‹ Le duc d'Enghien, 1772-1804Chapitre 41 sur 69 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

Après la mort du duc d'Enghien, la princesse Charlotte n'avait pu pénétrer en France que jusqu'à Strasbourg ; inquiétée par la police impériale', elle se réfugia, après deux années de séjour à Ettenheim, dans ses possessions de Hongrie. Au moment de la première Restauration, c'est-à-dire le 22 avril 1814, nous la surprenons écrivant au chevalier Jacques : •< Je ne sais trop, mon cher Jacques, si cette lettre vous trouvera encore à Ettenheim, et je suis loin de le désirer, car je sais toute l'impatience que vous devez éprouver de rejoindre M. le duc de Bourbon. 11 est certainement en France actuellement; du moins tout doit vous le faire présager. Hélas! quel moment pour lui et pour cette malheureuse famille que celle de leur rentrée à Paris ! Que de souvenirs cruels et déchirants empoisonneront la joie que ce retour peut leur faire éprouver ! Tout n'y sera pas rose. Bien des sacrifices de tout genre nous y attendent. Ceux qui ne tiennent qu'à la fortune, même à l'amour-propre, ne sont pas difficiles à faire... Mais voiries coupables dicter des lois à ceux de qui ils devraient tout au plus espérer pardon, me paraît si révoltant que je ne puis me persuader que cette Constitution puisse être acceptée par le Roi! Ce serait acheter trop chèrement sa couronne que de consentir à partager son autorité avec les assassins de son frère ^. » Cette

> Le commissaire de police Popp accusa, le 1*"" avril 1806, la princesse de Rohan d'ourdir une secrète intrigue contre le gouvernement français. — Voir sur cette ridicule affaire, qui n'eut pas de suite, le carton F' 6475, aux Archives nationales.

^ La princesse fait allusion à la Constitution décrétée par le Sénat le 6 avril,

fierté et cette noblesse de cœur ne nous surprennent point chez la princesse Charlotte. Ce n'est pas seulement Fouche' qu'elle vise dans cette lettre, mais le perfide Talleyrand : « On peut oublier les opinions politiques qui n'ont produit que des fautes, que des vexations, mais des crimes?... Cette indulgence serait coupable aussi. » On voit que la princesse n'avait pas oublié le rôle du diplomate dans l'affaire du duc d'Enghien. « J'attends avec bien de l'impatience, ajoute-t-elle, des détails sur l'effet qu'aura produit cette Constitution et sur les Français et sur les souverains. Il est impossible qu'ils n'en sentent pas le danger, même pour eux... » Puis arrivant au départ de Napoléon pour l'île d'Elbe, elle s'écrie avec un ressentiment amer, mais bien pardonnable : « Que dites-vous de la fin de cet homme?... Il a été aussi plat dans le malheur qu'il était insolent dans la prospérité. » La princesse se promettait d'aller voir sa mère à Paris, aussitôt qu'un ordre de choses régulier en France lui permettrait d'y rentrer. Et elle ajoutait avec une certaine mélancolie : « Je serai destinée très-probablement à mener une vie très-errante'. -> Quelques jours après, elle écrivait au duc de Bourbon : « C'est toujours avec timidité que j'ose rappeler mon existence à V. A. S. Je sais si bien qu'elle ne peut renouveler en Elle que des souvenirs douloureux; mais comment m'y refuser dans ce moment où mon cœur est si bien à l'unisson du sien, où je n'ai pas une pensée, un sentiment qu'Elle n'éprouve?» Elle se félicite de la rentrée îles Bourbons en France et de l'accueil enthousiaste fait au prince par le peuple français. Mais elle n'oublie pas que le chagrin d'autrefois subsiste et ne peut disparaître devant les joies nouvelles. Pourquoi la Providence a-t-elle laissé périr le duc d'Enghien? Pourquoi ne lui a-t-elle pas permis de voir la restauration de la monarchie et de prendre

et qui servit de base à la Charte constitutionnelle du 4 juin 1814, où le Roi admettait le {jouvernement représentatif, l'impôt librement consenti, la liberté publique et individuelle, la liberté de la presse, etc. Elle témoignait de son mépris pour cette réunion de soixante-six sénateurs convoqués par l'empereur de Russie et présidés par Talleyrand, qui déclarèrent la déchéance de Napoléon dans les termes que l'on sait.

' Archives nationales. — Dossier Surval. Inédir,

part à l'allégresse générale? « Ce mélange de bonheur et de regrets si déchirants, dit-elle en résumant toutes ses émotions, ce sentiment douloureux qui reste au fond du cœur et qui l'oppresse au milieu de la joie générale, enfin, cette impulsion douce et pénible qui fait jouir et souffrir tout ensemble m , elle le ressent comme le duc de Bourbon. Avec la délicatesse d'une femme qui a donné son cœur à un amour unique, elle laisse échapper ce soupir : « Il était plus facile de supporter sa perte, alors qu'on était malheureux. Mais ce bonheur qu'il faut éprouver seul, mais ce bonheur qu'il ne partage plus, rend encore les regrets plus amers. » Elle le pleure toujours et avec le même déchirement. « Dix années se sont écoulées sans les affaiblir. Il est des maux sur lesquels le temps passe en vain I » Et s'adressant au père du duc d'Enghien, non comme une étrangère, non comme une amie, mais en réalité comme la femme du prince qu'ils regrettent tous les deux, elle lui dit avec une allusion à son propre chagrin : *< Si je puis y espérer quelque adoucissement, ce n'est qu'en me rapprochant de V. A. et qu'en obtenant d'Elle de la bonté, de l'intérêt. Je ne puis fixer encore l'instant de mon retour en France, j'attends l'arrivée du prince de Lorraine auprès de sa mère pour pouvoir la quitter. Mon premier soin sera, en y arrivant, d'offrir à V. A. S. l'expression de tous les sentiments de respect, d'attachement et de reconnaissance dont mon cœur est si profondément pénétré pour Elle, et dont j'ose La suppher d'accueilHr avec bonté l'hommage. » Elle se rappelait en même temps, dans des termes d'une délicatesse exquise, au souvenir affectueux du prince de Gondé.

D'autres lettres nous révéleront encore la bonté, la générosité, le dévouement de cette âme d'élite. La princesse, écrivant au chevalier Jacques, le 4 juillet 1816, fait allusion à une réponse cordiale du duc de Bourbon. « Je reçois, mon cher Jacques, lui dit-elle, votre lettre du 19 juin et celle de M. le duc de Bourbon, qui m'a si sensiblement, si profondément touchée. Il n'est pas une expression de son cœur qui n'ait été au mien et qui n'y ait fait bien et mal tout ensemble... Je vous félicite d'être près de lui. Je sens que le bonheur de lui rendre des soins

est l'unique consolation que puissent éprouver ceux qui étaient si tendrement attachés à son malheureux enfant. » Le duc de Bourbon lui avait fait demander si elle ne possédait pas les lettres échangées entre le duc d'Enghien et ses parents. « Je ne me rappelle pas, dit-elle, que la correspondance dont vous me parlez ait été dans la cassette qui m'avait été remise. Cette cassette a été apportée chez moi, scellée du sceau du grand bailliage. Elle y est restée intacte jusqu'à ce que M. Ghodron, chargé des pouvoirs du prince, l'ait fait ouvrir en ma présence, et en celle de M. Sartory, qui est venu lever les sceaux; et le serrurier l'a ouverte, n'y ayant point de clef. M. Ghodron, après en avoir fait l'examen, m'a remis la plus grande partie de mes lettres qui s'y trouvaient. Il y avait aussi quelques lettres de souverains, puis l'argent que M. Ghodron a dû faire passer dans le temps à M. le duc de Bourbon... J'ai une idée confuse que sa correspondance avec ses parents était restée dans un tiroir de sa table à écrire, qui a échappé aux recherches de ces monstres. . . Voilà les seuls renseignements que je puis vous donner; il serait cependant très-possible que quelques circonstances fussent effacées de ma mémoire dans un temps où j'étais si peu à moimême... » La duchesse de Bourbon avait également fait prier la princesse Charlotte de vouloir bien lui remettre une tasse ayant appartenu à son fils. « Je suis désolée, répond la princesse, de ne pouvoir pas vous rapporter la tasse que sa mère désire. Elle a été cassée avec plusieurs autres lors de notre bombardement. Mais je vous en rapporterai une que je tiens de lui et que j'ai eu le bonheur de conserver. J'ai aussi deux petits tableaux peints par elle. L'un est une vue de Petit-Bourg, l'autre de sa prison à Marseille. Je les ai gardés l'un et Tautre, parce qu'ils lui étaient chers ; mais si madame la duchesse de Bourbon tient à les avoir, je lui en ferai le sacrifice. » La duchesse était pleine d'affection pour la princesse; elle la traitait comme sa propre fille. Aussi avait-elle trouvé en elle une âme reconnaissante. « Vous m'avez fait du bien, disait la princesse au chevalier Jacques, en me parlant de son intérêt. Il est impossible que je n'aie pas quelques droits sur le cœur de tous ceux qui l'aimaient.

4to le duc D'ENGHIEN.

Offrez mon tendre hommage à tous deux, mon cher Jacques. » Elle apprend à l'ancien secrétaire du prince qu'elle va partir pour Vienne. Elle se rendra ensuite à Munich et à Paris, afin de veiller aux intérêts de sa famille. « Je n'ai plus de bonheur à attendre pour moi dans ce monde, ajoute-t-elle tristement; mais si je puis quelque chose à celui des êtres qui me sont chers, je bénirai la Providence de me donner cette consolation... » Et songeant à son retour en France, elle s'inquiète, elle s'afflige, elle s'effraye : « Cette pénible route me fera mal à chaque pas... Je n'ose y penser... Adieu, adieu et au revoirM » Dans une autre lettre, datée du 17 juillet, elle répond à la demande faite par le chevalier Jacques au nom du duc de Bourbon et relative à un journal du prince. Elle en a gardé la copie; il lui en manque un cahier, et elle serait fort heureuse de le retrouver. Elle le prie même de le réclamer au cas où ce cahier aurait été trouvé parmi d'autres papiers remis aux parents du prince^. Elle n'a point su pardonner aux auteurs de la mort du duc d'Enghien, car lorsqu'elle apprend que Napoléon a succombé, après six années d'une atroce captivité à Sainte-Hélène, elle ne peut s'empêcher de s'écrier sous le coup de son ressentiment : « Enfin, le voilà mort, ce vilain homme! Je ne puis rendre l'impression que j'ai éprouvée en apprenant sa fin trop tardive. Hélas! les douleurs qu'il m'a causées n'en auront pas ^!... » Plus clémente et plus généreuse était la princesse Louise de Gondé. Il est vrai que devenue Sœur Marie-Joseph de la Miséricorde, elle était disposée par vocation au pardon chrétien. A la nouvelle de la mort de l'Empereur, elle écrivait à Mgr d'Astros, jadis emprisonné à Vincennes par la police impériale, pour avoir livré à la publicité un bref de Pie VH contre la nomination illégale de l'archevêque Maury : « Voilà Bonaparte mort! Il s'était fait votre ennemi en vous persécutant; je pense que vous direz une messe pour lui. Il s'était fait le mien en tuant mon neveu, et Dieu m'a fait la grâce, depuis ce moment-là, de le

' Archives nationales. — Dossier Surval. Inédit.

2 Ibid.

3 Ibid.

nommer tous les jours dans mes prières. J'ose donc vous demander une messe pour ce malheureux homme. Vous voudrez bien la dire de ma part^ . »La princesse de Rohan avait, l'année précédente, perdu sa mère. Dans une lettre au chevalier Jacques elle faisait cet aveu : « C'était l'unique devoir qui me restait à remplir. Elle était l'objet de tous mes soins, le but de toutes mes actions. Actuellement, je n'ai plus à songer qu'à moi, ce qui me désintéresse de toutes choses. L'égoïsme, ce triste défaut du siècle, ne m'a pas gagnée*. » La dernière lettre de la princesse, qui soit tombée sous nos yeux, est adressée au duc de Bourbon. Elle est datée de Linz, le 15 octobre 1821. La princesse assure le duc de son tendre et respectueux attachement; elle le remercie de la bonne grâce qu'il a mise dans les arrangements d'intérêts entre son père et lui. Elle défend M. le baron de Grûnstein contre les calomnies dont il a été victime, lors de l'enlèvement du duc d'Enghien, et, ramenée à ce souvenir, qui d'ailleurs ne peut la quitter : « Tout ce que je vois, dit-elle, doit donner de grandes espérances , mais, hélas ! comment s'y livrer, comment songer à la satisfaction dont î7 aurait joui, sans être déchirée? Gomment ne pas repousser toute idée de bonheur, lorsque le ciel vous l'a ravi'?... » La princesse Charlotte ne voulut pas que les lettres du duc d'Enghien fussent conservées après sa mort. Elle ne consentit à transmettre aux parents du prince que les objets considérés par elle comme des reliques. Dès le 20 septembre 1817, elle avait prescrit à son notaire, ami et exécuteur testamentaire. M' Foucher, les dispositions suivantes ;

« Je prie M. Foucher de remettre lui-même à madame la duchesse de Bourbon, puis à madame la princesse Louise de Condé, ou (si j'avais le malheur de survivre à toutes deux, ce que leur âge doit me faire appréhender) à son plus proche parent, le portrait, les cheveux et les objets si précieux et si chers qui m'ont été remis lors de cette funeste recherche*. Le

' Cité par Crétineau-Joly, t. P"", p. 34.

^ Cité par C. Nauroy dans les Derniers Bourbons. Charavay, 1883.

3 Archives nationales. — Dossier Surval. Inédit.

* L'exhumation du 20 mars 1816.

journal de ses voyages et quelques dessins faits par lui doivent leur être également rendus. Quant aux lettres, je demande instamment à M. Foucher de les brûler toutes lui-même et de ne s'en rapporter à personne. En le chargeant de ces tristes soins, je lui donne la plus forte preuve de mon estime et de la confiance qu'il m'inspire '. »

Ce vœu fut strictement exécuté. Le 5 décembre 1821, la princesse rédigea son testament. Elle déclarait être née et mourir dans la foi et la religion catholiques ; elle priait ses parents de faire dire cent messes pour le repos de son âme à sa paroisse et cent autres messes à la chapelle de la Vierge, dans la cathédrale de Presbourg en Hongrie, où elle avait une dévotion particulière. Elle faisait divers legs aux pauvres et laissait des rentes viagères à trois domestiques, entre autres à sa femme de chambre, Catherine Mrayeck. « Je la recommande en outre à mes parents et amis, disait-elle, ayant tant à me louer de son zèle et des marques d'attachement qu'elle m'a données, particulièrement à l'époque de mon malheur. » Elle léguait une année de gages à ses autres gens et divers objets à ses amies, mesdames de Solvert, de Jonville, de Ryewuska, de Tolstoï, Lubomirska, la princesse de Vaudémont, deSéran, de Béthisy. Puis, rendant hommage au zèle, au dévouement, à l'affection de M° Foucher, son notaire, qui, à force de soins et de fatigues, était parvenu à lui recréer une fortune, elle ajoutait :

« Je donne et lègue à M° Foucher, notaire à Paris, mon exécuteur testamentaire, ma propriété située au Val-sous-Meudon, comme marque de ma sensible reconnaissance pour les services importants qu'il m'a rendus et les obligations journalières que j'ai contractées envers lui et que je ne me croirais pas suffisamment reconnaître, si je n'étais sûre qu'il attachera à cette propriété un prix d'affection. »

La princesse laissait à ses cousins les princes de Rohan son habitation de Saint-Domingue, et au prince Charles de Rohan, son frère, l'usufruit de la moitié de ses biens. Elle terminait ce

' Etude de M* Segond.— Papiers inédits.

testament par les prescriptions suivantes : « N'ayant aucuns papiers intéressants à conserver pour les autres, je désire qu'excepté ceux qu'on trouvera cotés avec la suscription pour rendre à ma famille, tous soient brûlés sans exception.

w Je veux que la cassette de bois d'acajou sur laquelle on trouvera mon chiffre, et dont mon exécuteur testamentaire aura une double clef, lui soit remise intacte au moment de ma mort. Je déclare qu'elle ne contient que des correspondances insignifiantes qui ne sont d'aucun intérêt pour mes héritiers, qu'il connaît l'usage qu'il doit en faire et qu'aucun autre que lui ne doit l'ouvrir'. » Cette cassette contenait, paraît-il, les lettres du cardinal de Rohan relatives à l'affaire du Golher. Elles furent brûlées par M° Foucher, qui obéissait scrupuleusement à la volonté delà princesse. Quant aux lettres du duc d'Enghien et de la princesse Charlotte, elles furent également brûlées. De cette liaison et de cette union il ne devait rester que des cendres, hélas 1 bientôt dispersées.

Après une cruelle maladie, la mort vint à son tour pour la princesse Charlotte. Elle fut accueillie sans plaintes. La noble femme qui s'était écriée au lendemain de l'exécution de Vincennes : « Puisque j'existe encore, c'est qu'assurément la douleur ne tue pas! » avait pendant de longues années supplié le Ciel de la réunir à son époux, à son ami. Mais ses jours avaient été prolongés afin de montrer aux hommes combien étaient sincères sa fidélité et ses regrets. Elle s'éteignit, le l" mai 1841, dans son hôtel de la rue de Lille, entourée de l'estime et de l'affection de tous. Ses parents, ses amis, ses serviteurs la regrettèrent et la pleurèrent. Elle avait écrit dans son testament : « Je demande à être enterrée dans le cimetière de la paroisse où je mourrai, le plus simplement du monde. Je ne désire qu'une seule inscription sur une pierre qui indique à mes parents et à mes amis qu'ici repose celle qui les aimait. » Ce vœu touchant fut respecté comme les autres.

Ainsi disparaissait Charlotte-Louise-Dorothée, fille de Charles-

> Étude de M^ Segond. — Papiers inédits.

Armand- Jules, prince de Rohan-Rochefort, et de dame Marie- Henriette-Gharlotte-Dorothée d'Orléans de Rothelin. Pour ses contemporains, elle a été la princesse de Rohan-Rochefort; pour nous comme pour l'histoire, elle doit être la duchesse d'Enghien.

Page 1