‹ Le Duc d'Orléans et le chancelier DaguesseauChapitre 36 sur 54 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

La maison du chancelier et celle de sa fille madame de Chastellux. — Vues d'intérienr. — La communauté étendue à tout. — La maladie de la chancelière. — Les soins qu'elle reçoit de son mari. — il rédige des mémoires à consulter pour le médecin M. Pousse. — On consulte en se cachant un empirique qui est à Venise. — Curieux détails. — Correspondance inédite. — Mademoiselle de Fresnes veut assister à la procession de Sainte-Geneviève. — Charmante lettre de son père. — Un grain de jansénisme. — La foi populaire. — La marquise de Prie philosophe se moque de sainte Geneviève et des Parisiens. — M. de Brcteuil. — Le chevalier Daguesseau gendarme. — M. le Brasseur. — Marchais, le vieux valet de chambre du chancelier.

— Les eaux de Passy. — Les recommandations pour les procès. — César et le château de Chastellux dans V arrondissement d'k\i\\\ou.

— Lexlériciu' et l'intérieur de ce château. — Mort d'un enfant. — Grossesse de madame de Chastellux — Sa voisine madame de Coulanges. — Le manque d'argent pour aller de Paris à Auxerre. — On ne voit pas un sou. — Le chancelier n'est pas propre à la reci'Ue.

— Quclquiïs traits de mœurs et d'histoire tracés par la plume du chancelier et par celle de la chancelière. — La maladie du roi. — La mort du duc de la Force. — L'incendie de la bibliothèque de M. de Valincour. — Les mariages. — M. Portail et sa fennne. — L'abdication du roi de Sardaigne. — Mon dernier mot.

Si on regarde ces dernières années de la seconde disgrâce du chancelier Daguesseau du côlé des choses privées, on y trouve les plus charmants dé-

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tails, des vues d'intérieur ([u'il ne faut pas craindre^ quand on en a réjoui ses yeux et son eœur, de placer\ dans le cadre si flexible de l'Iiistoire ; ce sera d'ailleurs, api'ès cette longue marche dans les hontes de la régence et du gouvernement qui lui succéda, comme un repos agréable et sain. Il y a là deux maisons, nées l'une de l'autre, dans lesquelles, loin qu'on y trouve une tache, s'amasse et s'accumule tout ce qui fait l'honneur et le véritable bien des familles ; l'une est celle du chancelier, l'autre est celle de sa lille, madame de Chastellux. Madame Daguesseau a elle-même décrit la première avec un charme qui commande de reproduire ce tableau; elle écrit à sa fille : « M. votre père vous* embrasse de tout son cœur aussi bien que M. de Chastellux ; il vous assure qu'il met vos lettres, comme le reste de ses biens, en communauté avec moi, mais qu'elles ont un sort plus favorable pour lui, parce que je lui en cède volontiers la moitié, au lieu que je garde en entier tout le reste. Vous voyez par là que son humeur est toujours la même, et qu'il me pille pour se venger : cela veut dire que nous sommes bien ensemble ; car, suivant ses principes , c'est toute la douceur du ménage. M. de Chastellux suit apparemment celte instruction qu'il lui a donnée; vous le lui rendez avec esprit, et vous ne trouvez par là rien d'insipide

dans vos conversations. Je souhaite que rien n'en trouble jamais la douceur, et que vous la sentiez cm bout de trente-deux am, comme nous la sentons ici. C'est tout ce que vous peut désirer de plus heureux, ma chère fille, une mère qui vous aime tendrement. »

Une grave maladie que fit madame Daguesseau, dans l'année 1725, mit particulièrement en évidence cette douceur domestique dont elle parle, et les mœurs affectueuses et naïves de ceux qui l'entouraient, principalement de son mari. Voici comment, le 4 juin 1725, à onze heures du soir, le chancelier annonce à l'un de ses fils la maladie de sa mère : « Comme la fièvre de madame la chancelière aura pu vous donner quelque inquiétude, malgré toutes les précautions que j'ai prises en écrivant à madame de Chastellux, je profite de l'occasion du surtout qui va demain à Paris, pour vous dire que votre mère a eu ce soir une sueur douce... la fièvre est fort diminuée; il n'y a eu aucun froid, ni aucune apparence de redoublement, el j'espère que le sommeil de la nuit achèvera d'emporter ce qui n'est presque plus qu'un peu d'émotion. Il est trop tard pour répondre à votre lettre , je ne m'attendais pas à la recevoir par madame de Lambesc, que j'ai été fort surpris de voir arriver ici ; elle ne pouvait guère prendre plus mal son temps pour y

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venir ; mais, quand il est plus de minuil, on ne l'ait pas de réflexions sur cela ni sur choses plus iuiportantes... » Quehjues jours plus tard, le mal a augmenté ; le chancelier en raconte la marche avec un soin minutieux, pas un soupir de sa femme ne lui a échappé, sa tendresse ne se rehute devant aucun détail ; on dirait le plus tendre et le ])lus dévoué des médecins. Fatiguée par quelques accès de fièvre et arrivée ii dix heures du soir (le 7 juin) sans avoir rien pris, la malade, « se trouvant dans une grande inanition, avala de son ordonnance un jaune d'œuf, qui fit assez de peine au chancelier, parce qu'il craignait que cela n'augmentât la chaleur. » Il faut un médecin. M. le iMery serait celui pour lequel madame la chancelière aurait le plus de penchant, mais, comme il est absent, c'est M. Pousse qui est appelé ;-il viendra avec M. Bertrand, le chirurgien, pour le cas où la malade aurait besoin d'être saignée. Il apportera les remèdes nécessaires, parce qu'àFresneson n'en trouve pas, et le chancelier prie Dieu qu'il donne sa bénédiction au voyage et aux remèdes de ce médecin. Madame de Chastellux veut accourir auprès de sa mère, mais celle-ci s'y oppose et ne permet pas que sa fille vienne dans un air de fièvre.

' Lollrc inédile.

Chaque jour, el comme une garde-malade, avec une plume qui avait fait et qui devait encore faire des lois , Daguesseau se rend , par écrit, compte de la maladie, des soins qu'elle a provoqués, des remèdes et de leurs résultats. Que ne sait-il pas? En l'absence du médecin, il juge les accidents, modifie les doses, et se fait l'auxiliaire de M. Pousse. On en arrive au quinquina ; la fièvre résiste, le mal s'étend et se complique ; alors le chancelier rédige un véritable mémoire à consulter que M. Neveu, un de ses secrétaires, écrit sous sa dictée. Je ne puis pas, à moins de recourir au latin, reproduire ce mémoire ; mais c'est un signe bien particulier, et suivant moi bien précieux, de celte vie domestique, exemplaire à tous les titres, dans laquelle les plus vulgaires détails sont relevés et comme ennoblis par une tendresse qui ne recule devant aucune épreuve. Certainement Daguesseau n'a jamais mis plus d'application à préparer un discours ou une loi qu'à faire ce mémoire, et, en le lisant, on doute qu'un médecin eût pu le mieux faire. Si, avec un pareil document, M. Pousse se trompe et ne guérit pas la malade, ce sera bien sa faute; il a sous les yeux un miroir, fidèle jusqu'à la pharmacie, où on aperçoit tous les mouvements de la malade, la durée, les interruptions de la fièvre, les prises de quinquina et le reste. A coup

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sûr, il est commun de voir un mari, mémo quand il est ou quand il se croit illustre, à coté du lit de souffrance des êtres qui lui sont chers, mais, dans une telle attitude, il me semble que c'est assez rare, et que là le chancelier se donne une bien aimable originalité.

Mais voici un détail qui se rattache à la maladie, qui, en tout cas, en est contemporain, et qui répand sur toute la maison, en particulier sur le chancelier, un certain charme de naïveté dans la tendresse, à l'occasion des malades et des médecins.

11 y avait alors, parcourant l'Europe, un de ces médecins qui attirent à eux les cas désespérés, et <|ui, à force d'art, aidés par la crédulité de la souffrance, la plus naturelle et la plus grande de toutes, persuadent aux hommes qu'ils sont plus forts que le mal et que la mort elle-même ne leur résiste pas. Au mois d'août J725, il se trouvait à Venise. Le chancelier eut l'idée de le consulter, je suppose que c'est plutôt pour sa fille que pour la chancelière, dont la maladie était accidentelle. Un extraitd'une hiire inédite, adressée à sa fille, semble justifier ma supposition : « Madame le Guerchois vous parlera d'un nouveau remède qui nous a été indiqué et dont on doit s'informer encore plus exactement ; quelques bons témoignages qu'on en

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puisse rendre, je vous conseille de ne vous poinl trop livrer à l'espérance et de n'attendre votre guérison que de Dieu seul. La meilleure manière de rendre le remède efficace, si vous le prenez, est de ne point rétracter le sacrifice que vous avez fait de vous-même à un Dieu qui vous comble de tant de grâces... » 11 sentait bien que c'était une faiblesse, et que, malgré l'excuse que son cœur lui donnait, il y avait lieu de s'en cacher; il y mit une diplomatie extraordinaire et parvint, à force de détours, à consulter l'oracle, sans qu'on sût qu'il l'avait consulté. Il fit faire par M. le Mery un mémoire où le mal à vaincre était savamment indiqué ; il mit dans sa confidence le P. de la Tour, qui lui vint en aide , bien que la religion ne soit pas plus que le bon sens favorable aux empiriques. Il avait d'abord eu l'idée d'envoyer tout simplement le mémoire de M. le Mery à Yenisc, par l'intermédiaire de M. de Saint-Contest; mais il y renonça, parce que « ce gentilhomme était sujet à penser et à parler quelquefois plus qu'il ne convenait.» Alors le P. de la Tour est condamné au mensonge; il ira chez M. de Valincour, leur ami commun, qui est secrétaire général de la marine, et il le priera en cette qualité de faire parvenir un paquet d'une personne inconmw au médecin de Venise par le moyen du consul. M. de Valincour

El I.E Cil AMiKI.lKK DAl. L ESSE A l \M

est discret, il n'est pas d'un caractère à vouloir pénétrer dans ce mystère. Pour le retour du paquet de Venise, quand il contiendra l'arrêt de l'oracle et la gucrison du malade, il faut encore user de supercherie. Le P. de la Tour consentira à ce que la réponse soit faite à son adresse. Un scrupule prend le chancelier au moment où il achève d'ourdir ce petit complot. 11 a peur que Dieu n'approuve passa démarche, mais il se rassure en se disant : « C'est toujours lui (Dieu) qui guérit, de quelque manière que la guérison arrive. »

Au surplus, voici la lettre qu'à ce sujet il écrit fi son fils' : il se peut qu'elle affaihlisse sa gravité; mais par elle on descend jusqu'au fond de ce cœur excellent qui, dans l'espoir d'apaiser la douleur de ses proches, consulte un iiKKjiirti^eur de son temps.

« Fresnes, 20 août 17*25.

c( Je vous envoie, mon cher fils, un paquet adressé au médecin que vous savez, où est le mémoire en forme de consultation que M. le Mery a pris la peine de dresser. Nous avons d'abord eu la pensée de le faire remettre par une tierce personne, à M. de Saint-Contest, pour l'envoyer à ce médecin; mais, comme il est sujet à penser

* Elle esl oiilirrement inédile.

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et à parler quelquefois plus qu'il ne convient, il m'est venu dans l'esprit de prendre une autre voie et de faire donner ce paquet par le P. de la Tour à M. de Valincour, qui est en commerce avec le consul de la nation française à Venue , où est à présent ce médecin. Ce canal me paraît beaucoup plus profond et plus impénétrable que le premier. Je vous prie donc d'aller voir le P. de la Tour, lorsque vous aurez un moment de liberté, et de lui expliquer ma pensée, qui est, qu'il veuille bien dire à M. de Valincour qu'une personne de «a connaissance l'a prié de trouver le moyen de faire remettre au médecin dont il s'agit une consultation sur un rnal que les médecins de ce pmjs-ei ne sauraient guérir^ et que, sur cela, il a pensé que, comme ce médecin est à Venise, M. de Valincour aurait peut-être quelque connaissance en ce payslà, par le moyen de laquelle on pourrait faire rendre le paquet au médecin. M. de Valincour ne manquera pas de s'en charger; il recevra la réponse et la remettra au P. de la Tour, qui a des relations avec tant de personnes, qu'il n'est pas à craindre que M. de Valincour aille deviner l'une plutôt que l'autre, outre qu'il n'est pas de caractère à vouloir pénétrer dans cette espèce de mystère; il y a une chose que nous avons pris la liberté de faire et sur laquelle il faut prévenir le P. de

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la Tour, qui a tant d'amitié pour moi, quo j'espère qu'il voudra bien s'y prêter; c'est que, comme il laut que la réponse du médecin soit adressée à quelqu'un, pour empêcher que M. de Valincour ou ses commis n'ouvrent un paquet qui serait sans adresse, et qu'ils tiouveraient dans une lettre qui lui serait adressée, nous avons cru que le P. delà Tour trouverait bon (jue l'adresse du paquet où sera la réponse du médecin lui fût faite, et on l'a même marqué ainsi au bas du mémoire de consultation. Vous le prierez donc, mon cherlîls, d'en parler sur ce pied à M. de Valincour, supposé qu'il agrée la liberté que nous avons prise; et, si cela ne lui convenait pas, il faudrait dans ce cas nous renvoyer le paquet, afin que l'on pût y mettre un autre nom fi la place de celui du P. de la Tour. Vous arrangerez donc tout cela avec lui, mon cher fils, et il n'y a point de difficultés dont il ne trouve la solution par le caractère de son esprit, et encore plus s'il est possible, par l'amitié qu'il a pour moi. Demandez-lui en même temps ses prières pour le succès de cette démarche; Dieu veuille que nous n'en ayons pas besoin, et faire par luimême ce que nous attendons peut-être inutilement des moyens humains; mais, comme c'est toujours lui qui guérit de quelque manière que la guérison arrive, c'est aussi en lui seul que doit être

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toute notre confiance, dans les diff'érenles voies qui peuvent nous y conduire. »

Avec sa fille, dont les incurables souffrances lui ont, je rimagine, arraché cette lettre, il a une correspondance que Fénelon ne désavouerait pas et que le sentiment de la paternité, mêlé à celui de la religion, élève même au-dessus des consolations ordinaires de l'Eglise. C'est une douce chose et qui porte doucement à Dieu, de le voir, d'un cœur assidu, soulager celte pauvre créature dont les douleurs sont à peine interrompues, et l'amener à croire avec lui qu'il vaut mieux aimer la croix que d'être guéri par la croix. Elle a tout près d'elle sa tante, madame le Guerchois, qui, pendant l'exil, lui tient lieu de père et de mère et lui communique une partie de cette science religieuse et morale, que la sœur du chancelier a répandue dans plusieurs ouvrages de piété et d'éducation. Sa mère lui écrit souvent, mais elle ne peut se passer des lettres de son père, elle les demande comme une caresse et les reçoit comme le baiser le plus tendre et le plus désiré. On voit admirablement le père et la fille dans cette longue et excellente lettre livrée potir la première fois au public et bien digne de sortir de son obscurité. « Frcsnes, 9 octobre 1726. — J'accepte avec un plaisir sensible, ma chère fille, le présent que vous me faites

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(le votre cœur, et je conviens avec vous que, quoique vous me l'offriez tous les ans, il a toujours auprès (le moi le mérite de la nouveauté. C'est le même cœur pour le fonds des sentiments, mais c'en est un autre par la porfeclion qu'il acquiert tous les jours et dont je vois le progrès avec une satisfaction infinie. Le cœur ne se paye que par le cœur, et, de ce côté-là, je suis bien sûr de ne vous devoir rien, ma chère fille. Je m'imagine même que, si nous comptions ensemble, ce serait vous qui me seriez redevable, et que je pourrais défier votre tendresse d'égaler la mienne. Mais cette espèce de payement, (jui est cependant le meilleur de tous, ne vous suffit pas. Vous voulez que j'y joigne des lettres plus fréquentes, et vous le demundez de si bonne grâce, qu'il serait bien difficile de vous le refuser. Il faut donc s'acquitter dans la monnaie qui vous plaît et vaincre en votre faveur ma paresse naturelles à écrire. Vous ne lui laissez aucun prétexte, mon cher enfant, vous lui ôtez même celui que je trouvais à penser que je vous écrivais par votre mère, et beaucoup mieux que je ne puis le faire par moi-même. Vous voulez que je mette un peu plus du mien dans ce commerce, et vous faites semblant de prendre à cœur les intérêts de votre mère dans celte société dépensées et de sentiments qui est entre elle et ??îo/.Mais, dans le fond, c'est pour vous que

VOUS travaillez, et ce n'est pas sans raison que vous vous accusez d'être fort intéressée. Je ne puis cependant blâmer un intérêt si spirituel et si délicat, qu'il est bien difficile de ne pas le confondre avec la tendresse la plus aimable. Il me force à vous avouer aussi de ma part que c'est bien ma faute, si je ne vous écris pas plus souvent. Je n'ai pour le faire qu'à laisser agir les sentiments de mon cœur, qui ne cberche qu'à se répandre sur vous et que ma plume peut à peine suivre lorsque je vous écris. Ma paresse me fait donc plus de tort qu'à vous, lorsqu'elle arrêté ma main et me fait renfermer au dedans de moi tout ce que je pense pour ma no7inette^ qui m'est toujours présente. Plût à Dieu qu'elle le pût être encore d'une autre facjon. Mais la manière dont elle supporte une séparation si pénible m'attache encore plus à elle que sa présence même le pourrait faire. Je remercie tous les jours celui qui est votre véritable père de la grande grâce qu'il vous a faite de conserver non-seulement la patience, mais la gaieté dans un état aussi contraire à la nature que celui où il vous lient et où il exige de vous des sacrifices aussi douloureux que continuels. Jugez par là, ma chère fille, des récompenses qu'il vous prépare si vous marchez avec persévérance dans la voie laborieuse par laquelle il vous veut conduire à lui. Continuez

d'emhrasscr avec coura^^e la croix qu'il vous fait porter. Il l'adoucit lui-même par les grâces qu'il vous donne, et j'espère qu'il vous en délivrera aussi lui-même quand vous en aurez fait tout l'usage pour lequel elle vous est envoyée. Je retombe, malgré moi, dans un sujet si triste; mais il n'est pas possible que je n'en sois ( oiilinuellement occupé, et d'ailleurs je trouve une espèce de consolation à en parler avec vous, parce que je me rappelle en même temps toutes les dispositions de votre cœur qui me remplissent d'une douce espérance pour votre guérison corporelle et, ce qui est bien plus important, pour votre salut éternel. — Lliumilité est la base de toutes ces dispositions, el je ne saurais trop vous exborter à étouffer toujours de plus en plus tous les mouvements contraires à une vertu, dont vous avez si bien compris vous-même quelle devait être l'efficacité pour les biens présents et avenir que vous attendez avec confiance de la bonté de Dieu...

aVous direz peut-être, ma chère fille, que je ne saurais ni commencer à vous écrire ni finir quand j'ai une fois commencé. Mais, comme vous êtes une créancièie fort difficile à contenter, j'ai voulu par la longueur de cette lettre vous payer les arrérages du passé. Celles que je vous écrirai à l'avenir seront plus courtes, parce qu'elles seront plus fré-

us LE DUC D'OUI.ÉAINS

quentes, je crains pourtant assez peu de vous ennuyer. Le cœur ne se lasse jamais de ce qui lui plaît et le vôtre me paraît si insatiable, que, quand je vous écrirais plus souvent, vous me demanderiez peut-être de le faire plus longuement. Ce qu'il y a de bien sûr, c'est que je vous écrirais à tous moments et que je ferais des volumes plutôt que des lettres, si je voulais vous écrire toutes les fois que je pense à vous, ma chère fille.

c( P. S, Je me repose sur madame la chancelière, dont la plume est infatigable, de répondre n vjotre compliment. »

A une époque antérieure à cette lettre, quand la pluie tombait à torrent, comme pour un nouveau déluge, qu'on manquait de blé, presque de pain et que la famine était menaçante, on promena dans Paris, en vertu d'un arrêt du Parlement, la châsse de sainte Geneviève, ce qui n'avait pas eu lieu depuis seize ans. C'était certainement la manifestation religieuse la plus populaire de ce temps ; nonseulement lout Paris s'y portait, mais il s'y portait avec cette foi qui donne aux multitudes, quand elle les anime, un si merveilleux aspect. Ceux même qui n'assistaient pas aux Fétes-Dieu s'y rendaient en foule; il y avait là une confusion de noblesse, de bourgeoisie et de peuple faite pour ra[)pcler que Dieu nous tient lous au môme litre

ET LK Cll.\NCKI,lEI{ I» \C. l!KSSE\U. \VJ

SOUS sa volonté et nous attire, quand il lui plaît, à la prière. Le Parlement y était, non loin des jésuites, et le procureur général ne la quittait qu'au dernier moment. Mademoiselle de Fresnes eut le désir d'y aller, (d même d'assister pendanl la nuit à la descente de la chasse; elle en fit demander la permission à son père |)ar sa sœur, madame de Chastellux. Le chancelier la donna jiour voir passer la procession, mais non pour la cérémonie de la nuit. 11 y a dans les réflexions dont il accompagne sa permission un grain de jansénisme; elles sont d'ailleurs d'un espril soumis à Dieu et d'un cœur plein de foi. « La pensée que vous avez, ma chère fille, d'implorer la miséricorde divine par l'intercession de sainte Geneviève, n'est pas une pensée de notinetle ; cl la manière dont vous me l'expliquez me fait hien voir qu'un esprit de curiosité n'entre pour rien dans le désir que vous avez d'assister à la procession que l'on doit faire incessamment, ou du moins de la voir passer. J'avais pénétré par avance dans vos molifs, lorsque votre sœur me fît part du dessein que vous aviez de nous en demander la permission. Vous avez su par elle ou par madame le Guerchois que nous y avons donné noire consentement en prenant toutes les précautions que hi prudence et notre intérêt exigent en pareille occasion. Je vois par

votre lettre que vous voudriez aller encore plus loin et que vous désireriez fort d'assister, pendant la nuit, à la descente de la chasse. Je serais ravi, ainsi que madanie la chancelière, de pouvoir suivre en ce point tous les mouvements de votre dévotion; mais, après y avoir bien pensé, nous n'avons pas cru que cela pût être convenable. Il faudrait pour cela passer la nuit hors de votre couvent, vous exposer à une foule innombrable dans laquelle il serait à craindre que la veille même et la chaleur ne vous donnassent en spectacle à tout un peuple, à qui il serait bien difficile de cacher votre nom. .le ne laisserais pas, malgré tous ces inconvénients, d'y consentir encore, si cela était nécessaire pour obtenir la grâce que vous voulez demander à Dieu ; mais vous aurez le même objet devant les yeux en voyant passer la procession, vous y trouverez la même sainte que vous voudriez invoquer dans son église; et, pourvu (jue vous y ayez la même foi, vous en recevrez le même secours. La foi même est (Tmdant plus pure et /y/i/s vive qu'elle ne s'attache point précisémeut à de certaines circonstances extérieures et qu'elle s élève directement aux saints et à Celui qui exauce leurs prières. Je souhaite de tout mon cœur, ma chère fille, qu'il donne toute sa bénédiction à la confiance que vous avez dans la pro-

ET LE CHANCELIER DAGUESSEAU. tbi

tection d'une si grande sainte, do7it la France a sisouvent éprouvé le aecours^ et qu'en même temps (ju'elle nous obtiendra de Dieu ce que nous lui demanderons }30ur le bien commun de l'État, elle répande aussi ses faveurs sur votre personne et sur toute ma famille. »

C'est à l'occasion de cette touchante et populaire cérémonie que madame de Prie, faisant à la fois de l'esprit, de l'orgueil et de l'incrédulité, ce qui allait être fort à la mode, et se mettant, comme la maîtresse du premier ministre, audessus de la |)atronne de Paris et en haut du ciel, où sans doute elle n'est même pas à l'heure où j'écris, prononça une de ces paroles qui sont comme le germe légitime des révolutions : Le peuple est fou; cest moi qui fais la pluie et le beau temps.

Quand Daguesseau dit qu'il prie sainte Geneviève de répandre ses faveurs sur toute sa famille, il la prie réellement, et, dans sa disgrâce, c'est sa famille qui l'occupe le plus; on le voit bien à la joii; qu'il éprouve quand son lils le chevalier est nommé sous-lieutenant de gendarmes. Si on en juge par tous les temps, ce n'est guère pour le fils d'un chancelier; mais Daguesseau redoutait tant que son exil fût nuisible à sa famille^ qu'il est heureux de cette nomination comme d'une victoire. Elle

avait été faite avec quelque empressement et beaucoup de bonne grâce par M. de Breteuil, secrétaire d'État de la guerre. Bien que ce jeune ministre dût les commencements de sa fortune à la protection du cardinal Dubois, et qu'il eût remplacé au ministère de la guerre M. le Blanc par la faveur de madame de Prie, le chancelier le remercie avec affection et le reçoit à Fresnes mêlé à ses plus chers amis.

Le chancelier comprenait presque dans sa famille les précepteurs de ses fils et les divers serviteurs de sa maison. 11 y avait parmi eux, comme on le sait, M. le Brasseur ; il tombe malade et on l'envoie prendre les eaux de Passy ; Daguesseau en est tout troublé, et on le voit qui discute, comme pour un des siens, la bonté des eaux indiquées. Ce même M. le Brasseur, qui n'est pas riche, a un procès d'où dépend son aisance; le chancelier n'était pas homme à se mettre, sous aucun prétexte, même sous celui de l'amitié, du côté de l'injustice; il aurait considéré comme la plus grave improbité et comme le plus important deslarcinsd'arracher àdes juges une iniquité prolilable à ses proches ou à ses amis. 11 a un jour tracé d'une façon charmante la part des recommandations dans l'œuvre de la justice ; à peine était-il revenu de son second exil, qu'on lui rccom-

manda de Irès-haut et d'une source qu'il aimail, le procès de M. de Caderousse ; il répondit : « Je n'approuve pas les casuistes austères qui mettent les recommandations au nombre des choses que les juges doivent oublier ; je me jette dans le parti de la morale relâchre, ou je m'adresse à l'abbé Couet, qui sait garder un juste milieu entre les deux extrémités contraires, et qui me dira sans doute de me souvenir de la justice et de ne pas oublier M. de Caderousse. » Il se mêla du procès de M. le Brasseur, qui était bon, lui choisit lui-même pour avoué maître Lafontaine, et la cause fut gagnée, pendant que M. le Brasseur perdait la santé. Le valet de chambre du chancelier. Marchais, était un de ces vieux domestiques qui naissent et meurent à côté de leurs maîtres, et dont le dogme de l'égalité, passant par l'orgueil, a détruit la race à peu près complètement. En échange de son dévouement. Marchais était traité avec cette bonté affectueuse qui élève le serviteur jusqu'au cœur du maître. Lui aussi, gagné par l'Age, il tomba malade vers la fin de la dernière disgrâce; madame la chancelière le fit conduire aux eaux de Passv, qui étaient évidemment alors en grande renommée, et qui, dans tous les cas, avaient la faveur de la maison de Daguesseau; on l'y soigna très-bien, et son état fut un objet d'inquiétude et d'attention qui

se voit dans toute la correspondance; seulement, comme la main du vieillard n'est plus assez sûre, et que la maladie s'est probablement portée de ce côté, la chancelière écrit à ses enfants : « Je vous promets que Marchais ne rasera plus M. votrepère. »

Par madame Daguesseau, autant que par son mari, on pénètre dans la maison de leur fille, madame deCbastellux, et, de temps à autre, rarement, ils ouvrent, dans leurs lettres, un jour sur quelques-unes des maisons de leurs amis.

Quant à la maison de madame de Chastellux, un événement fort désagréable donna au chancelier l'occasion de la décrire, au point de vue historique et monumental, en y mettant de l'érudition, ce qui était bien quelquefois son faible. Au commencement de l'hiver de 1726, elle fut assaillie, la nuit, par des voleurs (jui emportèrent tout ce qu'ils purent ; on en parla beaucoup, et il paraît même qu'on en plaisanta ; mais ce vol nous a valu d'apprendre du chancelier que le château de Chastellux avait été fait par l'ordre, sinon de la main de César. Pendant que le vainqueur des Gaules parcourait ïarrondmement d' Aimllon, il aurait eu besoin d'un palais pour une dame gauloise qui s'appelait jMcte et qu'il lui convenait de tenir dans une sorte de captivité impériale. 11 avisa un endroit élevé, un rocher suspj^ndu comme un nid

ET LE CIIAXIKLIKH I) ACUESSEAII. 455

au-desssus d'un pcLil ruisseau ap])c'lé la Cure, et, avec cette volonté et ce goût d'aigle qu'il mettait à tout, il fît, comme par enchuntement, construire le château où vivait, en 172G, la fiUc du chancelier Daguesseau.

c< Je vous souhaite, écrit Daguesseau à madame de Chastellux (2G juin 1726), une santé exenij»te de tout soupçon, une garde fidèle et vigdante (|ui vous mette en sûreté contre ces attaques nocturnes qui, après vous avoir fait perdre votre argent, vous exposent encore à beaucoup de mauvaises plaisanteries ; enfin, des dehors et des retranchements capables de mieux assurer le sort de la place, à qui il faut bien d'autres fortifications j)our garder la femme de Crsar qu'elle n'en avait besoin autrefois pour garder sa inaîtresse, »

A l'intérieur, la famille de Chastellux était, bien loin du roman, une des plus aimables et des plus sages familles du monde ; le mélange du sang des Chastellux, qui était héroïque, à toutes les qualités et à toutes les grâces morales qui venaient des Daguesseau, avait dû faire et avait fait un rare et précieux ensemble. On juge bien les mœurs d'une maison quand la douleur y entre , si elle trouve des cœurs élevés, fortement unis par la tendresse, préparés par la religion à tout partager et à tout adoucir par le partage, on s'en

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aperçoit tout de suite, comme de la solidité d'un édifice, quand la foudre le frappe.

Dans l'année 1726, le fils aîné de madame de Chastellux esl enlevé par la mort. Daguesseau écrit aussitôt à sa fille : « Dieu vous éprouve de bonne heure, et, après vous avoir accordé bientôt les bénédictions du mariage leplus heureux, il vous en a fait aussi bientôt sentir la plus grande croix, par la perte d'un fils aîné si digne de votre tendresse. » Le marquis de Chastellux ressentit cruellement cette première douleur, et son courage, qui à l'armée était aussi connu que son nom, ne suffisait pas contre son chagrin. Sa femme alors double le sien en le cachant, et, de ce cœur de mère, dont l'amour fait la force, elle feint de moins souffrir pour diminuer la souffrance de son mari ; elle retient jusqu'à ses larmes, et il faut, pour qu'elle les laisse couler, que son père l'y contraigne par ces douces paroles : a Je vous exhorte à être aussi faible que moi ; c'est la seule occasion où je voudrais me donner pour modèle. Laissez couler des larmes qui portent avec elles leurs consolations pour une âme aussi chrétienne que la vôtre; je voudrais y pouvoir joindre les miennes, et je n'ai jamais été aussi touché de votre absence que depuis Aier que j'ai appris voire malheur » (24 avril 1726).Etlachancelière ajoute : a J'ai bien compris

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votre douleur et votre fermeté, et c'est ce qui m'a pénétrée d'aftliclion, car je tremblerai toujours sur votre santéjusqu'à ce que je vous voie en nos pays... Vous ne me mandez rien de la santé de M. de Chastellux ; je craignais qu'il n'en lût malade aussi ; je n'ai pas douté que vous n'eussiez bien soin l'nn^ de l'autre ; je souhaite fort que vous réussissiez lous deux à adoucir de telle sorte votre peine que vous ne deveniez point malades... »

Pendant que ce malheur la frappait, madame deChastellux était enceinte. A celte occasion il s'échappe de la plume de la chancelière des détails qui nous tiennent encore dans la maison de sa lille, mais avec quelques vues d'alentour, et jusque sur la misère publique et privée. Madame de Chastellux avait eu tant d'afflictions tout le long de celle (/rossessey que son père et sa mère lui recommandent les plus grandes précautions ; ils concertent ensemble ces précautions; le chancelier dicte, et sa femme écrit, qui n'en met pas assez au gré des alarmes paternelles. Quand cette grossesse approche de son terme, plus compétente sur les derniers soins, c'est la chancelière qui accable sa fille de recommandations et nous place au sein de cet intérieur que l'espérance ranime. 11 faut une garde; madame de Polaslron, qui est à Fresnes, en a eu une admirable pour sa fille, (jui est retournée en Bour-

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gogne, et qui doil être sous la main de madame de Chastellux.c(Mais, si la sage-femme d'Avallon pouvait, après vous avoir accouchée^ vous garder, cela vaudrait bien mieux et vous coûterait bien moins ; car ces sortes de femnes se font payer bien cher lorsqu'elles sortent de Paris. » Madame de Cbastellux a pour voi§ine une aimable femme dont le nom se mêle si doucement à nos chefs-d'œuvre êpislolaires, madame de Coulanges, Marguerite de Polastron; elles s'aiment et se visitent beaucoup ; madame de Coulanges a plus d'expérience maternelle que son amie ; la chancclière voudrait la voir auprès de sa fille dans le grand moment; elle écrit à celle-ci : « Elle est toute propre à adoucir vos chagrins, et, si vous pouviez l'engager à revenir à Cbastellux, a la fin de votre neuvième mois ', pour assister à votre accouchement, et être auprès de vous pendant votre couche, je suis sûre qu'elle le ferait de bon cœur et ce serait un grand secours pour vous que d'avoir une amie de confiance et qui entend ces sortes d'état. Cela m'ôterait bien de l'inquiétude. »

J'ai dit que ces détails s'étendaient jusqu'à la

* Ce vœu iut exaucé, car au 29 juillcl, au moment où la poire était mûre, suivant l'expression de la cliancelière, celle-ci écrit : « Je suis ravie de ce que je suis souvent dans vos conversations avec madame de Coulanges. — Je lui connais toutes les perfections que vous me mandez , je la crois cncon; meilleure. Vous vous aimez déjà beaucoup; mais cela va cimenter entre vous un<' tendresse et une conlianct^ de longue durée. »

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