‹ Le duc d'Aumale 1822-1837Chapitre 7 sur 34 · LK DUC D'AUMALE · texte numérisé non relu

LK DUC D'AUMALE

soustraire, vie très douce dont il nous a permis d'entrevoirie cadre souvent traversé par les émotions, les deuils, les alarmes, et de deviner le caractère tendre, confiant et affectueux, dans un récit qu'il a écrit aux derniers temps de sa vie, en mémoire de son père :

« Le 12 mai 1839, — c'était un dimanche, — mon frère Montpensier et moi nous faisions une partie à Neuilly avec nos camarades de classe. En montant en char à bancs pour retourner aux Tuileries, nous vîmes un peloton de lanciers qui venait nous chercher. Un mouvement révolutionnaire avait éclaté; le chef du poste du Palais de justice, le lieutenant Drouineau, venait d'être assassiné par le chef d'une bande d'insurgés. Barbes, auteur du crime, fut condamné à mort par la (jOur des pairs. Le conseil des ministres insistait pour l'exécution. Un dimanche après midi, j'étais dans le petit cabinet de ma mère qu'on appelait la Scrivania, Mon père entra tout en larmes; il me tendit un papier : « Tiens! lis cela à ta « mère. » Et je lus :

Par votre ange envolée ainsi qu'une colombe, Par ce royal enfant, doux et frêle roseau, Grâce encore une fois I Grâce au nom de la tombe ! Grâce au nom du berceau !

Victor Hugo.

12 juillet, minuit.

« Le comte de Paris n'avait pas un an ; ma sœur Marie, l'artiste inspirée, venait de mourir (1). »

Ce n'est pas pour rappeler que le roi des Français, à la

sur le devant de la loge, noiïs allons rire au ballet des seringues. » Jusqu'à sa mort, il resta l'ami de Mme Odier. 11 retrouva Mlle Bernard à Besançon, mariée à M. Boysson d'École, trésorier-payeur général du Doubs.

(i) Le roi Louis-Philippe et le droit de grâce, étude lue à l'Académie française le 48 mars 4897. On verra dans la suite de ces souvenirs à quelles piquantes remarques, venues des endroits les plus opposés, donna lieu la publication de ce travail.

prière du poète, fit grâce à Barbes que nous avons reproduit, d'après le duc d'Aumale, cet émouvant épisode, mais parce que ces quelques lignes, en même temps qu'elles constituent un délicieux et vivant tableau de l'intérieur delà famille royale, nous prouvent combien les membres de cette famille vivaient solidaires, associés et étroitement unis dans la joie et dans la douleur, et qu'ils permettent de préciser ce qu'était alors la vie du duc d'Aumale.

A la date où se place son récit, il avait été promu depuis quelques mois capitaine au 4" de ligne. Mais il ne semble pas qu'il fût encore autre chose qu'un officier honoraire, ni qu'en dehors des écoles spéciales il eût figuré ailleurs qu'aux revues où souvent l'emmenait le roi. En dépit de ses épaulettes, il n'avait pas renoncé aux jeux de son âge. La surveillance maternelle s'exerçait toujours sur lui. A la première alerte, il redevenait l'enfant à qui la sollicitude des parents est encore nécessaire, et on l'envoyait chercher « par un peloton de lanciers » . N'empêche qu'il touchait au moment où cette période de la première jeunesse allait se clore pour lui. L'Afrique, où depuis dix ans l'armée française, au milieu de difficultés et de périls, se couvrait de gloire, attirait et fascinait le prince. Il brûlait d'y faire ses premières armes et d'y gagner ses éperons. Ce désir ne devait pas tarder à être exaucé.

Vers la fin de 1839, le duc d'Orléans, qui avait exercé déjà un commandement en Algérie, se préparait à y retourner, lorsque à sa demande le roi décida que le duc d'Aumale s'y rendrait avec lui. « Je partirai d'ici avec mon frère d'Aumale, qui fera ses premières armes sous vos ordres », écrivait, le 4 décembre, le duc d'Orléans au maréchal Valée, gouverneur général de l'Algérie. Et quelques semaines plus lard, le 17 mars 1840, il ajoutait : « Excepté le général Baudrand, j'aurai les mêmes officiers;

et mon frère, le duc d'Aumale, ne sera accompagné que par un des officiers d'ordonnance du roi. » C'était le quatrième fils de Louis-Philippe qui entrait en ligne, et, comme le disait son frère aîné, il entrait par la bonne porte : « Il tiendra toujours bien sa place, car je vous le donne comme étant des plus solides et des plus intelligents (1). »

Durant les quelques mois qui précédèrent son départ, le duc d'Aumale vécut comme en une sorte d'exaltation et de griserie. Avec plus de passion que jamais, il suivait la marche de nos soldats sur la terre africaine, se figurant déjà qu'il partageait leurs dangers et leur gloire, étudiant la topographie algérienne, suivant sur les cartes géographiques les itinéraires qu'il espérait parcourir bientôt en combattant. Le cabinet de travail qu'il occupait au second étage des Tuileries regardant la Seine du côté du Pont- Royal était rempli de livres techniques, de cahiers sur le tir, les marches en campagne, les fortifications, la tactique militaire. Il y passait de longues heures, impatient de partir, franchissant par la pensée la route des mers et puisant, dans une incessante préparation à la destinée qui s'ouvrait pour lui, la force de se résigner à l'attente.

Parfois, dans le silence de ce cabinet, une voix jeune et mâle s'élevait. C'était le prince qui répétait les formules de commandement ou qui chantait joyeusement : la Casquette du père Bugeaud. Peut-être marquait-il le pas en la chantant. Ses amis venaient-ils le voir, il ne pouvait les entretenir d'autre chose que de l'Algérie, du voyage qu'il allait y faire, de l'espoir qu'il caressait de prendre part, dès son arrivée, à quelque action militaire, à quelque combat qui le mettrait en face d'Abd-el-Kader.

(1) Le duc d'Orléans au général Aupick, 2 juin 1840.

« Pourvu qu'une fois là-bas, sous prétexte que je suis trop jeune, on ne veuille pas me retenir, m'empêcher d'aller de l'avant! » disait-il.

Le fait est qu'il avait à peine dix-sept ans, et, quoiqu'il eût été décidé par le roi qu'il verrait le feu, on n'entendait pas le laisser encore se jeter au plus épais des mêlées. Mais il se promettait bien de tromper la surveillance dont il serait l'objet et de n'en faire qu'à sa tête. Cela, il ne le confiait qu'à de rares amis, les amis de cœur, choisis parmi ses condiciples de Henri IV. et qu'il conviait souvent à venir le voir aux Tuileries.

L'un d'eux nous rapporte le trait suivant, qui nous ouvre le cabinet de travail du prince et nous permet de l'y surprendre au milieu de ses camarades, venus à son appel pour y passer quelques heures auprès de lui.

a Ce jour-là, nous étions à peine réunis, lorsque son valet de chambre, Damonville, frappa discrètement à la porte.

« — Entrez, s'écria le prince.

« Et, reconnaissant son serviteur, il reprit :

« — Qu'est-ce?

« — Monseigneur, c'est le tailleur qui vient essayer les habits que Monseigneur désire emporter en Afrique.

« — Qu'il attende.

(c Le prince était en verve, heureux de se trouver parmi ses amis de collège, et il eut bientôt oublié qu'il était attendu. Une demi-heure s'écoula, et Damonville de revenir :

« — Monseigneur, le tailleur est toujours là.

« Cette fois, le prince se fâcha :

« — Je n'aime pas à être dérangé quand je suis avec des Henri IV.

a Et il reprit l'entretien; il parlait de la guerre d'Alger,

Dieu sait avec quelle émotion profonde et communicative. Puis, comme son récit amenait l'histoire de l'incident à propos duquel fut inventée « la casquette à Bugeaud » 5 il se mit à chanter la chanson populaire chère aux soldats africains. Damon ville, qui était resté dans l'antichambre 5 eut alors une inspiration. Il ouvrit à moitié la porte, et, dans l'entre-bàillement, on l'aperçut tendant au prince une casquette :

« — Monseigneur demande sa casquette? fit-il.

« Le duc d'Aumale ne put s'empêcher de rire, et, se levant, il dit :

« — Allons essayer nos habits, puisque Damonville le veut (1). »

Quelques jours après, il voguait vers Alger, sous la protection de ce frère aîné qu'il admirait autant qu'il l'aimait et que déjà guettait ironiquement la mort impitoyable. J'aime à me les figurer tous deux, à cette heure fortunée, où le plus jeune rêve de gloire et d'aventures de guerre, où l'ainé, le prince royal, homme déjà depuis longtemps, par conséquent plus grave, de raison plus mûre, envisage les pesants soucis du pouvoir qui lui est destiné, à cette heure qui précède de si peu de jours celle d'un nouveau et irréparable deuil (2). Je les vois l'un et l'autre, assis, le soir venu, à la proue du navire qui les emporte vers les terres lointaines. A la clarté des étoiles qui deviennent plus brillantes du côté de l'orient, au bruit monotone des flots qui s'ouvrent devant eux, ils causent librement, en amis, en frères.

L'aîné développe cette idée que la guerre d'Afrique est aujourd'hui la première affaire de laFrance, non seulement parce que l'honneur de nos armes y est engagé, non seu-

(i) Documents inédits communiqués par M. Buisson. (2) La famille royale pleurait la princesse Marie.

lement par l'importance intrinsèque de la question, mais aussi par le contre-coup qu'elle aura sur toutes les autres questions qui touchent le pays et oii se trouvent mêlés des intérêts français. Et il dit les incidents, les épisodes, les périls de cette guerre si nouvelle, si différente de toutes celles où la patrie a été jusque-là engagée : les marches dans les gorges sauvages, l'ennemi surgissant à rimproviste de derrière chaque buisson, la barbarie de ses coutumes; il en célèbre les héros, morts ou vivants, cet Abd-el-Kader, grandiose figure, guerrier indomptable, champion de patriotisme et de fanatisme religieux, avec ses allures d'insaisissable sphinx, si souvent vaincu et jamais abattu, dont l'héroïsme n'est égalé que par celui des adversaires qu'on lui oppose : Bugeaud, Duvivier. Négrier, Baraguey d'Hilliers, Lamoricière, Bedeau, Changarnier, Cavaignac, Yusuf et tant d'autres, phalange glorieuse que grossiront les années qui viennent et qui ajoutera aux fastes de la France des pages immortelles.

Le plus jeune des deux frères écoute l'autre. Électrisé par ce qu'il entend, l'âme gonflée de l'espoir de se montrer égala ses aïeux et aux chefs dont il connaît les prouesses, il s'exalte à ces récits. Sa taille svelte, serrée dans la tunique d'uniforme, se redresse, et, sous le képi d'où s'échappent les boucles de ses cheveux blonds, son jeune visage à l'expression martiale, aux yeux bleus, trahit toutes les émotions qui se pressent dans son cœur.

Et peut-être, au même moment, là-bas, bien loin, dans une chambre du palais des Tuileries, leur père et leur mère les suivent-ils par la pensée. Peut-être, au fond, tout au fond d'eux-mêmes, le roi et la reine maudissent-ils la loi compensatrice qui fait des fils des rois des otages et des victimes expiatoires sacrifiés aux

intérêts de la couronne et au bonheur des peuples. Mais, s'ils ressentent quelque tristesse en songeant à ces fils chéris qui s'éloignent d'eux, à celui surtout qui n'avait pas encore quitté le foyer et qui vient d'en partir pour la première fois, ils savent du moins que dans ce cadet, comme dans l'aîné, tout est nobles aspirations, grandeur, dévouement à la patrie. Ils se rassurent, convaincus qu'ils n'auront jamais à rougir de l'avoir mis au monde. Et partagée entre la crainte des dangers qu'il va courir et l'espérance de son heureux retour, la mère s'agenouille et elle prie Dieu pour ses enfants.

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