en état de se marier et de devenir chef de famille.
Sous le ciel de Naples est née et a grandi la princesse qu'ils lui destinent. Fille du prince Léopold de Salerne, second fils de Marie-Caroline reine des Deux-Siciles et frère de Marie-Amélie, elle est la cousine germaine du duc d'Aumale. On la dit accomplie, et sur-le-champ la pensée de ce mariage sourit au prince. Mais il ne connaît pas encore la jeune fille, et, à peine rentré d'Algérie, il part pour Naples, afin de la voir et de se faire connaître d'elle. Il quitte Paris dans le courant d'octobre, accompagné de son ancien précepteur Cuvillier-Fleury, devenu secrétaire de ses commandements, et de son aide de camp le colonel de Beaufort (1).
Le 20, il est à Turin, où la famille royale de Piémont a désiré qu'il s'arrêtât. Elle donne, durant trois jours, des fêtes en son honneur. Parmi ces fêtes, une revue fournit à la population de la capitale l'occasion d'admirer la belle prestance et la fière mine du fils du roi des Français. Le jeune général, que la prise de la snjalah a rendu populaire dans le monde, reçoit partout sur sa route des témoignages de l'estime en laquelle on le tient. Partout on l'acclame. Lorsqu'à cheval, aux côtés du roi et des princes de la
(1) Quand le duc d'Aumale quitta Paris, la reine chargea Cuvillier- Fleury de la tenir chaque jour au courant des faits et gestes de son fils. J'ai sous les yeux quatre des lettres inédites que lui écrivit de Turin le secrétaire des commandements. Elles rendent minutieusement compte des détails de la réception faite au prince dans la capitale du Piémont. Cuvillier-Fleury, tombé subitement malade, ne put du reste aller plus loin. Il laissa le duc d'Aumale continuer son voyage, vint se rétablir à Nice et rentra en France.
maison de Savoie, il traverse la ville pour assister aux manœuvres militaires données en son honneur, il excite Tenthousiasme.
En quittant Turin, il se rend à Govone, où réside sa tante, la reine Marie-Christine, que son état maladif tient éloignée de la cour. Il la charme, la captive, et elle le comble d'attentions. Il part ensuite pour Gènes et de là pour Naples, d'où il ira voir son palais de Palerme, et qui est à vrai dire le but de son voyage.
A la cour napolitaine, il est présenté à sa cousine. Avec sa grâce juvénile, paré du prestige de sa gloire précoce, il n'a qu'à se montrer pour plaire. Depuis longtemps il était attendu. Comme il réalise et dépasse toutes les espérances qu'avait éveillées la nouvelle de son arrivée, le cœur qu'il vient interroger se donne à lui sans retour. Luimême est conquis par ce qu'il découvre, dans cette âme candide et pure, de sentiments fiers, délicats et tendres. C'est une heure enivrante, l'heure des rêves du foyer, qu'il associe dans sa pensée aux rêves de gloire qui la hantaient presque exclusivement avant ce jour. Il tient le bonheur et ne le laissera pas s'échapper. Le mariage est décidé; il sera célébré l'année suivante.
Le duc d'Aumale retourne en Afrique, où l'attend le commandement de la province de Constantine. Ul'exerce durant onze mois. Comment il les emploie, demandons-le à ses états de service. Ils sont éloquents dans leur brièveté .
Au mois de février 1844, accompagné de son jeune frère le duc de Montpensier, qui est venu le rejoindre et dont il protège les débuts militaires, comme le duc d'Orléans protégea les siens, il poursuit dans les Zibans le chef arabe Ahmed-bey . Le premier, il entre dans Biskra, avance dans l'Aurès et enlève Mechonnèche après un rude combat où son frère et le colonel Jamin sont blessés à ses
côtés. En avril, il est dans les montagnes d'Ouled-Saltan. Il y livre de nouveaux combats. Dans l'un d'eux, son cheval reçoit deux blessures. Victorieux de ce côté, il revient rapidement sur ses pas, dégage Batna et Biskra, entourés par les Arabes. Par cette suite de faits de guerre heureusement conduits et dénoués, il achève la soumission de la province confiée à son commandement.
Ayant gagné de nouveaux titres à l'estime de son pays et à la confiance de ses soldats, il peut songer à son bonheur privé. Il rentre en France, et, après un court séjour à Paris, il va s'embarquer à Toulon pour les Deux- Siciles. Son frère Joinville est avec lui. Le navire qui les transporte dans les États napolitains est escorté par une escadre. Pendant la durée des fêtes qui se préparent, elle stationnera dans les eaux de Naples. Le mariage est célébré le 25 novembre. Le 2 décembre, on remet à la voile, et les nouveaux époux gagnent la France. Le 5 décembre, ils débarquent à Marseille, d'où ils se rendent à Paris en s'arrêtant en route, dans les grandes villes. Partout ils sont reçus avec les honneurs royaux.
Pendant une année, le duc d'Aumale, tout à son amour, vécut en famille, dans cette intimité douce et charmante que le roi et la reine avaient su créer autour d'eux. Ce n'est qu'en 1846 qu'il retourna en Afrique comme commandant des subdivisions de Médéah et de Milianah. Cette situation n'était que provisoire. Il se considérait comme créé pour de plus hautes destinées. La pacification de l'Ouarensenis, acte capital de sa vie militaire à cette époque, n'avait été que le prélude d'une carrière nouvelle. Le gouvernement général de l'Algérie, devant lequel il avait si longtemps reculé, tout en le désirant (1),
(4 ) « M. le duc d'Aumale ne pourrait consentir à exercer rintérim de gouverneur général. Mais Son Altesse Royale ne renonce pas pour
L'AFRICAIN. 6î)
il l'accepterait maintenant, après s'y être longuement et consciencieusement préparé.
Ce poste éminent, tout le monde, dans les régions officielles, souhaitait le voir dans ses mains. Le plus compétent des juges, le maréchal Bugeaud, se déclarait à cet égard, dès la fin de 1843, avec une netteté significative. Il écrivait au député Blanqui : a Je désire qu'un prince me remplace ici, non pas dans l'intérêt de la monarchie constitutionnelle, mais dans celui de la question; on lui accordera ce qu'on me refuserait. Le duc d'Aumale est et sera chaque jour davantage un homme capable. Je lui laisserai, j'espère, une besogne en bon train; mais il y aura longtemps beaucoup à faire encore; c'est une œuvre de géant et de siècles. »
Vers le même temps, un soir, au bivouac, causant avec ses officiers, il accentuait son opinion :
« Je place très haut, disait-il, les talents militaires et administratifs de mes trois lieutenants : Changarnier, Lamoricière et Bedeau. Eh bien, si j'avais à faire le choix de mon successeur au gouvernement de l'Algérie, je n'hésiterais pas à désigner le duc d'Aumale, dans lequel se trouvent réunis les qualités qui constituent le chef d'armée et l'administrateur. Il a la décision prompte, le courage entraînant, le corps infatigable et l'amour du travail, le tout dirigé par une haute intelligence et un ferme bon sens. Joignez à cela le prestige dont l'entoure aux yeux de tous, et des Arabes surtout, son titre de fils de France, et vous aurez en lui le gouverneur qui fera de l'Algérie un royaume prospère (i). »
l'avenir à en devenir titulaire. Jusque-là, son désir serait d'aller commander au mois d'octobre prochain la province de Gonstantine et d'y servir sous vos ordres. » Soult à Bugeaud, 17 juillet 1843. — Archives du dépôt de la guerre.
(1) H. d'Ideville, le Maréchal Bugeaud.
Enfin, il écrivait à Guizot : « Quant au gouvernement du duc d'Aumale, je n'y vois d'inconvénients que pour la monarchie, qui prendra une responsabilité de plus. Le jeune prince est capable, et il va vite en expérience. Je pense que, dès le début, il administrera bien et deviendra un ministre très distingué. Sur ce point, il ne lui faut qu'un peu plus d'expérience et de méditation. »
Plus tard, dans ses Mémoires^ Guizot complétera ce jugement. On peut y lire : « Le duc d'Aumale avait pris part avec distinction, quelquefois avec éclat, à quelquesunes des campagnes les plus actives ; il était aimé autant qu'estimé dans l'armée. Son nom et son rang avaient sur les Arabes un sérieux prestige; ils se rangeaient sous la main du fils du sultan de France plus aisément que sous la main d'un général vainqueur. »
L'ancien ministre fait également justice du reproche adressé à Louis-Philippe par quelques mécontents d'avoir imposé son fils au cabinet et à l'Algérie, par faveur, dans un intérêt de famille : « Il n'a jamais eu à ce sujet, dit-il, ni exigence ni impatience et il n'a mis ses fils en avant que lorsqu'il les a jugés capables de bien servir leur pays (1). »
Quant au duc d'Aumale, il est intéressant de marquer en quelles dispositions d'esprit il acceptait les redoutables responsabilités qui allaient peser sur lui. C'est au maréchal Bugeaud que, en un langage témoignant à la fois de son admiration et de sa reconnaissance, il confiait ses perplexités et ses résolutions :
« Je ne me fais aucune illusion sur les difficultés, sur les attaques dont je serai l'objet, sur les déceptions qui m'attendent. Mais j'apporterai à l'accomplissement de
1) Guizot, Mémoires.
mes devoirs une entière abnégation personnelle et un dévouement de tous les instants. Je conserverai précieusement le souvenir de ce que je vous ai vu faire d'utile et de grand sur cette terre d'Afrique, et je ferai tous mes efforts pour suivre vos traces et y continuer votre œuvre (1). — Vous voulez, dites-vous, marcher sur mes traces? répondait Bugeaud; moi, je veux que vous les élargissiez et je serai bien heureux si vous faites mieux que moi ; je ne serai pas le dernier à le proclamer. »
Ainsi toutes les opinions, tous les jugements des contemporains contribuent à justifier la nomination du duc d'Aumale au gouvernement de l'Algérie . Elle ne fut blâmée que par les représentants et les organes des partis systématiquement hostiles à la maison d'Orléans. La masse de la nation approuva et applaudit, devançant l'enthousiasme que firent éclater les Arabes soumis à la France en apprenant qu'ils allaient être gouvernés par le fils du roi Louis-Philippe, le sultan des Français, comme ils disaient.
Le maréchal Bugeaud avait quitté son gouvernement au mois de juin 1847, en confiant au général de Bar l'intérim, qui passa trois semaines plus tard aux mains du général Bedeau. L'ordonnance royale nommant le duc d'Aumale fut promulguée le 11 septembre 1847. Le 3 octobre, il montait sur la frégate le Labrador^ qui l'attendait à Toulon, et le 5, à trois heures, il débarquait à Alger (2).
Sur le quai, contenue par les troupes rangées en haie,
(1) H. d'Ideville, le Maréchal Bugeaud.
(2) La duchesse d*AumaIe vint le rejoindre le 9 novembre, avec le fils qui leur était né. Un peu plus tard arrivèrent le prince et la princesse de Joinville.
Tattendait une foule immense, colons et Arabes. Tandis que de toutes parts s'élevaient des acclamations et que le canon se faisait entendre, le prince était reçu par le général Bedeau entouré de nombreux officiers, parmi lesquels se trouvaient la plupart des chefs des tribus soumises depuis longtemps, ou d'autres que l'arrivée du fils du roi avait décidés à se soumettre, après une longue résistance. Us lui apportaient leurs hommages et leurs protestations de fidélité.
Dès le lendemain, le duc d'Aumale rappelait le général Changarnier, qu'un diflFérend assez grave avec Bugeaud, résultant d'une regrettable incompatibilité d'humeur, avait éloigné précédemment de la colonie. Le prince estimait à un très haut prix les talents militaires du héros de la retraite de Constantine. Il tenait à le voir figurer dans cette brillante pléiade de généraux et d'officiers supérieurs que les guerres d'Afrique avaient déjà mis ou devaient mettre en jlumière : Lamoricière, Cavaignac, Yusuf, Pélissier, Renault, Saint-Arnaud, Canrobert, Mac Mahon.
Le général Bedeau, qui lui remettait ses pouvoirs, allait aussi rester sous ses ordres. Le duc d'Aumale, toujours empressé à faire rendre justice à qui l'avait mérité, écrivait à son sujet au ministre de la guerre : « Au moment où le général Bedeau va quitter le commandement intérimaire qu'il a ici parfaitement exercé, je crois devoir vous demander de lui écrire une lettre qui exprime la haute satisfaction du gouvernement du roi (i). » C'est par de tels procédés qu'il s'attachait les cœurs.
A citer encore son ordre du jour aux troupes : « En prenant le commandement de l'armée d'Afrique, le gou-
(1) Archives du dépôt de la guerre.
verneur général de l'Algérie croit devoir témoigner aux officiers, sous-offlciers et soldats qui la composent, combien il est fier de se trouver à leur tête. Appelé déjà cinq fois à rhonneur de servir dans leurs rangs, il sait depuis longtemps ce qu'on peut attendre de leur dévouement au roi et à la France. Confiant dans leur courage, confiant dans le mérite éprouvé de valeureux généraux, il ne doute pas que le succès ne continue de couronner tant de nobles efforts. L'armée qui vient d'accomplir tant de grandes choses a salué d'universels regrets l'illustre chef à qui elle doit tant de gloire et sous les ordres duquel j'aurais tant aimé à me retrouver encore. Qu'il reçoive ici l'expression du bien vif et bien reconnaissant souvenir que lui conservera toujours l'armée d'Afrique (1). »
En prenant possession de son gouvernement, le duc d'Aumale eut pour premier souci de l'organiser et d'imprimer aux trois divisionnaires placés sous ses ordres, Changarnier à Alger, Lamoricière à Oran, Bedeau à Constantine, l'activité et les idées dont il était lui-même animé. Il eut avec eux, durant les huit jours qui suivirent son arrivée, des conférences quotidiennes où furent examinées, au triple point de vue politique, militaire et administratif, toutes les questions qu'on avait à résoudre dans l'intérêt de la colonisation.
De l'aveu de ses lieutenants, le nouveau gouverneur général révéla dans ces conférences un esprit judicieux, prudent et hardi. Il avait sur toutes choses des idées arrêtées. Mais il ne lui déplaisait pas de les entendre contredire. Il possédait au plus haut degré l'art d'écouter et de se pénétrer des objections de ses contradicteurs. Lorsque ses divisionnaires se séparèrent de lui pour
(i) Archives du dépôt de la guerre.
retourner au siège de leur commandement, l'accord existait complet et absolu sur la marche à suivre pour hâter la solution des problèmes coloniaux.
Le 4 novembre, il entreprit une tournée du côté de Blidah et de Médéah. Il poussa jusqu'au col de Mouzaïa, théâtre d'un brillant succès de nos armes dans lequel il avait eu sa part. On avait commencé de grands travaux à travers ces contrées afin d'en assurer la viabilité. Il tenait à se rendre compte de la manière dont ils étaient conduits. Partout il fut triomphalement reçu par les Arabes et par les colons. Comme don d'avènement, il apportait aux premiers une large amnistie; les seconds lui savaient gré d'avoir sacrifié le séjour de Paris aux rudes et difficiles aflfaires d'Algérie.
Des souvenirs qui restent de la vie du duc d'Aumale à cette époque, il en est un qu'a conservé le musée de Versailles, son portrait en général de division, peint par Winterhalter. Quiconque le verra sera frappé de la fière attitude du jeune gouverneur et ce qu'oflfre de séduisant sa physionomie. Il est debout, botté, éperonné, son chapeau à la main, la poitrine traversée par le grand cordon de la Légion d'honneur. Sa taille haute et svelte, ses cheveux blonds, ses moustaches fines et tombantes, ses yeux bleus font revivre sur son visage le type gaulois le plus pur, embelli par l'éclat d'une jeunesse radieuse dont les ardeurs se devinent sous un regard mélancolique et rêveur. Rien de vulgaire dans cette silhouette charmante. On ne se figure pas autrement les héros de notre histoire, à leur entrée dans la vie. A voir ce portrait, il est aisé de comprendre l'ascendant que le prince ne tarda pas à prendre sur les Arabes. Ils saluaient en lui le plus illustre et le plus haut placé de leurs vainqueurs.
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En cette fin de l'année 1847, on eût pu considérer l'Algérie comme entièrement soumise à la France, n'eussent été les suprêmes efforts que tentait l'émir Abd-el-Kader pour ressaisir sa puissance perdue. Dernier témoignage de son indomptable confiance dans son étoile et d'un fanatisme au-dessus de tous les revers, ces efforts ne semblaient pas devoir engendrer de complications bien redoutables. Nous tenions trop fortement les populations et le sol pour qu'ils pussent nous être arrachés. Mais, Abdel-Kader debout, des révoltes partielles étaient toujours à craindre. La pacification n'aurait un caractère définitif que lorsqu'il serait abattu. C'est donc à l'abattre que le duc d'Aumale, déjà victorieux de lui en une circonstance mémorable, allait désormais se consacrer.
Après la prise de sa smalah, l'émir avait paru devoir réparer ce désastre, et à Sidi-Brahim, notamment, le 23 septembre 1845, il s'était rendu maître d'un petit corps de troupes envoyé contre lui. Mais ce triomphe avait été éphémère, et, depuis, il menait une vie misérable, victime tout à la fois des défaites que lui avaient infligées les Français et de ses différends avec l'empereur du Maroc. Fidèle à sa cause lorsqu'il avait des soldats, des armes, un trésor et tenait tète à l'envahisseur, le prince marocain l'avait un jour abandonné, sans attendre qu'il fût vaincu. Il s'était inquiété des propos menaçants pour sa puissance tenus par Abd-el-Kader. Dès ce moment, jaloux de son prestige et le redoutant, sans cesser de professer pour les chrétiens la même haine que lui, il l'avait traité en ennemi. Plus tard, à la bataille d'Isly, le général Bugeaud lui avait porté à lui-même le coup le plus terrible et donné un de ces avertissements qu'on n'oublie pas. Définitivement éclairé par ce sanglant désastre, contraint de subir la paix, l'empereur ne s'était
plus préoccupé que de ne pas attirer sur sa tète de nouvelles calamités. Sa rupture définitive avec Abd-el-Kader, son désir plus ardent de le voir disparaître, avaient été la conséquence de sa défaite.
L'émir, cependant, s'obstinait à ne pas comprendre. Traqué de toutes parts, abandonné de la plupart de ses anciens partisans, réfugié sur le territoire marocain, oii il restait encore, en dépit des dangers qui le menaçaient, n'osant revenir sur le territoire algérien, où il en aurait couru de plus grands, il s'efforçait d'opérer un rapprochement entre l'empereur et lui. Il poursuivait une réconciliation qui pouvait seule lui fournir les moyens de sortir de la situation critique en laquelle il se débattait et de reprendre l'offensive.
Au commencement de novembre, de Zaion, non loin de Mellilia, au pied des montagnes du Riff, où il s'était installé avec sa daïra — un diminutif de la smalah — et environ deux mille cavaliers, tout ce qui lui restait de ses troupes, il envoyait à l'empereur émissaires sur émissaires, afin de lui démontrer « combien il était funeste que le prince des croyants, à l'instigation des chrétiens, songeât à écraser un vrai musulman (1) ». Il eut même recours aux cérifs de la tribu des DjebeUa, dont l'influence était considérable. Il les chargea de porter au Maroc ses conseils et des paroles de paix.
En attendant leur retour, il agissait auprès des autorités espagnoles de Mellilia pour tâcher d'obtenir des Anglais, par l'intermédiaire d'agents plus ou moins louches, des secours en armes et en argent et leurs bons offices auprès de l'empereur. Mais ces tentatives échouaient toutes piteusement. Il en était de même des
(1) Archiyes du dépôt de la guerre.
efforts qu'il tentait pour attirer à lui les tribus du Riff. A peu d'exceptions près, « elles lui montraient la bouche de leurs fusils (1) » . Le temps était passé où tous les musulmans africains se levaient à sa voix.
Cependant il ne perdait pas courage. Tenu au courant des événements qui préparaient la chute de l'émir, le général Lamoricière, après les avoir portés à la connaissance du gouverneur général, s'était décidé à se rapprocher de la frontière du Maroc. Vers la mi-novembre, il expédiait sur ce point deux bataillons du 9* de ligne, un du 5% le 8* de chasseurs à pied et quatre escadrons de cavalerie : chasseurs et spahis ; il donnait l'ordre au général Renault et aux colonels de Mac Mahon et Cousin- Montauban de se rallier à ces troupes avec celles qu'ils commandaient. Lui-même s'embarquait à Oraii, le 21 novembre, pour se rendre à Nemours, d'où il allait prendre le commandement de la colonne expéditionnaire, grossie par deux bataillons du 44% deux escadrons de chasseurs d'Afrique, et forte de plus de cinq mille hommes.
L'émir, s'il rentrait sur le territoire algérien, était donc certain de rencontrer devant lui une barrière infranchissable. Il eut alors la pensée de demander aux Français le libre passage, offrant de prendre le formel engagement de désarmer et d'aller vivre à la Mecque. Ayant écrit au duc d'Aumale, à Lamoricière et à Cavaignac pour demander une entrevue, il chargea un homme sûr de porter les trois lettres au camp français le plus rapproché de la frontière. Il ne se faisait aucune illusion sur le résultat de cette démarche. Mais, en envoyant ainsi des courriers aux commandants des troupes françaises, il faisait croire qu'il entretenait des relations
(1) Archives du dépôt de le guerre.
amicales avec eux et qu'il traitait pour la paix. C'était un aliment donné à la crédulité des Arabes. Par malheur pour lui, ses desseins avaient été devinés. Son émissaire ayant rencontré, au delà de la frontière, le général Renault, commandant de la subdivision de Tlemcen, lui présenta ses messages. Le général en prit possession ; mais après avoir déclaré que les Français ne consentiraient à traiter avec Abd-el-Kader que sur les bases d'une soumission sans conditions, il ajouta que, si de nouveaux courriers se présentaient, ils seraient passés par les armes.
L'infatigable adversaire de la France, après quinze ans de luttes obstinées, se trouvait donc acculé à une situation désespérée, immobilisé entre les Français et les Marocains, lesquels, encore qu'ils ne se fussent pas concertés pour s'emparer de lui, poursuivaient également ce but. Il ne voulait pas néanmoins s'avouer vaincu. Les derniers défenseurs de sa cause, résolus à partager son sort, trompés par ses incessantes bravades, alléchés aussi par l'espoir de saisir, au cours de leurs déplacements, l'occasion d'opérer des razzias sur les sauvages tribus du Rifif, ces défenseurs étaient en petit nombre, mais doués de plus d'audace et de courage que les guerriers marocains. Convaincu qu'avec leur aide il pouvait réussir un coup de main, il décida de le tenter tel qu'il l'avait conçu. Il ne s'agissait de rien moins que d'aller enlever un des fils de l'empereur, au milieu des troupes qu'ils commandaient. En possession d'un tel otage, il pourrait, à son tour, dicter des lois au sultan des croyants africains.
Le 9 décembre, il s'établit en un lieu nommé Gherma, protégé, d'un côté, par une rivière : la Moulaïa, de l'autre, par les montagnes. Le 10, il réunit ses soldats; il leur communiqua son projet, en le leur exposant avec l'élo-
quence et l'habileté qu'il savait mettre en ses paroles. Quand ils se furent engagés à le suivre, il leur fit jurer de ne pas tirer un coup de fusil avant d'arriver à la tente des princes impériaux. Le même jour, ses fantassins se mirent en route, et le lendemain, à cinq heures du soir, il les rejoignait avec sa cavalerie, laissant sa daïra derrière lui.
Il voulait surprendre le camp marocain pendant la nuit, précédé de quatre chameaux enduits de goudron et chargés de fascines goudronnées, qu'on lancerait en flammes à travers les tentes. A deux heures, il donna Tassant, tout surpris de ne pas rencontrer d'obstacles. C'est qu'en eflFet le camp était vide. Les Marocains avertis l'avaient évacué. Il s'en empara. Mais, au matin, il put voir l'armée impériale, environ quarante mille hommes, rangée sur les hauteurs voisines et l'enveloppant. C'en était fait de lui si ses troupes eussent faibli ou seulement perdu le sang-froid. Mais, confiantes dans leur chef, eUes ne l'abandonnèrent pas et parvinrent à se frayer une issue à travers les rangs ennemis. Abd-el-Kader put ainsi rejoindre sa daïra. Il la fît aussitôt passer sur la rive droite de la Moulaïa, c'est-à-dire en terre algérienne, par un gué proche de la mer.
Pendant que s'effectuait ce passage, lui-même, à la tête de ses réguliers, combattait avec un indomptable courage, contenant l'ennemi et lui infligeant des pertes énormes. Il eut trois chevaux tués sous lui, et, après le combat, son burnous se trouva criblé de balles. Mais l'opération avait réussi; la daïra était sauvée; lui-même avait pu la rejoindre. Il est vrai que cette affaire lui coûtait la moitié de son effectif. Alors il fit ses adieux aux siens, les invitant à aller se rendre aux Français. Pour lui, il se dirigeait vers le sud. Il cherchait à gagner le désert.
Il ne savait pas encore que, tout le long de la route qu'il devait suivre, le général de Lamoricière, « se conformant aux instructions très précises du duc d'Aumale (1) », avait échelonné ses troupes. Au col de Kerbous, qu'il devait nécessairement franchir, il se heurta aux spahis qui l'attendaient. A la faveur de la nuit pluvieuse et sombre, il essaya de forcer le passage. Il fut repoussé. C'était la fin de son odyssée. Il n'avait plus qu'à se rendre. Il le comprit, et, après un court entretien avec les officiers qui lui barraient le chemin, il envoya deux de ses cavaliers à Lamoricière en demandant l'aman.
Le général s'était mis en route durant la même nuit pour gagner le col de Kerbous et allait y arriver quand les envoyés d'Abd-el-Kader le rencontrèrent. Us s'étaient munis, en guise de lettre de créance, d'un morceau de papier mouillé par la pluie portant l'empreinte de son cachet. Le gouverneur général avait envoyé par avance à Lamoricière une lettre d'aman. Celui-ci put donc répondre affirmativement à la demande qui lui était faite, et son sabre qu'il envoya au vaincu fut le gage de sa promesse. A ce moment, la daïra s'était mise sous la protection des Français, et les combattants qui s'y trouvaient avaient fait leur soumission.
Au matin, le général reçut une lettre de l'émir qui ne s'était pas encore livré. Il remerciait Lamoricière, lui recommandait sa famille, ses serviteurs et son escorte. En ce qui le concernait, il demandait à être transporté à Alexandrie ou à Saint-Jean d'Acre. Il réclamait, à cet égard, un formel engagement. La réponse de Lamoricière lui ayant donné satisfaction, il vint, le 23 décembre,
(4) Archives du dépôt de la guerre.
se soumettre à lui devant le marabout de Sidi-Brahim, là même où, deux ans avant, il avait remporté, sur la colonne Montagnac, une sanglante et dernière victoire.
Tandis que se déroulaient ces événements, le duc d'Aumale arrivait à Nemours. Parti d'Alger le 18 décembre, afin de les suivre de plus près, il avait été retardé dans son voyage par une tempête furieuse. Obligé de faire deux fois relâche, d'abord à Mers-el-Kebir, puis à Rachgoum, à l'embouchure de la Tafna, il n'avait pu débarquer à Nemours qu'à l'aube de cette journée du 23 décembre, durant laquelle devait se consommer le plus éclatant revers de l'indomptable ennemi des Français. Le duc d'Aumale amenait avec lui le'général Cavaignac, qui venait remplacer provisoirement Lamoricière, appelé à Paris, en sa qualité de député, par la session des Chambres.
En débarquant, il apprit la grande nouvelle. Elle ne le surprit pas. Elle était prévue depuis plusieurs mois, et toutes les opérations ordonnées par lui en prenant possession du gouvernement étaient combinées en vue de rendre inévitable la reddition d'Abd-el-Kader. Mais elle lui causa une patriotique joie. Sans attendre l'arrivée de Lamoricière, il chargea Cavaignac de lui porter ses félicitations, que quelques jours plus tard il lui présenta luimême en lui annonçant qu'il ratifiait les engagements pris envers l'émir et notamment celui de le transporter en Egypte ou en Syrie.
« Vous serez attaqués, dit alors Cavaignac qui était présent, très vivement attaqués, soyez-en sûrs, vous surtout, prince. Plus le succès est grand, plus on s'eflForcera de l'amoindrir et même de le retourner contre vous.
— Eh bien, répliqua en riant le duc d'Aumale, le général de Lamoricière est député de la gauche et vous
n'êtes pas, je crois, sans avoir quelques amis dans le parti républicain ; à vous deux de parer (1) , »
Il ne prévoyait pas alors que la parole donnée à Abdel-Kader par Lamoricière et ratifiée par lui ne serait pas tenue. Plus tard, quand il sut que le ministère entendait garder l'émir prisonnier, il protesta. Il rappela qu'au nom de la France il lui avait promis la liberté. Souvent, depuis, il se plut à expliquer pourquoi il s'était déterminé à maintenir cette promesse faite par le général dans les mains duquel le vaincu avait remis ses armes.
« Abd-el-Kader, quand il fit ses conditions, disait-il, n'était pas encore en notre pouvoir. Grâce à ces réactions si fréquentes dans sa vie, il pouvait, par suite de la mobilité du caractère arabe, trouver une voie de salut, perpétuer un foyer de désordres et de troubles. En ces graves conjonctures, il valait mieux courir le risque des embarras que pourrait causer, dans l'avenir, son retour d'ailleurs improbable, que rejeter ses propositions. »
Ces raisons, il les avait fait valoir en annonçant au gouvernement français la reddition d' Abd-el-Kader; il y revint à plusieurs reprises, et il n'est pas douteux que, si la monarchie de Juillet n'eût pas été emportée par la révolution, il aurait fini par gagner sa cause.
Dans la soirée du 23 décembre, Abd-el-Kader, arrivé à Nemours, fut mis en sa présence.
« Tu devais désirer depuis longtemps ce qui arrive, lui dit l'émir; l'événement s'est accompli à l'heure que Dieu avait marquée.
^ Le général m'a fait part de ce qui s'est passé entre toi et lui, répondit le duc d'Aumale. Il t'a assuré que tu ne serais pas retenu en captivité et que tu serais conduit
(1) Camille Rousskt, la Conquête de l'Algérie.
à Saint- Jean d'Acre ou à Alexandrie. Je confirme cet engagement et j'approuve tout ce que le général t'a dit. Il sera ainsi fait, s'il plaît à Dieu; mais, il faut l'approbation du roi et de ses ministres, qui seuls peuvent décider sur l'exécution de ce qui est convenu entre nous trois. Quant à moi, je ne puis que rendre compte de ce qui s'est passé et t'envoyer en France pour y attendre les ordres du roi.
— Que la volonté de Dieu soit faite, soupira Abd-el- Kader; je me confie à toi (1). »
Tout cependant n'était pas dit. Il fallait, pour que la soumission produisît tous ses effets, que le vaincu amenât au vainqueur un cheval de soumission. Le lendemain, il vint présenter au gouverneur général , devant un brillant état-major auquel s'étaient réunis les chefs arabes restés nos amis, « sa bonne jument », la seule monture qui lui restât. C'était l'acte final de son abdication. Vingtquatre heures plus tard il s'embarquait pour la France, où une dépêche du duc d'Aumale au ministre de la guerre, expédiée d'urgence à Toulon, avait annoncé son arrivée :
« Abd-el-Kader est dans notre camp, écrivait le gouverneur général. Battu par les Marocains, abandonné de la plupart des siens, il cherchait à gagner le Sud par le pays des Benisnassas. Mais cerné de ce côté par la cavalerie du général de Lamoricière , il s'est rendu sous la condition d'être envoyé à Alexandrie ou à Saint-Jean d'Acre. Il s'embarque demain avec moi pour Oran, d'où il sera envoyé à Toulon aux ordres du gouvernement (2). »
Huit jours plus tard, le 2 janvier, rentré à Alger, le duc d'Aumale se hâtait d'écrire au maréchal Bugeaud,
(1) Archives du dépôt de la guerre.
(^)Ihid.
auquel, dans l'élan de sa naturelle et généreuse droiture, il reportait le mérite du grand événement qui venait de s'accomplir : « Lorsqu'il s'est accompli, votre nom a été dans tous les cœurs. Chacun s'est rappelé avec reconnaissance que c'est vous qui aviez mis fin à la lutte, que c'est l'excellente direction que vous aviez donnée à la guerre et à toutes les affaires de l'Algérie qui a amené la ruine morale et matérielle d'Abd-el-Kader. Qu'il soit permis à un de vos anciens et modestes lieutenants de vous offrir, à l'occasion du renouvellement de l'année, ses vœux personnels et ceux de toute l'armée que vous avez si brillamment commandée pendant sept ans. »
Cette lettre alla droit au cœur du maréchal.
« Mon prince, j'étais certain d'avance, répondit-il, que vous pensiez ce que vous m'écrivez sur la chute d'Abd-el- Kader. Vous avez l'esprit trop juste pour ne pas apprécier les véritables causes de cet événement et l'àme trop élevée pour ne pas rendre justice à chacun. Comme tous les hommes capables de faire de grandes choses, vous ne voulez que votre juste part de gloire, et, au besoin, vous en céderiez un peu aux autres. Dans cette circonstance, mon prince, vous m'avez beaucoup honoré; mais vous vous êtes honoré bien davantage (1). »
A l'heure où s'échangeaient ces lettres, le duc d'Aumale était depuis trois mois à peine gouverneur général de l'Algérie, et déjà, par des débuts aussi heureux qu'inespérés, il était en état d'imposer silence aux attaques dont lès parties hostiles à la monarchie avaient salué sa nomination. Abd-el-Kader disparu, c'était l'Algérie conquise et pacifiée, la plupart des difficultés résolues; c'était surtout l'influence du duc d'Aumale pour longtemps établie
(1) H. d'Idkville, le Maréchal Bugeaud.
sur les Arabes et la possibilité d'organiser admînistrativementla colonie. Répandue de tous côtés dans nos possessions, la nouvelle de la reddition d'Abd-el-Kader jetait jusque parmi les tribus encore rebelles un salutaire effroi, et on pouvait croire que, dans un avenir prochain, le gouverneur général soumettrait la Grande Kabylie, encore insoumise, et achèverait ainsi la conquête.
Cette perspective hantait sa jeune imagination. Avec cet ardent entrain dont il avait donné tant de preuves , il étudiait les moyens de la réaliser. Dès le mois de février il arrêtait, avec ses lieutenants, les bases de l'expédition qu'il voulait envoyer contre les tribus kabyles. Il en avait fixé la date au mois de mai. En attendant, il remaniait, pour en améliorer les rouages, l'administration civile, procédait à des essais de régime municipal, réorganisait les tribunaux de commerce, établissait en Algérie une succursale de la Banque de France , ouvrait des voies de communication, et, en même temps qu'il étudiait les plans du port d'Alger, il assurait la défense des côtes.
Quelques jours plus tard, au moment où, le trône de son père étant renversé, il se préparera à quitter Alger, il pourra écrire au ministre de la guerre qu'à la nouvelle des événements révolutionnaires d'Italie, ayant prévu que la France pourrait avoir besoin de transporter dans la péninsule une partie de son armée d'Afrique, il a prescrit aux commandants des divisions d'Alger et d'Oran de prendre secrètement des mesures pour que quinze mille hommes choisis parmi les vieilles troupes pussent être embarqués en quatre jours, et il y ajoutera, non sans un légitime orgueil : « La France peut compter sur son armée d'Afrique ; elle trouvera ici des troupes disciplinées, braves, aguerries; elles sauront donner partout l'exemple de toutes les vertus militaires et du plus pur dévouement
au pays (1). » Quand il parlait ainsi de l'armée, il décrivait sa propre image.
Rappeler, en les résumant, ces lointains souvenirs, c'est faire comprendre pourquoi le nom du duc d'Aumale est impérissablement lié à l'histoire de la conquête africaine. C'est en Algérie qu'il passa, ainsi qu'il se plaisait à le dire, les plus belles années de sa vie. Colonel, maréchal de camp, divisionnaire, gouverneur général, il révéla en des circonstances d'un incomparable éclat et qui l'ont illustré à l'âge où tant d'autres cherchent encore leur voie, les qualités de l'homme de guerre et du colonisateur. Adolescent et inconnu quand il mettait le pied sur le sol algérien, il lui fut donné d'accomplir d'admirables choses. Il semblait destiné à en accomplir de plus grandes encore, et, quoique toutes les joies que l'homme peut souhaiter lui eussent été précocement départies, personne n'eût pu dire sans injustice qu'il n'en était pas digne.
Entre temps, il avait associé à sa vie une compagne selon son cœur. Un fils grandissait à son foyer. Tout lui souriait. Il était mûr maintenant pour les grandes épreuves, les amertumes et les douleurs de l'exil.
(d) Archives du dépôt de la guerre.