CHAPITRE II
I/AFRICAIN (1
Arrivée du duc d Aumale eu Algérie — Signes caractéristiques de sa personnalité militaire. — Ses premières armes. — Le col de Mouzaïa. — Chevalier de la Légion d honneur. — Une lettre du général Ducrot. — Bugeaud gouverneur général. — Colonel du 17e léger. — L'attentat Quénisset. — Retour en Algérie comme maréchal de camp. — Une lettre du roi. — Ascendant du prince sur les troupes. — La prise de la smalah. — Lieutenant général et commandant de la province de Constantine. — Un voyage en Italie. — Séjour à Turin et à Naples. — Le duc d’Aumale fiancé à la fille du prince de Salerne. — Nouveaux combats. — Son mariage. — Il est nommé gouverneur général de l’Algérie. — Son portrait à cette époque. — La reddition d’Abd-el-Kader. Les dernières semaines du gouvernement du duc d’Aumale. — Résumé de sa carrière en Algérie.
Le 13 avril 1840, à la suite du duc d’Orléans, son frère, le duc d’Aumale débarquait à Alger. Alger! nom magique pour lui, terre promise si souvent entrevue, théâtre grandiose ou, dans une chevaleresque epopee, allait fleurir sa jeune gloire. Là, il fera sa moisson de lauriers en révélant les brillantes qualités dont sa jeunesse relève l éclat et qui lui vaudront 1 admiration de tous les hommes de guerre de son temps !
(1) Ce livre n’est point une histoire de l’Algérie. De mes recherches aux Archives du dépôt de la guerre et dans les ouvrages qui ont raconté cette histoire, je n’ai retenu que ce qui a trait au duc d Aumale, et j’ai passé brièvement sur le reste.
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Le maréchal Valée, gouverneur général de la colonie, était venu au débarcadère recevoir les fils du roi. Au bruit des salves d’artillerie, ils montèrent en voiture avec lui pour se rendre au palais du Gouvernement. Derrière eux se pressaient les officiers de leur état-major : le baron de Marbot, aide de camp de Louis-Philippe, un des survivants des guerres de l’empire qu’il se préparait à raconter en d’inoubliables et parfois romanesques Mémoires, le chef de bataillon du génie de Chabaud La Tour, déjà le confident et le fidèle ami du duc d’Aumale, les chefs d’escadron d’Elchingen et Bertin de Vaux, les lieutenants-colonels Gérard et Jamin, toute une élite. On traversa ainsi la ville d’Alger, entre deux haies de soldats, derrière lesquelles se pressait une foule qui acclamait les princes. Le duc d’Aumale goûta, ce jour-là, à l’aube de son rêve en train de se réaliser, la première des ivresses que lui réservait l’avenir.
Chef de bataillon du 4e léger, nommé officier d’ordonnance de son frère, il entrait en campagne dès le lendemain. Bientôt, aux environs de Médéah et de Blidali. il prenait part aux divers combats, étapes incessantes et périlleuses de la conquête, qu’à tout instant il fallait livrer aux Arabes. C’est à grands traits qu’il convient de retracer ces glorieux souvenirs. Ils ont eu plusieurs narrateurs (1), et les détails en sont trop connus pour qu’il y ait lieu de les raconter à nouveau, si ce n’est sous une forme sommaire. Ce qui importe dans ce livre où se déroule rapidement la vie du duc d’Aumale, c’est de le montrer sur les champs de bataille, tel qu’il apparut dès le premier jour aux troupes et à leurs chefs.
(1) Notamment Camille Roüsset dans ses consciencieuses études sur la Conquête cl’Alger, et le général du Barail dans ses attachants Mémoires.
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Les signes caractéristiques de sa personnalité militaire étaient son impatience toujours bouillonnante, son ardeur, sa. témérité. Les responsabilités du général ne pesaient pas encore sur lui; il n’avait ni les obligations, ni les devoirs du commandement. Il marchait dans le rang. Rien, par conséquent, ne pouvait le détourner de donner carrière à son impétuosité. Il se mettait donc toujours en avant, se dérobant sans cesse à la surveillance qu’on exerçait sur lui et arrachant en quelque sorte à ses chefs les missions les plus périlleuses que d’abord ils voulaient lui refuser, par égard pour son âge et dans la crainte qu'il ne s’exposât par excès d’audace.
« Nous sommes responsables de vous devant le roi, mon prince », lui disaient-ils.
Ces paroles, témoignage d’une sollicitude qui lui pesait, avaient le don de l’exaspérer. S’il fut jamais tenté d’enfreindre les lois de la discipline, c’est bien en ces circonstances où l’on semblait douter non de son courage, mais de sa vigueur et de son sang-froid. D’ailleurs, en peu de temps, il devint impossible de le contenir. Il devait à sa naissance d’avoir obtenu, sans coup férir, ses premiers grades. Il tenait à prouver que son mérite égalait la faveur qui les lui avait donnés.
Cette preuve, il la fit, et de telle sorte que son avancement ne souleva ni protestations ni critiques parmi les témoins de sa belle vaillance. On pouvait déjà pressentir que, soldat dans l’âme, nature de héros, avide de faire acte d’héroïsme, inspiré par une foi robuste dans son étoile, dominé par les influences héréditaires, il irait toujours au delà du devoir.
Dès son premier contact avec les Arabes, il gagne ses éperons. C’est le 27 avril. La division que commande le duc d'Orléans a reçu l’ordre de marcher à l’ennemi, au
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delà de 1a, ChifTa. Après douze heures de marche, on ne l’a pas rencontré. Les soldats exténués espèrent un repos bien gagné, quand soudain apparaissent les troupes du bey de Milianah, trois à quatre mille hommes. On court aux armes. « Là, je vis avec admiration cette poignée de braves gens, harassés par une longue marche et par une nuit sans sommeil, secouer leur fatigue en présence de l’ennemi et courir aux armes avec une ardeur, une gaieté qui faisaien battre le cœur(l). » Le duc d’Orléans fait ordonner à la cavalerie de hâter le pas et d’aller en avant.
« C’était à moi de porter l'ordre, écrit1 encore le duc d’Aumale. Je ne me le fis pas dire deux fois; quand j’arrivai aux chasseurs, ils marchaient en bataille au galop. Je cherchai le colonel, je ne le vis pas. La charge commençait. Ma foi ! je ne pouvais ni ne voulais m’en aller. Je poussai mon cheval et je tâchai d’aller de mon mieux. C’était, magnifique; tous les hommes, l’œil en feu, le sabre à la main, couchés sur leurs chevaux; devant nous, à cinq ou six pas, les burnous blancs des Arabes qui se retournaient pour nous tirer des coups de fusil ou de pistolet. La charge fut très brillante. On 1 arrêta au moment où nous allions tenter le passage de la rivière. Je trouvai derrière moi Jouve, sous-lieutenant de spahis, qui avait cherché à m’arrêter et qui m’avait constamment suivi; Jamin; un peu après, Gérard, Montguyon, toute la compagnie que mon frère avait mise à mes trousses. Je revins alors à mon poste, où je n’eus pas de peine à me disculper (2). »
(1) Notes du duc d’Aumale, citées par M. Georges Picot.
(2) Notes du duc d’Aumale, citées par M. Georges Picot. Le prince y î aconte sa première rencontre avec Lamoricière : « Nous avons trouvé, écrit-il, Lamoricière. qui arrivait de Koléah avec un bataillon de zouaves. Le cœur m’a battu quand j’ai vu ces visages bronzés
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Quand, au bout de quelques semaines, prirent fin scs débuts militaires, il fut, comme chef de bataillon du 4e léger, mis à l’ordre du jour de 1 armee « pour avoir, à l’expédition de Médéah : 1° chargé volontairement le 27 avril (combats de l’Affroun) à la tête du 1" régiment de chasseurs d’Afrique; 2° le 12 mai, donné son cheval au colonel Gueswiller démonté, et marché avec les grenadiers du 23e à l’assaut du col de Mouzaïa (1). »
Ce que cet ordre du jour ne dit pas, c’est que le jeune officier arriva sur le col avec les premiers soldats qui y plantèrent le drapeau tricolore. Dcoutons-le, d ailleurs, raconter lui-même ce glorieux épisode du 12 mai, 1 enlèvement de la formidable redoute au sommet de laquelle s’était établi Abd-el-Kader avec cinq mille hommes pour empêcher les Français de s’établir à Médéah.
Durant la nuit, le duc d’Orléans avait placé ses troupes a leur poste de combat, et, au lever du jour, il les lance sur les hauteurs que défendent six pièces de canon. « On fit poser les sacs, et nos admirables soldats partirent pleins de joie, bondissant comme des chèvres, avec une ardeur qu’on ne peut décrire, mais qu’on n’oublie pas. A peine étaient-ils lancés dans la montagne qu’une fusillade épouvantable se fit entendre sur le pic de Mouzaïa et, en levant la tête, nous vîmes la brigade Duvivier s’avancer au pas de course au milieu d’un nuage de fumée. Un instant, on crut l’attaque compromise; on ne
nar le soleil, ces figures martiales où la gravité du soldat éprouvé se mêlait à la gaieté française ; mon frère me serrait le bras en me disant : « Je nage dans la joie. » Le soir, j’ai beaucoup cause avec Lamoricière C’est un homme bien remarquable. « Nous avons ici, « dit-il, des hommes de mérite près desquels je cherche a m mc struire de tout ce qui a été fait et de ce qu’il faudrait faire dans
« ce pays. »
(1) Extrait des états de service historiques, II.
du duc d’Aumale. Voir aux Pièces
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voyait plus nos troupes; mais la fusillade continuait derrière un pli de terrain; le feu plongeant de l’artillerie et de la mousqueterie arabe infligeait des pertes cruelles à nos soldats, mais n’arrêtait pas leur élan. On les vit reparaître. On battit la marche du 23% et nos petits fantassins débouchèrent, grandis par le danger, plus droits qu’à la parade, l’œil en feu, le jarret tendu, comme s’ils allaient à la fête. Quand on arriva à la montée la plus raide, le 2e bataillon monta tout droit au milieu des broussailles; les tambours et les clairons battaient la charge, et les derniers coups de feu leur servaient de basse : c’était superbe. Je trouvai Guesvviller épuisé, assis par terre, sans pouvoir avancer; je me jetai à bas de mon cheval, je le forçai d’y monter, et, me fiant à mes jambes de dix-huit ans, je rejoignis à la course les grenadiers qui marchaient en avant des tambours. J’arrivai au moment où l’on plantait sur la position le drapeau du 23e; l’autre colonne débouchait en même temps par la gauche. Quand je vis ces braves soldats de tous les régiments confondus, courant encore pour lancer quelques derniers coups de feu aux ennemis qui s’enfuyaient, quand je vis avec cela cette scène imposante de la nature éclairée par le soleil couchant, le délire me prit comme les autres...
« J assistai alors à une scène magnifique. Lamoricière, Duvivier, Changarnier arrivaient à pied, débraillés, sans col, couverts de sueur et de poussière, leurs habits criblés de balles, pêle-mêle avec des soldats de toutes armes. Dès qu'ils virent mon frère, ils fondirent en larmes, et pendant cinq minutes : « Vive le roi!
« \ ive le duc d Orléans! » lut tout ce qu’on put tirer d’eux. On échangea alors quelques paroles brèves et Iranches comme on en dit en ces grandes circonstances.
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Ce sont de ces émotions qu’on n’oublie jamais (1). »
A la suite de cette expédition, il fut fait chevalier de la Légion d’honneur. Plus tard, d’autres insignes s’étaleront sur sa poitrine : le grand cordon de l’ordre, des décorations étrangères. Mais aucun d eux n’aura pour lui le môme prix que sa croix de chevalier, celle qu’il a gagnée en Afrique, et on l’entendra, aux approches de sa fin, déclarer qu'il veut que cette croix brille sur son uniforme lorsqu’on le déposera dans son cercueil.
Le 2(1 mai 1840, après ce premier et court séjour en Algérie, il était revenu à Paris pour embrasser ses parents. Mais il n’y fît qu’une halte. L’amour du drapeau le rappelait sur la terre africaine. Il y reparut comme lieutenant-colonel du 24e de ligne, un peu plus mûr, quoiqu’il n’eût que dix-huit ans, avec un peu plus de prestige. Ce n était déjà plus un débutant. Il avait vu le feu. Le colonel Gentil, qui commandait le 24e, se louait partout, en toute occasion, de son lieutenant-colonel. Un officier placé sous ses ordres, qu attendait une brillante fortune militaire, le lieutenant Ducrot, écrivant a son père, disait :
« Il est impossible de trouver un jeune homme plus aimable, plus gracieux que Henri d’Orléans. Comme lieutenant-colonel, il est parlait. Administration, comptabilité, discipline, il s’occupe de tout, et, ce qui paraîtra plus extraordinaire, en homme entendu. Il est brave autant qu’un Français peut 1 être et désireux de prouv er à la France qu’un prince peut faire autre chose que parader. En expédition, il n’emmène aucune suite et vit avec nos officiers supérieurs, 'fout ce que je demande, c’est que le régiment prenne sa bonne part de combats
(!) Notes du duc d’Aumale, citées par M. Georges Picot.
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et de succès. Avec un lieutenant-colonel tel que le nôtre, personne ne peut rester en arrière (1). »
Quand le lieutenant Ducrot traçait ces lignes élogieuses, il avait vingt-cinq ans. Il ne croyait pas que sa lettre, destinée à sa famille, dût jamais devenir un document historique. Il est donc permis de croire qu’il parlait en toute franchise et disait la vérité.
Une fois encore, après un second séjour en Algérie, le duc d’Aumale était rentré en France. Il s’y trouvait quand le général Bugeaud fut nommé gouverneur général en remplacement du maréchal Yalée. A tort ou à raison, on reprochait à ce dernier un peu d’hésitation et de mollesse et de ne pas assez tenir dans sa main ses lieutenants. On le trouvait aussi plus préoccupé de conquêtes que de colonisation. Le général Bugeaud arrivait avec d’autres vues. Député, il les avait exposées à la Chambre. D’abord opposé à l’extension de nos possessions africaines, il était d’avis qu’on devait se fortifier solidement dans celles qu’on avait conquises. C’était aussi l’opinion du duc d’Aumale, qui, malgré son jeune âge, avait déjà ses idées sur la politique suivie en Algérie, conforme en tout à celles du prince royal. Il accueillit donc comme un acte habile et fécond la nomination du général Bugeaud.
L histoire a enregistré déjà la lettre qu’il lui écrivit et la réponse qu il reçut. Ces documents doivent nécessairement figurer dans une étude consacrée au duc d’Anmale, et c est à ce titre que, bien qu’ils soient connus, nous les reproduisons :
« Mon général, disait le duc d’Aumale, le roi m’ayant désigné pour remplir un emploi de mon grade vacant au
(1) Camille Rousset : la Conquête de l’Algérie.
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24e de ligne, d'ici à peu de jours je vais me rendre en Afrique pour rejoindre mon corps, et j’y resterai longtemps, je l’espère. J’ai tenu à vous dire moi-même, et le plus tôt possible, combien j’étais heureux et fier de servir sous les ordres d’un chef aussi distingué que vous, et que je ferai de mon mieux pour justifier votre estime et mériter l'honneur qui m’est fait. Je vous prierai, mon général, de ne m’épargner ni fatigues, ni quoi que ce soit. Je suis jeune et robuste, et, en vrai cadet de Gascogne, il faut que je gagne mes éperons. Je ne vous demande qu’une chose, c'est de ne pas oublier le régiment du duc d’Aumale quand il y aura des coups à donner et à recevoir. »
C’était, on peut s’en convaincre, toujours même souci, même crainte d’être ménagé parce qu’il n’avait pas vingt ans et que le sang des Bourbons coulait dans ses veines. Le général Bugeaud s’empressa de le rassurer :
« Mon prince, vraiment le roi me gâte cette année! Ce n'était pas assez de m’avoir donné une mission d’autant plus honorable qu’elle est plus difficile. Sa Majesté veut encore me confier deux des fils de France! C’est trop d’honneur à la fois. Mais, si j’en suis confus, je n’en suis pas alarmé. Je ne redoute point la responsabilité que m’imposent de si grandes marques de confiance. Ma tâche est d’ailleurs allégée par la présence des deux princes; elle augmentera l’émulation déjà si remarquable de l’armée d’Afrique; c’est là un gage de succès.
« Vous ne voulez pas être ménagé, mon prince! Je n’en eus jamais la pensée. Je vous ferai votre juste part de fatigues et de dangers; vous saurez vous-mème vous faire votre part de gloire (1). »
(1) H. d’Ideville : le maréchal Bugeaud.
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C est au commencement de février 1841 que ces lettres s’échangeaient. Le 22 du même mois, le général Bugeaud prenait possession de son commandement. Quelques jours plus tard, le duc d’Aumale réapparaissait à Alger, retour de France. Cette fois, le duc d’Orléans n’était pas avec lui. Les péripéties de la politique le retenaient à Paris. Mais bientôt à sa place arrivait le duc de Nemours, mis à la tète d'une division.
Le duc d’Aumale rentrait à ce moment d’une expédition sur Médéab. Cette ville conquise et occupée, il s’agissait d en assurer le ravitaillement, en même temps que celui de Milianah, et d’en fortifier la défense contre les entreprises d’Abd-el-Kader. L’émir cherchait à isoler d’Alger les deux villes qui lui avaient été arrachées et à en réduire à merci les garnisons. Une expédition nouvelle s organisait pour les secourir. Le duc de Nemours et le duc d’Aumale en faisaient partie, sous les ordres du général Bugeaud. Mais leur colonne ne fut qu’accidentellement engagée.
Le duc d’Aumale, cependant, eut à payer de sa personne. Il concourut à la défense de Milianah. C’est encore à ses états de service qu’il faut demander un compte rendu de sa conduite en ces circonstances . En 1841, il est cité à l'ordre du jour « pour la manière dont il a dirigé son régiment aux combats du bois des Oliviers, 3 et 4 avril, et à ceux de la plaine du Chéliff,
3 et 5 mai, ainsi que pour la part prise par lui à la marche de la division Baraguey-d’IIilliers sur Thaza ». Une fois de plus, le « cadet de Gascogne » avait fait montre des plus fortes qualités militaires. Comme, à la suite de cette campagne, le colonel Bedeau, du 17e léger, était nommé maréchal de camp, c’est le jeune prince qui lut appelé à lui succéder à la tête de ce
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régiment, qu'il devait maintenant ramener en France.
Débarqué à Toulon à la fin du mois d’août, le 17’ léger se mit en route pour Paris, voyageant par étapes. Le nouveau colonel, quoique invité à prendre les devants et à aller attendre ses soldats dans la capitale, n’avait pas voulu se séparer d’eux durant leur marche à travers la France. Ce fut une marche triomphale. Ce régiment s’était couvert de gloire. Partout où il passait, les populations l’acclamaient. Une part de ces acclamations enthousiastes allait au colonel, fils du roi.
A Mâcon, il trouva les autorités aux portes de la ville. En sa qualité de président du conseil général de Saôneet-Loire, l’illustre poète Lamartine était à leur tête. Chargé de recevoir le prince, il le fit avec une éloquence entraînante : « Vous venez de servir votre pays, dit-il; il grandit tout ce qui le sert. » Ce noble langage remua profondément le duc d’Aumale. L'impression qu’il en carda fut ineffaçable. Plus tard, il racontait souvent cornbien il avait été troublé en entendant Lamartine le désigner ainsi à l’admiration de la France.
Le 13 septembre, le régiment, son colonel en tète, arrivait devant Paris. Le duc d Orléans et le duc de Nemours étaient venus recevoir leur frère. Ils voulaient l’entraîner sur-le-champ aux Tuileries, où attendaient avec impatience le roi et la reine. Mais il s’était promis de ne paraître aux Tuileries qu’avec ses soldats. Il marchait devant eux, entre ses deux aînés, quand on entra dans la capitale, au milieu des joyeux et bruyants saluts des groupes populeux, qui se formaient sur le passage du régiment. Comme on débouchait à la hauteur de la rue Traversière-Saint-Antoine, la détonation d’un pistolet se fit entendre. On venait de tirer sur le duc d’Aumale, mais sans l’atteindre, ni lui, ni ses frères, ni personne de
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l’escorte. Il n’y eut qu’un cheval tué. L’assassin se nommait Quénisset (1).
Le régiment poursuivit sa marche parmi des cris de bienvenue qu’avait excités et déchaînés la nouvelle de cet attentat. A son entrée dans la cour des Tuileries, le roi, qui stationnait au seuil du palais, s’avança vers son fils et l’embrassa devant le front des troupes, aux acclamations de la foule. On se dirigea tout aussitôt sur Neuilly. Là était préparé un banquet auquel prirent part les nouveaux arrivants, qu’étaient venus rejoindre des députations des différents corps formant la garnison de Paris.
Le duc d’Aumale, à ce moment pathétique de sa vie, avait dix-neuf ans. Encore adolescent, il s’était conduit comme uu homme d’expérience et de valeur. Les espérances qu’il donnait naguère, il les avait déjà tenues; tout annonçait qu’il tiendrait de même celles que pouvait faire concevoir la précocité de sa légitime gloire. Cette précocité ne rappelait-elle pas celle de Louis de Bourbon, prince de Coudé, le grand Condé, qu’il prenait déjà pour modèle et dont il devait être un jour l’historien? Comment s’étonner, en le voyant tel qu’il se révélait alors, que quelques-uns de ses contemporains le considérassent comme destiné à accomplir de grandes choses, et que les témoins de ses premiers exploits aient pensé qu’il égalerait, avec le temps, les plus illustres princes de sa maison?
(1) Il lut arrêté aussitôt et traduit devant la Cour des pairs, qui le condamna à mort Louis-Philippe lui fit grâce, ainsi qu’à ses complices. Quant au duc d’Aumale, deux jours après l’attentat, il écrivait : « On m’a salué d'un coup de pistolet pour mon arrivée à Paris. Je ne m’en plains pas; mon orgueil en a même été plus flatté que de toutes les ovations qu’on m’a faites. On ne cherche à tuer que ceux qui en valent la peine. » — Cité par M. Georges Picot.
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L’hypothèse était, dès ce moment, aussi fondée qu’elle le fut plus tard. Toutes les fois que le duc d'Aumale s’est montré sous Tuniforme et a fait acte de soldat, de 1840 à 1848 d’abord, sur cette terre d’ Afrique oii son souvenir perpétué parla tradition reste toujours vivant; à Trianon, ensuite, quand il présidait les débats du procès Bazaine, et enfin, durant ce commandement de Besançon qui le remit en lumière avec éclat, il a donné l’impression qu’il possédait au plus haut degré toutes les qualités de l’homme de guerre. Dans les trop rares occasions qui s’offrirent à lui de les révéler, elles apparurent telles, à travers ses actions et ses ordres, qu’on peut affirmer qu’il n’eût été inférieur à aucune des tâches que d’autres occasions auraient pu lui donner à remplir. On n’en peut douter lorsqu’on le suit dans ces campagnes d’Afrique dont nous avons résumé les débuts, et qu’il reprenait au mois de novembre 1842, en qualité de maréchal de camp.
C’était peu de temps après la fin tragique du duc d Orléans, ce frère adoré autant qu’admiré, dont les exemples demeurèrent éternellement gravés dans sa mémoire et dont son cœur porta toujours le deuil. Cette fois, plus encore que lors de ses précédents départs pour l’Algérie, le roi et la reine ne s’étaient séparés de lui qu’étreints par d’indicibles angoisses. Déjà si cruellement éprouvés par la mort de leur fils aîné, ils ne livraient le plus jeune aux périls de la guerre qu’en tremblant pour sa vie. Une lettre de Louis-Philippe au général Bugeaud, datée de Saint-Cloud, 6 octobre, exprime leurs craintes en des formes émouvantes et touchantes, en même temps qu’elle trahit la noble confiance du roi dans son fils, dans tous ses fils :
« Mon cher général, c’est mon bien-aimé fils le duc d’Aumale qui vous remettra cette lettre. Il va reprendre
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sous vos ordres le service que vous lui avez fait commencer si glorieusement. Quelle que soit la peine que j’éprouve de voir mes enfants s’éloigner de moi, peine douloureusement aggravée par la perte de ce fils chéri qui avait aussi glorieusement et tant de fois combattu en Afrique, leur zèle et leur empressement à reprendre nos drapeaux, partout où ils peuvent s’associer à la gloire de notre brave armée, sont une des plus douces consolations que je puisse trouver au malheur qui m’accable.
« J’espère que l’armée d’Afrique reportera sur mon fds d’Aumale l’affection si vive qu’elle avait vouée à son frère ainé, et qu’il continuera à partager avec celui que la Providence m’a conservé, mon bien-aimé fils le duc de Nemours.
« Elle trouvera toujours les princes dignes de son estime et de sa confiance. Vous connaissez, mon cher général, celle que j’ai en vous. Je ne peux vous en donner une preuve plus éclatante que celle de vous envoyer mon lils, et je sens que je n’ai pas besoin de vous recommander de veiller sur lui (1). »
Si dans cette lettre éloquente, témoignage de sollicitude paternelle, quelque chose pouvait déplaire au duc d’Aumale, c’était le dernier mot, cette recommandation adressée au général Bugeaud de le garder des dangers auxquels il allait être exposé. Il n’admettait pas qu’on ne le livrât pas à lui-même et qu’il pût être empêché de se jeter à son gré, à ses risques et périls, comme ses autres camarades, dans les entreprises guerrières et dans les mêlées. Aussi, avant même de remettre au général Bugeaud, venu à sa rencontre, le message dont il était chargé, ayant appris qu’une importante opération
(1) 11. u'Ideville : le Maréchal Bugeaud.
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allait être tentée, déclara-t-il « qu’il voulait en être », et il plaida avec tant de chaleur et d’éloquence qu’il gagna sa cause.
« Nous partons aujourd’hui pour opérer entre le Chélif et la Ména, écrivait au roi le 20 novembre le général Bugeaud. Le duc d'Aumale, avant de débarquer, m'avait déclaré qu’il voulait en être. J’y ai consenti d’autant plus volontiers que sa santé m’a paru parfaite. 11 commandera l’infanterie de la colonne que je conduirai moi-même, car nous devons nous diviser pour attaquer les montagnes île l’Ouarensenis. J’espère que Son Altesse Royale y trouvera de la gloire (1). »
A peine débarqué à Alger, le prince repartit pour Blidah, où s’était formé le corps expéditionnaire dont le commandement lui était confié. Dès ce moment se déroule toute une suite de faits de guerre qui dénotent chez ce jeune homme de vingt ans les aptitudes les plus rares et, par-dessus tout, déjà visibles, la sûreté du coup d’œil, la rapidité des conceptions devant l’ennemi, une intrépidité qui ne doute de rien, encore que peu à peu elle se tempère, grâce à ces instincts de vigilance et de prudence qu’on voit se développer en lui, au fur et à mesure qu il est contraint de lutter de ruse avec un ennemi dont les coups éclatent presque toujours non moins violents qu’inattendus.
Dès son arrivée à l’armée d’Afrique, le duc d Aumale s’était inquiété des habitudes de négligence qu avaient contractées dans cette guerre, si différente des autres "uerres, les généraux et les soldats. Il avait été frappé par le spectacle des troupes s’exposant à plaisir, sans nécessité, se laissant surprendre faute de savoir se garder,
(1)11. d’Ideville, le Maréchal Bugeaud.
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et il pensait qu’à persister dans ces fautes, on ferait de l’Algérie une mauvaise école pour les soldats en les préparant mal aux guerres continentales. Sur ceux qu’il commandait, il exerçait déjà un ascendant remarquable. Il appliquait son influence à les mettre en garde contre ces périls. Lui-même donnait l’exemple d’une surveillance de tous les instants. Durant les années qu’il passa en Algérie, il lui arriva de surprendre les Arabes. Quant à lui, il ne fut jamais surpris.
Ce n’est cependant pas faute de s’être trouvé aux prises avec eux. Le gouverneur général Bugeaud ne le ménageait pas. A toute heure, il lui confiait les entreprises les plus périlleuses. C’est ainsi qu en entrant en campagne, il nomme le jeune maréchal de camp commandant supérieur de la province de Tittery. A ce titre, le duc d’Aumale est lancé dans l’Ouarensenis, où de toutes parts Abdel-Kader a soulevé les tribus. En quelques mois, il porte à l’ennemi de terribles coups. En janvier 1843, il soumet les Ouled Auteur et rejette jusqu’au delà de Boghar Si Embarck, le principal lieutenant de l’émir. En mars, il châtie les Béni Djaad et les Negliona, sur les confins de la Kabylie du Durdjura. Dans ces actions successives, il devient l'égal de Lamoricière, de Changarnier, de Bedeau et de tant d’autres, bien qu’à côté d’eux il ne soit qu’un enfant.
Enfin, en mai de la même année, il accomplit un fait d’armes qui serait considéré comme le plus glorieux de la conquête, s il n y avait, parmi tant de mémorables épisodes dont le souvenir en est inséparable, l’héroïque retraite de Constantine. Avec cinq cents cavaliers, il enle\ e la smalah d Abd-el-Ivader. la smalah, c est-à-dire la ressource suprême de lemir, ses tentes, ses réguliers, sa famille, celles de ses lieutenants, ses trésors, ses
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dépôts d’armes et de munitions, ses troupeaux, en un mot sa capitale mouvante et errante, depuis longtemps signalée et toujours insaisissable comme lui.
En prenant le gouvernement de l'Algérie dans des circonstances critiques, alors que les premiers résultats de la conquête semblaient compromis et la puissance française menacée, le général Bugeaud avait compris que tant qu’Abd-el-Kader serait debout, en état de combattre, le pays où flottait notre drapeau ne pourrait être définitivement pacifié. Déjà redoutable par sa valeur personnelle, son fanatisme religieux, son prestige aux yeux des Arabes, l’émir ne l’était pas moins par l’immensité des espaces qui s’ouvraient devant lui, et qui ne nous permettaient pas de l'atteindre, lorsque, ses coups frappés, il se dérobait à nos représailles. C’était donc lui qu’il fallait poursuivre incessamment, sans merci, jusqu’à ce qu’on l’eût définitivement abattu, et, en attendant qu’on parvînt à le cerner, il importait de paralyser ses moyens d’action, de le désarmer, de manière à détruire son influence en prouvant aux Arabes, dont il excitait l’enthousiasme ou la terreur, qu’il n’était pas invincible.
Ainsi s’était formé dans la pensée du général Bugeaud le projet de lui prendre sa smalah, et de le déposséder des points d’appui quelle offrait à sa résistance. Mais, où était-elle cette ville nomade? En quoi consistait-elle? Quelle en était l’importance? On l’ignorait, personne ne l'ayant vue, de telle sorte qu’en lançant après elle, d’une part, le duc d’Aumale, de l’autre, le général de Lamoricière, Bugeaud n’avait pu leur dire en quel lieu elle s’était établie, ni les forces qu'elle pouvait leur opposer. C’est à eux qu’il appartenait de la découvrir.
Quel appât pour les chevaleresques ambitions du jeune prince ! Qu’eût-il pu rêver de plus tentant, de plus eni-
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vrant, que ce but donné à son étourdissante activité, à son indomptable bravoure? Aussi considérait-il que le général Bugeaud lui faisait la plus belle part. « Il nie reste à vous remercier de la belle mission que vous avez bien voulu me donner, lui dit-il le 10 mai, alors qu’il bat la campagne à la recherche de la smalah. Croyez que je ferai tous mes efforts pour légitimer votre confiance, et pour contribuer à l’heureuse issue de la guerre que vous poursuivez si vivement (1). »
C’est de Médéah qu’il envoyait à son général ces actions de grâce. Il venait d’y rentrer, après avoir poussé une pointe dans le pays de Chabonniah, après avoir châtié au passage la tribu des Rhaman, fidèle à Abd-el-Kader, pris en route douze mille moutons et cinq cents chameaux, capturé des rebelles, rassuré d’autres tribus qui nous demandaient de les protéger contre les exactions de l’émir, et commencé l’approvisionnement de Bogliar, petite place qu’il avait choisie comme base de ses opérations.
Se contentant de toucher barre a Médéah, il en repartait aussitôt, sur la loi de renseignements qui représentaient la smalah comme errant dans l Ouarensenis. Le même jour, le ministre de la guerre, répondant à ce que le général Bugeaud, dans ses rapports, lui avait dit du concours qu'il attendait du duc d’Aumale, lui écrivait : «Je vous invite de nouveau, de la manière la plus particulière, a veiller à ce que le prince ne puisse être exposé, et encore moins compromis (2). »
1 ai dive était la recommandation. Le prince piquait droit devant lui avec une ardeur mêlée de prudence, brûlant du désir de s’emparer de la smalah et de ne laisser a aucun autre la gloire de cette brillante conquête. Deux
(1) Archives du dépôt de la guerre.
(2) Ibid.
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des aides de camp qui l’accompagnaient, les colonels Jamin et de Beaufort, avaient été choisis, par son père, comme les plus capables de l’empêcher de courir de trop grands risques. Mais, s’il savait de quelle mission ils étaient chargés, il savait aussi qu’à l’heure de l’action il saurait tromper leur surveillance et se montrer digne de la confiance que, moins craintif que le roi, le général Bugeaud avait mise en lui.
Revenu à Boghar le 10 mai, il en sortait le même jour avec une colonne de treize cents hommes, choisis dans les 33e et 64e de ligne et parmi les zouaves. Cette colonne se grossissait de six cents cavaliers appartenant aux corps des spahis et des chasseurs, et d’un goum fort de deux cents combattants. Lejeune général, renseigné par un Arabe fidèle à la France, l’aga des Ouled Ayad, se dirigeait sur le village de Goudgillah, aux environs duquel la smalah avait été vue. Le 14 mai, il y arrivait, et apprit qu’elle campait à quinze lieues au sud-ouest. Il se porta de ce côté. Mais, durant la nuit suivante, on ramassa des traînards. On sut par eux qu’elle marchait vers les montagnes de Djebel Amour, où elle devait trouver de l’eau et des pâturages, et que, sans doute, elle ferait halte aux sources de Taguine, qui se trouvaient sur sa route (1). Elle opérait sa marche sous la garde d’Ahd-el-Kader. L’émir, avec une troupe de cavaliers, rayonnait à plusieurs lieues autour d’elle, tantôt la précédant et tantôt la suivant. Il ne se savait pas poursuivi par le duc d’Aumale. Convaincu que le prince était resté à Boghar, il ne songeait qu’à se défendre contre le général de Lamoricière. C’est de celui-ci seulement qu’il épiait les allées et venues, cherchant à le dépister.
(1) Ces détails sont extraits du rapport officiel du duc d’Aumale, qui est reproduit en entier aux Pièces historiques , 111.
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L’occasion était donc bonne pour le surprendre luimême. Le duc d’Aumale se remit en chemin dans la direction de Taguine, dès le matin du 16 mai, à la pointe du jour, après avoir subdivisé sa colonne en deux parties, l’une formée de la cavalerie, de l’artillerie et des zouaves, l’autre composée de deux bataillons d’infanterie et de cinquante chevaux, plus spécialement destinée à protéger les approvisionnements. Les deux troupes partirent en même temps. Comme elles allaient forcément se séparer, on prit rendez-vous à Taguine. Le duc d’Aumale espérait y rencontrer la smalah. Si elle n’y était déjà plus, il la poursuivrait l’épée dans les reins vers le Djebel Amour, où, prise entre deux colonnes parties de Médéah et de Mascara, elle ne pourrait plus échapper.
Les renseignements sur la foi desquels il avait élaboré son plan étaient exacts. C’est bien vers Taguine qu’Abdel-Kader poussait sa smalah , ne cherchant qu’à fuir Lamoricière, et loin de se douter qu’il allait rencontrer le duc d’Aumale. Composée de trois cent soixante-huit douars comprenant chacun une trentaine de tentes, la smalah, par son organisation intérieure, symbolisait les antiques traditions de la vie des tribus nomades d’autrefois. En voyage, elle formait une immense procession de gens et de bêtes, hommes et femmes, vieillards et enfants, chariots et cavaliers, soldats et troupeaux. Lorsqu’elle campait, elle se divisait en quatre enceintes. Au centre était placé le douar d’Abd-el-Kader, habité par sa famille, sa mère, ses femmes, ses enfants, ses secrétaires et ses serviteurs (1). D’autres douars se déployaient autour du sien en un triple alignement de tentes, de façon à le rendre inabordable. Nul individu étranger à
(1) Tous ces détails sont extraits d’un rapport du colonel Daumas. (Archives du dépôt de la guerre.)
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la smalah ne pouvait arriver à la tente de l’émir sans être découvert. Il n était pas plus aisé de s’enfuir, grâce à tout un système d’espionnage qui ne laissait place à aucun complot.
Une troupe d’environ cinq cents fantassins, hommes fidèles, sûrs et résolus, gardait le douar et le trésor d Abd-el-Kader. Elle disposait de quelques canons. Les otages que lui livraient par force les tribus qu’il rançonnait étaient sous la surveillance de cette troupe, qui, d’ailleurs, en toutes circonstances, pillait pour son compte. D’autres bandes armées, une cavalerie régulière bien montée, grâce aux razzias de chevaux qu’on opérait sur les tribus, complétaient les forces de l’émir et portaient l’effectif des combattants à un peu plus de deux mille hommes. Tout le reste n’était que cohue, gens sans ressource, ouvriers préposés à la fabrication des armes et delà poudre, marchands de denrées ou prêteurs sur gages, juifs pour la plupart, des bijoutiers, des tailleurs, des selliers, des maréchaux ferrants.
Abd-el-Kader résidait rarement à sa smalah. Au moment où elle allait être prise, il n’y avait pas séjourné deux mois en deux ans. A la tète de ses réguliers, il parcourait les tribus afin de les maintenir dans l’obéissance, s’attachant à soulever ou à châtier celles qui s’étaient soumises aux Français. En son absence, la smalah était commandée par son beau-frère, Mustapha-Ben-Thami , ou par ceux de ses parents demeurés fidèles à sa fortune. Us étaient d’ailleurs en petit nombre, la plus grande partie de sa famille, lasse de son despotisme et de ses échecs, l’ayant abandonné. Ses frères et ses cousins s’étaient réfugiés au Maroc, les autres dans des tribus lointaines.
Le chef qui commandait la smalah était également chargé de pourvoir à ses besoins et à sa sûreté. Elle se
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ravitaillait en grains, grâce à des marchands qui les lui apportaient, grâce à des achats eflectués dans les tribus amies, ou grâce au pillage qu’on exerçait sur les tribus rebelles. Quand la smalah campait quelque part, les étrangers y affluaient. Les uns étaient des plaignants, les autres des délateurs. Il venait aussi des courriers, porteurs de nouvelles recueillies sur les marchés.
La vie, au reste, était dure pour les habitants de cette ville errante. L’eau et les vivres manquaient fréquemment. A ces privations s’ajoutaient les fatigues résultant des marches et des contre-marches. La mortalité ne laissait pas d’ètre considérable. En ces heures de découragement, tous les moyens étaient bons pour relever le moral de la population. De fausses rumeurs, habilement répandues, lui prédisaient la chute imminente de la puissance française. On lui racontait un jour que la France venait d’ètre vaincue par l’Angleterre, un autre jour que l’émir avait infligé aux oppresseurs une défaite sanglante, ou encore qu’ils étaient décimés par les maladies. Quoiqu’il fût de notoriété publique que l’empereur du Maroc avait cessé tout envoi de secours à Abd-el-Kader, les chefs de la smalah annonçaient tout à coup sa prochaine arrivée, à la tète d’une grande armée destinée à chasser les Français. Chacune de ces nouvelles donnait lieu à des réjouissances, à des fantasias. Les chefs n’en étaient pas dupes; mais le peuple était crédule et reprenait courage.
En réalité, Abd-el-Kader touchait à la crise la plus grave de sa carrière. Jadis alimenté par d’innombrables présents en argent, en armes, en munitions, en grains, son trésor, par suite de la rareté progressive de ces dons volontaires, rapidement diminuait. A peine s’élevait-il encore à quelques centaines de mille francs. L’empereur du Maroc, qui naguère soutenait l’émir, ayant pris om-
brage de propos imprudents où il avait cru voir une menace, lui était devenu hostile. En lui écrivant, il ne le traitait plus de sultan ni de khalifa. Dans une lettre récente, il lui avait conseillé de déposer les armes.
Divers chefs, dont l'influence sur les populations du désert était grande, avaient déserté la cause d’Abd-el- Kader. Ses approvisionnements d’armes et de munitions s’épuisaient. Pour les remplacer, il n’avait que celles qu’il faisait fabriquer dans sa smalah, et qui étaient de qualité inférieure. Battu dans toutes ses rencontres avec les Français, empêché sur tous les points de reprendre l’offensive, il voyait diminuer son autorité et son prestige. La confiance que, durant tant d’années, il avait inspirée, et qui faisait sa force, se dissipait de jour en jour. De toutes parts, les secours qu’il avait espérés lui faisaient défaut.
Le seul qui lui eût été offert l’était par son plus cruel ennemi, Mohamed Ould Tidjiny, qu’en 1838 il avait chassé de sa ville d’Aaïn-Mady, après l’avoir détruite, et qui, y étant rentré et l’ayant relevée de ses ruines, y avait recouvré tout son pouvoir. « Tant que vous avez été heureux, lui écrivait Tidjiny, je n’ai rien fait pour me rapprocher de vous. Mais, aujourd’hui que le malheur est venu vous atteindre, je vous offre dans ma ville, et au nom de notre sainte religion, un asile pour vous, votre famille et vos biens. Vous y serez à l’abri de l’atteinte des Français. » Offre ironique et dérisoire qui cachait sans doute, venant d’un fanatique, de haineux desseins, et qu’Abd-el-Kader se garda bien d’accepter.
Quelques encouragements lui venaient aussi des ulémas de la Mecque. Là, on priait pour lui. On le considérait comme le seul musulman qui fût pur de toute alliance avec les chrétiens. Il avait d’ailleurs comblé les ulémas
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de présents. Ils lui conservaient toujours une vive gratitude. Malheureusement, elle ne se traduisait qu’en des formes inefficaces. Entouré de périls toujours grandissants, il n’en était pas moins résolu à ne pas désarmer. A ceux qui lui conseillaient de cesser la guerre, il répondait :
« Jamais je ne quitterai la partie, et tant qu il me restera un fusil et un souffle de vie , je combattrai le chrétien. »
En ces circonstances, il apprit que les Français s’étaient jetés à la poursuite de sa smalah. De loin, il veillait sur elle, et comme elle venait d’errer durant trois semaines dans le désert, manquant d’eau et de pâturages, il envoya à Ben-Thami l’ordre de la conduire à El Benyaa, à quatre journées de Tekedempt, où elle devait trouver des ressources. Elle campa en ce lieu durant quarante-trois jours. Le souvenir des souffrances qu’elle avait endurées s’affaiblit. On reprit confiance. A ce moment , Abd-el- Kader rejoignit sa famille. Il rapportait quelque argent prélevé sur des tribus. Il le fit distribuer aux soldats et aux indigents. Il chantait victoire, et communiqua à ceux qui l’entouraient la joie vraie ou feinte dont il était animé.
Bientôt l’herbe manqua pour les troupeaux. Il dirigea la smalah sur El Nador, dans le pays des Harrars Cherzaga. Mais, ayant reçu, au moment d’y faire halte, des nouvelles alarmantes, il partit avec la moitié de ses troupes, tandis que la smalah, sous les ordres de Ben-Thami, allait plus loin vers l’est.
Abd-el-Kader y revint bientôt après, suivi de plusieurs tribus qu’il avait contraintes à marcher avec lui. Convaincu qu’il était maintenant en état de la défendre, il la ramena à El Nador. En y arrivant, il eut une heureuse
surprise. La tribu des Ilaehems se présenta pour se réunir volontairement à ses troupes. Il demeurait là sur le qui-vive, lorsqu’à portée de son camp, trois courriers qui cherchaient à tromper la surveillance des sentinelles furent tués. Des papiers qu’on trouva sur eux il résultait qu'ils étaient envoyés aux Français par les chefs des tribus Ilarrars, afin de demander aide et protection contre lui. U fit décapiter et éventrer les trois cadavres, et comme les Harrars s’enfuyaient, il suivit leurs traces avec sa smalah tout entière, voulant opérer sur eux une razzia. Mais ils lui échappèrent; au point où il croyait les rencontrer, il ne trouva que des bivouacs abandonnés.
La smalah rebroussa chemin, se dirigeant vers Taguine, d’où elle devait gagner les vastes et fertiles montagnes du Djebel Amour, habitées par des tribus de race noble, riches en argent et en terres cultivées, où il lui serait facile de vivre dans l’abondance et en sûreté. Quant à l’émir, il se portait avec une troupe de cavaliers d’élite dans la direction de Mascara. C’est de cette place qu’était sortie une des colonnes dont Lamoricière avait pris le commandement. Ses allées et venues inquiétaient Abdel-Kader.
Dans la soirée du 15 mai, la smalah arrivait à Taguine. L’obscurité empêchant de procéder à une installation définitive, on campa tant bien que mal jusqu’au lendemain. Le bruit s’était répandu qu’on avait vu des Français du côté de l’est ; la population fut terrifiée. Les chefs la rassurèrent en affirmant qu’Abd-el-Kaher surveillait l’ennemi, et la nuit se passa sans alerte. Au lever du jour, on commença à procéder au campement, au pied des collines, dans des prairies, proche la source qui les fertilise.
Sous la surveillance des réguliers de l’émir, largement
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espacés, dans un tumulte de voix humaines et de cris de hôtes, avec une lenteur qui témoignait de la tranquillité générale, on déchargeait les mulets, les chameaux, les chariots, et on dressait les tentes. Quelques-unes s’élevaient déjà toutes blanches, au centre de remplacement choisi. Les femmes d’Abd-el-Kader et de ses lieutenants en prenaient possession. Plus loin, au hord de l’eau, bêtes et gens se désaltéraient . Tout était confusion et pêle-mêle à travers la vaste étendue qu’allait occuper la smalah.
Soudain, au sommet du mamelon qui la dominait, apparurent des cavaliers couverts de burnous rouges. Ceux qui les virent ne s’alarmèrent pas. Loin de s’alarmer, on les accueillit par des cris d’allégresse. N’était-ce pas Abd-el-Kader qui rentrait au camp avec son escorte? Les Arabes furent soudain détrompés. Subitement grossie, cette troupe s’élançait, descendait comme un ouragan les escarpements et fondait, les armes à la main, sur la smalah. C’étaient les spahis et les chasseurs du duc d’Aumale.
Nous avons laissé le prince, dans la matinée du IG mai, après six jours de marche, en route pour Taguine. Sur la foi de renseignements inexacts, il s’était un moment détourné de cette route pour opérer, avec sa cavalerie, une reconnaissance vers le sud. Mais, après un trajet de quatre lieues, n’avant rien découvert et craignant de fatiguer inutilement ses soldats, il était revenu sur ses pas et avait repris la direction de Taguine, où toutes ses troupes devaient se retrouver.
Il n’avait en ce moment sous la main que cinq cents cavaliers. Les zouaves, marchant moins vite que lui, étaient restés à quelques lieues en arrière. Il n’espérait plus, du reste, rencontrer l’ennemi ce jour-là. Il n’avançait encore que pour trouver de l’eau, décidé à faire
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halte dès qu’on l’aurait trouvée. Il avait même envoyé en avant, à cet effet, l’aga des Ouled Ayad, qui lui servait de guide.
A l'improviste, on vit l’aga revenir au galop penché sur son cheval, pâle et haletant. Il s’arrêta devant le colonel Yusuf, qui commandait l’avant-garde, et murmura :
« La smalah! La smalah! Elle est là tout entière, au pied de ces collines! Fuyez! Fuyez! avant qu’on s’aperçoive de votre présence. S'ils vous voient, vous êtes perdus. Ils sont au moins soixante mille. »
Le colonel Yusuf eut la plus grande peine à calmer cet effroi. Il se ht, répéter et préciser les renseignements qu’il venait d’entendre; puis, tandis que par son ordre le sous-lieutenant du Barail allait prévenir le duc d’Aumale. lui-même, avec le lieutenant Fleury et l’aga Moliamed-ben-Ayad, se portait en avant pour voir de ses yeux la smalah. Le prince et son état-major, les colonels Jamin, de Beaufortet Morris, l’eurent bientôt rejoint. Ils embrassèrent d’un regard cette ville de tentes. Elle couvrait un immense espace et l’emplissait de rumeurs.
« Nous en étions tout au plus à mille mètres, dit le duc d’Aumale dans son rapport; c’est àpeine si elle s’était déjà aperçue de notre approche. Il n y avait pas à hésiter . les zouaves, que le lieutenant-colonel Chasseloup amenait rapidement avec l’ambulance du docteur Bcuiet, et 1 artillerie du capitaine Aubac ne pouvaient pas, malgré toute leur énergie, arriver avant deux heures, et, une demi-heure de plus, les femmes et les troupeaux étaient hors de notre portée; les nombreux combattants de cette ville de tentes auraient eu le temps de se rallier et de s’entendre; le succès devenait improbable et notre situation très critique. »
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Le duc d’Aumale était donc résolu à attaquer sur-lechamp. Il le dit dans le conseil qui s’improvisa sur l’heure, entre lui et ses officiers. Le colonel de Beaufort combattit sa résolution.
« Nous sommes ici, dit-il, le colonel Jamin et moi, responsables vis-à-vis du roi, et nous devons veiller, monseigneur, sur Votre Altesse Royale. Ce que vous voulez faire est bien imprudent. Il y a là quelques milliers de combattants, et nous sommes cinq cents cavaliers. L’infanterie est loin, elle est fatiguée par de longues marches. Attendez au moins que les zouaves et l’artillerie soient arrivées. »
L’aga des Ben Ayad et ses Arabes tenaient le même langage. Us estimaient à cinq mille réguliers la force armée qui gardait la smalah; il y avait en outre une immense population, plusieurs tribus. Attaquer en de telles conditions, c’était courir à un désastre.
Le prince coupa court à ces objections.
« .Je suis d’une race qui n’a jamais reculé, dit-il. Je ne donnerai pas l’exemple (1) ».
Sur son ordre, chaque chef se rend à son poste de combat. Cette petite cavalerie s’élance. Le prince, le colonel Morris et ses chasseurs prennent par la droite pour traverser le camp dans sa longueur, Yusuf et ses spahis par la gauche, piquant droit sur le douar d’Abdel-Kader, autour duquel les réguliers se sont rangés à la première alerte, et qu’ils défendent avec intrédipité. Mais rien ne tient devant la furia des Français.
Les femmes, les vieillards, les enfants s’enfuient en
(1) Cette réponse devenue historique est affirmée par de nombreux témoins et notamment par le général du Barail dans ses Mémoires, et par le général Fleury dans un récit que reproduit H. d'Ideville dans son livre sur le général Bugeaud.
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poussant des cris de terreur. Les combattants arabes sont poursuivis et sabrés. Les uns se font tuer, les autres jettent leurs armes, se rendent ou se dérobent. Un esclave fidèle fait monter sur un mulet la mère et la femme d’Abd-el-Kader, et profite de ce désordre pour les entraîner. En quelques instants, la petite troupe que commande le duc d’Aumale, et qu’il électrise par sa présence, reste maîtresse de la smalah. Les cinq mille combattants sont pris, fugitifs ou morts. Trois cents d’entre eux gisent sur le sol. Le trésor d’Abd-el-Ivader, ses troupeaux, ses armes, ses tentes et plus de trois mille prisonniers sont en notre pouvoir. Tout ce qui de cette population a pu échapper aux Français marche en désordre au hasard, et c’est par centaines que ces fuyards sont ramassés, dans leur course éperdue, par les troupes de Lamoricière, contre lesquelles ils vont se jeter à quelques lieues du théâtre de leur ruine.
Après sa victoire, le duc d’Aumale établit son camp à la place qu’avait occupée la smalah. Vers quatre heures, quand depuis longtemps tout était fini, il eut la joie de voir arriver son infanterie. Elle avait franchi trente lieues en trente-six heures, sans laisser un homme en arrière.
La journée du lendemain fut consacrée au recensement des prisonniers. Ils représentaient deux cent quatre-vingt-trois familles. Dans ce nombre se trouvaient celles des lieutenants d’Abd-el-Kader. Quelques-uns de ceux-ci figuraient parmi les captifs. En considérant à quel faible effectif numérique s’élevait la troupe qui les avait vaincus, ils étaient stupéfaits. Ils ne pouvaient se résoudre à croire qu’ils s’étaient laissé battre par cette poignée de soldats.
« Si chaque homme de la smalah, déclaraient-ils, avait
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voulu combattre avec un bâton seulement, les vainqueurs eussent été vaincus. Mais les décrets de Dieu ont dû s’accomplir. »
On rassembla les troupeaux, on brûla les tentes arabes ainsi que le butin qu’on ne pouvait emporter. Enfin, le 18 mai, au lever du jour, on se remit en route pour rentrer à Bogliar. La marche fut lente et difficile. Dix-huit cents hommes étaient tenus de ramener trois mille prisonniers, d’innombrables troupeaux, et de se garder contre un retour offensif d’Abd-el-Kader. Les étapes marquées par l’eau étaient longues. Chaque soir, on dressait les tentes et on allumait des feux.
C’est du bivouac de Chabonnyan, sur l'oued Ouerk, qu’est daté le rapport officiel du vainqueur de la smalah. Après avoir rendu compte de l’événement auquel son nom était désormais attaché, et signalé au général de Bar, commandant en chef à Alger, en l’absence du général Bugeaud parti en expédition de son côté, les officiers qui s étaient distingués par leur bravoure, il annonçait qu’il ramenait sa prise dans la Mitidja. Le 23 mai, il rentrait à Bogliar sans avoir brûlé une amorce.
Abd-el-Kader n’avait osé l’attaquer. L’émir, battu partout, ne songeait qu’à se défendre. Poursuivi par Lamoricière, abandonné par les tribus qui jusqu’à ce moment lui étaient demeurées fidèles, il s’efforçait de paraître consolé de son infortune aussitôt après l’avoir apprise, parce qu elle « le laissait plus libre de ses mouvements » .
« fous les musulmans qui sont morts ou prisonniers des chrétiens, disait-il, je les considère comme une ofïrande agréable que j’ai faite à notre Seigneur Mohamed le prophète de Dieu. Quant à ceux qui restent, avec mon infanterie et ma cavalerie régulière, je les emmènerai soit à Djebel Amour, soit a El-Byodd, chez les Oulad Sidi
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Cheggz où leurs familles seront en sûreté. Ils se battront encore pour la religion. Je purifierai les récalcitrants avec le fer de mes soldats. De ma personne, vinssé-je à perdre mon propre cheval, je continuerai à faire la guerre sainte à pied et jusqu’à ma mort. Du reste, le temps des chrétiens va finir, car les livres saints qui en ont prédit l’arrivée en fixent également le départ à la quinzième année. »
Ces discours et ces bravades 11e trompaient plus personne. Les derniers partisans d’Abd-el-Kader se dispersaient. Il ne lui restait plus que quelques cavaliers qui avaient lié leur sort au sien. Avec eux, il se jetait dans le désert, attendant l’heure de provoquer de nouveaux soulèvements et de reprendre l’offensive. Il commençait l’existence obscure et misérable qui devait, à quatre ans de là, le contraindre à s’avouer vaincu et à venir se livrer au duc d’Aumale.
Pendant ce temps, la nouvelle de la conquête de la smalah arrivait en France. En la recevant à Alger, le général de Bar avait expédié un navire à Toulon. Le préfet maritime de cette ville s’était empressé d avertir télégraphiquement le maréchal Soult, ministre de la guerre. Sa dépêche, datée du 26 mai, reproduisait presque textuellement celle du prince. Elle portait : « La smalah d’Abd-el-Kader est prise, son trésor pillé, ses fantassins réguliers tués ou dispersés. Quatre drapeaux, un canon, deux affûts, un butin immense, des populations et des troupeaux considérables sont tombés en notre pouvoir. »
Envoyée sur l’heure aux Tuileries, cette dépêche y provoqua l’émotion la plus vive. Depuis la mort du duc d’Orléans, le roi etla reine, accablés parla douleur, étaient demeurés insensibles à toute cause de joie. Cette fois, devant ce succès retentissant que venait de remporter
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leur fils, ils sentirent leur cœur se fondre et s’ouvrir au bonheur. L’émotion qu’ils éprouvaient, la France la partagea. Elle s’enthousiasma pour le jeune prince dont la vaillance venait d’accomplir ce prodige. L’opinion personnelle du général Bugeaud, exprimée avec l’indépendance et la netteté de parole qui caractérisaient ce noble soldat, soulignait cet enthousiasme et le justifiait :
« J’écrivais, il y a quelques jours, disait-il, que malgré lesbonnes dispositions prises etquelle que fût l’intelligence du prince, il fallait encore une faveur de la fortune pour saisir cette smalah si mobile, si bien avertie, si bien gardée. Eh bien, la fortune a été pour peu de chose dans ce brillant succès. Il est dû à la décision du chef, à l'audace et àl impétuosité de l’attaque. Il a saisi 1 occasion aux cheveux. La moindre hésitation pouvait faire échapper cette proie. C’était une de ces occasions où la témérité même est de la prudence. Attendre pour frapper plus fort eût donné le temps aux guerriers de sortir de cette multitude désordonnée, de mettre de l 'ensemble dans leur défense, et si la smalah n’eût pas été sauvée, la victoire eût coûté fort cher (1). »
Au même moment, un officier encore peu connu et qu’attendait le bâton de maréchal de France, Saint- Arnaud, disait dans une lettre privée : « Le prince vient de faire un coup de maître exécuté avec autant de vigueur que d’habileté. Toute la smalah d’Abd-el-Kader. après laquelle j’ai tant couru l’automne et l’hiver derniers, est tombée en son pouvoir, et c’est avec cinq cents chevaux qu’il a obtenu ce brillant résultat... C’est bien, c’est intrépide, c’est habile (2). »
A citer encore 1 appréciation de Charras, alors colonel :
(1) Archives du déDôt de la guerre
(2) Ibicl.
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« Pour entrer comme l a fait le duc d’Aumale avec cinq cents hommes au milieu d’une pareille population, il fallait avoir vingt-trois ans, ne pas savoir ce que c’est que le danger, ou bien avoir le diable dans le ventre. Les femmes seules n’avaient qu à tendre les cordes des tentes sur le chemin des chevaux pour les culbuter, et qu’à jeter leurs pantoufles à la tête des soldats pour les exterminer tous, depuis le premier jusqu’au dernier. »
Alors que les hommes de guerre célébraient en de tels termes ce fait d’armes, comment les Français 1 eussent-ils jugé différemment? Il y eut donc unanimité d’hommages et d’actions de grâces, et 1 opinion, dès cet instant, se forma telle qu’elle nous a été transmise. Le duc d’Aumale et la famille royale en reçurent de nombreux témoignages. Ni dans la nation, ni dans 1 armee, nulle piotestation ne s’éleva, lorsqu’au mois de juillet suivant, le prince fut élevé au grade de lieutenant général. Quelques jours plus tard, la dignité de maréchal de h rance était conférée au général Bugeaud. Il méritait bien cette récompense, celui dont 1 habileté avait préparé ces giands résultats et en relevait le prix.
Peu de temps avant la prise de la smalah, le gouverneur général, à qui 1 excès de ses fatigues commandait quelque repos, avait demandé un congé de deux mois. Le ministre de la guerre ne s’était pas pressé de lui répondre. Le roi, souhaitant que son fils fût chargé de l’intérim du gouvernement de h Algérie, avait pris le temps de le consulter. Liais le prince ne se souciait pas d endosseï si vite les lourdes responsabilités. Préférant garder son commandement de Tittery, il avait répondu aux offres de son père par un refus. Après la prise de la smalah, le maréchal Soult écrivait à Bugeaud :
« Peut-être a-t-elle changé ses projets et finira-t-il par
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reconnaître que le moment est venu de consentir à ce que le roi le mette plus en évidence. S’il en était ainsi, je ne doute pas que vous le premier n’y applaudissiez, et en même temps que vous ne fassiez des efforts pour le déterminer. Cependant, je dois vous prévenir que le roi, la reine et toute la famille royale désirent beaucoup qu’ après la campagne terminée, le prince revienne en France, ne serait-ce que pour y passer quelques semaines (1). »
Bugeaud, qui désirait rentrer en France, désignait luimème comme son successeur le duc d'Aumale. Il le disait et le répétait à qui voulait l’entendre. Il eût donc souhaité que le prince, en le remplaçant provisoirement, s’accoutumât aux hautes fonctions dont, malgré sa jeunesse, il le jugeait digne. Mais le prince persévérant dans son refus, il fallut ajourner la combinaison.
« Le colonel de la Rue vous apporte la certitude très prochaine du bâton que vous avez si bien gagné, écrivait Guizot au gouverneur général, le 19 juillet. Vous resterez un an de plus en Afrique comme maréchal, et vous en reviendrez dans un an, après avoir tout préparé pour le jeune mais très digne successeur qui vous est destiné. Il fait preuve lui-même d'un grand sens, en voulant encore une année de préparation pour la difficile tâche qu’il aura à accomplir en vous succédant (2). »
En attendant, le duc d’Aumale, devenu lieutenant général, devait prendre à son retour en Algérie — car il allait partir pour la France — le commandement de la province de Constantine (3). Il quittait Alger à la fin de
(1) Archives du dépôt de la guerre.
(2) Lettres de M. Guizot.
(3) U convient de mentionner qu’en montant en grade, le duc d Aumale n oubliait pas ses camarades. C’est à lui que le colonel Eugène Cavaignac dut sa nomination de maréchal de camp, méritée à tant de titres et que retardaient ses opinions républicaines. Le
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septembre. Quelques jours plus tard, il arrivait à Paris, où il recueillait, en de touchantes manifestations, en même temps que les preuves de la tendresse de ses parents, celles de la reconnaissance nationale.
Ce qui frappe, à cette heure de son existence, c’est la maturité de sa raison, sa précoce gravité, sa sagesse, qualités qui semblent au premier abord incompatibles avec son impétueuse témérité à la guerre et qu’il possède cependant au plus haut degré. S’il s’entretient avec les vieux généraux, il les étonne par son langage, ses avis, ses remarques, la fermeté des opinions qu’il exprime sur les hommes et sur les choses. Il se révèle administrateur habile autant que vaillant soldat. Quand le maréchal Bugeaud, pour hâter l’œuvre de la colonisation, appelait les trappistes à Staouëli, le duc d’Aumale a encouragé cette tentative. Les moines trouvent en lui, à toute heure, un appui, et lorsque leur supérieur vient se plaindre au prince des difficultés que rencontre sa courageuse entreprise, ce jeune homme de vingt et un ans relève le courage du vieux religieux :
« Sera-ce aux religieux de la Trappe qu’il faudra prêcher la patience et la persévérance? lui dit-il. Vous datez d’hier et vous voulez déjà avoir réussi ! C’est trop tôt vous décourager. Soyez ici constants comme vous l’avez été ailleurs; soyez-le plus qu’ailleurs, et vous réussirez. »
Croirait-on, à entendre ce langage, que c’est celui d’un adolescent? Ne dirait-on pas plutôt le conseil d’un homme d’âge et d’expérience? Tout est de même dans les paroles et les actes du duc d’Aumale. L’éducation qu’il a reçue, la
prince écrivait à son père, en 1843 : « 11 sera difficile de ne pas le faire bientôt maréchal de camp. Autrement, on aurait l’air de lui donner de mauvaise grâce des grades que tout le monde sait qu’il a gagnés... Il a dans l’armée une popularité réelle. » Cette lettre n’est qu’un long éloge de Cavaignac.
LE DUC D’AUMALE
culture de sou esprit avide de savoir, sa science de l’histoire, ses ambitions militaires, tout conspire pour le placer à la hauteur des plus lourdes responsabilités. Il est éclatant que, quelle que soit la situation qu’on lui confie, il n’y sera pas inférieur. Aussi ses parents jugent-ils qu’il est en état de se marier et de devenir chef de famille.
Sous le ciel de Naples est née et a grandi la princesse qu’ils lui destinent. Fille du prince Léopold de Salerne, second fils de Marie-Caroline reine des Deux-Siciles et frère de Marie-Amélie, elle est la cousine germaine du duc d’Aumale. On la dit accomplie, et sur-le-champ la pensée de ce mariage sourit au prince. Mais il ne connaît pas encore la jeune fille, et, à peine rentré d’Algérie, il part pour Naples, afin de la voir et de se faire connaître d’elle. Il quitte Paris dans le courant d’octobre, accompagné de son ancien précepteur Cuvillier-Fleury, devenu secrétaire de ses commandements, et de son aide de camp le colonel de Beaufort (1).
Le 20, il est à Turin, où la famille royale de Piémont a désiré qu’il s’arrêtât. Elle donne, durant trois jours, des fêtes en son honneur. Parmi ces fêtes, une revue fournit à la population de la capitale l’occasion d’admirer la belle prestance et la fière mine du fils du roi des Français. Le jeune général, que la prise de la smalah a rendu populaire dans le monde, reçoit partout sur sa route des témoignages de l’estime en laquelle on le tient. Partout on l’acclame. Lorsqu’à cheval, aux côtés du roi et des princes de la
( 1 ) Quand le duc d’Aumale quitta Paris, la reine chargea Cuvillier- Fleury de la tenir chaque jour au courant des faits et gestes de son fils, .l’ai sous les yeux quatre des lettres inédites que lui écrivit de Turin le secrétaire des commandements. Elles rendent minutieusement compte des détails de la réception faite au prince dans la capitale du Piémont. Cuvillier-Fleury, tombé subitement malade, ne put du reste aller plus loin. Il laissa le duc d’Aumale continuer son voyage, vint se rétablir à Nice et rentra en France.
maison de Savoie, il traverse la ville pour assister aux manœuvres militaires données en son honneur, il excite h enthousiasme.
En quittant Turin, il se rend à Govone, où réside sa tante, la reine Marie-Christine, que son état maladif tient éloignée de la cour. Il la charme, la captive, et elle le comble d’attentions. Il part ensuite pour Gènes et de là pour Naples, d'où il ira voir son palais de Palerme, et qui est à vrai dire le but de son voyage.
A la cour napolitaine, il est présenté à sa cousine. Avec sa grâce juvénile, paré du prestige de sa gloire précoce, il n’a qu’à se montrer pour plaire. Depuis longtemps il était attendu. Comme il réalise et dépasse toutes les espérances qu’avait éveillées la nouvelle de son arrivée, le cœur qu’il vient interroger se donne à lui sans retour. Luimême est conquis par ce qu’il découvre, dans cette âme candide et pure, de sentiments fiers, délicats et tendres. C’est une heure enivrante, l’heure des rêves du foyer, qu’il associe dans sa pensée aux rêves de gloire qui la hantaient presque exclusivement avant ce jour. Il tient le bonheur et ne le laissera pas s’échapper. Le mariage est décidé; il sera célébré l’année suivante.
Le duc d’Aumale retourne en Afrique, où l’attend le commandement de la province de Constantine. Il l’exerce durant onze mois. Comment il les emploie, demandons-le à ses états de service. Ils sont éloquents dans leur brièveté.
Au mois de février 1844, accompagné de son jeune frère le duc de Montpensier, qui est venu le rejoindre et dont il protège les débuts militaires, comme le due d’Orléans protégea les siens, il poursuit dans les Zibans le chef arabe Ahmed-bey. Le premier, il entre dans Biskra, avance dans l’Aurès et enlève Mechonnèche après un rude combat où son frère et le colonel Jamin sont blessés à ses
LE DUC D’AUMALE
côtés. En avril, il est dans les montagnes d’Ouled-Saltan. Il y livre de nouveaux combats. Dans l’un d’eux, son cheval reçoit deux blessures. Victorieux de ce côté, il revient rapidement sur ses pas, dégage Batna et Biskra, entourés par les Arabes. Par cette suite de faits de guerre heureusement conduits et dénoués, il achève la soumission de la province confiée à son commandement.
Ayant gagné de nouveaux titres à l’estime de son pays et à la confiance de ses soldats, il peut songer à son bonheur privé. Il rentre en France, et, après un court séjour à Paris, il va s’embarquer à Toulon pour les Deux- Siciles. Son frère Joinville est avec lui. Le navire qui les transporte dans les États napolitains est escorté par une escadre. Pendant la durée des fêtes qui se préparent, elle stationnera dans les eaux de Naples. Le mariage est célébré le 25 novembre. Le 2 décembre, on remet à la voile, et les nouveaux époux gagnent la France. Le 5 décembre, ils débarquent à Marseille, d’où ils se rendent à Paris en s’arrêtant en route, dans les grandes villes. Partout ils sont reçus avec les honneurs royaux.
Pendant une année, le duc d’Aumale, tout à son amour, vécut en famille, dans cette intimité douce et charmante que le roi et la reine avaient su créer autour d’eux. Ce n’est qu’en 1846 qu’il retourna en Afrique comme commandant des subdivisions de Médéah et de Milianah. Cette situation n’était que provisoire. Il se considérait comme créé pour de plus hautes destinées. La pacification de l’Ouarensenis, acte capital de sa vie militaire à cette époque, n’avait été que le prélude d’une carrière nouvelle. Le gouvernement général de l’Algérie, devant lequel il avait si longtemps reculé, tout en le désirant (1),
(J ) i M. le duc d’Aumale ne pourrait consentir à exercer l’intérim de gouverneur général. Mais Son Altesse Royale ne renonce pas pour
(il)
il 1 accepterait maintenant, après s’y être longuement et consciencieusement préparé.
Ce poste éminent, tout le monde, dans les régions officielles, souhaitait le voir dans ses mains. Le plus compétent des juges, le maréchal Bugeaud, se déclarait à cet égard, dès la fin de 1843, avec une netteté significative. Il écrivait au député Blanqui : « Je désire qu’un prince me remplace ici, non pas dans l’intérêt de la monarchie constitutionnelle, mais dans celui de la question; on lui accordera ce qu’on me refuserait. Le duc d’Aumale est et sera chaque jour davantage un homme capable. Je lui laisserai, j’espère, une besogne en bon train; mais il y aura longtemps beaucoup à faire encore; c’est une œuvre de géant et de siècles. »
Vers le même temps, un soir, au bivouac, causant avec ses officiers, il accentuait son opinion :
« Je place très haut, disait-il, les talents militaires et administratifs de mes trois lieutenants : Changarnier, Lamoricière et Bedeau. Eh bien, si j’avais à faire le choix de mon successeur au gouvernement de l’Algérie, je n’hésiterais pas à désigner le duc d’Aumale, dans lequel se trouvent réunis les qualités qui constituent le chef d’armée et l’administrateur. Il a la décision prompte, le courage entraînant, le corps infatigable et l’amour du travail, le tout dirigé par une haute intelligence et un ferme bon sens. Joignez à cela le prestige dont l’entoure aux yeux de tous, et des Arabes surtout, son titre de fils de France, et vous aurez en lui le gouverneur qui fera de l’Algérie un royaume prospère (1). »
l’avenir à en devenir titulaire. Jusque-là, son désir serait d’aller commander au mois d’octobre prochain la province de Constantine et d’y servir sous vos ordres. » Soult à Bugeaud, 17 juillet 1843. — Archives du dépôt de la guerre.
(1) H. u’Ideville, le Maréchal Bugeaud.
Enfin, il écrivait à Guizot : « Quant au gouvernement du duc d’Aumale, je n’y vois d’inconvénients que pour la monarchie, qui prendra une responsabilité de plus. Le jeune prince est capable, et il va vite en expérience. Je pense que, dès le début, il administrera bien et deviendra un ministre très distingué. Sur ce point, il ne lui faut qu’un peu plus d’expérience et de méditation. »
Plus tard, dans ses Mémoires , Guizot complétera ce jugement. On peut y lire : « Le duc d’Aumale avait pris part avec distinction, quelquefois avec éclat, à quelquesunes des campagnes les plus actives; il était aimé autant qu’estimé dans l’armée. Son nom et son rang avaient sur les Arabes un sérieux prestige; ils se rangeaient sous la main du fils du sultan de France plus aisément que sous la main d’un général vainqueur. »
L’ancien ministre fait également justice du reproche adressé à Louis-Philippe par quelques mécontents d’avoir imposé son fils au cabinet et à l’Algérie, par faveur, dans un intérêt de famille : « Il n’a jamais eu à ce sujet, dit-il, ni exigence ni impatience et il n’a mis ses fils en avant que lorsqu’il les a jugés capables de bien servir leur pays (1). »
Quant au duc d’Aumale, il est intéressant de marquer en quelles dispositions d’esprit il acceptait les redoutables responsabilités qui allaient peser sur lui. C’est au maréchal Bugeaud que, en un langage témoignant à la fois de son admiration et de sa reconnaissance, il confiait ses perplexités et ses résolutions :
« Je ne me fais aucune illusion sur les difficultés, sur les attaques dont je serai l’objet, sur les déceptions qui m’attendent. Mais j’apporterai à l’accomplissement de
1) Guizot, Mémoires.
L’AFRICAIN
mes devoirs une entière abnégation personnelle et un dévouement de tous les instants. Je conserverai précieusement le souvenir de ce que je vous ai vu faire d’utile et de grand sur cette terre d’Afrique, et je ferai tous mes efforts pour suivre vos traces et y continuer votre oeuvre (1). — Vous voulez, dites-vous, marcher sur mes traces? répondait Bugeaud; moi, je veux que vous les élargissiez “et je serai bien heureux si vous faites mieux que moi; je ne serai pas le dernier à le proclamer. »
Ainsi toutes les opinions, tous les jugements des contemporains contribuent à justifier la nomination du duc d’Aumale au gouvernement de l’Algérie. Elle ne fut blâmée que par les représentants et les organes des partis systématiquement hostiles à la maison d’Orléans. La masse de la nation approuva et applaudit, devançant l’enthousiasme que firent éclater les Arabes soumis à la France en apprenant qu’ils allaient être gouvernés par le fils du roi Louis-Philippe, le sultan des Français, comme ils disaient.
Le maréchal Bugeaud avait quitté son gouvernement au mois de juin 1847, en confiant au général de Bar l’intérim, qui passa trois semaines plus tard aux mains du général Bedeau. L’ordonnance royale nommant le duc d’Aumale fut promulguée le 11 septembre 1847. Le 3 octobre, il montait sur la frégate le Labrador, qui l’attendait à Toulon, et le 5, à trois heures, il débarquait à Alger (2).
Sur le quai, contenue par les troupes rangées en haie,
(1) II. d’Ideville, le Maréchal Bugeaud.
(2) La duchesse d’Aumale vint le rejoindre le 9 novembre, avec le fils qui leur était né. Un peu plus tard arrivèrent le prince et la princesse de Joinville.
LE DUC D’AUMALE
l’attendait une foule immense, colons et Arabes. Tandis que de toutes parts s’élevaient des acclamations et que le canon se faisait entendre, le prince était reçu par le général Bedeau entouré de nombreux officiers, parmi lesquels se trouvaient la plupart des chefs des tribus soumises depuis longtemps, ou d’autres que l’arrivée du fils du roi avait décidés à se soumettre, après une longue résistance. Ils lui apportaient leurs hommages et leurs protestations de fidélité.
Dès le lendemain, le duc d'Aumale rappelait le général Changarnier, qu’un différend assez grave avec Bugeaud, résultant d’une regrettable incompatibilité d’humeur, avait éloigné précédemment de la colonie. Le prince estimait à un très haut prix les talents militaires du héros de la retraite de Constantine. Il tenait à le voir figurer dans cette brillante pléiade de généraux et d’officiers supérieurs que les guerres d’Afrique avaient déjà mis ou devaient mettre en 'lumière : Lamoricière, Cavaignac, Yusuf , Pélissier, Renault, Saint-Arnaud, Canrobert, Mac Mahon.
Le général Bedeau, qui lui remettait ses pouvoirs, allait aussi rester sous ses ordres. Le duc d’Aumale, toujours empressé à faire rendre justice à qui bavait mérité, écrivait a son sujet au ministre de la guerre : « Au moment où le général Bedeau va quitter le commandement intérimaire qu’il a ici parfaitement exercé, je crois devoir vous demander de lui écrire une lettre qui exprime la haute satisfaction du gouvernement du roi (1). » C’est par do tels procédés qu’il s’attachait les cœurs.
A citer encore son ordre du jour aux troupes : « En prenant le commandement de l’armée d’Afrique, le gou-
(1) Archives du dépôt de la guerre.
verneur général de l’Algérie croit devoir témoigner aux officiers, sous-officiers et soldats qui la composent, combien il est fier de se trouver à leur tète. Appelé déjà cinq fois à l’honneur do servir dans leurs rangs, il sait depuis longtemps ce qu’on peut attendre de leur dévouement au roi et à la France. Confiant dans leur courage, confiant dans le mérite éprouvé de valeureux généraux, il ne doute pas que le succès ne continue de couronner tant de nobles efforts. L’armée qui vient d’accomplir tant de grandes choses a salué d’universels regrets l’illustre chef à qui elle doit tant de gloire et sous les ordres duquel j’aurais tant aimé à me retrouver encore. Qu’il reçoive ici l’expression du bien vif et bien reconnaissant souvenir que lui conservera toujours l’armée d’Afrique (1). »
En prenant possession de son gouvernement, le duc d’Aumale eut pour premier souci de l’organiser et d’imprimer aux trois divisionnaires placés sous ses ordres, Changarnier à Alger, Lamoricière à Oran, Bedeau à Constantine, l’activité et les idées dont il était lui-même animé. Il eut avec eux, durant les huit jours qui suivirent son arrivée, des conférences quotidiennes où furent examinées, au triple point de vue politique, militaire et administratif, toutes les questions qu’on avait à résoudre dans l’intérêt de la colonisation.
De l’aveu de ses lieutenants, le nouveau gouverneur général révéla dans ces conférences un esprit judicieux, prudent et hardi. 11 avait sur toutes choses des idées arrêtées. Mais il ne lui déplaisait pas de les entendre contredire. Il possédait au plus haut degré l’art d’écouter et de se pénétrer des objections de ses contradicteurs. Lorsque ses divisionnaires se séparèrent de lui pour
(1) Archives du dépôt de la guerre.
retourner au siège de leur commandement, l’accord existait complet et absolu sur la marche à suivre pour hâter la solution des problèmes coloniaux.
Le 4 novembre, il entreprit une tournée du côté de Blidali et de Médéah. 11 poussa jusqu’au col de Mouzaïa, théâtre d’un brillant succès de nos armes dans lequel il avait eu sa part. On avait commencé de grands travaux à travers ces contrées afin d’en assurer la viabilité. Il tenait à se rendre compte de la manière dont ils étaient conduits. Partout il fut triomphalement reçu par les Arabes et par les colons. Comme don d’avènêment, il apportait aux premiers une large amnistie; les seconds lui savaient gré d’avoir sacrifié le séjour de Paris aux rudes et difficiles affaires d’Algérie.
Des souvenirs qui restent de la vie du duc d’Aumale à cette époque, il en est un qu’a conservé le musée de Versailles, son portrait en général de division, peint par Winterhalter. Quiconque le verra sera frappé de la fière attitude du jeune gouverneur et ce qu’offre de séduisant sa physionomie. Il est debout, botté, éperonné, son chapeau à la main, la poitrine traversée par le grand cordon de la Légion d’honneur. Sa taille haute et svelte, ses cheveux hlonds, ses moustaches fines et tombantes, ses yeux bleus font revivre sur son visage le type gaulois le plus pur, embelli par l’éclat d’une jeunesse radieuse dont les ardeurs se devinent sous un regard mélancolique et rêveur. Rien de vulgaire dans cette silhouette charmante. .On ne se figure pas autrement les héros de notre histoire, à leur entrée dans la vie. A voir ce portrait, il est aisé de comprendre l’ascendant que le prince ne tarda pas à prendre sur les Arabes. Ils saluaient en lui le plus illustre et le plus haut placé de leurs vainqueurs.
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L’AFRICAIN
En cette fin de l’année 1847, on eût pu considérer l’Algérie comme entièrement soumise à la France, n’eussent été les suprêmes efforts que tentait l’émir Abd-el-Kader pour ressaisir sa puissance perdue. Dernier témoignage de son indomptable confiance dans son étoile et d’un fanatisme au-dessus de tous les revers, ces efforts ne semblaient pas devoir engendrer de complications bien redoutables. Nous tenions trop fortement les populations et le sol pour qu’ils pussent nous être arrachés. Mais, Abdel-Kader debout, des révoltes partielles étaient toujours à craindre. La pacification n’aurait un caractère définitif que lorsqu’il serait abattu. C’est donc à l’abattre que le duc d’Aumale, déjà victorieux de lui en une circonstance mémorable, allait désormais se consacrer.
Après la prise de sa smalah, l’émir avait paru devoir réparer ce désastre, et à Sidi-Brahim, notamment, le 23 septembre 1845, il s’était rendu maître d’un petit corps de troupes envoyé contre lui. Mais ce triomphe avait été éphémère, et, depuis, il menait une vie misérable, victime tout à la fois des défaites que lui avaient infligées les Français et de ses différends avec l’empereur du Maroc. Fidèle à sa cause lorsqu’il avait des soldats, des armes, un trésor et tenait tête à l’envahisseur, le prince marocain l’avait un jour abandonné, sans attendre qu’il fût vaincu. Il s’était inquiété des propos menaçants pour sa puissance tenus par Abd-el-Kader. Dès ce moment, jaloux de son prestige et le redoutant, sans cesser de professer pour les chrétiens la même haine que lui, il l’avait traité en ennemi. Plus tard, à la bataille d Isly, le général Bugeaud lui avait porté à lui-même le coup le plus terrible et donné un de ces avertissements qu’on n’oublie pas. Définitivement éclairé par ce sanglant désastre, contraint de subir la paix, 1 empereur ne s était
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plus préoccupé que de ne pas attirer sur sa tète de nouvelles calamités. Sa rupture définitive avec Abd-el-Kader, son désir plus ardent de le voir disparaître, avaient été la conséquence de sa défaite.
L’émir, cependant, s’obstinait à ne pas comprendre. Traqué de toutes parts, abandonné de la plupart de ses anciens partisans, réfugié sur le territoire marocain, oii il restait encore, en dépit des dangers qui le menaçaient, n’osant revenir sur le territoire algérien, où il en aurait couru de plus grands, il s’efforçait d’opérer un rapprochement entre l’empereur et lui. Il poursuivait une réconciliation qui pouvait seule lui fournir les moyens de sortir de la situation critique en laquelle il se débattait et de reprendre l’offensive.
Au commencement de novembre, de Zaion, non loin de Mellilia, au pied des montagnes du Riff, où il s’était installé avec sa daïra — un diminutif de la smalah — et environ deux mille cavaliers, tout ce qui lui restait de ses troupes, il envoyait à l’empereur émissaires sur émissaires, afin de lui démontrer « combien il était funeste que le prince des croyants, à l’instigation des chrétiens, songeât à écraser un vrai musulman (1) ». Il eut même recours aux cérifs de la tribu des Djebella, dont l’influence était considérable. Il les chargea de porter au Maroc ses conseils et des paroles de paix.
En attendant leur retour, il agissait auprès des autorités espagnoles de Mellilia pour tâcher d’obtenir des Anglais, par l’intermédiaire d’agents plus ou moins louches, des secours en armes et en argent et leurs bons offices auprès de l’empereur. Mais ces tentatives échouaient toutes piteusement. Il en était de même des
(1) Archives du dépôt de la guerre.
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efforts qu’il tentait pour attirer à lui les tribus du Riff. A peu d'exceptions près, « elles lui montraient la bouche de leurs fusils (1) ». Le temps était passé où tous les musulmans africains se levaient à sa voix.
Cependant il ne perdait pas courage. Tenu au courant des événements qui préparaient la chute de l’émir, le général Lamoricière, après les avoir portés à la connaissance du gouverneur général, s’était décidé à se rapprocher de la frontière du Maroc. Vers la mi-novembre, il expédiait sur ce point deux bataillons du 9e de ligne, un du 5% le 8e de chasseurs à pied et quatre escadrons de cavalerie : chasseurs et spahis ; il donnait l’ordre au général Renault et aux colonels de Mac Mahon et Gousin- Montauban de se rallier à ces troupes avec celles qu’ils commandaient. Lui-même s’embarquait à Oran, le 21 novembre, pour se rendre à Nemours, d’où il allait prendre le commandement de la colonne expéditionnaire, grossie par deux bataillons du 44e, deux escadrons de chasseurs d’Afrique, et forte de plus de cinq mille hommes.
L’émir, s’il rentrait sur le territoire algérien, était donc certain de rencontrer devant lui une barrière infranchissable. Il eut alors la pensée de demander aux Français le libre passage, offrant de prendre le formel engagement de désarmer et d’aller vivre à la Mecque. Ayant écrit au duc d’Aumale, à Lamoricière et à Cavaignac pour demander une entrevue, il chargea un homme sûr de porter les trois lettres au camp français le plus rapproché de la frontière. Il ne se faisait aucune illusion sur le résultat de cette démarche. Mais, en envoyant ainsi des courriers aux commandants des troupes françaises, il faisait crÔire qu’il entretenait des relations
(1) Archives du dépôt de la guerre.
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amicales avec eux et qu’il traitait pour la paix. C’était un aliment donné à la crédulité des Arabes. Par malheur pour lui, ses desseins avaient été devinés. Son émissaire ayant rencontré, au delà de la frontière, le général Renault, commandant de la subdivision de Tlemcen, lui présenta ses messages. Le général en prit possession; mais après avoir déclaré que les Français ne consentiraient à traiter avec Abd-el-Kader que sur les bases d’une soumission sans conditions, il ajouta que, si de nouveaux courriers se présentaient, ils seraient passés par les armes.
L’infatigable adversaire de la France, après quinze ans de luttes obstinées, se trouvait donc acculé à une situation désespérée, immobilisé entre les Français et les Marocains, lesquels, encore qu’ils ne se fussent pas concertés pour s’emparer de lui, poursuivaient également ce but. Il ne voulait pas néanmoins s’avouer vaincu. Les derniers défenseurs de sa cause, résolus à partager son sort, trompés par ses incessantes bravades, alléchés aussi par l’espoir de saisir, au cours de leurs déplacements, l’occasion d’opérer des razzias sur les sauvages tribus du Riff, ces défenseurs étaient en petit nombre, mais doués de plus d’audace et de courage que les guerriers marocains. Convaincu qu’avec leur aide il pouvait réussir un coup de main, il décida de le tenter tel qu’il l’avait conçu. Il ne s’agissait de rien moins que d’aller enlever un des fds de l’empereur, au milieu des troupes qu’ils commandaient. En possession d’un tel otage, il pourrait, à son tour, dicter des lois au sultan des croyants africains.
Le 9 décembre, il s’établit en un lieu nommé Gherma, protégé, d’un côté, par une rivière : la Moula,ïa, de l’autre, par les montagnes. Le 10, il réunit ses soldats; il leur communiqua son projet, en le leur exposant avec l’élo-
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quence et l’habileté qu’il savait mettre en ses paroles. Quand ils se furent engagés à le suivre, il leur fit jurer de ne pas tirer un coup de fusil avant d’arriver à 1a, tente des princes impériaux. Le même jour, ses fantassins se mirent en route, et le lendemain, à cinq heures du soir, il les rejoignait avec sa cavalerie, laissant sa daïra derrière lui.
Il voulait surprendre le camp marocain pendant la nuit, précédé de quatre chameaux enduits de goudron et chargés de fascines goudronnées, qu’on lancerait en flammes à travers les tentes. A deux heures, il donna l’assaut, tout surpris de ne pas rencontrer d’obstacles. C’est qu’en effet le camp était vide. Les Marocains avertis l’avaient évacué. Il s’en empara. Mais, au matin, il put voir l’armée impériale, environ quarante mille hommes, rangée sur les hauteurs voisines et l’enveloppant. C’en était fait de lui si ses troupes eussent faibli ou seulement perdu le sang-froid. Mais, confiantes dans leur chef, elles ne l’abandonnèrent pas et parvinrent à se frayer une issue à travers les rangs ennemis. Abd-el-Kader put ainsi rejoindre sa daïra. Il la fit aussitôt passer sur la rive droite de la Moulaïa, c’est-à-dire en terre algérienne, par un gué proche de la mer.
Pendant que s’effectuait ce passage, lui-même, à la tête de ses réguliers, combattait avec un indomptable courage, contenant l’ennemi et lui infligeant des pertes énormes. Il eut trois chevaux tués sous lui, et, après le combat, son burnous se trouva criblé de balles. Mais 1 opération avait réussi; la daïra était sauvée; lui-même avait pu la rejoindre. Il est vrai que cette affaire lui coûtait la moitié de son effectif. Alors il fit ses adieux aux siens, les invitant à aller se rendre aux Français. Pour lui, il se dirigeait vers le sud. Il cherchait à gagner le déseit.
LE DUC D’AUMALE
Il ne savait pas encore que, tout le long de la route qu’il devait suivre, le général de Lanioricière, « se conformant aux instructions très précises du duc d’Aumale (1) », avait échelonné ses troupes. Au col de Kerbous, qu’il devait nécessairement franchir, il se heurta aux spahis qui l’attendaient. A la faveur de la nuit pluvieuse et sombre, il essaya de forcer le passage. Il fut repoussé. C’était la fin de son odyssée. Il n’avait plus qu’à se rendre. Il le comprit, et, après un court entretien avec les officiers qui lui barraient le chemin, il envoya deux de ses cavaliers à Lainoricière en demandant l’aman.
Le général s’était mis en route durant la même nuit pour gagner le col de Iverbous et allait y arriver quand les envoyés d’Abd-el-Kader le rencontrèrent. Ils s’étaient munis, en guise de lettre de créance, d’un morceau de papier mouillé par la pluie portant l’empreinte de son cachet. Le gouverneur général avait envoyé par avance à Lamoricière une lettre d’aman. Celui-ci put donc répondre affirmativement à la demande qui lui était faite, et son sabre qu’il envoya au vaincu fut le gage de sa promesse. A ce moment, la claïra s’était mise sous la protection des Français, et les combattants qui s’y trouvaient avaient fait leur soumission.
Au matin, le général reçut une lettre de l’émir qui ne s était pas encore livré. Il remerciait Lanioricière, lui recommandait sa famille, ses serviteurs et son escorte. En ce qui le concernait, il demandait à être transporté à Alexandrie ou a Saint-Jean d Acre. Il réclamait, a cet égard, un formel engagement. La réponse de Lamoricière lui ayant donné satisfaction, il vint, le 23 décembre
(1) Archives du dépôt de la guerre.
SI
se soumettre à lui devant le marabout de Sidi-Brahim, là même où, deux ans avant, il avait remporté, sur la colonne Montagnac, une sanglante et dernière victoire.
Tandis que se déroulaient ces événements, le duc d’Aumale arrivait à Nemours. Parti d’Alger le 18 décembre, afin de les suivre de plus près, il avait été retardé dans son voyage par une tempête furieuse. Obligé de faire deux fois relâche, d’abord à Mers-el-Kebir, puis à Rachgoum, à l’embouchure de la Tafna, il n’avait pu débarquer à Nemours qu’à l’aube de cette journée du 23 décembre, durant laquelle devait se consommer le plus éclatant revers de 1 indomptable ennemi des Français. Le duc d’Aumale amenait avec lui le'général Cavaignac, qui venait remplacer provisoirement Lamoricière, appelé à Paris, en sa qualité de député, par la session des Chambres.
En débarquant, il apprit la grande nouvelle. Elle ne le surprit pas. Elle était prévue depuis plusieurs mois, et toutes les opérations ordonnées par lui en prenant possession du gouvernement étaient combinées en vue de rendre inévitable la reddition d’Abd-el-Kader. Mais elle lui causa une patriotique joie. Sans attendre l’arrivée de Lamoricière, il chargea Cavaignac de lui porter ses félicitations, que quelques jours plus tard il lui présenta luimême en lui annonçant qu’il ratifiait les engagements pris envers l’émir et notamment celui de le transporter en Égypte ou en Syrie.
« Vous serez attaqués, dit alors Cavaignac qui était présent, très vivement attaqués, soyez-en sûrs, vous surtout, prince. Plus le succès est grand, plus on s’efforcera de l’amoindrir et même de le retourner contre vous.
— Eh bien, répliqua en riant le duc d’Aumale, le général de Lamoricière est député de la gauche et vous
LE DUC D’AUMALE
n’êtes pas, je crois, sans avoir quelques amis dans le parti républicain ; à vous deux de parer (1). »
Il ne prévoyait pas alors que la parole donnée à Abdel-Kader par Lamoricière et ratifiée par lui ne serait pas tenue. Plus tard, quand il sut que le ministère entendait garder l’émir prisonnier, il protesta. Il rappela qu’au nom de la France il lui avait promis la liberté. Souvent, depuis, il se plut à expliquer pourquoi il s’était déterminé à maintenir cette promesse faite par le général dans les mains duquel le vaincu avait remis ses armes.
« Abd-el-Kader, quand il fit ses conditions, disait-il, n’était pas encore en notre pouvoir. Grâce à ces réactions si fréquentes dans sa vie, il pouvait, par suite de la mobilité du caractère arabe, trouver une voie de salut, perpétuer un foyer de désordres et de troubles. En ces graves conjonctures, il valait mieux courir le risque des embarras que pourrait causer, dans l’avenir, son retour d’ailleurs improbable, que rejeter ses propositions. »
Ces raisons, il les avait fait valoir en annonçant au gouvernement français la reddition d'Abd-el-Kader ; il y revint à plusieurs reprises, et il n’est pas douteux que, si la monarchie de Juillet n’eût pas été emportée par la révolution, il aurait fini par gagner sa cause.
Dans la soirée du 23 décembre, Abd-el-Kader, arrivé à Nemours, fut mis en sa présence.
« Tu devais désirer depuis longtemps ce qui arrive, lui dit l’émir; l’événement s’est accompli à l’heure que Dieu avait marquée.
— Le général m’a fait part de ce qui s’est passé entre toi et lui, répondit le duc d’Aumale. Il t’a assuré que tu ne serais pas retenu en captivité et que tu serais conduit
(1) Camille Rousset, la Conquête de l'Algérie.
L’AFRICAIN
à Saint- Jean d’Acre ou à Alexandrie. Je confirme cet engagement et j'approuve tout ce que le général t’a. dit. Il sera ainsi fait, s’il plaît à Dieu; mais, il faut l’approbation du roi et de ses ministres, qui seuls peuvent décider sur l'exécution de ce qui est convenu entre nous trois. Quant à moi, je ne puis que rendre compte de ce qui s’est passé et t'envoyer en France pour y attendre les ordres du roi.
— Que la volonté de Dieu soit faite, soupira Abd-el- Kader; je me confie à toi (1). »
Tout cependant n’était pas dit. Il fallait, pour que la soumission produisît tous ses effets, que le vaincu amenât au vainqueur un cheval de soumission. Le lendemain, il vint présenter au gouverneur général, devant un brillant état-major auquel s’étaient, réunis les chefs arabes restés nos amis, « sa bonne jument », la seule monture qui lui restât. C’était l’acte final de son abdication. Vingtquatre heures plus tard il s’embarquait pour la France, où une dépêche du duc d’Aumale au ministre de la guerre, expédiée d’urgence à Toulon, avait annoncé son arrivée :
« Abd-el-Kader est dans notre camp, écrivait le gouverneur général. Battu par les Marocains, abandonné de la plupart des siens, il cherchait à gagner le Sud par le pays des Benisnassas. Mais cerné de ce côté par la cavalerie du général de Lamoricière, il s’est rendu sous la condition d’être envoyé à Alexandrie ou à Saint-Jean d’Acre. Il s’embarque demain avec moi pour Oran, d’où il sera envoyé à Toulon aux ordres du gouvernement (2). »
Huit jours plus tard, le 2 janvier, rentré à Alger, le duc d’Aumale se hâtait d’écrire au maréchal Bugeaud,
(1) Archives du dépôt de la guerre.
(2) Ibid.
LE DUC D’AUMALE
auquel, dans l’élan de sa naturelle et généreuse droiture, il reportait le mérite du grand événement qui venait de s’accomplir : « Lorsqu’il s’est accompli, votre nom a été dans tous les cœurs. Chacun s’est rappelé avec reconnaissance que c’est vous qui aviez mis fin à la lutte, que c est l’excellente direction que vous aviez donnée à la guerre et à toutes les affaires de l’Algérie qui a amené la ruine morale et matérielle d’Abd-el-Kader. Qu’il soit permis à un de vos anciens et modestes lieutenants de vous offrir, à l’occasion du renouvellement de l’année, ses vœux personnels et ceux de toute l’armée que vous avez si brillamment commandée pendant sept ans. »
Cette lettre alla droit au cœur du maréchal.
« Mon prince, j’étais certain d’avance, répondit-il, que vous pensiez ce que vous m’écrivez sur la chute d’Abd-el- Kader. Vous avez l’esprit trop juste pour ne pas apprécier les véritables causes de cet événement et l’âme trop élevée pour ne pas rendre justice à chacun. Comme tous les hommes capables de faire de grandes choses, vous ne voulez que votre juste part de gloire, et, au besoin, vous en céderiez un peu aux autres. Dans cette circonstance, mon prince, vous m’avez beaucoup honoré; mais vous vous êtes honoré bien davantage (1). »
A l’heure où s’échangeaient ces lettres, le duc d’Aumale était depuis trois mois à peine gouverneur général de l’Alg érie, et déjà, par des débuts aussi heureux qu'inespérés, il était en état d’imposer silence aux attaques dont les parties hostiles à la monarchie avaient salué sa nomination. Abd-el-Ivader disparu, c’était l’Algérie conquise et pacifiée, la plupart des difficultés résolues ; c’était surtout l’influence du duc d’Aumale pour longtemps établie
(1) H. d’Ideville. le Maréchal Bugeaud.
L’AFRICAIN
sur les Arabes et la possibilité d'organiser administrativement la colonie. Répandue de tous côtés dans nos possessions, la nouvelle de la reddition d’Abd-el-Kader jetait jusque parmi les tribus encore rebelles un salutaire effroi, et on pouvait croire que, dans un avenir prochain, le gouverneur général soumettrait la Grande Kabylie, encore insoumise, et achèverait ainsi la conquête.
Cette perspective hantait sa jeune imagination. Avec cet ardent entrain dont il avait donné tant de preuves, il étudiait les moyens de la réaliser. Dès le mois de février il arrêtait, avec ses lieutenants, les bases de l’expédition qu’il voulait envoyer contre les tribus kabyles. Il en avait iîxé la date au mois de mai. En attendant, il remaniait, pour en améliorer les rouages, l’administration civile, procédait à des essais de régime municipal, réorganisait les tribunaux de commerce, établissait en Algérie une succursale de la Banque de France, ouvrait des voies de communication, et, en même temps qu’il étudiait les plans du port d’Alger, il assurait la défense des côtes.
Quelques jours plus tard, au moment où, le trône de son père étant renversé, il se préparera à quitter Alger, il pourra écrire au ministre de la guerre qu’à la nouvelle des événements révolutionnaires d'Italie, ayant prévu que la France pourrait avoir besoin de transporter dans la péninsule une partie de son armée d’Afrique, il a prescrit aux commandants des divisions d’Alger et d’Oran de prendre secrètement des mesures pour que quinze mille hommes choisis parmi les vieilles troupes pussent être embarqués en quatre jours, et il y ajoutera, non sans un légitime orgueil : « Fa France peut compter sur son armée d’Afrique; elle trouvera ici des troupes disciplinées, braves, aguerries; elles sauront donner partout l’exemple de toutes les vertus militaires et du plus pur dévouement
LE DUC D’AUMALE
au pays (1). » Quand il parlait ainsi de 1 armée, il décrivait sa propre image.
Rappeler, en les résumant, ces lointains souvenirs, c’est faire comprendre pourquoi le nom du duc d Aumale est impérissablement lié à l’histoire de la conquête africaine. C’est en Algérie qu’il passa, ainsi qu’il se plaisait à le dire, les plus belles années de sa vie. Colonel, maréchal de camp, divisionnaire, gouverneur général, il révéla en des circonstances d’un incomparable éclat et qui 1 ont illustré à l’âge où tant d’autres cherchent encore leur voie, les qualités de l’homme de guerre et du colonisateur. Adolescent et inconnu quand il mettait le pied sur le sol algérien, il lui fut donné d’accomplir d’admirables choses. Il semblait destiné à en accomplir de plus grandes encore, et, quoique toutes les joies que l’homme peut souhaiter lui eussent été précocement départies, personne n'eût pu dire sans injustice qu’il n’en était pas digne.
Entre temps, il avait associé à sa vie une compagne selon son cœur. Un fils grandissait à son foyer. Tout lui souriait. Il était mûr maintenant pourles grandes épreuves, les amertumes et les douleurs de F exil.
(4) Archives du dépôt de la guerre.