‹ Le Duc de Bourgogne, 1682-1712Chapitre 13 sur 26 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Le 4 février 1695, Louis XIV avait annoncé luimême la nomination à l'archevêché de Cambrai du précepteur de ses petits-fils.

Ce fut une grande joie pour le Duc de Bourgogne, d'autant que le Prince ne perdait pas son illustre maître.

Les canons — ■ ce sont ici les lois ecclésiastiques — alors comme aujourd'hui, permettaient aux évêques de quitter leurs diocèses trois mois par an. Fénelon continuerait l'éducation des Enfants de France.

Mais déjà beaucoup de bruit se faisait autour de Madame Guyon. La vieille erreur du Quiétisme renaissait de ses cendres, et Fénelon, mêlé aux discussions dogmatiques, allait y briser sa vie.

Et aussitôt les critiques de s'écrier que l'esprit du Duc de Bourgogne a été déformé par cette nouvelle religion. Voyons cela. Madame Guyon, dont les bonnes intentions bravent toutes les critiques, avait été admise dans l'intimité de la famille de Beauvilliers. Sa piété touchait les coeurs. Elle a ensorcelé Fénelon,

dit-on ; mais, regardons bien. Elle a ensorcelé le Duc de Chevreuse, un des plus grands politiques du grand siècle. Elle .a ensorcelé Madame de Maintenon, la raison même, qui pria Madame Guyon de faire des conférences à Saint-Cyr.

Cependant, la spiritualité de Madame Guyon, telle qu'elle paraissait aux demoiselles de Saint-Cyr, avait inquiété l'évêque de Chartres, Godet des Marais, directeur de l'illustre pensionnat.

Madame Guyon cessa ses conférences. Surprise, elle s'adressa à Bossuct pour qu'il examinât ses écrits. L'évêque de Meaux reçut les explications de la pieuse femme. L'abbé Fleury rapporte que Madame Guyon, aidée par le Duc de Chevreuse, parvint à satisfaire Bossuct sur tous les points, à l'exception du pur amour.

Le pur amour, c'est l'amour parfait. Ni le mot, ni la chose ne sont des chimères. Ouvrons un catéchisme. « La charité est une vertu surnaturelle qui nous fait aimer Dieu pour lui-même, indépendamment des récompenses qu'il nous promet ».

Ecoutons Saint Thomas : « Il y a un amour parfait et un amour imparfait. L'amour parfait est celui par lequel on aime quelqu'un en lui-même, en lui voulant du bien, comme on aime son ami. L'amour imparfait est celui par lequel on aime une chose, non en elle-même, mais afin qu'il nous en revienne quelque bien. Le premier amour appartient à la charité qui s'attache à Dieu considéré en luimême. L'espérance appartient au second amour, car celui qui espère tend à obtenir pour soi quelque bien ».

Bossuet disait que Famour désintéressé n'existe pas, ou du moins, que l'âme ne peut renoncer à sa fin ; que l'amour de Dieu est toujours uni au désir de

notre béatitude, et que le désir de la béatitude est la raison formelle de cet amour. Nous aimons Dieu parce que Dieu est notre bonheur, et l'on ne peut concevoir l'amour de Dieu indépendant de notre béatitude.

Bossuet restait en deçà de la vérité. Il y a des mouvements de l'âme qui vont à Dieu pour lui-même indépendamment de toute vue personnelle. Il y a des mouvements passagers d'amour de Dieu purs de tout intérêt personnel.

Fénelon avait bien vu cela, et il se fit le défenseur de l'amour désintéressé. C'est lui qui poussa Madame Guy on à écrire à Madame de Ma in tenon lui demandant des commissaires pour juger sa doctrine.

Bossuet, Noailles, alors évêque de Châlons, ïronson, supérieur de Saint-Sulpice, se réunirent à Issy. De ces conférences sortirent les trente-quatre Articles qui devaient constituer le code de la vie spirituelle ou de la Mystique.

Que de gens ignorent qu'il y a une théologie mystique, approuvée par l'Eglise, fondée sur l'expérience des saints — et quels saints I Sainte Thérèse, Saint Jean de la Croix, Saint François de Sales — et mise en formules par les théologiens catholiques.

Que ceux qui sourient de l'abandon, de l'indifférence, de l'oraison de quiétude, de la contemplation et de l'union mystique, lisent donc ces 34 Articles d'Issy, discutés, approuvés et signés par Bossuet, Noailles, Tronson et Fénelon lui-même, qui n'assista pas aux séances, mais vint au dernier jour mettre sa signature sur ce beau document spirituel, après avoir demandé et obtenu l'addition de quelques articles plus clairs sur l'amour désintéressé et l'abandon parfait.

Pieux excès et amoureuses extravagances 1 Mais

Bossuet a déjà dit cela avant de connaître la question mystique.

Après dix-huit mois d'études, l'illustre évêque de Meaux écrivit son Instruction sur les Etats d'Oraison, où il se proposait de défendre le mysticisme contre les contrefaçons. Je crains que les contempteurs du mysticisme ne manquent de la conscience de notre grand Bossuet.

Féneion voulut lui aussi s'expliquer sur les Articles d'Issy, et il publia son Explication des Maximes des Saints sur la Vie Intérieure. Bossuet, qui s'était temi, dans son Instruction sur les Etats d'Oraison, en deçà des limites de la mystique chrétienne, s'aperçut que Fonelon allait au delà, et il commença de s'inquiéter. Il dénonça le livre au Roi.

Féneion, voyant son ouvrage atttaqué, le porta à Rome ; mais, il n'obtint pas de Louis XIV la permission d'aller le défendre et le Roi lui enjoignit, le i'^'' août 1697, de se rendre dans son diocèse avec défense d'en sortir.

Le 2 août, Féneion quittait Versailles qu'il ne devait plus revoir.

Le Duc de Bourgogne, informé de ce départ subit, vint se jeter aux pieds du Roi, s'offrant de justifier son maître et de répondre lui-même sur la religion qu'il lui avait enseignée, a Mon Fils, lui dit le Roi, je ne suis pas maître de faire de ceci une affaire de faveur, il s'agit de la pureté de la foi et M. de Meaux en sait plus en cette partie que vous et moi ».

Cependant, pour ne pas affliger à l'excès le jeune! Prince qu'il aimait tendrement, il laissa à l'Archevêque le titre de précepteur.

Mais le procès n'avançait pas à Rome. Quoi d'étonnant ? Un livre n'était pas subversif de la religion qui avait reçu l'approhation du docteur de Sorbonne,

Pirot, homme aussi savant que judicieux, et même de Noailles et de Tronson, à qui Fénelon l'avait soumis en manuscrit. Aussi, à Rome, cinq théologiens tenaient pour l'orthodoxie et cinq autres demandaient des explications, explications que Fénelon envoyait à ses juges et qui rendaient inoffensives les expressions qui paraissaient choquer l'orthodoxie.

Les ennemis de l'Archevêque de Cambrai représentèrent à Louis XIV que le Pape se déterminerait difficilement à prononcer un jugement contre un homme qui était toujours regardé comme précepteur des Enfants de France, et qui en portait le titre. « Hé bien, dit le Roi, je donnerai ordre à l'Archevêque de Cambrai de ne plus se qualifier précepteur de mes enfants ».

Le Duc de Rourgogne fit encore en cette occasion tout ce qu'on pouvait attendre d'un coeur généreux et du disciple le plus reconnaissant ; mais, ni ses larmes., ni les sollicitations de Madame de Maintenon ne purent fléchir le Roi, qui ne voyait dans cette affaire que le péril de la foi.

On défendit au Prince toute relation avec son précepteur. Mais l'affection et la reconnaissance accompagnèrent l'illustre exilé. Fortis ut mors dilectio.

Quatre ans plus tard, le jeune Prince faisait passer ce mot dans le paquet que les amis trouvaient moyen d'envoyer secrètement à Cambrai.

« Enfin, mon cher Archevêque, je trouve une occasion favorable de rompre le silence oii j'ai demeuré depuis quatre ans. J'ai souffert bien des maux depuis, mais un des plus grands a été celui de ne pôtîvoir vous témoigner ce que je sentais pour vous pendant ce temps, et que mon amitié augmentait par vos malheurs au lieu d'en être refroidie. Je pense avec un vrai plaisir au temps où je pourrai vous re-

voir, mais je crains que ce temps ne soit encore bien loin. Il faut s'en remettre à la volonté de Dieu, de la miséricorde duquel je reçois toujours de nouvelles grâces.

» Je lui ai été plusieurs fois bien infidèle depuis que je ne vous ai vu ; mais il m'a fait toujours la grâce de me rappeler à lui, et je n'ai, Dieu merci, point été sourd à sa voix. Depuis quelque temps, il me paraît que je me soutiens mieux dans le chemin de la vertu. Demandez-lui la grâce de me confirmer dans mes bonnes résolutions et de ne pas permettre que je redevienne son ennemi, mais de m'enseigner lui-même à suivre en tout sa sainte volonté...

» Adieu, mon cher Archevêque, je vous embrasse de tout mon cœur. Je vous demande vos prières et votre bénédiction. — Louis (i) ».

En attendant, tous les amis de Fénelon furent disgraciés, les uns parce qu'ils étaient ses parents, les autres parce qu'ils lui devaient leur emploi.

Nous savons ce qui arriva. La théorie fondamentale des Maximes des Saints fut condamnée. La voici :

La perfection consiste dans un état habituel de pur amour, où le désir des récompenses et la crainte des châtiments n'ont plus de part.

L'amour pur ou l'amour désintéressé n'est pas condamné et ne peut pas l'être. Bossuet avait de la peine à accepter cette doctrine de l'amour parfait, persuadé qu'il était que le motif de l'intérêt propre se mêle toujours plus ou moins à tous nos actes ; mais il avait signé, après mûre réflexion, les XIIP et

(i) OEuvres Complètes, VII, 281.

LE JEUNE nOMME. LE QUIETISME 37

XXXIIP Articles d'Issy, qui reconnaissaient l'amour désintéressé.

Les actes d'amour désintéressé sont possibles et même faciles. C'est un véritable préjugé, issu du Jansénisme, de croire qu'ils exigent des efforts héroïques et supposent des grâces extraordinaires. Comment accepter cela.»* puisqu'ils ne sont que l'accomplissement du « premier et du plus grand commandement », du précepte fondamental et universel qui nous dit d'aimer Dieu pour lui-même.

C'est l'état habituel d'amour pur qui a été condamné, état où le désir des récompenses et la crainte des châtiments n'ont plus de part, ce qui exclut de l'état de perfection les actes d'espérance et le désir du salut.

Nous sommes loin de Molinos, qui met la perfection dans l'anéantissement de l'activité, — c'est bien le quiétisme, ■ — avec ses conséquences : l'abandon du libre arbitre et le dédain des impulsions de notre nature.

Fénelon avait désavoué les théories de Madame Guyon, qui étaient A^raiment quiétistes, sans aller jusqu'aux excès de Molinos ; mais, il dépassait les limites de l'orthodoxie. Non, l'amour, si pur qu'il soit, si désintéressé qu'on le suppose, ne peut jamais exclure la conformité au bon plaisir de Dieu, qui veut notre salut et qui veut que nous le voulions avec lui pour sa gloire. — Haec est voluntas Dei aanctificatio vestra. — Vous voulez la gloire de Dieu? Dieu a placé sa gloire dans le salut même de votre âme.

Fénelon semblait admettre, et Bossuet le comprenait ainsi, en pressant le texte même des Maximes, qu'on peut faire le sacrifice absolu de son propre salut. Erreur. On ne peut pas sacrifier son propre salut, parce qu'on n'a rien de plus cher. Fénelon répond :

Si 1 la gloire de Dieu est plus chère. — C'est vrai, répond Bossuet ; mais la gloire de Dieu se procure par notre propre salut.

Bossuet disait vrai ; mais, allait-il jusqu'aux limites permises de l'enseignement catholique?

Il est intéressant de constater comment l'évêque de Meaux, pressé par Fénelon, changea plusieurs fois ses positions dans cette question de la charité.

Dans le Sommaire de la doctrine du Livre des Maximes, publié en 1697, Bossuet avoue que la bonté absolue de Dieu, sans aucun rapport à nous, est le motif principal, et que la béatitude est un motif secondaire de la charité, quoique essentiel à ses actes et inséparable du motif principal.

Mais Fénelon répondait avec raison : Si la béatitude est un motif essentiel, quoique secondaire de l'acte de charité, comment peut-on dire que la charité est un amour de Dieu pour lui-même, indépendamment de la béatitude qu'on trouve en lui?

Bossuet paraît s'être rapproché encore davantage de Fénelon, dans l'opuscule Schola in tuto : Le motif de la béatitude n'est pas toujours actuel et explicite ; mais il peut être seulement virtuel ou implicite. — Mais, répondait encore Fénelon, comment peut-on regarder le motif, même virtuel ou implicite, de la béatitude comme essentiel à l'acte de charité, puisqu'il est permis d'en faire abstraction dans les suppositions impossibles qu'avait admises Bossuet en signant l'article XXXIII* des conférences d'Issy ?

Bossuet n'allait-il pas jusqu'à écrire, dans MysUci in tuto, que, selon la doctrine du plus grand nombre des théologiens, l'homme devrait aimer Dieu, quand mêjne il n'espérerait aucune béatitude. Comme la controverse entre Bossuet et Fénelon eût vite pris

fin, si l'évêque de Meaux avait parlé, dès le début, comme il parla plus tard dans Mystici in tuto' !

L'évêque de Meaux modifia-t-il encore son opinion jusqu'à reconnaître que le motif secondaire de la béatitude, quoiqu'il entre ordinairem.ent dans l'acte de charité, ne lui est pas essentiel, et est mem.e exclu dans les actes du plus parfait amour ? Quoi qu'il en soit, l'opinion de Fénelon sur la nature de la charitié est celle du plus grand nombre des théologiens et des écoles catholiques (i).

La doctrine du pur amour demeure un enseignement de l'Eglise.

Il est donc permis de soutenir la possibilité et l'obligation des actes de pur amour, mais encore la possibilité d'un état habituel d'amour pur, dans lequel on aime habituellement Dieu pour lui-même, quoiqu'on y produise de temps ,en temps des actes d'espérance. Cet état habituel n'est que l'habitude de la charité que les théologiens reconnaissent comme possible et réel dans tous les fidèles en état de grâce. On peut même admettre, en cette vie, un état habituel de pur amour, dans lequel tous les actes des autres vertus, même les actes d'espérance, sont produits par le commandement et par le motif de la charité ou de la plus grande gloire de, Dieu.

L'erreur commencerait si l'on croyait qu'il fût permis de faire des actes de pur amour dans lesquels on

(i) Le P. Ma&soulié, adversaire déclaré de Fénelon et un de ses juges, dans son Traité de Vamour de Dieu, ne se montre pas moins affirmatif que Fénelon sur la doctrine du pur amour : (( Nous devons? aimer notre béatitude infiniment moins que la gloire de Dieu en lui-même... Elles (les âmes parfaites) lui disent (à Dieu) que, le connaissant aussi aimable qu'il est, elles l'aiment et le veulent aimer pcndaht toute l'éternité, quand même il ne leur aurait jamais fait aucuu bien... »

rononcerait formellement ai: dé?ir de la béatitude, ou qu'il y eût, en cette vie, un état habituel de pur amour dans lequel la crainte des châtiments et le désir des récompenses n'auraient plus de part, ce qui exclurait de l'état de la perfection les actes d'espérance et le désir du salut.

Et c'est cela qu'on a reproché à Fénelon.

Etait-ce la pensée profonde de l'auteur des Maximes des Saints ? Comment le croire et comment accorder cette doctrine avec le V^ article d'Issy, que lui, Fénelon, avait signé ? « Tout chrétien, en tout état, quoique non à tout moment, est obligé de vouloir, désirer et demander son salut étemel ». Les explications de Fénelon prouvent qu'il n'avait jam^ais pensé autrement, mais la proposition des Maximes : « Dans l'état de la vie contemplative... on perd tout motif intéressé de crainte et d'espérance », pouvait paraître fausse, et elle l'est dans le sens naturel qu'elle présente.

Sans doute, Fénelon expliquait au Pape la proposition incriminée, et ces explication? étaient acceptées. L'intention de Fénelon était sauve ; mais Bossuet. devenu exigeant pour un ouvrage qui présentait l'apparence d'une étude théologique, n'était pas obligé de lire dans les cœurs pour juger de l'orthodoxie d'une doctrine et il attaquait avec raison ^e sens naturel de la proposition.

Les erreurs des Maxim.es n'étaient que des inexactitudes de langage, dont les meilleures intentions ne préservent pas les auteurs les plus instruits ; mais, dans un ouvrage théologique, le juge ecclésiastique doit poursuivre et condamner tout sens ambigu. C'est ce que Chantérac, représentant Fénelon à Rome, expliquait clairement : « Quand même la doctrine du livre ne serait pas mauvaise dans le

fond et que les expressions mêmes en pourraient être justifiées par celles des bons et saints auteurs qui s'en sont servis, néanmoins le bon ordre de l'Eglise demanderait, dans les circonstances présentes, que Rome la condamnât ou la prohibât pour apaiser les troubles et rétablir la paix ». C'est ce qui arriva. Innocent XII condamna les Maximes des Saints, a D'autant que par la lecture et l'usage de ce livre, les fidèles pourraient être insensiblement conduits dans des erreurs déjà condamnées par l'Eglise Catholique ».

Ajoutons que les propositions condamnées étaient présentées comme téméraires, mal sonnantes, pernicieuses dans la pratique. Il n'est pas question de qualifications hérétiques., ni approchantes de l'hérésie.

Fénelon reçut le bref de condamnation le 25 mars, au moment où il allait monter en chaire pour nrêcher sur la solennité de l'Annonciation. Il se recueillit quelques instants pour changer tout le plan du discours qu'il avait préparé. Il parla sur la parfaite soumission due à l'autorité des Supérieurs.

La nouvelle de la condamnation des Maxim.es avait déjà circulé dans la nombreuse assemblée. Cette admirable présence d'esprit, ce mouvement subli me, ce calme religieux, firent couler des larmes de tendresse, de dévotion, de respect et d'admiration.

Telle est l'erreur de Fénelon. Il a cru possible eri ce monde un état habituel d'amour désintéressé. Erreur de plume, puisqu'il a prouvé qu'il ne l'avait pas au cœur.

Croira -t -on que cette erreur ait eu une grandie influence sur l'éducation de son royal élève.!* On l'a

42 LE DUC DE BOtlKGOGNE

dit. Cela fait sourire dans une matière aussi grave.

Le Duc de Bourgogne devint étroit, scrupuleux, renfermé. Et nos critiques clairvoyants ne vont pas très loin chercher la raison de tout cela. Fénelon est l'auteur responsable.

Mais notre Duc de Bourgogne n'a pas été mêlé à toutes ces discussions dogmatiques, c'est à peine s'il connaissait le mot de Quiétisme. Et qu'on lise donc la Correspondance Spirituelle de Fénelon, ces lettres d'une sympathie si tendre, d'une intelligence si pénétrante, d'une direction si sûre, oii, de nos jours encore, tant d'âmes blessées trouvent le baume dont elles ont besoin. Quelle science de la vie !

Voyons encore. Fénelon, en quittant Versailles laissait près du Duc de Bourgogne a l'âme de son âme », et le dépositaire de ses pensées, le Duc de Beauvilliers. Les courtisans s'étonnaient que le Boi gardât près de son petit-fils l'ami de Fénelon. Le Boi estimait le Duc de Beauvilliers et il n'avait jamais cru nécessaire que le gouverneur abandonnât sa haute et délicate fonction ; cependant, il aurait voulu que le Duc rompît ses relations avec l'Archevêque de Cambrai. Il lui représenta qu'étant responsable à Dieu et à tout le royaume de la foi du Duc de Bourgogne, il ne pouvait s'empêcher de lui témoigner son inquiétude sur les liaisons qu'il conservait avec un homme dont la doctrine lui était suspecte.

Beau\-illiers répondit franchement qu'il se rappelait d'avoir engagé Sa Majesté à nommer Fénelon précepteur du Duc de Bourgogne, et qu'il ne pourrait jamais se repentir de l'avoir fait ; qu'il avait toujours été son ami et qu'il l'était encore ; que, du reste, Sa Majesté pouvait abandonner toute

inquiétude sur l'éducation chrétienne du Duc de Bourgogne ; que son gouverneur abhorrait le Quiétisme, et que, si le jeune Prince connaissait cette hérésie, ce n'était que de nom.

Le Roi lui dit encore qu'il lui était revenu qu'il faisait faire au Duc de Bourgogne des exercices de piété dont la longueur lui dérobait un temps qui pouvait être employé utilement à son instruction. La réponse de Beauvilliers fut qu'il ne connaissait qu'un Evangile, et qu'il croyait devoir à son Dieu et à son Roi de ne rien négliger pour préparer un Prince vertueux à la nation ; que, pour fermer la bouche à ceux qui prétendaient que le jeune Prince perdait son temps en servant son Dieu, il osait les défier de lui produire un seul exemple d'un Prince qui, à l'âge du Duc de Bourgogne, eût été aussi instruit qu'il l'était, et aussi versé dans toutes !es connaissances relatives à son rang.

— Sire, ajouta Beauvilliers, avec cette noble assurance que donne une vertu de tout temps irréprochable. Votre Majesté m'a fait ce que je suis, elle peut me réduire à ce que j'étais. Dans la volonté de mon Prince, je reconnaîtrai la volonté de Dieu ; je me retirerai de la cour avec la douleur de vous avoir déplu et avec l'espérance de mener une vie plus tranquille (i).

La franchise de Beauvilliei's n'offensa point Louis XIV. Le Duc de Bourgogne conserva son gouverneur, et pendant les deux années qui s'écoulèrent entre le départ de Fénelon et le mariage du Duc de Bourgogne (i 695- 1697), Beauvilliers prit sur le jeune Prince une influence aussi grande que celle de Fénelon, De cela, il faut se souvenir si l'on

(i) Proyart, I, 56.

veut bien défiîiir le rôle du gouA-erncur et du précepteur dans la formation morale du jeune Prince. Que de fois on a reproché à Fénclon d'avoir favorisé chez son élève certaines dispositions à une dévotion un peu minutieuse, et incompatible avec ses devoirs de Prince ! Il est vrai que le Duc de Bourgogne devait montrer dans la vie publique trop de timi-dité, un air trop renfermé, une piété étroite et trop méticuleuse. Madame de Maintenon écrivait, le 25 juillet 1706 : « Monsieur le Duc de Bourgogne est toujours pieux, amoureux et scrupuleux... mais devenant tous les jours plus raisonnable (i) ». De la part d'une femme si mesurée, la critique a certainement quelque fondement.

Le P. Martineau confirme nos craintes sur cette disposition au scrupule. Le Bon Père loue son royal confident « des réflexions où son bon esprit le fit entrer sur les inconvénients que les scrupules pouvaient avoir sur lui », inconvénients que le confesseur note avec beaucoup de jugement et dont le moindre serait « qu'ils rendent incapable d'agir pour soi-même, de sorte que, dans les occasions, on ne saurait prendre son parti... d'où il arrive qu'il faudrait à tout moment avoir quelqu'un dont on prît conseil ; encore ne serait-on pas sans inquiétude, car comptant peu sur le conseil qu'on aurait reçu, on voudrait consulter d'autres personnes (2) ».

Et cet inconvénient se fit sentir phis tard, quand le Duc de Bourgogne, placé à la tête d'une armée, eut quelque parti à prendre. Il demandait conseil à tout le monde et demeurait aussi embarrassé après la consultation qu'avant.

(i) Madame de Mniniennn (Edition Goffroy), II, 9/4. (2) Rrr.ucil des Vertus, 6/i.

Mais pourquoi rendre Fénelon responsable de cette déformation de caractère?

« Cet indomptable, cet orgueilleux, ce féroce, il (Fénelon) l'avait maté à force de douceur impérieuse et ilegmatique, il avait brisé en lui tous les ressorts de la volonté ; il l'avait jeté dans une piété austère, étroite, formaliste (i) ».

« Elle (l'âme) se rendit enfin, cria grâce ; elle éta domptée, disons le mot, elle était anéantie (2) ».

Cette critique ressemble à la guillotine, c'est sec et froid comme le tranchant d'un glaive. Les choses ne sont pas aussi simples que cela.

Fénelon demeura auprès du Duc de Bourgogne de 1689 à 1695. L'enfant royal avait treize an.^ quand son précepteur quitta Versailles pour n'y plus revenir. Et Beauvilliers resta seul près de lui pour ne le quitter plus.

Aucun des contemporains ne nous dit qu'à cet âge le Prince fut fixé dans une altitude de moine austère, confis en dévotion, sans volonté que celle de son maître.

Et d'ailleurs quel but se proposait Fénelon.!^

Le vertueux précepteur voulait former un Roi sage, pieux, actif, courageux, un mélange de Saint Louis et d'Henri IV. On sait comment il changea cette nature terrible, déployant une ardeur et une fécondité d'invention dont les pédagogues sont encore émerveillés. Douceur et force, louanges et critiques délicatement attribuées, tendresses infinies, humilialions fortifiantes, intérêt toujours rejTiouvelé, appel incessant à toutes les passions nobles pour tuer les autres, culture de l'esprit pour mieux diriger le cœur.

(i) Lanson, Histoire de la Littérature Française.

(2) Paul Albert, La Littérature au. 17^ siècle, 2® édition.

il n'est pas possible de pousser plus loin la circonvallation d'une àme.

Fénelon ne pensa jamais à faire du Duc de Bourgogne un dévot mesquin, un esprit timoré. Il avait pour lui des ambitions plus hautes. Ennemi de la superstition, dédaignant la dévotion méticuleuse, toujours en garde contre l'étroitesse d'esprit et la sécheresse qu'amènent les pratiques mJnutieuses où îe sentiment n'entre pour rien, n'estimant pour un culte véritable et salutaire que l'amour de Dieu et l'application à se le rendre présent, Fénelon ne voulut jamais plier l'esprit de son disciple à une forme de religion timide, mécanique et trompeuse.

C'était le cœur même qu'il cherchait à gagner à la piété et qu'il aurait voulu remplir, pénétrer, inonder de cet amour diAin dont son propre cœur était transporté.

Au moyen de cet amour, il se flattait d'élargir le cœur, de le dilater ot de communiquer à l'esprit la sérénité et la joie, dans la dévotion la plus vraie et la plus profonde. Le principal exercice de piété qu'il recommande, c'est la pensée de Dieu toujours présent et aimé, c'est l'élévation du cœur vers Dieu, la prière vocale, et surtout la prière mentale qu'on appelle oraison.

« Au nom de Dieu, que l'oraison nourrisse votre cœur, comme les repas nourrissent votre corps... Ne faites point de longue oraison ; mais faites-en un peu. au nom de Dieu, tous les matins en quelque temps dérobé. Ce moment de provision vous nour rira toute la journée. Faites cette oraison plus du cœur que de l'esprit, moins par raisonnement que par simple affection, peu de considérations arrangées, beaucoup de foi et d'amour ».

Comment une telle discipline pouvait-elle rabaisser et étouffer l'esprit du petit Prince?

On ne voit nulle part que Fénelon ait recommandé les pratiques méticuleuses d'une religion formaliste, qui consiste en des rites et des attitudes. Qu'on se rappelle, au contraire, la conversation de Louis XIV avec Beauvilliers, après le départ de Fénelon pour Cambrai, et l'on s'apercevra que le Bon Duc pouvait pencher vers ces pratiques, bonnes il est vrai, et recommandables, mais qui ne sont pas l'essentiel de la piété et la marque d'une religion en esprit et en vérité. « Le Pioi lui dit encore, rapporte Proyart, qu'il lui était revenu qu'il faisait faire au Duc de Bourgogne des exercices de piété dans lesquels il entrait trop de mysticité ». (Ce langage incorrect appartient aux gens da monde). Et Beauvilliers de répondre, avec une franchise qui ne laissait pas de faire soupçonner quelque fondement aux reproches, « que l'on pouvait savoir du Duc de Bourgogne lui-même en quoi consistaient ses exercices de piété, auxquels il était prêt de substituer le chapelet ».

La timidité, la défiance de soi-même, qui vinrent remplacer les explosions de colère d'autrefois, n'étaient pas bonnes pour un fils de Pioi destiné à commander aux hommes. Fénelon le savait trop pour avoir favorisé ces défauts.

Se défiant trop de lui-même, gêné, contraint en public, le jeune Prince se renferma, de bonne heure, dans une attitude silencieuse, qui n'était pas exempte de gaucherie, et avait, comme dit Saint- Simon, « un je ne sais quoi de pincé » qu'on ne comprenait pas. Dans son intérieur, il était d'une gaieté enfantine qui n'était pas mLaux jugée que sa réserve au milieu de la cour.

Sa disposition au scrupule le portait à se réfugier dans une vie solitaire pour mieux éviter les tentations auxquelles il se croyait exposé. Dans son cabinet, il se sentait mieux à l'abri de la dissipation et des conversations légères.

S'il se mêlait au monde, la crainte de céder â quelque entraînement lui donnait une attitude contrainte qu'on expliquait mal. Il était timide, il paraissait méprisant. On prenait son silence pour du dédain, et sil parlait science, c^était pédanterie ; et, comme tout ce monde n'était pas dévot, c'est à la dévotion qu'on s'en prenait. Saint-Simon s'en désespérait (i), et Fénelon laisse percer son étonnement dans les premières lettres qui commençaient devenir secrètement de Cambrai, depuis son lointain départ. Il connaissait bien le Petit Prince, et ses vertus qu'il avait commencé de développer, et ses défauts qu'il poursuivait inlassablement ; mais il était parti, laissant la tâche inachevée.

Voici ce qu'il écrit à Beauvilliers : « J'aime toujours M. le Duc de Bourgogne, nonobstant ses défauts les plus choquants. Je vous conjure de ne jamais vous relâcher dans votre amitié pour lui... que ce soit une amitié crucifiante et de pure foi ; c'est à vous de l'enfanter avec douleur, jusqu'à ce que Jésus- Christ soit formé en lui (2) ».

Et le Prince écrivait à Cambrai le récit de ses luttes, de ses joies et de ses peines : « Ma volonté d'être à Dieu se conserve et même se fortifie dans le fond ; mais elle est traversée par beaucoup de fautes et de dissipation. Redoublez donc, je vous prie, vos prières

(i) Saint-Simon, VIII, 175.

(2) Œuvres Complètes, VII, 220.

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pour moi. J'en ai plus besoin que jamais, étant toujours aussi faible et aussi misérable. Je le reconnais tous les jours de plus en plus. J'ai eu aussi depuis tjuelque temps des scrupules qui, quelquefois, m'ont fait de la peine (i) ».

Et Fénelon de réagir contre ces fiàcheuses tendances. Que le Prince s'applique aux vertus de son rang ; qu'il pratique les devoirs de son état : qu'il ne vive pas d'une vie solitaire et chagrine. « Etudiez sans cesse les hommes. Apprenez à vous en servir sans vous livrer 'à eux... La piété n'a rien de faible, de triste, ni de gêné ; elle se fait toute à tous pour les gagner tous. Le royaume de Dieu ne consiste point dans une scrupuleuse observation de petites formalités ; il consiste pour chacun dans les grandes vertus propres à son état. Un grand Prince ne doit point servir Dieu de la même façon qu'un solitaire ou un simple particulier. Saint Louis s'est sanctifié en grand Roi (2) ».

A Bcauvilliers même, Fénelon tenait le même langage, tant il craignait que l'influence de ce grand honnête homme ne fût pas celle qui convenait à une conscience délicate et scrupuleuse (3).

Fénelon responsable de la dévotion exagérée du Prince ? Entendez ce qu'il lui écrit. Cette Lettre sur l'Amour de Dieu est la plus belle de toute la littérature spirituelle : « Je crois. Monseigneur, que la vraie manière d'aimer vos proches, c'est de les aimer en Dieu et pour Dieu. Les hommes ne connaissent point l'amour de Dieu : faute de le connaître, ils en

(ï) OEuvres Complètes, VÏI, 2 /la.

(2) Id., VII, 233-23/i.

(3) 7d., VII, 244.

tO LE DUC DE BOURGOGNE

ont peur et s'en^éloignent. Cette crainte fait qu'ils ne peuvent comprendre la douce familiarité des enfants dans le sein du plus tendre de tous les pères. Ils ne connaissent qu'un maître tout puissant et rigoureux. ÎIs sont toujours contrainis avec lui, toujours gênés dans tout ce qu'ils font. Ils font à regret le bien pour éviter le châtiment ; ils feraient le mal s'ils osaient le faire, et s'ils pouvaient espérer l'impunité. L'amour de Dieu leur pai-aît une dette onéreuse ; ils cherchent à l'éluder par des formalités, et par un culte extérieur qu'ils veulent toujours mettre à la place de cet amour sincère et effectif. Ils chicanent avec Dieu même, pour lui donner le moins qu'ils peuvent. 0 mon Dieu, si les hommes savaient ce que c'est que vous aimer, ils ne voudraient plus d'autre vie et d'autre joie que votre amour.

» Cet amour ne demande do nous que des mœurs innocentes et réglées. Il veut seulement que nous fassions pour Dieu tout ce que la raison nous doit faire pratiquer. Il n'est pas question d'ajouter aux bonnes actions qu'on fait déjà ; il n'est question que de faire par amour pour Dieu ce que les honnêtes gens qui vivent bien font par honneur et par amour pour eux-mêmes. Il n'y a à retrancher que le mal qu'il faudrait retrancher quand môme nous n'aurions d'autre principe que la vraie raison. Pour tout le reste, Uissons-le dans l'ordre que Dieu a établi dans le monde ; faisons les mêmes choses honnêtes et vertueuses, mais faisons-les pour celui qui nous a faits et à qui nous devons tout.

» Cet amour de Dieu ne demande point de tous les chrétiens des austérités semblables à celles des anciens solitaires, ni leur solitude profonde, ni leur contemplation ; il ne demande d'ordinaire ni les actions éclatantes et héroïques, ni le renoncement aux

biens légitimement acquis, ni le dépouillement des avantages de chaque condition ; il veut seulement qu'on soit juste, sobre, modéré dans l'usage convenable de toutes ces choses ; il veut seulement qu'on n'en fasse pas son Dieu et sa béatitude, mais qu'on en use suivant son ordre, et pour tendre vers lui.

» Cet amour n'augmente point les croix ; il les trouve déjà toutes semées dans toutes les conditions des hommes. Nos croix nous viennent de l'infirmité de nos corps et des passions de nos âmes ; elles viennent de nos imperfections et de celles des autres hommes, avec qui nous sommes obligés de vivre. Ce n'est pas l'amour de Dieu qui nous cause ces peines ; au contraire, c'est lui qui nous les adoucit, par la consolation dont il assaisonne nos souffrances. Il diminue même nos croix, à mesure qu'il modère nos passions ardentes et notre sensibilité, qui sont la source de tous nos véritables maux. Si l'amour de Dieu était parfait en nous, en nous détachant de tout ce que nous craignons de perdre, ou que nous désirons d'acquérir, il finirait toutes nos douleurs, et nous comblerait d'une paix bienheureuse.

» Pourquoi donc tant craindre l'amour, qui ne fait aucun de nos maux, qui peut les adoucir tous, et qui ferait entrer avec lui dans nos cœurs tous les biens ? Les hommes sont bien ennemis d'eux-mêmes, de résister à cet amour et de le craindre.

» Le précepte de l'amour, loin d'être une surcharge au-dessus de tous les autres préceptes, est au contraire ce qui rend tous les autres préceptes doux et légers. Ce qu'on fait par crainte et sans amour est tojLijours ennuyeux, dur, pénible, accablant. Ce qu'on Uii par amour, par persuasion, par volonté pleinement libre, quelque rude qu'il soit aux sens, devient toujours doux. L'envie de plaire à Dieu qu'on aime

fait que, si on souffre, on aime à souffrir ; la souffrance qu'on aime n'est plus une souffrance,

» Cet amour ne trouble, ne dérange, ne change rien dans i'ordre que Dieu a établi. Il laisse les grands dans la grandeur, et les fait petits sous la main de celui qui les a faits grands. Il laisse les petits dans la poussière et les rend contents de n'être rien qu'en lui. Ce contentement dans le lieu le plus bas n'a aucune bassesse et fait une véritable grandeur.

» Cet amour règle et anime tous les autres amours que nous devons aux créatures. Nous n'aimons jamais tant notre prochain que quand nous l'aimons pour Dieu et de son amour. Quand nous aimons les hommes hors de Dieu, nous ne les aimons que pour nousmêmes. C'est toujours, ou notre intérêt grossier, ou notre intérêt subtil et déguisé, que nous cherchons en eux. Si ce n'est pas l'argent, la commodité, la faveur que nous y cherchons, c'est la gloire de les aimer sans intérêt ; c'est le goût, c'est la confiance, c'est le plaisir d'être aimés par des gens de mérite, qui flattent notre amour-propre bien plus qu'une somme d'argent ne le flatterait. C'est donc nous-mêmes que nous aimons uniquement dans tous nos amis que nous croyons aimer. Aimer autrui pour soi, c'est l'aimer bien imparfaitement ; c'est plutôt amourpropre que vraie amitié.

» Quel est donc le moyen d'aimer ses amis ? C'esl de les aimer dans l'ordre de Dieu ; c'est d'aimer Diei en eux ; c'est d'y aimer ce qu'il y a mis, et de sup porter pour l'amour de lui la privation de ce qu'i n'y met pas. Quand nous n'aimons nos amis que pa; amour-propre, l'amour-propre, impatient, délicat jaloux, plein de besoins et vide de mérite, se défi sans cesse de soi et de son ami ; il se lasse, il se dé

goûte ; ii voit bientôt le bout de ce qu'il croyait le plus grand ; il trouve partout des mécomptes ; il voudrait toujours le parfait, et jamais il ne le trouve ; il se pique, il change, il ne peut se reposer nulle part. L'amour de Dieu, aimant sans rapporter ses amis à soi, les aime patiemment avec leurs défauts. Il ne veut point trouver en eux plus que Dieu n'y a mis ; il n'y regarde que Dieu et ses dons ; tofut lui est bon, pourvu qu'il aime ce que Dieu a fait, et qu'il supporte ce que Dieu n'a pas fait, mais qu'il a permis, et qu'il veut que nous supportions pour nous conformer à ses desseins.

)) L'amour de Dieu ne s'attend jamais de trouver la perfection dans la créature. Il sait qu'elle n'est qu'en Dieu seul, et il est ravi de dire à Dieu, comme Saint Michel : Qui est semblable à vous ? Tout ce qu'il voit d'imparfait lui fait dire : Vous n'êtes point mon Dieu. Comme il n'attend la perfection d'aucune créature, il n'est jamais m.écompté en rien. Il aime Dieu et ses dons en chaaue créature, suivant le degré de bonté de chacune. Il aime moins ce qui est moins bon : il aime mieux ce qui est meilleur ; il aime tout, parce qu'il n'y a rien qui n'ait quelque petit bien qui est le don de Dieu, et que les plus méchants, tandis qu'ils sont encore en cette vie, peuvent toujours devenir bons,, et recevoir les dons qui leur manquent.

» Il aime pour Dieu tout ce qui est l'ouvrage de Dieu et que Dieu lui commande d'aimer. Il aime davantage ce que Dieu a voulu lui rendre plus cher. Il regarde dans un père mortel le Père céleste ; dans un frère, dans un cousin, dans un ami, les liaiions étroites que la Providence a formées. Plus les liens sont étroits dans l'ordre de la Providence, plus l'amour de Dieu les rend fermes et intimes. Peut-on

aimer Dieu sans aimer toutes les choses dont il nous a commandé l'amour? C'est son ouvrage, c'est ce qu'il veut nous faire aimer, ne le ferons-nous pas ? » II est vrai que nous aimerions mieux mourir que d'aimer quelque chose plus que lui. Il nous dit, dans l'Evangile : Si quelqu'un aime son père ou sa mère plus que moi^ il n'est pas digne de moi. A Dieu ne plaise donc q'ue j'aime plus que lui ce que je n'aime que -pour lui I Mais j'aime de tout mon cœur, pour l'amour de lui, tout ce qui me le représente, tout ce qui renferme ses dons, tout ce qu'il a voulu que j'aimasse. Ce principe solide d'amour fait que je ne veux jamais manquer à rien, ni à mes proches, ni à mes amis. Leurs imperfections n'ont garde de me surprendre, car je n'attends qu'imperfection de tout ce qui n'est pas mon Dieu. Je ne vois que lui seul en tout ce qui a le moindre degré de bonté. C'est lui que j'aime dans sa créature, et rien ne peut altérer cet amour. Il est vrai que cet amour n'est pas toujours tendre et sensible ; mais il est vrai, intime, fidèle, constant, effectif ; et je le préfère, par le fond de ma volonté, à tout autre amour. Il a même ses tendresses et ses transports. Une âme qui serait bien à Dieu ne serait plus desséchée et resserrée par les délicatesses et les inégalités de l'amour-propre ; n'aimant que pour Dieu, elle aimerait, comme Dieu» d'un amour admirable ; car Dieu est amour^ comme dit Saint Jean ; ses entrailles seraient une 'Source inépuisable d'eau vive, suivant la promesse. L'amour porterait tout, souffrirait tout, espérerait tout pour notre prochain ; l'amour surmonterait toutes les peines ; du fond du cœur, il se répandrait jusque sur les sens ; il s'attendrirait sur les maux d'autrui, ne comptant pour rien les siens, il consolerait, il attendrait, il se proportionnerait, il se rapetisserait avec

LE JEUNE UOMME. — LE QUIETISME

les petits, il s'élèverait pour les grands ; il pleurerait avec ceux qui pleurent, il se réjouirait par condescendance avec ceux qui se réjouissent ; il serait tout à tous, non par une apparence forcée et par une sèche démonstration, mais par l'abondance du cœur, en qui l'amour de Dieu serait une source vive pour tous les sentiments les plus tendres, les plus forts et les plus proportionnés. Rien n'est si sec, si froid, si dur, si resserré, ■qu'un cœur qui s'aime seul en toutes choses. Rien n'est si tendre, si ouvert, si vif, si doux, si aimable, si aimant qu'un cœur que l'amour divin possède et anime (i) ».

Comment Beauvilliers comprenait-il ces lettres de Fénelon si remplies de sens de la vie ? Il semble qu'il aurait pu prendre pour sa propre direction les conseils que l'Archevêque envoyait au jeune Prince.

« Beauvilliers, écrivait Madame, est un brave et honnête homme, mais il est trop dévot pour bien élever de jeunes princes ». Le Bon Duc n'aurait-il pas manqué d'autorité pour tempérer le 2,èle religieux de son pupille ? Et puis, pourquoi chercher ici ou là les influences ? Le Duc de Bourgogne était né entier et impétueux. La grâce ne détruit pas la nature ; elle avait tourné ses ardeurs vers d'autres objets. Il portait dans la dévotion les excès qu'il aurait portés dans les plaisirs.

Mais le problème demeure. Qui, si ce n'est pas Fénelon, a rendu le Prince scrupuleux ?

Il faut le dire. Ces inclinations que nous déplorons se développèrent après le départ de Fénelon. Beauvilliers, sans le savoir, et avec les meilleures intentions, favorisa ces travers d'esprit qui, chez un Roi

(i) OEuvres Complètes, VII, 282.

surtout, sont funestes et paralysent les plus simples actions.

Entendez les reproches que lui adresse Fénelon quand l'enfant sera devenu jeune homme. Tous les défauts qu'il critique sont ceux que les historiens remarquent dans Beauvilliers : timidité, attitude silencieuse et solitaire, naturel scrupuleux et timoré, manque d'initiative, piété sombre. Pourquoi s'étonner que le Duc de Bourgogne, privé de l'appui de son précepteur, ait succombé là où peut-être d'instinct il penchait déjà .►* Et pourquoi en faire remonter à Fénelon les responsabilités, puisqu'il ne saurait en être responsable ?

Qui ne connaît les qualités du Duc de Beauvilliers ; la simplicité de son àme, sa droiture, sa raison ? Saint-Simon, qui l'a connu et admiré, a fait son éloge en maint endroit ; mais il a noté d'un trait vif, dans les fameux portraits qu'il a laissés de lui, ce qui manquait à cet homme de caractère et de haute conscience.

D'abord, c'est cet air sérieux et « concentré » qui frappe le plus ; puis, la a crainte » du Roi, sia tim5dité, son amour de la « solitude ». « Le ministère, la politique, la crainte trop grande du Roi, augmentèrent encore cette attention continuelle sur soi-même, d'oîj naissait un contraint, un concentré, iirai-je même un pincé, qui éloignait de lui, et un goût particulier très resserré, et de solitude qui convenait peu à ses emplois... Etant à l'armée, à une promenade du Roi, dans laquelle il servait, il marchait seul un jour un peu avant ; quelqu'un le remarquant se prit à dire qu'il faisait là sa méditation (i) ».

Fénelon connaissait bien Beauvilliers. Sa corres-

Ci) Saint-Simon, VII, 117.

pondance est remplie de la critique bienveillante, un peu rude quelquefois, des défauts de caractère qui devaient atteindre le naturel du Duc de Bourgogne. « Le Bon Duc surmonte autant qu'il peut sa timidité naturelle (i) », écrit le Duc de Chevreuse. « Le Duc de Beauvilliers n'est pas en état de vous élargir, étant lui-même trop étroit (2) », répondait Fénelon. « Ne vous reposez point sur le bon Duc de Beauvilliers pour cultiver le Petit Prince ; mais faites-le vous-même dans toutes les occasions, et suivant toute l'ouverture que Dieu vous en donnera (3) ».

Les scrupules du Duc de Beauvilliers étaient le grand danger. Fénelon sentait bien qu'en guérir le Bon Duc, c'était faire un grand pas pour corriger le Duc de Bourgogne.

« Je prie Dieu, lui écrit-il, qu'il vous donne sa sagesse et sa force (4) ». Le scrupule, l'étroitesse étant une faiblesse, il lui souhaite la force. Il ne semble reprocher ce défaut qu'indirectement ; nous ne sommes qu'en 1699. Fénelon ne voit peut-être pas encore pleinement toutes les conséquences de cette étroitesse pour le Duc de Bourgogne. Mais bientôt il combat ouvertement et en face : « Je profite avec beaucoup de joie, mon bon Duc, de l'occasion de M. Denonville pour vous souhaiter santé, paix, joie et fidélité à Dieu avec largeur de cœur dans toutes les épines de votre état (5) ».

Et pîus tard, quand le Duc de Bourgogne, après avoir fait aux armées « au delà de ce qu'on aurait

d") OEuvros Complètes, VII, 25

(2) Id.,Yn, 226.

(3) /d., VU, 292.

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