CHAPITRE VIII
LE GÉNÉRAL
Un souvenir du passé. — Éducation militaire du duc d’Aumale. — L’opinion publique et Bazaine. — Renvoi devant un conseil de guerre. — Le duc d’Aumale désigné pour présider ce conseil. — Ses premières résistances et ses perplexités. — Démarches du maréchal Baraguay d’Hilliers. — Une séance de l'Assemblée nationale. — Le duc d’Aumale accepte la présidence. — Il veut aller en Alsace. — Refus de Bismarck. — Le procès. — Un mot historique. — La sentence. — Recours en grâce. — Départ pour Besançon. — Le commandement du 7e corps. — Comment il l’exerce. — Son activité. — Les « randonnées ». — Sa sollicitude pour le troupier. — En manœuvres. — Ses ordres du jour. — La crise de 1875. — Physionomie de son quartier général — Anecdotes du dix-huitième siècle. — De plus en plus loin de la politique. — 11 refuse de se laisser élire au Sénat. — Le duc d’Aumale et le cardinal Mathieu. — Il est relevé de son commandement.
Lorsque, au mois de mars 1872, le duc d’Aumale avait été réintégré dans son grade, vingt-quatre ans s’étaient écoulés depuis qu’il ne portait plus l’uniforme et ne figurait plus dans l’armée. On pouvait craindre que, durant l’exil, il fût devenu inférieur à lui-même et eût perdu non le goût, mais l’habitude du métier. N’est-ce pas l’histoire de tant d’officiers des armées royales émigrés pendant la Révolution, arrachés à leur carrière, en pleine jeunesse, alors qu’ils étaient animés d’une indomptable ardeur et qu’on avait vus revenir, un quart de siècle plus tard, en 1814, vieillis, désabusés, déplorablement aigris,
LE GENERAL
à force d’avoir souffert; plus ignorants encore qu’aigris, tant ils avaient fermé les yeux aux progrès de l’art militaire aussi bien qu'aux transformations sociales de leur pays; incapables, en un mot, d’exercer les commandements que, malgré leur incapacité, le roi consentait à leur confier, par égard pour leurs anciens services et comme récompense de leur longue fidélité? Remis en possession de leur grade et de leurs armes, plusieurs d’entre eux s’étaient montrés au-dessous de leur tâche. Par leur inexpérience, leur ignorance, leurs bévues, ils avaient excité les railleries de leurs soldats dressés à la dure école de l’empereur, longtemps associés à sa gloire, dont ils gardaient un reflet et dont les souvenirs les rendaient impitoyables pour ces revenants d’un autre âge, si différents des généraux qui jadis les menaient au combat.
Rappeler ces souvenirs, c’est signaler l’écueil contre lequel le duc d’Aumale était exposé à se briser en reprenant le cours d’une carrière exceptionnellement brillante, mais durant un si long temps interrompue. On l’attendait à cette épreuve. Peut-être quelques-uns de ses adversaires espéraient-ils qu’elle lui serait fatale. Mais il était de taille à la subir, grâce à la forte éducation militaire qu’il avait reçue, grâce surtout à des dons exceptionnels développés par un travail incessant.
Son enfance avait été bercée par les récits des derniers et illustres survivants des guerres de 1 empire : Soult, Gouvion Saint-Cyr, Mortier, Gérard. Son heureuse mémoire avait retenu leurs leçons et leurs préceptes. Plus tard, en Afrique, à l’âge où les exemples non moins que les paroles laissent dans l’âme et dans l’intelligence des empreintes profondes, il avait trouvé d’autres maîtres, les plus habiles tacticiens du temps : Clauzel et Bugeaud. Sous leurs ordres, il avait exercé des commandements
LE DUC D’AUMALE
importants, rempli des missions périlleuses, assumé des responsabilités redoutables et inscrit, par de retentissantes actions de guerre, son nom à côté des noms de Changarnier, de Lamoricière et de Cavaignac.
Élevé à une telle école, doué ainsi qu’il l’était, il ne pouvait oublier les enseignements sous l'influence desquels, encore adolescent, il avait acquis l’expérience et la compétence. Pour que la proscription, en l’arrachant à un tel milieu, pût effacer le souvenir des leçons qu'il y avait reçues, il eût fallu qu'il se désintéressât des événements qui, à tout instant, les lui rappelaient. Mais, loin de s’en désintéresser, il était resté, pendant la durée de son exil, l’admirateur passionné de l’armée française, la suivant dans toutes les contrées où elle promenait ses drapeaux : en Crimée, en Italie, en Chine, au Mexique, dans cette Algérie où lui-mème avait commandé et qui lui était toujours chère. L’armée! l’armée française, sa pensée l’accompagnait partout.
Ému au spectacle de ses dangers, exalté au récit de ses victoires, il étudiait sans cesse, avec autant d’application que s’il en eût fait toujours partie, les multiples rouages de son organisation, soucieux de n'en ignorer aucun, ni les anciens qu’il n’avait pas oubliés, ni les nouveaux avec lesquels il se familiarisait bien vite au fur et à mesure qu’on les mettait en mouvement. Il appliquait le même procédé d’étude aux armées étrangères, à leurs effectifs, à leurs armements, à leurs méthodes de combat. Enfin, pour se rendre compte des progrès effectués ici ou là, il comparait les armées modernes aux armées anciennes. Après avoir commencé ces comparaisons dans des livres techniques, il les poursuivait sur les champs de bataille de l’Europe, théâtre des grandes guerres d’autrefois ou d’aujourd’hui.
LE GÉNÉRAL
Loin donc que l’exil eût amoindri ses connaissances militaires, il en avait profité pour les accroître. Au moment où se rouvraient pour lui les rangs de l’armée, il se trouvait, grâce à sa science militaire et à son incomparable activité, en état d’y tenir une grande place. Cette place, M. Thiers s'obstinait à ne pas la lui offrir. C’était à croire que, n’ayant pu s’opposer à ce qu’on lui rendît son grade, il ne voulait pas lui fournir l’occasion de l’utiliser, de peur, sans doute, de le trop mettre en évidence.
Les choses traînèrent ainsi durant quelques mois. Absorbé par d’autres préoccupations, par ces joies du retour que nous avons décrites et qu’allait éteindre la mort de son fils, le duc d’Aumale attendait sans impatience qu’on recourût à ses services, lorsque, durant l’automne de 1872, au moment où l’opinion publique commençait à réclamer la mise en jugement du maréchal Bazaine, il apprit que M. Thiers songeait à lui confier la présidence du conseil de guerre devant lequel, le cas échéant, le maréchal devrait comparaître.
L’idée de mettre en cause le commandant en chef de l’armée de Metz et de lui demander compte de ses actes remontait à l’heure fatale où la nouvelle de la capitulation de la cité lorraine avait éclaté en France et détruit l’espoir de vaincre, qui survivait aux premières défaites. D’un bout à l’autre du pays, avait retenti un cri de réprobation et de révolte. Avant même de savoir comment les choses s’étaient passées, on accusait Bazaine d’avoir sacrifié son armée à ses ambitions personnelles et livré la place dont la défense lui était confiée, sans avoir fait tout ce que commandaient le devoir et l’honneur, — accusation d’autant plus terrible que, si l’enquête en démontrait la vérité, il en résulterait que le maréchal
LE DUC D’AUMALE
était, responsable des échecs qu’avaient subis nos armes depuis que les Allemands, délivrés de l’obligation de contenir l’armée de Metz, s’étaient vus libres de faire avancer toutes leurs forces dans l’intérieur et d’aller mettre le siège devant Paris.
Quand l’Assemblée nationale se réunit à Bordeaux, ces griefs se reproduisirent avec une vivacité nouvelle. Il fut évident que l’opinion ne serait satisfaite que lorsque Bazaine aurait été traduit devant la justice militaire. L’insurrection de la capitale relégua pour quelques semaines la question au second plan. Elle reparut au premier, dès le lendemain de la prise de Paris. Le 29 mai, l’Assemblée nationale eut à discuter une pétition dernandant qu’il fût procédé à une enquête sur la capitulation de Metz. La commission avait conclu au renvoi au ministre. Après un bruyant débat où Bazaine fut tour à tour attaqué et défendu, le renvoi ne fut pas prononcé. L’ordre du jour pur et simple écarta la pétition.
Ce n’est pas que l’Assemblée n’eût son opinion faite. Elle avait seulement cédé aux adjurations du ministre de la guerre. Devant l'irrégularité et les dangers d’une enquête parlementaire, que divers députés semblaient disposés à exiger, le général Le Flô, en agitant le spectre de la confusion des pouvoirs, avait obtenu l’ajournement d’une solution définitive. Mais cet ajournement ne pouvait être indéfini. Devant la formelle volonté de l’Assemblée, le gouvernement se voyait obligé de prendre une autre attitude et de décider que toutes les capitulations survenues pendant la guerre seraient soumises à une enquête. Un conseil, que présidait le maréchal Baraguay d’Hilliers, était chargé d’y procéder. Après avoir examiné les événements de Metz, il avait conclu au renvoi de Bazaine devant les juges.
LE GÉNÉRAL
On racontait alors queM. Thiers espérait encore éviter ce dénouement, soit qu'il ne crût pas à la culpabilité du commandant de l’armée du Rhin, soit qu'il redoutât que la constatation du crime, s’il était prouvé, ne portât atteinte à l'honneur des armes françaises. Toutefois, il devait prévoir le cas où il y aurait obligation pour lui de céder au sentiment public, si manifestement contraire au sien. C’est en dressant la liste des généraux qui seraient appelés à juger Bazaine qu’il y avait fait figurer le duc d’Aumale, désigné, par son ancienneté de grade, pour faire partie du conseil de guerre et le présider.
Le prince en eut la nouvelle par le maréchal Baraguav d'Hilliers, qui vint le trouver après que le conseil d’enquête de capitulation eut conclu au renvoi de l’auteur responsable de la capitulation de Metz devant la justice militaire.
« C’est à vous qu’il appartient de présider ce tribunal, dit le maréchal au duc d’Aumale. Aucun des maréchaux de France ne peut exercer cette présidence. Lebœuf a eu trop de part dans nos désastres. Canrobert a servi sous les ordres de Bazaine. Mac Mahon commandait l’armée de Sedan. Moi, j’ai présidé le conseil d’enquête. Nous sommes tous disqualifiés. C’est donc à vous qu’incombe cette tâche. Vous êtes le doyen des généraux français.
- — Il y a le général Schramm, objecta le duc d’Aumale.
- — Il est octogénaire, infirme.
. — A défaut de lui, j’ai des amis dans la marine ; Tréhouart, Rigault de Genouilly. Et puis, ce n’est pas en remplissant les fonctions déjugé que je voudrais rentrer dans l’armée. »
Instinctivement il redoutait, on le voit, cette lourde tâche. Baraguay d’Hilliers , à cette première tentative, insista en vain; le prince ne se décidait pas. Peut-être
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redoutait-il que M. Thiers ne l’eûtchoisi pour remplir ses difficiles fonctions que parce qu’il y avait là un écueil et un péril. D’autre part, il pensait que ce procès Bazaine serait, à vrai dire, le procès de l’Empire. N’essayerait-on pas de mettre en doute l’impartialité du président, si ce président était un prince d’Orléans, et, ce prince n’ayant pas pris part à la guerre, son autorité n’en serait-elle pas amoindrie? Il restait donc très perplexe, encore qu’il comprît que reculer devant 1 accomplissement de ce pénible devoir équivaudrait à une mise à la retraite définitive prononcée par lui-même. Il disait alors :
« Si j’y suis forcé, je saurai le remplir. »
Néanmoins, quand il alla rendre au maréchal Baraguay d’Hilliers sa visite, il était résolu à résister encore, à moins qu’on ne le pourvût d’un commandement. Il parlait de poser des conditions. Dès qu’on le considérait comme étant en activité de service, il ne lui convenait pas de n’être bon qu’à présider un conseil de guerre; une triste tâche, à son avis. S’il était désigné par son grade pour la remplir, il avait le droit d’exiger que ce ne fût pas la seule à laquelle son grade le désignât.
Nous n’avons pu découvrir s’il tint ce langage au maréchal. De leur second entretien, nous n'avons recueilli que les sollicitations pressantes du vieux soldat pour convaincre le duc d’Aumale qu’il pouvait seul prendre la direction de ce dangereux et formidable procès, et qu’il était seul en état de le conduire. Puis, quand il crut l’avoir ébranlé, il ajouta comme un homme convaincu de la culpabilité de Bazaine :
« Moi, je l’ai condamné; j’ai fait mon devoir. A vous défaire le vôtre. Pas de faiblesse (1) ! »
(1) Récit d’un témoin, complété par des notes de M. de la Rive.
LE GENERAL
A dater de ce jour, le duc d’Aumale entreprit une sorte d’enquête sur la carrière de Bazaine, la prenant à ses débuts, la suivant en toutes ses phases, interrogeant les officiers qui avaient suivi le maréchal au Mexique, tâchant de pénétrer, à la lumière des actions passées, dans cette âme de soldat et d’y chercher si elle avait pu concevoir la trahison. Il étudiait de même les dramatiques péripéties du siège de Metz, préoccupé d'être prêt s il avait à porter sur tant de faits ténébreux un jugement public.
Cependant il espérait encore échapper à ce qu’il appelait une corvée. Il s’efforçait de 1 écarter de lui. Au mois de mai 1872, il crut pouvoir y réussir. L’Assemblée nationale discutait un projet de loi relatif à la juridiction militaire et à la composition des conseils de guerre. Bien que cette loi, remaniant et refondant les lois antérieures, eût un caractère général, elle était faite en vue de Bazaine. Le nom du maréchal ne fut prononcé par aucun des orateurs, mais tout le monde pensait à lui. C’est lui qu’on voyait inaugurant la juridiction qu’on était en train de réformer. On la préparait pour lui.
Ce débat parut au duc d’Aumale le terrain le plus propice pour se dérober aux fonctions de juge, et s y dérober légalement. Il suffisait que l’Assemblée décidât que ses membres ne pourraient faire partie des conseils de guerre. Elle comptait dans ses rangs plusieurs généraux. Ils étaient tous intéressés à soutenir une proposition dans ce sens, un entre autres, et non le moins éminent, le général de Chabaud La Tour, que son ancienneté de grade condamnait aussi à figurer parmi les juges de Bazaine.
Au cours de la discussion à laquelle se livrait l’Assemblée, le duc d’Aumale, le 25 mai, écrivait : « Mon cher général, le ministre est d’avis que les membres de 1 Assemblée ne doivent pas siéger dans le conseil de guerre.
LE DUC D’AUMALE
Mais, en présence des dispositions manifestées, il ne se sent pas autorisé à résoudre la question, et si l’Assemblée n’a pas pris une disposition spéciale, il n’admettra pas cette excuse. C’est du moins ce qu’il m’a dit. Il faut se concerter pour faire présenter un amendement par des personnes non intéressées. L’affaire viendra probablement demain à l'ouverture de la séance. Il me paraît impossible que nous nous bombardions nous-mêmes juges dans ce procès. Je vous dis cela pour le cas où vous rencontreriez quelque député ce soir (1). »
L amendement que souhaitait le prince fut présenté le lendemain (2). Il était ainsi conçu : « Les membres de 1 Assemblée nationale ne peuvent faire partie des conseils de guerre. » Personne ne se méprit sur le caractère de cette proposition. On savait qu’elle était présentée dans 1 intérêt du duc d’Aumale, à l’effet de lui épargner la difficile tâche de présider le conseil. Le député qui la présentait 1 appuya en ces termes : « Nous sommes en train de taire une loi pour un cas spécial. Des circonstances exceptionnelles nous imposent 1 obligation de composer un tribunal, en connaissant déjà celui qui en sera justiciable. Puisque c’est nous qui sommes appelés à décider de sa composition, je trouve qu il est d’une haute convenance que les membres de cette assemblée s’interdisent à eux-mêmes d en faire partie. »
Beaucoup de députés parurent approuver ce langage, et disposes à voter 1 amendement. Mais la commission y était contraire. Un de ses membres fit remarquer qu’en cas « d’empêchements légitimes » , le ministre de la guerre pourrait toujours dispenser de siéger les généraux qui auraient à en invoquer. Le rapporteur, M. Iveller, pré-
('!) Documents inédits : Papiers de Chabaud La Tour.
(2) ParM. Anisson du Perron, Officiel du 27 mai 1872.
LE GÉNÉRAL
cisa les causes qui dictaient le refus de la commission.
« Nous étions chargés, dit-il, de réclamer la publicité des faits relatifs à la dernière guerre. Cette publicité pouvait se faire de deux manières : elle pouvait se faire par l’insertion au Journal officiel, comme elle a été faite déjà pour un certain nombre de capitulations. Elle pouvait se faire, au contraire, par l’action de la justice, et par un débat contradictoire devant les conseils de guerre. Dès le début, nous avons déclaré au gouvernement que notre intention n’était nullement de demander une publicité prématurée, et que nous ne prendrions aucune décision avant que lui, gouvernement, ait choisi entre la publicité des documents et la publicité devant la justice. C est donc le gouvernement qui a pris cette décision; c est lui, et non l’Assemblée, qui en a la responsabilité. Aujourd hui que le procès est entamé, le gouvernement vient nous demander, non pas un ordre de poursuivre, non pas une loi qui ait aucun rapport avec le fait spécial qui va etie jugé, mais une loi qui a pour but de pourvoir à 1 absence des maréchaux dans les conseils de guerre, aujourd hui aussi bien que dans dix ou dans vingt ans. Poui y pouivoir, nous n’avons fait aucune innovation. Nous avons ouvert le Code de justice militaire d’accord avec le gouvernement, et nous avons cherché, suivant 1 esprit de ce Code qui veut qu’un officier soit jugé par ses pairs, quels étaient ces officiers généraux qui, naturellement, devaient remplacer les maréchaux. Par conséquent, il s agit ici, non pas d’une loi spéciale et personnelle, mais uniquement d’une loi destinée à combler, d’une manière générale, une lacune du Code de justice militaire. Et ce qu’on jqous propose dans ce moment est, je le crains, une exception spéciale désirée peut-être pour certains de nos collègues. Vous renonceriez certainement aux juges qui
LE DUC D’AUMALE
présenteraient les plus grandes conditions d’autorité et d’expérience. »
Le duc d’Aumale se crut alors autorisé à intervenir dans le débat. Il ne pouvait laisser croire qu’il reculait devant le devoir, si rigoureux qu’il fût. Il s’expliqua brièvement, avec son habituelle netteté :
« Je n’ai qu’un mot à répondre à ce que vient de dire 1 honorable M. Relier. Il a paru penser que des motifs personnels pouvaient inspirer à quelques-uns des membres de cette Assemblée qui ont l’honneur d’appartenir à 1 armée le désir de ne pas remplir une portion quelconque des devoirs qui peuvent leur incomber. Je demande à rectifier cette opinion. Lorsque, il y a un an, l’Assemblée a rapporté la loi qui m’exilait du territoire français, et m’a rendu le droit de résider dans mon pays, elle m’a, en même temps, rendu aux devoirs de ma profession, à mes devoirs de soldat, devoirs que j’ai eu la douleur, malgré tous mes efïorts, de ne pouvoir remplir durant la dernière guerre, et que je suis prêt à exercer dans toute leur étendue, quelque pénibles, quelque cruels qu’ils puissent être, avec intégrité, fermeté et dévouement. Ce n’est donc pas d’une question personnelle qu’il s’agit ici, mais d une question de droit en quelque sorte, question dont je laisse l’appréciation à l’Assemblée, et sur laquelle ma situation personnelle ne me permet pas de m’expliquer davantage. »
Ces paroles équivalaient à une acceptation pure et simple de présider au procès Bazaine. Néanmoins, le débat se poursuivit. Le général Ducrot y prit part. U était partisan de 1 amendement. Le mandat de représentant dominant t out, il n appartenait à personne d en entraver l’exercice. Cn general, membre de 1 Assemblée, appelé à siéger dans un conseil de guerre, serait empêché d’exercer ce mandat.
LE GÉNÉRAL
L’Assemblée semblait très exactement divisée en deux camps. Quand on alla aux voix, on pouvait croire que, si l'extrême droite se ralliait à l’amendement, il serait voté. Au moment où s’ouvrait le scrutin, on vit la plupart des membres de ce groupe, un bulletin blanc à la main, tout prêts, par conséquent, à seconder en cette circonstance le désir du duc d’Aumale. Mais, brusquement, 1 un d’eux se leva et, s’adressant aux députés royalistes qu’on savait les féaux du comte de Chambord, et qui allaient voter pour l’amendement :
« Que faites-vous donc1? leur dit-il. Votez contre. Nous sommes intéressés à ce que le duc d’Aumale préside ce conseil de guerre; il s’y coulera (1). »
L’amendement fut repoussé à une majorité de trentedeux voix. Le prince n’avait plus qu’à se résigner. Cependant, plus d’une année encore devait s’écouler avant que le maréchal Bazaine fût mis en accusation. M. Tbiers, nous l’avons dit, répugnait à ouvrir ce grand procès. On sait que ce fut seulement après l'élection du maréchal de Mac Malion, sous le ministère de Broglie, en octobre 1873, au milieu du trouble et de la confusion que créait, de toutes parts, l’éventualité d’une restauration royaliste considérée comme imminente, que Bazaine comparut devant le tribunal.
Peut-être, à la chute de M. Thiers, le duc d’Aumale avait-il de nouveau conçu l’espérance de ne pas présider. Mais qui, mieux que lui, pouvait diriger ces débats solennels et redoutables? Qui pouvait interroger Bazaine avec plus d’autorité que ce prince, placé si haut dans 1 estime publique par son nom, sa naissance, ses services . b il essaya encore de se faire dispenser de ce pénible devoir,
(1) Récit d’un témoin.
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il fut bientôt contraint de l’accepter. Le sentiment général le désignait et l’appelait. Le nouveau président de la République ne pensait pas autrement que la majorité des Français. Le duc d’Aumale en prit son parti.
A dater de ce jour, la correspondance du prince nous le montre exclusivement préoccupé de la mission qui lui était échue. Le 24 juillet, il avait obtenu de l’Assemblée nationale un congé, afin d’être plus libre de s’y consacrer. Le 29 août, de Chantilly, il écrivait au général de Chabaud La Tour, qui devait siéger à ses côtés : « Mon cher ami, je vous ai dit que je vous mettrais au courant des incidents qui pourraient vous intéresser sur ce qui regarde le procès auquel nous sommes tous les deux condamnés. Voici le plus important : le procès n'aura pas lieu à Compiègne,mais au grand Trianon. Les juges ne seront point logés. C est le désir d’arriver à ce dernier résultat qui a, je crois, décidé le ministre à choisir Trianon, décision à laquelle je n’ai pas eu à m’opposer, mais que je crois regrettable (I). » Il trouvait Trianon trop près de Versailles, trop exposé aux assauts de la curiosité publique.
Le 6 septembre, il s'adressait au duc de Broglie, ministre des affaires étrangères : « Mon cher duc, il y aura inévitablement, dans le procès Bazaine, des discussions topographiques très délicates. J'apprends la carte par cœur. Mais rien ne remplace la connaissance des lieux. Je voudrais pouvoir partir de Paris un soir, arriver a Metz le matin, visiter les positions de la rive droite dans le jour, coucher à Metz, visiter les positions de la rive gauche le lendemain matin, coucher à Verdun, et revenir a Paris le troisième jour. Il va sans dire que je garderais le plus strict incognito, que j’éviterais de m’approcher des
M) Documents inédits : Papiers de Chabaud La Tour.
fortifications, et ne ferais rien qui, en temps ordinaire, pût m’exposer à être arrêté ou même questionné. Mais, si je suis signalé, reconnu sans que les autorités allemandes aient été confidentiellement prévenues, peut-il en résulter quelque inconvénient? Et si elles sont prévenues, pourrai-je échapper à des politesses qui me seraient essentiellement pénibles? Avant de demander 1 autorisation du ministre delà guerre, je voudrais connaître votre sentiment (1). »
Cette lettre témoignait de nobles scrupules et d une rare conscience. En la recevant, le duc de Broglie manda l’ambassadeur d’Allemagne, le comte d’Arnim. Sous le sceau du secret, il lui fit part du désir exprimé par le duc d’Aumale, et le chargea de le transmettre à Bismarck, qui seul pouvait décider. Le chancelier impérial fit, à la requête qui lui était soumise, un accueil discourtois qui trahissait son irritation. Il la trouvait d’autant plus blessante qu’il interprétait le procès Bazaine comme une preuve de l’effort, tenté par le gouvernement français, pour prouver que si nous avions été vaincus, c’était grâce à la trahison du généralissime de l’armée du Rhin, et non par la valeur allemande. Non seulement il refusa d’accéder à la demande du duc d'Aumale, mais, quoique son ambassadeur à Paris eût promis de la tenir secrète, il la livra en pâture à la malveillance des journaux de Berlin, qui étaient à ses gages.
Le président du conseil de guerre appelé à juger Bazaine dut donc renoncer à aller parcourir les champs de bataille de Metz et se contenter, pour les détails topographiques, de l’étude des cartes. Quand s’ouvrit le procès, il n’en était pas moins documenté. Dans ses études
(1) Documents inédits : Archives de Broglie.
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préparatoires, il avait apporté les mêmes procédés d’investigation que dans ses travaux historiques, et le théâtre de la guerre de 1870 lui était devenu rapidement aussi familier que celui des campagnes de Condé.
Plus tard, il racontera souvent quelles émotions l’agitaient durant cette journée du 6 octobre 1873, — date de l’ouverture du procès, — lorsqu’à midi, revêtu de son uniforme qu’il avait remis, après vingt-quatre ans, pour la première fois, portant le grand cordon de la Légion d honneur, il arrivait à Trianon, et marchant en avant des neuf généraux qui composaient avec lui le tribunal, faisait son entrée dans la salle d’audience. Son cœur battait dans sa poitrine, à la briser. Mais les spectateurs n’en pouvaient rien surprendre, tant son calme visage demeurait impénétrable. S'il était troublé par la nouveauté de sa fonction, par sa responsabilité, par le rang de l’accusé dont il tenait le sort dans ses mains, par le regret de ne pas débuter, à sa rentrée dans l’armée, en un rôle plus conforme à ses goûts, par les mille regards qui l’enveloppaient, essayant de le pénétrer, il possédait assez d’empire sur soi pour dominer ses émotions. Et puis, bien vite elles se dissipèrent. Aux prises avec le péril, il recouvrait son sang-froid; il redevenait lui-même. Ce fut d’une voix ferme qu’il donna l’ordre d’introduire Bazaine, et lui dit :
« Maréchal, asseyez-vous. Il va être donné lecture de vos états de service. »
C est par cette lecture qu’il avait voulu commencer, comme s’il considérait qu’il était nécessaire, et de toute justice, de placer a 1 avance, en regard de l’accusation redoutable qui pesait sur l’ancien commandant de l’armée du Rhin, 1 énumération des faits glorieux dont le souvenir pouvait contribuer à le défendre.
« Il faut qu’il préside au procès, avait dit un député; il s’y coulera. »
Le duc d’Aumale infligea à cette prophétie malveillante un démenti victorieux. Du commencement à la fin de ces mémorables débats, il les dirigea avec un tact, une mesure, une fermeté, une hauteur de vues, une chaleur de parole, une générosité de pensées, dont le souvenir en est inséparable, et qui ne furent égalés que par 1 amplitude et la solidité de sa connaissance du sujet, par f intelligence avec laquelle il le traita. Nous avons cite, on citera encore la réponse a Bazaine :
« Il n’y avait plus de gouvernement légal, avait dit l’accusé pour justifier sa conduite.
— La France existait toujours », répondit le duc d’Aumale.
Mot éclatant qui dans toute autre bouche eût paru quelque peu théâtral, mais qui, dans la sienne, était le cri du cœur. Et c’est peut-être la seule fois où le duc d’Aumale a révélé son secret, le secret de sa force et peut-être aussi, aux yeux des hommes de parti, dont il trompa les espérances, le secret de sa faiblesse!...
Le procès ne prit fin que dans l'audience du 10 décembre. Il était quatre heures trente-cinq, quand le président déclara que les débats étaient clos, et que le conseil se retirait pour délibérer. A huit heures et demie, l’audience fut reprise. Il faisait nuit. Les lampes, dispeisées de tous côtés dans la salle de Trianon, ne l’éclairaient que faiblement. Mais celles qu’on avait placées sur le bureau arrachaient des scintillements à la haie de baïonnettes qui se dressait entre le conseil et le public, mettaient en pleine lumière les faces vieillies et sombres des généraux qui entouraient le duc d’Aumale, comme lui debout et couverts. Il donna lecture, l’accusé non pré-
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senl., de la sentence qui condamnait « François-Achille Bazaine, maréchal de France, à la peine de mort, avec dégradation militaire ».
Tandis que la foule s’écoulait, vivement impressionnée, les juges revenaient dans la salle de leurs délibérations. Là, sur un coin de table, le duc d’Aumale rédigea d’une haleine la lettre suivante au ministre de la guerre, qu’il signa « H. d’Orléans »,etque tous les membres du conseil signèrent après lui. Elle était son œuvre, de la première à la dernière ligne. Elle porte son empreinte dans l’inspiration comme dans le tour des phrases. A ce titre, elle a sa place dans ce récit :
« Monsieur le ministre, le conseil de guerre vient de rendre son jugement contre M. le maréchal Bazaine.
« Jurés, nous avons résolu les questions qui nous étaient posées, en n’écoutant que la voix de notre conscience. Nous n’avons pas à revenir sur le long débat qui nous a éclairés. A Dieu seul nous devons compte des motifs de notre décision.
« Juges, nous avons dû appliquer une loi inflexible et qui n’admet pas qu’aucune circonstance peut atténuer un crime contre le devoir militaire.
« Mais ces circonstances que la loi nous défendait d’invoquer, en rendant notre verdict, nous avons le droit de vous les indiquer.
« Nous \ eus rappellerons que le maréchal Bazaine a pris et exercé le commandement de l’armée du Rhin au milieu de difficultés inouïes, qu’il n’est responsable ni du désastreux début de la campagne, ni du choix des lignes d’opération.
« Nous vous rappellerons qu’au feu il s’est toujours retrouvé lui-même; qu’à Borny, à Gravelotte, à Noisseville, nul ne 1 a surpassé en vaillance, et que, le 16 août,
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il a, par la fermeté de son attitude, maintenu le centre de la ligne de bataille.
« Considérez l’état des services de l’engagé volontaire de 1831, comptez les campagnes, les blessures, les actions d’éclat qui lui ont mérité le bâton de maréchal de France.
« Songez à la longue détention qu'il vient de subir, songez à ce supplice de deux mois pendant lesquels il a entendu chaque jour discuter son honneur devant lui, et vous vous réunirez à nous pour prier le président de la République de ne pas laisser exécuter la sentence que nous venons de prononcer. »
Lachaud, l’avocat du condamné, reçut communication de cette requête sous la garantie du secret professionnel. Puis, le duc dhAumale, après en avoir envoyé une copie au président du conseil des ministres, alla lui-même la remettre au maréchal de Mac Mahon.
Le lendemain, dès le matin, il écrivait au duc de Broglie :
« J’ai remis hier soir au président de la République la lettre dont le commandant Guioth vous avait porté la copie. J’ai été très touché de l’accueil que le maréchal a fait à cette démarche et de celui qu’il m’a fait personnellement. Ma tâche est terminée et je n’ai plus d’avis à émettre. Mais à vous, comme ami et confrère, je puis faire connaître le sentiment des juges sur la commutation : destitution et bannissement. J attendrai un avis pour la publication du recours en grâce. J’espère que M. Lachaud observera la discrétion dont il a pris l’engagement envers les juges (1). »
Puis, comme il portait le plus tendre attachement au
(1) Documents inédits ; Archives de Broglie.
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général de Chabaud La Tour qui, malgré son âge et une santé à ce moment très atteinte, l'avait assisté avec courage et dévouement, il lui adressait d’un élan de cœur ces lignes affectueuses :
« Mon cher ami, je veux encore vous remercier de votre dévouement et vous féliciter de votre courage. Je le fais de tout mon cœur. Le maréchal de Mac Mahon m’a très bien reçu hier. Il m’a parlé de déportation. J’ai indiqué la destitution et le bannissement. Ceci absolument entre nous. Faites-moi dire comment vous allez. Mille amitiés (1). »
Il ajoutait en post-scriptum : « Je pars demain soir pour Besançon. » Il avait hâte de secouer les impressions douloureuses que lui avait laissées ce long procès, et il savait qu’elles se dissiperaient à l’heure même où il prendrait possession du commandement militaire du 7e corps, auquel il avait ete appelé trois mois avant. C’est sur ce nouveau théâtre que nous allons maintenant le suivre. Nous y retrouverons le soldat, le général que nous avons abandonné au moment où il quittait l’Algérie, au lendemain de la révolution de Février.
Alors comme aujourd hui, le siège de ce commandement frontière, le plus important après celui du 6e corps, était à Besançon (2). Nommé à ce poste le 28 septembre 1873, mais empêché par les débats du procès Bazaine, c’est-à-dire pendant près de trois mois, d’en prendre possession, le duc d Aumale s’était fait précéder à son poste,
(1) Documents inédits : Papiers de Chabaud La Tour.
(2) J’ai mis à me documenter pour cette partie de mon récit, le même soin que pour les autres et apporté dans mes recherches le même souci d exactitude et de vérité. Mais des motifs sur lesquels il n’y a pas lieu d insister ne me laissent pas au même degré la liberté d indiquei mes sources. Je dois me borner à. affirmer que je n avance rien que sur des témoignages dignes de foi.
LE GÉNÉRAL
le 22 octobre, île l'ordre du jour suivant daté de Versailles :
« Le maréchal président de la République m’a confié le commandement du 7° corps d’armée et de la 7e division militaire.
« Je tiens à grand honneur d’avoir reçu d'un tel chef une telle mission.
« Un grand devoir qui, aux termes de la loi, primetous les autres me retient loin de mon quartier général. Dès que le conseil de guerre que je préside aura pu accomplir sa mission, je serai à mon poste, au milieu de vous.
« En vertu d’une décision ministérielle en date du 18 octobre courant, M. le général de division de Maussion, commandant la 14e division d’infanterie, exercera provisoirement le commandement du 7e corps d’armée et de la 7e division militaire. »
Depuis la publication de cet ordre du jour, il était impatiemment attendu.
Besançon possède une élite sociale à qui devait plaire un prince de sang royal et que rehausse un centre intellectuel qu'allait flatter la présence de l'historien des Condé, l’écrivain de grande envergure à qui l'Académie française venait d’ouvrir ses portes. Le reste de la population, à tous ses degrés, est ardemment patriote. Elle ne pouvait qu’accueillir avec faveur le général dont le nom, au lendemain des défaites, lui rappelait des jours plus heureux. Dans les états-majors de l'armée, il ne comptait que des admirateurs. Parmi les soldats, le vainqueur d'Abd-el- Ivader avait sa légende. Elle le désignait plus que d’autres pour les revanches futures dont on rêvait déjà, surtout dans les contrées qui avaient subi le premier choc de l'ennemi et parmi les troupes à qui était confiée la garde de la nouvelle frontière.
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Pour ces diverses causes, dans toute l’étendue du commandement auquel le duc d’Aumale avait été appelé, sa nomination excitait des sentiments voisins de l’enthousiasme. Ils se manifestèrent le 12 décembre, à son arrivée à Besançon. Il fit son entrée dans la ville, « monté sur un superbe cheval alezan doré », devant toute la garnison sous les armes, entre une double rangée de foule dont l’attitude témoignait de la sympathie qu'il inspirait. Il reçut ensuite les visites officielles.
Répondant au maire, qui lui avait souhaité la bienvenue, il dit fièrement :
« J’espère que les clefs de la France seront bien placées entre mes mains. »
Quand on annonça le bibliothécaire de la ville, M. Castan, membre correspondant de l’Institut, il le salua de ces mots :
« Voilà mon ennemi. Vous avez mis Alésia en Franche- Comté, tandis que je l’ai placée près de Montbard. Je n’ai pas été du même avis que vous, monsieur. Mais j’espère que nous n’en serons pas moins bons amis. »
C’était une allusion aux controverses suscitées par l’interprétation des Commentaires de César , relativement à Alésia. La Société d’émulation du Doubs, et M. Castan prenant parti pour elle, plaçaient cette ville à Alaise, canton d'Amancey, dans ce département. Le duc d’Aumale s’était, au contraire, prononcé pour Alise-Sainte-Reine, en Bourgogne, et sa démonstration avait été publiée par la Revue des Deux Mondes. Cette circonstance n’empêcha pas la Société d’émulation de l’inviter à sa séance annuelle, qui avait lieu six jours après son arrivée en Franche-Comté, et au banquet qui suivit.
« Vous ne m’avez pas gardé rancune, messieurs, dit-il en répondant aux toasts qu’on lui avait portés, et vous
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avez bien fait, car je n’ai jamais songé à détacher un fleuron de la couronne guerrière de cette vaillante province dont plus que jamais aujourd'hui je dois savoir apprécier le mâle et patriotique courage. La rivalité des Éduens et des Séquanes n'a plus de raison d’être. Elle est oubliée comme cette sanglante guerre des deux Bourgognes dont nous reparlerons quelque jour, si vous le trouvez bon, et qui a été terminée, il y a deux cents ans, pour ne plus recommencer. Rien, s’il plaît à Dieu, rien ne pourra rompre le lien indissoluble qui unit ces contrées à la France, à cette France dont nous sommes tous les enfants et les serviteurs (1).
Dès ce premier contact avec la population et avec l’armée, il conquit tout les cœurs. « On admirait son grand air, son aisance, son allure martiale, sa tournure jeune à laquelle n’enlevait rien une jambe un peu traînante par suite de la goutte qui déjà le tourmentait, son œil bleu, si clair, tout vibrant d'intelligence, sa chevelure blonde, la moustache qui balafrait sa figure, tout ce qui, dans sa physionomie, rappelait ce type gaulois sous lequel nous aimons à nous figurer les hommes de guerre. » Il eut pour tout le monde des mots heureux et charma par son esprit d’à-propos comme par la netteté de ses discours.
« Il avait amené de Chantilly huit chevaux de selle et deux paires de postières qu'on attelait à tour de rôle à un break simple, mais d’une grande correction, conduit par un maître cocher. » C’est dans cette voiture qu’il rendit ses visites. Celle qu’il fît au cardinal Mathieu, archevêque de Besançon, mérite d’être mentionnée. Séduisant par
(1) Cette allocution provoqua plusieurs réponses. On trouvera à la fin du volume celle qui fut faite par M. Ch. Baille au nom de la Société d’agriculture de Poligny. — Voir aux Pièces historiques , VIII.
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son esprit, imposant par ses manières, autoritaire a l’excès, mais assez perspicace pour discerner le mérite partout où il le rencontrait, le cardinal avait appartenu jadis à l’aumônerie des Tuileries. Ce souvenir, heureusement évoqué par le prince dans cette première entrevue, rétablit entre eux sur-le-champ l’intimité d'autrefois. Elle caractérisa leurs relations jusqu’au jour où la mort du cardinal les brisa. « Les clefs de la France, disait celui-ci, sont bien placées entre les mains de ce fils de France. »
Le lendemain de son arrivée, le duc d’Aumale demanda un officier de son état-major (1) pour raccompagner dans une promenade à cheval.
« Vous allez me faire faire, lui dit-il, la tournée des forts de Besançon et m’en expliquer le système défensif. »
C’était une distance de quarante kilomètres à parcourir. Elle fut parcourue. Le prince s’intéressa à tout ce qu’il voyait, à tout ce qu'il entendait. Le même soir, en causant avec ses officiers, il prouvait qu'il en savait déjà autant, après cette première inspection, que celui qui lui avait servi de guide. Il marqua qu'il était l’ennemi de
(1) En arrivant à Besançon, il était accompagné d’un état-major particulier : un premier aide de camp, le commandant Guioth. et un officier d’ordonnance, le capitaine Perrot de Chazelles. Un peu plus tard, il y fit entrer le capitaine Georges Berthaut, fils de l’ancien ministre de la guerre. Le commandant Guioth est aujourd'hui général et commandant du 12e corps. 11 était devenu l’ami du duc d’Aumale et figure parmi ses exécuteurs testamentaires. Les capitaines Perrot de Chazelles et Georges Berthaut donnèrent ensuite leur démission. Le capitaine Berthaut donna la sienne quand le prince fut exilé. 11 voulut le suivre dans l’exil et ne l’a plus quitté jusqu’à sa mort. L’état-major du 7e corps, en 1873, avait pour chef le général Gresley, que remplaça bientôt le général Forgemol; pour souschef le colonel Baugeois. En faisaient également partie les commandants de l’Église, Versigny et de Maindreville, les capitaines Allaire, de Piépape, Besson, Valluy et Marchai. Quant il devint inspecteur d’armée, il eut encore auprès de lui le commandant Meunier. Ces officiers appartenaient à diverses armes.
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l’abus des fortifications. Il rappela le rôle de Bazaine à Metz.
« Il ne faut plus de camps retranchés, déclara-t-il. C'est ce qui nous a perdus. C’est une attraction fatale pour les armées. »
Plus tard, sans renoncer à cette opinion, il devait la professer sous des formes moins absolues. On le verra se préoccuper passionnément de la défense de Belfort, animé du souci de rendre cette place imprenable et d’en faire le pivot de la défense des frontières. Mais il n’abdiqua jamais entièrement sa répugnance pour tout ce qui, dans les systèmes défensifs, substitue la fortification à l’initiative du soldat, à la spontanéité, à la poussée en avant. Il raillait volontiers en d’inoffensives épigrammes le corps du génie, auquel il reprochait d’avoir « la maladie de la pierre » .
Sans s’arrêter à ces détails, il convient de mentionner, avant d’aller plus loin, quelle tâche s’imposait au duc d’Aumale quand il arriva au 7e corps et de préciser comment il s’en acquitta. C’est en quelque sorte le résumé de son œuvre de six années que nous présentons ici. Tout était à faire sur la frontière confiée à sa garde. Trois mois s’étaient à peine écoulés depuis que les Prussiens avaient à regret évacué Belfort, après avoir cru longtemps qu’ils garderaient cette place. Ils étaient partis, laissant partout des passages ouverts et désarmés. Leur attitude était si menaçante encore, notre crainte de les braver si grande, que le ministre de la guerre étant venu en 1874 conférer sur les lieux avec le duc d’Aumale des moyens d’organiser la défense, c’est en vêtements civils qu’eux et leurs officiers parcoururent la frontière, n’osant se montrer en uniforme à nos vainqueurs. Il y avait des forts à relever, d’autres à construire, des chemins de fer
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stratégiques à créer, des casernements à installer. Il fallait mettre en état les grandes places frontières, Belfort, Besançon, Langres, qui devaient, au besoin, protéger notre concentration. Il importait enfin de donner à l’instruction des régiments une impulsion décisive.
Pour accomplir cette œuvre multiple, l’activité et l’autorité étaient également nécessaires. L'activité, le duc d’Aumale l’avait toujours possédée; il la conservait surprenante. L’autorité, il la prit en se saisissant de son commandement, et si bien qu’en peu de jours tout le monde dut s’incliner. Le prince alors révéla d’autant plus de mérite qu’il était tenu d’exercer ses pouvoirs dans des conditions plus difficiles, durant cette période de notre réorganisation que les menaces de notre puissant voisin de 1 Est venaient troubler à tout instant. Son esprit de prévoyance, heureusement servi par cette activité incomparable, sut, pendant six ans, pourvoir à tout.
Debout à la pointe du jour, hiver comme été, travaillant sans cesse, entrant dans les détails les plus précis, on le voit apparaître sur tous les points de la frontière, que des relais de poste et des chevaux de selle lui permettent d’atteindre facilement. Toujours gai et de belle humeur, sa présence est partout un encouragement à faire vite et bien. Les ressources de son esprit parent à toutes les difficultés. A Belfort, les ouvrages des Perches qui ont reçu l’assaut des Allemands ne sont plus défendables; on les protégera par l’organisation des bois de Bosmont. A Besançon, les ouvrages tracés par le génie sont trop étroits pour être suffisamment armés; on placera les pièces dans des batteries extérieures. A Langres, les forts détachés seront reportés plus en avant et donneront à cette grande place le caractère offensif qui lui manquait. Une batterie sera construite au ballon de Ser-
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vance pour relier les défenses des Vosges à celles du Jura et empêcher l’ennemi de tourner par le nord Besançon et Belfort (1).
C’est, du reste, à cette dernière place que le prince revient sans cesse. C’est d’elle qu’il s’occupe de préférence, encore que sa sollicitude s’étende à tout. Les Allemands l’avaient attaquée par l’intérieur. La ville et l’enceinte ont beaucoup souffert, mais pas le château (2). Le château sera la base de tout le système de défense. Il y fait rentrer les canons à longue portée, au nombre de vingt-cinq, qu’on avait placés au dehors et de tous côtés (3). Il y accumule des provisions de conserves, des munitions, des armes, de quoi suffire à douze cents hommes la durée d’un siège de plusieurs mois. Tous ces travaux s’exécutent sous sa direction immédiate, à la grande satisfaction des habitants de Belfort, qui, délivrés à peine des Allemands, sont tout heureux en voyant s’ouvrir la période du retour à la vie nationale.
Il arrive aux soldats employés à cette tâche de travailler à moins d une portée de canon des ouvrages allemands. Ce voisinage non moins que la présence du chef en qui ils ont confiance les électrise. De ces braves
(1) Il alla lui-même déterminer l’emplacement de ce fortin du ballon de Servance, destiné à compléter l’action du fort Lambert. C’était le 18 juin 1876. Il avait donné rendez-vous pour midi aux officiers de Belfort. Il arriva au rendez-vous, accompagné, d'une quinzaine des siens, àl heure dite, après avoir, depuis la station du chemin de fer, suivi à cheval des sentiers inexplorés et réputés jusqu’alors inaccessibles. On y a construit ensuite une route carrossable.
(2) On pouvait croire le contraire en voyant les murailles dégradées de ce vieux château bâti sur le roc. Il semblait dévasté. Mais, les revêtements en ciment avaient été seuls atteints.
(3) Le général Munier, qui périt dans 1 incendie du Bazar de Charité, était alors gouverneur de Belfort. Les travaux de défense étaient confiés, au point de vue de l’artillerie, au chef d’escadron Logerot, devenu ensuite général; au point de vue du génie, au commandant Lanty, également général depuis.
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gens, il n’est rien que le prince n’obtienne. Il parvient même à rétablir l’accord entre des corps rivaux. On voit un jour — et le fait est considéré comme extraordinaire — les sapeurs du génie et les artilleurs attelés aux mêmes besognes. Un tel accord ne s’était jamais vu. La rumeur publique le signale à Paris. A l’École de guerre, on en fait l’objet d’une leçon, en en attribuant le mérite au savoir-faire du commandant du 7e corps, admirablement secondé en cette circonstance par le général Munier, gouverneur de Belfort.
L’attention du duc d’Aumale se porte aussi sur les environs de cette ville. Il y attache une grande importance stratégique. Il les parcourt souvent. Il a d’ailleurs le goût de ces excursions : il en fait de tous côtés. On part en chemin de fer. Au point terminus, un break attend; plus loin sont les chevaux de selle. Grâce à ces mesures ordonnées par le prince lui-même, on fait des « randonnées » rapides et longues. On examine les positions, on tire de cet examen des conclusions stratégiques pour la défense du pays. On s’arrête sur tous les sommets d’où l’on peut embrasser l’ensemble du terrain. Et comme le prince est, de sa nature, « très instruisant », lorsque, après ces belles et utiles courses, on rentre le soir à Besançon, les officiers qui l'ont accompagné en savent plus qu’ils n’en savaient au moment du départ. Ces fructueux entretiens se continuent le soir, à la table autour de laquelle le prince se plaît à réunir ses compagnons de la journée.
Les « randonnées », à travers le pays de Belfort surtout, sont demeurées vivantes dans la mémoire des officiers qui y prenaient part.
« Je reverrai toujours le prince allant on avant avec son ami le général Munier, nous contait l’un d’eux,
LE GENERAL
tantôt fumant sa pipe, tantôt fredonnant. A un endroit déterminé à l’avance, on trouvait le déjeuner servi. Et que de choses, durant ces instants de repos, nous apprenait notre général en greffant ses renseignements sur les faits que nous avions observés dans la matinée !
C’est durant une de ces excursions qu’il fit un jour une chute de cheval, d’ailleurs sans gravité. Il fallut néanmoins le ramener dans le break. Le duc de Chartres se trouvait là. Il commandait alors un régiment de chasseurs. Il était venu voir son oncle et l'avait accompagné; il était monté dans le break avec lui. Comme il le regardait un peu inquiet, le duc d’Aumale, cherchant à le rassurer, lui dit soudain :
a Es-tu bien, toi?
— Moi, oui; mais c’est à vous qu’il faut le demander.
— Je suis très bien, moi. Ce n’est rien ces chutes-là, ça me connaît. Le tout est de savoir rouler, et je roule très bien. »
Mais, s’il apportait tant de soins à munir et à pourvoir les places de son commandement, c’était pour ainsi dire à son corps défendant. Bien qu’estimant, à sa juste valeur l’immense effort fait par le général de Rivière et nos ingénieurs militaires, il regrettait de voir la France se couvrir de fortifications. Il pensait, avec le grand Condé, que notre argent serait plus utilement employé à renforcer les troupes de campagne. L’infanterie, surtout, l’attirait.
« Mon infanterie, répétait-il souvent avec intention.
— Eh! monseigneur, lui dit un jour un colonel d artillerie, mon artillerie aussi vous appartient.
— Sans doute, répliqua le prince, mais moi, voyezvous, je suis surtout un fantassin. »
Fantassin, oui, Cuvillier-Fleury le lui avait dit en le
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recevant à l’Académie française. « Vous étiez fantassin dans l’àme. In pedite robur. » Mais cela ne l’empêchait pas d’être à cheval d’une rare élégance, de galoper plein de feu devant une troupe de cavalerie quand l’occasion s’en présentait. Un jour, en manœuvres aux environs de Poligny, il était allé avec son état-major sur la ligne des avant-postes. Tout à coup, il prend son escorte de dragons, et, tandis que ses officiers le regardent faire, il la dispose en pointe d’avant-garde, place des vedettes derrière les buissons, court lui-même à droite et à gauche comme un jeune lieutenant, prenant, avec autant de connaissance du métier que de promptitude, toutes les dispositions prescrites dans les traités sur les petites opérations de guerre. Puis, quand c’est fini, il se dresse soudain sur ses étriers, et tournant vers son état-major, toujours immobile, un regard joyeux :
«Mon Dieu! s'écrie-t-il, que c’est donc intéressant ! »
Une autre fois, pendant des grandes manœuvres, il arrive à cheval à l’orée d'un chemin entre des haies. Il y trouve un factionnaire qui croise la baïonnette en disant :
« On ne passe pas.
Où est le chef du poste? » demande le général en
chef.
S avance un caporal imberbe, un tout jeune soldat et qui tremblait un peu.
« Quelle est votre consigne?
On m a dit, monseigneur, de ne laisser passer personne par cette route, fût-ce le président de la République.
— Bon pour la route, fait gaiement le prince; mais à côté? »
Il s’éloigne au galop pour prendre du champ, fait volte-lace et franchit la haie devant le caporal ébahi.
LE GENERAL
Il voulait une infanterie vigoureuse, entraînée à la marche, capable de porter facilement le chargement de guerre qu’il s'occupait d’ailleurs d’alléger; une artillerie très mobile, une cavalerie bien dressée au service de campagne. Pour développer le coup d’œil des otficiers généraux et d’état-major sous ses ordres, il fît exécuter, le premier en France, ces voyages avec cadres, si utiles surtout dans les régions frontières, que le général Bcrthaut, durant son passage au ministère de la guerre, devait étendre et vulgariser.
Ce n’était pas une sinécure que de servir sous les ordi •es du duc d’Aumale. Sa pensée bouillonnait sans cesse. En un moment où, dans la nouvelle armée, rien n était encore assis, où tout était tâtonnements et essais, il avait sur toutes choses des idées personnelles que lui suggérait son expérience et qu’activait incessamment sa prodigieuse faculté d’assimilation, comme aussi sa constante
habitude du travail. Il fut donc très vite au courant du service très complexe qui lui incombait; mais il entendait que tout le monde autour de lui y fût comme lui.
Quoiqu’il travaillât chaque matin avec le chef d'étatmajor, il aimait à convoquer dans son cabinet ceux de ses officiers qui étaient chargés d’un service spécial. Il se faisait expliquer par eux la question du jour. Il la commentait ensuite en y introduisant ses propres idées, lui donnait une solution et traçait à chacun sa besogne avec une lucidité et une précision dont des feuillets de block-notes sur lesquels il écrivait ses ordres au crayon en les résumant, portent encore aujourd’hui la trace.
Il se trouvait parfois en face de questions dont il n’était encore qu'imparfaitement instruit, celle, par exemple, de l’emploi des chemins de fer au point de vue
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militaire. Elle lui était totalement étrangère, comme d’ailleurs à la plupart des généraux. Au ministère de la guerre, elle donnait lieu à des études qui n’étaient pas encore achevées. Il manda celui de ses officiers qui passait pour le mieux la connaître et se la fit exposer. Tout en écoutant, il prenait des notes où le spécialiste dont les explications les avaient inspirées trouva bientôt après, tant elles étaient intelligemment résumées et complétées, la preuve qu’il n’avait plus rien à apprendre à son élève.
Cette preuve, celui-ci la donna plus éclatante encore quelques jours plus tard par une expérience pratique. Il fit concentrer son corps d’armée, d’une part, sur Yesoul, de 1 autre, sur Belfort, après avoir expédié ses ordres aux agents locaux des compagnies de chemins de fer. Cette première expérience ayant réussi, elle fut plusieurs fois renouvelée jusqu’au jour où le prince eut acquis la certitude que ses subordonnés à tous les degrés étaient au courant de ce qu'ils auraient à faire en cas de mobilisation. Cette question de la mobilisation le préoccupait à toute heure. Longtemps il consacra ses nuits et ses jours à se pénétrer des diverses améliorations qu’il convenait d’apporter à la mise en mouvement de nos armées.
L’étude du personnel était aussi au premier rang parmi les sujets qu’il étudiait avec le plus de suite. Il possédait cette faculté de garder la mémoire des visages et des noms. Quand un officier lui avait été présenté, il ne le confondait jamais avec un autre. Il savait toujours, en le revoyant, lui prouver qu’il se souvenait de lui, de ses mérites, de ses services. Rien ne pouvait plus contribuer à lui attacher les cœurs. Sous cette forme, la séduction qui lui était naturelle s’exerçait sur tous. Il avait en outre au plus haut degré l’art de faire parler les gens sur
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les sujets qui leur étaient familiers et, tout en s’instruisant lui-même, de leur fournir l’occasion de briller à ses yeux. Il prit ainsi, dès le début, un ascendant singulier sur les chefs, du plus haut placé au plus humble, et de même sur les soldats, qu’il fascinait par ses allures militaires, tout en se faisant aimer d’eux par sa sollicitude.
Dans ses inspections, il se plaisait à causer avec le troupier. Il examinait l'habillement, l’équipement, la chaussure, et mettait, à entrer dans ces menus détails, une bonne grâce dont les inférieurs restaient charmés, en même temps quelle était pour les supérieurs un exemple.
« Tout est important pour le troupier, avait-il coutume de dire. Que fait-il lorsque vous lui donnez une chaussure neuve? Il commence, après l’avoir mise, par y remuer les cinq doigts de son pied, et si tous les cinq ne s’y trouvent pas à l’aise, vous aurez beau faire, vous ne le convaincrez pas que sa chaussure est bonne. »
Quand il allait voir des troupes en opérations, c’était une bonne fortune pour son état-major. Outre que tous les moyens étaient mis en œuvre pour faciliter ces déplacements, les mesures bien prises, les itinéraires tracés d’avance, il apportait dans ses excursions la plus grande simplicité de tenue et de langage. Son endurance à cheval était indéfinie. Pourvu qu'il pût fumer sa pipe, il allait par tous les temps, couvert en dessous pour se garder du froid et protégé contre la pluie par un simple collet en caoutchouc qu il relevait sur sa nuque, ne méménageant ni son temps ni sa peine. Donnant ainsi l’exemple, il exigeait beaucoup de ceux qui étaient placés sous ses ordres.
S’il était bienveillant pour les soldats, il avait en re-
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vanche une constante tendance à la sévérité pour les chefs. Il malmena un jour très durement un général qui. dans de grandes manœuvres, « commandait l’ennemi » et les fît manquer pour avoir attaqué trop tôt, sans tenir compte des conventions du thème. Une autre fois, un jeune officier excursionnant aux environs de Belfort avec une douzaine de sous-officiers se trompa de route et se trouva, presque à son insu, sur le territoire allemand. Un passant obligeant le remit dans son chemin. Mais la chose s’ébruita. Il y eut des plaintes du gouvernement germanique, et le duc d’Aumale mit aux arrêts l'officier supérieur à qui il attribuait la responsabilité de l'événement. Du reste, s’il n’hésitait jamais à punir, il redoublait ensuite d’amabilité envers ceux contre lesquels, à son grand regret, s’était exercée sa sévérité. Au termes de leurs arrêts, ils recevaient ordinairement une invitation à dîner.
Il élaborait ses projets de grandes manœuvres avec un soin jaloux, réglant lui-même les marches, les cantonnements, les ravitaillements, ne livrant rien au hasard, faisant tout étudier à l’avance sous ses yeux. Il partait, entouré d’un nombreux cortège, car l’état-major se grossisait souvent d’officiers étrangers au corps d’armée, détachés du ministère pour suivre les opérations, voire de membres de la famille royale. C’est ainsi que, tour à tour, le comte de Paris, alors lieutenant-colonel de l’armée territoriale, le duc de Nemours, en sa qualité de général de division (1), le duc de Chartres, colonel de cavalerie, vinrent assister aux manœuvres.
Le matin, à cinq heures, il y avait soupe à l’oignon pour 1 état-major, accompagnée de viandes froides, et,
(1) Pendant ces manœuvres, le duc de Nemours était un jour à Chaussin, dans le Jura, avec son officier d’ordonnance. 11 aperçoit
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à la même heure, soupe aussi pour les hommes, le tout assez copieux pour que les manœuvres ne fussent pas interrompues avant d’avoir passé par leurs phases successives. Le prince ne voulait pas de ces interruptions. Il aimait à rappeler que Saint-Simon, qui les qualifie de « haltes chaudes », les a condamnées. Le commandant du corps d’armée parcourait les lignes au galop de son cheval. Son coup d’œil était remarquable. A voir de quel regard il embrassait l’ensemble et le détail, on devinait le généralissime. « Quand on avait lu dans ses récits l’énumération des qualités qu’il prête au grand Condé, et qu’on le suivait ensuite sur le terrain, on était tenté de les rapprocher des siennes, et de les comparer. » Il ne pouvait supporter le moindre désordre dans les marches. Il faisait surtout la guerre aux bagages. Les convois n’avaient pas encore la régularité qu’ils ont aujourd’hui. Il donnait l’exemple pour ce qui le concernait, se réduisant, afin d’éviter l’encombrement, au strict nécessaire. Sur le terrain, il voulait des comptes rendus sobres, clairs, comme l’était son propre esprit.
Quel que fût son goût pour l’infanterie, il s’occupait également des trois armes. En une circonstance où il
un officier de cavalerie qui entrait dans une maison. Il s’approche et demande :
t Pourrais-je avoir un morceau de fromage?
Monseigneur, nous allons déjeuner, répond le cavalier, qui
l’a Teconnu, et si vous voulez nous faire l’honneur... »
Le duc de Nemours entre et voit une table copieusement servie, volailles, conserves de homards, vins fins, et tout autour, les officiers du régiment, la fourchette en l’air. Tous se lèvent; on lui fait place; il s’assied, on veut le servir. Mais il refuse tout ce qu’on lui offre, en répétant :
« Je voudrais bien un morceau de fromage. »
Il fut impossible de lui faire accepter autre chose. Il mangea lestement et remonta à cheval, laissant à jeun les officiers, qui n’osèrent commencer à déjeuner que lorsqu’il fut parti. — Récit d’un témoin.
LE DUC D’AUMALE
était aux allures vives d'un bout à l’autre d'une ligne de combat, il s’arrête brusquement derrière une batterie d’artillerie.
« Capitaine, demande-t-il, avez-vous bien repéré le clocher du village? Je ne crois pas que vous puissiez le battre avec vos pièces ainsi braquées.
— C’est vrai », réplique l’officier, reconnaissant son erreur.
Et il rectifie son tir.
En une autre circonstance, le prince entrant dans la caserne de Besançon y voit rangés dans la cour trois cents canonniers ouvriers, dont un colonel d’artillerie passait l'inspection. Il s’avance :
« Dites-moi, colonel, ces hommes sont-ils prévenus que, quoique ouvriers, en cas de surprise de l’ennemi, ils doivent combattre.
— Oui, ils le savent, monseigneur.
— Ne vous lassez pas de le leur répéter. En présence de 1 ennemi, il n’y a plus de différence entre les canonniers ouvriers, les canonniers artificiers, les canonniers pontonniers. A la première alerte, tous au canon, les ouvriers comme les autres. Quand leurs camarades seront arrivés, c’est alors, mais alors seulement, qu’ils pourront descendre à l’atelier. »
Pendant les manœuvres, le duc d’Aumale dormait peu. Le souci des opérations du lendemain le tenait éveillé. Une nuit, à trois heures, il conçoit des inquiétudes sur la solidité d’un pont suspendu qu’une colonne d’artillerie doit traverser. Il se lève, va réveiller un de ses aides de camp, l’envoie à franc étrier reconnaître le passage qu’il juge dangereux, et ne consent qu’à son retour à prendre quelque repos. Ainsi sa sollicitude était sans cesse aux aguets.
LE GENERAL
Il apportait à ses commandements de tactique la méthode la plus scrupuleuse. Il appréciait surtout les généraux qui s’en inspiraient, comme lui, dans la direction de leurs troupes. Il aimait à justifier ses ordres par les souvenirs des anciennes guerres, dont il connaissait à fond les péripéties. Il tirait volontiers ses exemples de la tactique de Napoléon, mais plus volontiers encore de la stratégie de Turenne et de Condé.
« La tactique a changé plus que la stratégie », disait-il souvent, faisant allusion aux transformations opérées en matière de concentration de troupes par l’usage des chemins de fer.
Du reste, il cherchait ses enseignements aussi bien dans les campagnes de la République et de l’Empire que dans celles de l’ancienne monarchie. Il parlait des unes et des autres avec le même enthousiasme. Pour lui, c’était toujours la France. Lors des premières grandes manœuvres du 7e corps, il fut très frappé par l’esprit de discipline des soldats, par leur tenue. C’était plus qu’il n’avait espéré au lendemain d’une guerre désastreuse.
« Allons ! s’écria-t-il gaiement, nous allons retrouver les soldats de 1796. »
Ce à quoi il s’appliquait aussi avec persévérance, c’était à combattrela routine, l’observation par trop méticuleuse des vieux règlements dont la guerre avait révélé les inconvénients, l’inutilité ou l’insuffisance. Les allures des services de l’intendance l’exaspéraient souvent.
« Avant tout, faites vivre vos troupes, répétait-il ; on réglera ensuite les dépenses. »
Pénétré de la sagesse de ce principe, sa bile s’échauffait quand il constatait que l’intendance ne l’avait pas mis en pratique. Puis, sa colère tournait à la plaisanterie, à l’épigramme; il citait alors ce célèbre arrêté de compte,
dont le souvenir est resté dans la vieille armée lié à celui d’un honorable intendant général : « De la revue de liquidation, en date du..., il appert qu’une erreur d’un centime a été constatée. Ces sommes seront versées dans une caisse publique. »
Il voyait de très près tous les services, aimant à surprendre les chefs, allant à l’improviste de Besançon à Belfort, de Langres à Lons-le-Saulnier, passant l'aprèsmidi une revue à Belley, donnant dans la nuit une alerte à la garnison de Yesoul, ce qui ne l’empêchait pas d’être encore assez souvent à Paris ou à Chantilly. Usant largement du wagon spécial que la Compagnie de l’Est tenait sans cesse à sa disposition, il avait en quelque sorte le don d’ubiquité. On disait de lui :
« Le prince n’est jamais à Besançon, et on l’y voit toujours. »
Rien de plus vrai. Dans les dernières années de son commandement, certains journaux de Paris se faisaient un malin plaisir de dénoncer ses absences. On pouvait souvent y lire : « Le duc d’Aumale est à Chantilly. » Mais quand ils arrivaient en Franche-Comté, ce n’était plus vrai. Ils recevaient un démenti de ceux de Besançon, de Langres ou de Belfort, qui pouvaient annoncer avec vérité qu’à l’heure où on le disait à Chantilly, le prince passait une revue dans une des places de son commandement. Ces petites représailles exercées contre les feuilles qui lui étaient hostiles le réjouissaient toujours.
Pendant les manœuvres, il évitait autant qu’il le pouvait les honneurs exceptionnels qu’on voulait lui rendre. Mais ce n’était pas toujours facile. Il y avait concurrence entre les châteaux pour le recevoir. Quand ces réceptions, déjeuners ou dîners, entravaient ou retardaient les manœuvres, il se faisait violence pour ne pas trahir son
mécontentement devant ses amphitryons. Une fois seul avec ses officiers, il y donnait librement carrière. Il manifestait le même sentiment pour les hospitalités luxueuses qui, parfois, lui étaient otfertes. Il disait volontiers qu'il préférait une botte de paille au lit de plume d’un château, et rien ne lui plaisait tant que de coucher dans le lit de camp qui le suivait en tous ses déplacements militaires. En une seule circonstance, il accepta d installer son quartier général dans un château, mais après s’ètre assuré « qu’il v serait chez lui ». Il en profita pour y donner deux ou trois dîners aux généraux et à divers officiers. Il avait fait venir de Besançon, à cette occasion, son maître d’hôtel et ses cuisiniers, car il tenait à ce que ces repas fussent dignes du haut rang de celui (pii les offrait.
D’une manière générale, partout où il allait, il réunissait à sa table, dans un hôtel du cru, les autorités, dépensant en quelque sorte sans compter. En 1875, les officiers étrangers furent admis pour la première fois à suivre les grandes manœuvres. Le ministre de la guerre, n’ayant pas alors de crédit spécial, alloua cinq cents francs au commandant du 7e corps en lui recommandant « de bien traiter ses hôtes ». Au reçu de la dépêche ministérielle, le prince ne put se défendre de sourire. Il adressa ensuite au ministre le reçu des cinq cents francs en écrivant que « les choses seraient faites convenablement ». Puis, il lit venir de Chantilly des breaks attelés en poste, loua le meilleur hôtel de Vesoul, y logea les officiers étrangers au nombre de quinze ou vingt, et les traita, à ses frais, pendant toute la durée de leur séjour. Chaque matin, ses voitures venaient les prendre pour les conduire sur le champ de manœuvre, les ramenaient ensuite, et il veilla lui-même à ce qu’ils fussent entourés, non avec apparat, car, à l’apparat, il préférait la simplicité de l'appareil
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militaire, mais avec largesse, de tout le confort qu’ils pouvaient souhaiter. Il lui en coûta cette fois vingt-cinq mille francs, et depuis, dans toutes les grandes manœuvres, il agit de même.
A celles de 187G, qui eurent lieu dans les environs de Poligny, il reçut le maréchal de Mac Mahon, président de la République, qui suivit pendant deux jours les operations. « Le grand air du prince, la timidité et la modestie du maréchal faisaient un piquant contraste. Des deux, ce n’est pas le maréchal qui eût paru être le chef de 1 État, tant il se montrait déférent, et toujours prêt à céder le pas, si le prince n’avait apporté la plus constante attention à lui témoigner les égards dus à son rang, et à se mettre au second. » Durant les repas , les souvenirs d’Afrique défrayèrent les entretiens. Le prince avait à dessein choisi ce sujet, parce qu’il savait que là le maréchal pouvait aisément lui donner la réplique. Mais bientôt sa verve l’emporta, et le maréchal se plut à écouter. Le duc d’Aumale parla beaucoup de Bugeaud, racontant qu’il avait reçu de lui des leçons de tactique « et quelquefois aussi des réprimandes », ajouta-t-il. Il en vint ensuite aux Mémoires de Marbot. Ils étaient encore inédits. Mais il les avait lus en manuscrit et en avait retenu les principaux traits. Il en savait même qui n'y figurent pas, celui-ci entre autres.
Marbot, à la lin de sa carrière, reçut, en Afrique, une nouvelle blessure; on l'entendit alors s’écrier : « Moi, baron de Marbot, général de division, grand officier de la Légion d’honneur, aide de camp du roi, mentionné dans le testament de l’empereur, ayant cent mille livres de rente, j’ai été blessé par un pouilleux de Kabyle qui n’a pas quatre sous dans sa poche. »
Le maréchal de Mac Mahon partit enchanté de l’accueil
LE GENERAL
qu’il avait reçu, rendant hautement hommage aux talents militaires du due d’Aumale. Il est vrai que peu de généraux, parmi les contemporains du prince, ont possédé au même degré que lui — c’est une vérité que se plaisent à proclamer tous ceux qui lui ont survécu — les qualités maîtresses du commandement : l’autorité et l’activité, la fermeté de caractère, une notion très précise de ce qui est dû, pour les encourager, aux efforts des subalternes, un esprit chevaleresque, un patriotisme ardent, la sûreté de coup d’œil, une extraordinaire présence d’esprit, la lucidité de la pensée, la netteté de l’expression, une rédaction chaude et vibrante, une mémoire imperturbable (1).
Ses ordres du jour sont des modèles. On se répète encore au 7° corps le petit discours qu’il prononça en donnant au général Jeanningros la plaque de grand officier.
« Soldats, il y a quarante-deux ans, le caporal Jeanningros, portant comme vous le sac et le fusil, reçut sa première blessure. Il y a trente-quatre ans, je remettais au lieutenant Jeanningros, qu’on appelait « le Bayard des zouaves », la croix de chevalier de la Légion d honneur. Aujourd’hui, je remets au général Jeanningros, six fois blessé sur les champs de bataille, la plaque de grand officier de la Légion d’honneur; jamais ces insignes n’auront brillé sur un cœur plus vaillant. »
On pourrait citer, dans sa carrière, vingt exemples d’allocutions aussi éloquentes, aussi propres à émouvoir ses soldats. C’est par de telles paroles qu il les électrisait et se les attachait, comme c’est par ses actes militaires
(1) Je résume ici plus de vingt jugements qui m’ont été adressés par des officiers témoins de la vie militaire du duc d’Aumale et qu’il m’est interdit de nommer. Je ne crains pas d’ajouter que le sentiment qu’ils expriment est à peu près unanime dans l’armée.
LE DUC D’AUMALE
qu'il leur inspirait confiance et les disposait à le suivre au feu, sans hésiter, convaincus qu’il les eût menés à la victoire.
Nous avons dit plus haut quelle tâche s’imposait à lui, lorsqu’à la fin de 1873 il avait pris possession de son commandement, et nous avons montré avec quel entrain, avec quelle prévoyance, il s’était mis à la besogne pour couvrir la frontière. Mais ce ne pouvait être là l’œuvre d’un jour. Pour reconstruire tout ce que les Allemands avaient détruit et rendre fortes nos défenses, il fallait du temps, des études, des votes de crédit. Quelle que fût l’activité du duc d’Aumale, elle ne pouvait opérer ce miracle d’accomplir en une année ce qui exigeait dix années. Aussi la tâche qu’il avait entreprise ne faisait-elle que commencer lorsque, en 1875, éclata à l’improviste cette redoutable crise du mois d’avril dont celui qui écrit ces lignes fut le premier historien (1), grâce aux communications du duc Decazes, qui était alors ministre des affaires étrangères.
On se souvient de cette alerte. Avec cette perfidie qui lui était familière, Bismarck s’efforçait d’ameuter l’Allemagne contre la France. Alléguant d’indignes prétextes, allant jusqu’à tromper son souverain, le vieil empereur Guillaume, pour le rendre favorable à ses vues, il nous cherchait d’incessantes querelles avec l’espoir de nous infliger une de ces humiliations qu'un peuple ne saurait tolérer sans paraître abdiquer, et de nous obliger à déclarer la guerre.
Pendant un temps, Decazes, avec un rare bonheur, était parvenu à déjouer ces menées criminelles. C’est alors que Bismarck disait :
( 1 ) Voir mes Souvenirs de la présidence du maréchal de Mac Mahon.
LE GÉNÉRAL
3dl
« Ce diable d’homme m’échappe toujours. Toutes les fois que je vais le piquer, il fait la boule, roule et se dérobe. Mais je finirai bien par l’atteindre. »
En 1875, au mois d’avril, ne pouvant l'atteindre, voulant de plus en plus la guerre parce qu il était convaincu que nous étions hors d’état d’opposer une longue résistance, il rêvait d’une attaque soudaine, suivie d une nouvelle invasion. Mais Decazes avait lu dans son jeu. Par un coup d’audace et de désespoir, il portait à l’improviste la question devant l'empereur de Russie et la reine d Angleterre, les faisait juges de la conduite de la France et de celle du chancelier germanique, en même temps que par son ordre notre ambassadeur à Berlin, M. de Gontaut-Biron allait dénoncer à l’empereur d'Allemagne le complot bismarckien. Cette triple démarche, inspirée par une habileté patriotique, eut des effets immédiats, et la guerre fut évitée.
Voilà ce qu’on sait de l’événement, qui n'a été révélé que quatre ans plus tard, lorsque le duc Decazes eut quitté le pouvoir. Mais ce qu’on ne sait pas, c est qu au cours de cette crise il eut un confident de tous les instants, j’allais dire un complice : le duc d’Aumale.
Ce sera leur éternel honneur à tous deux de n avoir pas alors désespéré et d’avoir pris pour devise ce cri poussé par un Bourbon, au lendemain d’Azincourt : « Espérance. » Et cette devise devint le mot d ordre de tous ceux qu'ils chargeaient de l’exécution de leurs ordres.
Averti par Decazes de ce qui se passait, le duc d’Aumale écrit à la reine d’Angleterre, son amie, pour l’intéresser à la cause de la France et appuyer les démarches de notre ministre des affaires étrangères. Puis, sans se laisser impressionner par les défectuosités de ses moyens
LE DUC D’AUMALE
de défense et sans se dissimuler qu’il est, comme il le disait, « à la gueule du loup », au poste le plus périlleux, il prend ses mesures.
Il se rappelle que, pendant la guerre, le régiment des mobiles du Doubs, sous les ordres de son colonel, le comte de Vézet, ancien officier de la garde impériale, a été héroïque et plusieurs fois victorieux (1). Il mande ce colonel, maintenant rendu à la vie civile et devenu son ami. Il l’invite à reconstituer d’urgence les cadres de son régiment. Il avait déjà mis Belfort, on l’a vu, en état de résister et de barrer la route à l’armée allemande. Partout il a fait de même, autant qu’il l’a pu, car il a toujours vécu dans l’attente d’une attaque soudaine. Il s’est sans cesse attendu à ce que les premiers coups de canon fussent tirés vingt-quatre heures avant la déclaration de guerre. Il est donc aussi prêt qu’il peut l’être. Le péril ayant éclaté, il envoie ses ordres de toutes parts. A tout ce qui l’entoure, il a communiqué une ardeur égale à celle dont il est animé. Les chefs de corps qui reçoivent ses instructions ignorent de quelles circonstances elles s’inspirent, et ce n’est que lorsque tout est fini qu’ils commencent à se douter qu’ils ont été au moment d’entrer en ligne pour combattre un ennemi qui projetait de les surprendre. Quant au duc d’Aumale, il peut se rendre cette justice qu'il avait fait tout ce qui pouvait être humainement fait dans des conjonctures si graves.
Qu’est devenue la correspondance qui s’échangeait alors entre Decazes et lui? Nous l’ignorons. Mais si elle était retrouvée et publiée, que d’honneur pour leur
(1) La trop brève campagne des mobiles du Doubs, sous les ordres de leur vaillant colonel, mériterait d'avoir son historien. C’est une éclaircie consolante et réconfortante dans les sombres péripéties d’une guerre malheureuse.
LE GENERAL
mémoire à tous deux! Quelle admirable école de patriotisme que cet exposé de pensées communes qu ils se communiquaient en toute confiance, une confiance justifiée par une amitié de trente ans! Et comme ces lettres, qui verront peut-être un jour la lumière, nous reposeraient des agitations présentes!
Cependant, la guerre conjurée, tout n’était pas dit pour ces grands patriotes. Les projets de Bismarck étaient déjoués. Mais il convenait de le mettre dans l'impossibilité de les reprendre, et pour cela il fallait donner à la France des amis, des alliés. En vue de ce but, ils unissaient leurs efforts. Le duc d’Aumale par ses relations parmi les familles régnantes, le duc Decazes par l’autorité qu’il venait d’acquérir, pouvaient exercer en Europe une influence puissante.
Ils conçurent alors le dessein de créer une triple alliance dont la France aurait fait partie et qui, en nous rendant nos frontières, eût rétabli sur ses anciennes bases l’équilibre européen. Quels eussent été nos alliés? Diverses combinaisons furent étudiées. Le temps et les circonstances pouvaient seuls permettre d’en faire réussir une. Est-ce la Russie qui en eût été le pivot? Est-ce 1 Autriche? Nous ne savons, et nous ne savons pas davantage si les archives diplomatiques détiennent les preuves de ce patriotique dessein. C’est peu probable. Une action personnelle incessante, des démarches verbales pouvaient plus pour la réaliser que des échanges de notes entre diplomates. Ce qui n’est pas douteux, c est que cette action commencée ne se ralentit pas jusqu’au jour où, Decazes renversé, puis le maréchal de Mac Mahon et le duc d’Aumale tombés en disgrâce, ces nobles projets s’évanouirent. Us n’en restent pas moins connue un titre de gloire à l’actif de ceux qui les avaient conçus. Ils
LE DUC D’AUMALE
permettent de dire que nul ne fît autant que le ministre des affaires étrangères de 1875 et que le commandant du 7° corps pour le relèvement de la patrie.
Un officier général qui servait alors sous les ordres du duc d’Aumale, et qui devint plus tard ministre de la guerre, résume comme suit, dans une lettre privée, les souvenirs qu’il a gardés de ce temps et du séjour qu'il fit à Belfort comme colonel d’un régiment de cavalerie : « Chacun alors, dans le 7e corps et, j’aime à le croire, un peu partout, sentait combien il importait de faire des troupes sous ses ordres le meilleur instrument de guerre possible et ne cessait d’y consacrer ardemment tous ses soins... Nous étions sans cesse sur le qui-vive, et les prises d’armes pour un motif, pour un autre, étaient fréquentes. Belfort et son système de défense alors en pleine organisation recevaient souvent la visite du duc d'Aumale. Il ne venait presque jamais sans réunir à sa table, à l’hôtel de l’ Ancienne Poste, tous les chefs de corps et de service et quelques autres officiers. Chacun de ces repas, pris au milieu d’hommes du métier, qu’il sentait bien siens et vis-à-vis desquels il semblait tenir son titre de général pour plus précieux que celui de prince, cependant si dignement porté, était pour lui l’occasion d’enseignements élevés et d’aperçus saisissants. »
Il n’était pas dans sa destinée de donner à ses campagnes d’Afrique de glorieux lendemains et de rentrer, de 1873 à 1879, dans la période des combats heureux qui, de 1840 à 1848, illustrèrent sa carrière. Du moins, s’il n’est pas permis à son historien de le dépeindre à cette epoque, faisant la guerre, c’était un devoir de montrer comment il s’y préparait quand il croyait qu'il aurait le bonheur de combattre pour rendre à sa patrie les frontières perdues. Telle est la raison qui nous fait
LE GÉNÉRAL
mentionner tant de détails recueillis en marge de sa vie militaire. Importants ou non, on nous saura gré de n’avoir pas voulu qu’ils fussent perdus pour l’histoire, alors qu’ils contribuent à mieux faire connaître la physionomie attirante et sympathique de ce prince français en qui se résumèrent à un si haut degré les qualités et les vertus du soldat.
Dans son corps d’armée, sans qu’il l’eût exigé, le titre de « Monseigneur » lui était naturellement donné par tout le monde. L’habitude en avait été bientôt prise, sans que personne en fût choqué. Un seul officier, parmi ceux de l’état-major, s’obstina toujours à l’appeler « mon général » . Il y mettait même de l’affectation, ce qui n’empêcha pas le duc d’Aumale de rendre justice à ses mérites, qui étaientréels, et de le proposer premier pour l’avancement.
En revanche, nul ne lui prodigua l’appellation de Monseigneur avec plus de constance et de soin que le colonel Boulanger. Il commandait le 133e de ligne, en garnison à Belley. Ses services, ses blessures, des qualités militaires incontestables lui donnaient un certain prestige. Le duc d’Aumale prit assez vite du goût pour lui, ce à quoi Boulanger se montrait alors fort sensible. Il lui fit même l'honneur de s’asseoir à sa table, lui témoignant déjà, en toutes circonstances, de l’intérêt qu’il prenait à sa carrière, ce qui n’empêcha pas plus tard le colonel, devenu général et ministre de la guerre, d’envoyer en exil le chef qu’il avait si longtemps adulé quand il était sous ses ordres.
Au 7e corps, au temps du duc d Aumale, les repas de son quartier général étaient lort recherches. Il y \ivait ordinairement avec les officiers de sa maison militaire, sur le pied d’une grande cordialité. Mais, très souvent, il avait des invités, des généraux qui passaient par Besan-
LE DUC J)’AUMALE
çon, d’autres nouvellement promus, voire des officiers subalternes, car il se plaisait à en réunir autour de lui, et enfin des fonctionnaires ou des amis de Paris. Tous les lundis soir, il y avait réception ouverte pour les hommes. On y venait en grande tenue et on y fumait. L’archevêque de Besançon s’y croisait, dans un nuage de fumée, avec le grand rabbin. Le prince était l’âme et le boute-en-train de ces soirées, qui avaient lieu dans les salons de son hôtel, salons un peu exigus, très simplement meublés, et pour l’ornement desquels il avait fait venir de Chantilly le tableau qui représente le roi Louis- Philippe, à cheval, entouré de ses fils (1).
Quand il n’y avait ni réception, ni dîner au quartier général, ni invitation au dehors, la soirée était consacrée tantôt au travail, tantôt au théâtre, où le prince aimait à faire les honneurs de la loge du commandant du corps d’armée. Nombreuse y était alors la réunion. Quelle que fût la médiocrité du spectacle, il s’en accommodait tout aussi bien que s’il n’eût pas été accoutumé aux brillantes représentations des théâtres de Paris. Durant les entr’actes, il en revenait aux épisodes du passé qu’il aimait tant a raconter, soit qu'il y eût joué un rôle, soit qu'il les tînt des personnages qu il avait connus ou qu d les eût appris dans les archives de Chantilly.
Il en est qui sont restés célèbres parmi ses officiers et que plus d un raconte encore, ceux, par exemple, où Turenne est en scène. En voici un : c’était peu de temps
(1) Partout, même chez lui, il passait le premier, en sa qualité de prince. S il donnait un dîner, il entrait dans la salle à manger précédant ses convives. En sortant de table, les hommes se tenaient debout autour de lui, bien qu’il répétât :
“ Asseyez vous, messieurs. » A la fin, il s’asseyait et reprenait :
? Asseyez-vous, messieurs; je vous y invite; je vous y convie: mais Je ne peux vous y contraindre. »
LE GENERAL
après la défaite de l’illustre guerrier à Marienthal ; un jeune étourdi s’approche de- lui et lui dit avec impertinence :
« Monsieur le maréchal, comment donc avez-vous fait pour vous laisser battre? »
Le maréchal salue et répond modestement :
« Monsieur, j’ai commis une faute; j avais rassemble mes quartiers trop près de l’ennemi. »
Et le duc d’Aumale ajoutait :
« Les plus grands capitaines ont leur jour de revers, et ils doivent savoir le reconnaître. »
Une autre histoire sur Turenne, qu’il se plaisait à redire, était celle-ci. Turenne s’exprimait difficilement. 11 suivait son idée en dedans et l’exprimait souvent sous des formes aussi brèves que dépourvues de clarté. Un jour, dans le cabinet de Louvois, Conde présent, il exposait, penché sur une carte, un plan de bataille, et, malhabile à s’expliquer, il ne savait que répéter :
« Il faut y aller... tout uniment. »
En vain Louvois pousse Condé du coude, d un air railleur; en vain Condé s’efforce d’obtenir une explication plus claire, Turenne ne voit pas, ne compiond pas, et s’en tient à sa phrase :
« Il faut y aller... tout uniment. »
Il fut impossible d’en rien obtenir de plus.
Il y avait aussi 1’ « Écran du roi » , véritable petit chapitre de la chronique de l’OEil-de-bœuf. Un provincial assiégeait l’entourage de Louis XY de demandes d’audience. Il voulait voir le roi, de qui il avait une faveur à solliciter. Après vingt tentatives inutiles, il est reçu un matin par un jeune seigneur, qui lui annonce le plus sérieusement du monde que non seulement il va être admis en présence du roi, mais qu’encore une charge lui est accordée.
LE DUC D’AUMALE
« Une charge ! Laquelle?
— Vous êtes nommé écran du roi.
— Qu’est-ce que cela?
— C’est bien simple. Quand Sa Majesté sort de la salle à manger pour passer dans le grand salon, vous devez constamment vous interposer entre Elle et la cheminée pour la protéger contre la réverbération des flammes. »
Louis XY entre bientôt après, va et vient, et son attention est bientôt attirée par cet inconnu qui le suit pas à pas et se place sans cesse entre lui et la cheminée.
« Monsieur! que faites-vous?
— Sire, je remplis ma charge. C’est moi que Votre Majesté a daigné nommer écran du roi. »
Les courtisans poulfent de rire, et le provincial est expulsé.
Les anecdotes du duc d’Aumale rempliraient un gros volume. Sa mémoire en était pleine. Mais c’est surtout sur les sujets militaires qu’il se montrait intarissable. Il les préférait aux autres, parce que, de ces retours sur les anciennes armées, il pouvait tirer des conclusions applicables aux armées modernes.
Après qu il eut passé trois années à Besançon, son commandement fut renouvelé. Il connaissait alors toute la société de la ville. Il avait été reçu partout; d’innombrables fêtes avaient été données en son honneur. Il était universellement aimé, ayant peu à peu captivé les éléments les plus divers de la société par son esprit, sa bonne grâce, son souci de plaire (1). Lui-même les avait
(1) C est veis celte époque qu arriva à Besançon un nouveau procuieui général entré dans la magistrature au 4 septembre. A l’approche de l’audience solennelle d’installation , on se demandait quelle attitude il aurait vis-à-vis du duc d’Aumale, qui devait se trouver là. Dans sa harangue et dans les compliments aux auto-
rendues. Sa sœur, la princesse Clémentine, était venue à Besançon l'aider à faire les honneurs d un bal, puis la comtesse de Clinchamp, restée auprès du prince après la mort de la duchesse d’Aumale et qui dirigeait sa maison. Il y eut d’autres bals, des réceptions de jour dans le jardin du quartier général.
Dans cette cité de Besançon, où la vie intellectuelle est très active, il existe de nombreuses sociétés littéraires et savantes. Toutes auraient voulu que le prince, membre de l’Académie française, les présidât. Mais il ne consentit qu’à en être membre honoraire. En revanche il assistait fréquemment aux séances de l’Académie franc-comtoise, dont, en sa qualité de commandant du corps d'armée, il était directeur honoraire. 11 évitait soigneusement tout ce qui l’aurait par trop fait sortir de son rôle militaire, le seul qu’il entendît jouer. Il y eut diverses tentatives pour l’attirer sur le terrain politique; elles échouèrent toutes, car il était résolu à ne pas s’aventurer sur ce terrain dangereux. Ce n’est pas qu il se fût désintéressé des luttes des partis. Mais, s’il les suivait de haut et de loin, il ne voulait pas s’y mêler. Ce qu’il en pensait ne se trahissait jamais publiquement. C’est dans sa correspondance privée qu’il faut le rechercher. Au mois de septembre 1874, il écrivait au général de Chabaud La I our, ministr e de l’intérieur :
« Depuis un mois, j’ai circulé dans toute cette région. Ce n’est pas un pays bonapartiste ; la plaie y est encore
rites de la ville, il n’y eut rien pour le prince. Mais, au moment de linir, il s’adressa à lui et dit :
« Monseigneur, il vous est arrivé, en un jour d’abaissement patriotique, de remplir les plus hautes fonctions du magistrat, et comme tel vous avez trouvé des paroles qui ont relevé 1 ame de la
France. »
Il y eut un frémissement dans l’auditoire.
saignante; mais, prenons garde, la contagion gagne. Je ne confonds pas les anciens et honnêtes serviteurs de l’Empire avec les bonapartises quand même. Seulement il faut empêcher ceux-ci de reconquérir ceux-là et ne pas leur laisser prendre pied dans l’administration. Vous y veillez, j’en suis sûr (1). » D’ailleurs, dans cette même lettre, le conseil politique donné, le militaire bien vite reparaît : « J’ai accompagné hier le ministre de la guerre à Belfort; nous ne lui avons fait aucune fantasia; je tenais à ce qu’il vît les choses au naturel; je pense qu’il en aura rapporté l’impression qu’il reste beaucoup à faire. »
Oui, il restait beaucoup à faire, le duc d’Aumale en était convaincu, et c’est afin de se consacrer à cette tâche qu il s’éloignait de plus en plus de la politique. Depuis qu’il commandait le 7e corps, il ne paraissait plus à l’Assemblée nationale. Lorsque, après le vote de la Constitution, une candidature sénatoriale lui fut offerte dans le département de l’Oise, il la déclina.
« Je serais heureux de continuer à représenter le département de l’Oise dans nos assemblées politiques, écrivait-il (2). L expérience m’a démontré qu’il n’était pas possible de prendre une part utile aux délibérations d une Assemblée, tout en continuant d’exercer un commandement tel que celui qui m’a été confié par le maréchal président de la République.
« En 1871, en me présentant aux électeurs de l’Oise, j exprimais le désir de pouvoir contribuer au rétablissement de la monarchie constitutionnelle; mais je disais
(1) Documents inédits : Papiers Chabaud La Tour.
(2) Lettre à un électeur de l’Oise, décembre 1875. Il pensait à faire nommer à sa place le duc Decazes. Voir les lettres reproduites dans les Pièces historiques, IV.
LE GENERAL
aussi que, si mon vœu ne pouvait s’accomplir, je continuerais de servir loyalement mon pays.
« Et je le sers. »
Cependant, quelque résolu qu’il fut à vivre en dehors des querelles de partis, il n’oubliait pas qu’il était Bourbon. bans craindre d ollenser la mémoire de son grandpère, qui, lui, l avait oublié, — son grand-père Égalité, comme il disait, - — il assista le 21 janvier 1874, quelques jours après son arrivée, à la messe commémorative du 21 janvier. Elle se célébrait alors à Besançon dans l’église Saint-Maurice, avec une certaine solennité.
Le cardinal Mathieu avait exigé qu’il y occupât une place « princière ». Le duc d’Aumale y trouva un fauteuil réservé pour lui dans le chœur. 11 en était d’ailleurs de même à la cathédrale, où un trône était placé en face de celui du cardinal. On lui rendait les honneurs comme au temps de la monarchie. Ses relations avec le vénérable archevêque étaient devenues bien vite très étroites. Lorsque, au 1er janvier, le commandant du 7e corps allait présenter ses officiers au cardinal, il lui laissait le soin de les placer à son gré dans son salon.
« Vous êtes chez vous, monseigneur, lui disait il; rangez vos troupes.
— C’est vous qui m’apprendriez à le faire, monseigneur », répondait le cardinal.
On se souvient encore, à Besançon, d’un piquant incident qui marqua l’une de ces réceptions. Le vieil archevêque avait l’habitude de faire distribuer aux officiers, le premier de l’an, des bonbons en papillotes. Le 1er janvier 1874, le duc d’Aumale ouvrant la sienne y trouva une image représentant un cœur enflammé avec au-dessous une devise plus que légère. Il la montra en riant au cardinal.
LE DUC D’AUMALE-
« Vous voyez, monseigneur, que le mal peut se glisser partout, même dans une sainte maison. »
L’archevêque fut très mortifié. L’année suivante, au moment où on allait commencer la distribution des papillotes, il dit au prince avec un soupir de soulagement :
« Vous pouvez les ouvrir sans crainte. J’ai fait faire les devises dans un couvent (1). »
Chaque dimanche, on voyait le prince assister avec ses officiers, dans la chapelle Saint-Louis, à la messe militaire. Cette messe était dite par un aumônier qui avait été soldat. Quand on le plaisantait sur ses allures peu sacerdotales, il répliquait gaiement :
« Que voulez-vous'? mes confrères confessent la mousseline, et moi la toile d’emballage. »
La toile d’emballage, c’était le troupier.
« Il a pour le troupier la même affection et la même sollicitude que moi, disait le commandant du 7e corps. C’est par là qu’il me plaît. »
La charité du duc d’Aumale, durant le séjour de six années qu’il fit à Besançon, fut vraiment inépuisable. Assailli de demandes de secours, qui arrivaient par centaines, chaque jour, au quartier général, et dont le dépouillement exigeait plus de travail et de temps que celui de la correspondance militaire, il venait en aide à la plupart des œuvres d’une utilité réelle et des infortunes que l’enquête très minutieuse dont ces demandes étaient l’objet lui montrait comme vraies et imméritées. Cepen-
(1) Le cardinal Mathieu mourut le 8 juillet de cette année 1875. Le duc d’Aumale, qui était allé lui dire adieu à son lit de mort, suivit ses obsèques accompagné de tout son état-major. L’évèque de Nîmes, Mgr Besson, prononça l’oraison funèbre. Le duc d’Aumale affectionnait ce prélat, qui, en 1867, avait retrouvé et lui avait envoyé dans l’exil le Virgile du duc d’Enghien. « Le chrétien, l’exilé, le prince et le bibliophile, lui écrivait-il alors, se confondent en une seule et même personne pour vous remercier. »
LE GENERAL
dant, c’était surtout aux anciens militaires comme à leurs familles, quand elles étaient nécessiteuses, qu’allaient ses largesses. Il faisait aussi une part aux officiers à qui de trop lourdes charges créaient une gène susceptible d’entraver leur carrière. Plus d’un dut peut-être son salut à quelqu’une de ces libéralités cachées qu’il oubliait après les avoir prodiguées.
Dans ses hautes fonctions, et c’est ce qu’on ne saurait trop mettre en lumière, il ne voyait pas seulement l’honneur de les remplir. Il en envisageait les devoirs, comme aussi les obligations particulières qu’y ajoutaient par la force des choses sa qualité de prince et sa grande opulence. Il est également vrai de dire qu’il n’apportait dans son commandement aucune préoccupation personnelle, animé de l’ardent désir de laisser à son successeur des troupes bien dressées, prêtes à marcher à l’ennemi. Guidé sans cesse par l’amour de la patrie mutilée, souhaitant de mourir d’un coup de canon sur le champ de bataille, au soir d’une victoire, il ne pensait qu’à la France. Toute son âme passait dans sa voix quand il disait :
« Il faut que ce nom sacré devienne, au moment de l’assaut, le cri de guerre de notre infanterie. »
Aussi le souvenir de son commandement est-il toujours vivant au 7e corps, non moins ineffaçable parmi les troupes et dans les places confiées à son autorité qu’il le fut dans sa mémoire jusqu’au moment de sa mort. Vingt années n’ont pu en faire disparaître la trace. Dans les contrées de l’Est, son nom reste honoré et respecté.
Ce fut pour lui une épreuve cruelle lorsque, au commencement de 1879, on le releva de son commandement (1). Le maréchal de Mac Mahon ne résidait plus à
(1) 11 février. Furent mis en disponibilité : les généraux Clinchant, de Montaudon, Deligny, Bataille, Douai, duc d’Aumale, du BaraiL
LE DUC D’AUMALE
l’Elysée. Grévy avait été élu président de la République. Un régime de politique intolérante, soupçonneuse et sectaire tendait de plus en plus à s’établir. Dans les voies qu’il ouvrait, il n’y avait guère place pour un prince de sang royal dont on pouvait craindre la popularité. Le duc d’Aumale accepta avec une apparente sérénité la décision qui le frappait, et dont les Allemands seuls avaient lieu de se réjouir. Peut-être aussi n’en saisissait-il pas encore le véritable caractère sous les formes dont on l’avait enveloppée, afin de lui enlever la physionomie d’une disgrâce. Et puis, tout autour de lui, parmi les troupes comme dans la population de Besançon, elle excitait d’unanimes regrets dont il recueillit en quelques heures les témoignages lorsque la nouvelle de son déplacement fut devenue officielle.
Entre ces témoignages, il en est un que l’histoire est tenue d’enregistrer. La lettre qui le lui apportait, datée du 13 février, était ainsi conçue :
« Monseigneur, vous quittez le commandement du 7e corps. Permettez-moi de vous dire au nom des officiers de mon régiment et au mien combien nous sommes peinés de perdre un chef que nous aimions, dans lequel nous avions une si grande confiance. Soyez persuadé, Monseigneur, que jamais nous n’oublierons les hautes leçons, les exemples si élevés que vous nous avez donnés, et daignez agréer la nouvelle assurance du respectueux dévouement et de l’inaltérable attachement de votre obéissant subordonné. — Colonel Boulanger. »
Le prince reçut beaucoup d’autres lettres semblables
Cambriels, Bourbaki. Pour quelques-uns d’entre eux, la disgrâce était complète. C’est pour n’avoir pas voulu la consacrer de l’autorité de son nom que, quelques mois avant, le maréchal de Mac Mahon avait abandonné la présidence de la République.
LE GÉNÉRAL
dont les auteurs n’oublièrent pas, comme l’oublia le colonel du 133% qu’ils les avaient écrites. Un tel langage adoucit l’amertume du départ. Encore plein de confiance dans la justice des hommes chargés d’apprécier ses services, le duc d’Aumale prit congé de ses officiers, en disant :
« Je ne sais ce qu’on va faire de moi. Mais je suis soldat; j’obéirai. »
Depuis 1873, il siégeait au conseil supérieur de la guerre, où sa compétence, son expérience, la clarté de ses vues exerçaient l’influence la plus heureuse. De plus, il avait été désigné pour un commandement en cas de conflagration. En le rappelant du 7e corps, on lui maintenait ces fonctions, les plus hautes qui pussent lui être confiées. On le nommait, en outre, inspecteur d’armée. Il n’était donc que trop encouragé à se faire illusion quant aux véritables causes de son rappel, et il quitta Besançon sans avoir deviné la conjuration qui déjà s’ourdissait contre lui.