CHAPITRE V
PorlraU.
La jeunesse du Prince-royal avait eu deux phases bien distinctes. Avant 1830, loin du trône , il reçut l’éducation la plus libérale, celle qui convenait le mieux' aux citoyens d’élite ; elle fut débarrassée de cet appareil de complaisance et d’adulation qu’on n’extirpe jamais entièrement des cours ; elle fut publique ; elle plaça tout de suite l’élève au milieu des rapports communs de la vie sociale, et l’initia franchement aux mœurs de son époque.
Vainement chercherait-on, pour ceux que le trône menace, une condition d’enseignement aussi favorable que celle-là ; la prévi-
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sîon d’une grandeur future altérera toujours l’égalité présente.
Après 1830, lorsque les événements l’eurent mis sur la première marche du trône, commença pour lui l’apprentissage royal.
Mais il était alors fortifié par la vigueur de l’éducation populaire qu’il avait reçue ; il avait vu par lui-mème la vérité qu’on ne pouvait plus lui déguiser; ses habitudes le défendaient déjà contre les mensonges qui auraient essayé de l’égarer.
Aussi, cette seconde partie du travail intellectuel fut-elle dirigée par lui-même avec une infaillible sûi’eté.
Cette double position fut une fortune dont il avait su tirer des avantages inappréciables qu’un seul jour, hélas! devait détruire.
Nous ne serons pas suspects d’exagération en disant que la nature l’avait doué de tout ce qui pouvait seconder ces disposittious- 11 était abondamment pourvu des qua* Üitésles plus aimaMes; nous ne parlerons
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pas des (Jons extérieurs qu’il avait reçus ; tous ceux qui ont eu l’honneur d’approcher de sa personne savent jusqu’où était porté en lui nous ne savons quel puissant attrait d’entraînement et de séduction; mais ce qui apparaissait tout d’abord, c’étaient une inépuisable bonté , une générosité sans égale, une constante facilité d’humeur, sans (ju’il en coûtât rien au courage et à la force de ses pensées et de ses actions, et à la dignité de son attitude ; il était naturellement grand et naturellement bon.
Ce qui étonnait le plus, c’étaient le tact et le sentiment exquis des convenances dont jamais il ne dévia. Son opinion sur les affaires publiques avait une franchise discrête dont rien ne pouvait le faire départir ; son sentiment politique était libre, mais son expression ne s’écarta jamais de la déférence et du respect; personne, mieux que lui, ne sut allier le devoir et rindépendance ; toutes ses idées et toutes ses affections. étaient
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jeunes et progressives, mais il seyait vénérer l’expérience.
Peu de personnes , quel que soit le rang que leur ait assigné leur naissance, ont reçu une éducation aussi brillante que le fut celle du duc d’Orléans. Son esprit avait une curiosité encyclopédique qui aimait à parcourir rapidement tout le domaine de l’intelligence; sans prétendre au savoir universel , il embrassait volontiers une grande variété de connaissances. Pour ceux qui s’entretenaient avec lui , c’était un continuel sujet de surprise que la souplesse, la promptitude et l’aisance de cette conversation qui, sans efforts et par un tour naturel, abordait tous les sujets et se pliait à toutes les exigences de la discussion.
Son élocution était singulièrement facile et élégante ; elle avait un charme auquel en. échappait difficilement; il y avait deux «ujels sur lesquels sa parole s’élevait toujours jusqu’à l’éloquence, c’étaient la gloire
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militaire et les arts ; il ne pouvait causer de ces choses sans s’abandonner à un enthousiasme vraiment poétique.
Il professait le culte du Beau, il le eherchait avec bonne foi, partout où il espérait le rencontrer, sans acception de dates ou de doctrines ; mais il avait un zèle particulier pour rapporter à son propre temps tout ce que les âges passés avaient produit de remarquable. Son admiration pour les chefs-d’œuvre de toutes les écoles illustres était vive et fervente ; mais il réservait ses encouragements et ses libéralités pour la génération d’artistes dont il était entouré.
Il descendait dans l’arène avec l’ardeur de ses prédilections, et de la voix et du geste il appelait, animait, excitait et soutenait le progrès.
Ce n’était pas par l’acquisition des vieux prodiges qu’il encourageait l’art contemporain, c’était en lui demandant des miracles nouveaux.
LE OLC o'ORLÉiiNS.
Pour les artistes jeones, il fut réeliement le ftrinc&^oyad et le âigne frère de la iwriiicesse Marie, avec laquelle ilavaU tant de points de confomiité.
Toutes les belles témérités de l’art moderne trouvaient en lui une providenee vivante qui les consolait des dégoûts et des injustices.
Barye, Ary Scb^er , iules Brupré , Antonin Moine , Louis Gaèat , Eugène Dela> croix , Decamps , les Jobannoit , Camille Roqueplan, Louis Boulanger;, Klagnian et .tant d’autres étaient chargés de travaux continuels ; il confiait à leurs talents sa vaisselle, son mobilier, les (MohelUssements de ses demeures , les ridaes deesias de «es armes, les détails de l’opule^e.qui devait accompagner son rang , toute la parure de son esfâtence de Prince. Bendant ce temps, il devenait poseessour de la Stmionice de M. Ingres et obtenait du peintre l’immortalité d’un portrait.
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Bans nne visite qne le Prince^fai faisait à.M. Ary Scheffer, il aperçut deux dessins qui lui plurent et dont il fit l’éloge ; ils demanda de qui ils étaient. — C’èstd’un jeune artiste, pleinée moyens, mais pauvre de ressources, et qui ne peut continuer ses études. 7 “ Je gardé les dessins, reprit le duc d’Orléans, et dites au jeune homn^ de venir demain chez moi. — * Le lendemain, lorsque l’artiste se présenta au pavillon Marsan, il y fut accueilli avec bienveillance. «Monsieur, lui dit le Prince, vos dessins sont bien; je vous en donné 2,000 fr., et si ce prix vous convient, app'ortez-m’en deux autres dans huit jours. «
Toute la jeune littérature s’abritait sous sa protection ; ses études et la perfection de ses propres instincts le préservaient de certains entraînements ; mais une irrésistible impulsion le conduisait en avant.
Pour l’art actuel, pour la sève des jeunes idées , la perte du Prince-royal
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est immense ; c’est là un malheur que doivent pleurer toutes les intelligences. Sans doute il n’eût pas réalisé l'extravagant espoir de quelques imaginations toujours aux prises avec l’impossible, mais il eût donné à la jeune raison un salutaire élan et un mouvement dont il avait en lui-même la mystérieuse inspiration.
• Il était passionnément épris, non pas de la guerre, mais de tout ce qui se rappor- ' tait à l’art de conduire et de commander les armées ; sur ce point ses études et ses épreuves étaient infatigables. Avant tous les autres moyens de succès , il plaçait le bien-être du soldat. A l’armée , il pensait d’abord à ce qui devait assurer pour les troupes les conditions d’une bonne existence; le campement, les hôpitaux, les transports , les équipements et la subsistance; tels étaient toujours et constamment les premiers objets de ses soins ; il lui est arrivé souvent, dans les longues et pé-
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nibles expéditions, de ne vouloir prendre aucun aliment avant d’ôtre sur que personne n’avait à souffrir de la faim. Le soldat avait la conscience de cette inquiétude dont il était l’objet, et sa reconnaissance et son dévouement payaient cette anxiété.
Dans les éloges, même les plus légitimes, que l’on donne aux princes, on éprouve toujours un certain embarras ; mais ce ne doit pas être un motif de taire et de cacher ce qui peut servir de modèle et d’enseignement. . -
Chez le duc d’Orléans, la bienfaisance était une vertu originelle ; il la pratiquait avec effusion.
L’affabilité et l’aménité de son commerce étaient extrêmes ; dans ses relations de commandement il avait une fierté modeste, toujours de l’élévation, jamais de hauteur.
Dans là familiarité^ il apportait une grâce charmante ; les richesses de son esprit donnaient à son entretien les plus séduisantes
LE DÜ(Î D'oELÉA^S.
coalciîi's. En Afrique, sous la tente, quand il avait pourvu à tous les besoins, il se livrait aux plus délicieux entretiens. Alors H donnait un libre cours à la gaieté de ses saillies et à Véclat de ses rêveries d’artiste. On évoquait au désert toute la splendeur et tous les délices de la vie des grandes civilisations; les souvenirs, les récits, les souhaits, tout ce que la fantaisie petit créer dë pltis éclatant peuplaient ses solitudes, et ces braves militaires, les Lamoricière, lesDtiVb vier et les Changarnier, qui venaient d’admirer le jeune général, se prenaient à chérir le jeune homme à l’imagination si brûlante et si féconde. Là, se retrouvaient à la fumée des cigares , l’élève du collège de Henry tV, le jeune artilleur de la garde nationale de Paris, l’ami des lettres, et l’habitué de tous les ateliers fameux.
On n’a pas oublié la riche et élégante impulsion que les salons du pavillon Marsan avaient donnée aux plaisirs de la jeune
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Cour , ces concerts, dont l’exécution était confiée aux plus célèbres artistes, ces bals si fraîchement pompeux et ces fêtes historiques, si fastueuses , si vraies, si ingénieuses et si amusantes. Chantillv, et les coursés de tous les hippodromes, trouvaient le Prmce-rojal empressé à seconder dé ses efforts les plaisirs de la ville. Personne ne s'était plus que lui attaché à l’amélioration de la race des chevaux ; il cherchait en toutes choses un but d’utilité. Le haras de Meudon avait été fondé par ses' soins.
C’est un gymnase hippique dans lequel chaque élève a son cottage ; il est impossible de trouver en ce genre un établissement plus complet et mieux ordonné qUe cette villa des chevaux du Princë-royal'.
n avait adopté de l’ancienne vénerie tout ce qu’il convenait à un prince de conserver' dû ses traditions ; et aux nouvelles coutumes de la chasse il avait ft*an«chement demandé tout ce qui allait à son
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amour pour les exercices qui entretenaient la vigueur et la santé. Il faisait aux chasseurs fameux les honneurs de ses équipages avec une grâce parfaite ; il mettait à leur discrétion ses domaines et le gibier dont ils avaient besoin pour repeupler leurs forêts dévastées. A la chasse et aux courses , sans revenir à des formes surannées, sans sortir de la simplicité qui lui était habituelle, il était le premier des gentlemen, :
Il excellait dans les exercices du corps, et il les recherchait avec passion ; la gymnastique, la natation, l’équitation et l’escrime étaient ses délassements favoris; il y conviait tous ceux qui l’entouraient, et dans ces jeux il apportait toujours un esprit de franche égalité.
Ses succès dans le monde, ceux que l’on doit aux agréments de la personne, n’ont point fourni d’aliments à la malignité ni au scandale ; il a sagement répudié cette hérédité. galante dont on poursuit certaines
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races augustes. 11 n’a pas voulu de cette célébrité qu’il lui était si facile d’obtenir ; cette retenue n’a jamais rien enlevé à la 1 lcrté de son maintien.
Au milieu de soins si multipliés et si divers, sans avoir manqué à aucune des obligations que lui imposaient son rang et les commandements qui lui étaient conûés, le Prince-royal a su poursuivre, avec une application secrète , des travaux sérieux et continus. Chaque jour, avec une exactitude scrupuleuse , il consacrait plusieurs heurqs aux occupations qui avaient ses préférences intimes. Les travaux qu’il accomplissait ainsi dans le silence et dans le recueillement ne sont connus que d’un petit nombre de personnes. Nous ne soulèverons pas le voile qui les cache, mais on doit penser qu’ils traitaient des plus importautes questions de la science politique. H se plaisait à amasser, à réunir et à coordonner des matériaux qu’il voulait remettre à des mains habiles
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et exercées^ pour les façonner et les polir; lia écrit rhisloire d’iin des régiments de l’armée; ce manuscrit, si nous ne nous trompons, aurait été remis à M. Alexandre Dumas, pour lequel le Frince-ro^yal avait une amitié qui datait des premières années de sa jeunesse.
Simple par goôt, il échappait le plus qu’il pouvait le faire aux ennuis de la graodèur, mais jamais il ne déclii«Bit la responsabilité du rang où la Providence l’avait placé ; il revenait volontiers à la vie privée, mais il ne refusait rien de ce que rédumoit la vie publique.
Lorsque d’un geste il arrêta les soldats prêts à punir l’attentat qu’ils croyaient dirigé contre le duc d’Aumale , leur chef , il manifesta tout ce qu’il y avait dans son cœur d’indulgence et de bonté.
Nous avons dit avec quelle modestie il rapportait aux autres ce qu’il pouvait s’attribuer sans usurpation ; il était surtout
UE pue DPÏll^ÉAIUS.
soigneux de la renoraiBée de ses firères.
Une cirooBstanee de la vie du duc d’Orléans , celle qui semblait lui promettre une si longue félicité, son mariage, vint en quelque sorte augmenter toutes ces qualités éminentes , en leur jUontrant un but plus direct et plus certain. Cette amélioration fut sensible. '
Madame la duebesse d’Orléans , accoutumée dès l’enfance à des pensers graves et profonds , a évité tout ce qui risquait de remplacer par un faux éclat les signes et les preuves d’un mérite réel . Douée d’un esprit étendu que des lectures sérieuses ont éclairé sans relâche , elle n’a rien oublié de ce qu’elle a lu ; et.de tout ce que sa m^oire a si fidèlement gardé, son intelligence fait une application toujours soudaine, toujours sùre. Lesihonwnes les plus instruits, ceux dont les Uettres s’Jbonorent et dont nous pQurrlonsoiter les noms, ont souvent écouté avec ravisfieinent et avec surprise les lucides
observations de cette jeune princesse. Se pourrait-il que dans cette conversation si naïvement lumineuse on ait cru voir une affectation pédante et la manie d’un bas bleu ? Ce serait bien mal juger la nature de cette clarté qui jaillit toute seule d’ùn foyer radieux.
A une des dernières visites de madame la duchesse d’Orléans à la Bibliothèque- Hoyale, elle répondait gaîment à quelqu’un qui la félicitait de son érudition : « N’allezpas m’appeler savante , je ne sais ni grec ni latin ! »
La Princesse-royale n’est pas encore connue de la multitude; sa vie humble et retirée n’a point manifesté aux regards du public toutes les belles qualités qui distinguent son cœur et son esprit. La haute estime et l’affection qu’elle a inspirées à la famille royale et à tous ceux qui vivent près d’elle, et l’influence propice qu’elle a exercée sur son époux , disent assez haut combien elle est
digne d’ètre aimée et admirée. La solidité de son esprit, sa ferme raison, son exquise sensibilité, et par-dessus tout une inépuisable charité, sont pour l’éducation du Roi qu’elle est appelée à élever, les plus sûrs garants d’une bonne et forte éducation.
Madame la duchesse d’Orléans était la grande-aumônière du Prince-royal ; sa bienfaisance s’est toujours montrée prodigue ; elle allait au-delà de toutes les prévisions , et malgré la large part faite aux pauvres, dans les revenus de la communauté , elle s’est souvent trouvée dans des embarras d’argent à faire rougir une bourgeoise. .
La nouvelle fatale n’a pas même interrompu les bienfaits qu’elle répandait autour d’elle dans son voyage et pendant son séjour .à Plombières. •
Le duc d’Orléans ne parlait jamais de cette union que comme d’un des plus précieux présents que lui eût faits le çiel. •
Le Prince-royal avait d’humeur enjouée ;
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LE BfiC d’0RI,ÉANS.
on Ta vu souvent ae plaire aux jeux et aux ébats des enfants.
Il servait avec chatenr oeux «[uH aimait :
«"-Je n’ai pas de pouvoir, disait-il à quelqu’un qu’il voulait : obliger, mais j’ai une puissance à laquelle rien ne résiste ; c’est celle du dévouement à mes amis. »
M. le docteur Vincent Duval, celui qui est arrivé tout de suite sur les lieux, et qui, presque seul pendant deux heures, adonné les premiers soins, nous disait qu’il avait vu peu de crânes aussi heureusemeut constitués que celui du Prmce-royal. A>u moment d’aller au camp de Saint-Ormer, le Duc d’Orléans portait les cheveux très courts, et Ton pouvait facilement explorer les protubérances de la tête. Voici ce que M. Vincent Duval a constaté : Il avait les organes de la bwnveiHance, de la vénération, de la volonté, de l’esprit de justice, de l’espérance, du courage, peu d’amourpropre, point de .vanité, pas de mauvais
penchants ; les deux qualités dominantes étaient la bienveillance et la volonté. Ces observations ne sont-elles pas l’expression matérielle de nos propres sentiments ?
Dans le rang le plus humble de la société, le Prince-royal eût été un homme remarquable; pour de telles organisations, il n’y a pas de conditions médiocres; l’unanimité et la vivacité des regrets que sa mort a ins«^ pirés aux hommes de. toutes les opinions, de tous les sentiments et de tous les partis, ne forment-ils pas le plus harmonieux concert d’éloges qu’on puisse décerner? La plus éloquente des oraisons funèbres est celle qui est ainsi prononcée par cette voix du peuple qu’on a pu comparer à la voix de Dieu lui-même.