‹ Le Duc d'Orléans et le chancelier DaguesseauChapitre 37 sur 54 · I:T M. CilANCI'MER D A (. I K SSEAl. 45U · texte numérisé non relu

I:T M. CilANCI'MER D A (. I K SSEAl. 45U

misère puhlicjuo. Dans le cours même de cet été, madame de Ciiastellux avait formé le projet d'aller passer quelque temps à Fresnes; elle est forcée de renoncer à son voyage, faute d'argent et poi^ce que, grâce à Law, à Dubois, au duc de Bourbon, à la famine, aux malversations des gens en place, les gens aisés sont devenus pauvres. Le chancelier se désole de la résolution de sa fille, mais il se rend aux causes qui l'ont amenée : a Les raisons qui vous déterminent à différer votre voyage sont au-dessus de tout, el je n'ai pas de peine à les comprendre, dam la misère générale et dans la disette d'argent dont tout le monde ne plaint; c'est une nouvelle peine pour moi à ajouter à toules celles de ma situation et de l'état présent des affaires ; mais vous me donnez l'exemple de la soutenir avec courage, et il faut s'en consoler par l'espérance de vous savoir bientôt mère d'un fils qui vous tiendra lieu de ce que vous avez perdu, et qui achèvera d'essuyer vos larmes et les nôtres. » iMais ce n'est pas seulement à Chaslellux que la disette d'argent se fait sentir et empêche des joies de famille ; on la ressent à Paris et à Fresnes. M. Daguesseau, l'avocat général, voudrait aller voir sa sœur et faire le voyage de Bourgogne ; sa mère lui écrit ' : « A l'égard de votre voyage de Chas-

* Lettre enlièreiuoiit inédite.

mo LE DUC D'ORLÉANS

tellux, je serais ravie qu'il pût s'exécuter par le plaisir qu'il ferait à voire sœur ; mais je ne vous conseille de lui en donner l'espérance que vous n'ayez compté avec vous-même, pour voir si vous pouvez l'exécuter; car la même disette d'argent qui l'empêche de venir m empêchera de pouvoir vous aider pour les frais du voyage^ et votre revenu n'est pas suffisant pour prendre dessus une aussi grosse somme. » (Il s'agissait d'aller à Auxerre.) Un peu plus tard la chancelière renouvelle ses plaintes, mêlées cette fois d'une espérance. M. le duc va quitter le pouvoir. « On dit qu'on va mieux payer, cela fera grand bien, car on ne voit pas un sol dans ce pays, pas plus qu'au vôtre (celui de sa fille). » La disette de Fresnes était bien réelle, la chancelière est obligée de prier M. Desforts (le Pelletier Desforls, le contrôleur général) de passer l'ordonnance de payement du chancelier, et on voit dans la lettre ' qui contient cette prière, outre le besoin d'argent, l'indifférence de Daguosseau sur ces questions de recette, a 11 faut que mon frère, écrit-elle, ail parlé à M. Desforts pour notre ordonnance; vous ne me mandez point qu'il l'ait fait; cependant je vous avais chargé de l'en presser; je vois bien que vous ressemblez à

' Incditc.

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M. votre pore, qui a peu de goût ptmr In }ecette;je serais de même très-volontiers, si je pouvais n'avoir ni recelte ni dépense à faire. »

Voici un dernier trait d'union entre ces deux maisons, qui est tiré après la disgrâce, mais qui les rattache encore bien doucement l'une à l'autre. «Vous jouissez du l)cau tempsà Chastellux, comme nous le goûtons à Fresnes, et nous y avons à peu près les mêmes amusements. M. de Chastellux est occupé desesplanlset deses travaux, commemoidesmiens; vouslilez comme madame la chancelière; vous jouez et elle joue ; vous vous promenez beaucoup, et elle se promène encore plus. Voilà une vie assez douce, mais qui malheureusement ne durera pas autant pour nous que pour vous. Nous sommes déjà à la moitié de notre séjour en ce pays-ci ; mais je ne suis pas sans espérance d'y venir faire encore un tour après la Toussaint, pour prendre mes grandes résolutions sur mes ouvrages de cet hiver. Je crains bien que nos bâtiments, qui n'avancent pas trop, ne leur fassent grand tort, et ne réduisent mon fonds à bien peu de chose pour le parc; j'en suis aux expédienls pour y suppléer, et vous vous étonnez après cela que je n'aie pas le temps de vous écrire ! »

Si je voulais épuiser cette correspondance, je ne m'arrêterais pas; elle est pleine des plus agréables

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choses et des plus instructives ; mais seule elle mériterait un livre ^

Je ne veux pas dépasser la fin de la seconde disgrâce, et c'est en deçà que je prends encore quelques traits du chancelier et de sa femme, surtout de sa femme.

Le lecteur le sait depuis longtemps, la plume de la chancelière est comme elle , d'une gravité douce qui descend quelquefois, par une pente insensible, jusqu'à la raillerie, mais qui d'ordinaire se contente d'être éloquente et simple.

A propos de la maladie du roi , qui était une indisposition d'empereur romain, nimia repletio^ elle écrit (29 juillet 1726) : « Je ne sais si vos frères (la lettre est adressée à madame de Chastellux) vous ont mandé la maladie du roi; elle lui prit mardi; c'était une grosse fièvre, avec des redoublements, qui venaient de trop de plénitude. 11 a été saigné du bras une fois, deux du pied, et il a pris l'émétique. La dernière saignée l'a tout à fait dégagé; il dormitbien la nuit de vendredi à samedi, et il était guéri ensuite. » Dans la même lettre, à l'occasion de la mort du duc de la Force, qui s'était fait secrètement épicier^ pendant le Système, pour s'enrichir plus vite, et que le Par-

* Si le public accueille bien celui-ci, je le compléterai peut-être par la publication d'un grand nombre do lettres tout à fait inédites.

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lement avait poursuivi, elle dit avec un sentiment hien élevé et bien juste : a M. le duc delà P'orce est mort subitement. Il s'était bien tourmenté pour les richesses du monde, et cela n'a servi qu'à lui donner bien des amertumes qui l'ont conduit au tombeau, dans le moment apparemment où les comptes qu'il doit rendre n'étaient guère en bon état. Lorsqu'on a moins de goût pour le bien, cela est plus tôt fail. » Dans une circonstance que j'ai déjà rappelée, en faisant le portrait de Valincour, la chancelière arrive par l'amitié et une émotion délicate à quelques lignes éloquentes. Valincour et sa sœur, madame Troussot d'IIéricourt, passent à Fresnes les jours gras (I7'2G), après l'incendie de cette admirable bibliotbèque de Saint-Cloud qui contenait, outre des milliers de cbefs-d'œuvre, la fortune et le cœur du grand homme de bien * ; « Ils sont bien édifiants, écrit la cbancelière; il n'y paraît pas du tout; ils en raisonnent avec autant de sang-froid que si c'était un malbeur arrivé à leurs amis. La belle humeur de M. de Valincour n'en est point changée, et cela sans qu'il y paraisse nul effort. Il a perdu cependant des trésors précieux et irréparables, et l'on dit qu'à n'estimer qu'en argent ce qui s'y trouvait, il y en avait pour plus

' </e>l le nom «[in' Saiiii-'^iiiifMi «loimc à Valinoour.

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de cent mille livres. Que c'est une belle chose que la religion! elle seule fait les vrais héros, et sert de contentement vrai et solide en cette vie; sans elle, quelle ressource M. de Valincour aurait-il? // périrait de douleur. »

On trouve aussi dans cette correspondance, comme dans toutes les correspondances, quelques nouvelles à la main (mars et avril 1726) : « Les bruits de guerre n'ont encore rien de décidé, la plupart disent que ce ne sera pas cette année; madame la duchesse d'Uzès, madame la marquise de Charost, M. l'archevêque de Sens et M. l'archevêque d'Albi, partirent d'ici (Fresnes) avant-hier, je tiens d'eux ce que je vous mande... Il y a beaucoup de mariages; celui de mademoiselle Feydeau avec M. de Montmélian se fait mercredi; mademoiselle de Fourcy épouse M. de Mainville, capitaine de gendarmerie; M. Gilbert, fils du président Gilbert, épouse mademoiselle Boscheron, fille d'un notaire qui lui a laissé vingt-deux mille livres de rente; il n'y a que chez nous qu'il ne s'en fait pas, ce n'est pas faute de bonne envie el de vocation pour le sacrement; mais il faut que Dieu nous envoie de làhaut une belle fille, car je n'en vois guère sur la terre ' ; vous devriez bien nous en chercher une

* Diciilôl Dieu on envoya une de Normandie, dont le cliancclier disait, en plaisantant à moitié : « Je l'aime méchanle, que ferais-jc boime? —

r/r Mi r.iiANrj:i.it:u daiiuesseau. ics

clans votre Bourgogne. M. votre père vous embrasse tendrcmenl. J'oiil)liais de vous mander que madame Vauxhrun est morte; madame la duchesse d'Estrées est au désespoir. » Une autre fois : « Madt moiselle de Monaco est morte; on disait qu'elle devait épouser le duc de Gesvrcs. » Ici apparaît cette pointe de raillerie dont j'ai parlé et qui se serait assez souvent échappée de toute la maison du chancelier, si la religion et la bonté n'avaient mis ordre à un goût naturel de se moquer doucement du prochain. Le premier président Portail n'avait pas beaucoup de tact; appelé à faire un compliment à la reine, à son arrivée en France, il * y avait complètement échoué, puisque Daguesseau dit à ce sujet : « 11 est fâcheux pour M. le premier président qu'il n'ait pas un ami qui l'ait empêché de tomber dans un inconvénient de composition beaucoup plus désagréable que celui de la prononciation (il bégayait un peu). Il aurait plus besoin que personne d'un moniicnr assidu qui lui donnai un mitiment plus fin surlcs hienséance.<. Je le souhaiterais d'aulant plus que j'ai tous les sujets du monde de me louer de lui. » La première prési- . dente avait le même défaut que son mari, sans compter une liaison qui faisait scandale, et des pré-

C elail la tbninic de rnvocî'.l géiicial, que clans la rainilie on apjcia'.l la Xonnnn.do, el qui avaiî !o;it i't'.v|'r// dj sn |)r.)vi:ue.

tentions ridicules à tous les genres de présidence. La chancelière la traite en conséquence, a Madame la première présidente a la petite vérole ; adieu les charmes qui ne lui étaient pas indifférents, et les désirs qu'elle a eus de la place où elle est seront bientôt évanouis, car elle n'en aura guère joui, si elle meurt (on dirait que la chancelière manque même de sensibilité), comme il y a lieu de le craindre à l'âge où elle est, quand on est attaqué de ce mal. »

Pour ne pas finir sur ce mot un peu dur et que dément le cœur de madame Daguesseau, voici quelques lignes d'histoire tracées par elle.

« L'abdication du roi de Sardaigne a donné matière à bien des conversations. Après un discours très-touchant, qu'il a fait à son conseil, auquel il avait appelé ce jour-là les premiers présidents des différents tribunaux de Turin, beaucoup d'éloges qu'il donna à son fils sur sa capacité pour le gouvernement et son amour pour ses peuples, il déclara qu'il lui remettait la couronne entre les mains, qu'il se retirait à Ghambéry, où il voulait vivre en gentilhomme; que, pour cela, cent cinquante mille livres de rente lui suffiraient, et que c'était tout ce qu'il se réservait. Il monta en carrosse aussitôt et partit; il est vrai qu'il avait pris la précaution, pour rendre sa vie plus douce et se

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donner une compagnie dans sa retraite, de se marier, le 10 août dernier, à madame la comtesse de Saint-Sébastien, dame d'atours de sa belIe-fille, qui est une dame âgée de cinquante-deux ans. Il lui a acheté dans ce pays-là, pour cinq cents livres, une terre qui vaut douze mille livres de rente et dont elle portera le nom : elle s'appellera madame la comtesse de Sommerive ; elle aura deux femmes de chambre et trois laquuis, et lui un valet de chambre, cinq laquais et deux cuisiniers ; deux chevaux de selle et six de carrosses ; voilà toute leur maison. — Voilà de quoi raisonner! M. votre père prend son parti fort et ferme, et prétend qu'on ne peut bien soutenir une retraite, si Pou n'a une p moie avecsDij et siniout de cinqtiuntc-deux a}is, »

Je serais bien heureux, si, on fermant ce livre, ceux qui l'auront lu trouvaient que j'ai contribué à faire aimer le bien et à le rendre même préférable au succès.

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