‹ Le Duc de Bourgogne, 1682-1712Chapitre 12 sur 26 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Louis de France, Dauphin, fils unique de Louis XIV et de Marie-Thérèse d'Autriche, épousa, le 28 janvier 1680, à l'âge de dix-neuf ans, Marie- Anne-Christine de Bavière, qui avait un an de plus que lui. De cette union devaient naître trois enfants, dont l'aîné fut le Duc de Bourgogne.

La naissance de ce petit Prince, 6 août 1682, parut mettre le comble aux prospérités de Louis XIV. Le traité de Nimègue, quatre ans auparavant, avait fait de la France le plus beau royaume du monde et du Roi l'arbitre de l'Europe.

La joie que ressentit le monarque de la naissance de son petit-fils se communiqua à tout le peuple. Ce fut à la Cour, à Paris, dans la province, une allégresse dont l'histoire nous fournit peu d'exemples. « On eut de la joie à la naissance de Monseigneur, dit un témoin oculaire, l'abbé de Choisy ; mais, à la naissance de M. le Duc de Bourgogne, on devint presque fou. Chacun se donnait la liberté d'embrasser le Roi. Le peuple paraissait hors de sens. On faisait des feux de joie dans les cours du château, et tous les porteurs de chaises- brûlaient familièrement la chaise

'i LE DUC DE BOURGOGNE

dorée de leur maîtresse. Ils firent un grand feu dans la cour de la Galerie des Princes, et y jetèrent une partie des lambris et des parquets destinés à la grande galerie. Bontemps, tout en colère, le vint dire au Roi qui se mit à rire : (( Qu'on les laisse se réjouir, nous aurons d'autres parquets (i). »

A Paris les boutiques se fermaient et tout le monde se répandait dans la rue où l'on s'abordait et s'embrassait sans se connaître. Des feux dé joie s'allumaient sur la voie publique, des tonneaux étaient défoncés et les passants s'abreuvaient à leur aise. Sur la place de Grève, le vin, par ordre du Corps de ville, coula pendant plusieurs jours. Les hôtels particuliers étaient illuminés et chacun rivalisait d'ingéniosité dans le décor.

De Paris l'enthousiasme avait gagné la province et les plus petites localités s'offrirent des réjouissances.

Ces manifestations de la joie publique se prolongèrent pendant deux ou trois mois, et elles auraient duré longtemps encore « si les magistrats, nous dit un contemporain, n'avaient employé une douce violence pour les arrêter. »

Louis XIV goûtait la joie d'être aimé de ses sujets. Père, il était heureux et fier de se survivre, jeune encore, dans un petit-fils. Roi, il se penchait avec orgueil sur ce berceau fragile et plein de promesses qui assurait la solidité de son trône.

L'enfant royal fut confié à la gouvernante des enfants de France, la Maréchale de la Mothe-Houdancourt. Il devait dem.eurer, d'après les usages, jusqu'à l'âge de sept ans, aux mains des femmes.

L'éducation du premier âge ne peut offrir de particularités bien saillantes. C'est surtout une question

(i) Proyart, I, 6.

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« de nourrice et de bouillie », comme le disait assez trivialement M"^ de Montpensier, De ces soins matériels, la Maréchale de la Mothe-Houdancourt s'acquitta avec beaucoup de diligence. La mère laissait toute liberté à La gouvernante, et cette confiance était bien placée. D'ailleurs, la pauvre Dauphine, malade, menait de plus en plus une vie triste et effacée. Elle avait vu peu à peu se détacher d'elle un mari qu'elle avait tendrement aimé.

Monseigneur — c'est le titre que porta toute sa vie le grand Dauphin — ne témoignait pas grande attention à sa femme. La chasse absorbait la moitié de sa vie et l'autre n'était pas pour la Dauphine. Il honora de ses attentions plusieurs dames de la cour, avant d'accepter le joug de celle que Saint-Simon appellera « La Choin », Marie de Ghoin, fille d'honneur de la Princesse de Conti.

La Dauphine mourut le 19 avril 1690. Son corps fut porté solennellement à Saint-Denis, et son cœur au Val-de-Grâce. L'enterrement eut lieu le i®"" mai. Le 9, Monseigneur allait « courre » le loup.

Le Duc de Bourgogne avait huit ans quand il perdit sa mère. Il figura aux cérémonies funèbres. Son cœur souffrit pour la première fois.

Un jour qu'on lui lisait une Oraison Funèbre, composée en l'honneur de la Dauphine, il glissa sous la table. L'effort qu'il s'était imposé pour retenir ses sanglots l'avait fait <( se trouver mal ».

Dès ses plus tendres années, le Duc de Bourgogne commença de s'habituer à cette vis de représentation qui, dans les cours, fait partie des devoirs royaux.

A trois ans, il dîne pour la première fois entre le Roi et Monseigneur.

A cinq ans, on lui mit des chausses, et Dangeau, dans ses Mémoires, relate ce fait important !

A sept ans, il occupe un fauteuil à droite de la Dauphinc, quand celle-ci reçoit la visite de la Reine d'Angleterre, épouse de Jacques II, réfugiée en Fran- , ce. Quelques mois plus tard, il assiste aux cérémonies de la Semaine sainte, à la Cène et au lavement dés pieds (i).

Les parades et les cérémonies ne pouvaient suf- ; lire à cet enfant, déjà turbulent. Le petit Prince entra dans une des compagnies de Mousquetaires. Le Roi lui avait donné le choix des deux compagnies, et il •avait voulu être Mousquetaire noir. La différence entre la compagnie des Mousquetaires gris et celle des Mousquetaires noirs, qui portaient le même uniforme, était marquée par la robe des chevaux.

II eut bientôt l'occasion de se repentir de son choix. Son tour vint d'aller demander l'ordre du Roi avec un Mousquetaire gris, et M. de Maupertuis ordonna à celui-ci de prendre la droite sur le Duc de Bourgogne et de ne pas lui céder le pas, parce que la compagnie des Mousquetaires gris, que M. de Maupertuis commandait, avait le pas devant celle des noirs.

Le Duc de Bourgogne fut un peu mortifié de ce petit déboire. Le Roi l'en railla et lui demanda s'il ne voulait pas changer de compagnie. Le Prince, après y avoir un peu pensé, s'avisa d'un expédient pour concilier les choses. Il dit au Roi qu'il voulait être Mousquetaire gris et noir à l'avenir, et que, pour cela, il piiait Sa Majesté de lui faire donner un cheval pie (2).

L© Prince s'appliqua avec passion à apprendre l'exercice. Le 3 juin 1689, le Roi passa en revue les deux compagnies dans la haute cour du Palais de Ver-

(i) Dangeaii, Mémoires, Années 1685-1686-1687-1689. (2) Madame Dunoycr, Lettres galantes, I, 489.

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sailles. Le Duc de Bourgogne, malgré une forte pluie, tint à y assister et il fît l'exercice avec autant d'adresse que de sang-froid, et Sourches d'ajouter, dans ses Mémoires : « On ne saurait croire la joie que tout le monde eut de voir ce petit Prince commencer à donner de si grandes marques de l'inclination qu'il devait avoir un jour pour la guerre, et le Roi mémo en pai'ut fort touché (i) ».

Le Roi fut touché, et il jugea qu'un enfant qui montrait des dispositions aussi viriles ne pouvait rester plus longtemps aux mains des femmes.

Le 3 septem})re 1689, le Roi revenant de la chasee entra chez la Dauphine, fît appeler le petit Prince et le confia au Duc de Beauvilliers, qui, le 16 août précédent, avait été nommé son gouverneur.

L'enfant témoigna quelque éîP.otion et se sépara avec peine de la Maréchale de la Mothe. Dès le soir, ajoute Sourches, il commença « à recevoir d'assez bonne grâce les instructions de M. l'abbé de Fénelon (2) ».

L'éducation d'un Roi est de la plus haute importance. De cet homme, pétri comme ses sujets, de chair et d'os, dépend la paix ou la guerre, le bonheur ou la ruine, les joies ou les larmes de toute la nation. \ Louis XIV le savait, et lui, dont l'instruction et l'éducation avaient été fort négligées, se soucia fort de chercher, et il eut le bonheur de rencontrer des hommes dignes de façonner des âmes royales. A côté du grand Dauphin, son fils, il place Montausior

(i) Sourches, III, 100.

(2) Id., m, i5i.

b LE DUC DE BOURGOGNE

et Bossuet, il appelle auprès de son petit-fils, le Duc de Bourg'ogne, Beauvilliers et Fénelon.

Toute l'honnêteté de Montausier et tout le génie de Bossuet ne parvinrent pas à élever au-dessus du médiocre le Prince que Louis XIV avait confié à leurs soins. La rosée du ciel en tombant sur des rochers ne les rendra jamais fertiles.

Et quand même le grand Dauphin n'aurait pas été dépourvu d'intelligence, une paresse incurable et une timidité excessive auraient étouffé les dons Que la na ture lui avait départis avec trop de parcimonie.

Monseigneur vécut et mourut « dans la graisse et dans l'apathie ». Nous reconnaissons dans ces mots la touche un peu forte de Saint-Simon ; mais €'est si vrai 1

Louis XTV, qui se connaissait en homm.es, jugea son fils, et il semble bien qu'il ne le consulta pas sur la question délicate du choix d'im gouverneur pour le Duc de Bourgogne.

La Providence avait bien orienté l'esprit du Boi. Personne ne pouvait mieux tenir la place que cette haute et sereine conscience chrétienne : Beauvilliers.

Un mot sur le gouverneur et sur le précepteur. Il faut savoir en quelles mains va tomber, demain, le petit Prince de sept ans.

Aucun homme, mêlé pendant toute sa vie au train du monde, ne donna l'exemple d'une soumission nlus constante et plus ouverte à la loi religieuse que Beauvilliers. Premier gentilhomme de la chambre du Boi, ministre d'Etat, chef du conseil des finances, Paul de Saint-Aignan. Duc de Beauvilliers, avait son logement à Versailles. Le service du Boi ne lui faisait pas oublier le service de Dieu. Chaque jour il consacrait une heure et demie à des exercices de piété

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et il communiait ouvertement deux fois par semaine.

Monseigneur, auquel on avait assuré qu'il ne se confessait pas aussi souvent qu'il communiait, s'en montrait scandalisé et disait « qu'il fallait qu'il y eût quelque diablerie en lui. Mais le Roi, qui. était présent, répondit que cela l'aurait scandalisé autrefois ; mais que toutes les personnes qui communiaient deux ou trois fois par semaine, comme le Duc de Beauvilliers, eu usaient ainsi, de l'avis de leur confesseur, et il cita l'exemple de Madame de Maintenon (i) ».

Beauvilliers avait épousé la seconde fille de Colbert. et il eut le rare bonheur de trouver dans sa femme une entière conformité de sentiments et de goûts pour toutes les œuvres de la plus haute piété.

Saint-Simon a laissé du « bon Duc » un portrait Qu'il faudrait transcrire en entier. Contentons-nous de citer quelques traits de cette figure originale que le fameux Duc et Pair connaissait si bien.

« Beaucoup d'esprit naturel, écrit-il, le sens extrêmement droit..., l'énonriation aisée, asrréable, exacte, naturelle, l'appréhension vive, le discernement bon, une sagesse singulière, une prévoyance qui s'étendait vastement, mais sans s'égarer, une simplicité et une sagacité extrêmes et qui ne se nuisaient point l'une à l'autre ; et, depuis que Dieu l'eut touché, ce qui arriva de très bonne heure, je crois pouvoir avancer qu'il ne perdit jamais sa présence, d'où oh peut juger, éclairé comme il était, jusqu'à quel point il porta la piété.

» Doux, modeste, égal, poli avec distinction, assez prévenant, d'un accès facile et honnête jusqu'aux peti-

(i) Proyart, I, 70.

o LE DUC DE BOURGOGNE

tes gens, ne montrant point sa dévotion, sans la cacher aussi, et n'en incommodant personne (i) ».

Il faudrait lire, dans Saint-Simon, quel était, en plein Versailles, l'intérieur de la maison du Duc de Beauvillicrs, où l'austérité chrétienne était pratiquée dans toute sa rigueur, sans rien ôtcr à la dignité extérieure et à la noblesse de la vie.

Madame de Maintenon tourna les yeux vers cette vertueuse famille. Elle allait régulièrement dîner un ou deux jours par semaine à l'hôtel de Beauvillicrs ; d'autres fois, ordinairement le dimanche, à l'hôtel de Chevreuse, qui avait épousé la fille aînée de Colbert. Il n'y avait qu'elle, les deux sœurs et leurs maris. Tout se passait en famille, avec la sonnelte sur la table, afin de n'avoir pas de valets autour de soi et de pouvoir parler sans contrainte.

C'est là que la demi-reine rencontra Fénelon, que connaissait depuis longtemps Beauvillicrs pour l'avoir rencontré chez leur directeur commun, le vénérable abbé Tronson, Supérieur du Séminaire de Saint-Sulpice.

L'abbé de Fénelon avait trente-huit ans en 1689.

Qui ne connaît les premières années de l'illustre archevêque de Cambrai.»*

Issu d'une vieille famille du Périgord, où peu de bien, mais beaucoup de vertu et d'honneur se rencontraient, il entra au Séminaire ïïe Saint-Sulpice, après de bonnes études faites à la maison et à l'Université de Cahors.

Son oncle, le Marquis de Fénelon, le présenta au Supérieur de la célèbre maison, dont il était l'ami et le pénitent.

M. Tronson initia le jeune homme à la vie chré-

(ï) Saint-Simon. VIT, iiG.

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tienne. Le maître et le disciple se comprirent. L'âme du disciple s'abreuva avec délices aux sources pures de la piété et de la spiritualité ; dès les premiers jours, il écrivait a son oncle : « Si vous pouviez entendre les conversations que nous avons ensemble et la simplicité avec laquelle je lui fais connaître mon cœur et avec laquelle il me fait connaître Dieu, vous ne reconnaîtriez pas votre ouvrage, et vous verriez que Dieu a mis la main d'une manière sensible au dessein dont vous n'aviez encore jeté que les fondements (i) ».

Ordonné prêtre, Fénelon, âme enthousiaste et ardente, songe à se consacrer aux Missions. Un de ses oncles, évêque de Sarlat, s'emploie à le détourner de ce projet et à donner une autre direction à son zèle.

Pendant trois ans, le jeune abbé se consacra au ministère ecclésiastique dans la paroisse de Saint-Sulpice. Le Dimanche, il expliquait l'Ecriture sainte au peuple, et tous les jours il allait soulager quelque misère ou apaiser quelque douleur. C'est peut-être à cette époque que commença de germer dans son cœur cette tendre commisération pour les infortunes qui resplendit dans ses ouvrages et que ses actes n'ont point démentie.

Harlai, archevêque de Paris, nomma le jeune prêtre Supérieur des Nouvelles Catholiques. Fénelon avait vingt-sept ans.

Chargé de confirmer dans la foi les nouvelles converties qui avaient abjuré le protestantisme ou d'y amener celles qui demandaient à se faire instruire, le très jeune Supérieur montra dans son nouvel em-

(i> Œuvres CoTnnl^'te? t^o V"n.o]on. VIT. 3ç)2. édition GfnriTric. m volumes, grand in-8°, Paris. i85i.

ploi le mérite si rare et si nécessaire de donner à l'instruction cette forme simple, claire, précise, qui la met à la portée de tous les esprits. Il y joignait le don précieux de faire aimer la vertu par ce langage sensible et pénétrant qui parle à l'âme avant d'arriver à la raison.

Cela dura dix ans.

Quand Louis XIV eut révoqué l'Edit de Nantes et qu'il se fut aperçu que les dragons n'avaient converti personne, Fénelon fut envoyé en Saintonge, comme Bourdaloue dans le Midi, et Fléchier en Bretagne, pour essayer de faire de vraies conversions (1686-1687).

Le missionnaire commença par demander l'éloignement des dragons, et il travailla à éclairer les esprits, à changer les cœurs, en un mot, à exercer un ministère de paix et de charité.

« La persuasion, qui est la seule conversion véritable, écrit-il à Seignelay. Secrétaire d'Etat à la marine, se forme ici' sur de bons fondements, au lieu qu'en d'autres lieux on se contente d'établir à la hâte Tin culte forcé sans aller au cœur. «

On a pu reprocher au missionnaire quelaues ruse de guerre et quelques ruses de plume, nu'il préférait à la violence des dragons ; toutefois, il appert que Fénelon fut respectueux des consciences.

Il s'honora en refusant de prêter son concours à ces conversions contraintes, dont ailleurs on faisait valoir le nombre aux yeux du Roi.

« Il nous serait facile, écrit-il à Seignelay, de faire confesser et communier tous les protestants, si nous voulions les presser, pour faire honneur à nos missions Pour nous, Monsieur, nous croirions attirer

sur nous une horrible malédiction si nous nous

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contentions de faire à la hâte une œuvre superficielle qui éblouirait de loin (i) ».

Si Fénelon commençait d'être connu du public, pendant les années 1 686-1 687, il était, depuis plusieurs années, admis dans l'intimité de la famille de Beauvilliers. Les deux pénitents de M. Tronson demeurèrent unis dans la vie. Ils s'estimèrent et ils s'aimèrent.

La séduction de l'abbé gagna toute la famille et les amis de la famille. L'esprit et la piété, imis aux charmes de la personne, avaient conquis les cœurs.

Saint-Simon nous parle de ces yeux « dont le feu et l'esprit sortaient comme un torrent », de cette physionomie « qui avait de la gravité et de la galanterie, du sérieux et de la gaieté, qui sentait également le docteur, l'évêque et le grand seigneur... Ce qui y surnageait, comme dans toute sa personne, c'étaient la finesse, l'esprit, les grâces, la décence, et surtout la noblesse. Il fallait faire effort pour cesser de le regarder (2) ».

Il se trouva aue le Cercle Beauvilliers renfermait des âmes du mérite le plus solide et de la piété la plus éprouvée, dans un temps oiî ni le mérite ni la piété n'étaient rares.

Les Duchesses de Beauvilliers, de Chevreuse, de Mortemart, filles de Colhert. et leurs maris: la Duchesse de Béthune-Charost, la Duchesse de Gramont, se mirent sous la direction du séduisant abbé.

L'autorité morale qu'il exerça sur « le petit troupeau », c'est l'expression de Saint-Sim.on. s'explique facilement quand on lit la correspondance qui s'échangea entre eux depuis le premier jour jusqu'à

(j) Œuvres Complètes, VII, 197.

(2) Saint-Simon, VII, 274.

la mort. Impossible de mêler dans une plus juste mesure les conseils appropriés aux devoirs quotidiens, et la spiritualité la plus haute.

Mais ce n'est pas seulement parce que Fénelon était son ami et parce qu'il dirigeait la conscience de sa famille, que Beauvilliers le présenta au Roi comme précepteur du jeune Duc de Bourgogne. Le Bon Duc avait reconnu dans ce jeune prêtre un merveilleux pédagogue.

Madame de Beauvilliers avait huit filles, et elle avait jadis prié l'abbé de Fénelon de la diriger dans l'accomplissement de son laborieux devoir. Le jeune abbé — avait-il trente ans? — composa le traité de VEducation des Filles, ouvrage qui n'a, depuis deux siècles, que des admirateurs.

La pédagogie moderne prend sa source dans ce petit chef-d'œuvre, et il convient, aussi bien en éducation qu'en politique, de saluer en Fénelon un esprit tourné vers l'avenir.

Voyez comme il veut qu'on surveille l'hygiène de l'enfant, la grande préoccupation de nos pédagogues modernes, et qu'on respecte l'enfant, qu'on doit mener « par la raison, autant qu'on le peut». C'est toute la théorie de l'école libérale. Comme il écarte toute violence en l'éducation ! « Une âme menée nar la crainte en est toujours plus faible ». Le mot est de lui. Fénelon veut que l'enfant se porte à l'étude avec toute son âme. « Rien de grand, a dit Tascal. ne se fait sans passion ». Que l'enfant aime avant tout l'étude ! « On met tout le plaisir d'un côté et' tout l'ennui de l'autre, écrit Fénelon, tout l'ennui dans ï*?tude et tout le plaisir dans les divertissements. Tachons donc de changer cet ordre, rendons l'étude agréable ». — Et voilà en germe les méthodes intuitives et attrayantes d'aujourd'hui. « Les enfants, dit-

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il encore, ont la tête faible... on leur demande souvent une exactitude et un sérieux dont ceux qui l'exigent seraient incapables ».

Fénelon a commencé de faire comprendre combien le mélange modéré du jeu et du travail est propice aux progrès de l'intelligence.

« Souffrons, dit-il, que les enfants interrompent quelquefois l'étude par de petites saillies de divertissements ; ils ont besoin de ces distractions pour délasser leur esprit... laissez donc jouer un enfant et mêlez l'instruction avec le jeu... gardez-vous de le fatiguer par une exactitude indiscrète ».

Et que n'a-t-on pas dit, dans les conférences modernes de pédagogie, sur la nécessité pour le maître de provoquer la réflexion chez l'élève, de faire que l'enfant soit enseigné le moins possible et conduit à découvrir par lui-même le plus possible.^ Mais c'est tout Fénelon, Le chapitre VIP de l'Education des Filles nous donne un modèle de cette maïeutique, qui remonte à Platon et que le moyen âge avait oubliée.

Fénelon pouvait vraiment accepter la place de Précepteur du Duc de Bourgogne. Nul autre n'était apte à la mieux remplir.

Le Duc de Beauvilliers fut nommé gouverneur du Duc de Bourgogne, le i6 août 1689, et, dès le lendemain, 17, il avait proposé et fait agréer au Roi l'abbé de Fénelon comme précepteur.

Le choix reçut l'approbation générale. « Cet abbé de Fénelon, écrivait Madame de Sévigné, est encore un sujet du plus rare mérite pour l'esprit, pour le savoir et pour la piété ».

Et Bossuet écrivait à la Marquise de Laval, cousine de Fénelon : « Hier, Madame, je ne fus occupé que du bonheur de l'Eglise et de l'Etat ; aujourd'hui que j'ai eu le plaisir de réfléchir avec plus d'attention sur

votre joie, elle m'en a donné une très sensible ; Monsieur votre père, un ami de si grand mérite et si cordial, m'est revenu dans l'esprit. Je me suis représenté comme il serait à cette occasion et à un si grand éclat d'un mérite qui se cachait avec tant de soin. Enfin, Madame, nous ne perdrons pas M. l'abbé de Fénelon, vous pouvez en jouir, et moi, quoique provincial, je m'échapperai quelquefois pour aller l'embrasser (i) ».

Madame de Maintenon a dit plusieurs fois, dans ses Entreliens particuliers, « qu'elle avait contribué à faire nommer l'abbé de Fénelon précepteur du Duc de Bourgogne ». Il est vraisemblable que le nouveau gouverneur prit la précaution de venir prévenir Madame de Maintenon, toute-puissante alors sur l'esprit du Roi, pour s'assurer l'agrément de Louis XIV ; mais, quoi qu'en dise Saint-Simon, Beauvilliers n'eut pas beaucoup de peine à trouver un Précepteur.

Fénelon était tout près du Bon Duc, à l'hôtel même de Beauvilliers.

Le Duc de Bourgogne avait sept ans quand il sortit des mains des femmes.

Quelle idée se faisaient de lui les contemporains qui l'ont vu de près ? Mais qui ne connaît le portrait de Saint-Simon?

« Ce Prince naquit terrible, et sa première jeunesse fit trembler. Dur et colère jusqu'aux derniers emportements et jusque contre les choses inanimées, impétueux avec fureur, incapable de souffrir la moindre

(i) Œuvres Complètes de Bossuet, édition de Versailles, XÙI, 578.

l'enfant 1^

résistance, même des choses et des éléments, sans entrer dans des fougues à faire craindre que tout ne se rompît dans son corps (c'est ce dont j'ai été souvent témoin), opiniâtre à l'excès, passionné pour tous les plaisirs, la bonne chère, la chasse avec fureur, la musique avec une sorte de ravissement et le jeu encore, où il ne pouvait supporter d'être vaincu et oii le danger avec lui était extrême ; enfin, livré à toutes les passions et transporté de tous les plaisirs, souvent farouche, naturellement porté à la cruauté, barbare en railleries, saisissant les ridicules avec une justesse qui assommait. De la hauteur des cieux, il ne regardait les hommes que comme des atomes avec qui il n'avait aucune ressemblance, quels qu'ils fussent... ))

Et voici l'autre côté de la médaille : « L'esprit, la pénétration brillaient en lui de toutes parts. Jusque dans ses fureurs, ses réponses étonnaient, ses raisonnements tendaient toujours au juste et au profond, même dans ses emportements (i) ».

Nous respirons librement. Le premier côté de la médaille nous avait fait frémir, c'était le portrait de Néron lui même.

Est-ce possible que dans un enfant de sept ans aient germé tant de passions et tant de vices ? Et comment contrôler le jugement de Saint-Simon ? Pourquoi Dangeau et Sourches n'ont-ils rien dit du caractère du jeune Prince ? Proyart nous raconte bien que « sa fierté allait jusqu'à lui inspirer le mépris de l'instruction cjui rappelle au disciple sa I dépendance du maître. Il était en garde contre les caresses et il se roidissait contre les menaces (2) ».

(i) Saint-Simou, VI, 209.

(2) Proyart, I, ii-i4.

Son confesseur, le P. Martineau avoue qu'il a paru avoir quelque penchant pour la bonne chère, et que, dans son enfance, il était colère à l'excès (i). L'abbé Fleury se borne à dire que, « dans son enfance et sa première jeunesse, il était vif et impatient jusqu'à la violence et l'emportement (2) ».

Que conclure? C'est que, au sortir des mains de la Maréchale de la Mothe-Houdancourt qui, inconsciemment, l'avait un peu gâté, comme le font beaucoup de mères et de gouvernantes, le jeune Prince était un enfant nerveux, hautain, irascible, avec des instincts matériels qu'il devait à l'héritage de son aïeul Henri IV et de son grand-père Louis XIV, mais sensible, droit, généreux et d'une intelligence singulièrement précoce.

Et Saint-Simo'U paraît avoir exagéré les défauts du Prince pour mieux marquer le travail de sa conversion. « De cet abîme sortit un Prince affable, doux, humain, modéré, patient, modeste, pénitent ».

Fénelon a fait, lui aussi, le portrait de son élève. Ne visant pas à l'effet dramatique, il paraît plus juste. Le Fantasque nous montre un jeune homme orgueilleux, violent ; mais, bientôt, apparaissent les traits qui nous rassurent. La lumière du tableau transperce à travers les ombres. « Qu'est-il donc arrivé de funeste à Mélanthc^» Rien au dedans, tout au dehors ; il se coucha hier les délices du genre humain ; ce matin on est honteux pour lui ; il faut le cacher... », et le reste qui est connu.

Fénelon se trouvait donc en présence d'un élève]

(i) Recueil des Vertus du Duc de Bourgogne, par le P.| Marthieau.

(2) Portrait de Louis de Bourgogne, puis Daupliin, paij Claude Flcnrv.

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redoutELble et séduisant. « Tant d'esprit, avait ajouté Saint-Simon à la fin du fameux portrait un peu chargé, et une telle sorte d'esprit joint à une telle vivacité, à de telles passions, et toutes si ardentes, n'étaient pas d'une éducation facile ». Cela est juste, mais il y avait du ressort chez l'enfant. Il ne s'agissait que d'éveiller chez lui la conscience et de diriger la volonté.

Beauvilliers et Fénelon se mirent à l'œuvre. Tous deux eurent leur part dans cette éducation, et c'est parler trop simplement que de dire : Le Duc de Bourgogne, l'élève de Fénelon. Beauvilliers était un homme trop consciencieux pour se décharger complètement sur un autre, fût-ce Fénelon, alors jeune abbé, d'une chai'ge aussi importante que celle de gouverneur. La gloire de l'Archevêque de Cambrai a fait oublier l'humble physionomie du Bon Duc.

Des documents nouveaux, que n'ont pas connus les contemporains, témoignent de l'influence morale exercée sur le Prince par le Duc de Beauvilliers (i).

Ces documents nous serviront, non pas à diminuer la gloire de Fénelon dans cette éducation du Prince, mais à établir la responsabilité de ce qui paraît avoir été défectueux dans cette éducation.

L'abbé de Fénelon aborda son terrible élève, armé d'une méthode qu'il avait longtemps méditée. Il se prescrivit, comme une règle capitale, d'observer à chaque moment le caractère du jeune Prince ; de suivre avec une attention calme et patiente toutes les variations et tous les écarts de ce tempérament fouguçux et de faire ressortir la leçon de la faute

(i) Le Duc de Bourgogne et le Duc de Beauvilliers, lettres inédites (1700-1708), publiées par le marquis de Vogué, Paris, Pion, 1900.

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même. Une pareille éducalion devait être en action bien plus qu'en instruction. L'élève ne pouvait jamais prévoir lui-même les torts dont il se rendrait coupable par l'emportement de son humeur. Aussi les avis et les reproches étaient le résultat nécessaire et naturel des excès auxquels il s'était abandonné.

Rien ne fut négligé pour mener à bien une éducation si importante pour l'Etat. Le gouverneur Beauvilliers et le précepteur l'abbé de Fénelon, s'y donnèrent tout entiers ; et ceux qu'ils s'étaient adjoints pour les aider dans cette tâche : l'abbé Fleury, MM. de Langeron, de Beaumont, Dupuy et de l'Echelle, ne ménagèrent ni leurs peines, ni leur temps.

La main de Fénelon apparaît très visiblement dans le Mémoire écrit, vers l'année 1696, par le Marquis de Louville, gentilhomme de la manche du Duc d'Anjou, pour l'éducation des Ducs de Bourgogne, d'Anjou et de Berry. Les deux frères cadets du Duc de Bourgogne avaient été successivement retirés des mains de la Maréchale de la Mothe et placés sous l'autorité de Beauvilliers et de Fénelon,

On suit là le détail de leur régime quotidien, et l'on devine que tout cela était nouveau, puisque les médecins s'en étonnent et que, pour les exercices, « aucun bourgeois de Paris ne voudrait hasarder un pareil régime sur ses enfants, ils marchent, ils courent tout autant qu'ils veulent (i) ».

II est vrai que le nom de Beauvilliers apparaît plus souvent dans ce Mémoire que celui de Fénelon mais il saute aux yeux que l'abbé, qui n'était alors qu'un petit personnage à côté du Duc de Beauvilliers.

(i) Œuvres Complètes, YII, Sig.

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faisait accepter ses idées sous l'autorité du gouverneur.

Pour en mieux juger, il suffit de rapprocher le Traité de l'Education des Filles du célèbre Mémoire. L'abbé, dans le Traité de l'Education, attire l'attention sur le soin de la santé, « ce qui est le plus utile dans les premières années de l'enfance ». Régler les repas, choisir les mets, proscrire le raffinement et la variété des viandes qui « soutient l'appétit après que le vrai besoin de manger est fini » : cela se retrouve dans le Mémoire de Louville.

Louville ne parle de punitions corporelles que pour les proscrire : a Jamais M. le Duc de Beauvilliers n'a donné ni fouet, ni férules à aucun des trois Princes, et il prétend que ces sortes de punitions ne conviennent point à des enfants de ce rang-là. Il ne songe au contraire qu'à s'en faire aimer, afin de leur être utile, et il ne les châtie qu'avec la dernière douceur ».

Montausier en usait autrement avec le Grand Dauphin. Et si Beauvilliers abandonna les férules, nul doute que le Duc de Bourgogne n'en dût la principale obligation à son précepteur.

Se faire aimer des enfants ! Fénelon avait posé ce principe en propres termes dans l'Education des Filles.

Ce qui manquait au Duc de Bourgogne, c'était l'expansion. Elevé au milieu de la froide étiquette de la Cour, il ne rencontrait autour de lui aucune de ces chaudes affections dont l'enfance a toujours un besoin si impérieux. Sans mère pour le comprendre, à peine aimé par un père engourdi et peu intelligent, caressé de temps en temps par un grand-père entouré d'une auréole qui tenait chacun à distance, le pauvre enfant royal eût vécu sans trouver un appui véritable, si Fénelon n'eût compris que le vrai moyen de le vaincre était de l'aimer.

D'un autre côté, il ne fallait pas laisser mettre son autorité en question, surtout avec un caractère d'une pareille violence. Aussi Fénelon déploya une singulière et intelligente énergie dans la volonté de se faire respecter.

Le plus sûr moyen de maîtriser l'enfance est de l'aimer et de ne la craindre point, de se dévouer sans s'assei'vir. Les enfants ont une stratégie pleine d'artifices que le sang-froid peut seul déjouer. Céder avec mollesse ou résister avec emportement, c'est se trahir également à ces petits regards pénétrants et impitoyables. Il faut avec eux du caractère et de l'âme, de l'âme pour les attirer, du caractère pour les dominer. • Toutes ces qualités, Fénelon les possédait dans un rapport harmonieux. Il s'en servit pour prendre sur son élève l'ascendant nécessaire.

Quand l'enfant fut conquis, il joua de sa tendresse comme ressort d'éducation. Un jour, en réponse à ime observation, le Duc de Bourgogne se permit de répliquer : Non, non. Monsieur, je sais qai je suis et qui vous êtes. Fénelon ne répondit pas un mot. II affecta de ne plus lui parler de la journée. Le lendemain, au réveil du jeune Prince, Fénelon entra chez lui et lui adressa la parole avec une gravité froide et respectueuse, bien différente de sa manière habituelle : {( Je ne sais. Monsieur, si vous vous rappelez ce que vous m'avez dit hier : que vous saviez ce que vous êtes et ce que je suis ; il est de mon devoir de Monseigneur vous l'ont dit assez souvent. Vous vous imaginez donc. Monsieur, être plus que moi ; quelques valets sans doute vous l'auront dit ; et, moi, je ne crains pas de vous dire, puisque vous m'y forcez, que je suis plus que vous. Vous comprenez assez qu'il n'est pas ici question de la naissance. Vous regarderiez comme un insensé celui qui prétendrait se

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faire un mérite de ce que la pluie du ciel a fertilisé sa moisson, sans arroser celle de son voisin. Vous ne Ff^riez pas plus sage, si vous vouliez tirer vanité de votre naissance, qui n'ajoute rien à votre mérite personnel. Vous ne sauriez douter que je suis au-dessus de vous par les lumières et les connaissances. Vous ne savez que ce que je vous ai appris ; et ce que je vous ai appris n'est rien, comparé à ce qu'il me resterait à vous apprendre. Quant à l'autorité, vous n'en avez aucune sur moi, et je l'ai moi-même au contraire sur vous, pleine et entière. Le Roi et Monseigneur vous l'ont dit assez souvent. Vou» croyez peut-être que je m'estime fort heureux d'être pourvu de l'emploi que j'exerce auprès de vous, désabusez-vous encore, Monsieur, je ne m'en suis chargé que pour obéir au Roi et faire plaisir à Monseigneur, et nullement pour le pénible avantage d'être votre précepteur, et, afin que vous n'en doutiez pas, je vais vous conduire chez Sa Majesté pour la supplier de vous en nommer un autre, dont je souhaite que les soins soient plus heureux que les miens ».

Et le petit Prince de fondre en larmes et de répondre, d'une voix entrecoupée de sanglots : « Ah ! Monsieur, vous pourriez me rappeler bien d'autres Ir.ft?; que j'ai eus à A'-otre égard. Il est vrai que ce qui s'est passé hier y a mis le comble ; mais, j'en suis désespéré. Si vous parlez au Roi, vous me ferez perdre son amitié, et si vous abandonnez m.on éducation, qu'est-ce qu'on pensera de moi dans le public .!> Au nom de Dieu, ayez pitié de moi, je vous promets de vous satisfaire à l'avenir (i) ».

Fénelon feint d'hésiter, et ce n'est que le lende-

(i) Proyart, I, ii.

main qu'il promet à l'enfant éploré de rester auprès de lui

On vint à bout de ce qu'il y avait de physique dans les colères de l'enfant par un régime dur, presque austère. Lorsque le Prince se livre à se» trop fréquents accès de colère, le gouverneur, le précepteur, tous les officiers et tous les domestiques de la maison se concertent sans affectation, pour observer avec lui le plus profond silence. On évite de répondre à ses questions, on le sert en détournant les regards, on lui retire ses livres, on l'abandoniie à lui-mtme. Bientôt il est frappé de cet isolement, il se reproche sa conduite et il vient se jeter aux pieds de Fénelon, très heureux de le consoler.

Fénelon ne reculait même pas, comme procédé d'éducation, devant auelque petite ruse. Il aposta im jour, dans une galerie du palais, un ouvrier qui fit au jeune Prince une scène violente narce qu'il s'était arrêté pour le voir travailler. — « Retirez-vous, mon Prince, s'écria-t-il, quand je suis en colère, je casse bras et jambes à tous ceux que je rencontre ». Le Prince, effrayé, courut dire à son précepteur que cet ouvrier était le plus méchant des hommes. — « Quel nom donneriez- vous donc, reprit Fénelon, à un prince qui battrait son valet de chambre dans le temps que celui-ci lui rendrait des services ? »

Le Prince appelait l'honneur en garantie de ses promesses. On possède encore les originaux de deux engagements solennels qu'à Vnae de sept ans il déposait entre les mains de son précepteur : « Je promets, foi de Prince, à Monsieur l'abbé de Fénelon, de faire sur-le-champ ce qu'il m'ordonnera, de lui obéir dans le moment qu'il me défendra quelque chose, et si j'y manque, je me soumets à toutes sortes de punitions

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et de déshonneur ». — Fait à Versailles, le 29 novembre 1689 : Louis ». (i).

Ces procédés ne sont peut-être pas tous à l'abri de la critique, mais le succès justifia les moyens. Tous les contemporains parlent des emportements du jeune Duc de Bourgogne et de l'empire qu'il acquit sur luimême dans un âge plus aA^ancé.

C'est ainsi que Fénelon arrivait à conduire son élève par l'affection et par la raison, à étouffer les germes de ses vices, à développer les facultés heureuses de son cœur, à mêler les deux existences du maître et du disciple au point de n'en plus faire qu'une, d'habituer l'enfant à ne sentir et à ne vivre que dans son précepteur.

Admirable précepteur, Fénelon fut un remarquable professeur ; mais l'instruction ne devait donner aucune peine avec un élève brillant d'esprit et d'imagination, et qui avait autant d'a^àdité que d'aptitude à à ianprendre.

Nous savons, par le Mémoire de Louville, par deux lettres que Fénelon écri^'^ait de Cambrai en i6o5 et 1696, à l'abbé Fleury (2), ce que pouvait être l'enseieneraent donné au Duc de Bourgogne.

Passionné pour la beauté littéraire, Fénelon s'efforça de faire passer dans l'esprit du Duc de Bourgogne un peu de ce goût pour les lettres qui ne le auitta jamais. Il réussit. Le « petit Prince », comme Fénelon l'appelait dans l'intimité, reçut une forte instruction classique.

Sans doute, dans le programme d'études, il n'est pas question de grec, ni de langues vivantes, ni d'art d'agrément, 'à part la danse, ni même de mathéma-

(i) Proyart, L i5.

(3) Œuvres Complètes, VII, 5 17-518,

tiques, pour lesquelles le petit Prince se serait volontiers passionné. On voulait écarter de son éducation tout ce qui apparaissait comme de la frivolité ou de la pédanterie.

« L'honnête homme est celui qui ne se pique de rien ». Louville se souvenait de cette Maxime, quand il écrivait, sous l'inspiration de Fénclôn : « On leur fait comprendre que rien n'est pins ridicule à un prince que de vouloir passer pour poète, pour grammairien, pour, peintre, pour philosophe, et même pour savant, n'y ayant rien dans tout cela qui soit digne d'eux, et qu'ils n'aient de commun avec une infinité de gens et même de sottes gens... On leur donne une grande horreur de la pédanterie, et l'Ar- j chevêque de Cambrai, leur précepteur, est persuadé qu'il vaudrait mieux qu'un prince fût tout à fait ignorant en ce qui regarde les belles lettres et les arts que de les savoir d'une manière savante ».

Mais on voulait qu'ils apprissent solidement le latin. Fénelon s'appliqua à rendre cette étude agréable. S'écartant des méthodes alors en honneur dans les collèges, il composa lui-m^ême la matière des' thèmes qu'il s'efforçait de ne point rendre trop arides. « Tout ce qui réjouit l'imagination facilite l'étude », avait-il dit dans VEducation des FiUea. Il composait des historiettes qu'il donnait au jeune Prince à traduire en latin. Il rédigea même une espèce de dictionnaire latin, pour lui faire mieux sentir la valeur de chaque mot. Plus tard, il lui proposait, comme matière, des textes tirés des fables mêmes de La Fontaine.

A quinze ans, le petit Prince avait lu Virgile, Horace, et traduit presque entièrement Tacite.

Les éducateurs du Duc de ITourgogne ne voulaient pas seulement former un bon humaniste, « ils vou-

l'enfant 25

laient encore, noup dit Louville, qu'il apprît à fond l'histoire, la politique et l'art de commander les armées ».

Comment, avec quatre heures d'études, un élève pouvait-il parcourir tant et de si diverses matières ? Mais rappelons-nous encore un passage de l'Education des Filles : « Le moins qu'on peut faire de leçons en forme, c'est le meilleur ; on peut insinuer une infinité d'instructions, plus utiles que les leçons mêmes, dans des conversations gaies )). En fait, les leçons du Duc de Bourgogne commençaient avec son lever et finissaient avec son coucher.

Les leçons, c'étaient souvent des conversations gaies ou sérieuses. Fénelon écrivait au P. Martineau, après la niort du Prince, « qu'il avait soin de lui faire abandonner l'étude toutes les fois qu'il voulait commencer une conversation oii il pût acquérir des connaissances utiles. C'est ce qui arrivait assez souvent. L'étude se retrouvait assez dans la suite ; car il en avait le goût... Dans ces conversations, son esprit faisait un sensible progrès sur les matières de littérature, de politique et même de métaphysique ».

C'est dans cette douce liberté des conversations qu'il lui arrivait quelquefois de dire : « Je laisse derrière la porte le Duc de Bourgogne et je ne suis plus avec vous, que le petit Louis ».

Nous savons aussi, par quelques lignes attendries, écrites bien des années après, le souvenir que le maître en avait gardé : « J'ai vu un jeune Prince, à huit ans, saisi de douleur, à la vue du péril du petit Joas ; je l'ai vit impatient sur ce que le grand prêtre cachait à Joas son nom et sa naissance. Je l'ai vu pleurer amèrement en écoutant ces vers :

f< Ah miseram Eurydicen ! apima fugionte vocabat ; 1) Enrydiccn f.oto refcrebant flumine rip/r. » (i)

(i) Œuvres Complètes, VI, 63o.

Nous avons d'ailleurs, dans les Œuvres de Fénelon, comme un prolongement écrit de ces conversations. Et le dessein est partout le même. Il ne veut pas instruire pour instruire. L'éducation est la première des préoccupations du remarquable professeur. La culture de l'esprit ne prépare que la formation du cœur.

Les Fables, comme seront les Dialogues des Morts, ne conviennent qu^à un Prince, et à un Prince destiné à régner. Tout se rapporte à cet objet presque exclusif. Fénelon ne veut que faire comprendre à son élève quelques-unes de ces vérités que les Princes ont de la peine à se mettre dans l'esprit.

Le livre le plus populaire de Fénelon est le Télémaque. Quelles que soient les beautés littéraires de ce livre original, le principal intérêt réside dans les conseils donnés au jeune Prince que le trône attend. La partie esthétique n'apparaît que pour mieux mettre en lumière l'idée du beau moral dans l'éducation dti royal disciple.

Les principes généraux de morale qui conviennent à tous les hommes, Fénelon a soin de leur donner un tour particulier qui convient aux rois. Que Télémaque. quand il régnera, aime ses sujets comme ses enfants ; qu'il exerce la justice en faveur du nauvre contre le riche ; qu'il déteste la flatterie ; qu'il fuie, comme le plus grand des fléaux, cette maladie des rois qui fait mourir les peuples : l'ambition ; qu'il évite toute guerre qui ne soit pas légitime et nécessaire ; qu'il soit fort pour repousser un voisin dangereux ; qu'il observée toujours les lois de la clémence et de l'humanité.

Dans la lutte soutenue contre la nature de l'enfant j royal, le précepteur savait que la piété seule peut assurer un résultat définitif. Chez tous les hommes.

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nécessaire pour se dominer, chez un Prince elle est l'unique frein capable d'arrêter la violence des penchants naturels qui ne trouvent partout que flatteries et complaisances.

Aidé du vertueux abbé Fleury, Fénelon donna au Duc de Bourgogne une forte éducation religieuse. Il voulait que le Prince fût assez éclairé pour n'avoir rien à redouter des sophismes de l'impiété, ni des illusions d'une crédulité superstitieuse.

Mais quelle discrétion dans l'exercice quotidien des pratiques de religion I

« L'éducation religieuse est répandue sur le tout, lit-on dans le Règlement de vie des jeunes Princes (i), et l'on songe bien plus à les rendre chrétiens par les sentiments vertueux qu'on leur inspire... que par des pratiques extérieures et pénibles qui ne produisent ordinairement d'autre effet, dans tous les enfants qui en sont accablés, que de leur donner, pour tout le reste de leur vie, de l'éloignement e;t quelquefois même de l'horreur pour la piété ».

Le Duc de Bourgogne devint en peu de temps si fidèle 'à la grâce qu'il fit l'admiration de cette cour de Versailles, cependant si frivole.

« Les premiers jours du printemps, a dit Vauvenargues, ont moins de grâce que la vertu naissante d'un jeune homme ».

L'idée de Dieu se grava profondément dans son cœur. Un jour, raconte Fénelon, il voulait cacher ce qu'il avait fait : « Je le pressai de me dire la vérité devant Dieu ». Alors il se mit en colère et il s'écria : « Pourquoi me le demandez-vous devant Dieu ? Eh bien ! puisque vous me le demandez ainsi, je ne puis vous désavouer que j'ai fait telle chose », Il était

(i) Couvres Complètes, VII, 519,

comme hors de lui par l'excès de la colère et, cependant, la religion le dominait tellement qu'elle lui arrachait un aveu si pénible.

La cérémonie de sa première communion fit l'édification de tous ceux qui le virent en ce jour de Pâques 1694.

« Il fit, à cette occasion, raconte l'abbé Proyart, une retraite de plusieurs jours, avant laquelle il voulut aller demander pardon au Roi et à Monseigneur des sujets de mécontentement qu'il leur avait donnés. Louis XrV lui dit, en l'embrassant : « Je suis ravi, mon fils, des sentiments où je vous vois ; je prie Dieu qu'il vous les conserve ; je tâcherai de communier le môme jour que vous (i) ». Et il le fit.

Au moment oïj le Duc de Bourgogne se présenta à l'autel, Fénelon lui adressa le discours suivant : (2)

« Le voilà enfin arrivé, Monseigneur, ce jour que vous avez tant désidé et attendu, ce jour qui doit apparemment décider de tous les autres de votre vie, jusqu'à celui de votre mort. Votre Sauveur vient à vous sous les apparences de l'aliment le plus familier, afin de nourrir votre ïïme comme le pain nourrit tous les jours votre corps ; il ne vous paraîtra qu'une parcelle d'un pain commim ; mais la vertu de Dieu y est cachée et votre foi saura bien l'y trouver. Dites-lui, comme Isaïe lui disait : Vere tu es Deus absconditu!?. C'est im Dieu caché par amour ; il nous voile sa gloire, de peur que nos yeux n'en soient éblouis, et afin que nous puissions en approcher plus familièrement ; c'est là que vous trouverez la manne cachée avec les divers goûts de toutes les vertus célestes. Vous mangerez le pain qui est au-dessus de

fi) Proyart, I, 4i.

(2) Œuvres Complètes, VI, 25.

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toute substance ; il ne se changera pas en vous, homme vil et mortel, mais vous serez changé en lui pour être un membre vivant du Sauveur. Que la foi et l'amour vous fassent goûter le don de Dieu : Gustaie et videte quoniam saavis est Dominus »,

Dès lors, foute sa vie fut marquée par une piété sincère et profonde.

Madame de Maintenon pouvait écrire, traduisant les sentiments unanimes de la cour : « Depuis la première communion de M. le Duc de Bourgogne, nous avons vu disparaître peu à peu tous les défauts qui, dans son enfance, nous donnaient de grandes inquiétudes pour l'avenir. Ses progrès dans la vertu étaient sensibles d'une année à l'autre : d'abord raillé de toute la cour, il était devenu l'admiration des plus libertins ; il continue à se faire violence pour détruire entièrement ses défauts. Sa piété l'a tellement métamorphosé, que d'emporté qu'il était, il est devenu modéré, doux, complaisant ; on dirait que c'est là son caractère et que la vertu lui est naturelle (i) ».

La religion avait tellement brisé ce caractère dur, hautain, plein de lui-même, « qu'on nr lui disait rien de ses défauts qu'il ne sentît et qu'il n'écoutât avec reconnaissance ». « Je n'ai jamais vu personne, ajoute Fénelon, à qui j'eusse moins craint de déplaire, en lui disant contre lui-même les plus dures vérités : j'en ai fait des expériences étonnantes ».

Saint-Simon, qui nous a si bien renseignés sur les défauts du jeune Prince, fut si frappé du changement qu'il en vit la cause dans la seule religion : « En très peu de temps, dit-il, la dévotion et la grâce en firent un autre homme et changèrent tant et de redoutables défauts en vertus parfaitement contraires ».

(i) Proyart, I, 52.

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