CHAPITRE X
LES DERNIÈRES ANNÉES
La Société française de secours aux blessés. — Présidence du duc d’Aumale. — Les papiers de Louis-Philippe. — -Épisodes du passé.
— Le mariage de la princesse Hélène. — Les Mokrani. — Dispositions pour Chantilly. — Dernières volontés. — Séjours au Zucco.
— Voyage de 1896. — Le duc d’Aumale et l’impératrice Eugénie.
— Le duc d’Orléans à bord du Thistle. — L’impératrice au Zucco.
— Le duc d’Aumale et le président de la République. — Invitation refusée. — Explications émouvantes. — Péril de mort. 12 décembre 1896. — Rétablissement. — Le droit de grâce. — Opinion de M. Félix Faure. — Départ pour la Sicile, avril 1897. — Séjour à Païenne. — Arrivée au Zucco. — L'incendie du Razar de la Charité. — Les dernières heures. — La mort. — Manifestations. — Les dépêches. — Les obsèques. — Les honneurs militaires. — Un émouvant voyage. — La Madeleine. — Conclusion.
Vers la fin de 1893, on vint offrir au duc d’Aumale la présidence de la Société française de secours aux blessés militaires des armées de terre et de mer, la Croix rouge française, ainsi qu’on la nomme. On connaît le but de cette œuvre admirable. Son titre le résume. Fondée voici plus de trente ans, elle eut d’illustres présidents et parmi les derniers, le duc de Nemours et le maréchal de Mac Mahon . Celui-ci venait de mourir. Il fallait le remplacer Tout naturellement, le conseil général de la Société songea au duc d’Aumale. Quoique hors de l’armée, il en demeurait la plus haute personnification, et, de même, il était à la tète de l’élite sociale de la France.
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Il accepta avec une satisfaction non dissimulée l’offre qui lui était faite. Outre qu’elle apportait une utile diversion et une occupation dans son existence trop vide à son gré, elle créait entre lui et l’armée un lien nouveau et étroit. Il prit donc la présidence de la Croix rouge française. Sur-le-champ, avec l’entrain qui lui était propre, il imprima à sa fonction le caractère d’activité et de supériorité que revêtaient sous sa main toutes les choses dont il s’occupait. Les fonctions, quelle qu’en soit la nature, sont surtout ce que les font ceux qui les détiennent. Celle-ci est en soi considérable. Tenue par le duc d’Aumale, elle le devint plus encore.
Le 16 mai 1804, il présida pour la première fois l’assemblée générale des membres fondateurs et y rendit compte des opérations de la Société durant l’année précédente. Le rapport dont il donna lecture fut un rare régal pour ses auditeurs. Le prince possédait au plus haut degré l’art de donner à sa pensée des formes éloquentes, mais d’une éloquence bien personnelle. L’éloge de son prédécesseur le maréchal de Mac Mahon, qui ouvre ce discours, est une page exquise où apparaît, en quelques traits, dans la pleine lumière d'une ressemblance saisissante, la physionomie du regretté soldat dont nul plus que lui n’admirait les vertus.
« Son admirable bonté, sa simplicité charmante, sa modestie qui dominait encore son mérite, sa préoccupation du devoir accompli dans les moindres choses », tout cela est présenté sous ces formes heureuses dont le duc d Aumale avait 1 habitude. « Chacun de nous aimera à se rappeler ce visage digne et souriant où se reflétait son âme magnanime et chevaleresque, cette fière stature et tous ces dehors d une vieillesse privilégiée entre toutes, que saluaient, à la sortie de vos cérémonies
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annuelles, les respectueuses acclamations de la foule. »
Il faisait encore une allusion discrète à un antre des présidents de l’OEuvre dont il aurait eu beaucoup à dire, s'il n’avait reçu de lui la consigne formelle de garder à son égard un silence absolu (1). Il fut moins réservé en rendant hommage à la mémoire de sa nièce , la princesse Czartoryska, qui, elle aussi, s'était prodiguée en bienfaits envers la Croix rouge. « Serait-il possible d’évoquer ici cette image sans rappeler l’exquise distinction et l’angélique bonté dont elle était empreinte? Telle fut aussi la double marque des actes de sa vie tout entière. Bien des déshérités l’ont suivie de leurs larmes, et c’est de tous côtés que se sont élevées les prières et les bénédictions, quand elle est remontée vers le Dieu qu’elle ne cessa de prendre pour son inspirateur et son guide. »
Ce tribut de regrets payé aux morts , le duc d’Aumale rendait compte, avec la précision d’un esprit merveilleusement lucide, des opérations de l’année. Puis, résumant les devoirs de la Croix rouge, il couronnait de ces mots sa belle harangue : « Sous le régime de la nation armée, c’est la patrie, dont tous les enfants se battent pour elle, c’est la patrie elle-même qui doit venir au-devant d’eux, recevoir dans ses bras leurs corps mutilés, s’asseoir à leur chevet de douleur et les disputer à la mort. Drapeaux aux trois couleurs et drapeaux à croix rouge confondent leurs plis au faîte des ambulances : ainsi doivent s unir dans toute âme française le double culte qu ils symbolisent, celui du pays, celui de la charité. »
Ce double culte, ce fut le sien. Qui aurait pu mieux en parler que lui? Et de même qu’il excellait à le célébrer, de même il excella, en ce nouveau poste, à le pratiquer,
(1) Le duc de Nemours, qui, pour des motifs d'ordre privé, avait donné sa démission.
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envisageant les questions avec cette sûreté de jugement qui a caractérisé ses actes militaires. Il voulait que la Société fût à la hauteur de toutes les responsabilités, de tous les besoins. Les infirmeries de gare et les hôpitaux auxiliaires de campagne, création récente destinée à rendre d’importants services, sont, à proprement parler, son œuvre. Elles sont sorties, en leur perfectionnement actuel, de son cerveau d’organisateur sans pareil. Pour les infirmeries de gare, il obtint du ministre de la guerre le nouveau code qui en assure le fonctionnement. Pour les hôpitaux auxiliaires, c’est à ses soins qu’est, dû le concours des meilleurs infirmiers, les Frères de la Doctrine chrétienne, et des plus éminents chirurgiens. Rien à cette heure, dans la Société qu’il a présidée, qui ne porte la marque de sa prévoyance, de sa grande expérience des choses de la guerre, de sa sympathie de chef de corps pour le soldat blessé ou malade (i).
« Je veux, écrivait-il, que la Société de secours aux blessés militaires soit grande, prospère, puissante, prête à rendre au pays les services qu’il a le droit d’attendre d’elle. » Dans l’entraînement de ce désir, il demandait au président de la République, qui l’accorda tout aussitôt, son patronage. Il voulait aussi donner plus de cordialité aux rapports existant entre la Croix rouge française et les Sociétés similaires qui existent à l’étranger. Toute l’autorité qu’il devait, en Europe, à son nom, à son passé, à ses relations avec les familles souveraines et les hommes d’Etat, il l’exerça dans ce but. Quand l’impératrice de Russie vint à Paris, il alla lui offrir, au nom du conseil, les insignes en or de la Société (2). C’est ainsi que la
(1) Ce lut aussi sous son inspiration que le conseil décida de convertir en argent disponible pour près de 4 millions de rentes nominatives.
(2) Irois jours avant sa mort, il télégraphiait du Zucco à la So-
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Croix rouge française prit, durant sa présidence, un nouvel essor et recruta, grâce à lui, quinze cents nouveaux membres.
Au moment où il commençait à s’en occuper avec ce zèle, cette activité qui décelaient sa vigueur intellectuelle et semblaient résulter d'une éternelle jeunesse, la santé de son neveu, le comte de Paris, donnait les plus vives inquiétudes. Le duc d’Aumale s’y associa avec l’ardente sollicitude d'un père et d’un ami. Il professait pour le chef de sa famille, nous l'avons dit, autant d’affection que de respect, et ces sentiments, un moment altérés par les incidents de la crise boulangiste, avaient bientôt recouvré toute leur chaleur. Quand les nouvelles devinrent plus alarmantes, — c’était à la fin de septembre 1894, — il partit de Bruxelles, où il se trouvait alors, pour l’Angleterre. Installé à Stowe-House, il y passa douze jours auprès du moribond. Que de deuils anciens lui rappelait ce deuil nouveau! Que de fois, presque aux mêmes lieux, il avait connu les déchirements de la mort!
Peu après cet événement qui l’avait profondément attristé, il eut une joie, peut-être inattendue, d’un caractère singulièrement mélancolique, mais qu'il allait ressentir avec une vivacité que comprendront tous ceux à qui nos récits ont appris à connaître son âme impressionnable et sensible. Tl fut mis en possession des papiers de son père.
Le roi Louis-Phitippe avait, dès sa jeunesse, contracté l’habitude d’écrire chaque soir ce qui lui était arrivé dans la journée (1). Ces notes autobiographiques forment de
ciété, afin qu’on fit parvenir des secours aux ambulances de Grèce et de Turquie. Lui-même envoya, en son nom personnel, dix mille francs pour les blessés hellènes.
(1) .Te rappelle que le duc d’Aumale a imité cet exemple. On peut dire qu’il a écrit lui-même l’histoire de sa vie en des notes quoti-
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volumineux dossiers. En mourant, il stipula qu’elles resteraient toujours aux mains du chef de la famille, avec la faculté pour les autres membres d’en prendre connaissance à leur gré. Il ne se peut rien de plus intéressant que ces récits où la longue existence de celui qui fut tour à tour duc de Chartres, duc d’Orléans, Louis-Philippe Ier, peut être suivie jour par jour, et qui embrassent par conséquent les épisodes de la cour de Louis XYI, de la Révolution, de l’émigration et des trois règnes qui remplirent le temps compris entre la chute de l’empire et la fin du régime de Juillet. Il y a là de précieux détails pour l’histoire de deux siècles. L’enfance et la jeunesse du fils de Philippe-Egalité y sont racontées dans leur cadre si mouvementé, avec d’innombrables ti’aits qui relèvent l’agrément du récit.
Louis-Philippe avait gardé le plus pénible souvenir de Mme de Genlis, chargée de son éducation et de celle de sa sœur, Madame Adélaïde. Dans ses notes, il justifie, par tout ce qu’il dit de son institutrice, la rancune qu’il avait conçue contre elle et qui survivait au passé. Il nous la montre l’élevant à la dure, sans bonté, sans tendresse, lui faisant monter l’eau et le bois, le traitant en esclave et non en prince, cherchant sans cesse à l'humilier, à lui donner de lui-même la plus pauvre idée, sans que les parents intervinssent jamais pour rectifier ce mode d’éducation.
Un jour, accompagné de cette femme terrible, il allait avec sa sœur rejoindre leur mère à Spa. Il avait alors quatorze ans. A Lille, où il devait passer la nuit, les autorités, prévenues de l’arrivée des enfants du duc d’Orléans,
(tiennes, brèves, concises, souvent compréhensibles pour lui seul. Ses exécuteurs testamentaires n’ont pas encore décidé quel usage il sera lait de ces notes, ni si elles pourront être ultérieurement publiées ou communiquées.
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se préparaient, à les recevoir devant la garnison sous les armes. Lejeune duc de Chartres, averti de ces préparatifs, aurait voulu entrer dans la ville, non en voiture, mais à cheval. Mme de Genlis avait décidé le contraire, et le petit prince gémissait d’être obligé de se présenter aux troupes dans un carrosse, entre deux femmes, comme un enfant.
Soudain, aux approches de la ville, il voit venir vers lui plusieurs personnes et, parmi elles, un vieux gentilhomme, chevalier de Saint-Louis, qui lui amenait un cheval. Sur le refus de Mme de Genlis de laisser le duc de Chartres y monter, cet inconnu déclare que c’est à cheval qu’un prince de sang est tenu de se présenter aux sujets du roi. Mme de Genlis dut céder, et les choses se passèrent comme le duc de Chartres l’avait souhaité. En rappelant ce souvenir, il ajoute qu’il tremble encore à la pensée de l’humiliation, de la honte auxquelles il eût été exposé sans l’intervention du gentilhomme qu’il ne nomme pas.
11 raconte encore qu’en 1789, lors de la réunion des états généraux, alors que M. de Dreux-Brézé se rendait auprès du tiers pour faire la démarche qui lui attira la foudrovante réponse de Mirabeau, le roi attendait dans un salon voisin, en compagnie des princes de sa famille. Le jeune duc de Chartres se trouvait là. Dans ce salon, il n’y avait qu’un siège, dont naturellement le roi s’était emparé, contraignant tout le monde à rester debout. L’attente dura cinq heures. M. de Dreux-Brézé revint enfin, déclarant que ces messieurs du tiers refusaient d’évacuer la salle.
« Qu’on les chasse! » ordonna le roi.
Dans cette relation, le duc de Chartres semble avoir été moins ému par ces dramatiques incidents qu’énervé
par la longue attente qu’il avait dû subir sans pouvoir s’asseoir un moment.
Un épisode non moins attachant est celui de son entrée dans l’armée. C’était en 1791 ; il avait dix-huit ans. Colonel de dragons, il quitta Paris pour aller à Vendôme prendre le commandement de ses troupes et recevoir le serment que les officiers devaient prêter à la nation. Mais, dans la semaine, vingt et un d’entre eux vinrent successivement lui déclarer que ce serment, ils ne le prêteraient pas, et, conformant leur conduite à leur parole, ils émigrèrent, à la vive indignation de leur colonel, qui dans son récit les blâme sévèrement. Après cette désertion en masse , il ne lui resta que huit officiers.
Un peu plus tard, désireux d’aller au feu, il s’efforça de faire envoyer son régiment à l’armée du Nord. Il sollicita à cet effet l’appui du maréchal de Rocharnbeau, qui venait d’être mis à la tête de cette armée où, d'ailleurs, il ne fit que passer et où il eut Dumouriez pour successeur. Rocharnbeau parut surpris qu’un prince royal songeât à verser son sang pour la Révolution. Il lui adressa les plus vifs reproches. Le duc de Chartres, sans se laisser ébranler, alla trouver Danton, et c’est par l’influence du redoutable tribun que son régiment fut envoyé à l’armée du Nord.
Ses récits sont pleins de souvenirs de la campagne de Dumouriez. Entre tant d autres qui mentent d être retenus, voici l’un des plus curieux. Un nuit, le jeune colonel étant au bivouac avec son régiment, des coups de pistolet à I mproviste retentissent. Une panique s’ensuit. Aux cris de . « Nous sommes trahis 1 Sauve qui peut! »les dragons s’élancent à cheval et prennent la fuite, malgré les efforts du colonel et des officiers, qui se décident à les suivre avec l’espoir de les empêcher de se disperser.
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Cette fuite a d’abord toutes les allures d'une déroute. Puis, l’effroi des fugitifs se calmant, elle devient en quelque sorte régulière. Les chevaux vont au pas; les cavaliers se sont assoupis sur leur selle; on est à l’entrée d’un village plongé dans le silence et dans la nuit. C’est le moment que choisit un officier pour crier soudain :
« Par file à droite, marche! »
A peine les hommes entendent-ils, les uns réveillés en sursaut, les autres non tirés de leur assoupissement. Mais les chevaux ont entendu. Dociles à l'ordre qui leur est familier, ils tournent à droite, reviennent sur leurs pas, et, au petit jour, les fugitifs se retrouvent à leur insu au bivouac d’où ils s’étaient enfuis.
Ces divers traits, reconstitués de mémoire par les privilégiés qui ont eu la bonne fortune d’entendre le duc d’Aumale en donner lecture, permettent, même sommairement racontés, de constater quel intérêt pouvaient présenter à l’érudit qu’il était les papiers de Louis-Pbilippe. Ils avaient encore à ses yeux un autre prix, puisqu'ils venaient de son père. Mais il ne les connaissait que partiellement. Il demanda au duc d’Orléans, au lendemain de la mort du comte de Paris, de les lui confier. Il consacra de longs mois à les parcourir. Comme il rêvait déjà de publier, en de courts opuscules, divers épisodes de la vie du roi, il choisit parmi ces papiers ceux qu’il pourrait utiliser pour ce travail. Il en garda copie et renvoya le dépôt remis en ses mains (I). On peut dire que l’étude qu’il en faisait a été l’une des plus complètes joies de ses dernières années.
Il en eut une autre, et celle-là lui vint de la princesse Hélène, seconde fille du comte de Paris. En 1893, un
(1) Il fut réexpédié à Londres en novembre 1896.
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projet de mariage avait été ébauché entre elle et le duc d’Aoste. Les négociations, interrompues par la mort du comte de Paris, furent reprises en 1895 par M. Ressmann, ambassadeur d’Italie à Paris. Le 16 mars de cette année, eut lieu à Chantilly la première entrevue entre le duc d’Aoste et la princesse Hélène. A cette occasion, la famille royale se trouva réunie chez le duc d’Aumale. Heureux de cette réunion, il se prodigua durant ces quelques jours pour distraire ses invités, témoignant parfois d’une gaieté d’enfant (1) et toujours d’une indicible bonne grâce. Ils eurent un soir la bonne fortune de l’entendre leur lire les dernières pages de Y Histoire de Condé qu’il venait de finir. Aucun d’eux n’a oublié de quel accent il lut le récit de la mort du grand Condé, et tous furent frappés par la touche du portrait de son héros, que lui-mème rappelait par tant de traits.
Ln même temps que 1 étude des papiers de son père et le mariage de la princesse Hélène, ce qui le préoccupa vivement, ce fut 1 affaire des Mokrani et des chefs arabes, auteurs de l’insurrection algérienne de 1871 (2). En 1844,
(1) Un soir, comme on venait d’annoncer le dîner et au moment de passer dans la salle à manger, il se mit à marcher devant ses invités en marquant le pas et en agitant sa canne comme un tambour-major, l'uis, se tournant brusquement vers le duc d’Aoste qui venait derrière lui, sa fiancée à son bras, il lui dit :
« Peut-être prélérez-vous que jetasse le bedeau qui vous conduira à 1 autel. »
Et frappant le parquet de sa canne, il marcha proces^ionncllement.
(2) Pour reconstituer les détails de cette affaire, j’ai interrogé les personnes qui y ont été le plus directement mêlées : M. Léon Roches, qui lut interprète en chef de l’armée d’Afrique sous le maréchal Bugeaud et plus tard consul général et chargé d’affaires à Tunis; M. Isaac, sénateur de la Guadeloupe; mon éminent confrère Pierre Loti et M. Le Hénaff, avocat à la Cour d’appel de Paris, qui rédigea,
en laveur des Arabes condamnés en 1873, deux consultations remarquables.
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l’interprète en chef de 1 année d Afrique, M. Léon Roches, avait été chargé de conduire à Paris plusieurs grands personnages arabes, parmi lesquels se trouvait l’un des membres de la noble famille des Mokrani, un jeune homme à peine âgé de dix-sept ans, dont le père, aux débuts de la conquête, s’était dévoué pour nous et avait été, en récompense, créé kalifa de la Medjana.
« C’était un prince dans le sens féodal de ce mot, et sa principauté était sérieuse, car elle était héréditaire et basée sur un droit de fait antérieur à la domination des Turcs en Algérie. Ce droit, les Turcs l’avaient respecté (1). »
Présenté au duc d’Aumale, Sid Ahmed-el-Mokrani, bis de El-Hadj-Mohammed, le séduisit par son intelligence et son désir de servir la France. Un peu plus tard, les fonctions de son père lui furent dévolues avec le titre à peu près équivalent de bach-aga. Lié avec les gouverneurs placés à la tête de la colonie, avec les généraux, invité à Compiègne sous le règne de Napoléon III, Mokrani ne cessa de se montrer le fidèle serviteur du pays auquel il s’était donne. On 1 avait comble de bienfaits, il y répondit en rendant d’immenses services. Enfin, lorsque éclata la guerre entre la France et l’Allemagne, il contribua à la levée des gros contingents que notre colonie algérienne fournit à la métropole.
Brusquement, comme la guerre venait de finir, ces dispositions changèrent. Le decret du 24 octobre 18/0, qui accordait de plein droit la naturalisation aux israélites indigènes, à l’exclusion des Arabes, avait profondément blessé ceux-ci. Lorsque la France était aux piises
(1) Déposition de M. Warnier, ancien préfet d’Alger, devant la Commission d’enquête sur les actes du gouvernement de la Défense nationale.
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avec l'ennemi, ils s’étaient résignés, avec une rare noblesse d’âme, à taire leur ressentiment. Une fois la paix faite, ils y donnèrent cours. Sid Ahmed-el-Mokrani envoya sa démission.
« Si j’ai continué à servir la France, écrivait-il, c’est parce qu’elle était en guerre avec la Prusse, et que je n’ai pas voulu augmenter les difficultés de la situation. Aujourd’hui, la paix est faite, et j’entends jouir de ma liberté... J’écris à M. le commandant de Bordj que je refuse mon mandat de février et qu’il ait à se tenir sur la défensive, parce que je m’apprête à combattre. »
Dans un autre message qu’il adressa vers la même époque à M. Léon Roches, il précisait ses griefs, cause de sa démission :
« Depuis la visite que tu m’as faite, en 1862, j’ai fermé les yeux sur plusieurs injustices dont j’ai été victime, et j’ai servi fidèlement la France, parce que je devais foi et obéissance à ceux qui m’avaient vaincu par la force des armes, d abord, et puis par leur magnanime générosité. Mais, aujourd’hui que le gouvernement que je servais a été renversé et remplacé par un juif, objet de notre mépris, j’aurais horreur de le servir. Je lui renvoie le titre de ma nomination de khalifa, ainsi que le traitement qui m était alloué (le dernier trimestre). Et lorsque mon serviteur t’apprendra mon irrévocable détermination, je serai mort en combattant la noble armée qui doit rougir d obéir à un juif. Tu me comprendras, toi, confident de ma pensée, et tu pardonneras mon dernier acte (1). »
Quelques jours plus tard, le signataire de cette lettre était tué, d’une balle au front, dans la vallée du Sahel.
« Sa mort a été belle », disait l’amiral de Gueydon dans
(1) Documents inédits.
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sa déposition devant la commission d’enquête. Son frère Ah in e d-b o u-M ezrag-el-M o krani prit sa place à la tète de l’insurrection. « Pendant près de dix mois. Ahmed tint seul la campagne contre six colonnes lancées à sa poursuite. Mais, après maints combats, séparé des siens, seul et mourant de soif, il vint enfin faire sa soumission au général Delacroix, à Ouargla, dans les premiers jours de décembre 1872 (1). » Ce fut la fin de l’insurrection.
En se soumettant, les tribus révoltées et leurs chefs, « moyennant une contribution de guerre qui ne s’était pas élevée à moins de trente millions et l'abandon de cinq cent mille hectares de terres séquestrées », avaient reçu Y aman des généraux qui les avaient vaincus (2) l'aman, c’est-à-dire la promesse du pardon. Mais, cette fois, cette promesse en tous temps considérée comme sacrée et qui antérieurement, en aucune circonstance, n’avait été violée, ne fut pas tenue. Après une suite de décisions judiciaires qu’il n’y a pas lieu d’énumérer ici, Ahmed-bou-Mezrag-el- Mokrani et ses parents, Aziz-ben-Cheikh-el-Haddad et le fils de celui-ci, Salah-ben-Cheikh-Aziz, étaient condamnés à mort par la Cour d’assises de Constantine le 27 mars 1873. Il est vrai que, le 19 août suivant, la peine capitale était commuée en celle de la déportation simple, applicable uniquement aux crimes politiques.
En exécution de cet arrêt, Mokrani et ses compagnons furent transportés à la Nouvelle-Caledonie et soumis au régime des autres déportés. Bientôt l’un d’eux, Aziz-ben- Cheikh-el-Haddad parvint à s’évader. Il se réfugia à la Mecque et s’y fixa. Quant à son fils Salah, il ne voulut
(1) Consultation pour les Arabes déportés, par M. Le Hénaff, avocat à la Cour d’appel, 10 juin 1892.
(2) Consultation Le Hénaff.
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pas tenter de fuir. A l’exemple d’Ahmed-bou-Mezrag-el- Mokrani, il parut se résigner à son sort.
En dépit de leur malheur, ces hommes étaient restés attachés à la France. Ils en donnèrent une preuve éclatante qui aurait dû leur valoir la grâce qu’ils ne désespéraient pas d’obtenir. En 1878, lors de l’insurrection canaque, le gouverneur delà Nouvelle-Calédonie, le commandant Olry, depuis amiral, conçut les plus vives craintes. Il n’avait à opposer aux révoltés que des forces insuffisantes. Il recourut aux chefs arabes, fit appel à leur dévouement et leur demanda de concourir à la défense qu'il organisait. Pour prix de leur concours, il s’engageait à obtenir leur grâce (1). Ils se dévouèrent et accomplirent des prodiges de valeur.
L’ordre étant rétabli dans la colonie, le commandant Olry sollicita du gouvernement l’exécution de sa promesse. On lui répondit par un refus. Deux ans plus tard, en 1880, une amnistie en faveur des événements insurrectionnels de 1870 et de 1871 ayant été proclamée, le ministre de la marine fut d’avis que les Arabes devaient y être compris. Différente fut l’opinion du ministre de la justice. Le doute ne bénéficia pas aux condamnés. La liberté ne leur fut pas rendue. En 1889, la République voulait célébrer par un grand acte de clémence l’anniversaire de la prise de la Bastille. A cette occasion, une motion de M. Camille Pelletan à la Chambre des députés, un vote de celle-ci, un discours prononcé au Sénat par M. Isaac, sénateur de la Guadeloupe, arrachèrent au garde des sceaux l’engagement formel de soumettre surle-champ à la signature du président de la République un décret accordant à tous les condamnés de l’insurrection
(-]) Consultation Le Hénaff.
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de 1871 grâce pleine et entière. Cet engagement ne fut pas tenu en ce qui concernait les Arabes. Enfin, lorsque, en février 1895, fut prononcée une nouvelle amnistie, les efforts de ceux qui se dévouaient pour les Mokrani n’eurent pas un meilleur résultat (1).
C’est alors que l’avocat d’Ahmed-bou-Mezrag-el-Mokrani eut l’idée de recourir au duc d’Aumale et de solliciter son intervention. Le prince, qui se souvenait des services rendus à la France par les Mokrani, prit leur cause en main avec une vivacité singulière. Il multiplia les démarches en leur faveur, alla trouver le président de la République, les ministres. Mais ce fut en vain. Ahmed-bou- Mezrag-el-Mokrani resta détenu à Nouméa.
Entre temps, son compagnon, Salah-ben-Cheikh-Aziz, avait recouvré la liberté en des conditions qu’il convient de mentionner. Son père, Cheikh-el-Haddah, profitant de l’amnistie de 1895, s’était décidé à quitter la Mecque, où il vivait depuis vingt ans. En se rendant en Algérie, il passa par Paris. Là, l'intervention de M. Isaac lui fit obtenir sa grâce. Mais, aussitôt après, il tomba gravemeut malade dans un bouge du quartier latin où il s’était échoué. Son fils, relégué en Nouvelle-Calédonie, put être averti. 11 s’adressa au célèbre écrivain Pierre Loti, avec qui il était lié et dont il avait éprouvé le cœur, afin d’obtenir l’autorisation de venir donner des soins à son père.
Cette autorisation fut d’abord refusée. Lorsqu’enfin on consentit à l’accorder à des prières plus pressantes, auxquelles, sur les démarches de Pierre Loti, s’associa le duc d’Aumale, c’était trop tard. Salah-ben-Cheikh-Aziz, en
(1) Quand on cherche à tirer au clair les raisons de cette incroyable rigueur, on n’cn peut découvrir qu’une seule : la difficulté de faire rendre aux membres de la famille Mokrani leurs biens séquestrés en 1873 et, nous affirme-t-on, aliénés depuis.
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arrivant à Paris, eut la douleur d’apprendre que, depuis trois jours, le corps de son père reposait dans un caveau provisoire au Père-Lachaise. Le vieux chef était mort entre les bras d’un déporté politique amnistié, qui l’avait généreusement recueilli (1). A cette occasion s’était même opéré un curieux rapprochement entre le duc d’Aumale et l’ancien combattant de la Commune, réunis dans un même but de charité. Le prince fut profondément touché lorsqu’il apprit que l’insurgé de 1871 avait eu la délicate pensée d’appeler au lit du mourant l’iman de l’ambassade ottomane pour dire les dernières prières.
Cette affaire des Mokrani lui causa beaucoup de tracas et d’émotions. Dans les derniers temps de sa vie, il déplorait souvent de n’avoir pu servir plus efficacement les Arabes. Rien de ce qui avait trait à l’Afrique qui ne lui tînt au cœur et le laissât indifférent.
Au cours des incidents à l’aide desquels il remplissait le vide de sa vie, le legs qu’il avait fait à l’Institut de France continuait à occuper le premier rang dans ses
(1) Eugène Mourot, dont la conduite en ces circonstances fut admirable. A Nouméa, il s’était pris d’amitié pour Ahmed-ben-Mezrag-el- Mokrani et pour Salah-ben-Cheikh-Azis. Dès son retour en France, après 1 amnistie dont il avait profité, il s'efforça d’obtenir leur mise en liberté. En 1889, il alla conter leur histoire à Me Le Hénaff, qui piit alors leur cause en main. Lorsque Cheikh-el-Haddad tombama- Jade, Eugène Mourot le lit transporter chez lui, où, secondé par sa femme et sa fille, il 1 entoura de soins. Cheikh-el-Haddad mourut sous leur toit, en parlant avec attendrissement de la sollicitude dont il avait été 1 objet. Son fils, étant arrivé à Paris, voulait faire conduire son corps en Algérie. Mais l’argent manquait. Eugène Mourot , qui par les récits des Arabes connaissait leurs relations dautielois avec le duc d Aumale, n’hésita pas à frapper à la porte de l'ancien gouverneur général d’Algérie. Elle lui fut ouverte. C’est giàce au prince et à Henri Rochelort que Cheikh-el-Haddad put être î amené dans son pays. Il laut ajouter qu’on ne permit pas qu’il fût enseveli près de ses aïeux à Batna. On l’enterra à Constantine, sans que ses amis fussent autorisés à suivre son cercueil. Ahmed-bou- Mezrag-el-Mokrani est toujours à Nouméa.
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préoccupations. A toute heure il y songeait, s’efforçant incessamment d’améliorer sa donation, de la rendre en quelque sorte plus digne de la France, à laquelle, en l’otlrant à l’Institut, il avait entendu l’offrir, et s’attachant à marquer par des recommandations multipliées, répétées à satiété, presque toujours dans les mêmes termes, comment il entendait que les choses fussent réglées après lui.
« Aussitôt que j’aurai fermé les yeux, disait-il, on détruira dans le château tout ce qui rend les maisons habitables, les cuisines, les cabinets de toilette... On coupera les conduites d’eau qui ne peuvent être utilisées en cas d'incendie... Les chambres seront démeublées, sauf la mienne et celle de ma femme. Dans ces deux-là seulement, on laissera les lits, comme souvenir; mais j’espère bien que personne n’aura l’audace d’y coucher. J’entends que le château demeure inhabité, ainsi qu’il convient à un musée, et qu’il n’y soit réservé de logements que pour les gardiens aux endroits que j’ai désignés. »
Ces propos venaient souvent sur ses lèvres. Quiconque vivait autour de lui les a entendus. La population de Chantilly en recueillait les échos. Tout le monde savait de même qu’il entendait que les employés de ses domaines, en place au moment de sa mort, fussent, sans exception, maintenus dans leur emploi. Rappeler ces preuves de sa sollicitude envers l’œuvre qu’il laissait après soi, c’est encore lui rendre hommage. Comme cette sollicitude vigilante embrassait tout, et comme, peut-être, il envisageait déjà la mort, il pensait aussi aux innombrables lettres qui lui avaient été adressées durant les deux exils et depuis sa rentrée ; il les avait conservées avec la correspondance de la duchesse d’Aumale et celle de ses fils. Ces papiers étaient dispersés à Chantilly et en Angle-
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terre. Il se proposait de procéder à un triage et de détruire tous ceux qui avaient un caractère intime et personnel (1).
Malgré tant d’innombrables occupations dont il semblait prendre plaisir à se surcharger, malgré les soins qu’exigeait l’administration de ses biens, l’existence, en approchant de sa fin, soit qu’il vécût à Chantilly, soit qu’il résidât dans le pied-à-terre qu’il s’était organisé rue de Montalivet, lui laissait d’assez longs loisirs pour lui permettre d’aller tous les ans résider en Sicile durant quelques semaines. Dans le gracieux palais de Palerme, dans son jardin, une oasis embaumée du parfum des Heurs et trempée de soleil, il retrouvait de toutes parts le souvenir de ses parents. Il vivait là, sous les orangers, en vareuse, coiffé d’un feutre mou ou d’un chapeau de paille, buvant la chaleur odorante. Il s’y plaisait à cause du grand calme dont il y jouissait; il s’y laissait vivre.
Le domaine du Zucco lui agréait plus encore. Ce domaine était son œuvre, sa création, et il y veillait amoureusement, tout fier de l’avoir si complètement transformé depuis qu’il en était devenu possesseur, d’en avoir porté l’étendue à six mille hectares et d’en tirer en vins, en blé, en olives, en huile, en citrons, en manne, en pistaches, d’immenses récoltes. Lorsqu’en 1853 il l’avait acheté au prince de Partana, l’eau manquait. Les habitants du village étaient obligés d’aller la chercher à quatre kilomètres de là. Le nouveau propriétaire, en creusant plus tard des canaux d’irrigation, a métamorphosé le pays. Grâce à lui, l’eau maintenant arrive en assez grande quantité pour avoir rendu possible la création de prairies artificielles. Ce fut là son plus grand bienfait.
(1) U n'eut pas le temps de réaliser ce dessein.
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Et combien d’autres répandus parmi ces populations qui lui doivent un sort nouveau! Des terrains de pâture malsains et fiévreux, il avait fait par des plantations successives de sumacs, de caroubiers, d’eucalyptus, un sol propice à la vigne (1). De toutes parts, dans la plaine dont la mer bleue baigne les rives, entre les murs de pierre sèche et les haies de cactus, et jusque sur les pentes des collines, s’étendaient à perte de vue les vignobles plantés par lui. De tous côtés, leur verdure sombre s’égayait des bordures de géraniums et des buissons de roses.
Sur ce domaine ainsi transformé, vivait du duc d’Aumale tout un monde, ses gardes, ses ouvriers, ses vendangeurs, et jusqu’à des orphelines qu’il avait recueillies après que leurs parents eurent trouvé la mort dans une révolte contre les agents du fisc; il les faisait élever à ses frais. Aussi quels témoignages de reconnaissance le saluaient quand il arrivait au Zucco ! de quel affectueux respect il y était entouré ! Dans cette île infestée de brigands, l’amour du peuple lui eût au besoin servi de protection. Il eût pu faire le tour du pays, un bâton à la main, sans péril. Sa popularité et le souvenir de ses bienfaits suffisaient à le rendre sacré aux bandits.
Un questeur nouvellement nommé , ignorant cette situation privilégiée, crut devoir, à son arrivée en Sicile et à l’insu du prince, organiser autour de lui, pendant un de ses séjours au Zucco, une garde protectrice. Par ses ordres, des carabiniers royaux vinrent s’installer à la station du chemin de fer et sur divers points du domaine. Cet excès de zèle faillit provoquer une émeute. La population s’indigna, en constatant qu’on se défiait de ses sen-
(1) On trouve d’intéressants détails sur le Zucco dans le volume de René Bazin, Sicile, et dans l’ouvrage illustré de Gaston Vutllier, la Sicile. J’ai consulté ces livres avec profit.
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timents et qu’on supposait qu’au milieu d’elle, le prince n’était pas en sûreté. A la demande du duc d’Aumale, les carabiniers furent rappelés à Palerme.
Du Zucco, il aimait tout, les hommes et les choses, les gardes, au nombre de douze, vêtus d’une vareuse bleue, — le bleu d’Orléans, — à passepoil rouge, coiffés d’une casquette galonnée, armés de carabines, et qui venaient le recevoir à la gare lorsqu’il arrivait; la route à pente douce, bordée de cactus, qui conduit de l’habitation à la factorerie; les charrettes peintes qu’on rencontre sur les chemins; le pavillon de la Florette, le légendaire olivier de la princesse de Partana, les bois de citronniers, les alentours, enfin, si pittoresques, monts et plaine, cadre saisissant à travers lequel, au cours de ses promenades, il rencontrait tour à tour la mer, Terracine avec ses maisons blanches, ses barques de pêche, le couvent de Montelèpre, les ruines de Ségeste; il en aimait surtout le soleil, le raisin qu’il mûrit et le vin qui sort des grappes vermeilles, ce vin dont, à Chantilly, peu de jours avant son dernier voyage, il vidait un verre en disant :
« J’irai bientôt me réconforter et me rajeunir à la source de ce vin réparateur. »
En mai 1896, il fit au Zucco son avant-dernier séjour. Il y avait invité son petit-neveu, le duc d’Orléans. Ayant résolu de lui léguer ses biens de Sicile, il voulait l’y promener, lui montrer les plantations, lui présenter les serviteurs. On pouvait croire qu’à l’occasion de cette rencontre il y aurait, entre 1 oncle et le neveu, des entretiens politiques. 11 n’en fut rien. Le duc d’Orléans ne demanda pas de conseils; le duc d’Aumale n’en eût pas donné. En une seule circonstance, il toucha à ce sujet, et ce fut pour faire comprendre qu’il entendait ne s’associer en rien aux manifestations du jeune prétendant. Étonné par le nombre
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de dépêches que recevait celui-ci, il exprima le désir que des notes politiques ne partissent pas du Zucco. Le duc d’Orléans témoigna d’autant de déférence que de docilité. Nul pénible incident ne troubla son séjour. Un seul, au reste, mérite d’être signalé, et celui-là non moins inattendu que piquant.
Durant ce mois de mai 1896,1e hasard, qui combine les événements mieux que ne le peuvent faire les plus savants calculs, amena en Sicile, en même temps que les princes d’Orléans, l’impératrice Eugénie. Ce n’était pas la première fois qu’elle se rencontrait avec le duc d’Aumale (1). Ils s’étaient vus jadis à la cour de Madrid, au moment du mariage du duc de Montpensier, elle toute radieuse de sa jeune beauté, lui charmant et séduisant dans son uniforme d’officier français, paré de son prestige de fils de roi. Durant ces jours de fête, ils avaient fréquemment causé et dansé ensemble. Puis les années s’étaient écoulées, remplies par les événements qui mirent Mlle de Montijo sur le trône, et l’en précipitèrent.
Un jour, peu de temps après la mort du prince impérial, l’impératrice, se trouvant en France, revenait de Mouchy, lorsqu’à l’arrêt de Chantilly, la portière du compartiment dans lequel elle avait pris place avec une dame d’honneur fut ouverte par un voyageur qui fit mine de monter. Mais à la vue de cette femme en deuil dont l’attitude et le geste révélaient qu’elle désirait rester seule, le voyageur salua respectueusement, ferma la portière et monta dans un autre wagon. C’était le duc d’Aumale. Il avait reconnu l’impératrice. Le lendemain, elle lui envoya
(1) Les détails qui suivent sont extraits de notes qui m’ont été communiquées par M. Gordon Bennett., par diverses personnes de la maison du duc d’Aumale et par M. Franceschini Pietri, secrétaire de l’impératrice, et en son nom.
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scs remerciements, toute surprise, lui fit-elle dire, qu’il l’eût reconnue, quoiqu’elle fût si changée (1).
Cette rencontre fortuite n’eut un lendemain que pendant l’hiver de 1887. A cette époque, le duc d’Aumale, exilé de France, traversait Naples, se rendant à Palerme, lorsqu’il apprit par la duchesse de Bivona, cousine de l’impératrice, que celle-ci y résidait, installée à la villa Delahante. Il parla d’elle à la duchesse avec une sympathie émue et respectueuse, en exprimant le plaisir qu’il aurait à la revoir. La réponse fut telle qu’il pouvait l’espérer. L’impératrice lui fit savoir qu’elle le recevrait dès qu’il se présenterait. Le même jour, à trois heures, il arrivait à la villa Delahante. Longue fut l’entrevue; on échangea de cordiales paroles. Le prince sut parler à une mère, non encore consolée de la mort de son fils, avec la délicatesse et le tact d’un cœur qui avait passé par la même souffrance et le même deuil. En quittant l’impératrice, il s’embarqua pour Palerme; ils ne devaient plus se retrouver que neuf ans après.
Le 11 mai 1896, le yacht de l’impératrice, le Tliistle , arrivait dans les eaux de Palerme et allait jeter l’ancre non loin du yacht Namouna, appartenant à M. Gordon Bennett, cet Américain si connu des Parisiens et si Parisien lui-même, propriétaire du New-York Herald. Un peu après midi, M. Gordon Bennett vint porter ses hommages à bord du Tliistle.
« Mgr le duc d’Aumale a déjeuné sur mon yacht.
(1) Il y a désaccord sur ce menu fait entre les. souvenirs de l’impératrice et la version du duc d’Aumale. J’ai adopté cette version parce que, le même soir, il en fit part à plusieurs personnes de qui je la tiens. Mais, dans une note communiquée au nom de l’impératrice, il est dit : « Le prince ne vint pas jusqu’au wagon de Sa Majesté; elle n’eut pas à lui exprimer le désir de rester seule, ce qu’elle n’eût pas fait, s’il s’y fût présenté. »
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dit-il à l'impératrice. Il m’a chargé de demander à Votre Majesté si elle voulait lui permettre de venir lui baiser la main.
— Mais je serai heureuse de le revoir », répondit l’impératrice.
M. Gordon Bennett alla avertir le prince; il arriva peu d’instants après. Au cours de cette visite, il lit savoir à l’impératrice que son neveu, le duc d’Orléans, était à bord du Namouna, et que lui aussi serait heureux de lui offrir ses hommages. M. Gordon Bennett s’éloigna de nouveau pour aller chercher le duc d’Orléans, que son oncle présenta à l’impératrice. Les deux princes s’assirent près d’elle sur le pont; l’entretien se prolongea assez longtemps.
Avant de quitter le Thistle , le duc d’Aumale invita l’impératrice à venir au Zucco. Elle accepta, et l’excursion eut lieu le lendemain. Secondé par son neveu, le duc d’Aumale, durant cette journée, entoura l’impératrice de prévenances et de soins. Il se montra le maître de maison incomparable et le causeur attachant qu’il savait être. A Terracine, où il ramena l’impératrice, le chef de gare avait, dans la salle d’attente, accroché une gravure représentant la prise de la smalah. L’impératrice parla de ce glorieux fait d’armes; la conversation tomba sur le maréchal Pélissier, et le prince de raconter plusieurs épisodes de la vie de l’illustre soldat, au cours desquels, avec beaucoup de courtoisie, il prononça le nom de l’empereur. La veuve de Napoléon III, en se séparant de son amphitryon, emporta de lui l’impression de séduction et de charme qu’elle en avait eue jadis à Madrid (1).
(1) Le duc d’Aumale n’eut pas l’occasion de la revoir. Mais il saisit une occasion de lui manifester ses sentiments en invitant à Chantilly, peu de temps avant sa mort, le prince et la 'princesse
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Quelques semaines plus fard, il rentrait à Paris, et reprenait avec une ardeur nouvelle son existence active et toujours si pleine, se consacrant de plus en plus aux embellissements et aux améliorations qu’il avait entrepris à Chantilly. En cette dernière année de sa vie , il était devenu plus que jamais l’objet du respect universel. On le sentait si supérieur à la moyenne des hommes de son temps! Il semblait dominer de si haut les luttes et les rivalités des partis ! Peut-être aussi dans ce respect qui l’entourait se manifestait déjà le regret qui éclata si vivement après sa mort, le regret que sa nohle et fière intelligence eût été si longtemps inutilisée, et que la patrie eût été par deux fois privée de ses services.
Au commencement du mois d’octobre, alors qu’arrivaient à Paris les souverains de Russie, il fut invité à dîner avec eux à l’Élysée. C’était de la part du président de la République un témoignage de délicate attention. Il avait profité de ce que le prince était grand-croix de la Légion d’honneur pour le comprendre parmi les convives qui devaient s’asseoir à la même table que le tsar et la tsarine. Mais, au reçu de l’invitation et bien qu’il en fût reconnaissant, le duc d’Aumale se souvint qu’il n’avait plus le droit de porter son uniforme. Il lui répugnait de figurer à ce dîner en habit noir. Il ne savait comment il y serait place. Il craignait d être là « comme un professeur distingué », et il résolut de refuser.
Toutefois, il tenait à ce que le président de la Répu-
Murat et M. Franceschini Pietri, à qui il voulut montrer lui-même sa belle miniature du roi de Rome et le portrait de Napoléon Ier. Quant au duc d’Orléans, on pourra juger de l’impression qu’il avait gardée de son entrevue avec l’impératrice par ce télégramme qu’il lui expédia à Farnborough, de Païenne, le 10 mai 1897, en réponse aux condoléances quelle lui avait envoyées après la mort du duc d Aumale : « Sa Majesté, l’impératrice Eugénie : — Ma pensée se reporte avec émotion au souvenir de mai 96. — Philippe. »
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blique ne s’offensât pas de son refus. Il professait pour lui estime et sympathie. Il lui avait fait une première visite au mois de juin 1895. C’est alors qu’il lui avait dit qu’il n’oublierait jamais le vote émis par le député Félix Faure en 1886 contre les lois d’exil, et, le même soir, racontant à quelques intimes les détails de cette visite, il les complétait par ce jugement :
« Son vote contre les lois d’exil lui assure à jamais ma reconnaissance. Ce fut un acte de courage. Il était alors au début de sa carrière politique. Il avait tout intérêt à flatter les basses passions, à plaire aux radicaux. 11 n’a pas voulu le faire. C’est bien. » Et il ajoutait : « Bon patriote, du reste, et cocardier lui aussi. »
Après cette première entrevue, il était, à diverses reprises, retourné à l’Élysée, tantôt comme président de la Croix- rouge, tantôt pour solliciter la grâce des Mokrani, tantôt, enfin, pour causer des questions militaires. Les relations entre le président et lui avaient pris ainsi peu à peu un ton de confiance et de cordialité. Il considéra qu’elles lui imposaient le devoir d’aller expliquer verbalement à M. Félix Faure pourquoi il n’acceptait pas d’assister au dîner officiel donné à l’Élysée en l’honneur des souverains de Russie.
Le 6 octobre, il lui fit demander un rendez-vous qui fut fixé au lendemain matin, avant sept heures. Au petit jour, il se présentait à l’Élysée. Dans le cabinet où le président le reçut, les becs électriques étaient encore allumés.
a Je n’ai pas voulu, monsieur le président, dit-il, attendre le moment où je vous rencontrerai peut-être à la séance de l’Académie pour vous remercier des gracieuses invitations auxquelles j’aurais été heureux de me rendre. Je tiens à vous dire loyalement, à vous chef de 1 État et chef de l’armée, pourquoi je n’ai pas cru pouvoir les
LE DUC D’AUMALE
accepter. Il n’y a là rien de personnel, ai-je besoin de vous l’affirmer? Vous connaissez mes sentiments pour vous; rien qui, de près ou de loin, tienne à la politique; mais voici : je suis le doyen des officiers généraux français; j’ai commandé en chef devant l’ennemi; tous mes camarades, qui vous entourent et qui approchent l’empereur, ont revêtu leur uniforme. Cet uniforme, je l’ai porté sous le gouvernement républicain, quand, dans une circonstance mémorable, j’ai rendu la justice au nom du peuple français ; je l’ai porté quand, au lendemain de la guerre, j’ai commandé, pendant six ans, un corps d’armée sur la frontière, veillé sur ce coin de l’Alsace qui nous reste et relevé les remparts de Belfort à portée de canon des Allemands. Je ne parle pas des souvenirs du passé : le prise de la smalah, la soumission d’Abd-el-Kader, et autres faits de guerre. Eh bien, paraître avec un autre costume devant un souverain étranger auprès de vous, monsieur le président, il me semble que ce serait manquer de respect à ce glorieux habit, rompre avec toutes les traditions que nos anciens nous ont laissées. Dans ce que je vous dis, ne voyez aucune apparence de protestation; c’est le sentiment d’un Français, d’un soldat. Quand je verrais mes camarades, Billot, Saussier, Gallifïet, Davout, vêtus de leur uniforme, et moi seul dépouillé du mien, je pleurerais (1)!... »
Il s’était exalté en prononçant ces paroles, et l’émotion que trahissait son accent, le président la partagea.
« Je regrette votre décision, monseigneur, répondit-il. Mais je ne saurais la désapprouver, car je la comprends, et ce que vous faites, à votre place, je le ferais! »
C’est ainsi que le duc d’Aumale n’assista ni au dîner
(1) Notes communiquées à l’auteur. Quelques instants après, rentré chez lui, il dictait ce petit discours. Sa voix était vibrante.
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de l’Élysée, ni à la revue de Chàlons. Cette double circonstance, où de nouveau il avait cruellement souffert de l’injustice dont il restait frappé, accrut ses regrets et sa douleur, d’autant plus que tout espoir d’être réinscrit sur les contrôles était maintenant perdu pour lui. Aux demandes de ses amis, on avait répondu que l’arrêt du Conseil d’État opposait à la réalisation de cet espoir un obstacle insurmontable. Son sacrifice était fait. Mais, bien qu’il s’y fût résigné, il ne s’en consolait pas. On remarqua que, dès ce moment, il devenait plus silencieux, plus triste, plus taciturne, comme si son cœur ulcéré eût été déjà saisi du pressentiment d’une fin prochaine.
Dans la soirée du 12 décembre, étant à Paris, il venait de rentrer à son hôtel, rue Montalivet, lorsqu’il fut pris à l’improviste d’une défaillance dont furent émus et s’alarmèrent ceux qui se trouvaient en ce moment autour de lui. On dut le coucher, et sans doute il crut son heure arrivée, car, ayant entendu une voix qui ordonnait d’aller chercher en hâte un médecin, il dit avec vivacité :
« Ce n’est pas d’un médecin que j’ai besoin, c’est d’un prêtre. Qu’on prévienne le curé de la Madeleine, ou tout autre à défaut de lui. »
En désignant ainsi l’ecclésiastique qu’il désirait voir en ce moment, le prince trahissait une préoccupation qu’à une date antérieure il avait déjà exprimée. C’était après la mort de Mgr d’Hulst, dont il aimait la parole et le caractère. On l’avait alors entendu dire :
« Je ne connais plus de prêtre, maintenant que celui-la a cessé de vivre. Je ne sais trop qui m assisterait si j étais en danger. Il y a bien l’abbé Vincent, qui a fermé les yeux à ce pauvre Nemours. Mais il est aussi vieux que moi, et il peut mourir avant moi. Il importe donc que je trouve quelqu’un. » Et, après quelques instants de
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réflexion, il avait ajouté : « Il faudra que je me mette en relation avec le curé de la Madeleine. »
Ce projet ne s’était pas réalisé, faute d’une occasion propice. Mais, se croyant au moment de mourir, le prince y songeait, de nouveau.
A peine averti, l’abbé Hertzog accourut (1). Durant les courts instants employés à l’aller quérir, l’état du malade s’était assez sensiblement aggravé. Il y avait un trouble dans son regard, une altération dans sa voix. En voyant surgir ce prêtre à son chevet, il ne se souvint plus qu’il l’avait lui-même appelé :
« Qui êtes-vous? Que voulez-vous? » demanda-t-il d’un ton dur. Le curé de la Madeleine se fit reconnaître. Le prince changea de visage, et, déjà radouci, il fit signe à son visiteur de passer de l’autre côté du lit. Puis, s’adressant aux personnes présentes, il ajouta: « Sortez, sortez tous. » Alors, resté seul avec l’abbé Hertzog, il exprima le désir d’être administré. Il fut déféré à ce vœu. Il reçut 1 extreme-onction avec une ferveur touchante, qui revêtit le caractère le plus saisissant, lorsqu’au cours de la cérémonie il se mit soudain à réciter Y Ave Maria à haute et intelligible voix, avec une exactitude révélatrice d’une rare sûreté de mémoire ou d’une ancienne habitude de cette prière (2).
(1) Notes communiquées à l’auteur.
(2) A rapprocher du passage suivant détaché du récit de la mort du grand Condé :
« Parfois le mourant, craignant de s’attendrir, priait ses enfants de se retirer, demandant qu on le laissât avec les prêtres.
« — Ce sont mes seuls médecins, maintenant.
‘ Et la prodigieuse mémoire qui, au jour du baptême, avait permis à un enfant de cinq ans de réciter tout le Credo en latin ne 1 avait pas abandonné, lui fournissait les réponses aux oraisons et les versets des psaumes. Vers sept heures du soir, comme le prêtre disait : In te, Domine, speravi, Condé reprit, d’une voix que tout le
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Les médecins à leur tour se présentèrent (1) et se hâtèrent de prodiguer leurs soins. Mais c’est avec le curé de la Madeleine que, jusqu’au moment où celui-ci se retira, le prince affecta de s’entretenir. Quand il le revit le lendemain, les craintes qu’on avait eues pour sa vie étaient dissipées. Mais il n’avait gardé aucun souvenir de ce qui s’était passé la veille. Ayant appris de la bouche de l’abbé Hertzog qu'il avait récité de mémoire 1 ’ Ave Maria , il en fut aussi surpris qu’heureux.
« Comment, disait-il, je m’en suis souvenu! C’est bien à ma mère que je le dois. C est elle qui m’avait appris cette prière. Elle me la faisait réciter souvent en me recommandant de ne jamais l’oublier (2). »
Malgré les apparences redoutables sous lesquelles s’était présentée cette crise, elle fut conjurée, et si vite que la nouvelle ne s’ébruita pas au delà de l’intimité du
monde put entendre : Et in tua justifia , libéra me; et le prêtre continuant : In manus tuas , Domine, commendo spiritum meum. »
Le roi Louis-Philippe avait aussi gardé le souvenir des prières de son enfance. Dans la vie de Mgr Jacquemet, évêque de Nantes, l’abbé Martin raconte qu’au moment de l’inauguration de la chapelle commémorative de la mort du duc d Orléans, le roi demanda à Mgr Affre, archevêque de Paris, quelle messe serait dite à cette
occasion. . ,
« Nous dirons la messe de la Dédicace des églises, répondit 1 ar-
cll6Vê(|U6.
— Ah! oui, reprit Louis-Philippe : Terribilis est locus iste , hic domus Dei est et porta cœli. » Remarquant un certain étonnement sur le visage de Mgr Affre, le roi ajouta : « Je m en souviens bien , c’est le jour de cette fête que j’ai fait ma première communion. »
‘1) Les docteurs Worms et Toupet. Le premier était le médecin ordinaire du prince. C’est lui qui lui avait présenté le second^ Le docteur Toupet avait accompagné le duc d’Aumale en Sicile en JS9b. Il y retourna avec lui l’année suivante. Le prince mourut entre ses forcis
(2)' Une fois rétabli, le prince invita le curé de la Madeleine à Chantilly et se plut à lui en faire les honneurs. Je raconte un peu plus loin en quelles circonstances il le revit, à la veille de son départ pour la Sicile.
LE DUC D’AUMALE
duc d’Aumale, et que, en le revoyant, à quelques jours de là, debout, sans que son visage fût altéré, les gens qui n’étaient pas avertis ne purent se douter qu’il avait été si près de la mort. Menaçant et grave, cependant, l’avertissement qu’elle venait de donner. Il ne permettait plus guère les illusions. Malgré les apparences rassurantes que présentait la vie habituelle du prince, les médecins ne doutaient plus de la gravité de son état. Bientôt leur impression se communiqua à ses amis. Un soir, au dîner Bixio, il parlait de la France, « de la France d’autrefois, du souverain qui avait donné à Paris ses fortifications, à la frontière du Nord la Belgique, et avait ainsi permis de sauver l’honneur après les désastres », et il en parlait d’un tel accent qu’un de ses auditeurs, se penchant vers son voisin, lui dit :
« Il y a là la fièvre et l’au-delà de la mort (1). »
Néanmoins 1 activité de sa vie ne se ralentissait pas. Les réceptions de Chantilly avaient été reprises. Il accordait de longues séances au peintre Benjamin-Constant, qui travaillait à son portrait, prodiguant durant les séances de pose tant de verve intarissable, que parfois 1 artiste était contraint de prier son modèle « de se tenir tranquille (2) ». Au printemps 1897, il donna plusieurs dîners diplomatiques, recevant tour à tour les ambassadeurs accrédités à Paris. Il participait avec suite aux travaux de 1 Institut et rédigeait un rapport sur les œuvres présentées pour le prix Thérouanne. Enfin, des papiers de son père (3), il tirait cet opuscule sur le Droit
(]) Récit de M. Jules Claretie, qui attribue ce propos au vicomte Melchior de Vogué.
(2) Le prince s était attaché à son peintre. Il lui envoyait au bas d une lettre 1 assurance de « sa fraternelle amitié » . Le portrait est aujourd hui chez le duc de Chartres.
(3) Us étaient enfermés dans une boite dont il avait toujours la
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de grâce qu’il lut à l’Académie le 18 mars, touchant témoignage de piété filiale qui révéla comment Louis-Philippe, durant son règne, avait usé de ce droit, l’un des plus précieux parmi ceux qui constituaient l’apanage moral des chefs d’État. Appelé à prononcer sur 2,277 sentences de mort, il avait préféré pour 1,609 « miséricorde à justice » ; pour 668 seulement, il avait laissé « libre cours à justice ». Le fils, en racontant quelques-unes des circonstances en lesquelles la clémence royale était intervenue, en faisait un titre d’honneur pour le père. A la suite de ce travail, il reçut plusieurs lettres, les unes louant sans réserve la tendance du roi à commuer la peine de mort, les autres blâmant au contraire l’excès de sa clémence. C’est ainsi qu’à propos de la grâce accordée à Barbés, condamné par la Cour des pairs à la peine capitale, un ami du duc d’Aumale lui écrivit : « Le lieutenant Drouineau, que Barbés assassina, n’avaitil pas une sœur? »
En revanche, un autre lui disait :
« Je suis extrêmement frappé de cette haute, simple et royale attention apportée, tout un règne durant, à l’exercice du plus royal des droits : le droit de grâce. Je cherche dans la série de nos rois sur quel autre nous pourrions reporter pareil honneur, et je vous avoue naïvement que je remonte jusqu’à saint Louis, sans compter que Louis-Philippe n’avait certes pas le secours de la dévotion comme son prédécesseur canonisé. Il était naturellement sensible, bon, bienfaisant. C était 1 honnête homme du dix-huitième siècle qui croyait s’être démontré à lui-mème que la bonté rend la charité inutile. On ne
clef sur lui, et il les emportait dans tous ses déplacements. Ils le suivirent en Sicile, au mois d avril, lors de ce voyage d où il ne devait pas revenir vivant.
LE DUC D’AUMALE
s’imagine pas ce que de telles âmes, nées naturellement chrétiennes par la bonté, ont de peine à le devenir surnaturellement par la foi dans l’âge mûr. Mais la sainteté de la reine Amélie et sans doute l’exercice du droit de grâce ont valu à votre père la belle mort dont vous m’avez conté les détails (1). »
Parmi les personnages auxquels le prince envoya sa brochure, se trouvait le président de la République. Peu après, il eut l’occasion de le voir. Le droit de grâce, l’usage qu’en avait fait Louis-Philippe, les éloges prodigués à son père, de ce chef, par le duc d’Aumale, lournirent tout naturellement un terrain à la conversation. Tout en louant la bonté du roi, son désir de rendre aussi rares que possible les exécutions capitales, M. Félix Faure émit l’avis que l'exercice de ce droit n’allait pas sans périls. En user trop souvent, il en parlait par expérience, pouvait avoir pour résultat d’encourager les criminels.
« La société, quand elle frappe de grands coupables, ne se venge pas, disait-il, elle se défend, et il importe de ne pas affaiblir cette défense. »
11 cita même un exemple recent duquel résultait pour lui la quasi-certitude qu’un crime abominable qui venait d être commis ne l’eût pas été si, précédemment, grâce n avait ete faite à 1 auteur d un crime tout pareil.
« C’est un point de vue qui m’avait échappé », avoua le duc d’Aumale (2).
Il suivait aussi avec une attention passionnée les
inéditS : M; Buiss0n (de rAude) au duc d’Aumale, 29 mars 1897. Le prince répondit : « Merci de votre belle lettre mon cher ami. Je pars lundi pour Palerme, d’où je reviendrai le
, “ a1' 8 Le 20 mai’ d reP°sait depuis la veille dans les caveaux de Dreux.
(2) Notes communiquées à l'auteur.
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affaires de Grèce, à propos desquelles, peu après, il écrivait de Palerme : « Les temps présents me sont durs à supporter. J’ai vu, en 1870, défaire cette belle France que nos aïeux ont faite, et l’Europe a laissé faire. Aujourd’hui, je vois qu’une œuvre commune de l’Europe, la Grèce, se défait aussi, et l’Europe assistera à ce spectacle sans s’opposer à la défaite de sa propre création. Je n’aime pas la politique d’aujourd’hui. Elle m’attriste et elle me pèse (1). » Enfin il se préoccupait de son prochain voyage à Palerme, qu’il comptait faire en avril, si ses médecins continuaient à ne pas s’y opposer. L’idée de ce voyage le réconfortait. « Il y a des siècles que je ne vous ai vu, écrivait-il le 22 février, et pour que vous sachiez quand vous pourrez me rencontrer à Chantilly où vous êtes toujours attendu, je vais vous mettre au courant de mes mouvements. D'ici au 4 avril, je ne bouge de céans que pour aller assez souvent à Paris. Je mettrai ensuite une dizaine de jours à aller, via Naples, à Palerme, où je resterai cinq à six semaines. The month of june , I well open at Chantilly (j’ouvrirai le mois de juin à Chantilly), comme disent les Anglais. Voilà le gros. Maintenant, à vous la parole. La goutte me laisse tranquille. Mais je tousse quelquefois et je m’essouffle facilement. Sur ce, je vous serre la main (2). »
Il se préparait donc à partir, et lui-même annonçait son départ à ses amis quand, un matin, se trouvant à Paris, on lui annonça le curé de la Madeleine.
« Vous savez que je pars, lui dit-il, et vous venez prendre congé de moi?
— Oui, monseigneur, répondit l’abbé Hertzog. Mais
(1) Citée par le Times.
(2) Communiquée par M. W. de la Rive.
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j’avais aussi le devoir de vous rappeler que nous n’en avons pas fini ensemble.
— Je vous comprends. Je me suis confessé; mais je n’ai pas communié. Ce n’est pas par irréligion que je n’ai pas accompli cet acte final et nécessaire, eroyez-le bien; c’est par respect. Je ne m’y sentais pas suffisamment préparé et j’ai retardé de jour en jour. Mais je n’ai pas renoncé à l’accomplir.
— Alors, quand, monseigneur?
— Je n’en ai plus guère le temps, maintenant. Je pars demain. Mais, à mon retour, je vous appartiendrai. Je rentrerai à Paris le mercredi veille de l'Ascension, et le lendemain, dès le matin, j’irai vous trouver. Ne pouvezvous prolonger pour moi jusque-là le temps pascal?
— Je le peux, monseigneur, et je vous attendrai au rendez-vous que vous me donnez. » Comme le prince le ramenait en lui serrant les mains avec effusion, l’abbé Hertzog demanda : « Comptez-vous vous arrêter à Rome, monseigneur?
— Non, non, répondit avec vivacité le duc d’Aumale. Je ne saurais m’y arrêter sans aller embrasser Humbert, et vous comprenez que je ne peux le voir. Depuis longtemps je ne passe plus par Rome pour aller en Sicile. »
Ils se séparèrent sur ces mots. Le même soir, le prince, qui de tout temps avait contracté l’habitude de faire des projets à distance et qui, au moment de partir, réglait tout en vue du retour, disait aux personnes de sa maison :
« Nous reviendrons de Sicile le mercredi 26 mai, veille de l’Ascension. Vous rentrerez tous à Chantilly. Quant à moi, je coucherai à Paris, et, le lendemain, j’irai entendre la messe à la Madeleine. »
On fut un peu surpris par ces dispositions. Mais, comme en les faisant connaître il n’en indiquait pas les raisons.
LES DERNIÈRES ANNÉES
on ne l interrogea pas, et personne ne sut pourquoi il avait résolu d’assister à la messe du curé de la Madeleine.
Consultés sur la question de savoir si le duc d’Aumale pouvait, sans péril pour sa vie, entreprendre ce voyage de Sicile auquel il songeait depuis l’année précédente, ses médecins avaient été d’avis que son état ne serait pas aggravé par un déplacement. Aux personnes de sa maison qui devaient l’accompagner, ils recommandaient seulement d’éviter qu’il se livrât à des fatigues excessives et de le garder contre de trop vives émotions. L’excès des fatigues ne semblait pas à craindre. Le prince devait faire halte en route et se reposer aussi longtemps que ce serait nécessaire. Quant aux émotions, on n’en prévoyait pas.
Joyeux comme l’oiseau qui prend son vol, il quitta donc Paris, le 5 avril, avec les compagnons de voyage qu’il s’était choisis : la comtesse de Clinchamps, le marquis et la marquise de Beauvoir, M. Bucan, administrateur général du Zucco, et le docteur Henri Toupet. Ce jeune et savant médecin, ayant déjà suivi le prince en Sicile l’année précédente, avait consenti à l’y suivre de nouveau, après s’ètre entendu avec le docteur Worms quant aux soins à donner au cours du voyage. Le vieux Cyrille, valet de chambre du duc d’Aumale, était à la tète d’un personnel domestique assez nombreux. On prit à Gènes, en passant, la princesse Clémentine, dont son frère espérait fêter les quatre-vingts ans à son retour à Chantilly; le petit-fils de celle-ci, prince Siegfried, duc en Bavière; la baronne Patch, sa dame d’honneur (1).
Le surlendemain mercredi, on arrivait à Naples. On y séjourna durant trois jours. Dans la matinée du samedi,
(1) Je me suis efforcé, dans cette relation de la mort du duc d’Aumale, de suivre pas à pas les notes qui m’ont été remises, et de donner à mon récit la précision d’un procès-verbal.
LE DUC D’AUMALE
on débarquait à Palerme, où le prince et les siens étaient attendus. C’était à la veille de la semaine sainte. Il y eut repos complet au palais d’Orléans jusqu’au jeudi saint. Ce jour-là y arrivèrent le duc et la duchesse d’Aoste, venus pour embrasser leur oncle. On resta en famille, sans sortir, et de même la journée suivante, les voitures ne circulant pas dans Palerme le vendredi saint.
Un navire de guerre anglais était mouillé dans le port, prêt à repartir. Le commandant, capitaine Hamilton, vint s’inscrire au palais. Le duc d’Aumale l’invita à déjeuner et l’accueillit avec une courtoisie particulière. Il professait des sentiments de reconnaissanee pour l'Angleterre, où, par deux fois, il avait reçu l’hospitalité. Il saisissait toutes les occasions de les manifester.
« L’uniforme anglais à ma table me fait toujours plaisir », dit-il au commandant Hamilton.
Très touché de cet accueil, le commandant cherchait à témoigner sa gratitude. Ayant appris qu’un bal de bienfaisance s’organisait à Palerme, sous la présidence de la duchesse d’Aoste, il annonça qu’il retardait son départ afin de contribuer à relever l’éclat de cette fête en permettant à ses officiers d’y assister.
Le lundi, le prince voulut faire à sa nièce et à son neveu les honneurs du Zucco. Il partit en avant afin de veiller luimême aux préparatifs de leur réception. Le duc et la duchesse d’Aoste arrivèrent quelques heures après lui; mais ils ne le trouvèrent pas à la petite gare qui dessert le domaine. Toute la population s’étant portée à leur rencontre, il n’avait pas voulu, par sa présence, détourner d’eux des acclamations et des hommages qu’il jugeait ne devoir aller qu’à eux, en qualité de membres de la famille royale d’Italie voyageant en terre italienne, attention délicate inspirée par le désir de leur être agréable, comme aussi par ce qu’il
LES DERNIERES ANNEES
savait de sa popularité dans le pays. Elle eût tout absorbé.
De cette popularité, les princes italiens eurent une preuve éclatante durant une promenade qu’ils firent avec leur oncle. Quoiqu’on le connût bien pour l’avoir vu souvent, c’est lui qu'on regardait, lui qu’on saluait plus encore qu’on ne les saluait et qu'on ne les regardait euxmêmes. Ils quittèrent la Sicile dans la soirée du mardi, laissant le duc d’Aumale content et valide, bien loin de se douter qu’ils le voyaient pour la dernière fois. Il les accompagna jusqu’à l’embarcadère.
Après leur départ, il resta à Païenne; ce furent des jours d’entière et saine quiétude, agrémentés par des promenades ou par de longues stations dans le jardin, sous l’ombre des arbres. A la veillée, le duc d’Aumale, tandis que sa sœur se récréait à une partie de whist, lui qui ne jouait pas, lisait les papiers de son père ; il en avait apporté une partie avec lui. Il consacrait à cette lecture plusieurs heures de la journée. Il y procédait un crayon à la main, accoladant les passages les plus intéressants, ceux qu’il se proposait d’utiliser dans le travail qu’il projetait. Il passait ensuite un à un, à la princesse Clémentine, les feuillets qu’il avait annotés, 1 associant ainsi à la joie qu’il éprouvait à remonter vers le passé de leur père.
Parfois aussi, il en lisait des fragments aux personnes de son entourage, entremêlant sa lecture de réflexions et de commentaires qui en relevaient l’intérêt , ou par lesquels il révélait ses opinions sur les événements que racontait l’auteur de ces manuscrits. S’il s agissait de quelque épisode militaire, il s’arrêtait tout à coup pour décrire l’uniforme des soldats dont le narrateur évoquait les actes. S’il rencontrait sur son chemin le mot Nation , il s’interrompait pour dire avec gravité :
« Nation, par un grand N, mesdames. »
LE DUC D’AUMALE
Il n’y mettait ni raillerie, ni malice. La Nation, c’était la France, l’idole sacrée qu’on doit placer haut sur l’autel et parer de fleurs. Et puis, il était trop l’homme de 1789 et de 1830, trop constamment et trop sincèrement « bleu » pour pouvoir prononcer certains mots, rappeler certains faits, sans y mettre je ne sais quel accent de solennité.
Un soir, au cours de ces lectures, se produisit un incident qui vint marquer plus vivement encore jusqu’à quel point fermentait toujours en lui le levain de la Révolution. Si proche de sa mort, cet incident présente un intérêt spécial en démontrant que, jusque dans sa vieillesse, le duc d’Aumale avait conservé, ardentes et intactes, les idées dont l’empreinte sur son esprit datait de son berceau. Il lisait à haute voix, ce soir-là, un passage des souvenirs de son père, un des plus émouvants, celui où se trouve racontée la tragique séance du 10 août 1792 dans laquelle, en présence de Louis XVI enfermé dans la tribune du logographe, furent prononcées l’abolition de la royauté et la déchéance du roi. Arrivé à ce point du récit, le lecteur, brusquement, cessa de lire, parut méditer et reprit, comme se parlant à lui-même :
« C’était juste... Il avait oublié le serment du sacre... Il avait appelé l’étranger... C’était juste... »
Il s’en tint à ses mots. Dans sa bouche, ils ne pouvaient surprendre ceux qui connaissaient ses opinions. Mais nul d’entre eux ne se souvenait de l’avoir entendu les exprimer avec tant de nettete ni d’un ton si précis. Sa parole resta sans écho, personne ne lui répondit ; la lecture ne fut pas reprise, et jusqu’au moment où, en se levant, il donna le signal du coucher, on ne parla plus (1).
Ce séjour à Palerme prit bientôt fin. Le duc d’Aumale
(1) Récit d’un témoin.
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avait hâte de s’installer au Zucco. Il devait y recevoir le duc et la duchesse de Chartres. Ils avaient annoncé leur venue pour le 29 avril. Il quitta trois jours avant cette date le palais d’Orléans (1). Au Zucco, son neveu et sa nièce arrivés, et deux jours plus tard le comte d’Eu, on vécut d’une vie intime et familiale.
J’ai sous les veux, en racontant les dernières heures du duc d’Aumale, un document rare, précieux et sûr, toute une suite à’ instantanés qui nous le montrent dans le cadre où elles s’écoulèrent. Le voici montant à cheval devant la porte du Zucco, tandis que, déjà en voiture, la duchesse de Chartres, qu’il a voulu accompagner, lui sourit. Le jardin est inondé de soleil, et sur la blancheur des murailles violemment éclairées se découpent les feuillages. Voici encore le prince, monté sur un âne, suivant un sentier entre des vignes à l’extrémité desquelles se dressent des masses rocheuses dont les oliviers couvrent la base. En une autre de ces photographies, c’est une voiture légère qui le conduit avec sa sœur, à travers la plaine, au pas tranquille d’un cheval tenu en main. Derrière la voiture marchent ses compagnons.
Le photographe l’a saisi encore traversant à pied la cour du palais d’Orléans, appuyé sur sa canne, son valet de chambre à côté de lui. Puis c’est la princesse Clémen-
(1) C’est à la veille du départ qu’il apprit la nouvelle de l’attentat commis le 23 avril contre le roi Humbert. Il lui télégraphia aussitôt : « Je prie Votre Majesté de croire à la sympathie profonde et indignée de son dévoué oncle. — Aumale. » Des télégrammes analogues furent expédiés à la reine, au prince de Naples, au duc d’Aoste et à M. di Rudini, président du conseil des ministres. A ce dernier, il disait : « Je tiens à exprimer à Votre Excellence mon indignation ainsi que mes sentiments pour le roi et pour 1 Italie. t> Je trouve dans mes notes la réponse du roi : « Je remercie de grand cœur Votre Altesse Royale en vous assurant que je partage bien sincèrement l’affection que vous me témoignez. — Votre dévoué neveu Umberto. » — Documents inédits.
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tine recevant an Zucco les orphelines que son frère fait élever, sous la conduite de deux religieuses; elles sont venues remercier le prince qui leur sert de père. C’est à peine si on l’aperçoit, il est à l’arrière-plan. On dirait qu’il se cache. Il se cachait toujours quand son inépuisable charité s’exerçait (1).
Sur toutes ces images, la physionomie du prince est avenante, ne témoigne d’aucune souffrance. Cependant, a son arrivée au Zucco, son état de santé semblait moins rassurant qu’à son départ de Paris. Plus que jamais, comme il l’avait écrit à M. de la Rive, il s’essoufflait facilement (2). Quoique pour gagner sa chambre il n’eût a monter qu’un étage, on dut, plusieurs soirs de suite, pour lui en faciliter l’accès, l’escalier étant un peu dur, faire usage d une chaise à porteurs trouvée dans le gardemeuble du palais de Palerme. De même, chaque soir, on installait à côte de son lit tout un appareil de remèdes destinés à le secourir à la première alerte.
Ce malaise ne dura pas. Les précautions prises furent continuées; mais elles parurent devenir inutiles. Le prince renonça volontairement à sa chaise à porteurs, préférant gravir l’escalier, ce qu’il faisait maintenant sans peine. Il n’avait pas d’ailleurs interrompu ses promenades à cheval, à âne, en voiture. Il y apportait toujours la même vivacité d’allures. Celle de son esprit s’exprimait sous les formes les plus rassurantes. Il continuait à s’occuper des menus détails de sa maison, et commençait à étudier les itinéraires du retour en France.
(-1) Ces photographies m’ont été communiquées par le docteur Toupet. Il en existe d’autres faites par M. Gordon Bennett reproduisant diverses scènes de la rencontre du duc d’Aumale et du duc d’Orléans avec l’impératrice Eugénie en 1896.
(2) Une lettre écrite à cette date par le docteur Toupet au docteur Worms témoignait de ses inquiétudes.
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C’est en ces circonstances que, le mercredi 5 mai, la marquise de Beauvoir reçut une dépêche de son fils lui annonçant l’incendie du bazar de la Charité et la disparition de la duchesse d’Alençon. Il parut impossible de cacher au prince l’affreuse nouvelle que d’autres télégrammes succédant au premier 11e tardèrent pas à confirmer. On la lui communiqua en usant de ménagements.
Sa douleur fut extrême et son angoisse d autant plus cruelle qu’un de ces télégrammes, presque aussitôt démenti, laissait quelque espoir en ce qui touchait la duchesse d’Alençon et faisait craindre que la duchesse de Vendôme n’eût péri. On sut bientôt que la jeune princesse était à Bruxelles. En revanche, le duc d Alençon fit part lui-même à son oncle de son malheur. « J’ai le cœur déchiré, télégraphiait-il, en vous annonçant que ma bien-aimée Sophie a trouvé la mort dans 1 horrible catastrophe (1). »
De son côté, M. Auguste Laugel envoyait la liste des victimes. Le prince fut bouleversé en trouvant parmi tant de noms de martyrs ceux de personnes qui lui étaient chères, son vieil ami le général Munier, 1 ancien gouverneur de Belfort, la baronne de Saint-Didier, d’autres encore. Il écrivit au duc d’Alençon : « Accablé pai affreuse douleur. Suis de cœur avec toi. » Une dépêche fut adressée par ses soins à l’empereur d Autriche, beaufrère de la duchesse d’Alençon. Il en reçut une du roi d’Italie et y répondit. Malgré les émotions et les secousses de cette douloureuse journée, il ne semblait abattu ni de corps ni d’intelligence. U gardait assez de lucidité pour ne rien oublier, pas même de faire dire au chapelain du Zucco qu’il désirait que le lendemain un service funèbre
(1) Ce télégramme et les suivants sont publiés pour la première fois.
LE DUC D’AUMALE
fût célébré dans sa chapelle et de lui demander qu’au nom de la duchesse d’Alençon fût associé dans ses prières celui de la princesse Amélie, fdle de la princesse Clémentine, morte presque à pareil jour, plusieurs années avant.
Cette cérémonie eut lieu le jeudi 6 mai. Il y assista, et comme à la fin de l’office le prêtre récitait le De profundis , on entendit soudain la voix du duc d’Aumale répondre à la sienne et dire les répons du psaume avec un accent de contrition et de ferveur qui frappa toutes les personnes présentes.
Le duc de Chartres et le comte d’Eu partirent dans l’après-midi du même jour. Ils avaient décidé de rentrer à Paris, afin d’assister aux obsèques de la duchesse d’Alençon. La duchesse de Chartres voulut accompagner son mari jusqu’à Païenne, où il allait s’embarquer pour Naples. Elle devait rentrer le même soir. En attendant son retour, le duc d Aumale, faisant trêve à sa propre peine pour ne songer qu a celle d’autrui, dit à sa sœur et aux personnes qui se trouvaient autour de lui :
« Allons! si cruels que soient ces événements, il ne faut pas se laisser abattre. »
Puis, lorsqu il eut avec M. Bucan réglé les détails d une excursion qu’il voulait faire le lendemain au bord de la mer, à San Cataldo, et quand chacun se fut éloigné, c était l’heure consacrée à la correspondance, — il prit le bras du docteur loupet et 1 entraîna dans une longue promenade à pied, la plus longue qu’il eût faite depuis son arrivée en Sicile. Après cette course, il s’assit avec son compagnon sur la terrasse, continuant la conversation commencée en marchant Elle roula presque uniquement sur des choses de littérature. Il parla avec éloges d’un livre sur Beaumarchais qu’il avait lu les jours précédents, dont l’auteur lui était inconnu :
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« Ce doit être un normalien, dit-il. J’ai retrouvé dans ses appréciations les traditions et les enseignements de l’École normale. »
Il passa ensuite à M. Émile Zola, raisonnant sur ses qualités et ses défauts d’écrivain, sur le caractère de quelques-uns de ses livres, sur ses chances académiques.
Déjà surpris par l’énergie physique que le prince déployait depuis le matin, le docteur Toupet ne le fut pas moins par la liberté d’esprit que trahissait sa parole .Qu’il en fût ainsi malgré tant d’émotions, le docteur n'en revenait pas. Il n’avait jamais vu le prince si dispos ni si vaillant.
Leur entretien fut interrompu par l’arrivée du courrier. Le duc d’Aumale se leva, allant à la rencontre du domestique qui venait vers lui. Il lui prit des mains les journaux et les lettres, et rapidement parcourut les adresses. Sur l’une de ces enveloppes, qui portait, avec le timbre de Paris, le nom d’une personne de sa maison, qu’au même moment il apercevait assise sur la terrasse à quelques pas de lui, il reconnut l’écriture de la duchesse d Alençon. Il remit lui-même la lettre à la destinataire en disant avec compassion :
« Tenez, c’est de cette pauvre Sophie! N’est- ce pas affreux de penser que vingt-quatre heures après vous avoir écrit, elle a péri si malheureusement? »
Puis, comme les yeux de l’amie à qui il s’adressait interrogaient les siens, à travers des larmes et non sans inquiétude, il reprit, affectueux :
« Rassurez-vous, soyez contente et dormez tranquille cette nuit. Je ne me suis jamais mieux porté. »
La duchesse de Chartres rentra un peu avant l’heure du dîner. La soirée s’écoula tristement. Puis le prince s’étant encore efforcé de rassurer sa famille et ses amis, on se sépara jusqu’au lendemain. Il monta dans la petite
LE DUC D’AUMALE
chambre qu’il occupait, chambre très simple, sommairement meublée, avec un lit étroit, un vrai lit de camp, et des tables où l’on déposait, sur l’une, la boîte contenant les papiers du roi, sur l’autre les remèdes que le docteur Toupet voulait avoir toujours sous la main. Cyrille avait rejoint son maître, près duquel il couchait. Celui-ci l’ayant longtemps retenu, il était très tard quand ce serviteur dévoué put prendre quelque repos.
Vers deux heures, s’étant levé pour s’assurer, ainsi qu il le faisait une ou deux fois la nuit, que le prince n’avait pas besoin de ses soins, son immobilité l’effraya. Le docteur Toupet subitement réveillé accourut. Il trouva son malade au plus bas et jugea le cas désespéré. La rupture d’anévrisme qu’il redoutait s’était produite. Il n en recourut pas moins à tous les moyens que purent lui suggérer sa science et son expérience. Mais ils furent employés en vain. Le prince était resté sans mouvement; il ouvrit les yeux, les ferma et mourut.
Entre le moment où le docteur Toupet avait été averti et celui du décès, il n’y eut guère plus de dix minutes. C est a peine si les habitants du Zucco prévenus en toute bâte arrivèrent assez tôt au chevet du duc d’Aumale pour le voir expirer. Usant de clémence envers lui, la mort avait été quasi foudroyante, comme si elle eût voulu lui épargner une dernière douleur, la plus cruelle de toutes celles qui pouvaient l’atteindre encore, la douleur de mourir hors de France, lui qui n’avait tant souffert de 1 exil que parce qu il redoutait de ne pas expirer dans son pays. Les assistants tombèrent à genoux et prièrent. Puis la princesse Clémentine, à qui son âge et la tendresse qu elle avait toujours eue pour son frère rendaient cette épreuve si cruelle, rentra dans sa chambre, ne voulant voir pei sonne, si ce n est la duchesse de Chartres qui la suivit.
LES DERNIÈRES ANNÉES
En l’absence des princes de la famille royale, c’est au marquis de Beauvoir qu’incombait la responsabilité des devoirs et des formalités à remplir. Il fallait s’en occuper sans tarder. Il se mit a 1 œuvre, secondé dans cette tache par le docteur Toupet et par M. Bucan. Dès le matin, des télégrammes partaient dans toutes les directions, a l’adresse du duc d’Orléans, du duc de Chartres, de M. Édouard Bocher, de M. di Rudini,du docteur Worms, de M. Benjamin Constant et des représentants du duc d’Aumale à Paris.
Ces dépêches expédiées, une question délicate se posa. Il ne semblait pas douteux qu’on dût faire part du décès au gouvernement de la République, alors surtout qu on pouvait être amené à solliciter de lui les honneurs militaires pour la dépouille du duc d Aumale à son arrivée en France. Les princesses consultées furent d’avis qu on devait l’avertir. Restait toutefois à déterminer sous quelle forme il convenait de le faire. La duchesse de Chai très suggéra l’idée de recourir à l’intermédiaire des représentants de son oncle. On leur envoya à cet effet une seconde dépêche. Mais, au reçu de la première, ils s étaient rendus chez M. Édouard Bocher et, de là, au palais de 1 Élysée, où ils se présentèrent à sept heures du matin. Le Piésident de la République les reçut aussitôt. Il apprit avec émotion la douloureuse nouvelle qu’on lui apportait. En un langage élevé, il rendit hommage aux vertus du prince, résumant son opinion en ces mots :
« C’était un grand citoyen, un patriote. »
En quittant l’Élysée, l’un des mandataires de la famille d’Orléans alla chez le ministre de la guerre. Quoique souffrant, le général Billot vint le rejoindre dans son cabinet.
« Ah! mon Dieu, s’écria-t-il en le voyant, je devine ce que vous venez m’annoncer. Il est mort? »
LE DUC D’AUMALE
Sur la réponse affirmative, il reprit :
« C’était le premier soldat de France. »
En quelques mots, il justifia cette appréciation.
Alors fut abordée la question des honneurs militaires.
«Si j’étais seul maître, je les accorderais sur-le-champ, dit le ministre. Nul n’y eut plus de droits que le duc d’Aumale. Mais il y a le gouvernement. Seul, il peut décider. »
La question était donc réservée jusqu’au moment où, le général Billot l’ayant soumise à ses collègues, une décision serait prise. Son interlocuteur devait revenir le lendemain pour connaître cette décision. Il était d’ailleurs convaincu qu elle serait conforme aux désirs des amis du prince. Pouvait-on refuser les honneurs militaires au vainqueur d’Abd-el-Kader, au président du conseil de guerre qui avait jugé Bazaine, à l’ancien commandant du 7e corps, au doyen des généraux français? Un arrêté ministériel, contraire à toute justice, pouvait-il effacer tant de nobles souvenirs, tout un passé d’honneur et de gloire? Sous l’empire de cette conviction, les mandataires de la famille, ayant reçu du Zucco une dépêche en laquelle il était dit que les obsèques auraient lieu à Dreux et non à Paiis, insistèrent pour que le corps passât par Paris, ce
qui fut enfin décidé. Le service religieux serait célébré à la Madeleine.
Tandis que la nouvelle du décès du duc d’Aumale, communiquée au gouvernement, à l’Institut, aux journaux, se répandait de toutes parts, éveillant partout des sympathies et des regrets, au Zucco, les dépêches aflluaient à l’adresse du marquis de Beauvoir, apportant des condoléances. Trois d’entre elles émurent profondément les princesses de la famille royale et les amis du prince reunis sous son toit. La première était signée du
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général Billot et conçue en ces termes : « Le colonel Berthaut (1) vient de me faire part du nouveau malheur qui s’ajoute à tant de malheurs. La mort du duc d’Aumale est un deuil pour la France entière, qui perd en lui un grand prince, un grand citoyen et un grand soldat. Je viens, avec vous et ceux qui ont recueilli son dernier soupir, pleurer l’ami délicat et fidèle (2). »
De son côté, le général Saussier télégraphia : « Avec tous mes camarades, je regrette vivement la perte de l’homme éminent qui a si grandement honoré son pays dans les lettres comme dans l’armée et qui fut par-dessus tout un bon Français (3). »
Enfin, une troisième dépêche vint accroître l’émotion provoquée, parmi ceux qui les recevaient, par ces éloquents témoignages de l’admiration qu’inspirait le duc d’Aumale. Celle-là émanait du président du conseil des ministres d’Italie : « Au nom du gouvernement italien, je vous prie de vouloir demander à la famille royale si elle
(1) Quelques années après avoir quitté l’armée active pour suivre en exil le duc d’Aumale, M. Berthaut, quand cessa l’exil, avait été nommé colonel de l’armée territoriale.
(2) Malgré le caractère confidentiel de cette dépêche, je, ne crois pas devoir la passer sous silence, non seulement parce qu’elle [constitue un document historique qui manquerait à ce récit, mais parce qu’elle honore à la fois celui qui l’écrivit et celui dont la mémoire l’inspira.
(3) Tenu de répondre à ces télégrammes, le marquis de Beauvoir le fit comme suit :
« Au général Billot : — De toutes les dépêches si nombreuses reçues ici, celle que vous m’avez fait, mon général, 1 honneur de m’adresser, est celle qui a produit chez tous la plus patriotique émotion. Les amis respectueux qui vivaient avec le prince 1 ont entendu maintes fois, notamment en ces derniers jours, parler de vous avec un attachement reconnaissant. Vous saviez, vous, mieux que tout autre, combien il aimait passionnément 1 armée et la f rance. »
c Au général Saussier : — Nous venons d’ensevelir dans un drapeau tricolore votre ancien compagnon d armes qui avait si haut pour vous, mon général, estime et affection. »
LE DUC D’AUMALE
accepte que les dépouilles de Son Altesse Royale soient transportées en France par un de nos navires de guerre. — Rudini. »
Personne, au Zucco, ne se reconnut l’autorité nécessaire pour accepter ou refuser cette offre d’un caractère si touchant et si cordial, hommage éclatant rendu par l’Italie à la mémoire du duc d’Aumale. Au chef de la maison de France seul il appartenait de prononcer. Il avait annoncé son arrivée. On résolut de l’attendre. Mais, en faisant part de cette décision à M. di Rudini, le marquis de Beauvoir lui demanda les honneurs militaires pour le cercueil du prince, à son passage à Palerme.
Durant toute la journée du 7 et durant une partie de celle du 8, le corps du duc d’Aumale resta exposé sur son lit. Maintes fois il avait dit qu’il voulait être enseveli vêtu de son uniforme, paré du grand cordon de la Légion d honneur et de sa croix de chevalier, celle qu’il avait gagnée en Algérie. Mais ces glorieux insignes étant demeurés à Chantilly, il n’eut pas la toilette mortuaire qu’il avait souhaitée. Un drapeau tricolore la remplaça.
La mise en bière eut lieu dans l’après-midi. Avant d’y procéder, les serviteurs et les gardes du domaine, au nombre de douze, défilèrent devant le corps. Ce fut un émouvant spectacle que celui de ces hommes, aux traits rudes, au teint basane, qui, tout en larmes, s’arrêtaient en saluant leur maître mort, et baisaient pieusement, suivant les coutumes de leur pays, son front, ses mains et ses pieds.
Tandis qu’un service religieux était célébré dans la chapelle, le corps non présent, on le déposa dans son cercueil avec le drapeau pour suaire. On mit à ses côtés les portraits de la duchesse d’Aumale, du prince de Condé et du duc de Guise. Puis, le cercueil fut scellé. Arrivé de
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Naples avec le jeune fils du comte d’Eu, le duc de Chartres était présent. Le marquis de Beauvoir, M. Bucan, le docteur Toupet, M. Rondeau, directeur de vignoble, et Cyrille, signèrent le procès-verbal de mise en bière.
A cinq heures, on partit du Zucco pour la gare. Recouvert du drapeau et disparaissant sous des palmes vertes, le cercueil était porté à bras par des gardes et des vignerons. Le clergé précédait, les princes marchaient derrière, puis les consuls de France et de Belgique, les amis du duc d’Aumale, ses serviteurs, et pêle-mêle, un flot de peuple, gens du pays qui pleuraient leur bienfaiteur. Les carabiniers royaux escortaient le convoi. Il passa sous les platanes et les lauriers-roses qui entourent l’habitation. Il suivit ensuite une allée de vieux oliviers que semble écraser le poids des siècles, tant leurs troncs sont déchirés et convulsés. Pendant tout le jour, des nuées d’orage s’étaient promenées dans le ciel. Au déclin du soleil, elles se coloraient de teintes rougeâtres; sur leurs bords déchiquetés s’allumaient des reflets d’incendie. Ils embrasaient d’un éclat sinistre la route, les haies de géraniums et de cactus, l’étendue monotone des vignes, les collines rocheuses et les lointains horizons, tout ce paysage que le duc d’Aumale avait tant aimé et qui semblait porter son deuil. Dans le silence montaient, mêlées aux psalmodies des prêtres, les voix des femmes qui se lamentaient, et l'air s’emplissait de leurs plaintes. A Palerme, dans la chapelle du palais d’Orléans, tout était prêt pour recevoir le cercueil. Il allait y rester jusqu’au jour des obsèques. Leur célébration avait été fixée au 11 mai. Le cardinal-archevêque, ancien abbé du Mont-Cassin, ami du prince, avait offert sa cathédrale et promis sa présence (1).
(1) Au dernier moment, ayant appris que des officiers de la maison du roi devaient assister à la cérémonie, ses dispositions chan-
LE DUC D’AUMALE
Le duc d’Orléans arriva le lendemain. On sut, dès son arrivée, qu’il n’acceptait pas l’offre d’un navire de guerre, faite par le gouvernement italien et pour laquelle il envoya ses remerciements. Ce mode de transport l’eût obligé à se séparer du convoi au port d’embarquement, car il ne pouvait y avoir place pour lui sur un vaisseau à destination de France. Il préférait la voie ordinaire : de Palermeà Messine, le chemin de fer; de Messine à Reggio, le bateau postal, et encore le chemin de fer, à travers l’Italie, de Reggio à Bardonèche. Cet itinéraire, qui lui permettait d’accompagner les restes de son oncle jusqu’à la frontière française, fut donc adopté.
On apprenait en même temps que le gouvernement français accordait les honneurs militaires. La décision avait été prise en conseil. M. Méline avait exigé une demande formelle au nom de la famille. Cette demande faite, et le duc d’Aumale étant grand-croix de la Légion d’honneur, le gouvernement avait résolu d’en agir avec lui d’après le cérémonial en usage pour les légionnaires de ce grade. Ce cérémonial est presque le même que pour les généraux commandants de corps d’armée : même déploiement de troupes, tout pareil, sauf le défilé. Le conseil des ministres n’était pas tenu de faire davantage. Mais, aux yeux du gouverneur de Paris, ce n’était pas assez; il jugeait que le glorieux héros de la prise de la smalah, — « cet acte a la Conde », — n’avait pas cessé d’être général. Le gouverneur était de ceux qui, vivant, ne lui donnaient jamais d’autre titre, ce dont le prince se montrait toujours flatté, très fier et très heureux. Chargé de régler les détails de la cérémonie au point de vue militaire, le général Saussier, obéissant à la plus délicate
gèrent II partit pour la campagne, et le service religieux fut célébré dans une église secondaire.
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inspiration, proposa au ministre de traiter le duc d’Aumale comme s’il fût mort en possession de son grade, c’est-à-dire, la cérémonie religieuse terminée, de déposer le cercueil sous le péristyle de la Madeleine et de faire défiler devant lui les troupes de la garnison. C’était enfreindre les règlements. Mais le général Saussier pensait que le « cœur de la France » ne désapprouverait pas les honneurs exceptionnels qu'il proposait de rendre au prince.
Le ministre acquiesça a cette proposition si noble, si touchante, destinée à réparer envers le duc d’Aumale l’iniquité dont il avait été la victime. La décision prise ne fut pas annoncée. On la tint secrète. Les Parisiens ne la connurent qu’à l’heure des obsèques, quand elle produisit ses effets et qu’on vit, à l’improviste, lorsqu’on croyait la cérémonie terminée, commencer devant le corps cet imposant défilé de fantassins, de cavaliers, de canons, auquel personne ne s’attendait, qui causa aux amis du prince, à ses anciens officiers surtout, tant de surprise, j’allais dire tant de joie, si un pareil mot pouvait être de mise en un jour de larmes et de deuil.
A quoi bon maintenant s’arrêter aux diverses étapes du long chemin que suivit le cercueil pour aller du Zucco à la Madeleine et de là dans le tombeau de Dreux : les obsèques solennelles de Palerme; la marche en chemin de fer, de Palerme à Messine, avec, le long de la voie, les populations accourues; la traversée de Messine à Reggio, le cercueil sur le pont du navire; 1 arrêt à Bardonèche, où devant le wagon clos et scellé, le duc d’Orléans, navré de ne pouvoir le suivre en France, s’agenouilla et dit à son oncle un dernier adieu ; l’arrivée à Modane, où l’attendait M. Georges Berthaut, apportant l’épée, l’uniforme, la croix d’honneur, qu’il eut la douleur
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de ne pouvoir mettre alors sur le cercueil de son général, mais qu’il y mit à Paris, avec la médaille coloniale; l’entrée dans les caveaux de la Madeleine, où la bière fut déposée en attendant les funérailles; ces funérailles enfin, qui eurent lieu le 17 mai, en présence de l’aristocratie intellectuelle et sociale de la France, tandis qu’au dehors une foule immense glorifiait par sa seule présence la mémoire de ce grand mort? La presse du monde entier a enregistré ces épisodes d’un émouvant voyage et d’une manifestation non moins émouvante. Il suffit à l’historien de les rappeler, en même temps que la cérémonie de Dreux et l’éloquente oraison funèbre prononcée par le cardinal Perraud à Saint-Germain des Prés, au service que fit célébrer l’Institut.
Mort, le duc d’Aumale recueillait plus d’hommages d’admiration et de respect, de plus éloquents et de plus unanimes encore, qu’il n’en avait recueilli vivant. Devant son cercueil, chacun eut le sentiment que quelque chose de très grand venait de disparaître, et, dans la sincérité des regrets, les vieilles passions semblèrent s’apaiser, les anciens ressentiments s’éteindre. Au fond des cœurs s’allumaient d’ardentes et patriotiques émotions; d’émouvants souvenirs hantaient les mémoires : les légendes d Afrique, la bonté de Louis-Philippe, les vertus de Marie-Amélie, la vaillance de leurs fils, la fin tragique du duc d Orléans et les brillantes chevauchées du jeune vainqueur de la smalah. Tout ce passé, durant quelques heures, ressuscita, symbolisé par un cercueil que couvrait un drapeau. La marche funèbre devint une marche triomphale, et les obsèques furent une apothéose.
Et c’était le légitime couronnement d’une vie glorieuse dominée, de son aube à sa fin, par ce vibrant amour de la patrie qui toujours en avait inspiré les actes; c’était
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surtout l’entrée dans l’Histoire de ce prince qui fut parmi nous la dernière personnification d’un prince, de ce soldat de race royale, intrépide, obstiné, qui porta sans faiblir l'héritage de l’illustre race dont il était issu, et dont le bras avait manqué au pays au jour des suprêmes périls. Oui, son entrée dans l’Histoire, car c’est à elle qu’il appartenait désormais.
Le jugement qu’elle portera sur lui, il est aisé de le pressentir par celui qu'ont déjà porté les contemporains et dont ce livre, qui s’achève, n’est qu’un écho. Elle célébrera ce noble fils de France, son chevaleresque courage, sa magnanimité, son intelligence claire et haute, tant de multiples dons inutilisés, hélas ! trop vite et trop tôt. Elle dira que, s’il fut empêché de conquérir tous les lauriers qu’il avait entrevus dans ses rêves d’adolescent, quand il souhaitait d’égaler le grand Condé, il n’en honora pas moins par sa plume, par son épée, par ses exemples, le temps où il vécut. A côté de son nom elle mettra cette inscription héroïque, celle qu’il eût préférée : « Henri d’Orléans, duc d’Aumale, a bien mérité de la patrie. »
PIÈCES HISTORIQUES
Le roi Louis XVIII n’approuvait pas le système d’éducation auquel avait recouru pour ses fils le duc d’Orléans. Nous donnons ici, à l’appui de ce qui est dit plus haut, page 12, deux billets du roi à son ministre Decazes, et une lettre du duc d’Orléans au roi. Ces documents, entièrement inédits, sont tirés des archives Decazes.
Le roi Louis XVIII au comte Decazes (1).
24 octobre 1819.
M. le duc d’Orléans, mon cher fils, a raison, je te l’ai déjà dit, quant à M. le prince de Gonti, tort quant à M. le duc de Bourbon, mais l’exemple même de M. le prince de Conti suffirait pour prouver qu’un prince ne doit pas recevoir une éducation publique.
31 octobre 1819, 2 heures.
J’ai vu M. le duc d’Orléans, mon cher fils, pendant plus de trois quarts d’heure. Nous sommes, comme on pouvait bien s’y attendre, restés chacun dans notre opinion; il m’a dit qu’on
(1) La correspondance du roi avec son ministre affecte presque toujours le ton paternel employé dans les deux billets ci-dessous.
LE DUC D’AUMALE
lui avait fait espérer que je n’insisterais que sur le réfectoire et non sur la récréation. Nous n’avons, toi et moi, jamais traité ce chapitre, je ne sais pas ce que Lally peut lui avoir dit; j’ai donc profité de l’offre qu’il me faisait de réfléchir à mon dire, et j’ai terminé l’entretien.
Sire,
J’ai l’honneur de rendre compte au roi du résultat de la communication dont Votre Majesté m’a chargé pour Mme la duchesse d’Orléans. Je n’ai pas manqué, Sire, de lui faire un récit exact de tout ce que vous avez daigné me dire. Depuis ce moment, et pour obéir à Votre Majesté, ma femme a bien réfléchi de nouveau sur la résolution que nous avons prise, elle et moi. Je n’ai presque pas cessé d’y penser moi-même. Nous continuons à croire que notre devoir de père et de mère, autant que celui de princes de notre sang, est d’y persister. Nos motifs que j’ai déjà eu l’honneur d’exposer au roi, ne sont combattus que par notre sincère désir de lui complaire, en toutes choses; mais Votre Majesté n’a pu vouloir les faire céder qu à une conviction de dangers que nous sommes loin de regarder comme inévitables, et que nous nous ci oyons au contraire certains d’éviter. Si, cependant, contre notre attente, quelque inconvénient résultait de fessai que nous allons faire, que Votre Majesté daigne s’en reposer sur notre vigilance à les découvrir, et croire à l’empressement que nous mettrons à remédier, avant qu’il fût trop tard, au mal que nous n’aurions pas prévu. Profondément touché des témoignages de bonté dont Votre Majesté m’a comblé, je m’efforcerai toujours de m’en montrer digne, mais lorsqu’Elle m’a ditqu’Elle m’en estimait davantage pour avoir persisté dans ce que ma conviction intime me présentait comme un devoir, Elle a déjà approuvé notre respectueuse persévérance,
Siie, de Votre Majesté, très humble, très obéissant, et très fidèle sujet, serviteur et neveu,
Paris, ce 4 novembre 1819.
Louis-Philippe d'Orléans.
l'IECES HISTORIQUES.
P. S. — Madame la duchesse d’Orléans ayant voulu exprimer elle-même ses sentimens au roi, en réponse à la communication que Votre Majesté m’avait chargé de lui faire, j’ai l’honneur d'adresser au roi la lettre qu’Elle me demande de lui faire parvenir.
Extrait des états de service du duc d’Aumale.
1840. — Cité à l’ordre de l’armée d’Afrique, comme chef de bataillon au 4e léger, pour avoir, à l’expédition de Médéah :
1° Chargé volontairement le 27 avril (combat de l’Affroun) à la tête du 1er régiment de chasseurs d’Afrique;
2° Le 12 mai, donné son cheval au colonel Gueswiller, démonté, et marché avec les grenadiers du 23e à l’assaut du col de Mouzaïa (le prince a été fait chevalier de la Légion d’honneur à la suite de cette expédition).
1841. — Cité comme lieutenant-colonel au 24e de ligne, pour la manière dont il a conduit son régiment aux combats des 3 et 4 avril (bois des Oliviers); 3 et 5 mai (plaine du Chéliff); il prend part ensuite à l’expédition de la division Baraguay d Hilliers sur Thaza, à la suite de laquelle il est nommé colonel du 17e léger, à la tête duquel il rentre en France.
Fn novembre 1842, le duc d’Aumale est nommé maréchal de camp et commandant supérieur de la province de Tittery, et P1 end le commandement d’une colonne chargée d’opérer dans l’Ouarensenis sous le maréchal Bugeaud; il est cité à la suite de cette expédition.
Ln janvier 1843, il soumet les Ouled-Auteur, et poursuit jusqu’au delà de Boghar le kalifa de l’émir, Si Embarek.
En mars 1843, il châtie les Beni-Djaad et les Négliona, sur les confins de la Kabylie du Djurdjura.
Le 16 mai, il enlève avec cinq cents chevaux la smalah d’Abd-el-Ivader. Nommé lieutenant général, il prend, en novembre 1843,1e commandement de la province de Constantine.
En février 1844, accompagné du duc de Montpensier; il poursuit Amed-bey dans les Zibans et entre (le premier) à Biskra; enlève Méchounèche dans l’Aurès (le duc de Montpensier et le colonel Jamin sont blessés à ses côtés).
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En avril 1844, il pénètre dans les montagnes des Ouled- Sultan et livre un rude combat dans lequel son cheval reçoit deux blessures, revient rapidement sur Batna qu’il dégage, puis sur Biskra menacé; achève la soumission de la province.
Fin de 1844, rentre en France pour se marier, revient en Afrique, en 1846, comme commandant des subdivisions de Médéah et de Miliana, pacifie l’Ouarensenis, reçoit la soumission des Ouled-Nail.
En 1847, comme gouverneur général, il reçoit la soumission d’Abd-el-Kader.
Prise de la zemalah d’Abd-el-Kader par S. A . R. le duc d’Aumale. — Rapport adressé par le prince à M. le général de Bar, commandant supérieur ci Alger, par intérim.
Au bivouac de Chabonnias, sur l’Oued-Ouerk, le 20 mai 1843.
Mon general,
La zemalah d’Abd-el-Kader est prise, son trésor pillé, les fantassins réguliers tués ou dispersés. Quatre drapeaux, un canon, deux affûts, un butin immense, des populations et des troupeaux considérables sont tombés en notre pouvoir.
Voici le résumé de nos opérations :
J’avais, d’après vos ordres, rassemblé à Boghar, dans les premiers jours du mois, des grains, des vivres et des moyens de transport. Le 10 mai, je quittai ce poste avec treize cents baïonnettes des 33e et 64° de ligne et des zouaves, six cents chevaux, tant spahis que chasseurs et gendarmes, une section de montagne et un approvisionnement de vingt jours en vivres et en orge, porté par un convoi de huit cents chamaux et mulets. Je laissais à Boghar assez de vivres pour ravitailler au besoin la colonne, et une petite garnison de douze cent cinquante hommes, commandée par le capitaine du génie Mottet, officier plein de ressources et d’intelligence, qui devait y terminer quelques travaux indispensables. Le but que vous m’aviez indiqué était d’atteindre la zemalah d’Abd-el-Kader, soit en agissant de concert avec M. de Lamoricière, soit en opérant seul, si des circonstances politiques retenaient cet officier général dans la province de Mascara.
Des renseignements dignes de foi, fournis par l’aga des Ouled-Aiad, plaçaient la zemalah, dans les environs de Goudjilah, sans déterminer sa position d’une façon exacte. Il
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importait donc, avant tout, d'atteindre ce point le plus promptement possible, en tâchant de dissimuler à l’ennemi la direction que nous suivions; nous ne pouvions pas espérer qu’il ignorerait notre sortie. Grâce à d'excellents guides, nous pûmes, en suivant une vallée étroite et parallèle à celle de Nar-Ouassel, arriver à Goudjilah sans qu’on y fût prévenu de notre approche; et le 14 mai, à la suite d’une marche de nuit, ce petit village fut cerné.
Gondjilah est peuplé de gens de métiers que leur profession mettait en rapports continuels avec la zemalah; on en arrêta quelques-uns. Nous sûmes par eux que la zemalah était à Ouesselc-on-Rekaï, à environ quatorze lieues au sudouest.
Dans la nuit du 14 au 15, la colonne se remit en route vers ce point. Quelques individus surpris dans les bois nous apprirent que l’ennemi avait levé son camp la veille au soir, et s’était dirigé vers Taguin , pour de là gagner le Djebel- Amour. Cette montagne renferme des grains déjà mûrs dans cette saison, et qui devaient nourrir pendant quelque temps les nombreuses populations qu’Abd-el-Kader traînait à la suite de son douar.
Je fus informé, en même temps, que le général de Lamoricière était à quelques lieues dans le sud-ouest, et que sa présence avait décidé ce brusque mouvement. L émir 1 observait avec vingt-cinq chevaux, afin de pouvoir mettre sa zemalah à couvert, mais ne craignait rien de la colonne de 1 est, qu’il croyait rentrée à Boghar.
Cette nouvelle ne me laissait qu’un parti à prendre . c était de gagner aussitôt Taguin, soit pour y atteindre la zemalah, si elle y était encore, soit pour lui fermer la route de 1 est, et la rejeter forcément sur le Djebel- Amour, où, prise entre les deux colonnes de Mascara et Médéah , il lui était difficile d’échapper, car, dans ces vastes plaines où l’eau est rare, les routes sont toutes tracées par les sources précieuses qu on y rencontre.
Ce plan était simple, mais il fallait pour 1 exécutei une grande confiance dans le dévouement des soldats et îles officiers. Il fallait franchir d’une seule traite un espace de plus de vingt lieues, où l’on ne devait pas rencontrer une goutte
d eau. Mais je comptais sur l'énergie des troupes; l’expérience a montré que je ne m'étais pas trompé.
Je subdivisai la colonne en deux : l une essentiellement mobile, composée de la cavalerie, de l’artillerie et des zouaves, auxquels j avais attaché cent cinquante mulets pour porter les sacs et les hommes fatigués ; l’autre formée de deux bataillons d'infanterie et de cinquante chevaux, devait escorter le convoi sous les ordres du lieutenant Chadeysson.
Après une halte de trois heures, les deux colonnes partirent ensemble, conduites par des guides sûrs. Le rendez-vous était à Ras-li-aïn-emta-Taguin.
Le 16, à la pointe du jour, nous avions déjà rencontré quelques traînards de la zemalah. Sur des renseignements inexacts qu ils donnèrent, je fis, avec la cavalerie, une reconnaissance de quatre lieues, droit au sud. qui n’aboutit à rien. Craignant de fatiguer inutilement les chevaux, je persistai dans mon premier projet, et je repris la direction de Taguin, où tout la colonne devait se réunir.
Nous n’espérions plus rencontrer l'ennemi de cette journée, lorsque vers onze heures, l’aga des Ouled-Aïda, envoyé en avant pour reconnaître l’emplacement de l'eau, revint au galop me prévenir que la zemalah toute entière (environ trois cents douars) était établie sur la source même de Taguin.
Nous en étions tout au plus à mille mètres ; c'est à peine si elle s était déjà aperçue de notre approche. Il n’y avait pas à hésiter : les zouaves, que le lieutenant-colonel Chasseloup amenait rapidement, avec l’ambulance du docteur Beuret et 1 artillerie du capitaine Aubac, ne pouvaient pas, malgré toute leur énergie, arriver avant deux heures; et une demi-heure de plus, les femmes et les troupeaux étaient hors de notre portée; les nombreux combattants de cette ville de tentes auraient eu le temps de se rallier et de s’entendre; le succès devenait improbable, et notre situation très critique. Aussi, mulgié les prières des Arabes, qui, frappés de notre petit nombre et de la grande quantité de nos ennemis, me suppliaient d attendre l’infanterie, je me décidai à attaquer immédiatement.
La cavalerie se déploie et se lance à la charge avec cette impétuosité qui est le trait distinctif de notre caractère natio-
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nal, et qui ne permit pas un instant de douter du succès.
A gauche, les spahis, entraînés par leurs braves officiers, attaquent le douar d’Abd-el-Kader , et culbutent 1 infanterie régulière, qui se défend avec le courage du désespoir.
Sur la droite, les chasseurs traversent toutes les tentes sous une vive fusillade, renversent tout ce qu ils rencontrent, et vont arrêter la tète des fuyards que de braves et nombreux cavaliers cherchent vainement à dégager. Ici, mon général, ma tâche devient plus difficile. Il faudrait vous raconter mille traits de courage, mille épisodes brillants de ce combat individuel qui dura plus d'une heure. Officiers et soldats rivalisèrent et se multiplièrent pour dissiper un ennemi si supérieur en nombre.
Nous n’étions que cinq cents hommes, et il y avait cinq mille fusils dans la zemalah. On ne tua que des combattants, et il resta trois cents cadavres sur le terrain.
Quand les populations prisonnières virent nos escadrons qui avaient poursuivi au loin les cavaliers ennemis, elles demandaient à voir leurs vainqueurs, et ne pouvaient croire que cette poignée d’hommes eût dissipé cette force immense dont le prestige moral et réel était si grand parmi les tribus.
Nous avons eu neuf hommes tués et douze blessés, seize
chevaux tués et douze blessés.
Vous connaissez, mon général, le colonel Iusuf et le lieutenant-colonel Morris, vous connaissez leur brillant courage et leur intelligence militaire; mais je n’hésiterai pas à vous dire qu’ils se sont montrés en ce jour au-dessus de leur réputation. Après eux, je vous citerai, dans létat-majoi, le commandant Jamin, mon aide decamp,les capitaines de Beaufort, Durrieux et de Marguenat; l’interprète de première classe Urbain. Dans le 33e, le capitaine Dupin, de l'état-major; dans la gendarmerie, MM. Gros-Jean, lieutenant, le maréchal des logi’s Ghambert, le brigadier Murel; le gendarme Formeau, blessé - dans le 1er de chasseurs, le lieutenant Lichtelin, blessé, les maréchaux de logis d’Orvinsy et Pobéguin; dans le 4e de chasseurs, les capitaines d’Espinay, Grandvallet et Gadic, le lieutenant Paulze d’Ivoy, les sous-lieutenants Marchant, Drain, Canclaux et de Lage; les maréchaux des logis Dreux, Garrel, Laroche, Cambriel, Monphoux; les brigadiers Masson, Ber-
LE DUC D’AUMALE
trand, Boissenay, Brioul, les chasseurs Magnin, Morel, Delacour, Perray, Lemoine et Despros, le trompette Ardouin.
Dans les spahis, le chef d’escadron d’Allonville; les capitaines Olï'roy et Piat; les lieutenants Fleury, Jacquet, Frontville et Legrand; les sous-lieutenants Du Barail, Gautrot, Bréauté, de Breteuil, Piat et Saïd, blessé grièvement; l’adjudant Olivier, les maréchaux des logis Mesmer, de Chamilz, Iussuf-ben-Mouelli, Abderrahmann-ben-Sidi-Ali , Kadda-el- Aboudi; les brigadiers Garnier, Ben-Kasnadji, Hussein-ben- Beckir, Elmedani; les cavaliers Bouricho, Ouali-Hassan. Ben, Ai'ssa, Ben-Cassens, Oulid-el-Bey , Abderrahmann-ben-Noua- Mourad-bel-Nabji, Moustapha et Ben-Cassem-ben-Omar.
Vers quatre heures, après une marche admirable, trente lieues en trente-six heures, l’infanterie arriva, fatiguée, mais en bon ordre, sans avoir laissé en arrière ni un homme ni un mulet. Grâce à quelques outres que j’avais fait remplir d’eau, on avait pu en faire une distributiou le matin, afin d’étancher un peu la soif des soldats. Le lieutenant-colonel Chadeysson a conduit sa colonne avec une énergie qu'il sut communiquer à tout le monde, et qui mérite de grands éloges.
Le 17, je fis séjour; on rassembla les troupeaux; on mit le feu aux tentes et à tout le butin qu’on n’avait pu emporter.
Le lendemain, je me remis en route. Notre marche est lente et difficile, nos étapes, marquées par l'eau, sont longues; nous ne sommes que dix-huit cents combattants, et il nous faut ramener nos troupeaux et garder une force disponible poui îepousser une attaque que l’on doit prévoir, et qui devient chaque jour moins probable, car, depuis le combat du 16, nous n'avons pas brûlé une amorce.
Enfin, il faut escorter une population considérable qui est tombée en notre pouvoir, et que je conduis dans la Mitidja, où vous pourrez en disposer; elle se compose en grande partie de la tribu des Hacheras, où Abd-el-Kader a reçu le jour, et qu’il avait récemment enlevée de la plaine d’Egaris; elle vint me demander 1 aman deux heures après le combat; mais on découvre chaque jour des personnages plus ou moins importants, étrangers à cette tribu.
Je vous envoie la liste de ceux que nous avons déjà reconnus; vous y remarquerez entre autres la famille tout entière.
PIECES HISTORIQUES
hommes et femmes, du kalifa Sidi-Embarek; celle de Laroubi, premier ministre d’Abd-el-Ivader, de Bel-Ari, son conseiller intime, etc.; un neveu de l’émir; la fdle de Ben-Aratch; plusieurs membres de l’administration; des officiers et des soldats des troupes régulières. La mère et la femme d’Abd-el- Kader se sont sauvées sur un mulet, avec une escorte de cavaliers que nos chevaux épuisés n’ont pu joindre.
L'heureuse issue de cette opération, dont les Arabes croyaient le succès impossible, a déjà fait une grande sensation; déjà Djedid des Ouled-Chaïd, Djeboul-den-Ferath et Ben-Aouda-el- Moktari, qui tous trois étaient dans le camp de l’émir, et qui sont, comme vous le savez, les chefs des plus grandes familles du pays, au sud de Thaza et Boghar, m’ont envoyé leurs parents et fait demander l’aman, en protestant de leur soumission.
Je vous envoie la lettre de Djedid, dont la forme est intéressante.
Après-demain nous serons à Boghar, et si je ne reçois pas de nouveaux ordres, notre petite colonne mènera sa prise dans le Mitidja, où j’aurai l’honneur de vous remettre les drapeaux et les trophées enlevés par nos braves soldats.
Veuillez agréer, etc.
Le maréchal de camp commandant la province de Tittery,
Henry d’Orléans.
Indépendamment des lettres publiées dans le cours de ce livre, nous en insérons ici un certain nombre qui n’y ont pas trouvé place.
Le duc d’Aumale au comte d’Haussonville.
Ce qu’on raconte de l’opinion de ce pays, à l’égard des affaires de France, n’est pas exagéré. Cependant, on commence à s’y lasser de s’indigner en notre nom et à notre place; et l’état de prostration de la France étonne et refroidit. Les dernières élections, en particulier, ont produit un grand effet en ce sens, et on me dit qu’en France même l’effet a été analogue.
Vous convenez que j’ai vu beaucoup, dans ces premiers Jours, les personnes à qui nous nous intéressons. Elles sont occupées bien réellement des habitans de Bruxelles, et cela sans nulle affectation. Les sentimens sont parfaits, et en ce qui touche les biens d'une noblesse vraie et simple, prenant toujours dans cette question les partis les plus dignes, au lieu des plus utiles, malgré les conseils de leurs représentants à Paris. Quant aux affaires publiques on est disposé à tout. Je crois même que le sacrifice se ferait sur-le-champ, si l’on était sûr qu’il fût utile en ce moment, qu’il fût compris par l’opinion, qu'il produisît un grand effet. Mais là-dessus les incertitudes sont grandes. On n’a pas une correspondance sérieuse, pas une information vraiment politique. On ne peut s’imaginer jusqu'à quel point les hommes de Paris qui pensent comme nous sont réservés, silencieux, indifférens. Il ne vient de là ni conseils, ni indications; seulement les derniers avis, venus de souices diverses mais médiocres, s’accordent à présenter les
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esprits comme tombés dans un état de résignation assez profond, assez général, pour qu’ils apprécient fort peu ce qu’on ferait pour eux, et pour que le malade repoussât le remède qu’il n’aurait pas demandé.
C’est sur ce point, mon cher ami, que je vous prie de porter surtout votre attention et vos recherches. Quel est au vrai l’état de l’opinion? La choquera-t-on si l’on se presse, la découragera-t-on si l’on attend? La démarche dont il s’agit ne pouvant avoir qu’un effet moral et ne pouvant rester secrète, il ne faut pas en mal choisir le moment. Il serait d’ailleurs bien important de savoir l’opinion de nos amis Barrot, Tocqueville, Dufaure, etc., etc., et qu’ils voulussent bien l’exprimer de manière à s’engager. On ne peut se décider sur aucune question, lorsque l’opinion du dedans ne donne aucun signe d’existence. La complète inaction de ces messieurs est injustifiable.
Je vous prie de traiter et d’approfondir tous ces points avec Lamoricière, M. Thiers, et surtout avec M. de Broglie que vous avez à Bruxelles. Voyez-le, je vous supplie, et priez-le de ma part, comme de la vôtre, de vouloir bien s’expliquer sur tout cela. Vous me ferez ensuite un grand plaisir de me transmettre avec développement par son gendre, quand il reviendra, le résultat de votre enquête. Je voudrais bien aussi que vous pussiez provoquer à Paris quelques manifestations de ceux qui se taisent, et qui veulent qu’on pense et qu’on parle pour eux.
Est-il vrai aussi que, depuis les dernières élections, on est en France très mécontent des légitimistes?
29 novembre 1859.
J’ai reçu exactement votre note datée du 14 et du 15, mort cher comte; elle a été vue de tous ceux qu’elle pouvait intéresser, et tous sont restés convaincus comme moi que nous étions parfaitement compris; il n’y a donc rien à répondre et à ajouter, si ce n’est un nouveau témoignage de confiance et de gratitude.
Votre lettre aux bâtonniers est admirable; il est impossible d’aller mieux au but, d’être plus vrai, plus courageux au
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fonds, plus légal dans la forme, sans parler du mérite littéraire qui est très réel, ce qui ne gâte jamais rien. Bien que tous les traits portassent coup, il m’a paru en vous lisant avec soin que vous étiez inattaquable, et la faiblesse (plus qu’ordinaire) des considérants de l’avertissement le prouve bien. J’espère que cela n'en restera pas là, et que vous aurez la réponse des bâtonniers. Voilà la vraie guerre, la guerre que les honnêtes gens peuvent faire au gouvernement, au lieu de spéculer sur les embarras qui peuvent lui venir de l’extérieur, et dans lesquels la France se trouve toujours enveloppée et comme confondue avec ses indignes chefs. Je crois, d’ailleurs, que les embarras extérieurs vont momentanément, sinon disparaître, au moins s’atténuer beaucoup. L’empereur a trop dit qu’il voulait le rétablissement des petits souverains italiens, pour ne pas être décidé à les sacrifier; il va les offrir en holocauste sur l’autel de l’entente cordiale. A ce prix l’Angleterre le tirera d’embarras, et deviendra vis-à-vis des conservateurs européens le bouc émissaire, et l’agent responsable de la révolution italienne. Tel était l’objet de la mission récente de M. L. Cowley envoyé à Londres par Louis-Napoléon. et non mandé par son gouvernement. On assure que ce docile et complaisant commissionnaire a complètement réussi. Mais je le répète, je me préoccupe peu de ces succès momentanés de la perfidie; c’est sur la France, plutôt que sur l’étranger qu’il faut avoir les yeux; c’est de la France que doit venir un jour le vrai péril pour le Bonaparte, et c’est ce jour qu’il faut préparer. Sans vous compter, voilà déjà trois ou quatre procès de presse en train; cela ne commence pas mal.
J’ai fait lire votre article à M. L. Clarendon, qui Ta fort admiré. Il est fort dégrisé de l’empire, mais fort inquiet, moins pour la sécurité matérielle de son pays que pour sa situation et sa considération dans le monde.
Vous ai-je dit, quand je vous ai vu, que j’avais suivi votre recommandation et lu la Liberté de J. Simon. J'ai lu les deux volumes d’un bout à l’autre, sans passer un mot, avec un intérêt soutenu que ne m’inspirent pas toujours ces sortes d’ouvrages, et que j’attribue d’abord au talent si élevé, et je dirai si probe, de l’auteur, ensuite à la communanté de nos idées sur bien des points. Je ne suis cependant pas toujours
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d’accord avec lui, et je me sentirais notamment disposé à défendre contre lui le passé de notre vieille France.
Mais dans tout ce qui est essentiel, il donne aux idées libérales leur bonne formule, leur vraie théorie; il les oppose avec autant de force que de logique aux sophismes des despotes révolutionnaires, ou monarchistes. Il affirme ce qu’il croit vrai, sans crainte de déplaire à ses amis; j ai fort admiré entre autres passages le courage et la chaleur avec lesquels il combat le divorce. C’est un beau et honnête livre que tous les Français feraient bien de lire et de méditer.
Adieu, mon cher comte; quand j’en trouverai l'occasion, je vous donnerai de nos nouvelles. Je suis toujours à vos ordres quand vous aurez un éclaircissement à me demander. Vous pouvez, au besoin, m’écrire sous l’adresse de : T. R. Pearson, esquire,
22, Essex Street Shond. London W. C.
en mettant bien exactement l’adresse. Mais il ne faudrait pas en abuser, et d’ailleurs je ne garantis que l’adresse, et non la poste. Adieu encore.
Gardez, je vous prie, l’adresse pour vous seul.
Twiekenham, 25 avril 1860.
Mon cher ami,
J’ai été voir lord Aberdeen hier ; je l’ai trouvé perclus, très fatigué et, je le crains, bien malade, mais fort en état de causer. Cependant, contre son habitude, il a tenu à me parler français, ce qui n’apas rendula conversation plus rapide, ni plus facile. Nous avons parlé du présent, sur lequel il est plutôt noir, parce que, sans l’avouer, il voudrait voir 1 Angletene îefoimer le vieux faisceau européen de 1813 et qu’il lui parait difficile, sinon impossible, de le reformer. Il est plus sévère pour la politique du gouvernement anglais que pour celle de Louis- Napoléon. Le présent nous a naturellement amenés au passé. Il a lu le livre de Thiers; il le trouve généralement very fair, admirable dans certaines parties, bien qu’un peu enclin à pallier les fautes de l’empereur. Les propositions de Franc-
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fort ne liaient que l’Angleterre et l’Autriche. Mais si l’acceptation de la France était arrivée à temps, il croit qu’on aurait fait agréer les bases proposées à l’Angleterre et à la Russie. A Châtillon, Anvers était le seul point sur lequel l’Angleterre était décidée à n’admettre aucune transaction : elle tenait aussi à la Hollande, mais pas plus que les autres puissances. Sauf les bouches de l’Escaut et la Hollande, il croit que l’empereur aurait pu avoir à Châtillon la frontière du Rhin et des Alpes. Beaucoup d’éloges de Caulaincourt qui se plaignait souvent de son maître.
Mon cher ami,
Soleure, 24 juillet 1863.
Je crains bien que la grosse partie ne s’engage avant l’ouverture du Corps législatif. Voici ce que m’écrivait Joinville avant hier : « On prétend que nous allons décidément casser les vitres. La flotte des cuirassés de Cherbourg se rendrait devant Cronstadt avec ou sans les Anglais. Elle aurait mission de remettre un ultimatum inacceptable et de détruire les forts et la flotte de Cronstadt. Ce serait un grand coup qui ne déplairait pas aux Anglais, qui n’engagerait pas une guerre générale, qui ouvrirait la Pologne par mer aux volontaires de tous les pays. Ce serait enfin une magnifique expérience d artillerie navale. On dit que les expériences de Fîle d’Aix constatent que les forts de Cronstadt pourront être détruits à huit cents mètres, distance à laquelle les cuirassés n’ont rien à craindre. Il s agit seulement de savoir si leur tirant d'eau leur permettra d approcher à cette distance. Le Times de ce matin s’écrie d'une voix lamentable : « Où allons-nous? » Ce cri estil bien sincère. »
Voila mes nouvelles, qui ne sont encore que des conjectures, mais qui me font bien battre le cœur.
Quand les souverains de 1 Europe ne grandissent plus 1 empereur par leurs flatteries, ils le servent par leurs insolences. Mais ne désespérons pas de la liberté.
Adieu en hâte et mille amitiés.
H. d’Orléans.
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Tvvick, 14 février 1896.
Il y a un peu plus de trois cents ans, un pieux évêque, Barthélemy de Las Casas, affligé de la destruction (c’était son mot) des Indiens du nouveau monde, eut l'idée d’importer en Amérique une race plus forte et plus apte à supporter le travail sous ces climats brûlants. La philanthropie de Las Casas engendra la traite, l’esclavage et toutes les belles choses que vous savez.
Il y a un peu plus de trois ans, un pieux empereur affligé, — non, on ne s’afflige pas pour si peu, — mais frappé de la rapidité avec laquelle le climat des terres chaudes dévorait les soldats européens, eut à son tour l'idée d’importer au Mexique des soldats nègres. On dit un mot au pacha d’Égypte. En une nuit un bataillon noir fut embarqué, expédié d'Alexandrie; jamais les nègres du Gabon n’avaient plus lestement enlevé un gros chargement de bois d’ébène. Ce premier succès parut encourageant. Le pacha toujours complaisant organisa sur une vaste échelle le recrutement en Éthiopie (on connaît le sens du mot recrutement en semblable pays), 4.000 nègres furent rassemblés, armés, organisés; mais cette fois le secret fut moins bien gardé ; ces malheureux apprirent ou devinèrent qu’ils allaient, à leur tour, suivre ou remplacer leurs frères du Mexique; ils s’insurgèrent. Le pacha envoya l’ordre de les décimer; il fut mal compris, un dixième seulement des troupes nègres a été épargné, neuf dixièmes ont été massacrés ou vendus aux trafiquants ordinaires ! Vous voyez que la régénération des races latines fait ressentir au loin ses effets bienfaisants.
Hélas! nous aussi nous avons eu notre insurrection militaire, fait inouï dans l’histoire de notre armée, depuis qu’elle est purement nationale. Et il a fallu cette tiagédie de la Martinique pour que nous apprenions cet autre coup de filet, l’envoi de 6,000 hommes embarqués à la sourdine dans nos ports.
Mais, qui parle de races latines à régénérer? qui parle d’impérialisme, de cette formule magique de gouvernement, la seule qui convienne à ces races? Chimères! calomnies! ce sont des intrigants qui ont dit cela, les mêmes qui voulaient faire croire que l’empereur Napoléon avait proposé à l’Angleterre 'de reconnaître les confédérés. L’empereur n’a jamais
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fait de vœux que pour le maintien des États-Unis; personne ne s’est réjoui plus que lui du triomphe de la cause libérale en Amérique. Les troupes ne se sont alliées au Mexique que pour redresser quelques torts faits à des négociants français; arrivés là, elles ont rencontré une manifestation impérialiste tellement vive qu’il a bien fallu céder au mouvement national. Depuis longtemps, les Mexicains avaient les yeux fixés sur Miramar, et Maximilien régnait sur leurs cœurs. Ils l’ont appelé; nous l’avons laissé venir, et nous nous sommes bornés à l’aider à réprimer quelques dissidents. Mais patience, messieurs les Yankees! laissez-nous le temps de replier nus colones, de ramener notre argent et nous quittons la place.
Peut-on être plus sage et se faire plus petit! et que nos grands chevaux ont vite disparu!
Et cependant tous les généraux qui ont commandé ou qui commandent au Mexique, tous ceux qui ont eu ou qui ont la main à la pâte, ne cessent de dire : « Partir! mais vous n’y songez pas, ce n est pas un ordre de départ; c est du monde, c’est de l’argent qu’il faut nous envoyer. »
Et cependant nos soldats continuent d’être le bras séculier du catholique empereur. Et le moindre incident peut amener une collision dont les suites sont incalculables.
Et cependant nous recrutons partout, en Belgique, en Autriche, en Nubie, en France même; car cette légion qu’on donne à Maximilien n'aura d’étranger que le nom et de mexicain que la cocaide, elle sera en très g'rande partie composée de Français, commandée par des officiers appartenant à l’armée française. Si nos troupes se retirent et que cette légion se trouve aux prises avec les Yankees, assisterons-nous sans émotion à cette lutte?
Quoi! après tant de sang prodigué en pure perte, tant de fautes accumulées, tant de réticences et de duplicité, devant ce mélange de témérité et de faiblesse, d’hésitation et d'imprévoyance, 1 opposition se taira ; voilà ce que je lis tous les jours et je n en puis croire mes yeux.
« Tout le monde sait que les affaires du Mexique vont mal, dit-on, et nous n’avons là-dessus rien à apprendre à personne. » Erreur! Pendant les sessions précédentes, le Mexique a été un des grands chevaux de bataille de l’opposition. Si nos plus
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illustres orateurs se taisent cette année, le gros public, qui n’est pas initié aux secrets de la coulisse, pensera (et on ne manquera pas de lui répéter) que c’est de la tactique parlementaire, que l’opposition ne parle pas parce qu'elle n'a rien de bon à dire pour elle, que par son silence elle reconnaît qu’elle s’était trompée.
« Nous ne faisons pas d’opposition systématique, dit-on encore, nous n’attaquons pas sur toutes les questions. »
D’accord; mais quel est votre but principal? De démontrer à la nation que la liberté est nécessaire à ses intérêts matériels comme à ses intérêts moraux, que le gouvernement du bon plaisir et de la fantaisie est aussi fatal aux uns qu’aux autres. Où cette vérité éclate-t-elle avec plus d’évidence que dans les affaires du Mexique? Mais il faut que vous preniez soin de la démontrer, de la faire ressortir; si vous n’allez pas vousmême diriger et mettre au point la lunette du public, le public n’y verra que du feu.
« La situation est très grave; notre patriotisme ne nous permet pas d’augmenter les embarras du gouvernement. » Ah! j’admettais ce raisonnement, j’admirais cette réserve, au moment de la guerre d’Italie, de la guerre de Grimée, quand l’attitude de la Chambre intéressait l’honneur des armes, la dignité, la sécurité de la France. Rien de pareil aujourd’hui. Rien de ce que l’opposition peut dire ne peut modifier la situation. Humiliation ou folie, il n’y a que deux manières d’en sortir. On ne trouvera pas de compromis; tout mezzo termine provisoire conduira fatalement à 1 une ou à l’autre des deux solutions en aggravant leurs inconvénients. Au gouvernement de choisir; à l’opposition de dire la vérité, d exposer 1 état des choses, d’en tirer un enseignement utile, de se dégagei de toute responsabilité dans les événements qui vont suivre.
Se taire, c’est jouer le jeu du gouvernement, du gouvernement seul, sans aucune utilité pour la France.
A M. W. de la Rive.
Berne, 22 septembre 1862.
Laissez moi, avanttout, mon cher Monsieur, vous îemeicier de votre extrême obligeance et vous offrir mes excuses pour
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tout le tracas que je vous ai causé. Sans autre préambule j’entre en matière.
La personne de M. Aubert, sa conversation, sa situation, un coup d’œil donné à son intérieur, m’ont fort satisfait, et sur ce point essentiel, il me semble difficile de trouver mieux. La surveillance générale et l’instruction militaire seraient, je crois, suffisamment assurées.
Les cours de l’Académie, assistés de quelques leçons particulières, pourraient aussi suffire à l’instruction mathématique et scientifique. La lacune serait évidemment le complément de l’instruction littéraire ou l’achèvement des humanités qui manquerait presque entièrement, du moins selon mes idées. Si vous pouvez obtenir sur ce point quelque autre renseignement, ou si vous aviez quelque avis ou éclaircissement à me donner, je vous serais reconnaissant de me les transmettre. Sans m’y arrêter pour le moment, je passe à quelques autres questions que je n’ai pu traiter directement avec M. Aubert et qu’il m’est plus facile de lui poser par votre intermédiaire.
Si je lui confiais mon fils, et qu'il voulût bien le recevoir chez lui, quelles seraient les conditions financières de l’arrangement, soit que mon fils fût seul, soit qu il fût accompagné d’un précepteur?
Mon fils aurait un domestique avec lui. Je désirerais aussi qu’il pût avoir une écurie pour deux chevaux, avec le logement d’un palefrenier. Je pense qu’il lui faudrait encore une chambre en ville pour pouvoir se changer, ou attendre entre deux cours, ou prendre des leçons particulières; mais cela sei ait, bien entendu, des plus modestes, comme je désirerais que fussent toutes ses habitudes, si je me décidais à l installer chez M. Aubert.
S’il se liait avec quelques jeunes gens de l’Académie, et si cette liaison était satisfaisante à tous égards, pourrait-il quelquefois, avec le consentement de M. Aubert, inviter un ou deux de ces jeunes gens à venir dîner avec lui chez M. Aubert?
Comment se compose le personnel des jeunes gens qui fréquentent 1 Académie? Les familles distinguées des environs ou des autres cantons y envoyent-elles leurs enfants? Ne voyez dans cette question aucune arrière-pensée aristocratique. Mon
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fils est appelé à vivre au milieu d’une société démocratique, et il est bon qu’il s’y forme de bonne heure; mais je ne voudrais pas cependant qu’il se trouvât uniquement en rapport avec des jeunes gens appartenant aux classes inférieures de la société. J’espère m’être bien fait comprendre.
Pourriez-vous m’écrire sur tout cela un mot que vous adresseriez à M. de Vineuil, Schwerzer Hof, Lucerne, et qui devrait y parvenir le 27? Je vous préviendrai certainement si je reviens sur votre beau lac.
Encore une fois pardon et merci; je suis bien touché de l’accueil qui m a été fait par vous et par tous les vôtres, et je vous prie bien de me croire toujours
Votre bien affectionné,
H. d’Orléans.
Au prince de Broglie.
Twickenham, 17 mai 1860.
J’attendais depuis longtemps, mon cher prince, la publication de votre dernier article sur l’Algérie, pour vous féliciter sur cette belle étude; j’éprouve presque quelque embarras à le faire aujourd’hui que j’y ai vu mon nom prononcé avec tant d’éloges, mon portrait tracé avec des couleurs sous lesquelles j’ose à peine me reconnaître. Je comptais bien sur un souvenir affectueux de votre part; mais vous avez parlé de moi avec une chaleur et un bon goût qui ont surpassé mon attente. Je commencerai donc par vous offrir mes remerciements personnels; recevez-les en croyant que je ne peux exprimer suffisamment à quel point je suis touché et reconnaissant. Laissez-moi aussi vous remercier, si j ose parler ainsi, au nom de cette Algérie où j’ai passé les meilleures années de ma vie. au nom de cette armée d’Afrique à laquelle je suis fier d’avoir appartenu. Vous aimez l’Algérie, on le voit; on peut l’aimer comme vous; mais il faut en savoir parler comme vous le faites ; il faut votre rare talent poui faire passer ce que vous éprouvez dans 1 âme de vos lecteuis. Vous rendez justice à cette armée qui a conquis 1 Afrique, qui domine, gouverne et jusqu’à un certain point rassure le peuple
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arabe; qui seule peut donner à la colonisation ces trois éléments essentiels, la terre, la sécurité, les voies de communication. Il fallait l’indépendance de votre situation pour que les éloges donnés par vous à l’armée eussent toute leur valeur.
Si j’avais à traiter ce qu’on appelle la question algérienne, je ne pourrais mieux faire que de vous copier. Je ne vois guère de point où je me trouve en désaccord avec vous, et j’adhère pleinement à vos conclusions. Le tout serait de les mettre en pratique. Lorsque j’ai pris le gouvernement de 1 Algérie en 1847, j’étais un peu effrayé de la bienveillance qu’on m’accordait et des espérances qu’on voulait bien faire reposer sur moi. J’étais bien certain de ne pouvoir obtenir des résultats aussi complets ni surtout aussi prompts que ceux que 1 on voulait bien entendre alors; le temps est un élément dont on tenait trop peu de compte. Je me serais certainement retiré, plutôt que de me prêter à l’essai de révolution si brusque, si radicale, j ajouterai si impossible, tentée plutôt qu’exécutée par le premier ministre de l’Algérie. Mais nous aurions cherché à mettre le temps mieux à profit qu’on ne l’a fait de 1848 à 1858. A parties opérations militaires et malgré le mérite incontestable, l’aptitude de la plupart des gouverneurs généraux, du maréchal Randon en particulier, il est incontestable que les secousses révolutionnaires d’abord, et ensuite l’apathie administrative, grande de tout temps, mais singulièrement augmentée par l’absence de dicussion publique, ont maintenu l’Algérie pendant ces dix années dans un état de stagnation à peu près complet. Les allures de l’autorité militaire ont eu certainement, comme vous le dites, une certaine influence sur cette absence de progrès; mais le système des concessions, les mille restrictions, le manque de toutes libertés, la nuée de fonctionnaires qu’il fallait occuper, etc., n’étaient pas le fait de l’autorité militaire. Mon but était de soustraire entièrement les Européens à l’autorité militaire, mais de les affranchir en même temps, autant que possible, du joug des fonctionnaires civils, joug moins brutal, mais plus constant, plus minutieux et au fond presque aussi lourd que celui des traîneurs de sabre. La difficulté, je le reconnais, était de marcher dans cette voie tout en s’efforçant d’assimilei 1 Algérie à un pays aussi minutieusement gouverné que
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la France. J’aurais voulu encore aliéner successivement les terres que l’État possédait, celles dont il aurait pu se mettre en possession par des arrangements avec les tribus, constituer en même temps sur certains points la propriété industrielle chez les Arabes, et là, mais là seulement , et après avoir donné à la propriété un premier et solide établissement, rendu les transactions libres. Je dis là seulement, car je tenais surtout à protéger les indigènes contre la rapacité, les spéculations déshonnêtes, la brutalité maladroite des Européens et même des Juifs. C’était là, selon moi, une des conditions essentielles du succès de l’entreprise. C’était aussi le seul moyen de lui conserver le caractère élevé, moral, vraiment chrétien que j’aurais voulu lui donner de plus en plus.
J’ai eu quelque part à l'organisation des bureaux arabes. Lorsque je pris le commandement de la province de Constantine en 1843, elle était gouvernée à la turque, c’est-à-dire qu’elle ne l’était pas. Nous n’avions pas là l’organisation d’Abd-el-Kader, peut-être trop servilement copiée ailleurs, mais qui enfin donnait les premiers jalons; l’anarchie et l’oppression étaient extrêmes. J’employai plusieurs officiers à l’établissement de l’assiette de l’impôt et au redressement des torts, comme disait Don Quichotte. Il faut avoir vu ce que devinrent en quelques mois la sécurité et la prospérité pour croire à la réalité d’un pareil progrès. Je plaçai ces officiers auprès des commandants de subdivision et de cercle de la province, et je fixai par des instructions précises les attributions des uns et des autres, en un mot la direction des affaires arabes jusqu’alors, au moins dans cette province, livrées à l’aventure. Le maréchal Bugeaud s’occupant alors presque uniquement de la guerre et m’ayant donné carte blanche, je me bornai à lui rendre compte et à lui envoyer copie de ces instructions. Je ne reçus pas de réponse; mais ce ne fut pas sans une extrême surprise, mêlée, je l’avoue, tout à la fois d’un peu de dépit et d’orgueil, que je vis peu après dans le Bulletin officiel et sans aucune mention d’origine mes instructions transformées en circulaires et arrêtés du gouverneui général et adressées à toute l’Algérie. Elles étaient cependant modifiées sur certains points essentiels, et tout d’abord se produisit une tendance à laquelle j’ai, pour ma part, énergique-
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ment résisté. Elle consistait à faire des officiers des bureaux arabes comme un corps séparé, hiérarchiquement organisé, administrant, correspondant directement et ayant une certaine indépendance. Le véritable but de l’instruction était, au contraire, de faire de ces officiers de simples chefs d’état-major pour les affaires arabes, placés auprès des commandants de circonscription territoriale, conservant les traditions, éclairant leurs chefs, leur proposant des décisions, préparant leur correspondance, mais ne décidant, ne signant rien eux-mêmes, si ce n’est par délégation, ne percevant jamais un soi. ni des amendes, ni des impôts; la responsabilité du gouvernement des tribus restait entière aux commandants de cercle, de subdivision, de division; les encaissements devaient être toujours faits par les agents du Trésor. Diverses instructions parties d’Alger et de Paris, les nécessités de la guerre, la négligence des officiers généraux, le désir bien naturel chez de jeunes officiers d’augmenter leur importance (dispositions caractéi isées par le sobriquet de Metternich que leur donnaient leurs camarades de régiment), ont souvent dénaturé l’institution. Nous le savions tous, et lorsqu’en septembre 1847 je réunis a Alger mes trois admirables lieutenants, qui étaient bien plus compétents que moi, nous arrêtâmes de vive voix quelques mesures qui auraient rendu les abus sinon impossibles, au moins très difficiles. Le procès Doineau a prouvé que ces mesures ne furent qu incomplètement exécutées. Mais les abus d’une administration ne prouvent pas qu’elle soit mauvaise, je reste convaincu que les bureaux arabes soigneusement sui veillés et contenus dans leur véritable sphère nous donnent le meilleur, je dirai presque le seul moyen de dominer les indigènes et, comme je le disais tout à l'heure, de les rassurer en les transformant progressivement, de donner à la colonisation la terre et la sécurité. Je n’ai aucune confiance aux bureaux arabes civils; ils auraient tous les inconvénients mêmes aggravés et presque aucun des avantages des bureaux arabes militaires.
Même lettre.
Quelle confusion d’idées et de faits! Que de surprises ! Que d événements accomplis ou qui se préparent!
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Lorrez-le-Boccage, 17 août 1871.
11 s’agit de la proposition Brunet ou de toute autre proposition analogue, et voici ce que je veux vous rappeler. C’est pour répondre aux vœux exprimés par une commission de l’Assemblée, au nom de l’Assemblée elle-même, que nous nous abstenons de siéger. Il n’y a pas eu entre nous et le chef du pouvoir exécutif de contrat personnel. Ce sont des commissaires de l’Assemblée qui ont reçu notre déclaration; c’est visà-vis de l’Assemblée que nous sommes liés par cette déclaration. S’il s’élevait une discussion que je ne désire en rien provoquer, nous demanderions que ce point fût nettement établi. La distinction a son importance, et nous espérons que ceux de nos collègues qui sont bien venus nous trouver à Saint-Germain ne laisseront pas dénaturer cette situation vis-à-vis de l’Assemblée. Quant à cette situation en elle-même, nous sommes très loin de désirer qu’elle soit changée. Il restera à examiner si elle ne serait pas changée en fait, au cas ou l’Assemblée modifierait profondémentles conditions dans lesquelles s’exerce aujourd’hui le pouvoir exécutif.
Au duc Decazes, ministre des affaires étrangères.
Besançon, 1er janvier 1876.
D’abord bonne année, mon cher ami; tous mes souhaits pour vous et les vôtres. Je suis charmé de l’accueil que vous avez fait à mon ouverture (1). Si je ne me suis pas adressé à vous directement, c’est que je voulais vous laisser toute liberté pour répondre. Je vous engage à voir immédiatement Buffet et Desjardins, afin de connaître leurs sentiments et à consulter Tripier aussitôt après, car lui seul pourra vous renseigner exactement sur la situation, et il n’y a pas de temps à perdre. J’étais, je crois, assuré d’une grande majorité. Mais, d’une part, je dois reconnaître qu’un assez grand nombie d’électeurs auraient voté pour moi personnellement plutôt
(1) Il s’agissait de la candidature sénatoriale dans l’Oise qu’il venait de refuser pour lui-même. On sait que le duc Decazes fut élu député à Paris.
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que politiquement, et, de l’autre, j’ignore quelle impulsion mon désistement a pu donner à certaine tendance impérialiste. Cependant les conservateurs purs sont nombreux; il y a encore quelques libéraux raisonnables, et je crois que vous pouvez avoir de bonnes chances. Mon concours vous est acquis dans la mesure où je puis l’exercer, je n’ai pas besoin de vous le dire. Si je pouvais vous voir, vous et Malherbe, sénateurs de l’Oise, j’en serais ravi. Je tâcherai de voir le 5 ou le 6 et vous serre la main de tout mon cœur.
Notes de la main du duc d'Aumale relatives à V abrogation des lois
d exil et à la validation de ses pouvoirs électoraux et de ceux de
son frère.
(Sans date.)
11 importe que la droite sache que nous n’avons pas proposé de marché à M. Thiers;
Que nous avons seulement voulu nous mettre en règle avec lui et savoir si nous pouvions exécuter, avec son concours ou sans son opposition, ce dont nous étions convenus avec la droite.
Que faire ?
1° Se présenter à l’Assemblée, s’y asseoir et attendre l’interpellation ?
1 bis. Se présenter à l’Assemblée, demander la parole sur le procès-verbal, expliquer l’absence prolongée de deux députés, prier la Chambre de mettre fin à cette situation anormale?
liaisons pour : Surprendre, faire son terrain soi-même.
Raisons contre : Provocation à l’exécutif mal jugée, explication demandée sur la lettre du comte de Ch..., difficile ou impossible à donner.
Parti à prendre dans une circonstance extraordinaire, sur avis préalable;
2° Considérer la question de la vérification comme connexe à la question des élections partielles?
Quand soulever la double question ?
Après la prise de Paris au plus tard.
I lus tôt si les circonstances l’indiquent.
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Deux marches à suivre en ce qui nous concerne :
1° Suivre l’ordre adopté précédemment, ne proposer d’abord que la validation, assister àla discussion ety prendre part s’il y a lieu;
2° Ne pas assister, faire proposer l’abrogation avec urgence aussitôt qu'il sera question de la vérification. Faire voter 1 abrogation d’abord, attendre qu’elle entraîne la validation.
Ce second procédé déjà proposé avait été abandonné pour les raisons suivantes :
Si on n enlève pas l’urgence, on peut amener l’ajournement de la vérification et rester dans la situation équivoque pour le moment des réélections.
Terrain meilleur pour la théorie de M. Thiers.
Pour adopter ce procédé, il faudrait être bien sûrs de la façon dont MM. Dufaure et autres d’une part, les légitimistes de l’autre, voteraient sur l’urgence.
Il aurait l’avantage de rallier les puristes, d’épargner lalutte personnelle.
Au comte d'Haussonville.
27 mai 1871.
Ce qui suit, écrit très à la hâte, n’est que pour vous et votre beau-frère.
Nous sommes très touchés et très frappés des deux notes qui nous ont été remises. Nous cherchons le moyen de répondre aux sentiments qu’elles expriment. Nous y reviendrons.
A première vue il nous semble difficile de renouveler, même avec des développements, la lettre que nous avons adressée de Libourne au président de l’Assemblée, à moins d’avoir un motif grave, comme serait par exemple une arrestation.
Nous ne sommes en France que comme députés. Dès lors, si nous voulons nous adresser à l’Assemblée, nous devons essayer de le faire à la tribune, non par lettre.
Devons-nous tâcher d’être là, le jour où la question de la validation sera soulevée?
Devons-nous la soulever nous-mêmes?
Si nous devons être défendus, expliqués pour ainsi dire par
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celui dont la note accompagnait la vôtre, nous avons grande confiance.
11 connaît la nature de nos concessions. 11 en a très bien fixé le caractère.
Les indiscrétions, toujours aussi fâcheuses qu’inévitables, les commentaires qui varient de jour en jour, on peut dire d’heure en heure, et qui s’opposent les uns aux autres, ne doivent pas nous préoccuper outre mesure.
Je crois réellement que notre dévouement au principe de la souveraineté nationale ne fait de doute pour personne.
D’ailleurs nous voulons éviter de donner raison au proverbe : « Qui s’excuse s’accuse. »
Or nous n’avons rien à excuser, je dirais rien à expliquer.
Membres de l’Assemblée, nous ne pouvons nous-mêmes nous mettre sur la sellette, et nous ne sommes pas tenus de faire une profession de foi.
Si l’on essaye d’incriminer nos intentions, notre réponse est dans notre vie entière.
Toute notre vie témoigne pour nous, notre départ d’Alger en 1848, notre conduite en exil attestée par le témoignage d’Ollivier, notre pétition même de l’an passé, notre conduite depuis lors, notre profession de foi et notre réserve depuis trois mois.
Si l’on soulève la question de la compétence des anciennes dynasties, nous refusons de nous engager sur ce terrain, qui est le terrain réservé, le terrain constitutionnel.
Mais à la droite comme à la gauche, nous pouvons affirmer que nous ne sommes ni des prétendants, ni des compétiteurs, qu il n’y a dans la branche d'Orléans ni prétendants, ni compétiteurs.
A MM. les électeurs de l’Oise.
Messieurs,
Au mois de février dernier, vous m’avez fait l’honneur de me choisir pour l’un de vos députés. J’avais en vain revendiqué une place dans les armées françaises au moment de l’invasion; vous m'avez du moins permis d’en prendre une dans les conseils de mon pays.
Le 8 juin, l’Assemblée nationale a validé mon élection et abrogé la loi d’exil qui frappait ma famille. Ainsi disparut l'obstacle légal qui m'avait arrêté dans l’accomplissement de mon mandat.
Et pourtant je n’ai pas encore pu m’acquitter d’un devoir que je place au-dessus de tous les autres. Je dois vous dire pourquoi, je dois vous le dire surtout au moment où je cherche à sortir d’une abstention qui n’a jamais été volontaire, et qui, selon moi, doit prendre fin.
La veille du jour où l’Assemblée nationale allait, par un acte solennel, me rendre tous mes droits de Français et me reconnaître en particulier le droit de vous représenter, plusieurs députés, membres d’une commission spéciale, vinrent me demander l’engagement de ne pas siéger dans l’Assemblée. A ce prix, M. le président du conseil, chef du pouvoir exécutif, retirerait l’opposition qu’il avait faite jusqu’alors à l’abrogation des lois d’exil et à la validation des trois élections réservées de la Manche, de la Haute-Marne et de l’Oise,
Cet engagement verbal n’a été l’objet d’aucune rédaction; je l’accepte dans le sens le plus strict. J’ai consenti à ne pas occuper mon siège, et l’Assemblée nationale en a été informée par M. le chef du pouvoir exécutif.
Mais, si j’ai accepté cet engagement qui m’était demandé
au nom de la paix publique et dans des circonstances exceptionnelles, c’est qu’il était de sa nature essentiellement révocable. Il y avait suspension et non suppression de mandat. Il était impossible d’admettre non seulement que vous fussiez privés d’être représentés par un des élus de votre choix, mais encore que vous fussiez condamnés sans recours à n'avoir qu’une représentation incomplète. Si insolite que fut ma situation, elle devait, dans ma pensée, cesser avec l'état politique qui en était la cause.
Or, ce changement s’est produit.
Affirmant son pouvoir constituant, l’Assemblée nationale a substitué au chef du pouvoir exécutif un président de la République; elle a défini ses pouvoirs, elle en a fixé la durée.
Du jour où cette transformation constitutionnelle s’est opérée, j’ai pensé que l’engagement devait prendre fin, qu’il me restait non pas un droit à revendiquer, mais un devoir à remplir.
J’ai attendu pourtant, ne voulant pas qu'une démarche précipitée pût recevoir une fausse interprétation. Je tenais d’ailleurs à laisser écouler assez de temps après le rappel des lois d exil pour désarmer les plus injustes défiances, et dissiper les inquiétudes que certains esprits prévenus pouvaient avoir sur les conséquences de ce grand acte.
Aujourd’hui que l’Assemblée nationale a repris le cours de ses travaux, je croyais pouvoir donner une réparation aux intéiets lésés de mes électeurs, défendre votre droit, messieurs, et occuper le siège auquel vous m’avez appelé.
Mais 1 honorable M. Ihiers, qui, comme chef du pouvoir exécutif, s était trouvé partie al engagement que j’avais contracté, l’interprète autrement que moi. Or, les questions de parole et d’honneur doivent être traitées et résolues en plein joui, de façon à ne laisser de doute dans aucun esprit. J’attends donc qu un tribunal supérieur reconnaisse que l’obstacle qui m a jusqu ici arrêté dans 1 exercice de mon mandat n’existe plus, et j ai tenu à vous faire cet exposé public de la conduite de celui qui a l’honneur d’être
Votre député.
H. d’Orléans.
Déclaration du comte de Paris.
Février 1871 (1).
Ce qui se fera en France et par les représentants de la France sera bien fait. Ce qui serait tenté en dehors d’eux serait prématuré et stérile.
Je n’ai aucune pensée d’ambition personnelle. Je travaillera loyalement à la solution qui paraîtra devoir assurer le plus sûrement à la France le gouvernement libre, stable et honnête dont elle a besoin.
Si un accord politique se fait, c’est sur la constitution que doivent porter toutes les stipulations. L’important est d’obtenir un appoint pour faire triompher les clauses qui nous garantissent une constitution libérale.
Les questions de personnes ne peuvent être l’objet d’aucunes conditions. L’idée de stipuler une abdication est inadmissible. Nous devons la repousser absolument.
Il ne faut être ferme que sur les questions de principe, et non sur les questions de personnes.
(1) Apportée en France par le duc d’Aumale en février 1871, elle fut remise au duc Decazes, avec mission de la communiquer aux députés de la droite.