QUARANTE HEURES APRÈS EA MORT
« Aspect exth'ieur. — Commencement de putréfaction, surtout sur la région abdominale et à la partie postérieure du tronc. — Rigidité cadavérique des 'membres. — Traces de contusion sur la joue droite, sur le sourcil du même côté et sur le côté droit du front. — Tumeur sanguine à larges bases sur la partie postérieure et droite du crâne. — Traces de contusion à la partie antérieure des genoux, à la main gauche, a ta région trochantérienne gauche. — Marques des nombreuses sangsues qui ont été appliquées derrière les oreilles. — Piqûre de la veine] mé-
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diane céphalique droite , résultat de la saignée. — Marques nombreuses de ventouses scandées sur le tronc et sur les membres. — Marques de sinapismes.
« Inditration sanguine des lîarlies molles qui recouvrent les régions supérieure, postérieure et latérales du crfme; celle indltratioii est plus prononcée à droite et en arrière que partout ailleurs.
« Désunion de la suture lambdoïde, des sutures écailleuse et mastoïdienne gauches , de la suture sphénoïdale et des deux sutures sphénopétrées.
« Fractures nombreuses qui peuvent être divi sées en trois séries:
« 1“ Côté droit du crâne. Une de ces fractures part du côté droit de la suture lambdoïde , passe un peu au-dessus de l’angle postérieur et inférieur du pariétal , sur la portion écailleuse du temporal , s’étend dans la fosse temporale , et vient se terminer sur la grande aile du sphénoïde.
« 2° Côté gauche du crâne. Une autre fracture partant du côté gauche de la suture lambdoïde divise le pariétal d’arrière en avant dans la moitié de son étendue, sépare d’arrière en avant la portion écailleuse du temporal du reste de cet os. (La suture écailleuse étant désunie, comme nou.s l’avons dit plus haut, cette partie du temporal ne tient qu’aux parties molles. )
« 3 ’ Une troisième fracture divise transversalement le sphénoïde au niveau de la selle turcique.
« L’ensemble des fractures et des déchirures
M LE DÜC d’ORLÉAXS.
orticulaîres que nous venons de mentionner établit une division du crAne en deux parties :
« Une partie antérieure et supérieure qui comprend d’arrière en avant les parties les plus élevées des pariétaux, la portion écailleuse des temporaux , le coronal , l’étlnnoïde et la presque totalité du sphénoïde.
« Une partie postérieure et inférieuîje qui comprend l’occipital, les parties inférieures des temporaux et des pariétaux, et la partie la plus postérieure du sphénoïde.
« Cette division permet d’imprimer aux deux parties du crâne que nous venons d’indi(|uer des mouvements de déduction l’une sur l’autre.
« Le cerveau est très-volumineux ; sa portion antérieure et inférieure jusqu’au niveau des scissures de Sylvius, est réduite en un détritus rougeAtre jusqu’au fond des anfractuosités. Une altération semblable, mais beaucoup plus circonscrite, existe en arrière et à droite. Dans la cavité de l’arachnoïde existe un épanchement sanguin considérable. — Le tissu sous-arachnoïdien est le siège d’une infiltration sanguine trèsprononcée. — On trouve dans les ventricules quelques go'uttes de sérosité sanguinolente. — La moelle et la colonne vertébrale ne sont le siège d’aucune lésion.
« Kpanchement de sang dans les plèvres. — Les poumons sont gorgés de sang, mais entièrement libres d'adhérence. Le cœur et le péricarde sont à l’état normal.
« Les viscères abdominaux sont entièrement sains. «
LE DUC d’oRLÉANS.
M. le docteur Vincent Duvol nous a eomn\u^ niqué la note suivante :
« Appelé le premier auprès du Prince-royai après sa funeste chute, je crois deyoir publier le récit détaillé des circonstances qui ont accompagné sa mort. Dans la précipitation du premier moment, quelques faits ont été omis ou dénaturés. Je garantis l’exactitude de ceux qui suivent.
« A mon arrivée dans la maison où l’on avait porté le Prince , je trouvai déjà auprès de lui M. Notqui était venu sur les lieux au moment de l’actMdent. M. Ley arrivait en même temps que moi. INous fûmes les seuls médecins qui assistèrent le blessé de onze heures et deinie à une heure; c’est à cet instant qu’arriva M. le docteur Putel, de ÎSeuilly.
« Le Prince était étendu sur deux matelas.
« Sa tête, penchée sur sa poitrine, se balançait alternativement à droite et à gauche, selon 'les mouvements qu’on imprimait au corps. La respiration était profonde et suspi reuse ; les yeux à demi fermés, le regard éteint comme celui des agonisants.
« Après avoir enlevé les vêtements du Prince et l’avuir placé convenablement , nous examinâmes ses membres et la voûte du crâne, et nou? ne trouvâmes aucun signe sensible de fracture, ni crépitation, ni saillie, ni dépression. La région frontale présentait une contusion s’étendant de la racine des cheveux au sourcil droit. La face dorsale du corps de la main gauche offrait également des traces de contusion et d’un gonflement très-notable; il y avait du sang dans la boucite et dans l’oreille droite.
« Les premières indications ayant été remplies, on pratiqua une saignée qui amena peu de ehan*
Î çement. Cependant le pouls se releva et le maade exécutait quelques inouvepients. Le Prince cherchait surtout à détacher la bande de la sai* enée, et certains indices portaient a croire qu’il était vivement sollicité par le besoin de satisfaire la fonction urinaire. La région hypogastrique était légèrement météorisée. Ces manifestations de sensibilité et d’intelligence semblaient indiquer que le Prince avait quelque conscience de son état. Mais l’autopsie nous a fait connaître des lésions d’une telle gravité du côté du centre nerveux encéphalique, qu’une seule d’entre elles suffirait non-seulement pour suspendre ou anéantir les facultés de relation, mais même pour être suivie instantanément de la mort. La violence du choc avait été telle, que si une partie de la force contondante n’avait été absorbée par l’ébranlement, la désarticulation et la fracture des os, le Prince aurait été inévitablement comme foudroyé sous le coup.
« Nous avions donc devant nous tout l’appareil phénoménal qui caractérise les commotions cérébrales au troisième degré, c’est-à-dire une de ces complications chirurgicales contre lesquelles toutes les ressources de la science sont impuissantes. Quelles étaient l’étendue et la profondeur du mal.^ Fallait-il agir ou rester spectateur impassible de cette terrible scène à laquelle nous avons assisté pendant cinq heures? Hélas! l’autopsie est venue tristement révéler l’inutilité de nos soins. Le Prince était perdu.
« Nous recourûmes aux lotions réfrigérantes sur In région frontale, aux aspirations stimu-
laiites, aux frictions sèches. Le coma persistait; pas un signe d’intelligence, toujours des mouvements automatiques. Il était midi. Ce fut dans ce niomentqu’arriva le Roi. accompagné de la Reine, deM'" - \délaïde,de la princesseClémentine, suivi de M. le maréchal Gérard, de MM. les lieutenants-généraux Atthalin , Gourgaud , Rumigny, et de M. Gabriel Delessert.
« La Reine se précipita à genoux au pied du grabat où était étendu son malheureux fils.
Jamais désolation et amour de mère n’éclatèrent en expressions plus déchirantes. Au milieu de cette scène de désespoir, le Roi seul sut maîtriser sa profonde douleur: S. M. demanda si l’on avait reconnu quelques fractures. Ce fut avec hésitation qu’une réponse négative fut donnée.
« Alors le Roi , engageant les médecins à continuer leurs soins à son fils, s’approcha de la Reine , chercha à la consoler et à la rassurer, en lui rappelant plusieurs accidents semblables qui lui étaient arrivés à lui-méme.
« Cependant l’état du malade allait toujours en s’aggravant : soixante sangsues furent appliquées à la base du crâne. Ce fut pendant cette opération que le Prince prononça quelques paroles fugaces, sans suite et en allemand. Il cherchait aussi à arracher les sang.sues , comme s’il était sensible à la douleur qu’elles causaient. Il était alors une. heure et demie ; des sinapismes furent appliqués.
« Le pouls, qui avant la saignée était bas, dépressible, filiforme, avait repris un rhythme presque normal ; toutefois, la respiration devenait de plusenpiusdiflicultueuse, bruyante, entrecoupée; l’illustre blessé s’agitait et exécutait des mouve-
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ments brusques. Bientôt les mouvements automatiques cessèrent pour faire place à un autre appareil de symptômes Les membres inférieurs, qui jusqu’alors avaient été immobiles , flasques , vinrent le siège d’un tremblement général, auquel succédèrent des contractions désordonnées, convulsives.
« Les articulations se fléchissaient bfusquement,puis s’étendaient par intervalles irréguliers. Peu a peu les mouvements devinrent moins fréquents et cessèrent enfin, laissant dans les parties comme une raideur tétanique. Je remarquai une tension dans les masseters et un mouvement spasmodl que des imk-hoires. La respiration devenait Stertorcuse ^ le pouls baissa de nouveau et devint fifh forme..', l’anxiété et le découragement étaient sur tous les visages.
« La Reine était toujours agenouillée au pied du lit de son fils mourant, invoquant le ciel, suppliant Dieu d’accorder un instant de connaissance à son fils. En échange de ce bienfait, elle offrait toute son existence. Autour de cette Reine, de la meilleure des mères, se pressait son illustre famille, dont la consternation était non moins grande. Rien n’égalait la désolation du duc d’ Aumale qui s’écriait sans cesse : « Oh ! quand Joinville saura ce malheur!... » La désolation du Duc de Montpensier était aussi bien vive.
« Le Roi contemplait cette scène d’affliction avec une résignation plus poignante encore que toutes les douleurs. Le maréchal Gérard, les généraux Attlialin , Gourgaud , Rumigny et M. le préfet de police Delessert veillaient à l’exécution de tous les ordres que le Roi donnait lui- môme. Leur activité suppléait à tout dans ce triste mo-
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ment. Les médecins, profondément énras, osaient à peine lever les yeux sur ces grandes infortunes j car partout on ne rencontrait que regards contristés qui interrogeaient, et pas une lueur d’espoir à offrir !
« MM. les ministres et de hauts fonctionnaires arrivèrent sur ces entrefaites. On introduisit aussi auprès du Prince MM. les docteurs J)es^ touches, médecin de la maison du Roi à JNeuilly, et Deschaumes, des ïhernes. lis ne tardèrent pas à être suivis de MM. Pasquicr fils, premier cliinirgien du Prince, et Pasquier père, premier chirurgien du Roi , et quelque temps après de M. Blandin. M. Pasquier fils, s’étant fait rendre compte de ce qui avait été fait, approuva les moyens qu’on avait employés, procéda immédiatement à l’application d’un grand nombre de ventouses scarifiées et sèches sur le tronc et les membres. Des frictions éthérées et ammoniacales secondèrent ces moyens.
« Vers les deux heures M. le curé de Neuilly, que la Reine avait demandé à plusieurs reprises, vint administrer l’ extrême-onction à S. A. R.
« L’état du Prince continuait à s’aggraver, les convulsions prirent une nouvelle intensité, les membres , les inférieurs surtout , étaient agités de mouvements convulsifs violents ; leurs muscles étaient le siège d’un frémissement spasmodique continuel. La respiration devenait de plus en plus difficile, le pouls radial disparut bientôt, et vers trois heures on n’apercevait plus que Vaguement les pulsations des carotides; le globe ocol.iire, à demi voilé, était immobile, la pupille dilatée et fixe. Une.échymose i’ftait déclarée autour de l’œil droit.
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« On suspendit un instant toute médication ; le Roi et la Reine crurent voir dans cette détermination un indice de la fin prochaine du Prince ; ils se précipitèrent soudainement vers leur fils , l’embrassèrent à plusieurs reprises en sanglotaut , et lui firent de déchirants adieuxi Puis les princes et les princesses vinrent aussi couvrir de leurs embrassements l’illustre mourant. La Reine, au milieu de ses transports douloureux , répétait sans cesse : « Oh ! comment <1 annoncera-t-on ce malheur à cette pauvre Hé- « lène! « Quelques moments après, la duchesse de Nemours arriva , partageant la désolation de sa famille.
« La mort était imminente. Pendant cette longue, cette pénible agonie , on recourut encore à l’emploi de quelques moyens dérivatifs. Le pouls carotidien était extrêmement faible, et même cessait d’être sensible par intervalles ; le visage pâle, les lèvres violacées. la respiration , devenue râleuse, allait aussi en s’affaiblissant, et était même suspendue par moments. Plusieurs fois on crut le Prince mort; puis une inspiration profonde, luctueuse, arrachait du doute, et était de nouveau suivie d’une suspension complète de tout phénomène vital.
« Ce fut une lutte pénible et affreuse, dans laquelle on voyait cette précieuse existence se ruiner et s’éteindre dans les plus cruelles alternatives. Il y avait dans les oscillations de ce souffle
mourant tant de hautes destinées! A quatre
lieures et demie, l’auguste agonisant rendait le dernier soupir.
« Le clergé fut introduit, et tout le inonde s’agenouilla.... Nous avons vu là, dans un misé-
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rable galetas, le plus triste et le plus solennel spectacle qu’on puisse contempler. Le Roi , la Reine, princes et princesses, ministres de la couronne et ministres, de Dieu, tous les plus grands dignitaires de TÉtat , agenouillés autour d’un grabat sur lequel gisait l’héritier présomptif du trône de France, pour lequel, dans ce moment lugubre, on récitait les prières des morts.
« Il est impossible de dire toutes les douleurs qui, dans ce moment suprême, ont éclaté. Il serait surtout difficile de dire laquelle des deux souffrances était la plus grande, ou de celle de cette Reine qui, comme mère, pouvait pleurer, gémir et se désoler.... ou de celle de cet auguste pre qui devait opposer une royale résignation «à fa plus profonde atiliction qui puisse accabler une âme humaine. »