LK DUC D'AUMALE
voyait plus nos troupes ; mais la fusillade continuait derrière un pli de terrain ; le feu plongeant de l'artillerie et de la mousqueterie arabe infligeait des pertes cruelles à nos soldats, mais n'arrêtait pas leur élan. On les vit reparaître. On battit la marche du 23% et nos petits fantassins débouchèrent, grandis par le danger, plus droits qu'à la parade, l'œil en feu, le jarret tendu, comme s'ils allaient à la fête. Quand on arriva à la montée la plus raide, le 2* bataillon monta tout droit au milieu des broussailles; les tambours et les clairons battaient la charge, et les derniers coups de feu leur servaient de basse : c'était superbe. Je trouvai Gueswiller épuisé, assis par terre, sans pouvoir avancer; je me jetai à bas de mon cheval, je le forçai d'y monter, et, me fiant à mes jambes de dix-huit ans, je rejoignis à la course les grenadiers qui marchaient en avant des tambours. J'arrivai au moment où l'on plantait sur la position le drapeau du 23*; l'autre colonne débouchait en môme temps par la gauche. Quand je vis ces braves soldats de tous les régiments confondus, courant encore pour lancer quelques derniers coups de feu aux ennemis qui s'enfuyaient, quand je vis avec cela cette scène imposante de la nature éclairée par le soleil couchant, le délire me prit comme les autres...
« J'assistai alors à une scène magnifique. Lamoricière, Duvivier, Changarnier arrivaient à pied , débraillés, sans col, couverts de sueur et de poussière, leurs habits criblés de balles, pêle-mêle avec des soldats de toutes armes. Dès qu'ils virent mon frère, ils fondirent en larmes, et pendant cinq minutes : « Vive le roi ! « Vive le duc d'Orléans I » fut tout ce qu'on put tirer d'eux. On échangea alors quelques paroles brèves et franches comme on en dit en ces grandes circonstances.
Ce sont de ces émotions qu'on n'oublie jamais (1). » A la suite de cette expédition, il fut fait chevalier de la Légion d'honneur. Plus tard, d'autres insignes s'étaleront sur sa poitrine : le grand cordon de l'ordre, des décorations étrangères. Mais aucun d'eux n'aura pour lui le môme prix que sa croix de chevalier, celle qu'il a gagnée en Afrique, et on l'entendra, aux approches de sa fin, déclarer qu'il veut que cette croix brille sur son uniforme lorsqu'on le déposera dans son cercueil.
Le 26 mai 1840, après ce premier et court séjour en Algérie, il était revenu à Paris pour embrasser ses parents. Mais il n'y fît qu'une halte. L'amour du drapeau le rappelait sur la terre africaine. Il y reparut comme lieutenant-colonel du 24* de ligne, un peu plus mûr, quoiqu'il n'eût que dix:*-huit ans, avec un peu plus do prestige. Ce n'était déjà plus un débutant. Il avait vu le feu. Le colonel Gentil, qui commandait le 24% se louait partout, en toute occasion, de son lieutenant-colonel. Un officier placé sous ses ordres, qu'attendait une brillante fortune militaire, le lieutenant Ducrot, écrivant à son père, disait :
« Il est impossible de trouver un jeune homme plus aimable, plus gracieux que Henri d'Orléans. Comme lieutenant-colonel, il est parfait. Administration, comptabilité, discipline, il s'occupe de tout, et, ce qui paraîtra plus extraordinaire, en homme entendu. Il est brave autant qu'un Français peut l'être et désireux de prouver à la France qu'un prince peut faire autre chose que parader. En expédition, il n'emmène aucune suite et vit avec nos officiers supérieurs. Tout ce que je demande, c'est que le régiment prenne sa bonne part de combats
(1) Notes du duc d'Aumale, citées par M. Georges Picot.
et de succès. Avec un lieutenant-colonel tel que le nôtre, personne ne peut rester en arrière (1). »
Quand le lieutenant Ducrot traçait ces lignes élogieuses, il avait vingt-cinq ans. Il ne croyait pas que sa lettre, destinée à sa famille, dût jamais devenir un document historique. Il est donc permis de croire qu'il parlait en toute franchise et disait la vérité.
Une fois encore, après un second séjour en Algérie, le duc d'Aumale était rentré en France. Il s'y trouvait quand le général Bugeaud fut nommé gouverneur général en remplacement du maréchal Valée. A tort ou à raison, on reprochait à ce dernier un peu d'hésitation et de mollesse et de ne pas assez tenir dans sa main ses lieutenants. On le trouvait aussi plus préoccupé de conquêtes que de colonisation. Le général Bugeaud arrivait avec d'autres vues. Député, il les avait exposées à la Chambre. D'abord opposé à l'extension de nos possessions africaines, il était d'avis qu'on devait se fortifier solidement dans celles qu'on avait conquises. C'était aussi l'opinion du duc d'Aumale, qui, malgré son jeune âge, avait déjà ses idées sur la politique suivie en Algérie, conforme en tout à celles du prince royal. Il accueillit donc comme un acte habile et fécond la nomination du général Bugeaud.
L'histoire a enregistré déjà la lettre qu'il lui écrivit et la réponse qu'il reçut. Ces documents doivent nécessairement figurer dans une étude consacrée au duc d'Anmale, et c'est à ce titre que, bien qu'ils soient connus, nous les reproduisons :
« Mon général, disait le duc d'Aumale, le roi m' ayant désigné pour remplir un emploi de mon grade vacant au
(i) Camille RoussET : la Conquête de l'Algèi'ie,
24* de ligne, d'ici à peu de jours je vais me rendre en Afrique pour rejoindre mon corps, et j'y resterai longtemps, je l'espère. J'ai tenu à vous dire moi-même, et le plus tôt possible, combien j'étais heureux et fier de servir sous les ordres d'un chef aussi distingué que vous, et que je ferai de mon mieux pour justifier votre estime et mériter l'honneur qui m'est fait. Je vous prierai, mon général, de ne m'épargner ni fatigues, ni quoi que ce soit. Je suis jeune et robuste, et, en vrai cadet de Gascogne, il faut que je gagne mes éperons. Je ne vous demande qu'une chose, c'est de ne pas oublier le régiment du duc d'Aumale quand il y aura des coups à donner et à recevoir. »
C'était, on peut s'en convaincre, toujours même souci, même crainte d'être ménagé parce qu'il n'avait pas vingt ans et que le sang des Bourbons coulait dans ses veines. Le général Bugeaud s'empressa de le rassurer :
« Mon prince, vraiment le roi me gâte cette année! Ce n'était pas assez de m'avoir donné une mission d'autant plus honorable qu'elle est plus difficile. Sa Majesté veut encore me confier deux des fils de France! C'est trop d'honneur à la fois. Mais, si j'en suis confus, je n'en suis pas alarmé. Je ne redoute point la responsabilité que m'imposent de si grandes marques de confiance. Ma tâche est d'ailleurs allégée par la présence des deux princes ; elle augmentera l'émulation déjà si remarquable de l'armée d'Afrique; c'est là un gage de succès.
a Vous ne voulez pas être ménagé, mon prince! Je n'en eus jamais la pensée. Je vous ferai votre juste part de fatigues et de dangers ; vous saurez vous-même vous faire votre part de gloire (1). »
(1) H. dIdeville : le maréchal Bugeaud^
40 LE DtïC D'AUMÀLE.
C'est au commencement de février 1841 que ces lettres s'échangeaient. Le 22 du même mois, le général Bugeaud prenait possession de son commandement. Quelques jours plus tard, le duc d'Aumale réapparaissait à Alger, retour de France. Cette fois, le duc d'Orléans n'était pas avec lui. Les péripéties de la politique le retenaient à Paris. Mais bientôt à sa place arrivait le duc de Nemours, mis à la tête d'une division.
Le duc d'Aumale rentrait à ce moment d'une expédition surMédéah. Cette ville conquise et occupée, il s'agissait d'en assurer le ravitaillement, en même temps que celui de Milianah, et d'en fortifier la défense contre les entreprises d'Abd-el-Kader. L'émir cherchait à isoler d'Alger les deux viUes qui lui avaient été arrachées et à en réduire à merci les garnisons. Une expédition nouvelle s'organisait pour les secourir. Le duc de Nemours et le duc d'Aumale en faisaient partie, sous les ordres du général Bugeaud. Mais leur colonne ne fut qu'accidentellement engagée.
Le duc d'Aumale, cependant, eut à payer de sa personne. Il concourut à la défense de Milianah. C'est encore à ses états de service qu'il faut demander un compte rendu de sa conduite en ces circonstances. En 1841, il est cité à l'ordre du jour « pour la manière dont il a dirigé son régiment aux combats du bois des Oliviers, 3 et 4 avril, et à ceux de la plaine du Chéliff, 3 et 5 mai, ainsi que pour la part prise par lui à la marche de la division Baraguey-d'Hilliers sur Thaza ». Une fois de plus , le « cadet de Gascogne » avait fait montre des plus fortes qualités militaires. Comme, à la suite de cette campagne, le colonel Bedeau, du 17* léger, était nommé maréchal de camp, c'est le jeune prince qui fut appelé à lui succéder; à la tête de ce
régiment, qu'il devait maintenant ramener en France.
Débarqué à Toulon à la fin du mois d'août, le 17' léger se mit en route pour Paris, voyageant par étapes. Le nouveau colonel, quoique invité à prendre les devants et à aller attendre ses soldats dans la capitale, n'avait pas voulu se séparer d'eux durant leur marche à travers la France. Ce fut une marche triomphale. Ce régiment s'était couvert de gloire. Partout où il passait, les populations l'acclamaient. Une part de ces acclamations enthousiastes allait au colonel, fils du roi.
A Mâcon, il trouva les autorités aux portes de la ville. En sa qualité de président du conseil général de Saôneet-Loire, l'illustre poète Lamartine était à leur tête. Chargé de recevoir le prince, il le fit avec une éloquence entraînante : « Vous venez de servir votre pays, dit-il; il grandit tout ce qui le sert. » Ce noble langage remua profondément le duc d'Aumale. L'impression qu'il en garda fut ineffaçable. Plus tard, il racontait souvent combien il avait été troublé en entendant Lamartine le désigner ainsi à l'admiration de la France.
Le 13 septembre, le régiment, son colonel en tète, arrivait devant Paris. Le duc d'Orléans et le duc de Nemours étaient venus recevoir leur frère. Ils voulaient l'entraîner sur-le-champ aux Tuileries, où attendaient avec impatience le roi et la reine. Mais il s'était promis de ne paraître aux Tuileries qu'avec ses soldats. Il marchait devant eux, entre ses deux aînés, quand on entra dans la capitale, au milieu des joyeux et bruyants saints des groupes populeux, qui se formaient sur le passage du régiment. Comme on débouchait à la hauteur de la rue Traversière-Saint-Antoine, la détonation d'un pistolet se fit entendre. On venait de tirer sur le duc d'Aumale, mais sans l'atteindre, ni lui, ni ses frères, ni personne de
l'escorte. Il n'y eut qu'un cheval tué. L'assassin se nommait Quénisset (1).
Le régiment poursuivit sa marche parmi des cris de bienvenue qu'avait excités et déchaînés la nouvelle de cet attentat. A son entrée dans la cour des Tuileries, le roi, qui stationnait au seuil du palais, s'avança vers son fils et l'embrassa devant le front des troupes, aux acclamations de la foule. On se dirigea tout aussitôt sur Neuilly. Là était préparé un banquet auquel prirent part les nouveaux arrivants, qu'étaient venus rejoindre des députations des différents corps formant la garnison de Paris.
Le duc d'Aumale, à ce moment pathétique de sa vie, avait dix-neuf ans. Encore adolescent, il s'était conduit comme un homme d'expérience et de valeur. Les espérances qu'il donnait naguère, il les avait déjà tenues; tout annonçait qu'il tiendrait de même celles que pouvait faire concevoir la précocité de sa légitime gloire. Cette précocité ne rappelait-elle pas celle de Louis de Bourbon, prince de Condé, le grand Condé, qu'il prenait déjà pour modèle et dont il devait êtreun jour l'historien? Comment s'étonner, en le voyant tel qu'il se révélait alors, que quelques-uns de ses contemporains le considérassent comme destiné à accomplir de grandes choses, et que les témoins de ses premiers exploits aient pensé qu'il égalerait, avec le temps, les plus illustres princes de sa maison?
(1) Il fut arrêté aussitôt et traduit devant la Cour des pairs, qui le condamna à mort. Louis-Philippe lui fit grâce, ainsi qu'à ses complices. Quant au duc d'Aumale, deux jours après l'attentat, il écrivait : € On m'a salué d'un coup de pistolet pour mon arrivée à Paris. Je ne m'en plains pas; mon orgueil en a même été plus flatté que de toutes les ovations qu'on m'a faites. On ne cherche à tuer que ceux qui en valent la peine. » — Cité par M. Georges Picot.
L'hypothèse était, dès ce moment, aussi fondée qu'elle le fut plus tard. Toutes les fois que le duc d'Aumale s'est montré sous l'uniforme et a fait acte de soldat, de 1840 à 1848 d'abord, sur cette terre d'Afrique où son souvenir perpétué parla tradition reste toujours vivant; à Trianon, ensuite, quand il présidait les débats du procès Bazaine, et enfin, durant ce commandement de Besançon qui le remit en lumière avec éclat, il a donné l'impression qu'il possédait au plus haut degré toutes les qualités de l'homme de guerre. Dans les trop rares occasions qui s'ofiFrirent à lui de les révéler, elles apparurent telles, à travers ses actions et ses ordres, qu'on peut affirmer qu'il n'eût été inférieur à aucune des tâches que d'autres occasions auraient pu lui donner à remplir. On n'en peut douter lorsqu'on le suit dans ces campagnes d'Afrique dont nous avons résumé les débuts, et qu'il reprenait au mois de novembre 1842, en qualité de maréchal de camp. C'était peu de temps après la fin tragique du duc d'Orléans, ce frère adoré autant qu'admiré, dont les exemples demeurèrent éternellement gravés dans sa mémoire et dont son cœur porta toujours le deuil. Cette fois, plus encore que lors de ses précédents départs pour l'Algérie, le roi et la reine ne s'étaient séparés de lui qu'étreints par d'indicibles angoisses. Déjà si cruellement éprouvés par la mort de leur fils aîné, ils ne livraient le plus jeune aux périls de la guerre qu'en tremblant pour sa vie. Une lettre de Louis-Philippe au général Bugeaud, datée de Saint-Cloud, 6 octobre, exprime leurs craintes en des formes émouvantes et touchantes, en même temps qu'elle trahit la noble confiance du roi dans son fils, dans tous ses fils :
« Mon cher général, c'est mon bien-aimé fils le duc d'Aumale qui vous remettra cette lettre. Il va reprendre
SOUS VOS ordres le service que vous lui avez fait commencer si glorieusement. Quelle que soit la peine que j'éprouve de voir mes enfants s'éloigner de moi, peine douloureusement aggravée par la perte de ce fils chéri qui avait aussi glorieusement et tant de fois combattu en Afrique, leur zèle et leur empressement à reprendre nos drapeaux, partout où ils peuvent s'associer à la gloire de notre brave armée, sont une des plus douces consolations que je puisse trouver au malheur qui m'accable.
« J'espère que l'armée d'Afrique reportera sur mon fils d'Aumale l'affection si vive qu'elle avait vouée à son frère aine, et qu'il continuera à partager avec celui que la Providence m'a conservé, mon bien-aimé fils le duc de Nemours.
« Elle trouvera toujours les princes dignes de son estime et de sa confiance. Vous connaissez, mon cher général, celle que j'ai en vous. Je ne peux vous en donner une preuve plus éclatante que celle de vous envoyer mon fils, et je sens que je n'ai pas besoin de vous recommander de veiller sur lui (1). »
Si dans cette lettre éloquente, témoignage de sollicitude paternelle, quelque chose pouvait déplaire au duc d'Aumale, c'était le dernier mot, cette recommandation adressée au général Bugeaud de le garder des dangers auxquels il allait être exposé. Il n'admettait pas qu'on ne le livrât pas à lui-même et qu'il pût être empêché de se jeter à son gré, à ses risques et périls,, comme ses autres camarades, dans les entreprises guerrières et dans les mêlées. Aussi, avant même de remettre au général Bugeaud, venu à sa rencontre, le message dont il était chargé, ayant appris qu'une importante opération
(1) H. d'Ideville : le Maréchal Bugeaud,
allait être tentée, déclara-t-il « qu'il voulait en être » , et il plaida avec tant de chaleur et d'éloquence qu'il gagna sa cause.
« Nous partons aujourd'hui pour opérer entre le Ghélif et la Mena, écrivait au roi le 20 novembre le général Bugeaud. Le duc d'Aumale, avant de débarquer, m'avait déclaré qu'il voulait en être. J'y ai consenti d'autant plus volontiers que sa santé m'a paru parfaite. Il commandera l'infanterie de la colonne que je conduirai moi-même, car nous devons nous diviser pour attaquer les montagnes de l'Ouarensenis. J'espère que Son Altesse Royale y trouvera de la gloire (1). »
A peine débarqué à Alger, le prince repartit pour Blidah, où s'était formé le corps expéditionnaire dont le commandement lui était confié. Dès ce moment se déroule toute une suite de faits de guerre qui dénotent chez ce jeune homme de vingt ans les aptitudes les plus rares et, par-dessus tout, déjà visibles, la sûreté du coup d'œil, la rapidité des conceptions devant l'ennemi, une intrépidité qui ne doute de rien, encore que peu à peu elle se tempère, grâce à ces instincts de vigilance et de prudence qu'on voit se développer en lui, au fur et à mesure qu'il est contraint de lutter de ruse avec un ennemi dont les coups éclatent presque toujours non moins violents qu'inattendus.
Dès son arrivée à l'armée d'Afrique, le duc d'Aumale s'était inquiété des habitudes de négligence qu'avaient contractées dans cette guerre, si différente des autres guerres, les généraux et les soldats. Il avait été frappé par le spectacle des troupes s'exposant à plaisir, sans nécessité, se laissant surprendre faute de savoir se garder,
(1) H. d'Ideville, le Maréchal Bugeaud.
et il pensait qu'à persister dans ces fautes, on ferait de l'Algérie une mauvaise école pour les soldats en les préparant mal aux guerres continentales. Sur ceux qu'il commandait, il exerçait déjà un ascendant remarquable. Il appliquait son influence à les mettre en garde contre ces périls. Lui-même donnait l'exemple d'une surveillance de tous les instants. Durant les années qu'il passa en Algérie, il lui arriva de surprendre les Arabes. Quant à lui, il ne fut jamais surpris.
Ce n'est cependant pas faute de s'être trouvé aux prises avec eux. Le gouverneur général Bugeaud ne le ménageait pas. A toute heure, il lui confiait les entreprises les plus périlleuses. C'est ainsi qu'en entrant «n campagne, il nomme le jeune maréchal de camp commandant supérieur de la province de Tittery. A ce titre, le duc d'Aumale est lancé dans l'Ouarensenis, oii de toutes parts Abdel-Kader a soulevé les tribus. En quelques mois, il porte à l'ennemi de terribles coups. En janvier 1843, il soumet les Ouled Auteur et rejette jusqu'au delà de Boghar Si Embarck, le principal lieutenant de l'émir. En mars, il châtie les Béni Djaad et les Negliona, sur les confins de la Kabylie du Durdjura. Dans ces actions successives, il devient l'égal de Lamoricière, de Changarnier, de Bedeau et de tant d'autres, bien qu'à côté d'eux il ne soit qu'un enfant.
Enfin, en mai de la même année, il accomplit un fait d'armes qui serait considéré comme le plus glorieux de la conquête, s'il n'y avait, parmi tant de mémorables épisodes dont le souvenir en est inséparable, l'héroïque retraite de Constantine. Avec cinq cents cavaliers, il enlève la smalah d'Abd-el-Kader, la smalah, c'est-à-dire la ressource suprême de l'émir, ses tentes, ses réguliers, sa famille, celles de ses lieutenants, ses trésors, ses
dépôts d'armes et de munitions, ses troupeaux, en un mot sa capitale mouvante et errante, depuis longtemps signalée et toujours insaisissable comme lui.
En prenant le gouvernement de l'Algérie dans des circonstances critiques, alors que les premiers résultats de la conquête semblaient compromis et la puissance française menacée, le général Bugeaud avait compris que tant qu'Abd-el-Kader serait debout, en état de combattre, le pays où flottait notre drapeau ne pourrait être déflnitivement pacifié. Déjà redoutable par sa valeur personneUe, son fanatisme religieux, son prestige aux yeux des Arabes, l'émir ne Tétait pas moins par l'immensité des espaces qui s'ouvraient devant lui, et qui ne nous permettaient pas dé l'atteindre, lorsque, ses coups frappés, il se dérobait à nos représailles. C'était donc lui qu'il fallait poursuivre incessamment, sans merci, jusqu'à ce qu'on l'eût définitivement abattu, et, en attendant qu'on parvînt à le cerner, il importait de paralyser ses moyens d'action, de le désarmer, de manière à détruire son influence en prouvant aux Arabes, dont il excitait l'enthousiasme ou la terreur, qu'il n'était pas invincible.
Ainsi s'était formé dans la pensée du général Bugeaud le projet de lui prendre sa smalah, et de le déposséder des points d'appui qu'elle ofiFrait à sa résistance. Mais, où était-elle cette ville nomade? En quoi consistait-elle? Quelle en était l'importance? On l'ignorait, personne ne Tayant vue, de telle sorte qu'en lançant après elle, d'une part, le duc d'Aumale, de l'autre, le général de Lamoricière, Bugeaud n'avait pu leur dire en quel lieu elle s'était établie, ni les forces qu'elle pouvait leur opposer. C'est à eux qu'il appartenait de la découvrir.
Quel appât pour les chevaleresques ambitions du jeune prince 1 Qu'eût-il pu rêver de plus tentant, de plus eni-
vrant, que ce but donné à son étourdissante activité, à son indomptable bravoure? Aussi considérait-il que le général Bugeaud lui faisait la plus belle part. « Il me reste à vous remercier de la belle mission que vous avez bien voulu me donner, lui dit-il le 10 mai, alors qu'il bat la campagne à la recherche de la smalah. Croyez que je ferai tous mes efforts pour légitimer votre confiance, et pour contribuer à Theureuse issue de la guerre que vous poursuivez si vivement (1). »
C'est de Médéah qu'il envoyait à son général ces actions de grâce. Il venait d'y rentrer, après avoir poussé une pointe dans le pays de Chabonniah, après avoir châtié au passage la tribu des Rhaman, fidèle à Abd-el-Kader, pris en route douze mille moutons et cinq cents chameaux, capturé des rebelles, rassuré d'autres tribus qui nous demandaient de les protéger contre les exactions de l'émir, et commencé l'approvisionnement de Boghar, petite place qu'il avait choisie comme base de ses opérations.
Se contentant de toucher barre à Médéah, il en repartait aussitôt, sur la foi de renseignements qui représentaient la smalah comme errant dans TOuarensenis. Le même jour, le ministre de la guerre, répondant à ce que le général Bugeaud, dans ses rapports, lui avait dit du concours qu'il attendait du duc d'Aumale, lui écrivait : « Je vous invite de nouveau, de la manière la plus particulière, à veiller à ce que le prince ne puisse être exposé, et encore moins compromis (2). »
Tardive était la recommandation. Le prince piquait droit devant lui avec une ardeur mêlée de prudence, brûlant du. désir de s'emparer de la smalah et de ne laisser à aucun autre la gloire de cette brillante conquête. Deux
(1) Archives du dépôt de la guerre,
(2) Ibid.
des aides de camp qui raccompagnaient, les colonels Jamin et de Beaufort, avaient été choisis, par son père, comme les plus capables de l'empêcher de courir de trop grands risques. Mais, s'il savait de quelle mission ils étaient chargés, il savait aussi qu'à l'heure de l'action il saurait tromper leur surveillance et se montrer digne de la conflance que, moins craintif que le roi, le général Bugeaud avait mise en lui.
Revenu à Boghar le 10 mai, il en sortait le même jour avec une colonne de treize cents hommes, choisis dans les 33* et 64* de ligne et parmi les zouaves. Cette colonne se grossissait de six cents cavaliers appartenant aux corps des spahis et des chasseurs, et d'un goum fort de deux cents combattants. Le jeune général, renseigné par un Arabe fidèle à la France, l'aga des Ouled Ayad, se dirigeait sur le village de Goudgillah, aux environs duquel la smalah avait été vue. Le 14 mai, il y arrivait, et apprit qu'elle campait à quinze lieues au sud-ouest. Il se porta de ce côté. Mais, durant la nuit suivante, on ramassa des traînards. On sut par eux qu'elle marchait vers les montagnes de Djebel Amour, où elle devait trouver de l'eau et des pâturages, et que, sans doute, elle ferait halte aux sources de Taguine, qui se trouvaient sur sa route (1). Elle opérait sa marche sous la garde d'Abd-el-Kader. L'émir, avec une troupe de cavaliers, rayonnait à plusieurs lieues autour d'elle^ tantôt la précédant et tantôt la suivant. Il ne se savait pas poursuivi par le duc d'Aumale. Convaincu que le prince était resté à Boghar, il ne songeait qu'à se défendre contre le général de Lamoricière. C'est de celui-ci seulement qu'il épiait les allées et venues, cherchant à le dépister.
(1) Ces détails sont extraits du rapport officiel du duc d'Aumale, qui est reproduit en entier aux Pièces historiques, IIl.
L'occasion était donc bonne pour le surprendre luimême. Le duc d'Aumale se remit en chemin dans la direction de Taguine, dès le matin du 16 mai, à la pointe du jour, après avoir subdivisé sa colonne en deux parties, Tune formée de la cavalerie, de l'artillerie et des zouaves, l'autre composée de deux bataillons d'infanterie et de cinquante chevaux, plus spécialement destinée à protéger les approvisionnements. Les deux troupes partirent en même temps. Comme elles allaient forcément se séparer, on prit rendez- vous à Taguine. Le duc d'Aumale espérait y rencontrer la smalah. Si elle n'y était déjà plus, il la poursuivrait l'épée dans les reins vers le Djebel Amour, où, prise entre deux colonnes parties de Médéah et de Mascara, elle ne pourrait plus échapper.
Les renseignements sur la foi desquels il avait élaboré son plan étaient exacts. C'est bien vers Taguine qu'Abdel-Kader poussait sa smalah, ne cherchant qu'à fuir Lamoricière, et loin de se douter qu'il allait rencontrer le duc d'Aumale. Composée de trois cent soixante-huit douars comprenant chacun une trentaine de tentes, la smalah, par son organisation intérieure, symbolisait les antiques traditions de k vie des tribus nomades d'autrefois. En voyage, elle formait une immense procession de gens et de bêtes, hommes et femmes, vieillards et enfants, chariots et cavaliers, soldats et troupeaux. Lorsqu'elle campait, elle se divisait en quatre enceintes. Au centre était placé le douar d'Abd-el-Kader, habité par sa famille, sa mère, ses femmes, ses enfants, ses secrétaires et ses serviteurs (1). D'autres douars se déployaient autour du sien en un triple alignement de tentes, de façon à le rendre inabordable. Nul individu étranger à
(1) Tous ces détails sont extraits d'un rapport du colonel Daumas. (Archives du dépôt de la guerre.)
la smalah ne pouvait arriver à la tente de l'émir sans être découvert. Il n'était pas plus aisé de s'enfuir, grâce à tout un système d'espionnage qui ne laissait place à aucun complot.
Une troupe d'environ cinq cents fantassins, hommes fidèles, sûrs et résolus, gardait le douar et le trésor d'Abd-el-Kader. Elle disposait de quelques canons. Les otages que lui livraient par force les tribus qu'il rançonnait étaient sous la surveillance de cette troupe, qui, d'ailleurs, en toutes circonstances, pillait pour son compte. D'autres bandes armées, une cavalerie régulière bien montée, grâce aux razzias de chevaux qu'on opérait sur les tribus, complétaient les forces de l'émir et portaient l'effectif des combattants à un peu plus de deux mille hommes. Tout le reste n'était que cohue, gens sans ressource, ouvriers préposés à la fabrication des armes et delà poudre, marchands de denrées ou prêteurs sur gages, juifs pour la plupart, des bijoutiers, des tailleurs, des selliers, des maréchaux ferrants.
Abd-el-Kader résidait rarement à sa smalah. Au moment où elle allait être prise, il n'y avait pas séjourné deux mois en deux ans. A la tête de ses réguliers, il parcourait les tribus afin de les maintenir dans l'obéissance, s'attachant à soulever ou à châtier celles qui s'étaient soumises aux Français. En son absence, la smalah était commandée par son beau-frère, Mustapha-Ben-Thami , ou par ceux de ses parents demeurés fidèles à sa fortune. Us étaient d'ailleurs en petit nombre, la plus grande partie de sa famille, lasse de son despotisme et de ses échecs, l'ayant abandonné. Ses frères et ses cousins s'étaient réfugiés au Maroc, les autres dans des tribus lointaines. Le chef qui commandait la smalah était également chargé de pourvoir à ses besoins et à sa sûreté. Elle se
ravitaillait en grains, grâce à des marchands qui les lui apportaient, grâce à des achats efifectués dans les tribus amies, ou grâce au pillage qu'on exerçait sur les tribus rebelles. Quand la smalah campait quelque part , les étrangers y affluaient. Les uns étaient des plaignants, les autres des délateurs. Il venait aussi des courriers, porteurs de nouvelles recueillies sur les marchés.
La vie, au reste, était dure pour les habitants de cette ville errante. L'eau et les vivres manquaient fréquemment. A ces privations s'ajoutaient les fatigues résultant des marches et des contre-marches. La mortalité ne laissait pas d'être considérable. En ces heures de découragement, tous les moyens étaient bons pour relever le moral de la population. De fausses rumeurs, habilement répandues, lui prédisaient la chute imminente de la puissance française. On lui racontait un jour que la France venait d'être vaincue par l'Angleterre, un autre jour que l'émir avait infligé aux oppresseurs une défaite sanglante, ou encore qu'ils étaient décimés par les maladies. Quoiqu'il fût de notoriété publique que l'empereur du Maroc avait cessé tout envoi de secours à Abd-el-Kader, les chefs de la smalah annonçaient tout à coup sa prochaine arrivée, à la tète d'une grande armée destinée à chasser les Français. Chacune de ces nouvelles donnait lieu à des réjouissances, à des fantasias. Les chefs n'en étaient pas dupes; mais le peuple était crédule et reprenait courage.
En réalité, Abd-el-Kader touchait à la crise la plus grave de sa carrière. Jadis alimenté par d'innombrables présents en argent, en armes, en munitions, en grains, son trésor, par suite de la rareté progressive de ces dons volontaires, rapidement diminuait. A peine s'élevait-il encore à quelques centaines de mille francs. L'empereur du Maroc, qui naguère soutenait l'émir, ayant pris om-
brage de propos imprudents où il avait cru voir une menace, lui était devenu hostile. En lui écrivant, il ne le traitait plus de sultan ni de khalifa. Dans une lettre récente, il lui avait conseillé de déposer les armes.
Divers chefs, dont l'influence sur les populations du désert était grande, avaient déserté la cause d'Abd-el- Kader. Ses approvisionnements d'armes et de munitions s'épuisaient. Pour les remplacer, il n'avait que celles qu'il faisait fabriquer dans sa smalah, et qui étaient de qualité inférieure. Battu dans toutes ses rencontres avec les Français, empêché sur tous les points de reprendre l'offensive, il voyait diminuer son autorité et son prestige. La confiance que, durant tant d'années, il avait inspirée, et qui faisait sa force, se dissipait de jour en jour. De toutes parts, les secours qu'il avait espérés lui faisaient défaut.
Le seul qui lui eût été offert l'était par son plus cruel ennemi, Mohamed Ould Tidjiny, qu'en 1838 il avait chassé de sa ville d'Aaïn-Mady, après l'avoir détruite, et qui, y étant rentré et l'ayant relevée de ses ruines, y avait recouvré tout son pouvoir. « Tant que vous avez été heureux, lui écrivait Tidjiny, je n'ai rien fait pour me rapprocher de vous. Mais, aujourd'hui que le m.alheur est venu vous atteindre, je vous offre dans ma ville, et au nom de notre sainte religion, un asile pour vous, votre famille et vos biens. Vous y serez à l'abri de l'atteinte des Français. » Offre ironique et dérisoire qui cachait sans doute, venant d'un fanatique, de haineux desseins, et qu'Abd-el-Kader se garda bien d'accepter.
Quelques encouragements lui venaient aussi des ulémas de la Mecque. Là, on priait pour lui. On le considérait comme le seul musulman qui fût pur de toute alliance avec les chrétiens. Il avait d'ailleurs comblé les ulémas
de présents. Ils lui conservaient toujours une vive gratitude. Malheureusement, elle ne se traduisait qu'en des formes inefficaces. Entouré de périls toujours grandissants, il n'en était pas moins résolu à ne pas désarmer. A ceux qui lui conseillaient de cesser la guerre, il répondait :
« Jamais je ne quitterai la partie, et tant qu'il me restera un fusil et un souffle de vie, je combattrai le chrétien. »
En ces circonstances, il apprit que les Français s'étaient jetés à la poursuite de sa smalah. De loin, il veillait sur elle, et comme elle venait d'errer durant trois semaines dans le désert, manquant d'eau et de pâturages, il envoya à Ben-Thami l'ordre de la conduire à El Benyaa, à quatre journées de Tekedempt, où elle devait trouver des ressources. Elle campa en ce lieu durant quarante- trois jours. Le souvenir des souffrances qu'elle avait endurées s'affaiblit. On reprit confiance. A ce moment , Abd-el- Kader rejoignit sa famille. Il rapportait quelque argent prélevé sur des tribus. Il le fit distribuer aux soldats et aux indigents. Il chantait victoire, et communiqua à ceux qui l'entouraient la joie vraie ou feinte dont il était animé.
Bientôt l'herbe manqua pour les troupeaux. Il dirigea la smalah sur El Nador, dans le pays des Harrars Cherzaga. Mais, ayant reçu, au moment d'y faire halte, des nouvelles alarmantes, il partit avec la moitié de ses troupes, tandis que la smalah, sous les ordres de Ben-Thami, allait plus loin vers l'est.
Abd-el-Kader y revint bientôt après, suivi de plusieurs tribus qu'il avait contraintes à marcher avec lui. Convaincu qu'il était maintenant en état de la défendre, il la ramena à El Nador. En y arrivant, il eut une heureuse
surprise. La tribu des Hachems se présenta pour se réunir volontairement à ses troupes. Il demeurait là sur le qui-vive, lorsqu'à portée de son camp, trois courriers qui cherchaient à tromper la surveillance des sentinelles furent tués. Des papiers qu'on trouva sur eux il résultait qu'ils étaient envoyés aux Français par les chefs des tribus Harrars, afin de demander aide et protection contre lui. Il fit décapiter et éventrer les trois cadavres, et comme les Harrars s'enfuyaient, il suivit leurs traces avec sa smalah tout entière, voulant opérer sur eux une razzia. Mais ils liii échappèrent; au point où il croyait les rencontrer, il ne trouva que des bivouacs abandonnés.
La smalah rebroussa chemin, se dirigeant vers Taguine, d'où elle devait gagner [les vastes et fertiles montagnes du Djebel Amour, habitées par des tribus de race noble, riches en argent et en terres cultivées, où il lui serait facile de vivre dans l'abondance et en sûreté. Quant à l'émir, il se portait avec une troupe de cavaliers d'élite dans la direction de Mascara. C'est de cette place qu'était sortie une des colonnes dont Lamoricière avait pris le commandement. Ses allées et venues inquiétaient Abdel-Kader.
Dans la soirée du 15 mai, la smalah arrivait à Taguine. L'obscurité empêchant de procéder à une installation définitive, on campa tant bien que mal jusqu'au lendemain. Le bruit s'était répandu qu'on avait vu des Français du côté de l'est; la population fut terrifiée. Les chefs la rassurèrent en affirmant qu'Abd-el-Kaher surveillait l'ennemi, et la nuit se passa sans alerte. Au lever du jour, on commença à procéder au campement, au pied des collines, dans des prairies, proche la source qui les fertilise.
Sous la surveillance des réguliers de l'émir, largement