LES PRINCES EN AFRIQUE
Il y aura toujours quelque chose de mystérieux et d'étrangement terrible dans ce coup imprévu qui est venu enlever M. le duc d'Orléans, à la France, à sa famille, à ses amis. Il semble que la mort se soit trompée, qu'il n'a pas pu mourir si jeune, ce Prince dont la gloire si douce et si pure se confondait avec l'affection invincible qu'il inspirait; il semble qu'il n'a pas pu mourir celui qu'attendait une si haute et une si illustre destinée. Malgré les années écoulées depuis cette affreuse catastrophe, malgré ces monuments qu'une pieuse douleur a consacrés à sa mémoire, il semble qu'il vit encore parmi nous... Triste et dernière illusion, née des grands regrets, née pour ainsi dire de la mort même, et qui doit à son tour s'effacer et disparaître!
Mais c'est surtout en Afrique que la mort du duc d'Orléans a été sincèrement pleurée;... c'est là surtout qu'avaient pu se révéler ces qualités du cœur qui le distinguaient si éminemment. C'est là que le Prince faisait place à l'homme. Plein d'une profonde sympathie pour le soldat, on le voyait accourir dans les hôpitaux à son lit de souffrance et lui prodiguer les consolations. Au bivouac , il partageait son pain et son eau ; au combat, il bravait avec ia même insouciance et la même ardeur les mêmes périls.
Il était digne de mourir à la tête de nos légions, et d'avoir pour linceul le drapeau de la France.
Veut-on connaître l'âme du duc d'Orléans?
Au retour d'une de ses campagnes d'Afrique, il traverse la petite ville de Feurs : Il se souvient que c'est la patrie de Combes, et que l'on a dû y élever un modeste monument à la mémoire du brave. Il se fait conduire auprès de ce monument. Il ne le quitte pas sans vouloir que ce dernier asile de l'héroïque soldat soit entouré d'une grille. . . Ce trait est bien simple, sans doute ; mais malheur à qui n'en serait pas touché, et à qui n'y reconnaîtrait les inspirations d'un noble cœur ^ 1
La population coloniale ne conserve pas du Prince un
* Pour bien juger les Princes, il faut pouvoir connaître les actes de leur vie intime, ces actes purement spontanés, que rien ne commandait, et que n'attendait pas la publicité. M. le duc d'Orléans eût surtout gagné à cette appréciation. Le trait cidessus en est la preuve. Nous aurions pu en citer beaucoup d'autres ; mais nous ne résistons pas au désir de faire connaître combien était sincère et profonde sa sollicitude pour l'armée, combien était ardente et réfléchie sa sympathie pour le soldat dont il avait pu admirer le dévouement et dont il avait partagé les souffrances et les périls. Voici ce que révélait à la Chambre des pairs, dans la discussion de la loi sur les crédits extraordinaires de l'Algérie (séance du 29 juin I8Z16), M. le baron de Bourgoing :
(( Il y a dix ans, presque jour pour jour, vers la fin de juin 1836, le Prince qui siégeait au milieu de nous, et que la France pleure encore, monseigneur le duc d'Orléans, me fit parvenir à Munich l'ordre de me rendre à Vérone pour m'y trouver lors de son passage de Vienne à Turin. Tout en visitant les travaux de la nouvelle forteresse de Vérone, le Prince me fit l'honneur de m'interroger sur l'organisation et les coutumes des armées étrangères; ce fut alors qu'à propos de l'usage qui existe dans toutes celles de l'Europe, à la seule exception de la nôtre, de donner des médailles d'argent ou de bronze à tous les soldats qui ont fait une campagne
souvenir moins profond que l'armée. C'est que dans toutes les circonstances, Il a montré une haute et vive intelligence de ses besoins, de ses intérêts, de ses droits. C'est qu'il a compris que les destinées de l'Algérie étaient étroitement liées à celles de la colonisation. C'est qu'il a compris que ce pays était un vaste champ ouvert au travail, et que le travail était aussi une source d'honneur et de gloire 1.
mémorable, Son Altesse Royale m'exprima le regret de ce que cet usage ne fût pas adopté en France, et de ce que de pareilles médailles ne fussent pas données à nos soldats de l'armée d'Afrique. J'ai -recueilli cette pensée, je l'ai pieusement conservée dans mes souvenirs, et puisque, en ce moment, on s'occupe de notre armée d'Afrique, j'ai cru, lorsque j'insiste sur des avantages à lui accorder, pouvoir rappeler dans cette enceinte, et faire ainsi parvenir en Algérie, rappeler à toute notre armée que le Prince dont elle vénère la mémoire ne perdait jamais de vue les intérêts des soldats qu'il chérissait, et que même, alors qu'il en était séparé, son noble cœur se rapprochait d'eux par de semblables pensées d'affection. »
Ce témoignage méritait assurément d'être recueilli. Il se rattache, d'ailleurs, à une noble pensée dont la réalisation serait le plus digne hommage rendu à la mémoire du duc d'Orléans. Nous faisons des vœux pour que d'augustes sollicitudes la protègent, pour que le gouvernement l'adopte et la consacre. L'armée et le pays recevraient cette nouvelle institution comme un bienfait. Nous voudrions encore plus, nous voudrions qu'une distinction spéciale fût accordée à tous ceux qui auraient bien mérité de l'Algérie. Honorer les services civils, c'est montrer qu'on en connaît tout le prix ; le danger des marques distinctives n'est, d'ailleurs, pour tous les gouvernements, que dans la mauvaise application que l'on en fait. >
' Voy. dans le Discours aux Colons, pag. M, cette pensée philosophique et hardie :
(( Dans une société dont le travail est la loi fondamentale, chacun doit « être classé selon la part pour laquelle il contribue au bien général. »
Le duc d'Orléans, on 'peut le dire, a contribué plus qu'aucun autre à populariser en France la question d'Alger ; il a contribué à rendre cette grande cause sainte et nationale ; s'il eût vécu, il l'eût servie encore de sa parole et de son bras. Il eût voulu s'associer aux persévérants efforts de l'illustre maréchal Bugeaud, sillonner avec lui les parties les plus éloignées, les plus inaccessibles du territoire Algérien, planter notre drapeau au milieu des sables du désert, et faire voir à Abd-el-Kader ce que vaut un fils de Sultan. Sans doute il eût voulu châtier les insolences du Maroc, et la bataille d'Isly qui brille dans nos annales contemporaines comme une oasis de gloire, l'aurait vu à cheval et l'épée au poing. Plustard, il eût voulu présenter son fils comme autrefois l'un de ses frères ^ à nos valeureuses légions, le consacrer sous leurs fiers regards et peut-être sous ceux de son auguste mère, au baptême de feu, et lui faire graver de la pointe de sa jeune épée sur les flancs du vieil Atlas le grand nom de la France.
Pour moi qui, l'un des premiers, ai plaidé la cause de la colonie, qui, le premier, il y a dix ans, ai planté son drapeau sur le terrain de la pubhcité périodique, et qui agilais alors des questions qui paraissent encore neuves aujourd'hui ; c'est avec bonheur que, reprenant pour ne la plus quitter, la tâche que je me suis imposée, de célébrer les noms qui se rattachent à l'Algérie par de sincères et glorieux dévouements, par de nobles services rendus dans l'armée, dans l'administration, dans les lettres, je retrouve celui qu'environnent de si nobles et de si touchants souvenirs. Il me semble qu'en racontant les campagnes du jeune général, qu'en reproduisant aux yeux du pays les meilleurs titres du Prince à son estime, je rem-
* Le duc d'Aumale.
plis à la fois le vœu de la population coloniale et celui de l'armée.
Cette notice, en effet, comblera une lacune regrettable, mais qu'explique le trépas du duc d'Orléans. A ce coup aussi imprévu que terrible, des plumes habiles s'empressèrent de retracer la vie du prince. Mais dans toutes ces biographies improvisées, écrites sous l'impression d'une vive douleur et pour satisfaire, en quelque sorte, à l'émotion publique, les campagnes d'Afrique tiennent peu de place. Quelques pages remplies d'inexactitudes, de méprises, de contre-sens grossiers, rappellent seules ces grandes époques de la vie du duc d'Orléans. C'est que le temps avait manqué aux biographes; c'est que le Moniteur est une source aride oti l'on craint trop souvent de puiser. Et, depuis, qui aurait pu songer à reprendre cette œuvre imparfaite et à honorer une noble mémoire ? Nous sommes dans un temps oii l'on ne sacrifie guère au culte des morts!...
En acquittant cette dette de l'Algérie envers le Prince qui l'aimait, peut-être parce qu'il y avait reçu une première et noble blessure, nous avons offert le tableau de trois expéditions mémorables : V Expédition de Mascara, celle des Portes-de-Fer, celle de Médéah. Nous n'avons point cherché à revêtir notre récit de ces vives couleurs dont s'animent souvent les pages de l'histoire militaire ; la vérité sévère nous convenait mieux. Le lecteur attentif y puisera un profond intérêt ; car ces trois expéditions, qui embrassent ensemble, sous deux maréchaux [Clausel et Valée), une assez longue période (18 35-1840), sont singulièrement caractéristiques. L'expédition de Mascara ouvrait pour la première fois à nos armes victorieuses le centre de cette province d'Oran, qui renferme le berceau
d'Abd-el-Kader, et qui est devenue depuis le théâtre de si graves événements. Celle des Portes-de-Fer abaissait sous les pas de nos légions les crêtes les plus formidables de l'Atlas que n'avaient point franchies les aigles romaines, et inscrivait sur ces roches éternelles l'éternel témoignage de notre grandeur et de notre puissance. Enfin, l!expédi^ tion de Médéah où le génie de l'islamisme lutta corps à corps et comme dans un duel suprême avec le génie de la civilisation, marquait pour la France un triomphe de plus, et enchaînait irrévocablement ses destinées à celles d'une terre oià son glorieux drapeau avait été cimenté par le sang de tant de braves.
Telles sont ces trois expéditions : elles tiennent une grande place dans l'histoire de l'Algérie , et le duc d'Orléans tient une grande place dans chacune d'elles.
Franque.
M. LE DUC D'ORIJIANS.
Pc
FERDIMND-PHILIPPE-LOmS CHARLES-HENRI-D'ORIÉA^S, DUC D'ORLÉANS,