CHAPITRE Yll
l’installation EN FRANCE
Joie du due d’Aumale. — Le duc de Guise. — Chantilly restauré. — Les réceptions. — L’hôtel du faubourg Saint-Honoré. — Rentrée dans l'armée. — Le duc d’Aumale et les partis. — Injustes accusations. — Le drapeau. — L’Académie française. — Mort du duc de Guise. — Le pèlerinage de Dreux. — La chapelle ardente. — A la veille du 24 mai. — Le général Ducrot à Anvers. — La présidence de la République. — La visite du comte de Paris à Frohsdorff. — Échec des tentatives royalistes. — Le duc d’Aumale prévient par un refus l’offre de la lieutenance générale du royaume.
Lorsque va finir l’année 1871, commence pour le duc d’Aumale une existence nouvelle, - — celle qu’il a si passionnément souhaitée et si longtemps attendue. Le voilà dans sa patrie. Ses frères, ses neveux y sont avec lui. Comme lui, ils y plantent leur tente avec l’espoir d’y vivre désormais aussi tranquilles, aussi heureux que peuvent l’être des Français, alors que l’incertitude du lendemain emplit d’anxiété les âmes, et que, de toutes parts, tout est à refaire, à reconstruire, à réorganiser, pour réparer les maux de la guerre, finie d’hier, qui laisse aux flancs de la France, diminuée de deux provinces, une plaie béante.
Cette France, frappée, écrasée, toute meurtrie, le duc d’Aumale, qui l’a toujours adorée et vénérée, la vénère et l’adore plus encore que lorsqu’elle était puissante et défiait les destins. Il ne croit pas à la durée des malheurs
qui l’ont accablée. Sans faire étalage de ses espérances, il la voit vengée dans un avenir prochain. Il tressaille à la pensée que, cette fois, il pourra tirer 1 épée et que rien ne l’empêchera d’avoir sa part dans l’œuvre de la revanche. Telle qu’est sa patrie, il est follement heureux de s’y retrouver. Il rêve de s’y faire le guide de son fils qui n’en connaît que l’histoire.
Le duc de Guise va sur’ ses vingt ans. Dernière épave du foyer qu’a dévasté la mort, il est 1 espoir et 1 orgueil de son père, son tourment aussi, car sa santé reste un constant sujet d’inquiétudes et d alarmes, non qu elle semble atteinte ou menacée, mais parce qu’il demeure seul, après tant de deuils. Cependant, à la faveur du bonheur que ressent, au terme de sa longue proscription, le duc d’Aumale, il commence à se rassurer pour les jours de ce fils dont il ambitionne de faire un autre luimême. Les illusions qui réconfortent parfois si vite les cœurs accablés ont pris possession du sien. Le soleil du sol natal est un magicien puissant. Le père se figure qu’il conservera ce charmant entant. L’apaisement se fait en lui; les noires tristesses auxquelles ne le disposaient que trop d’incessantes craintes et d’innombrables épreuves se dissipent. Chaque jour lui apporte un nouveau sujet de réconfort.
Dans les biens qu’il a recouvrés ou dont il peut avouer la possession dissimulée pendant l’exil, se trouve son domaine de Chantilly. 11 y rentre en maître, dans ce domaine où, depuis vingt-trois ans, il n’est pas revenu. En y rentrant, il songe déjà à y ressusciter les splendeurs du passé, à l’embellir, à en faire le cadre des merveilleuses collections d’art qu’il a formées en Angleterre avec la plus rare sûreté de goût, et qu’il se promet de compléter au fur et à mesure qu’il en saisira l’occasion.
Par la pensee, il rétablit l’ancien tracé du parc; il restaure les vastes salles et les monumentales galeries. Il les couvre de tapisseries ; il y suspend des trophées de drapeaux; il y répand ses tableaux, ses dessins, ses marbres, ses livres, ses richesses artistiques, en un mot, presque toutes d’un inestimable prix.
Au seuil de cette demeure seigneuriale, il dressera un peu plus tard la statue du connétable de Montmorency. Quant aux voûtes du grand escalier, il les laissera en blanc ou ne les parera que d’une ornementation provisoire. Il les réserve pour le jour glorieux qu’il ne désespère pas de voir se lever, où la victoire de nos armes aura rendu à la France ses provinces perdues. C’est son rêve, et longtemps il le caressera, de faire peindre là, dans cet espace réservé, des fresques qui consacreront le souvenir « des frontières recouvrées » et de mettre au-dessous Aette inscription : Finibus patriœ restituas (1).
Plein de ces projets, il en entreprend, sans tarder, l’exécution. Il convoque les architectes, les artistes. Il leur expose ses plans; avec eux, il les discute. Bientôt chacun est à l’oeuvre, et dès que Chantilly a pris tournure, il y reçoit. Toutes les semaines, il y appelle ses parents, ses amis, ses anciens camarades de l’armée, des écrivains, des peintres, des sculpteurs, des musiciens, l’élite sociale de la France. A ces réceptions, qu’il continuera jusqu’à la fin de sa vie et qu’il n’interrompra que durant les trois années de son second exil, — il ne peut le prévoir à cette heure, — il imprime, dès ce
(1) C’était alors sa conviction que la guerre avec l'Allemagne éclaterait vers 1877 ou 1878, et il croyait à la victoire. L’événement ne s’étant pas réalisé, il se borna à faire peindre dans le grand escalier de Chantilly une allégorie avec le vieux cri de la maison de France ; Espérance.
LE DUC D’AUMALE
moment, la physionomie et le caractère qu’elles conserveront toujours.
A la gare de Chantilly, un grand break qu il lui ariice de conduire lui-mème attend ses invités et les amène au château. S’il est venu à leur rencontre, il leur fait traverser au trot les écuries de Condé, hautes et vastes comme un temple, et, grâce aux indications agrémentées d’anecdotes qu’il jette du haut du siège en se tournant vers eux, ils pourraient, au bout de quelques instants, s’orienter à travers l’immense domaine, tant il leur en explique clairement la configuration. Ce qui, dans les premiers temps qui suivent son retour, les frappe surtout, tant au moment de l’arrivée que pendant le déjeuner, et lorsqu’au sortir de table, le prince leur fait luimème les honneurs des chefs-d’œuvre d art rangés à l’abri de ces antiques murailles, leur raconte 1 histoire do ses acquisitions, ou les mène admirer la chapelle, c’est l’indicible bonheur qu’il éprouve à se trouver en France et parmi des Français. Il parle sans amertume de son séjour à l’étranger; il a pardonné. Il trahit uniquement la joie de vivre.
Et je marche vivant dans mon rêve étoilé.
Dans ce qui l’entoure, tout est prétexte à 1 évocation d’attachants souvenirs sur le collège, le Palais-Royal, la cour de son père, les campagnes de Condé, dont il continue l’histoire. Combien d’émotions communicatives tandis qu’il « cause » ce passé! Comme il est habile à en rattacher les récits à l’actualité! Raconte-t-il les guerres d’Afrique, ses débuts à l’armée, alors il s’échauffe. Si quelqu’un de ses camarades de ce temps se trouve parmi ses invités, il rappelle, par une délicate allusion, les faits d’armes où celui-là s’est distingué, de même qu’il s’in-
génie à prouver aux écrivains et aux artistes qui se sont rendus à son invitation qu’il connaît leurs œuvres et les a admirées.
Mais là où il émeut plus encore, c’est lorsque, s’arrêtant aux années d'exil, il dit de quelle douceur étaient alors pour lui les visites des Français qui allaient le voir et déposer sur ses tapis un peu de la poussière de France. Quel souvenir reconnaissant il garde de leur fidélité ! Quiconque l’a entendu conserve de lui, de sa parole une inoubliable impression, tant il est exquis à force de courtoise simplicité, n’oubliant jamais à quelle hauteur sa naissance l’a mis, la voix captivante, avec des jaillissements de source vive, la mémoire si pleine, l’esprit si cultivé, assez au courant de tout pour que rien ne semble lui être étranger. Son Chantilly, que de félicités il y a goûtées!
« Chantilly me plaît surtout, dira-t-il plus tard, parce que j’en peux faire les honneurs, et parce qu’on n’y parle que de l’art, de la littérature, de l’armée. »
Quand il n’est pas à Chantilly, il est à Paris. Dans le faubourg Saint-Honoré, parmi les somptueux hôtels dont les jardins s’étendent jusqu’aux Champs-Elysées, il s’est choisi une demeure digne de lui. Elle s’ouvre, discrètement, pour une intimité choisie. Là, comme à Chantilly, le duc de Guise est à ses côtés. Rien de plus touchant que les attentions, les témoignages de sollicitude qui s’échangent entre le père et le fils.
Du reste, en quelque endroit qu’on rencontre le duc d’Aumale, soit chez lui, soit dans les salons qu’il fréquente par plaisir ou par devoir de reconnaissance, soit sur la route de Versailles, quand il se rend aux séances de l’Assemblée nationale, soit enfin dans les couloirs de la Chambre, ce qui caractérise son langage, c’est, par-dessus tout, la volonté de ne pas se mêler aux luttes des partis.
LE DUC D’AUMALE
de se tenir hors des agitations parlementaires, et de prouver qu’il se considère, non comme un prétendant, mais comme un soldat, comme un Français.
Cette préoccupation devient plus visible, lorsqu'au mois de mars 1872, il est remis en possession de son grade de général de division. En rentrant dans l’armée, il s’y trouve sinon par l’âge, du moins par l’ancienneté de grade, le quasi-doyen de l’état-major général. A cette place, plus que personne, il doit l’exemple, l'exemple de la discipline, l’exemple de la soumission aux lois, alors même que le gouvernement qui les dicte n'est pas celui qu’il eût choisi. Cet exemple, il le donne, en ne prenant dans l’exercice de son mandat de député que ce qu’il ne saurait n’en pas prendre, sous peine de manquer à ses devoirs envers ses collègues ou envers ses électeurs.
Il a surtout à cœur de convaincre ceux qui le soupçonnent, qu’il est dans sa volonté de n'ètre un rival politique pour qui se soit. En fait de rivalités, il ne comprend que celles qui s’exercent au profit du pays. Cette préoccupation le poursuit partout. Un jour, à Versailles, à la prière de ses amis les plus chers, il consent à recevoir dans le salon de l'un d’eux ceux de ses collègues qui ont manifesté le désir de lui être présentés. Son frère Joinville à côté de lui, il les accueille avec une rare bonne grâce, séduisant et charmant, sa taille, fine encore, serrée dans une redingote bleue. Il captive tous ceux qui sont venus , même le plus intransigeant des royalistes, M. Dahirel, que le duc Decazes s’est fait un malin plaisir de décider à venir saluer des princes d’Orléans. Dans cette réunion, c’est surtout son désintéressement politique qu’il s’applique à manifester (1).
(1) Récit d’un témoin.
En dépit de son attitude rigoureusement correcte, malgré ses formelles déclarations, ses adversaires ne désarment pas. Ils suspectent ses intentions ou feignent de les suspecter; ils mettent en doute ses paroles. A l’extrême droite comme à gauche, on affecte de le traiter en ambitieux, avide de monter au pouvoir.
A gauche, c’est M. Tliiers lui-même qui s’évertue à le représenter ainsi. Il le dit et le répète, de bonne loi, peutêtre, mais avec injustice et contre toute évidence. Il ne lui suffit pas d’avoir fait proroger ses pouvoirs pour une durée de trois ans, il veut la présidence à vie. A qui lui parle du duc d’Aumale, il répond comme si celui-ci était son rival. Il lui fait transmettre un jour ces mots :
« Que le duc d’Aumale en fasse son profit. Quand on est au pouvoir, il faut savoir y rester (1). »
Parmi les hommes qui ont lié leur fortune à celle de M. Tliiers et soutiennent avec lui la République, il en est à qui ne déplairait pas une monarchie, comme en 1830, ou une république princière ayant à sa tète le duc d’Aumale. A ceux-là, dont il devine les dispositions, M. Tliiers ne manque pas de faire remarquer qu’un tel rêve est irréalisable, puisque les princes d’Orléans ont souscrit spontanément au projet de fusion, et se sont engagés à reconnaître, par une démarche personnelle, les droits héréditaires du comte de Chambord. Il leur dépeint le troisième fils de Louis-Philippe comme tout prêt à devenir le lieutenant général d’un roi de droit divin.
Contre le duc d’Aumale, contre ses frères et ses neveux, on exploite encore la restitution de leurs biens confisqués en 1852, prononcée par un vote solennel de l’Assemblée
(1) Récit du comte de Kératry.
nationale. On trompe le pays sur leur compte en propageant qu’ils se sont fait restituer tout ce qui leur avait été pris, tandis que la restitution a été limitée aux propriétés qui n’avaient pas été aliénées, et qui se trouvaient encore dans le domaine de l’Etat. Dans les journaux à la dévotion de M. Thiers, on les représente comme ayant exigé du Trésor le plus onéreux des sacrifices, ne lui faisant grâce ni d’un sou, ni d’une parcelle de terx’ain. Entre ceux qui mettent en circulation ces calomnies, on est tout surpris de rencontrer des hommes qui, sous le gouvernement impérial, se faisaient une arme d’opposition de cette saisie de 1852, et réclamaient alors la restitution des biens ainsi volés. On espère perdre les princes dans l’esprit public en les montrant puisant à pleines mains dans le Trésor, à l’heure oii il est grevé de lourdes charges. C’est à croire que la spoliation opérée par le gouvernement impérial fut légitime, et qu’il n’était pas équitable que ce qui avait été pris jadis fût restitué à ses légitimes propriétaires.
A droite, l’extrême droite s’entend, les griefs, pour être d’une autre nature, n’en sont pas moins violents et multipliés à plaisir. On accuse le duc d'Aumale d’être hostile à la réconciliation des deux branches de la maison de Bourbon. C’est lui qui s’oppose, affirme-t-on, à ce que le comte, de Paris dégage, en se rendant auprès du comte de Chambord, la parole donnée à Dreux, en son nom. Cette calomnie trouve dans des coteries intransigeantes des encouragements et des échos.
Tout autre est la vérité.
On ne saurait contester que le duc d’Aumale doute de l’efficacité de la fusion, de sa possibilité même. Si d’abord il y a eu foi, il est bientôt devenu, cela est certain, très incrédule, et il le deviendra de plus en plus,
jusqu’au jour où ses prévisions se seront vérifiées. Tel que nous le connaissons, pourrait-il être disposé à y croire, alors que le comte de Chambord a solennellement déclaré, au mois de juillet 1871, « qu’il ne laisserait pas arracher de ses mains le drapeau blanc, et que Henri Y ne peut abandonner le drapeau blanc de Henri IY », répété, au mois de janvier 1872, « qu’il n’arbore pas un nouveau drapeau, qu'il maintient celui de la France », et confirmé quelques jours plus tard ces retentissantes paroles dans une lettre à l’évêque d Orléans, où il appelle le drapeau tricolore « le symbole de la Révolution »?
Oui, ce langage émeut le duc d’Aumale, l’attriste et le déconcerte. Le second de ces manifestes a été lancé au lendemain du 21 janvier qui a vu tous les membres de la famille d’Orléans, réunis à la chapelle expiatoire, assister à la cérémonie commémorative de la mort de Louis XA I. Le prince est blessé du procédé. En outre, il se révolte a à l’idée d’abandonner le drapeau tricolore, ce symbole de la nation, au lendemain d’une défaite (1) ». Il laisse ses sentiments se trahir dans des entretiens privés qui se colportent de tous côtés.
« Ce serait très grand, dit-il entre autres choses, ce vieux roi mûri dans l’exil, revenant entouré des princes de sa maison, très grand vis-à-vis de l’Europe. Mais avec les idées qu’il a quant au drapeau, sera-ce réalisable? »
Une autre fois il s’écrie :
« Il peut bien mettre le drapeau blanc dans toutes les chambres de sa demeure, mais dans les rues d’une cité française, je l’en défie. »
Il prétend, d’ailleurs, preuves en main, que le drapeau blanc n’a pas été exclusivement le drapeau de la monar-
(1) Buisson (de l’Aude).
LE DUC D’AUMALE
chie. Ne suffit-il pas d’aller à l’administration du Mobilier national pour s’en convaincre? La monarchie n’a-telle pas arboré tour à tour le bleu, le rouge et le blanc? Un jour qu’à Chantilly il fait au duc de Bisaccia les honneurs de la galerie des batailles de Condé, il lui montre un drapeau blanc et bleu peint sur la porte du fond et lui dit :
« Voilà l’aîné du drapeau blanc (1). »
Ces choses racontées, d’autres bientôt connues, attisent contre lui les ressentiments de ceux de ses collègues qui, tout en déplorant l’erreur en laquelle persiste le comte de Chambord sur cette question du drapeau, sont d’avis qu'il a le droit d’en décider ainsi. Ceux-là reprochent au duc d’Aumale de caresser la Révolution, avec l'espoir de s’en servir dans l’intérêt de la branche cadette, ce qui n’est pas plus fondé que cette autre accusation d’être un obstacle à la visite promise au nom du comte de Paris.
Si cette visite n’a pas encore été faite, la faute n'en est ni à son neveu ni à lui-même. C’est par la volonté du comte de Chambord qu’elle a été, à plusieurs reprises, reculée, notamment lorsque le chef de la maison de France étant venu à Chambord, le comte de Paris a demandé à aller lui présenter ses hommages. On lui a alors répondu : « Monseigneur verra avec une joie sincère l’accomplissement de l’union de famille. Dans peu de jours, il aura fait connaître à la France sa pensée tout entière. Mais il ne croit pas devoir prolonger son séjour à Chambord, et ce n est pas là qu’il pourra recevoir M. le comte de Paris (2). » Il n’est donc pas juste d’accuser le duc d’Aumale d’être l’obstacle à « l’accomplissement de l’union de famille ».
(1) Récit du comte de Kératry.
(2) Documents inédits.
Est-il plus juste de le présenter comme un ambitieux qui convoite le pouvoir? Le 20 janvier 1872, il est averti qu’on a l’intention de le lui offrir, lorsque, à propos de l’impôt sur les matières premières, M. Thiers donne cette démission qui, finalement, est refusée par l’Assemblée nationale. Il écarte la proposition. Il ne veut pas diviser les conservateurs. Quoi qu'il pense de la fusion, il se considère comme engagé à ne rien faire qui puisse y mettre empêchement. Il a donné sa parole à Dreux pour le comte de Paris, pour tous les princes d’Orléans, pour lui-même. Il entend la tenir. Plus on examine sa conduite, plus on y regarde, plus on acquiert la preuve qu'il ne mérite pas les reproches qui lui sont adressés.
Il est vrai que sur la question du drapeau il ne transige pas. Il ne lui suffit pas d’avoir, dans des conversations particulières, fait connaître toute sa pensée. Il saisit l’occasion de la rendre publique et de lui donner un plus grand éclat. Le 28 mai, l'Assemblée nationale discute la loi sur le recrutement. Voilà l’occasion favorable. Le duc d’Aumale monte à la tribune et prononce un discours, son début d’orateur politique, où se manifestent son expérience des questions militaires, sa compétence, son art de dire et de communiquer à ses auditeurs les convictions qui l’animent.
Mais le principal intérêt de sa harangue ne résulte ni des éloges qu’il fait du projet soumis aux délibérations de l Assemblée, ni des critiques qu’il adresse à certaines des dispositions de ce projet. Ce qu’il faut surtout y lire, c’est le passage où, avec une rare habileté, il tait venir logiquement ce qu'il entend proclamer quant au drapeau. Il aborde l’examen des mesures proposées à l’égard des conscrits qui ne savent ni lire ni écrire. Le projet refuse à ces illettrés le bénéfice de l’engagement conditionnel
LE DUC D’AUMALE
à dix-huit ans. Ils seront soldats à vingt ans, pour trois ans, et si, durant la première année de leur service, ils n’ont pu apprendre à lire et à écrire, on les retiendra un an de plus sous les drapeaux, en quelque sorte à titre de pénalité.
« Je vois là, déclare-t-il, un principe funeste. Il y avait dans nos codes, jadis, une vieille peine qui en a, je crois, disparu, dont on n’usait pas souvent, mais dont la rédaction me touchait. J’y lisais : « Privé de l’honneur « de servir dans l’armée française. » Je ne peux admettre qu’on renverse la proposition et qu’on inflige comme une peine l’honneur de rester sous le drapeau de la France. »
A ce moment, il est interrompu :
« Lequel? » demande-t-on.
Et lui de répondre :
« Sous ce drapeau chéri auquel les Français de toute opinion et de toute origine se sont ralliés, que tous les bons citoyens ont entouré lorsqu’on en avait arraché un lambeau pour en faire le sinistre emblème de la guerre civile... ce drapeau qui a été si longtemps le symbole de la victoire et qui est resté, dans notre malheur, l’emblème de la concorde et de l’union. »
Maintenant il est satisfait, sa conscience est tranquille, il a dit ce qu’il croyait bon, honorable et utile de dire. Mais ce qu’il a dit ne dissipera pas les injustes soupçons dont il est l’objet. Il les sent se multiplier et grandir. Que se passe-t-il alors dans son âme? Tout y est doutes et irrésolutions quant à la conduite à tenir. Où est le devoir? Peut-être regrette-t-il de n’avoir pas été plus net, plus résolu quand il fut nommé député; de n’avoir pas siégé à Bordeaux, où l’envoyait le suffrage universel, et proclamé qu’il se ralliait formellement au régime républicain. Peut-être est-il maintenant tenté de
le faire. Le comte de Chambord, par sa persistance à vouloir relever le drapeau blanc, n’a-t-il pas dégagé les princes d’Orléans de leurs engagements?
Ses incertitudes se révèlent en certaines de ses paroles.
11 reçoit, un jour, à Chantilly, un de ses partisans, le comte de Kératry. Après le déjeuner, il 1 emmène dans son cabinet, et là, seuls, ils causent de 1 état politique du moment. Le comte de Kératry expose que, quoique la conduite des princes d Orléans ait ete mal comprise et mal jugée par le pays, égaré à dessein, ils peuvent encore beaucoup pour la France. Que le duc d Aumale, le prince de Joinville, le comte de Paris, lancent sur l’heure un manifeste; — plus tard, ce serait trop taid. Qu’ils y fassent connaître leur dessein de rentrer dans la vie privée, de n’ètre plus que les serviteurs de la France sous le régime qu elle s est donné, et du coup la République conservatrice sera fondée et 1 avenir leur donnera un rôle utile.
« Toute fusion ou essai de fusion, affirme ce conseiller téméraire autant que dévoué, toute conspiration calculée ou inconsciente, ce serait, vu le désarroi de l’opinion et en face d’un ennemi qui n’a pas désarme, la perte de la France. »
Le duc d’Aumale ne proteste pas. Il avoue que ce manifeste, il a déjà voulu l’écrire, qu’il n’y renonce pas encore. Il a tout fait pour la fusion. Mais il y ajoute peu de foi. Les d’Orléans ne sont plus liés au comte de Chambord par aucun engagement; ils sont absolument libres. De même, ils sont libres envers M. Thiers, sur les sentiments duquel ils ne peuvent plus se faire illusion. Le duc d’Aumale n’aurait donc aucune répugnance a tenii
le langage qu’on lui conseille.
« Le résultat de mon observation, dit-il pour conclure,
LE DUC D’AUMALE
c’est que le pays veut la République. On ne remontera pas le courant; il faut l’endiguer. Nous n’avons jamais été des conspirateurs. J’eusse pu arriver au pouvoir quand M. Tliiers a donné sa démission (1). Ce n’est pas à nous à porter la main sur le pouvoir. Si le ciel appelle encore les d’Orléans au service de leur pays, il nous trouvera prêts, aussi bien sous la république que sous la monarchie (2). »
Après de telles déclarations, on peut s'attendre à quelque manifestation retentissante. On l’attend en vain. Les irrésolutions du prince laissent la porte ouverte aux malentendus, aux calomnies. Évidemment il ne voit pas sa route. Il voudrait donner satisfaction à gauche comme à droite. Mais, à gauche, il ne le peut sans s’exposer à être accusé par la droite d’oublier qu’il est Bourbon, sans affliger les amis qu’il compte parmi les conservateurs. A droite, il n’est pas moins empêché. Pourrait-il aller de ce côté, accepter les doctrines qu’on y défend, alors qu’il est « bleu, juste milieu », ainsi qu’il se plaît à le dire, et que, comme son frère d’Orléans, il tient pour la Révolution? Il ne veut pas donner de gages aux partis qui s’agitent; il n’est d’aucun parti, et, quoi qu’il fasse pour prouver qu’il ne sera pas un prétendant, il ne satisfait personne. Il est suspect aux républicains comme aux légitimistes. Les orléanistes eux-mêmes sont parfois déconcertés. L un d’eux, au commencement de 1873, se décide à aller lui dire combien son attitude surprend et atLriste. Le prince écoute, remercie et ne change rien à cette attitude (3). Durant cette période de sa vie où la politique le tient prisonnier, il est comme dans un défilé
(1) La première, qui ne l'ut pas acceptée, 20 janvier 1872,
(2) Récit du comte de Kératry.
(3) Récit de M. Anisson-Duperron.
tortueux, ténébreux, difficile à franchir. Il n’en aperçoit pas l'issue.
Au moment où il entrait dans ces orages de la politique qu’il n’a pas appris à braver, sous lesquels il a toujours courbé la tête et dont il cherche à se distraire par l’activité de sa vie intellectuelle et mondaine, l’Académie française le nomma au fauteuil qu’avait laissé vacant la mort de Montalembert (I). Cela, ce fut une joie, une des plus douces qu il eût goûtées depuis son retour. Mais il s’y livre depuis six mois à peine, lorsque, brusquement, elle est détruite par la plus grande infortune qui puisse lui arriver. Le 25 juillet 1872, tandis qu’il est à Aix, il perd son fils, le dernier. Le duc de Guise meurt à Paris d’un mal rapide, foudroyant, qui rappelle celui auquel succomba son frère (2).
Après ce malheur, le duc d’Aumale semble se détacher de tout. Il pourrait dire, lui aussi :
« Plus ne m’est rien; rien ne m’est plus. »
C’est à travers cette catastrophe qu’il faudra désormais regarder aux actes de sa vie. S il a eu des ambitions, la mort de son fils les a étouffées. Llle n a laissé debout dans cette âme de Français et de soldat que deux sentiments qui se tiennent : 1 amour de 1 armee et 1 amoui de la France.
Le 3 avril 1873, il vient à F Académie pour y prononcer le panégyrique de son prédécesseur et pour y entendre les éloges dont son vieux maître, Cuvillier-Fleury, chargé de lui répondre, doit entremêler le lécit qu il présentera de sa carrière et de ses travaux. Ce qui se
(1) 26 décembre 1871. Il fut élu par 28 voix. Il y eut un bulletin
blanc. .
(2) Il se préoccupait, au moment de mourir, et sans connaître la
gravité de son état, des inquiétudes que sa maladie allait causer à son père et àsagrand’mère, la princesse de Salerne, qui vivait encore.
trahit surtout dans le discours du nouvel élu, ce discours où Montalembert est raconté, commenté, pénétré par un historien dont l’inspiration égale la sienne, c’est l’intensité de la douleur qui, durant cette séance, où tout est fait pour le réjouir et l’emplir d’orgueil, poursuit le duc d’Aumale.
Lorsqu’il cite, comme nous l’avons déjà dit, une page de Montalembert sur les joies paternelles, l’émotion, une émotion poignante fait trembler sa voix assombrie. C’est, comme s’il cédait à la poussée de cette douleur plus forte que sa volonté de la dissimuler, qu’ après avoir remercié l’Académie « de s’être associée à la généreuse résolution qui lui a ouvert les portes de sa patrie et d’avoir admis le proscrit dans cette compagnie qui porte le nom de la France », il s’arrête accablé pour reprendre ensuite d’un accent brisé : « A la douleur inexprimable de retrouver la patrie vaincue, mutilée, sanglante, se mêlait la joie de la revoir, d’en respirer l’air, de pouvoir la servir, de lui dévouer mon fils. Messieurs, depuis le jour où vous m’avez fait cet honneur, il a plu à Dieu d’éteindre la dernière flamme de mon foyer domestique. »
Pendant plusieurs semaines, sa douleur, quoi qu’il fasse pour la dissimuler, apparaît en toutes ses paroles, dans ses confidences à ses amis. Elle est visible à attendrir les cœurs les plus insensibles, lorsqu’il conduit à Dreux le cercueil où sont enfermés les restes de son fils et lorsque, peu après, il y revient avec les membres de la famille d Orléans pour déposer dans les tombes si longtemps vides les êtres chers morts sur la terre étrangère, durant 1 exil. Maintenant il retournera souvent à Dreux pour y penser à ceux qui ne sont plus, à la femme, aux enfants ravis à son amour. Si, durant cette excursion douloureuse, quelque ami l’a accompagné, il lui dira en lui mon-
trant son propre tombeau, et comme s’il exprimait un espoir :
« Voici la place de votre serviteur (1). »
Bientôt, du reste, il se fera violence pour dissimuler la plaie de son âme, pour ne pas importuner de ses plaintes ceux qui l’approchent, ou vivent autour de lui. Dans la suite de sa vie, à considérer de quelles occupations incessantes, écrivain, général, grand seigneur, il la remplit, et quelle passion il apporte dans l’accomplissement des labeurs divers qu’il s’est donnés, on pourra croire que cette douleur apaisée s’est dissipée. Ne vous y trompez pas; elle existe toujours; il vit avec elle, il l’a voilée ; mais il faut bien peu pour qu’elle se révèle. Le seul soulagement qu’il puisse éprouver, il ne le trouve que durant les heures qu’il se plaît à passer en tète à tète avec ses souvenirs.
Un jour, à Chantilly, peu de temps auprès la mort du duc de Guise, un visiteur le trouve seul dans une chambre du pavillon de Jean Bullant, parmi les reliques qu’il a conservées : la chevelure blonde de la duchesse d’Aumale, les derniers gants qu’elle porta, des vêtements et des souliers d’enfant, des portraits de ses fils, de son père, de la reine Marie-Amélie quand elle était jeune, et un registre où sont inscrites les dates de toutes ces morts.
« Mais, monseigneur, ce n’est pas une chambre, objecte le visiteur; c’est une chapelle ardente; on ne peut pas vivre ici.
— J’y vis pourtant plus qu’ ailleurs, répond le duc d’Aumale. Avant moi, d’autres ont souffert comme moi, plus que moi, sans faiblir. Dieu aidant, j’irai jusqu’au bout (2) . »
(1) Papiers d’Haussonville.
(2) Raconté par M. Buisson (de l’Aude), auquel il montra le même
LE DUC D’AUMALE
Ainsi, moins de dix-huit mois après sa rentrée en France, les joies qu’il doit au soleil natal retrouvé sont détruites par une catastrophe qui ravive toutes ses plaies et dont le souvenir, malgré tout, pèsera toujours sur lui, même quand feront irruption dans sa vie de douleurs et de deuils les incidents si divers qui, maintenant, vont la remplir.
Les événements, pendant ce temps, avaient marché. On touchait à cette date du 24 mai qui consacra le triomphe des conservateurs sur M. Thiers. Entre eux et lui, les dissentiments de plus en plus se multipliaient. Déçus et irrités par son attitude envers les princes d Orléans, par son visible désir de gouverner exclusivement dans 1 intérêt des républicains et de leur donner des gages, les conservateurs en arrivaient de plus en plus à reconnaître la nécessité de lui enlever le pouvoir et de l’exercer euxmêmes par l’intermédiaire d'un président à leur image.
Pour les uns, la chute de M. Thiers devait être le prologue d’une restauration monarchique. Tant qu’il restait le maître, cette restauration était impossible. Elle ne serait réalisable qu’à la condition d’être préparée, et ne pouvait l’être que par eux. Pour les autres, que les formes de gouvernement laissaient indifférents et qui n’attachaient de prix qu’aux principes tutélaires dont aucun régime ne saurait se passer, mais dont tous peuvent également tirer force et prolit, M. Thiers était impuissant à fonder cette République conservatrice qui, dans l'état de la France et des partis, leur apparaissait comme le seul idéal qu’on pût se flatter d’atteindre. Opposés entre eux quant au but final, mais d’accord sur les moyens de modi-
jour l’inscription latine qu’il venait de trouver dans le Nouveau Testament pour la tombe du duc de Guise : Jésus intuitus juvenem, adduxit eum.
L'INSTALLATION EN FRANCE. 2o9
fier l’orientation du pays, ces adversaires de la politique adoptée par M. Thiers se coalisaient en vue de pourvoir à son remplacement.
La démisson qu’il donna le 20 janvier 1872 les avait surpris avant qu’ils fussent prêts à lui choisir un successeur. Contraints d’aller le solliciter de la retirer, ils s’étaient promis, la crise passée, de tout combiner pour n’ètre pas pris au dépourvu si se rouvrait une crise nouvelle. Pour la plupart, ils ne désespéraient pas de la voir se reproduire, dussent-ils la provoquer. Elle s’annonça dans les premiers mois de 1873. Les divers groupes du parti conservateur dans l’Assemblée nationale étaient about de patience. Dans ce parti, la politique de M. Thiers avait lassé tout le monde. Quant au successeur à lui donner, l’accord semblait déjà devoir se faire sur le nom du maréchal de Mac Mahon, dont le passé rassurait tous les intérêts et dont de récents malheurs militaires n’avaient ni terni la gloire ni compromis la popularité.
Il était cependant impossible qu’à l’approche si visible d’un événement qui paraissait devoir enrayer les progrès de l’idée républicaine et raviver dans l’opinion l’idée monarchique, les amis du duc d’Aumale ne songeassent pas à lui. Ils y songeaient depuis Bordeaux. S’ils avaient tant regretté qu’à cette époque le prince n’eût pas compris la force que lui donnait le suffrage universel dont il était le mandataire, c’est qu’ils avaient considéré que, par ses hésitations, son défaut d’audace, sa promptitude à se soumettre aux exigences de M. Thiers, il affaiblissait les chances qu’il pouvait avoir d’être élu à sa place. L’espoiT avorté alors, ils le caressaient maintenant de nouveau, En janvier 1872, ils s’en étaient ouverts au duc d’Aumale, Tout en écartant ces ouvertures encore vagues et sans consistance, il n’avait rien dit qui pût le faire soupçonner
LE DUC D’AUMALE
de vouloir les écarter de même si, quelque jour, elles se reproduisaient. On le savait fâcheusement impressionné par les manifestes du comte de Chambord, de plus en plus convaincu de l’impossibilité d’une restauration monarchique. Il était logique de croire que, en ces conditions, il regarderait comme un devoir d’accepter la présidence de la République, si elle lui était offerte.
Mais, avant tout, il importait de s’assurer le concours des légitimistes. Ceux qu’on désignait sous le nom de chevau-légers étaient hostiles à toute combinaison ayant pour objet de remettre le pouvoir aux mains d’un prince d’Orléans. En revanche, parmi les modérés, on en comptait un certain nombre disposés à se rallier à cette combinaison, pour peu qu’il leur fût démontré qu’elle contribuerait à bâter une restauration royaliste qu’ils considéraient comme assurée si le comte de Chambord renonçait au drapeau blanc et s’engageait à maintenir le drapeau tricolore.
Entre ceux-là se trouvait le général Ducrot. On connaissait ses idées, — les seules que pût professer un patriote et un soldat. Non seulement il entendait qu’il ne fût rien changé aux couleurs nationales, mais il restait convaincu que son opinion sur ce point était celle de la presque unanimité des Français. Il répétait sans cesse que le succès de l’entreprise royaliste dépendait, d’une part, de la réconciliation des deux branches de la maison de Bourbon et, d’autre part, de l’attitude du comte du Chambord sur cette question du drapeau. Le maintien du drapeau tricolore assuré, les princes d’Orléans réconciliés avec le chef de leur maison, la monarchie était faite, et l’élection du duc d’Aumale à la présidence ne pouvait qu’en rendre plus certain et plus rapide l’avènement.
Plein de ces pensées, le général Ducrot voulait se
rendre compte de celles du comte de Chambord. Il voulait savoir si elles étaient conformes aux siennes, ce qu’il n’avait encore pu discerner à travers le langage des membres du parti royaliste (1). Au moment où la première démission de M. Thiers donnait à ces questions une impérieuse et pressante actualité, le général se décidait tout à coup à se rendre auprès du comte de Chambord, dont l’arrivée à Anvers était annoncée. Sa décision prise, il crut devoir la tenir secrète. Il n’en fit part qu’à quelques-uns de ses collègues, qu’il savait animés des mêmes sentiments que lui, et au duc d’Aumale, envers lequel il témoignait en toute occasion d’autant de confiance que de déférence (2).
(1) Il règne une certaine confusion dans les souvenirs des personnages encore vivants qui furent mêlés à ces événements. L’un des plus considérables, qui siégeait à l’extrême droite, m’écrivait naguère : « Je suis moralement sûr que le général Ducrot n’a pas fait auprès du comte de Chambord la démarche dont vous me parlez. » Cependant il est aujourd’hui démontré que cette démarche eut lieu. Il ne pourrait y avoir un doute que sur la question de savoir où elle eut lieu. Mais le général ne vit le prince que deux fois : la première, à Anvers, au commencement de 1872; la seconde, à Versailles, après l’échec des tentatives de restauration ; il faut nécessairement en conclure que c’est à Anvers qu’il lui parla de la candidature du duc d’Aumale.
Il ne semble pas moins certain que les membres de l’extrême droite, qui, en mai 1873, se montrèrent, comme on va le voir, si résolument hostiles à cette candidature, ne se montraient pas, au commencement de 1872, aussi décidés à la repousser. Dans un passage du journal qu’un député, M. de Cumont, tenait au jour le jour des événements dont il était témoin, nous lisons : « 20 janvier 1872. — J’ai demandé à Lucien Brun, en présence du général Ducrot, s’il est vrai que ses amis de l’extrême droite consentiraient à voter pour le duc d’Aumale si le comte de Paris faisait la visite au comte de Chambord. Il m’a répondu : « C’est mon sentiment personnel, « et je ne doute pas que ce soit celui de nos amis. »
(2) Il partit accompagné d’un de ses jeunes collègues de la droite, le marquis Costa de Beauregard, que M. Lucien Brun avait prié de lui faire escorte durant ce voyage, afin de l’aider à protéger son incognito et de qui je tiens ce détail. Le marquis Costa de Beauregard
2C2 LE DUC D’AUMALE
Le due d’Aumale était alors sous l’influence des ouvertures éventuelles qui lui avaient été faites. Il n’ignorait pas combien lui étaient défavorables les dispositions de l’extrême droite. Il devait naturellement supposer que ces dispositions le comte de Chambord les inspirait. Désireux de s’éclairer sur ce point, il chargea le général Ducrot de demander à ce prince de quel œil il verrait l’arrivée de son cousin à la présidemee de la République.
Quelques jours après, le général, rentré de son voyage, venait au débotté trouver le duc d’Aumale et lui en racontait les détails. Quelles qu’eussent été l’éloquence et l’ardeur de ses prières, et bien qu’il fût tombé aux genoux du comte de Chambord en le suppliant de renoncer au drapeau blanc, il n’avait pu obtenir une réponse satisfaisante. Le comte de Chambord, le relevant, l’avait embrassé, mais sans prononcer une parole (1).
Quant à la question relative au duc d’Aumale, il avait répliqué froidement :
« Je n’admets pas qu’un prince du sang soit en dehors de l’entourage de son roi. »
En entendant ce récit, le duc d’Aumale ne put se retenir. Le vieux levain de 1830 qui fermentait toujours en lui l’excitait, et il s’écria :
« Son roi! son roi! C’est là qu’est la question! »
le conduisit jusqu’à une station belge où attendait M. de Blacas, envoyé par le comte de Chambord à la rencontre du général
(1) D’après une autre version, cette scène entre le comte de Chambord et le général Ducrot aurait eu lieu non pas à Anvers, mais l’année suivante à Versailles, quand le prince y vint après la prorogation des pouvoirs du maréchal de Mac Mahon. Il semble cependant bien difficile d’admettre que le général Ducrot s’étant rendu à Anvers au moment où la question du drapeau était discutée de toutes parts, il n’en ait pas entretenu le comte de Chambord. Lorsque plus tard ils se revirent, elle avait singulièrement perdu de son intérêt.
L’entretien en resta là. Mais la conviction du duc d’Aumale était faite. Il savait maintenant que, s’il se laissait jamais tenter par les instances de ceux de ses amis qui songeaient à le porter à la présidence de la République, sa candidature serait combattue par l'extrême droite, aveuglément docile à la volonté du comte de Chambord. Pour ébranler cette volonté, pour s’assurer les suffrages des partisans de ce prince, il eût fallu que le duc d’Aumale se résignât à n’être au pouvoir qu’à l’état transitoire, en attendant une restauration qu’il eût dû s’engager à préparer.
Ce n’est pas ainsi qu’il comprenait son rôle. Il ne désirait pas la présidence; il ne l’eût acceptée que par nécessité, « sentant bien que son honneur l’entendait autrement que les partis, lesquels ne se préoccupent nullement de l’honneur des hommes, pourvu qu’ils servent leurs intérêts, leur ambition ou leurs illusions (1) ». Placé à la tête du gouvernement, il eût exercé le pouvoir en toute loyauté. Ayant la garde de la république, il ne l’eût pas trahie. C’était se faire illusion que de le croire capable de se servir de la force remise en ses mains pour préparer le retour de la monarchie, fût-ce au profit du comte de Paris.
Bien des années après, dans une circonstance où le désir de lui conférer la première magistrature de l’Etat hantera de nouveau l’esprit de quelques royalistes et que, le comte de Chambord étant mort, ils suggéreront au duc d’Aumale de se laisser porter au pouvoir, afin de favoriser l’avènement du petit-fils de Louis-Philippe, devenu l’héritier légitime de la couronne, il détruira d’un mot leurs espérances et leurs projets.
(1) Buisson (de l’Aude).
« Je veux bien être une transaction, mais non une transition », s’écriera-t-il (1).
Voilà le mot qui le peint au vrai et résume le mieux sa manière de voir, de comprendre et de sentir. Il est l’homme de la légalité et ne saurait être autre chose. Coups d’Ètat, coups de main, coups de force lui font horreur, et plus encore les menées sourdes, les ruses, les violations déguisées des engagements pris, auxquelles il faudrait recourir pour conduire la France de la République à la monarchie, après avoir promis d’être le serviteur de la République.
Au lendemain de son retour en France, en ces années 1872 et 1873 où le pouvoir fut, en quelque sorte, à portée de sa main et où, s’il eût été un ambitieux, il aurait pu le conquérir au prix de quelques concessions et de quelques promesses, il ne pensait pas autrement. Le constater, c’est justifier les défiances de l’extrême droite. Elle avait raison de douter de lui. Il ne se fût associé ni à ses passions ni à ses espérances. Il ne pouvait être l’instrument qu’elle cherchait. C’est un Monk qui eût été nécessaire au parti royaliste. Le rôle de Monk répugnait au duc d’Aumale. On s’obstinait à ne pas s'en convaincre. Il voyait se créer le malentendu. Il redoutait de l’aggraver encore. Pour ce motif, il ne souhaitait pas d’arriver à la présidence, quelque tentant que lui apparût le rôle à jouer, moins au point de vue de la politique intérieure qu’au point de vue extérieur. S'il a jamais regretté de n’ètre pas à la tète de la France, c’est parce qu'il se croyait apte plus que d'autres à lui rendre en Europe sa grandeur et son influence passées.
Malgré tout, cependant, à l'approche de la chute de M. Thiers, considérée comme certaine, plusieurs des
(1) Propos tenus à Chantilly au marquis du Lau, en 1885. en présence du comte de Paris.
amis du duc d’Aumale croyaient à la possibilité de triompher de ses répugnances et de recruter dans la droite assez de voix pour assurer son élection. Ils n’étaient pas nombreux, mais convaincus et entreprenants, deux d’entre eux surtout, le duc d’Audiffret-Pasquier et le duc Decazes. Après s’être concertés avec ceux de leurs collègues qui croyaient à l’efficacité d’une dernière tentative, ils allèrent, au commencement de la seconde quinzaine de mai, interroger le duc d’Aumale, afin de savoir s il accepterait la présidence de la République au cas où il serait élu. Une fois assurés de son consentement, ils s'occuperaient de rallier des suffrages à sa candidature.
La réponse du prince fut négative. Il n’avait rien à taire à ces fidèles partisans de sa famille, depuis si longtemps ses confidents et ses conseils. Il leur exposa les raisons dont s'inspirait son refus. Mais ils l’avaient prévu et leurs réponses étaient prêtes. Les arguments ne leur manquaient pas. Ils mirent tant d’insistance à les faire valoir, tant de chaleur à démontrer au prince que l’intérêt de la France exigeait qu’il cessât de se dérober; ils furent, en un mot, si pressants et si persuasifs, que, sacrifiant sa conviction personnelle, il finit par céder.
« Vous le voulez, dit-il ; vous laites appel à mon patriotisme; vous m’affirmez que je peux, dans ce poste, être utile à mon pays; soit, j’accepte. »
Le combat durait depuis plusieurs jours quand le duc d’Aumale s’engagea ainsi. « Engagement redoutable », écrivait-il le même soir dans son journal (1).
(1) Récit d’un témoin. 11 écrivait tous les jours ce qui lui était arrivé dans la journée. Les plus petits détails figurent dans ces récits quotidiens de sa vie, écrits sous une forme brève, concise, souvent compréhensible pour lui seul. Les exécuteurs testamentaires n’ont pas encore décidé si ces précieux documents seront un jour rendus publics.
Le dimanche suivant, 18 mai, les délégués de tous les groupes de la majorité se réunirent chez le duc de Broglie pour fixer le rôle de chacun dans la journée qui se préparait et arrêter définitivement le nom du candidat à la succession de M. Thiers. La candidature du duc d’Aumale fut posée, et tout aussitôt M. Lucien Brun, du groupe des chevau-légers, se leva pour la combattre. La droite légitimiste pensait unanimement et savait que le comte de Chambord ne voudrait pas autoriser un prince de la maison de France à accepter, du vivant du roi, la présidence de la République. On ne pouvait passer outre à la volonté royale. Elle n’était pas douteuse. M. Lucien Brun s’inspira de ces considérations pour faire un très sombre tableau des inconvénients et des dangers de la candidature du duc d’Aumale.
Le duc d’Audifïret-Pasquier lui répondit. Il mit dans sa réponse cette animation de pensée, cette vivacité de parole qui caractérisent son éloquence. Il déclara, au nom de la droite modérée et du centre droit, que les prétentions de l’extrême droite devenaient intolérables, et qu’ils ne les subiraient pas plus longtemps.
« Vous vous défiez du duc d’Aumale, s’écria-t-il. Vous le tenez pour un ambitieux. Que vous le connaissez peu! »
Le débat, en se prolongeant, trahissait des divisions profondes et redoutables. Elles s’accentuaient à l’heure où l’union devenait plus nécessaire.
Le duc de Broglie intervint alors. Désigné déjà pour porter la parole contre M. Thiers, la plus lourde responsabilité pesait sur lui. Il avait le droit de demander qu’on n’ajoutât rien à ce fardeau. Il fit justement remarquer que, avant de renverser M. Thiers, il était nécessaire qu’on se fût mis d’accord sur le nom de son successeur. On ne pouvait aller au combat sans être armé. Quant, à
lui, il ne consentirait à monter à la tribune qu’ autant que cet accord indispensable se serait établi. Puisqu’on ne parvenait pas à s’entendre sur le duc d’Aumale, il fallait choisir un autre candidat susceptible de rallier toutes les opinions. Il parla du maréchal de Mac Mahon, dont le nom était dans tous les esprits. Le duc de Broglie le connaissait peu; il ne le comparait pas au duc d’Aumale. Mais, à défaut de celui-ci, on ne pouvait trouver mieux.
Un de ses collègues, M. Lambert Sainte-Croix, proposa de voter au premier tour pour l’un et l’autre des candidats, sauf à grouper tous les suffrages au second tour sur celui des deux qui aurait obtenu le plus de voix. L’extrême-droite protesta contre ce mode de procéder. On allait à une rupture. Le duc de Broglie renouvela alors, avec plus de force, sa déclaration précédente. Il renoncerait à prononcer son discours, si la moindre incertitude subsistait sur l’union complète du parti conservateur, du premier au dernier moment de la discussion. Ces paroles coupèrent court aux querelles, et le maréchal de Mac Mahon fut unanimement désigné (1).
Les ducs Decazes et d’Audifîret-Pasquier rendirent compte au duc d’Aumale du résultat de la réunion. Il n’en fut pas plus surpris qu’attristé. Peut-être même la décision prise le délivrait-elle d’un grave souci. Il n’en était pas moins blessé par l’attitude des chevau-légers. Derrière eux, il voyait le comte de Chambord leur dictant ses ordres et le traitant en ennemi. Cette vision n’était pas faite pour le rendre favorable à une restauration royaliste; et comme, d’autre part, il ne lui convenait pas de s’y montrer hostile, il prenait, dès ce moment, le parti de laisser s’accomplir les événements, sans essayer
(1) Archives de Broglie.
LE DUC D’AUMALE
d’en arrêter la marche ou d’en modifier le caractère. Cette résolution arrêtée, il s’y tint et demeura étranger, sinon indifférent, à ce qui suivit.
Le surlendemain de la réunion dont les péripéties viennent d’être révélées, la majorité de l’Assemblée nationale, à la suite d’un débat mémorable, acceptait la démission de M. Thiers et nommait à sa place le maréchal de Mac Malion (1). Au fond du cœur, sans l’avouer encore, les royalistes saluaient en lui cet instrument de la restauration monarchique indispensable à la réalisation de leurs désirs, et tout aussitôt commençaient à frayer au roi le chemin du trône. Cette route si difficile à franchir fut élargie, le 5 août, par la visite du comte de Paris au comte de Chambord, à la préparation de laquelle le duc d’Aumale n’avait pas participé. Il n’eut pas plus à l’approuver qu’à la déconseiller. Mais il n’en aima pas la forme. Il y voyait une sorte de désaveu des événements de 1830. Il l’eût comprise plus hautaine, plus fière, moins condescendante, moins susceptible d’être interprétée comme un acte de repentir, et de détacher par conséquent de la royauté l’élément libéral.
En outre, il la jugeait inutile. Il ne croyait pas à la restauration, convaincu que le comte de Chambord ne transigerait pas sur la question du drapeau. Sa conviction ne varia pas, même au cours des événements de septembre et d’octobre, quand tant de royalistes poussaient l’illusion jusqu’à annoncer l'entrée du roi de France. Parson frère,
(1) Le même soir, dans un compartiment du train qui ramenait les députés à Paris, un des plus fidèles amis du duc d’Aumale, M. Lambert Sainte-Croix, disait en présence de fauteur de ce livre :
“ Ne regrettons pas trop de n’avoir pu faire élire notre prince Président; peut-être nous eût-il ménagé de pénibles surprises. Il n eut pas lait la monarchie, il eût consolidé la République, et dès demain il eût appelé Jules Simon pour le charger de former un ministère. »
le duc de Nemours, qui se trouvait à Vienne, il était averti que le comte de Chambord se refusait aux concessions qui, seules, pouvaient rendre possible son retour.
Ap rès la lettre du 31 octobre et l’échec des tentatives royalistes, les princes d'Orléans furent prévenus que les droites songeaient à offrir à 1 un d’eux la « lieutenance générale du royaume ». Ils décidèrent de ne se prêter a aucune des combinaisons qu’on étayait sur leur consentement non encore donné. L influence exercee par le duc d’Aumale dans sa famille ne fut pas étrangère à cette décision. Quand le pouvoir fut successivement offert à son neveu, le comte de Paris, à ses frères, le prince de Joinville et le duc de Nemours, et même à lui, ils furent unanimes a le refuser. Vainement on tenta de \aincre leur résistance; vainement on vint dire au duc d Aumale qu’il se devait au parti royaliste ; ils se récusèrent. Le duc d’Aumale le fit avec une énergie qu’il faut mettre en lumière dans un livre qui lui est consacre. Fidèle au langage qu’il avait vingt fois tenu, il était résolu à servir la France sous la République aussi bien que sous la monarchie.
A cette heure même, il recommençait à la servir acti\ement. Invité à remplir un grand et rigoureux devoir, il le remplissait en présidant les débats du procès intenté au maréchal Bazaine, avant d’aller prendre le commandement du 7e corps, auquel il avait été nommé le 28 septembre.