CHAPITRE III
l’exil
Injustices de la révolution de 1848. — Le roi refuse de résister. — Ce que pouvaient faire ses fils. — Leur soumission. — Propositions du maréchal Bugeaud — Le duc d’Aumale à Twickenham.
— Extraits de sa correspondance. — Jugements sur les affaires d’Algérie et la politique intérieure. — État d’âme du prince en -1861. — Sa Lettre sur l’histoire de France. — Sa vie en Angleterre. — Le Zucco. — Activité du duc d’Aumale. — Rencontre avec le maréchal Pélissier — Le duc de Chartres dans l’armée italienne. — Le foyer familial. — Le prince de Condé, son voyage autour du monde, sa mort. — Comment ses parents l’apprirent.
— Une lettre sur les protestants. — Le poids de l’exil.
Aujourd’hui que, depuis longtemps, sont éteintes les passions sous lesquelles succomba le gouvernement de Juillet, on peut affirmer, sans crainte d’être démenti, que sa chute, aussi foudroyante qu’inattendue, eut le double caractère d’une surprise et d’une injustice. Déjà le roi Louis-Philippe s’était enfui de Paris que, dans les provinces où arrivait la nouvelle de la révolution qui venait de le renverser, on refusait encore de se rendre à l’évidence et de croire qu’il eût cessé de régner. Amis et ennemis se demandaient avec stupéfaction pourquoi, comment il n’avait pas résisté à l’émeute, pourquoi, comment il avait abdiqué. Ses partisans blâmaient les conseillers funestes qui, malgré la reine, malgré la princesse C lémentine, malgré les serviteurs les plus dévoués de la
LE DUC D’AUMALE
royauté, avaient arraché cette abdication à son effarement et entraîné la duchesse d'Orléans au Palais-Bourbon, au lieu de la laisser mettre ses fils sous la protection de l'armée, ainsi qu’elle en avait eu d’abord le dessein.
Il s’étonnait surtout qu’en ces circonstances tragiques, on n’eût pas songé au duc d’Aumale. Gouverneur général de l’Algérie, il disposait de quatre-vingt mille hommes solides, fidèles, accoutumés à le suivre, à lui obéir, et qu’il tenait dans sa main. Le prince de Joinville se trouvait en ce moment dans les eaux d’Alger avec l’escadre qu'il commandait et qui professait pour lui les mêmes sentiments que l’armée pour son frère (1). Leur intervention eût peut-être sauvé la monarchie, non qu'il leur fût possible de ramener en France la totalité de leurs troupes, mais parce qu’il leur eût suffi, pour tenir la République en échec, de refuser de la reconnaître et de déclarer qu'ils ne remettraient les pouvoirs que leur avait donnés un gouvernement légal qu’à un gouvernement régulièrement établi.
On a su plus tard que, dans l’affolement général qui favorisa la victoire de l’émeute, quelques amis de la famille royale avaient été hantés par la pensée de faire appel au duc d’Aumale. Il y eut notamment un jeune homme qui déployait déjà pour la cause des d’Orléans un dévouement dont il n’a cessé depuis de fournir des preuves éclatantes, et qui, soutenu par la princesse Clémentine, sollicita du roi un ordre qu’il se chargeait de
(t) Témoignage du capitaine de frégate Jaurès — devenu depuis i’amiral Jaurès, — qui commandait le Solon , et transporta les princes en Angleterre. Il disait plus tard :
— Partout où ils auraient voulu aller, je les aurais conduits.
On retrouve les mêmes sentiments dans les propos recueillis alors parmi les équipages de la flotte et dans la garnison d’Alger. Jusqu'à la fin de sa vie, l’amiral Jaurès resta l’ami du prince de Joinville.
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porter aux princes. Cet ordre leur eût enjoint de ne pas reconnaître la République. Le roi le refusa (1).I1 courbait le front sous la tempête, aussi docile à la soi-disant volonté nationale quand elle le précipitait du pouvoir que lorsque, dix-huit ans avant, elle l’y avait porté, — préoccupé surtout de ne pas provoquer par sa résistance la guerre civile et l’effusion du sang, ne comprenant pas que sa faiblesse les rendait inévitables.
Mais le roi était un vieillard, tandis que ses fils étaient jeunes et ardents, et s’il est aisé d’admettre les raisons qui le déterminèrent à ne pas résister, il serait plus difficile de comprendre que des princes, populaires dans le pays, chéris des soldats et des marins, respectés des chefs, aient imité son abnégation et, disposant d’une force immense, renoncé à y recourir, si l’on ne tenait compte de cette éducation première dont nous parlions plus haut, et qui les avait hiérarchisés.
Lorsque la nouvelle de la révolution arriva à Alger, la pensée ne leur vint même pas de protester. Il est vrai que le gouvernement, trop habile pour tenter de les contraindre ou de les menacer, s’était contenté de s’adresser à leur patriotisme (2). En touchant cette corde, il était sûr d’ètre entendu. Un patriotisme peut-être trop désintéressé dicta seul les lettres et les proclamations qu ils
(1) Communiqué par M. Estancelin. C’est lui qui avait le plus insisté pour qu’on recourut au duc d’Aumale et qui s’était offert pour lui porter les ordres du roi.
(2) <i Paris, 25 février 1848. huit heures et demie du soir. — Prince, le salut de la patrie exige que vous ne fassiez aucune tentative pour détourner les équipages et. les soldats de la marine de 1 obéissance qu’ils doivent au Gouvernement provisoire. Il importe que vous renonciez, jusqu’à nouvel ordre, à mettre le pied sur le sol de la France et à ne communiquer avec aucun navire de la flotte. Prince, votre cœur patriotique saura se résigner à ce sacrifice et F accomplira sans hésiter. Tel est l’espoir que le gouvernement provisoire met en vous. Signé : Arago. » Lettre au prince de Joinville.
LE DUC D’AUMALE
écrivirent alors. Ils avaient décidé de se soumettre. Vainement, autour d’eux, on disait :
« Restez! restez! Nous vous suivrons partout; nous vous obéirons aveuglément. »
Ils aimaient trop leur pays pour songer « à y porter la discorde ». D’ailleurs, en se soumettant, ils étaient convaincus d’être en communauté de pensée avec leur père (1).
La nouvelle de la révolution de Paris ne fut définitivement connue à Alger que le 28 février. Elle arriva sous la forme d’une circulaire adressée à tous les chefs de corps par le général Subervie le nouveau ministre de la guerre :
« Général, disait cette lettre, un grand acte national vient de s’accomplir. La royauté a disparu devant la souveraineté du peuple. Tous les bons citoyens, tous les hommes de cœur doivent se réunir autour du gouvernement provisoire de la République. Le gouvernement compte que l’armée, fidèle à ses devoirs, restera toujours dans le chemin de l’honneur. »
Le duc d’Aumale, au reçu de cet arrêt de mort de la monarchie, n hésita pas quant à la réponse que lui commandait son patriotisme. Il ne traça que deux lignes. Mais quelles lignes !
« Quoiqu’il arrive, le dévouement de l’armée d’Afrique et de ses chefs à la patrie est inaliénable. »
Autant signer une abdication. Et comme il redoutait
(1) Ils ne se trompaient pas. M. Estancelin a raconté depuis comment, se trouvant à Claremont au moment où le roi et la reine venaient d’y arriver, ils reçurent en sa présence les journaux qui racontaient le départ des princes et reproduisaient la proclamation du duc d Aumale au moment de quitter Alger. A chacune des phrases de cette proclamation, le roi disait : « Très bien ! très bien ! » Ce pathétique récit a été inséré dans un livre trop peu connu : les Dernières heures cl’une monarchie.
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que les divisions intestines de sa patrie n’excitassent à quelque folie les ennemis de la France à l’étranger, il appelait l’attention du ministre sur la nécessité de préparer la défense des côtes d’Alger, à laquelle lui-même n’avait cessé de travailler. Il ajoutait ensuite :
« J’ai porté à la connaissance de la population et de l’armée les nouvelles arrivées hier et avant-hier de Paris. Je me suis borné à prescrire aux officiers généraux toutes les mesures nécessaires pour la défense du territoire et le maintien du bon ordre, de la discipline et delà tranquillité générale. Citoyens et soldats, tous attendent avec calme les ordres de la mère patrie. Quoi qu’il arrive, leur dévouement à la France est inébranlable. L’armée d’Afrique soutiendra hautement ici comme partout ailleurs le drapeau national, quels que soient les chefs qui pourraient être appelés à l’honneur de la commander. »
Enfin, le 3 mars, le général Cavaignac étant désigné pour lui succéder, il remettait les pouvoirs au général Changarnier, chargé de l’intérim, et adressait la proclamation suivante à son armée :
« En me séparant d’une armée modèle d’honneur et de courage, dans les rangs de laquelle j’ai passé les plus beaux jours de ma vie, je ne puis que lui souhaiter de nouveaux succès. Une nouvelle carrière va peut-être s’ouvrir à sa valeur; elle la remplira glorieusement, j’en ai la ferme croyance.
« Officiers, sous-officiers, soldats, j’avais espéré combattre avec vous pour la patrie. . . Cet honneur m’estrefusé, mais, du fond de l’exil, mon cœur vous suivra partout où vous appellera la volonté nationale, il triomphera de vos succès; tous ses vœux seront toujours pour la gloire et le bonheur de la France. »
Le 3 mars, les habitants d’Alger furent témoins d'un
spectacle inoubliable : les deux princes, leurs femmes, leurs enfants portés clans les bras des serviteurs, traversant la ville à pied, sous la pluie glacée, dans la boue, escortés du général Changarnier, gouverneur par intérim, et d’un brillant état-major qui semblait conduire un deuil, et suivis d’une foule attendrie, respectueuse, où des mains se tendaient vers eux, tandis que sur les joues coulaient des larmes. Ils allaient s’embarquer à bord du Solon, qui devait les transporter en Angleterre. Lorsque, quelques jours plus tard, le navire, après avoir traversé le détroit de Gibraltar, voguait dans les eaux de Brest, et que les princes, debout sur le pont, jetaient un dernier regard vers les côtes de France, le commandant Jaurès s’approcha d’eux, et leur désignant le port qu’on voyait à travers la brume :
« Eli bien, y entrons-nous? » demanda-t-il (1).
Ils courbèrent la tète sans répondre; leur sacrifice était fait.
A peu de temps de là, ils eurent une autre occasion de reconquérir le trône de leur père. Le plus illustre soldat de ce temps, le maréchal Bugeaucl, était résolu à les y aider. Il les en fit avertir. Ils écartèrent ses propositions. Il ne se découragea pas, alla trouver Berryer, et, dans une entrevue secrète qu’ils eurent aux environs de Paris, il lui dit que, si le comte de Chambord voulait se réunir aux princes d’Orléans dans une ville de la frontière du Nord, il irait les y chercher à la tète d’un régiment dont il était sûr. Il se faisait fort de les conduire aux Tuileries. Il résuma ces offres et son plan dans une note qu’après l’avoir signée, il laissa dans les mains de Berryer (2). Nous ignorons si la proposition fut soumise au
(1) Communiqué par M. Estancelin
(2) Documents inédits : Paul Andral, exécuteur testamentaire de
comte de Chambord. Quant aux princes d’Orléans, ils y répondirent par un nouveau refus. Ils ne voulaient pas aller contre la volonté de leur pays.
C’est du même sentiment de déférence pour cette volonté qui leur était sacrée que s’inspirait le prince de Joinville, à la veille du renouvellement des pouvoirs présidentiels exercés alors par le prince Louis-Napoléon. Le roi Louis-Philippe était mort. Avant d’expirer, s’adressant à ses fils groupés autour de lui, il leur avait dit :
« Tenez- vous toujours prêts à servir votre pays, à quelque titre que ce soit. Quant à toi, Joinville, continua-t-il, sache bien, que si l’on t’offre la présidence de la République, tu dois l'accepter. »
Le prince de Joinville, que les amis de son père espéraient faire élire en remplacement de Louis-Napoléon, ne recula pas devant le devoir qui s’imposait à lui. Il le considérait comme pénible. Mais il saurait l’accomplir, non qu’il songeât, s’il était élu, à préparer le retour de la monarchie, mais parce qu’il espérait sauver son pays de « l’humiliation de l’Empire » et brûlait du désir de se dévouer à lui.
« Je ne suis pas républicain, disait-il alors. Mais si je suis nommé président de la République, je tiendrai mon serment. Mon but sera de maintenir l’ordre, de rétablir la confiance. Je ne tolérerai ni manœuvre électorale, ni tentative de corruption. Je serai un président loyal. A l’expiration de mon mandat, je me retirerai (1). »
Il est aisé de comprendre, à la révélation de traits
Berryer, qui raconta ces détails à diverses personnes, et notamment à la duchesse Decazes, née de Saint-Aulaire, disait que le plan écrit par Bugeaud se trouvait encore dans les papiers de l’illustre avocat. — Archives Decazes.
(1) Propos tenus par le prince à la duchesse Decazes, durant un séjour qu’elle fit à Londres à cette époque. — Archives Decazes.
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pareils, pourquoi le duo d’Aumale et lui, après la révolution de Février, renoncèrent à tirer parti des forces que l’Algérie laissait à leur disposition. A ces tentatives de résistance, que de toutes parts on leur conseillait, ils préféraient une soumission patriotique. C’est ainsi qu’ils se résignèrent à l’exil.
« L’exil! s’écriait, vingt-cinq ans plus tard, le duc d’Aumale, en une circonstance mémorable, que de souvenirs ce mot réveille dans mon cœur (1) ! » Il eût pu ajouter qu’entre tant d’autres qui attristaient son retour en France, celui de son calvaire de proscrit n’était pas le moins douloureux. La blessure ne se cicatrisa jamais, tant elle avait été large et profonde. Il ne pouvait se rappeler sans une sorte d’horreur tout ce qu'il avait alors souffert dans ses sentiments de patriote et de Français. A ses yeux, l’exil était le pire des maux. Un jour qu’à Chantilly un de ses intimes, parlant de son neveu, Monsieur le duc d’Orléans, reprochait à ce prince avec trop de sévérité quelques frasques de jeunesse, le duc d’Aumale, qui d’abord avait écouté en silence, se leva soudain :
« Vous n’êtes pas juste, protesta-t-il. Vous oubliez que ce malheureux enfant a eu tout contre lui, oui, tout, puisqu’il a eu l’exil. »
Et sa voix, s’assombrissant sur ces derniers mots, parut gonflée d’indignation (2).
Cependant, encore qu’il eût eu aussi « tout contre lui », il revint de son long séjour à l’étranger sans être aigri. Loin que ses qualités morales fussent altérées et dépréciées par la proscription, elles parurent s’ètre développées. C’est qu’il n’avait jamais perdu la confiance et 1 espoir. Il avait adopté pour devise cette simple parole :
(1) Discours de réception à l’Académie française.
(2) Raconté par un témoin.
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« J'attendrai. » Il attendait du temps un dédommagement, une revanche, la réparation d’une abominable injustice. A Claremont, où il résida avec sa famille jusqu’à la mort de son père (1), à Twickenham, où il s’installa ensuite en des conditions conformes à sa fortune et à son rang, il vécut toujours comme un hôte qui ne fait que passer, prêt à en partir pour rentrer dans son pays.
Il affectait d’y rester entouré des signes visibles de la grandeur de la France. Dans son cabinet de travail, des drapeaux tricolores, des étendards africains, l’épée du grand Condé, des fusils et des sabres de fantassins lui parlaient sans cesse d’elle. A côté de ces glorieuses reliques, ses archives, ses livres, ses tableaux, quelques rares meubles envoyés de Chantilly, les journaux et les revues de Paris lui donnaient à toute heure l’illusion de la patrie absente. Lorsqu'il entreprit d’occuper les loisirs de sa nouvelle existence et de demander au travail un allègement à sa douleur, c’est à retracer quelques-uns des grands épisodes de notre vie nationale qu’il se consacra. Tous ses écrits, conçus dans cette atmosphère vibrante, sont comme des plaidoyers pour la France, où il a versé tout chaud le patriotique amour qu’elle lui inspirait, cet amour toujours inassouvi qui se manifes-
(1) Claremont, acheté en 1816 par le futur roi des Belges, et cédé ensuite par lui à Louis-Philippe, est situé à vingt-cinq kilomètres de Londres, dans le comté de Surrej. Twickenham n’en est qu’à seize kilomètres, dans le comté de Middlesex. Le duc d Aumale acheta cette propriété à lord Clarendon. Disons tout de suite, pour n’y plus revenir, qu’à l’époque de la chute du gouvernement de Juillet, le duc d’Aumale était, depuis longtemps, en possession de l’opulent héritage des Condé, qu’il tenait du duc de Bourbon, le dernier d’entre eux, dont il était le filleul. Je renonce à discuter ici les accusations odieuses dont fut l'objet la famille d’Orléans, en 1830, quand le duc de Bourbon mourut. Le temps, les documents historiques, le témoignage des hommes les plus intègres en ont fait justice. Voir, entre autres, les Mémoires du chancelier Pasquier.
LE DUC D’AUMALE
tait en ces années cle malheur, jusque dans les plus minces détails de la vie.
A la chasse, pour se donner l’air plus français, il endossait la blouse bleue de nos paysans. Les visiteurs qui venaient le saluer à Twickenham, par quelque belle journée, pouvaient voir, en entrant à Orléans-House, sur les pelouses du parc, des uniformes militaires étalés au soleil. C’étaient les uniformes du prince, pieusement conservés dans l’exil, qu’on étendait fréquemment au grand air par son ordre, sous sa surveillance, afin de les préserver des vers. Souvent on le surprenait tout près de là, debout, immobile, comme cloué au sol et hypnotisé; il les regardait (1). Et si le visiteur auquel avait été donné ce spectacle était un Français et arrivait de France, le prince aussitôt s’emparait de lui, l’entraînait pour l’entretenir des choses de la patrie, l’interroger, le pousser à parler de cette patrie dont rien ne pouvait détourner sa pensée.
Il y avait laissé des amis fidèles dont ni le temps, ni l’absence, ni la mauvaise fortune n’ébranlèrent la fidélité (2). Leurs voyages en Angleterre étaient fréquents.
(1) Raconté par un témoin.
(2) Parmi ceux qu’a connus la génération présente et dont plusieurs sont vivants, il faut citer les deux ducs de Broglie, le duc d’Audiffret-l'asquier, le duc Decazes. le comte d’Haussonville, M. Edouard Bocher, M. Cuvillier-Fleury, Mme Odier, le général de Chabaud La Tour, et d’autres que j’oublie. Je dois à l’amitié de certains d’entre eux d avoir eu dans les mains le témoignage écrit de l’affection qu’en retour de leur dévouement leur portait le duc d’Aumale. En 1870. au moment où le prince Albert de Broglie, depuis duc de Broglie, venait de perdre son père, le duc d’Aumale lui écrivait : « Comment vous exprimer ce que j’éprouve! Toute douleur ravive les plaies si fraîches de mon cœur, et le coup qui vous frappe est pour moi un vrai chagrin de famille. Votre père était nôtre. C était un ami, un conseil, presque un tuteur. » On trouvera à la fin de ce volume d autres lettres adressées à ces fidèles amis, courtisans de son exil. A son retour en France, il allait à tout instant s’asseoir
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A défaut d’eux, leurs lettres tenaient le prince au courant des événements. Chaque jour, un volumineux courrier partait de Twickenham, emportant ses réponses, ses appréciations sur les actes du gouvernement impérial, sur les incidents de la politique européenne. Il jugeait les uns et les autres avec une rare sagacité, à la faveur des renseignements que la grande situation qu’il avait en Angleterre lui permettait de recueillir et dont s’éclairaient ses jugements. Que de fois c’est de lui que sont venus les encouragements et la lumière à ses amis de France, troublés et déconcertés par le caractère arbitraire du régime de ce temps I Nulle question, nul fait ne le trouvaient indifférent. Quand on dépouillera sa correspondance, on sera surpris par la quantité de sujets auxquels il a touché : lettres, arts, politique, guerre, et toujours avec autorité, en homme que l’expérience et l’étude ont conduit au fond de toutes les questions.
Nous avons cité plus haut ses jugements sur les grandes guerres du second Empire. En combien d’autres encore il a révélé sa compétence et trahi la passion qu’excitaient en lui les questions françaises . Celles d’Algérie tenaient la première place dans ses préoccupations.
« Je porte toujours, écrit-il en 1855, le plus vif intérêt
à leur foyer. Chez M. Édouard Bocher, chez le duc d’Audifl'ret- Pasquier, chez Mme Odier, ses visites, jusqu’à la tin de sa vie, étaient hebdomadaires.
A citer encore parmi ces amis, M. Guizot. Il n'alla pas cependant aux obsèques de la duchesse d’Orléans, ce qui surprit. Comme on lui demandait la cause de son absence, il répondit :
« Je ne pouvais y aller sans parler aux princes de leurs devoirs envers le comte de Chambord. Leur en parler, quand leur mère, qui s’opposa toujours à la fusion, venait de mourir, c’eût été leur manquer de respect. Garder le silence eût été adhérer aux idées qu’ils tenaient de leur mère. J’ai préféré m'abstenir. » — Documents inédits : Archives Decazes.
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aux affaires de ce pays, qui est tout mon passé et dont la conquête reste une des principales gloires du règne de mon père, de ce gouvernement constitutionnel qui était pacifique, il est vrai, mais qui, cependant, savait mener à bien ses entreprises militaires...
« Ap rès la domination des Arabes, la question essentielle est, à mon avis, celle des travaux publics. C’est là qu’est le nerf, la vraie base de la colonisation. Or, leur exécution immédiate, simultanée et rapide en doublerait incontestablement l’importance et l’utilité. Trois cents millions dépensés tout d'un coup changeraient la face du pays, et, selon moi, la France ne saurait mieux placer l’argent dont il paraît qu’elle regorge. Le gouvernement actuel aurait, à cet égard, des facilités qu’aucun autre n’a possédées et ne possédera probablement. Mais le malheur et le châtiment des gouvernements absolus, qui peuvent tout ce qu’ils veulent, est de ne pas toujours vouloir ce qu’il faut (1). »
Au commencement de 1860, alors que depuis quelques mois le prince Napoléon, après une tentative avortée, avait cessé d’être ministre de l'Algérie, le prince Albert de Broglie publia une magistrale élude sur la situation de notre colonie, où il venait de résider durant plusieurs mois. Il rappelait la gloire qu’y avait acquise le gouvernement de Juillet, les rapides progrès imprimés par ce gouvernement à la conquête et à la colonisation; il rendait un hommage mérité au jeune gouverneur général de 1847, dont la révolution de Février avait soudainement arrêté l’œuvre à peine commencée. Ce remarquable travail valut à son auteur une belle lettre du duc d’Aumale. Comme celles que nous avons déjà citées, elle
(1) Documents inédits : Papiers du général de Chabaud La Tour.
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témoigne de l’attention passionnée avec laquelle il suivait les affaires de France.
Après avoir remercié le prince de Broglie « au nom de cette Algérie où il avait passé les meilleures années de sa vie, et au nom de cette armée d'Afrique à laquelle il était fier d'avoir appartenu », il exposait le but qu’il se proposait alors, ce qu'il eût voulu faire pour notre grande colonie, s'il en avait eu le temps.
« J'étais un peu effrayé de la bienveillance qu'on m'accordait et des espérances qu’on voulait bien faire reposer sur moi. J’étais bien certain de ne pouvoir obtenir des résultats aussi complets ni surtout aussi prompts que ceux qu'on voulait bien attendre alors. Le temps est un élément dont on ne tenait pas assez de compte. Je me serais certainement retiré plutôt que de me prêter à l’essai de révolution si brusque, si radicale, j’ajouterai si impossible, tentée plutôt qu’exécutée par le premier ministre de l’Algérie. Mais nous aurions cherché à mettre le temps mieux à profit qu'on ne l'a fait de 1848 à 1858. A part les opérations militaires, et malgré le mérite, l’aptitude de la plupart des gouverneurs généraux, du maréchal Randon en particulier, il est incontestable que les secousses révolutionnaires d’abord, et ensuite l’apathie administrative, grande de tout temps, mais singulièrement augmentée par l’absence de discussion publique, ont maintenu l’Algérie, pendant ces dix années, dans un état de stagnation à peu près complète. Les allures de l’autorité militaire ont eu certainement, comme vous le dites, une certaine influence sur cette absence de progrès; mais le système des concessions, les mille restrictions, le manque de toute liberté, la nuée de fonctionnaires qu’il fallait occuper, n’étaient pas le fait de l’autorité militaire. Mon but était de soustraire les Euro-
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péens à l’autorité militaire, mais de les aflranchir en même temps, autant que possible, du joug des fonctionnaires civils, moins brutal, mais plus constant, plus minutieux et au fond aussi lourd que celui des traîneurs de sabre (1). »
Toute la lettre est sur ce ton; elle passe en revue les questions qu'il y a lieu de résoudre pour assurer l’avenir de la colonie; elle discute les plus importantes : 1 aliénation des terres, l’émancipation des indigènes, les bureaux arabes. Elle constitue en quelque sorte un testament politique.
Du reste, cette question algérienne était peut-être celle qui passionnait le plus le duc d’Aumale. On ne pouvait associer son nom à celui de L’Algérie, rappeler le rôle qu’il y avait joué, sans le faire tressaillir, sans qu’il s’émût et s’excitât. Un discours de Jules Favre où se trouvait une allusion à ce passé que le prince regrettait toujours, à ses intentions, à ses efforts, quand il gouvernait la colonie, aux souvenirs qu’il y avait laissés, lui arrachait un cri de gratitude qu'il soulignait d’une avance significative à l’orateur de l’opposition.
a Sans avoir la moindre envie de copier ce que l’empereur a écrit à son cousin, je suis forcé d'avouer que je ne suis pas sur tous les points d’accord avecM. Jules Favre. Mais je puis déclarer hautement que la péroraison de son premier discours m’a été au cœur, et qu’en m’associant aux sentiments qu’il a exprimés, au vœu qu’il a émis, je suis, j’ose le dire, plus sincère que M. Baroche. Légalité et honnêteté, voilà notre vrai cri de ralliement. Il faut que nous formions tous un grand parti, une opinion qui
(i) Documents inédits : Archives de Broglie. La longueur de cette lettre ne me permet pas de la donner ici in extenso. Mais on la trouvera aux Pièces historiques, IV.
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domine toutes les autres : l’opinion libérale, qui a soif de garanties, de régime légal, qui a horreur de toute espèce de servitude, de tyrannie, de révolution. Si vous trouvez une occasion de faire connaître mes sentimens à M. Jules Favre, je vous en serai reconnaissant (1). »
L’armée ne le préoccupait pas moins que l’Algérie. « Avez-vous lu, demandait-il le 12 juin 1860, l’exposé des motifs du projet de loi modifiant la fameuse loi de l’exonération et de la dotation de l’armée? C’est un document curieux par ce qu’il dit et par ce qu’il ne dit pas. 39,000 hommes exonérés en 1839; 8,000 remplaçants, — je prends les chiffres ronds, — obtenus par la voie administrative, c’est-à-dire en substituant l’État aux compagnies dans cette traite des blancs qu’on voulait abolir. Différence : 32,000. Or, on ne nous dit pas si ni comment cette différence a été couverte. Du chiffre des rengagements, pas un mot. Y a-t-il eu déficit sur le contingent? A-t-il été comblé? Comment? Il y a là une série de problèmes qui mériteraient d’être étudiés. La loi ne fonctionne pas bien, voilà ce qui est certain. Les palliatifs qu’on propose ne seront pas un remède. Mais ils augmenteront la confusion et l’obscurité des opérations. Est-ce là ce qu’on veut (2)? » Dix ans avant nos désastres, où la désorganisation militaire apparut en toute sa nudité, la question n’a-t-elle pas un caractère prophétique?
Après l’Algérie et l’armée, les élections. A chacune de? périodes où elles se reproduisaient, il y cherchait avec anxiété la marche et les modifications de l’opinion. A la veille de 1863, il s’en montrait plus particulièrement préoccupé.
(1) Documents inédits : Papiers d’Haussonville, communiqués par son fils.
(2) Documents inédits : Papiers d’Haussonville.
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« Nous touchons aux élections. C’est une époque critique, un moment d’épreuve. Hélas I je ne crois pas que nous en sortions très brillamment; je suis loin de compter sur une victoire, même sur un semblant de victoire. Mais tout vaut mieux que l’inaction. Si le parti libéral peut sortir de sa catalepsie, s’il peut seulement donner signe de vie et au moins sur quelques points marcher un peu d’accord, ce sera déjà un grand point de gagné (1). »
Bientôt après, il lui semblait que le parti libéral se réveillait; il reprenait espoir.
« Divers étrangers que j’ai rencontrés sur ma route m’ont paru très frappés du mouvement électoral. Je ne veux guère espérer de résultats positifs, afin d’éviter les déboires. Mais, quoi qu’il arrive, un grand pas aura été fait. Sous le régime actuel, le triomphe électoral du gouvernement n’ajoutera rien à sa force, et le moindre succès du parti libéral sera une grande victoire. Enfin, tout ce qui sera semé portera ses fruits un jour, sinon maintenant. Ne nous laissons pas décourager par les incidents ; acceptons tous les bons vouloirs. Ne témoignons aucune humeur des boutades ou abstentions plus ou moins gênantes. Il me semble qu’on a fait au centre tout ce qu’on pouvait ou devait faire; plus serait peut-être trop. Selon moi, il ne reste qu’à encourager l’action locale par la publicité, — ce qui est déjà bien commencé, — et à l’assister par tous les moyens (2). »
Le 15 juin, les élections ayant eu lieu, ces fameuses élections de 1863 qui sont une date dans l’histoire de la liberté sous l’Empire, il exultait.
« Vous vous rappelez que j'ai toujours été partisan déclaré de l’action légale, convaincu que, même dans les
(1) Documents inédits : Archives de Broglie.
(2) Id. : Papiers d’Haussonville.
L’EXIL
circonstances les plus défavorables, elle était préférable à l’abstention. Mais le pays, il y a six semaines encore, semblait si endormi que le résultat m’a pris par surprise et a dépassé mes plus hardies espérances. Par une contradiction naturelle à l’esprit humain, le succès de ce mouvement si vif et si inattendu redouble, en quelque sorte, les regrets que m’ont causés certains échecs. J’aurais voulu voir sur les bancs de 1 opposition nouvelle la grande figure libérale de Barrot; j’aurais voulu voir rendre à la politique la parole mordante de Dufaure, qui va toujours droit au but et frappe comme une hache; je regrette la voix puissante et passionnée de Montalembert, l’énergie spirituelle et infatigable de Lasteyrie, le talent si éleve de Rémusat, la science économique et le grand nom de Périer, et les nouveaux venus, comme Paradol, qui devaient rajeunir le vieux sang parlementaire. J’en passe, et des meilleurs. Mais ne faut-il pas saluer aussi le triomphe de Marie, de Simon, de Berryer, des Cinq, et celui de Thiers, dont on pourrait dire ce que Louis XIV disait du maréchal de Montai, que sa présence valait une armée? J’entends répéter : « Nous sommes battus; les « amis du gouvernement se réjouissent, il leur sera toute jours facile de s’entendre avec les rouges. » Si le gouvernement se croit vainqueur, il a bien caché son jeu à l’avance ; je me borne à lui souhaiter beaucoup de victoires semblables. Je cherche les rouges, et je ne les vois pas. Je vois une démocratie puissante, disciplinée, redoutable si l’on veut, mais qui se transforme aussi et qui gagne chaque jour en lumière et en modération. Le gouvernement du Deux-Décembre prétendait être le véritable représentant de la démocratie Irançaise; le scrutin démocratique de Paris lui a répondu : non. Les quelques succès et le grand nombre de voix que, malgré tout, 1 opposition
LE DUC D’AUMALE
a réunis sur tant de points attestent l’aspiration vers un gouvernement contrôlé, vers un changement de système, le progrès d’un libéralisme pratique. Dans tout cela, je ne vois rien que de rassurant pour l’avenir (1). »
Les incidents de la politique étrangère ne lui laissaient pas plus de repos. En 18(10, lors du coup de main de Garibaldi sur les Deux-Siciles, il était à Londres. 11 regardait, il observait, et. ce qui le frappait, c’était l’enthousiasme des Anglais pour le grand agitateur de l’Italie.
« Cet engouement passera, ajoutait-il, comme tous ceux qui saisissent successivement ce grand pays, souvent si léger et si mobile malgré sa gravité. Pour moi, je réserve mon jugement. Bien que le gouvernement des Deux-Siciles ne soit pas aussi noir qu’on le représente et qu’il pèche surtout par inintelligence, il n’est pas de nature à commander les sympathies libérales, et il achèvera de se perdre s’il se jette in extremis , comme on l’assure, sous la protection dérisoire et perfide de Louis-Napoléon. Mais l’entreprise de Garibaldi a été une violation éclatante du droit des gens. S’il fonde quelque chose d’honnête, de sensé et de libéral, il méritera l’absolution. S'il se borne à créer le gouvernement révolutionnaire avec tout son cortège de violences et à livrer la Sicile à tous les patriotes inoccupés et embarrassants qu’on lui enverra du nord de l’Italie, ce n’est qu’un hardi et vaillant entrepreneur de bouleversements... Quel rôle le gouvernement français a-t-il joué et va-t-il jouer dans tout ceci (2)? »
Ce rôle, il l’avait depuis longtemps deviné et pressenti, car, dès 1859, il écrivait : « L’empereur a trop dit qu’il voulait le rétablissement des petits souverains italiens pour ne pas être décidé à les sacrifier; il va les offrir en
(1) Documents inédits : Papiers d'Haussonville
(2) Ibid.
L’EXIL
holocauste sur l'autel de l’entente cordiale; à ce prix, l'Angleterre le tirera d’embarras et deviendra vis-à-vis des conservateurs européens le bouc émissaire de la révolution italienne (1). »
11 jugera de même l’expédition du Mexique : « Voilà Puebla pris. Je n’ai jamais cru à un échec de nos armées, et je me réjouis cordialement de leur succès. Les vœux dont nous accompagnons toujours notre drapeau ne nous empêchent pas de juger la conduite de ceux qui l’engagent, et les victoires de nos soldats ne justifient pas les entreprises injustifiables (2). »
Ainsi, bien qu’éloigné de sa patrie, il ne pouvait se désintéresser des événements qui s’y déroulaient ni de ceux qui, quoique s’accomplissant au delà de ses frontières, devaient exercer nécessairement leur influence sur ses destinées. Il en subissait tous les contre-coups, joies ou tristesses, avec une sensibilité par où se trahissaient les incessantes exaltations de son patriotisme. Ses jugements étaient souvent sévères. Mais on a pu voir, dans les extraits que nous venons d’en donner, qu’ils ne respiraient pas la haine. La haine lui fut toujours étrangère. Elle coulait entre ses doigts (3). De quelque indignation que s’emplît parfois, au spectacle de grandes fautes, son cœur de patriote et de libéral, elle ne l’empêchait pas d’exprimer, sous des formes modérées, mesurées, sereines, les protestations que lui arrachait une politique qui choquait les opinions de
(1) Documents inédits : Papiers d’Haussonville.
(2) Ibid.
(3) Après les incidents de 1886 et quand il avait tant à se plaindre de l’ingratitude du général Boulanger, il ne tolérait pas qu on essayât, en y faisant allusion, d’exciter les ressentiments qu’on devait lui supposer, et qu’en réalité il n’éprouvait pas. On verra qu’il fut étranger à la publication des lettres du général attestant cette ingratitude.
LE DUC D’AUMALE
toute sa vie et dont il entrevoyait clairement les périls.
Pour faire comprendre les impressions du duc d’Aumale à cette époque, il faut se rappeler qu’il eut toujours pour la Révolution française des indulgences infinies et qu’il n’admettait pas qu’on mît en doute la légitimité de celle de 1830. La révolution de 1848 elle-même, bien qu’il en fût la victime, lui était moins odieuse que le coup d’État qui excitait en lui une indignation véhémente. Et ce n’est pas parce que l’auteur de ce coup d’État avait confisqué les biens des princes d’Orléans. Ce point, quoi qu’on en ait dit, était secondaire à leurs yeux. Sans doute le duc d’Aumale en voulait à l’empereur de l’acte inqualifiable qui avait dépouillé sa maison; mais il en voulait bien plus à l’Empire, toute sa correspondance en fait foi. Ce qui provoquait son ressentiment, c’était non pas la personne du souverain, mais le régime. De là sa modération relative quand il parlait des Bonaparte.
Il y eut un jour cependant où cette modération, si visible en tous ses écrits, fut mise tout à coup à une trop dure épreuve et où le soldat d’Afrique se retrouva avec sa fougue juvénile et son esprit de décision. L'épisode vaut qu on s’y arrête. Il n’en est pas, durant cette triste période de l’exil que nous essayons de reconstituer, qui révèle mieux ni sous un jour plus éclatant et plus favorable l’homme de résolution et de courage qu’était le duc d’Aumale dans les circonstances où le devoir lui apparaissait dégagé de ces ombres trompeuses dont l’enveloppe trop souvent la politique.
C’était en 1861, en ces heures, les plus brillantes de 1 Empire,- qui précédaient tant d’autres heures sombres et tragiques. Le régime impérial pouvait alors défier sans crainte ses ennemis du dedans comme ceux du dehors. Encore soutenu par la faveur populaire, deux fois vain-
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queur en ses entreprises guerrières, il semblait avoir atteint l'apogée de la puissance et de son ascendant sur l’Europe. Quand on est heureux, il est doux et aisé d’être magnanime. La générosité est alors facile à exercer; elle naît naturellement dans les consciences droites et dans les âmes généreuses. C’est cependant le moment que choisit celui des membres de la famille impériale qui était le plus en vue, le prince Napoléon, pour monter a la tribune du Sénat et s’y livrer à une sortie, aussi déplacée qu’intempestive, contre les princes de la maison de France.
Le 1er mars, dans la discussion de l’Adresse, exaspéré sans doute par les éloges qu’au Corps législatif, et à propos de l’Algérie, Jules Favre avait accolés au nom du duc d’Aumale, il oublia tout à la fois les bienfaits que le gouvernement de Juillet avait prodigués à ses parents, ce que ce souvenir, le malheur des Bourbons, 1 humanité, lui commandaient; il oublia qu’ils avaient été dépouillés par l’Empire, qu ils étaient dans l’exil, désarmés et impuissants. Sans utilité pour le régime impérial, sans nécessité, ne cherchant que la basse satisfaction d assouvir des ressentiments qu on ne lui soupçonnait pas, il fît entendre des paroles injurieuses qui affligèrent d’ailleurs ses amis, et dont personne ne lui sut gré, pas même l’empereur. Le prince Napoléon avait parfois de ces saccades.
Comme tous ceux de sa famille, le duc d’Aumale sentit l’outrage. La première nouvelle lui en fut donnée par un ami fidèle, M. Édouard Bocher, qui lui apporta a Twickenham le discours prononcé à la tribune du Sénat, en lui disant :
« Il faut répondre, monseigneur. »
Il répondit. La fameuse Lettre sur l’histoire de France ,
LE DUC D’AUMALE
écrite à Twickenham en trois jours, fut littéralement improvisée. Très enfiévré en la composant, le prince lisait le soir à sa famille, et aux quelques amis accourus de France sur sa demande, les pages écrites dans la journée. M. Edouard Boclier emporta à Paris le précieux manuscrit, avec l’ordre de le remettre au comte d’Haussonville, qui se chargeait de le faire imprimer. Celui-ci trouva, pour le publier, deux hommes courageux, et peu de jours après le scandaleux discours du Sénat, on vit apparaître un matin aux vitrines des librairies la réplique foudroyante du duc d’Aumale, portant la date du 15 mars, sans nom d’auteur sur la couverture, mais signée Henri d’Orléans (1). Le retentissement en fut aussi considérable qu’il pouvait l’être sous un régime césarien. Beau-
(1) Le comte d’Haussonville s’acquitta de son mandat avec cct entrain et cette belle humeur qui le caractérisaient, excité en cette circonstance par son attachement aux d’Orléans. L’imprimeur qu’il choisit se nommait Henri Beau et avait ses ateliers à Saint-Germain. La brochure composée et tirée secrètement portait le nom du libraireéditeur Dumineray. Les épreuves en furent corrigées par M. de Guerle. qui avait été précepteur du fils de M. d'Haussonville et qui fut plus tard préfet, puis trésorier-payeur général. Il s’était installé à Saint-Germain à cet effet. Un des premiers exemplaires, grand format, couverture jaune, fut enfermé dans une boite de dragées et déposé chez le préfet de police avec, dans la boite, une carte portant ces mots : « Dragée amère, s On n’avait mis chez les libraires qu un petit nombre d’exemplaires, par crainte d’une saisie probable. On en distribua plus d’un millier à la Bourse, où, en quelques instants, elle fut dans toutes les mains. Le reste du tirage avait été réparti entre diverses personnes sûres. L’une d’elles, par suite d’un malentendu, prit peur avant même que la saisie eût été opérée, et brûla trois mille exemplaires. On en avait imprimé un certain nombre à l’étranger, qui furent ensuite introduits en France. Un navire anglais en apporta à Caen une malle pleine, à l’adresse de M. de la Germonière, que nous avons connu député à l’Assemblée nationale et qui, se trouvant peu de temps avant à Londres, avait offert au duc d’Aumale, bien qu’il s’exposât à trois ans de prison, à contribuer à cette propagande. Indépendamment de la première édition, introuvable aujourd hui, la Lettre sur l’histoire de France ligure dans les Ecrits politiques du duc d’Aumale publiés à Bruxelles sous l’Empire.
L’EXIL
coup de journaux étrangers la reproduisirent; en France, elle circula sous le manteau, après qu’elle eut été saisie, car elle le fut quelques heures après sa mise en vente (1). Il existe, à la date du 18 août, une curieuse lettre du duc d’Aumale, adressée au prince de Joinville et qui révèle son état d’âme après cette éclatante manifestation :
« Je trouve à l’instant une occasion, mon cher ami, écrivait-il. L’effet me paraît avoir été hon à Paris; c’est le principal. Pas mauvais ici, surtout dans le monde non officiel; on me compare à Junius; c’est énorme ici. Pas de critique blessante; les plus sévères mêlées d’éloges. Le monde officiel dit * « C est vrai, mais il aurait mieux fait « de se taire. » J’ai eu avec d’Azeglio une explication satisfaisante et amicale. La seule injustice est qu’on me présente comme un réactionnaire; or, je ne crois pas avoir mérité ce reproche. Mais la France! la France! la est l’essentiel.
« J’espère qu’on s’occupe de parer à tout ce que le gouvernement peut entreprendre. S il y a procès, je désire qu’avant tout on tâche de s’assurer Dufaure; à son défaut, quelque autre bleu; je n’aimerais pas Berryer pour cela. Si, ce que je crois plutôt, on se borne à lâcher
(1 ) Quand le commissaire de police se présenta chez 1 éditeur Dumineray pour opérer la saisie des exemplaires en magasin, il fut reçu par Mme Dumineray, dont le mari était absent, et qui causait en ce moment avec le comte d’Haussonville. Celui-ci, s’écartant, se mit à regarder des livres tandis que le commissaire instrumentait. Brusquement, il s’approcha de Mme Dumineray :
« Prenez garde, madame, peut-être monsieur est-il un voleur !
Monsieur! » s’écria le commissaire.
Mais le comte continuant :
« Il n’a ni mandat, ni écharpe.
— Les voici. » ,,
Le comte d'Haussonville enveloppa d un regard impertinent le commissaire et ses insignes et repiit . .
„ Je n’avais jamais vu les gens qui font ce métier-la. »
LE DUC D’AUMALE
la meute des pamphlétaires à gages, je suis bien décidé à ne pas reprendre la plume; il faudrait seulement examiner si, dans l’hypothèse de telle ou telle attaque, la mort du duc de Bourbon ou autre chose, il y aurait à faire répondre ou rectifier ; il faudrait songer à cela dès maintenant, se préparer, réunir des matériaux au besoin. A première vue, il me semble qu’il n’y aura rien à faire ou à dire.
« Si le principal intéressé prenait la plume lui-même, je suis aussi bien décidé à ne pas accepter la controverse, tout au plus, selon les circonstances, une lettre de quatre ou cinq lignes. Et encore! Enfin, s’il se décidait à une démarche directe, je tâcherais de le recevoir convenablement. Cette lettre s’adresse à on (1), encore plus qu’à toi; fais-la-lui voir. Je ne peux lui exprimer combien je suis reconnaissant. Il comprendra pourquoi je ne lui écris pas directement. Veut-on des exemplaires surpapier fin? Je demande qu’oN profite de la première occasion pour me tenir au courant et me dire ce qu’oN fait, ce qu’oN prépare, ce qu’oN conseille. Santés bonnes ici. Tout à toi. »
Puis, en post-scriptum, :
« Je vois dans les journaux belges que le gouvernement s’est décidé à poursuivre l’éditeur et l’imprimeur. Qu’on ne perde pas de temps pour organiser la défense : Dufaure et, si on le juge convenable, Barrot. Faire bien sentir que je n’ai abandonné nulle partie terrain libéral, même sur l’Italie. D’Azeglio lui-même en convient. Pas de réclame dynastique, pas d’excitation à la révolte, la sympathie partout pour la cause des libertés constitutionnelles. »
(1) On était le comte d’Ilaussonville
L’EXIL
L’éditeur et l'imprimeur (f) furent défendus parDufaure et. à défaut d’Odilon Barrot, par le bâtonnier Hébert. Le tribunal les condamna. Mais les vaincus ne furent pas ceux cju'on frappait. Le procès venait de rappeler à la France que les princes d’Orléans existaient toujours et que celui d’entre eux dont l’armée n’oubliait pas la glorieuse carrière savait manier la plume aussi bien que l’épée.
On fît grand bruit, au cours du procès, d’une lettre que, à la nouvelle des poursuites, le prince Napoléon avait adressée à l'empereur pour obtenir qu’elles fussent arrêtées. En réalité, cette lettre, à y regarder de près, n’était qu’un acte de fausse et perfide mansuétude. Ainsi que le fit remarquer Dufaure dans sa défense, le prince Napoléon, en présentant l’écrit du duc d’Aumale non comme une attaque personnelle, mais comme une attaque contre le gouvernement impérial, « un manifeste orléaniste », avait rendu les poursuites inévitables.
Quant à cet écrit, les quarante-cinq ans qui ont passé sur lui n’ont pu en éteindre la fougue et la jeunesse. Il est toujours vibrant dans son éloquence mâle et concise. Il raille et il flagelle; il résume avec d’éclatantes couleurs, en termes inoubliables, en tableaux saisissants, toute une période de notre histoire. Depuis longtemps le discours qui mit la plume aux mains du duc d’Aumale est oublié : on lit toujours, on relira longtemps la Lettre sur l'histoire de France. C’est une page accablante et vengeresse, parée de toute la grandeur des circonstances qui l’inspirèrent et que prennent forcément, sous un régime arbitraire, les manifestations libérales.
(1) Pour l'imprimeur, c’était la ruine. Le duc d’Aumale vint à son secours. Plus tard, il pensionna sa veuve et sa fille. Celle-ci touche encore aujourd’hui la rente viagère qui lui avait été maintenue après la mort de sa mère.
LE DUC D’AUMALE
Après l’avoir écrite, le duc d’Aumale s’attendait à recevoir les témoins du prince Napoléon. En prévision de leur arrivée, il désigna les siens. Mais son adversaire ne fit pas mine de vouloir demander raison. A Orléans- Ilouse, on attendit en vain son cartel. On racontait, entre temps, qu’au plus fort des émotions auxquelles donnait lieu l’événement, le prince s’était présenté un soir aux Tuileries, et qu’en le voyant entrer, l’impératrice l’avait salué de ces mots :
« Tiens! c’est vous? Je vous croyais à Londres. »
Des incidents aussi retentissants étaient rares dans la vie des exilés. Voilée de mélancolie, traversée par des deuils cruels, elle eût été intolérable pour le duc d’Aumale s’il n’avait su la remplir par son activité intellectuelle. Comme le grand Condé, dont il a raconté l’histoire, « c’était un esprit auquel il fallait de l'emploi ». Aussi s’ingéniait-il sans cesse à en alimenter les ardentes curiosités et les nobles appétits. Il s’était affilié aux ‘sociétés savantes d’Angleterre. Il entretenait des relations permanentes avec les plus hautes personnalités du Royaume- Uni, se mêlait volontiers à toutes les manifestations de la vie sociale anglaise, acceptait des invitations dans les demeures aristocratiques, dont les opulents propriétaires se faisaient honneur de le recevoir et de déployer pour lui toutes les splendeurs de leur faste traditionnel. Il était respectueusement accueilli et, quand il prenait la parole, religieusement écouté. Il s'imposait par le tour naturel de son esprit si cultivé, si plein de souvenirs qu’il évoquait en toute occasion au fur et à mesure que les entretiens sur les questions qui préoccupaient alors l’Europe leur donnait quelque actualité.
Il n’était pas moins aimé dans la famille royale d’Angleterre. On l’y voyait souvent, quoique, à cette époque,
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il y eût partie liée entre la politique anglaise et la politique impériale, et que le palais de Windsor et le palais des Tuileries entretinssent des rapports affectueux. En ces circonstances, il faisait trêve aux critiques que lui suggéraient les actes du gouvernement impérial. Il était Français, et il eût craint en blâmant l’Empire dans des cercles cosmopolites de porter atteinte au prestige de la France. Partout, dans les fréquents voyages qu’il faisait à travers l’Europe et surtout là où l’appelaient les liens de parenté, en Italie, en Espagne, en Belgique, en Allemagne, il s’inspirait des mêmes scrupules. Si l’on croyait le flatter en lui disant du mal du gouvernement de son pays, on était bientôt détrompé. Bon entre compatriotes de récriminer, d’attaquer, de critiquer, de prédire des catastrophes qu'une politique aveugle ne permettait que trop de prévoir; mais, devant des étrangers, jamais.
Lorsque, après ces excursions au dehors, il rentrait à Orléans-House, il se hâtait de reprendre la plume, ayant toujours quelque œuvre en train. Dès 1855, c’est des souvenirs des guerres d’Afrique, des exploits des zouaves et des chasseurs à pied qu’il s’était inspiré. Ces récits à travers lesquels on croit entendre résonner le clairon et qui sentent la poudre parurent sans signature dans la Revue des Deux Mondes d’abord, en volume ensuite, et sous ces deux formes obtinrent le même succès. Il parlait de ces épopées africaines avec tant d’enthousiasme, avec une chaleur si communicative qu’il en faisait aimer le décor et admirer les héros.
Puis, ce fut l’histoire des princes de Condé qu’il entreprit d’écrire. Dans leur héritage, il avait trouvé leurs archives, dont l’étude le passionna. Comme Victor Cousin pour les héroïnes de la Fronde, il s’éprit d’eux, du plus illustre d’entre eux surtout, dans lequel il avait pu re-
LE DUC D’AUMALE
lever plus d’un trait de caractère par où il lui ressemblait (1). Toute la première partie de cette œuvre considérable, le livre sur les zouaves, l’admirable travail sur les Institutions militaires de la France , trois courtes études écrites pour la Société de l’histoire de France, consacrées à Mazarin, au roi Jean, au siège d’Alésia, et enfin une série de lettres sur la politique impériale, publiée dans un journal belge sous le pseudonyme de Verax, représentent le travail littéraire, la tàcbe d’historien qui remplirent et charmèrent les journées de l’exil.
L’administration de sa grande fortune y tenait aussi une large place. Ses biens de France avaient été confisqués. Mais il en possédaitde considérables à l’étranger, en Sicile notamment, pays de sa mère et de la duchesse d’Aumale, où le petit palais de Palerme, habité par ses parents de 1806 à 1814, après leur mariage, lui était échu. Il avait acquis, en Sicile, ce domaine de Zucco maintenant consacré par sa mort. Sa présence y était souvent nécessaire, car il avait entrepris de le transformer en vignobles. Et puis, la beauté de ce site incomparable l’attirait : le golfe de Castellamare, ses collines d’or, sa mer toute bleue, ses buissons de roses et de géraniums, ses bois d’orangers et ses avenues d'oliviers vingt fois séculaires. Jusqu’à la lin de sa vie, il aima pardessus tout son cher Zucco, où nous le suivrons plus tard, durant ces journées, à tant de titres émouvantes, qui précédèrent sa mort.
Ce qui caractérise la vie du duc d’Aumale durant la période que nous racontons, c’est son incomparable acti-
(1) On sait que, lorsque parurent les deux premiers volumes de l'Histoire de Condé, la police les saisit, on n'a jamais su pourquoi, et prétendit en empêcher la vente L’auteur et l’éditeur durent s’adresser aux tribunaux, qui leur donnèrent raison.
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vite. Il est jeune, il est vigoureux; sa santé robuste défie toutes les fatigues. Leve tôt et couché tard, il va, vient, circule, s ingéniant à combler, tant au point de vue intellectuel qu’au point de vue matériel, le vide irritant des trop longues heures de l'exil. De plus en plus dominé par ses instincts de soldat, il parcourt les champs de bataille de la guerre de Trente ans, ceux de la Révolution et de l’Empire, un jour à Rocroy, à Fribourg en Brisgau, à Nordlingue, au défilé de Saint-Péter, théâtre des exploits de Condé et de Turenne, un autre jour à Iéna, à Friedland, à Waterloo, afin d’y reconstituer, pour son instruction personnelle, les mémorables actions qui s’y sont jadis déroulées.
Il lui est interdit de franchir les frontières de France, mais les pays étrangers sont ouverts à ses études. Les campagnes des armées françaises en Allemagne, en Italie, en Espagne, n'ont plus de secrets pour lui. Dans les pays où le besoin de voir et de savoir le conduit, les hommes de guerre les plus éminents se mettent à sa disposition pour lui servir de guides. Il les étonne par sa compétence, la variété de sa science historique et technique, la sûreté de sa mémoire. Ils l’ont accompagné afin de lui apprendre ce que, vraisemblablement, il ignore. Mais souvent il arrive qu il en sait plus qu’eux sur leur histoire nationale. Il rectifie ou complète leurs dires ; il leur révèle des faits qu’ils ne connaissaient pas.
Il profite de ces excursions pour étudier l’organisation des armées étrangères, leurs effectifs, leurs manoeuvres. Le soir venu, à la table où il s’assied avec ses compagnons de la journée, il achève de les captiver en leur racontant quelques-uns des souvenirs dont sa mémoire est pleine. Il laisse ainsi à tous ceux qui l’approchent l’impression d’un brillant soldat et d’un grand charmeur.
LE DUC D’AUMALE
Mais, encore une fois, ce qui les surprend et les déconcerte, c’est son activité de corps et d’esprit. Hier, il était en Allemagne ou dans les Pays-Bas, lassant les plus infatigables, prenant sur les heures de sa nuit pour écrire ce qu’il a vu, ce qu’on lui a dit, car il tient depuis l’enfance et il tiendra jusqu’à sa mort le journal quotidien de ce qu’il fait. Aujourd’hui, le voici rentré en Angleterre, et ceux qui le croyaient très loin sont tout surpris de voir sa voiture, cocher et valet de pied à la cocarde tricolore, traverser Hyde-Park, le ramenant à Twickenham.
C’est dans ce même Hyde-Park qu’au printemps de 1858, un soir, se rendant à l’Opéra avec M. et Mme Édouard Bocher, son équipage, une voiture découverte, en dépasse un autre dont les gens, comme les siens, portent à leur chapeau la cocarde aux couleurs fran ç aises.
« C’est le maréchal Pélissier », observe M. Édouard Bocher, qui a reconnu l’illustre soldat.
Le maréchal Pélissier, duc de Malakoff, nommé récemment ambassadeur de France à Londres, a servi jadis sous les ordres du prince. Mais ils ne se sont pas revus depuis l’Afrique. L’a-t-il reconnu lui aussi, et, s’il l’a reconnu, osera-t-il se souvenir et ne craindra-t-il pas de le saluer?
Au même moment, comme pour répondre à cette question, la voiture du maréchal rejoint celle du duc d’Aumale, et, sous les dernières lueurs du jour déclinant, le prince constate que les yeux du vainqueur des Russes cherchent ses yeux. Alors, très ému, il se lève. Le maréchal fait comme lui.
« C’est donc vous, mon vieux camarade?
« Oui, monseigneur, et bien heureux de vous revoir. »
A cela se borne cette première rencontre. Le duc
L'EXIL
d’Aumale a donné l’ordre à son cocher de pousser ses chevaux. Il ne veut pas compromettre l’ambassadeur impérial. Mais, à quelques jours de là, celui-ci ayant manifesté le désir de le revoir, ils se retrouvent de nouveau et peuvent causer plus longuement.
« Monseigneur, dit alors le maréchal, je sers la France sous Napoléon III comme je l'ai servie sous votre père; mais je n'ai rien oublié. Votre portrait est resté dans mon cabinet de travail. Je porte toujours la croix de Saint- Louis que les Bourbons m'ont donnée, et j’ai bien soin de la mettre en évidence quand je vais voir« mon padischah » . C’est ainsi qu’il appelait l’empereur. — Et il n’ignore pas l’attachement que je vous ai voué », ajoute-t-il (I).
Ce sont là les rares joies de l’exil et les plus douces. Quand arrive un de ces événements, le duc d’Aumale en a pour longtemps l'âme réchauffée et réconfortée.
Tel était donc dans celui que nous essayons de faire revivre le prince, le patriote, le soldat et, pour tout dire, l’homme public qui brillait partout, qui, par sa naissance, ses mérites, ses actions, ses services, appartient à l’histoire. Le portrait que nous traçons de lui serait incomplet si nous ne dressions sur le même piédestal l'homme de famille qui doublait l’homme public, celui qu’on vit sans cesse prendre à un si haut degré souci du bonheur des siens tant qu’il put leur prodiguer son amour et qui, jusqu’à la fin de sa vie, en dépit des occupations dont il la remplissait, demeura inconsolable de les avoir perdus. Fils, époux, père, l’homme de famille en lui est à la hauteur de tous les devoirs. Si nombreux et si lourds que fussent ceux qui lui incombaient à ce titre, il ne les oubliait pas. Il ne les négligea jamais.
(4) Récit d’un témoin.
H 8 LE DUC D’AUMALE
Le roi et la reine recueillaient dans leur vieillesse le prix de l’infatigable sollicitude dont ils avaient entouré leurs enfants et de la forte éducation qu'ils leur avaient donnée. Ceux-ci les chérissaient et les vénéraient. Il y avait assaut entre eux pour répandre incessamment aux pieds de leurs parents, tant qu’ils vécurent, les témoignages de leur filiale tendresse. Le duc d’Aumale avait sa part dans ce concert. Comme ses frères, comme sa sœur, il était digne des bénédictions que leur père, en mourant, versa sur eux, récompense suprême que sa paternelle gratitude distribuait à ceux qui étaient nés de lui et dont
avait tant de fois éprouvé le cœur.
Ap rès la mort du roi, nous l’avons dit, le duc d’Aumale s’était installé à Twickenham, à deux lieues de Claremont, où la reine était restée. Presque tous les jours, il venait la voir. Il partait à cheval d'Orleans-House. Un temps de galop, et il était auprès d’elle, et Dieu sait combien affectueux, respectueux, attentif. C’est à Claremont que, chaque dimanche, il allait entendre la messe. Le jour de Pâques, cet homme jeune, svelte, vigoureux, qu’on voyait, botté et éperonné, s’approcher de la table sainte avec tous les membres de la famille royale, c’était lui (1). A cette époque, il y avait là, à côté de ses enfants (2), deux adolescents qu’il se plaisait à combler de soins.
(1) Récit d’un témoin. A Claremont, la messe était servie par un valet de chambre de la reine, originaire de Franche-Comté. Plus tard, cet homme se retira dans son pays. Bien des années après, le duc d’Aumale, pendant son commandement de Besançon, dirigeait les grandes manœuvres, quand, un matin, son ordonnance entra et lui dit :
« Mon général, il y a là l’ancien sacristain de votre maman qui vient pour vous voir. »
C’était, en effet, l’ex-valet de chambre de la reine qui venait saluer le maître qu’il avait jadis servi.
(2) Il en avait eu neuf. Deux seulement, le prince de Condé et le duc de Guise, arrivèrent à l’âge d'homme.
L’EXIL
C’étaient les fils de son frère aîné : l’un, le comte de Paris, déjà traité comme le chef de la maison d’Orléans; l’autre, le duc de Chartres, plus vif, plus pétulant, et dont il disait :
« Il est bien Bourbon celui-là! »
Quand ils eurent perdu leur mère, il s’occupa d’eux comme s’ils eussent été siens, de leur carrière, de leur avenir. Le duc de Chartres avait alors dix-huit ans, — c’était en 1858; — il brûlait du désir d’être soldat. Soldat! Où, puisqu’il ne pouvait l’être en France? Son oncle lui conseilla de prendre du service en Piémont. Il voulut aller lui-même demander au roi Victor-Emmanuel d’ouvrir au jeune prince les rangs de l’armée piémontaise (1).
Le roi accueillit joyeusement le duc d’Aumale. Sa demande faite, le prince ajouta :
« Je ne me dissimule pas que c’est difficile, à cause de l’empereur. Mais si Votre Majesté le veut, cela sera.
— Je serai très fier d’avoir un d’Orléans dans mon armée, répondit Victor-Emmanuel. Je vais tâcher d’arranger les choses. Mais, surtout, gardez-vous d’en parler à Cavour. »
Le duc d’Aumale remercia sans comprendre pourquoi le roi désirait faire mystère à Cavour de l’objet de [leur entrevue. Il eut soin de ne rien promettre, n’ignorant pas que l’influence du premier ministre était toute-puissante et qu’il importait de se l’assurer. En quittant le palais
(1 ) J’ai lieu de croire, d’après une note trouvée dans les Archives Decazes, que la visite du duc d’Aumale au roi Victor-Emmanuel avait été précédée d’une demande écrite, après laquelle le comte de Cavour aurait écrit à Paris pour pressentir l’effet que produirait aux Tuileries l’admission du duc de Chartres dans l’armée italienne. L’empereur aurait alors répondu :
« De ce que les princes d’Orléans sont exilés, ce n’est pas une raison pour que la carrière militaire leur soit fermée partout. »
royal, il se rendit chez le prince de Carignan, auquel il fit part do sa démarche.
« Voyez Cavour, lui dit le frère du roi ; ça ira tout seul. »
Placé entre la recommandation du souverain et le conseil du prince de Carignan, c’est ce conseil que le duc d’Aumale se décida à suivre. Le comte de Cavour, mis au courant de son désir et des dispositions favorables du roi, se fit fort d’avoir raison des difficultés qui pourraient venir du côté du gouvernement impérial, bien que, à vrai dire, il n’en craignit pas. Il se réserva, pour la forme, un délai de quelques jours avant de donner une réponse définitive que, dès ce moment, d’ailleurs, il faisait pressentir favorable.
« Je vais l’attendre chez mon cousin le roi de Naples, lui dit le duc d’Aumale en prenant congé de lui. C’est-là que je vous prie de me la faire tenir.
On ne pouvait mieux indiquer que, si le gouvernement piémontais refusait les services du duc de Chartres, ils seraient agréés parla cour de Naples. Le comte de Cavour parut le comprendre ainsi. La crainte d’une solution qui lui déplaisait facilita celle que désiraient les princes français. Onfut très ému, dans la famille royale de Naples, en apprenant que le duc de Chartres entrait dans l’armée piémontaise.
« Pouquoi pas dans la nôtre? demanda-t-on à son oncle. Nous eussions été si heureux de l’y recevoir! »
Mais la question était résolue; il n’y avait pas à y revenir (1). C’est ainsi que, grâce au duc d’Aumale, le duc de Chartres prit du service en Piémont et que, en qualité
(1) Est-ce à cette date qu’il faut placer le petit épisode que voici? Pendant le séjour qu il fit à Naples, le duc d’Aumale, un soir, à une réception de la cour, se trouva nez à nez, dans l’embrasure d’une porte, avec le comte de Sarliges, qui représentait alors la France à
L’EXIL
de sous-lieutenaut dans le régiment Royal-cavalerie, il eut sa part dans la campagne d'Italie, en goûtant la joie de combattre à côté du drapeau tricolore (1).
Le duc d’Aumale, en ce temps-là, jouissait du plus rare bonheur domestique. La duchessse était l’épouse idéale, la compagne fidèle des bons et des mauvais jours, celle dont la raison conseille, dont le courage réconforte et dont la tendresse console. Initiée aux pensées de son mari, associée parfois à ses travaux, lui servant tour à tour de lecteur et de secrétaire, elle ne le quittait que rarement. Dieu avait béni leur union en la rendant féconde. Il l’avait attristée en laissant la mort moissonner dans des berceaux. Du moins, après des pertes cruelles, deux enfants maintenant grandissaient au foyer. L’ainé, le prince de Condé, s’annonçait, dès l’adolescence, comme un homme du plus haut mérite. La délicatesse de son cœur, sa simplicité, son intelligence affinée et ouverte,
Turin et voyageait beaucoup en Italie. Le diplomate s’inclina et dit, à défaut de mieux :
a Je vois avec plaisir, monseigneur, que Votre Altesse Royale jouit d’une santé parfaite.
— Oui, ça ne se confisque pas », répondit le duc d’Aumale.
Le mot était dur, adressé à un homme qui n’en pouvait mais. Le prince le comprit, et, dès le lendemain, il faisait porter à M. de Sartiges l’expression de son regret et ses excuses pour n’avoir pu retenir une phrase désobligeante.
(d) Récit d'un témoin. — Ce qu’il y eut de plus piquant, c’est que, lorsque le duc d’Aumale, repassant par Turin, alla remercier le roi, celui-ci lui dit, moitié plaisant, moitié grondeur :
« Vous, vous êtes un jésuite. Vous avez parlé à Cavour, malgré ma recommandation.
— Ah! Sire, je n’avais rien promis. »
Victor-Emmanuel aimait beaucoup le duc d Aumale. Rendant un jour visite au roi, à l’un de ses passages à Florence, celui-ci mit aussitôt la conversation sur les femmes et dit :
« Voyons, parlez-moi de vos péchés.
Mais, Sire, je ne me permettrai pas d’en commettre dans votre
capitale.
— Mais si, mais si; soyez sincère, j’en commets bien, moi ! »
LE DUC D’AUMALE
embellissaient sa belle jeunesse, attrayant écrin de ses brillantes qualités. Il se faisait gloire de ne penser en rien autrement que son père. En 1861, on offrit au duc d’Aumale la couronne de Grèce. Il n’hésita pas à la refuser. Français il était, Français il voulait rester. Mais, après avoir pris sa décision, il se crut tenu envers son fils aîné, qui avait seize ans, — le cadet, le duc de Guise, était encore un enfant, — de lui rendre compte des motifs qui l’avaient dictée.
Le prince de Condé étant à ce moment éloigné de lui, il lui écrivit. La réponse arriva quelques jours plus tard. C’est la duchesse d’Aumale qui la reçut en l’absence de son mari. Elle la lut, et ses yeux s’emplirent de larmes. Le fils approuvait son père, partageait ses sentiments patriotiques; il le remerciait d’avoir voulu que ses enfants restassent Français, et ces choses étaient si bien dites, sous une forme si clairement révélatrice d’une âme admirable, que la mère, soudain exaltée et toute vibrante d’orgueil maternel, se tourna vers une amie qui se trouvait là et s’écria :
« Tenez, écoutez cette lettre et dites-moi si Dieu ne nous a pas fait la part la plus belle en nous donnant un tel enfant et si nous n’avons pas le droit, son père et moi, d’étre fiers de lui (I). »
Ce fils qu’ils idolâtraient, ils songeaient cependant à s’en séparer. Dans l’intérêt de son avenir, et pour fortifier son instruction militaire déjà commencée, le duc d’Aumale avait résolu de le livrer à lui-même en le transplantant dans un autre milieu. La question de savoir où on l’enverrait et à qui on le confierait fut longuement débattue entre les parents. Elle n’était pas encore résolue, quand
(1) Récit d’un témoin.
un de leurs amis de Paris, le comte d’Haussonville, les mit en rapport avec un notable habitant de Genève, M. de La Rive (1). Consulté par eux, M. de La Rive leur désigna Lausanne comme le séjour le plus favorable aux études et à la santé de leur fils. Il pourrait prendre part aux manœuvres de l’armée suisse, qui étaient alors intéressantes. Il fut décidé que le prince de Condé s’établirait à Renan, près de Lausanne, chez le colonel fédéral Aubert, qui se chargeait de veiller sur lui et de le diriger.
L’heure de la séparation suivit de près ces décisions. Le duc d’Aumale voulut préparer lui-même l’installation de son fils à Renan. A son retour, le 20 octobre 1862, il écrivait au comte d’Haussonville : « Me voici de retour de Suisse, mon cher ami, et avant d’y retourner encore, je veux vous remercier de m’avoir mis en rapport avec M. de La Rive. C’est, je crois, une bonne connaissance de toute façon; de plus, fort aimable homme. Il a été d'une obligeance extrême, et, grâce à lui, j’ai pu arranger à peu près ce que je voulais. Je vais jeter mon fils à la mer, comme disait le duc de Broglie, pas encore tout à fait sans pilote. Mais, enfin, je vais l’enlever à la douce et un peu assoupissante discipline du toit paternel et le livrer à peu près à lui-même. En deux ans, il pourra apprendre tout ce qu’il aurait appris dans une école militaire, sans être aussi exclusivement absorbé qu’on y a coutume de l’être par l’X et la broutille, mais aussi avec quelques
(1) Auteur d’un beau livre sur le comte de Cavour. Son fils devint l’ami du duc d’Aumale. Cette amitié ne s’est brisée qu’à la mort du prince. J’ai inséré aux Pièces historiques, /l , une lettre de ce dernier. qui prouve avec quelle sollicitude il s’occupa, dans les moindres détails, de l’installation du prince de Condé en Suisse. Je dois, d’ailleurs, à M. de La Rive fils des informations qui m'ont été précieuses. Il a connu le duc d’Aumale à Genève, en 1862. De cette époque jusqu’en 1870, il le vit souvent, tantôt en Angleterre, tantôt en Suisse, et, depuis, il allait à Chantilly toutes les fois qu’il venait en France.
LE DUC D’AUMALE
infériorités inévitables. De plus, il vivra dans un pays neutre, au milieu d’hommes libres et jusqu’à un certain point dans un milieu français (1). »
Le prince de Condé resta durant deux années sous la direction du colonel Aubert. Il y fit des progrès rapides. Il se lia avec quelques-uns des hommes les plus distingués de la Confédération helvétique, des militaires surtout, et entre autres le général fédéral Lecomte, auteur de savants ouvrages de stratégie. Quelquefois, il interrompait ses études pour aller embrasser ses parents à Londres; plus souvent, ils venaient le voir.
Cet apprentissage terminé, il retourna auprès d’eux. Mais il devait y rester peu. D’accord avec son père, il avait conçu le projet d’un grand voyage d’outre-mer. Ce n’était pas seulement pour son instruction qu’il l’entreprenait. Il avait conçu le sentiment le plus tendre pour sa cousine, la princesse Marguerite, fille du duc de Nemours, qui devint plus tard princesse Czartoryska. Il avait fait part à ses parents de ses espérances, et le duc d’Aumale, pour mettre à l’épreuve ce délicat et sincère amour, avait imposé cette excursion d’une année. Le prince y avait joyeusement consenti, avec la certitude de recevoir à son retour le prix de sa soumission et de sa constance. Le respect qui est dû à ces épisodes de cœur commande à l’historien de se contenter de les effleurer. Quoique de constitution délicate, le prince de Condé semblait cependant en état de supporter les fatigues de cette longue excursion, durant laquelle il devait être accompagné par un jeune médecin de Paris (2).
(1) Documents inédits : Papiers d’Haussonville.
(2) Le docteur Paul Gingeot, auteur dune relation du voyage publiée par le Correspondant , en 1867. et qui lui valut de touchants remerciements du duc d’Aumale.
Nous avons eu la bonne fortune de retrouver une lettre de lui, écrite le 21 janvier 1866, à son futur compagnon de voyage. Elle témoigne des heureuses dispositions en lesquelles il se trouvait au moment de partir.
« Je vous écris, Monsieur, afin d’avoir fait un peu connaissance d’une façon quelconque, avant de nous mettre à faire ensemble un voyage d’un an, et aussi pour vous annoncer que notre départ a été définitivement fixé hier au 4 février, de Southampton. Je partirai donc de chez mon père le 3, et j’espère que vous nous arriverez le 1" ou le 2, afin de pouvoir faire un peu connaissance avec ma famille avant de nous en aller. »
Après avoir chargé son compagnon de divers achats de boussoles et de chronomètres à faire à Paris, « où malheureusement il ne pouvait se rendre lui-même », le prince ajoutait : « J'emporte des boites à insectes, car l’entomologie a été de tout temps une grande passion chez moi, et aussi tout ce qu’il faut pour empailler des animaux et collectionner des œufs, comptant profiter de ce voyage pour avancer mes connaissances dans l’histoire naturelle, tant passée que présente, et qui nous offre, je crois, de bien grands trésors en Australie et dans les îles de la Sonde. Je compte aller jusqu’à Ceylan avec mon cousin Alençon, qui va aux Philippines faire du service militaire. Le temps qu’il passera au service, je voudrais le passer en Australie, où j’irai de Ceylan. D’Australie à Java, de Java aux Philippines, de là en Chine, et peut-être au Japon, avec le retour par l’Inde et l’Égypte, voilà en gros traits le plan de mon voyage, dont nous nous entretiendrons plus en détail à votre arrivée ici et pendant les longues traversées qui nous séparent de notre but.
« Je me suis fait préparer une assez grande quantité de livres pour lire à bord, traitant des pays que nous
LE DUC D’AUMALE
devons visiter, de sorte que je crois que vous aurez suffisamment de lectures avec, et nous pourrons les étudier ensemble, ce qui sera très utile, si... les fantasques mouvements du navire ne me forcent pas à interrompre le cours de mes occupations. La mer vous dompte-t-elle aussi (1)? »
Au jour du départ du prince de Condé, son père, sa mère, son jeune frère le duc de Guise, ses oncles, ses cousins, plusieurs amis venus de France, raccompagnèrent jusque sur le navire. Cette seconde séparation fut plus cruelle à ses parents et à lui-même que ne l'avait été la première. La mère, si vaillante en une circonstance précédente, sentit cette fois son cœur défaillir. Le père, au dernier moment, eut besoin de tout son courage pour écarter la tentation de retenir son fils. Était-ce pressentiment de ne pas le revoir?
Les débuts du voyage furent heureux. Le père écrivait : « Merci de ce que vous me dites pour mon fils. Il est parti en high spirits et j’ai eu la satisfaction de le savoir hors de l’Atlantique et des effroyables tempêtes qui l’agitent cet hiver. J’espère que la Méditerranée, le Pacifique, et surtout le climat des tropiques, lui seront cléments (2). » Partout où passait le prince, il était reçu avec les égards dus à un petit-fils de roi, et partout il séduisait et charmait ceux qui, sans le connaître, venaient vers lui pour rendre hommage au nom qu’il portait. Mais, à Ceylan, l’excès des fatigues qu’entraînaient son voyage et les fêtes qu’on lui donnait tous les jours se manifesta en des conditions alarmantes. Les soins qui lui furent prodigués eurent d’abord raison du mal. Lorsque, vers la mi-avril, il arriva à Sydney, en Australie, sa santé semblait rétablie. Brus-
(1) Documents inédits, communiqués par le docteur Gingeot.
(2) Id. : Papiers d’Haussonville.
quement, au commencement de mai, elle fut de nouveau compromise par une partie de pêche, cause visible et déterminante de la crise qui se préparait. Cédant à une sorte d’émulation juvénile, le prince, à l’exemple de ses compagnons natifs du pays, était resté durant plusieurs heures dans l’eau jusqu’à mi-corps. La nuit qui suivit fut toute d’insomnie et de fièvre. Il dut demeurer alité le lendemain et les jours suivants. Puis survint une amélioration. On put le transporter à la campagne. L’air des bois parut hâter son rétablissement.
Mais, le 12 mai, il apprit à l’improviste, par un journal, la mort de sa grand’mère. La reine Marie-Amélie avait succombé le 24 mars. Il l’adorait; il fut au désespoir de n’avoir pu assister à ses derniers moments et recevoir sa bénédiction. La commotion fut trop forte pour sa nature sensible et frêle. Il dut reprendre le lit, et, en peu de jours, il tombait au plus bas. Une fièvre typhoïde s’était déclarée, le mal que sa mère redoutait le plus pour lui.
« La fièvre typhoïde est toujours terrible dans la famille d’Orléans », disait-elle.
Il n’en devait pas guérir. Malgré les dévouements qui l’entouraient, malgré les efforts de la science, il mourut le 24 mai (1).
(1) La ville de Sidney rendit aux restes du prince de Condé, au moment où le cercueil fut embarqué pour l’Angleterre, les honneurs royaux. C’est le docteur Gingeot qui le ramena à Londres, où, le 11 septembre, le duc d’Aumale, entouré du duc de Guise, du comte de Paris et du duc de Nemours, vint le recevoir. Il dit au docteur Gingeot :
« Je sais que vous avez fait tout ce qu’on pouvait faire, et comme dévouement, et comme savoir. »
Enterré d’abord en Angleterre, le corps du prince de Condé fut ramené à Dreux, en 1872, avec ceux du roi, de la reine et de la duchesse d'Orléans.
LE DUC D’AUMALE
Il n’est rien de plus poignant que les circonstanees en lesquelles le duc et la duchesse d’Aumale apprirent leur malheur. Un matin, le prince quittait gaiement Twickenham pour se rendre à Londres, par le chemin de fer. Il était à la station, arpentant le quai en attendant le train, quand de celui qui venait de Londres à la même heure il vit descendre le docteur Guéneau de Mussy.
« Eh! docteur, comme vous êtes matinal! Mais vous avez l’air tout bouleversé. Y a-t-il du nouveau?
— Oui, Monseigneur, un bien triste événement.
— Ah! mon Dieu, est-ce que ce serait quelqu’un des vôtres? Mon pauvre ami! J’en serais désolé.
— Ce n’est pas moi qui suis frappé, Monseigneur; c’est vous.
— Moi! » s’écria le prince avec effroi. Et soudain il reprit : « Condé ! vous avez des nouvelles?
— Oui, Monseigneur, et bien mauvaises. Il y a peu d’espoir... Je crains que tout ne soit fini. »
Le prince chancelait. Le docteur Guéneau de Mussy le ramena à Twickenham. Là, dans son cabinet, il dut s’asseoir. Il s’était jeté sur une photographie de son fils, et, l’étreignant de ses doigts crispés, il l’embrassait en murmurant d’une voix que brisaient les sanglots :
« Mon pauvre enfant! mon pauvre Condé! Je ne te verrai plus ! »
Pendant ce temps, une des personnes de sa maison se rendait auprès de la duchesse d’Aumale pour la préparer à recevoir un coup si terrible. Du seuil d’un salon, elle la vit venir, joyeuse elle aussi, et soudain s’arrêter en disant :
« Mais qu’avez-vous donc, ma chère? vous êtes toute pâle! » Et comme enveloppée soudainement par la cruelle réalité qui pesait sur elle, elle s’écria :
L’EXIL
« Condé! il est mort (1)! »
C’était la quatrième catastrophe qui frappait la famille royale depuis l'exil : le roi, la duchesse d’Orléans, la reine; maintenant, le prince de Condé. Le coup fut effroyable pour les infortunés parents. Le 2fi juillet 18(ifi, de Ramsgatc. où il passait l’été, le père écrivait à un ami cher entre tous, frappé dans le passé d’une douleur pareille à la sienne :
« Ah! mon cher général, je comprends maintenant ce que vous avez dû éprouver il y a quelques années, ce que vous ressentez encore, ce que nous ressentirons toujours. Je ne prévois pas de terme ni d’adoucissement à mes regrets, à ma douleur. Le fds que j'ai perdu était déjà mon meilleur ami; il ne m'a pas donné un chagrin; il était bon et brave; il avait toutes les qualités de l’esprit et du cœur. J'ai la foi que son âme noble et pure est retournée au ciel, où celle de ma mère l’a de si peu précédée. Puissé-je les y retrouver un jour (2). »
Ne semble-t-il pas qu’on sente, à travers cette lettre éplorée et dans toute sa plénitude, cet amour que Montalembert définissait avec tant d’éloquence dans son éloge de Lacordaire, « cet amour qui est de tous le plus pur et le plus ardent, le plus tendre et le plus légitime, qui, né le dernier, l’emporte sur tout et survit à tout, la passion du père pour l’enfant »? Elle est admirable cette page de Montalembert, encore qu’elle révèle une entière ignorance de cet autre amour, vrai maître du monde, qui soude deux êtres faits l’un pour l’autre et de leurs deux chairs fait une seule chair, comme de leurs deux âmes une seule âme, — l’amour, en un mot, artisan de tous les héroïsmes et de toutes les lâchetés,
(1) Récit d’un témoin.
(2) Documents inédits : Papiers du général de Chabaud La Tour.
LE DUC D’AUMALE
de toutes les félicités et de toutes les catastrophes.
Le duc d’Aumale la cita tout entière, le 3 avril 1873, en prenant séance à l’Académie française. Elle était alors redevenue pour lui d’une cruelle actualité. Depuis quelques mois, il pleurait son second fils, le dernier, ce charmant duc de Guise qui semblait n’ètre apparu dans la patrie de ses ancêtres que pour y mourir, — six ans après le prince de Condé. Les auditeurs du ducd Aumale à l’Académie se souviennent encore de l’accent d’accablement et de douleur que prit sa voix quand il prononça la dernière phrase de la citation, celle qui couronne cette magnifique apologie des joies paternelles : « Je m’arrête, de peur que ces lignes n’aillent navrer quelque cœur désespéré de n’avoir pas connu cette félicité, ou, l’ayant connue, de l’avoir perdue sans retour. » C'est que, dans cette phrase, il retrouvait un écho de son âme, une image de sa douleur inconsolée.
Après la mort du prince de Condé, la maison de Twickenham, dont il avait été la lumière, s’enveloppa de ténèbres et de deuil. Si charmeur et si tendre que fût l’enfant qui survivait à son frère, il ne pouvait le faire oublier ni tenir la place de deux. On entoura le duc de Guise d’un peu plus de sollicitude; mais l’amour qu’on lui prodiguait n’allait pas sans alarmes. La crainte de le voir partir aussi, comme l’autre, ne laissait à ses parents ni trêve ni repos. Leur vie, assombrie par d’implacables regrets, fut alors empoisonnée par ces cuisants soucis, par ces tourments de toutes les heures que cause au père et à la mère la santé d’un fils unique quand elle est délicate et quand la mort a déjà fauché autour d’eux. Les cœurs déchirés sont plus sensibles, plus prompts à trembler.
Le duc d’Aumale, à travers de si dures épreuves, déploya un mâle courage. Quoiqu’il souffrît en son coeur.
L’EXIL
il resta debout et tète haute, durant les années qui suivirent. Il s’était jeté avec une ardeur nouvelle dans le travail, dans ses occupations accoutumées, dans l’étude. De graves événements s’accomplissaient en Europe. La victoire de la Prusse sur l’Autriche était devenue une menace pour la France, dont le gouvernement n’avait pas su 1 empêcher. L ère des péripéties commençait, annonçant aux esprits clairvoyants des troubles prochains dont les conséquences pouvaient être redoutables. Il y avait là de quoi remplir la vie et absorber l’attention du prince, mieux placé que d’autres pour suivre, en leur marche rapide et logique, tant de faits précurseurs de catastrophes.
Puis, d’autres soucis l'absorbaient. En 1869, les deux premiers volumes de Y Histoire des 'princes de Coudé, publiés en 1863, saisis par la police impériale au moment de leur apparition, iniquement détenus durant six ans, furent enfin délivrés par un arrêt de justice et soumis à l’appréciation des lecteurs français. L’auteur suivait avec une attention de père leur marche à travers le monde. Il écoutait les critiques, toujours prêt à y répondre, dis posé à en tenir compte dans la suite de son œuvre. Il répliquait aux observations, s’attachant avec ténacité à défendre ses opinions ou à les justifier.
Nous trouvons encore, dans sa correspondance à cette époque, une lettre qui nous le montre aussi net en ses théories historiques qu’il était bon soldat. Elle est datée de Twickenham.
« En rentrant ici, mon cher général, je trouve votre bonne et cordiale lettre. Je veux vous en remercier tout de suite, et, me laissant aller à causer avec vous comme jadis autour d’un feu de bivouac, je répondrai à une de vos observations.
LE DUC D’AUMALE
« On trouve, me dites-vous, que je suis sévère pour les protestants. Presque au moment où je recevais votre lettre, je lisais dans une Revue catholique que j étais injuste pour les États de la Ligue, pour les Guise, pour Philippe II, etc. Ces reproches ne me surprennent pas. Au seizième siècle, comme bien souvent de nos jours, je crois que la vérité se trouve entre les opinions extrêmes ; je suis pour le juste milieu, comme mon père, et quand on professe ces opinions, on s expose, vous le savez, à être attaqué de droite comme de gauche.
« Mes aspirations d historien s accordent avec mes aspirations politiques. Impartial autant qu il m est donné de l'être, j’ai tâché de rester patriote, laïque et libéral. Si vous prenez la peine de lire mes deux volumes d un bout à l’autre, vous y trouverez, je crois, à mainte page, l'expression de ma sympathie, souvent de mon admiration pour les réformés de France et aussi de mon indignation contre leurs persécuteurs. Mais, tout comme je réprouve la conduite des ligueurs, je blâme et dénonce les huguenots lorsqu’ils se montrent intolérants et deviennent le jouet des influences cléricales, lorsqu’ils veulent briser l’unité de la patrie ou qu’ils ouvrent ses portes à l’étranger. Si vous rencontrez, çà et là, une appréciation (que pour moi je crois vraie) des travers de caractère et des fautes de Coligny, vous trouverez ailleurs l’éloge de ses grandes qualités et de ses grandes actions.
« Non seulement je suis de ceux qui regardent la Saint- Barthélemy et la révocation de l’édit de Nantes comme des actes aussi exécrables qu’impolitiques (ceci est presque un lieu commun), mais je considère que, du jour où les réformés avaient renoncé à former un corps politique, le jour où ils avaient cessé d’être l’instrument de passions et d’ambitions diverses, ils étaient devenus un
L’IÎXIL.
élément essentiel de la nation; groupe d’hommes austères, éclairés, bons citoyens, bons soldats, âpres au travail, fermes et limités dans leurs desseins, ayant toujours certains travers particuliers, mais doués, en somme, de vertus que beaucoup de leurs compatriotes n’avaient pas toutes au même degré. Et lorsque la nation a été comme jetée dans le creuset pendant le dix-huitième siècle pour en sortir refondue au jour où la Révolution a brisé le vase qui contenait tant de métaux en fusion, je crois que le vieil élément réformé a fait défaut dans cet alliage qu’on appelle la France moderne. C’est ce que j’essayerai d’indiquer dans un de mes prochains volumes. Pour aujourd’hui, je me borne à vous souhaiter le bonsoir (1). »
On peut voir à ces traits sous l’empire de quelles nobles préoccupations vivait le duc d’Aumale. L’esprit chez lui dominait incessamment le corps. Plus le destin l’abreuvait d’épreuves, plus, à la faveur d’une rare force d’âme et d’un goût passionné pour l’étude, il se raidissait, recevant sans faiblir les coups qui se succédaient. En dépit d’une admirable et bien chrétienne résignation, la duchesse d’Aumale ne pouvait opposer à son malheur le même courage. Elle était femme, elle était mère. Ce qui occupait le père, ce qui le détournait de ses chagrins, ne s’exerçait pas sur elle au même degré. Elle pleurait toujours l’un de ses fils et toujours s inquiétait pour l’autre. A pleurer et à s’inquiéter ainsi, elle usait lentement mais sûrement toutes les forces vives de son être, et bientôt on la vit décliner. La mort la guettait, elle aussi. Son mari, désespéré, lui ferma les yeux le 6 décembre 1869, après avoir voulu se charger seul de lui
(1) Documents inédits : Papiers du général de Chabaud La Tour.
LE DUC D’AUMALE
annoncer qu’elle était condamnée et devait se préparer à paraître devant Dieu.
Ainsi, l’exil en se prolongeant s’aggravait pour lui de toute une suite de maux amers et cuisants qui le lui rendaient plus lourd, plus intolérable, plus sombre. C’est à cette époque que se place ce jugement qu’un homme qui le connaissait bien émettait sur lui : « Il est de la forte race des taciturnes. Mais quel étrange taciturne qui traite de tous les sujets, avec quelle supériorité et quel éclat! »
Un ami des princes d’Orléans, qui était allé les voir vers ce temps, rapportait de son voyage des impressions qu’il exprimait en ces termes : « L’exil leur est devenu extrêmement pénible, aux jeunes comme aux vieux. Ils sont à bout de patience. Le prince de Joinville se ronge; le séjour de l’Angleterre et les Anglais lui sont insupportables. Le duc d’Aumale, depuis qu’il a perdu sa femme, est sans intérieur et devenu mélancolique et nerveux. Le comte de Paris est très distingué d'esprit, très Français de sentiments. Il brûle de faire connaissance avec un pays qui est le sien, qu’il n'a jamais vu et dont toutes les affaires l'intéressent par l'intelligence et par le cœur. Le duc de Chartres est une nature toute bouillante, dont les instincts sont très militaires. Il ne rêve que de brandir une épée à la tête d’un régiment de cavalerie (1). »
Pour le duc d’Aumale, non moins que pour ses frères
(1) Documents inédits. — Indépendamment des papiers du comte d’Haussonville, que son fils m’a ouverts avec une libéralité qui lui assure toute ma reconnaissance, il m’a permis de consulter le journal manuscrit que son père a tenu, du 28 juillet 1870 au 27 janvier 1871, et où se trouvent racontés, par un des observateurs les plus attentifs et les plus pénétrants de ce temps, les événements qui précédèrent et suivirent le 4 septembre, et notamment les principaux incidents du siège de Paris. J’ai tiré de ce précieux document, pour la suite de ce récit, les plus intéressantes informations en ce qui touche les princes d'Orléans.
L’EXIL
et, ses neveux, cette description traduisait avec exactitude un état d'âme auquel il n’était qu’un remède : l’air apaisant du ciel natal. A travers l’exil, il avait passé par tant d’étapes douloureuses qu’il pouvait à bon droit se demander si les épreuves subies ne constituaient pas une rançon suffisante, le prix de sa délivrance, de ce retour dans sa patrie qu’il avait si passionnément souhaité quand les êtres chers à son cœur pouvaient en partager la joie avec lui, et qu’il souhaitait encore, non seulement pour lui-même, comme un bienfait réparateur, mais aussi pour le fils qui lui restait et qu'il espérait alors conserver pour sa vieillesse.