DON DE CHANTILLY
Extrait du testament, du duc d Aumale.
(3 juin 1884.)
Paragraphe 6. — Voulant conserver à la France le domaine de Chantilly dans son intégrité, avec ses bois, ses pelouses, ses eaux, ses édifices et tout ce qu’ils contiennent, trophées, tableaux, livres, objets d’art, tout cet ensemble qui forme comme un monument complet et varié de l’art français dans toutes ses branches, et de l’histoire de ma patrie à des époques de gloire, j’ai résolu d’en confier le dépôt à un corps illustre qui m a fait l'honneur de m’appeler dans ses rangs à un double titre, et qui, sans se soustraire aux transformations inévitables des sociétés, échappe à l’esprit de faction comme aux secousses trop brusques, conservant son indépendance au milieu des fluctuations politiques.
En conséquence, je donne et lègue à l’Institut de France qui en disposera dans les conditions ci-après déterminées le domaine de Chantilly tel qu'il existera au jour de mon décès avec la bibliothèque et les autres collections artistiques ou ustoriques que jy ai formées, les meubles meublants, statues, trophées d’armes, etc.
Le présent legs est fait à la charge, par le légataire, de conserver au domaine entier son caractère, et spécialement de n apporter aucun changement dans l’architecture extérieure ou intérieure du château, des pavillons d’Enghien et de Sylvie, du jeu de paume et des trois petites chapelles; de conserver a la chapelle du château sa destination, avec le matériel qui lui est affecte, et les objets d’art ou autres qu’elle renerme de veiller sur le dépôt des cœurs des Condé qui y sont recueillis, et d y faire célébrer la messe les dimanches et jours
PIÈCES HISTORIQUES
de fête, ainsi que les jours anniversaires dont la liste sera donnée à mes exécuteurs testamentaires; de conserver également le caractère et la destination des parcs, jardins, canaux et rivières, ainsi que la distribution générale des forêts, étangs et fontaines, et d’entretenir le tout en se conformant aux règles générales ci-dessus tracées, et en y donnant tous les soins d’un bon père de famille.
Pour faciliter à l’Institut l’administration du présent legs, je l’autorise à aliéner, s'il le juge convenable, toutes les parties qui sont situées à... En dehors de ces exceptions, le reste du domaine ne pourra, en aucun cas, être aliéné ou hypothéqué par le légataire, qui devra, au contraire, le conserver libre et franc de toutes charges de son chef, afin d’employer les revenus comme je l’indiquerai ci-après. Les produits des aliénations ainsi autorisées ne pourront être affectés qu’à l’acquit des charges du présent Jegs ou de celles grevant la propriété elle-même, ou à des placements en rentes sur l’État ou en obligations de chemins de fer ayant un intérêt garanti par lui.
Indépendamment des conditions générales que je viens de déterminer, le présent legs est fait aux charges suivantes...
Ces diverses charges acquittées, l'Institut emploiera l’excédent des revenus et l’intérêt des capitaux produits par les aliénations qu’il aura faites dans les limites ci-dessus déterminées :
1°A entretenir en parfait état les bâtiments, parcs, jardins et collections;
2° Dans la proportion qu’il déterminera, à l’acquisition d’objets d’art de tous genres, livres auciens ou modernes, destinés à enrichir ou compléter les collections (sans qu’il puisse faire à cet égard aucune aliénation, soit par échange ou autrement);
3° A la création de pensions et d’allocations viagères en faveur des hommes de lettres ou des artistes indigents; à la fondation de prix destinés à encourager ceux qui se vouent à la carrière des lettres, des sciences ou des arts.
Il prendra, d’ailleurs, les dispositions nécessaires pour que les galeries et collections de Chantilly soient, sous le nom de « Musée Condé », ouvertes au public au moins deux fois par
semaine pendant six mois de l’année, et pour qu’en tout temps les étudiants, les hommes de lettres et les artistes puissent y trouver les facilités de travail et de recherches dont ils auraient besoin.
Pour extrait conforme,
Paris, ce 28 septembre 1886.
Fontana.
D’un codicille fait en la forme olographe au Nouvion en Thiérache, le 14 juillet 1886, et déposé chez M° Fontana, le 20 juillet du même mois,
Il a été extrait littéralement ce qui suit par le notaire soussigné :
« Dans le cas où tout ou partie des objets mobiliers compris dans le legs que, sous le paragraphe 6 de mon testament, j ai fait à 1 Institut de France, auraient été déplacés, mes exécuteurs testamentaires devront veiller à ce que ces objets soient réintégrés à Chantilly, pour que la disposition qui les concerne reçoive son entière exécution.
« Fait et écrit en entier de ma main au Nouvion en Thiérache (Aisne), ce quatorze juillet mil huit cent quatrevingt-six.
« Henri d’Orléans. »
Pour extrait conforme,
Paris, ce 28 septembre 1886.
Fontana.
Toast de M. Baille, 'président de la Société d’ Agriculture, Sciences et Arts de Poligny.
« Messieurs,
« Notre Société me charge de vous remercier des témoignages de bienveillante confraternité qu’elle ne cesse de recevoir de vous.
« Les vignerons nos collègues (et à Poligny nous sommes tous vignerons) ont eu la pensée de vous offrir, à titre d’hommage reconnaissant, quelques bouteilles de leur vin, ce qu’ils ont de meilleur et de plus vieux. Ce vin-là, Messieurs, il a son histoire : Henri IV lui a fait une réputation. Lors de son entrée dans notre ville, en 4595, il demanda un verre de vin du cru, le vida d’un trait et le déclara excellent. « Nous en avons encore « du meilleur », repartit avec sa rudesse comtoise celui de nos compatriotes qui lui servait d’échanson, mais qui n’oubliait pas qu'il parlait à un ennemi. Le Béarnais se contenta de répondre avec son fin sourire gascon : « Vous le gardez sans a doute pour une meilleure occasion! »
« Cette occasion d’offrir notre meilleur vin, Messieurs, jamais, depuis 1595, nous ne l’avons trouvée plus belle qu’aujourd’hui, puisqu’il nous est donné de le boire au sein de cette Société qui est 1 honneur de la province et qui compte parmi ses convives un descendant du Béarnais, non plus notre ennemi cette fois, mais le défenseur de nos frontières! »
Réponse du duc d’Aumale.
« Messieurs,
« Je remercie votre président, je vous remercie tous de votre bon accueil ; je vous remercie de m’avoir convié à cette
LE DUC D’AUMALE
réunion avec un si cordial empressement. Je vous en sais d’autant plus de gré que j’ai le regret de m’être trouvé en désaccord avec vous, — désaccord amical heureusement et toujours courtois, — sorti d’une discussion historique qui, malgré votre unanimité à reconnaître dans le massif d’Alaise l’emplacement d’Alésia, ne vous a peut-être pas trouvés en parfaite concordance sur les détails, et qui d’ailleurs a provoqué des jugements si divers que l’on peut à ce propos répéter le dicton (c’est du latin, mais il n’y a pas de dames ici) : Quoi: capita, tôt sensus.
« Quoi qu’il en soit, vous ne m’avez pas gardé rancune, et vous avez bien fait; car je n’ai jamais songé à détacher un fleuron de la couronne guerrière de cette vaillante province, dont plus que jamais aujourd’hui je dois savoir apprécier le mâle et patriotique courage.
« La rivalité des Éduens et des Séquanes n’a plus de raison d’être; elle est oubliée comme cette sanglante guerre des deux Bourgognes, dont nous reparlerons quelque jour si vous le trouvez bon, et qui a été terminée il y a deux cents ans pour ne plus recommencer. Rien, s’il plaît à Dieu, rien ne pourra rompre le lien indissoluble qui unit les Comtois à la h rance, à cette France dont nous sommes tous également les enfants et les serviteurs. »
EXTRAIT DU REGISTRE DES ACTES DE L ETAT CIVIL DU CONSULAT DE FRANCE A PALERME POUR l’âNNEE 1897.