‹ Le duc d'Enghien, 1772-1804Chapitre 42 sur 69 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

A la Restauration, le duc de Bourbon ne put se décider à rentrer immédiatement en France. Sa douleur était encore trop vive. Il lui en aurait coûté de se rencontrer avec ceux qu'il appelait « les assassins de son malheureux enfant » , et dont il réclamait en vain le châtiment mérité. Le Roi lui offrit le grand cordon de la Légion d'honneur. Il le refusa, ne voulant pas porter les décorations dont se paraient les bourreaux du duc d'Enghien. Il ne pouvait se faire à l'idée de leur impunité. « Hélas ! ils existent encore, disait-il au chevalier Saint- Jacques, le 23 juillet 1816, et nous ne possédons que ses restes... » Il s'abstenait d'assister aux séances de la Chambre des pairs, car il y aurait eu pour collègue l'ancien préfet de Strasbourg, le comte Shée, qui avait été l'un des acteurs de la tragédie d'Ettenheim. Rien ne le consolait. Le sculpteur Deseine se chargea de composer le monument qui se trouve dans la chapelle du fortde Vincennes, et qui malheureusement ne répond pas à la grandeur du sujet. La Religion soutenant le duc d'Enghien, le Grime montrant un poignard, la France succombant à sa douleur sont des allégories intéressantes, mais mal exécutées. Dans son attitude, le duc n'a rien de cette noblesse et de ce courage qui surprirent ses meurtriers. Cette œuvre ne parut pas satisfaire le duc de Bourbon, qui, écrivant au chevaher Saint- Jacques et pensant au néant des hommages que les hommes rendent à leurs morts et à la fragilité de leurs souvenirs, jetait

ce cri de douleur : « Quels monuments peuvent nous consoler ! » Lassé de tout, il fuyait le monde. « Comme tous les hommes que le malheur a longtemps éprouvés, dit le comte de Ghoulot qui l'a hien connu, il était silencieux; une douce mélancolie voilait habituellement sa noble et belle figure.., » Les caprices de la politique ont fait retirer de la chapelle de Vincennes le monument élevé à la mémoire du duc d'Enghien. Il est actuellement placé dans une petite salle latérale où viennent le voir de rares visiteurs. Quelques pieds carrés à peine, l'ombre, le silence, voilà tout ce qui est réservé à « très-haut et très-puissant prince Louis-Antoine-Henry de Bourbon Gondé, prince du sang, pair de France ! »

Le prince de Condé était rentré en France avec la première Restauration, après avoir perdu en 1813 sa seconde compagne, la princesse de Monaco. Aux Gent-Jours, il refusait de s'éloigner, et son vieux courage offensé criait sans être entendu : « Il faut se battre!... » Revenu après la seconde abdication de l'Empereur, il fut pourvu du titre de grand maître de la maison du Roi et du grade de colonel général de l'infanterie. Mais il comprit bientôt que sa place n'était plus à la Cour où se nouaient des intrigues qui lui déplaisaient, et sauf deux ou trois visites annuelles aux Tuileries, il séjourna dans son château de Ghantilly. La chasse lui servit quelque temps de distraction. Accablé d'ans, il vit arriver la mort avec une résignation douce. Lorsqu'on lui parla du pardon qu'il faut accorder à ses ennemis, il répondit : « Je suis assuré de mon salut, si Dieu me pardonne comme je leur pardonne! » Il succomba à VùQe de quatre-vingt-deux ans, en murmurant ces mots : « Credo in unum Deum, » G'était le 13 mai 1818.

Quelque temps après, le duc de Bourbon revint en France, et son union avec sa sœur, la religieuse, se reforma plus étroite. Mais cette consolante intimité ne dura que six années. Sœur Marie-Joseph de la Miséricorde mourut le 10 mars 1824. Elle fut inhumée, sur son désir, dans le monastère du Temple, alors que Louis XVIII, pour honorer la mémoire d'une princesse pleine de vertus et de courage, aurait voulu placer ses restes à Saint-

Denis, à côté de ceux du prince de Gondé. Mais elle avait trop bien fjardé le souvenir des souffrances de la famille royale au Temple pour ne pas souhaiter d'être ensevelie dans ce lieu'. La France conservera la mémoire de cette femme héroïque, dont la droiture, la douceur et le dévouement ne sauraient être assez loués. Toujours prête au sacrifice, née pour s'immoler, elle fut une fille et une sœur incomparables. Elle supporta avec une angéhque patience les douloureuses épreuves qui l'assaillirent à Turin, à Vienne, à Martigny, à Constance, à Linz, à Orcha, à Varsovie, à Londres. La religion fit d'elle une sainte.

Pendant vingt années, Sœur Marie-Joseph de la Miséricorde a répété, prosternée sur les dalles de sa cellule, une touchante prière composée par elle pour le repos de l'âme du duc d'Enghien :

« Qui est semblable à Dieu et qui peut entreprendre déjuger ses vues adorables? C'est en m'y soumettant. Seigneur, que je viens vous conjurer de faire miséricorde à l'âme de Louis- Antoine-Henri. Daignez lui pardonner les fautes de sa jeunesse

■ Voici l'épitaphe qui fut gravée sur sa tombe :

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