‹ Le Duc de Bourgogne, 1682-1712Chapitre 25 sur 26 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

.I.A MOîlT

Les écrits du Dauphin que nous a conservés Proyart, nous révèlent la pensée intime du Prince ; mais ils gardent un caractère trop tTiéorique pour donner une idée complète de sa physionomie pendant les dernières années de sa vie.

L'héritier du trône a pesé le lourd fardeau du pouvoir. Il l'accepte par devoir religieux, avec l'espoir de l'exercer pour le bien. Il obéit aux injonctions de sa conscience : voilà ce qui le soutient dans cette préparation laborieuse, dans sa lutte contre les inclinations de sa nature, contre son goût pour la retraite, contre les tentations de découragement.

Il n'a pas trente ans et il a touché le fond de toutes les grandeurs qui éblouissent les hommes. Il a vu la gloire militaire à la merci « d'un nuage de poussière ou d'un coup de vent », et surtout il a vu de ses yeux de quelles souffrances elle s'achète. Il a éprouvé les soucis du pouvoir en travaillant sous les yeux du Roi, son grand-père, ou sous la direction des ministres. Il a souffert de son impuissance à faire du bien. Il est écœuré « des propos futiles » de la cour, fatigué « d'être toujours aux autres, jamais à soi-même ».

Il a soif d'amitié désintéressée, de solitude. Il envie « les douceoirs de la vie privée ».

Il résiste, il lutte, il travaille, parce qu'il doit obéir à la loi divine. Il fera son devoir jusqu'au bout. Quand il voudra se soustraire à l'obsession des choses extérieures, c'est en lui-même qu'il se réfugiera, dans le sanctuaire inviolable de la vie intérieure. Il demande la paix à la méditation, aux pratiques d'une dévotion vraie, profonde.

Il y a dans ces pages, à la suite de considérations sur la politique et sur l'administration, des morceaux admirables, qu'on croirait écrits par un religieux ou détachés d'un sermon de Bourdaloue. Les questions de foi et de morale y sont traitées avec une particulière connaissance de la doctrine. Rien de nouveau dans l'expression ; mais quand on sait que ces pages religieuses étaient écrites par l'héritier du plus grand trône qui fût alors, il est impossible de ne pas être ému et l'on se demande à quelles espérances la France pouvait s'abandonner.

A quoi eût abouti toute cette spéculation ? Nous voyons le Prince penser, comment aurait-il agi ? Fénelon craignait lui-même que le Duc de Bourgogne ne s'arrêtât à ces « spéculations vagues et résolutions stériles », que, « ébloui de ses bons propos », il ne fût accusé « de trop raisonner et de trop peu faire ! (i) )) Nous possédons heureusement d'autres documents que Mgr Baudrillart a mis au jour les années dernières et dont nous avons déjà profité.

Les lettres du Duc de Bourgogne à son frère le Roi d'Espagne, Philippe V, nous permettent de juger le Prince avec plus de sûreté, en nous le montrant aux prises avec les réalités, avec la vie hiême.

(i) Œuvres Complètes, Fénelon à Chevreuse, 5 janvier, i5 février 1711.

Dans cette correspondance, il est possible de suivre les progrès de son éducation politique. Les lettres qu'il écrit à Madrid pendant les années 1709 à 1711 sont une révélation de cet (( élargissement » d'idées qui caractérise la dernière période de sa vie.

A cette époque, le Duc de Bourgogne assiste aux conseils du Roi où sa voix se fait entendre, et sa correspondance demeure comme un modèle de conversation sérieuse, de diplomatie pratique et avertie. Nous assistons, mois par mois, au développement progressif de son esprit.

Le Prince suit avec une attention croissante les événements militaires et politiques de l'Europe et il les résume pour son frère dans des tableaux clairs, où la sûreté et l'étendue des informations le disputent à la justesse des vues.

Le Duc de Bourgogne, à partir de 1709, peut-être sous l'influence de Fénelon et du groupe Beauvilliers- ' Chevreuse, a voulu la paix et la p^ix au prix des plus grands sacrifices. A-t-il voulu la paix à tout prix, au point de désirer, comme Fénelon, une défaite qui avançât la paix ? On l'a dit. Il est impossible de le croire. Comment alors expliquer la lettre débordante de joie qu'il écrit à son frère après la victoire de Villaviciosa ? Il est heureux, il se réjouit (( de voir le trône d'Espagne affermi et les alliés déprimés. Après ce brillant fait d'armes, dit-il, ils rabattront de leurs exigences ».

Le Duc de Bourgogne a voulu la paix, comme Louis XIV lui-même, avec des conditions honorables et dignes de la France (i).

(i) Baudrillart, PhiUppe V et la Cour de France, 5 vol. Paris 1890, Tome I, Livre II, Ch. VI. Livre III, Ch. I, III. V.

Le Roi de France, dès le mois de juin 1709, avait décidé de retirer d'Espagne toutes ses troupes pour bien montrer aux alliés qu'il avait sincèrement fait l'abandon de ce royaume. Et le Duc de Bourgogne reflétait la pensée du Roi quand il écrivait à son frère d'Anjou le 25 mars 1709 :

« Nous voici donc à la veille d'une campagne qui peut nous donner tout à craindre. La mauvaise récolte de l'année dernière et la gelée de l'hiver, qui a fait mourir les blés dans la plus grande partie du royaume, rendent les subsistances d'une difficulté infinie, et l'argent qui est extrêmement rare fait appréhender que l'on ne puisse payer régulièrement les troupes et qu'elles ne désertent. Si, faute de vivres ou d'argent, l'armée de Flandre vient à se débander ou à être obligée de quitter les postes qui arrêteront l'ennemi, pour chercher à subsister, l'ennemi, dont les magasins sont faits, en profitera pour aller en avant contre nous, et s'il se joignait encore à cela le malheur de la perte d'une bataille, peut-être serions-nous bien heureux si, en ce cas, les ennemis nous en quittaient pour la paix des Pyrénées (1) ».

Torcy était parti à La Haye pour parler de paix. Les exigences de l'ennemi étaient si dures que le Duc de Bourgogne avertit son frère que « malgré la situation extrême où nous sommes, le Roi n'a pas cru devoir acquiescer à de si extraordinaires conditions )). Le Roi devait joindre ses forces aux forces des alliés pour chasser d'Espagne son petit-fils. Cela, a il ne l'acceptera jamais, quoi qu'il lui en puisse arriver », écrit courageusement le Prince (2). Et la

(i) Baudrillart, Lettres, II, 11.

(2) Baudrillart, Lettres, II, i5.

lettre se termine par l'expression des sentiments personnels du Duc de Bourgogne et de ceux du Roi.

L'intérêt de l'Etat, seul, a été plus fort que ses sentiments. « Ma tendresse pour vous, mon très cher frère, me fait sentir vivement tout ce qui vous regarde en particulier, et je puis vous assurer que le seul bien nécessaire de l'Etat a eu part dans tout ce que le Roi, qui vous aime comme son petit-fils, a fait d'avances auprès de ses ennemis... Soyez persuadé, mon très cher frère, que ma tendresse durera autant que ma vie, m'estimant bien malheureux que l'état de la France m'ait obligé de penser autrement que ne l'aurait voulu mon cœur (i) ».

Si le Roi d'Espagne reproche en termes affectueux à son frère de l'abandonner : « Pensez-vous, en vérité, répond le Duc de Bourgogne, que dans les maux qui nous pressent, j'oublie ceux qui vous menacent, et pouviez-vous soupçonner que l'absence eût diminué en moi la tendresse que j'ai toujours eue pour vous ? (2) »

Aussi avec quelle joie il lui annonce que le Roi lui laisse au moins quelques troupes pour sa sécurité personnelle, et il ajoute :

« ...Je me flatte que vous ne me croyez pas capable d'oublier l'amitié étroite qui nous a liés pendant notre enfance et qui me fait pleurer si tendrement notre séparation : c'est cette même amitié qui me fait sentir maintenant combien il est pénible d'être frère et Français tout eh même femps, et que nos malheurs aient été jusqu'au point de désunir ces deux qualités. Mais ils ne désuniront jamais nos cœurs (3) ».

(1) Baudrillart, Lettres, II, 16.

(2)/d., II, 18.

(3) /d., II, 19.

Peut-on exprimer d'une manière plus émouvante le drame de conscience qui se jouait alors dans l'esprit et dans le cœur du Duc de Bourgogne ?

Cependant les exigences de l'ennemi avaient remis les armées en campagne. Le Duc de Bourgogne transcrit à son frère des récits de batailles avec ce style vif, alerte, clair, qui pour nous est une révélation. Il raconte la bataille de Malplaquet, « la plus sanglante bataille qui se soit donnée depuis longtemps », avec une allure militaire qui plaît chez ce Prince, qu'on aime quelquefois à représenter confiné dans son oratoire et bon seulement à écrire de pieuses méditations.

« Notre perte a été grande ; mais celle des ennemis est, de leur propre aveu, deux ou trois fois plus considérable que la nôtre. Ce nouveau malheur nous pourra coûter Mons, mais il a l'acquis à la nation française son ancienne réputation qu'elle a poussée, s'il se peut, plus loin dans,, cette journée que dans les victoires que nous avons remportées (i) ».

La fortune ne répondait pas au courage, et la victoire décisive n'avait pas encore paru. La campagne se termina, et il fallut encore parler de paix. Que pouvait-on espérer des ennemis ?

« Voilà encore, écrit le Duc de Bourgogne à Philippe V, un de ces cas où le devoir et le sang sont divisés et où l'on souffre infiniment, mais la paix est devenue indispensable et plus on ira en avant, plus elle coûtera cher (2) ».

Le Prince crut un moment que la nouvelle ligue, conclue contre la Suède par les Etats du Nord : Danemark, Brandebourg, Bussie, servirait les intérêts de la France. Il fait part à son frère de cette lueur

(i) Baudrillart, Lettres, II, 3i.

(2) Id., II, 35.

d'espérance (i), mais les affaires de l'Europe du Nord s'apaisèrent momentanément et la diversion attendue lie se produisit pas.

Alors Philippe V se décida à demander à Louis XIV un général français pour commander l'armée d'Espagne ; et le chef qu'il souhaitait, qu'il réclamait avec les dernières instances, c'était Vendôme, celui-là même qui, d'après le Duc de Bourgogne, n'avait commis que des fautes en Flandre, et qui avait tout faft pour le perdre d'honneur ! Philippe priait son frère d'appuyer sa démarche. C'était mettre à une rude épreuve la vertu du Prince ; mais le Roi d'Espagne connaissait l'humilité et l'abnégation de son frère. Il avait bien placé son espoir.

Vendôme fut envoyé en Espagne. Le Prince n'ignorait pas la valeur du soldat, s'il faisait des réserves sur ses qualités morales dans une lettre que nous connaissons (2).

Vendôme ne trompa pas les espérances du Roi d'Espagne. La victoire de Villaviciosa commença de changer la face des événements. Le Duc de Bourgogne pria son frère de faire savoir de sa part à Vendôme combien il était sensible « au grand service » qu'il venait de rendre à l'Espagne et à la France (3).

Mais à la Cour et en France tout le monde ne partageait par cette joie, beaucoup regardaient la conservation de l'Espagne comme un obstacle à la paix (4).

La paix I toute l'année 1710 avait retenti de ce

(i) Baudrillart, Lettres, II, 36.

(2) Cf. ci-dessus, chapitre VI, à la fin.

(3) Baudrillart, Lettres, II, 73.

(4) Id., Philippe V et la Cour de France, Tome I, ^24.

mot si gros d'espérance pour l'Europe et surtout pour la France.

Dans les Conseils, où le Duc de Bourgogne tenait gravement et consciencieusement sa place, les plus graves questions étaient agitées. Quelle attitude fut celle du Prince ? Le i6 février 1710, il se prononça pour la paix avec l'unanimité des membres du Conseil. Il avait prévenu son frère d'Espagne qu'il s'y verrait obligé par toutes sortes de raisons qu'il énumère. Il lui rappelle une fois de plus sa règle de conduite. « Encore un coup, écrit-il, après les intérêts de la France, je n'en ai pas de plus chers que les vôtres (i) ». lilais les intérêts de la France exigent l'abandon complet de l'Espagne. D'ailleurs il repousse, avec autant d'énergie que Monseigneur, toute idée de guerre contre Philippe V (2), et le 24 mars il déclare à son frère que « les ennemis persistant à s'opiniâtrer dans des conditions impraticables... les apparences sont bien plus pour la guerre que pour la paix (3) ».

Aux Conseils du 21 et du 28 avril. Torcy, appuyé par Demarets et par Pontchartrain, proposa d'ordonner aux plénipotentiaires « de savoir des députés de Hollande de quelle manière leurs maîtres demandaient que le Roi se joignît à eux pour faire la guerre au Roi d'Espagne ».

Cet avis fut rejeté, grâce à l'énergique intervention de Monseigneur et du Duc de Bourgogne sur- ,tout. Le Prince soutint qu'il ne fallait jamais laisser aux ennemis une occasion de supposer que le Roi en

(i) Baudrillart, Lettres, II, 45.

(2) Aux Conseils du i" et du 26 mars. Journal de Torcy, i43.

(3) Baudrillart, Le<<res, II. 47.

pourrait venir à cette extrémité (i). Le ii mai seulement, devant l'avis unanime des membres du Conseil, et contre son sentiment personnel, il approuva en termes ambigus le projet mis en avant par Beauvilliers. Le Roi de France donnerait de l'argent aux alliés pour la dépense de la guerre qu'ils seraient obligés de faire si Philippe V n'acceptait pas le partage de ses Etats (2). Même attitude quand Louis XIV en personne dut avouer au Conseil qu'on était acculé à la nécessité de combattre indirectement le Roi catholique.

La bataille de Saragosse (20 août), dans laquelle les troupes de Philippe V furent repoussées, causa au Duc de Bourgogne une véritable douleur. ïl admira la fermeté de son frère devant ce nouveau revers, ses efforts pour le réparer et la constance des Castillans (3). ^

Quelques jours après il écrit encore : « Je 3uis cependant consolé en partie par l'affection que vos Grands et le reste de vos sujets vous témoignent. J'avoue que cette constance de la nation espagnole redouble encore l'estime que j'avais déjà pour elle. Vous pouvez être assuré de mon suffrage pour les secours qui ne nous préjudicieront point, et mon amitié pour vous ne me laissera pas l'oublier dans les occasions (4) ». Le Prince comptait sur des jours bieilleurs.

La sympathie du Duc de Bourgogne ne se borna point à de vaines paroles, et lorsque fut décidé l'envoi

(i) Journal de Torcy, 167,168.

(2) Id., 177, 179.

(3) Baudrillart, Lettres, II, 58.

(4) /d.,II, 63.

du Duc de Noailles à Madrid, il fut de ceux qui réclamèrent que l'on continuât de défendre l'Espagne.

Telle fut la conduite du Duc de Bourgogne pendant les plus tristes années de la fin du grand règne. On a écrit différemment sur cette question ; mais la correspondance du Prince infirme les jugement» contraires. Elle montre clairement quelles limites il s'était fixées. La lettre du 21 octobre 1710 nous livre le fond de sa pensée.

Louis XIV avait, sur le rapport du Duc de Noailles, renoncé à l'idée d'abandonner son petit-fils. Avec quelle joie il annonce la bonne nouvelle à son frère !

« Le courrier qui vous est dépêché aujourd'hui vous instruira des intentions du Roi, dont vous aurez, je crois, lieu d'être content. Il me paraît que l'on ne saurait rien faire de meilleur dans la conjoncture présente. Au reste, mon cher frère, le Duc de Noailles | m'a dit que vous l'avez questionné si je n'étais point refroidi à votre égard ; il est vrai, mon cher frère, que dans les choses ovi j'ai pu croire les intérêts de la France différents des vôtres, je me suis attaché à la France préférablement à l'Espagne ; mais pour le fond du cœur, il a toujours été le même, et ce m'est une sensible joie que, les intérêts se réunissant, le devoir et l'amitié puissent tendre à un même but... Je puis vous assurer que dans les situations où nous nous sommes trouvés, vous en auriez fait autant que moi, mais je puis vous assurer aussi que je n'ai jamais été que jusqu'où j'ai cru que l'exacte justic pouvait me le permettre (i) ».

Et il répétait le 17 novembre : (( Oui, mon che: frère, vos intérêts sont les nôtres, j'en suis plu»

(i) Baudrillart , Lettres, II, 66.

convaincu que jamais et c'est ce qui fait ma joie a) »-

Dans le cœur du Duc de Bourgogne la France passait avant son frère que cependant il aimait tendrement. Sa joie fut complète quand les deux amourspurent se rencontrer et n'en faire qu'un. Mais tout n'était pas terminé. Le prince interrogeait l'avenir. Il se demandait avec angoisse comment pourrait finir ce drame qui tenait en suspens l'Europe et surtout l'Espagne. Dans la nuit oià se débattait son cœur de Français et son cœur de frère, il cherchait derrière chaque nuage si quelque lueur ne perçait pas l'obscurité.

L'année 1711 commença par donner quelque espoir. Le Sultan déclarait la guerre au Tzar. Le Duc de Bourgogne espérait que l'Empereur, voyant de si grandes forces turques dans son voisinage, ramènerait en Hongrie une partie des troupes massées contre nous (2).

Le dénouement se produisit du côté oià l'on s'y attendait le moins. L'Empereur d'Allemagne mourut. Cet événement déplaça les pièces de l'échiquier européen. Tous les esprits se fixèrent sur Vienne.

L'Archiduc, qui convoite l'Espagne, va-t-il se tourner encore vers le trône vacant ? Les Puissances supporteront-elles que se reforme l'Empire de Charles-Quint ? Le Duc de Bourgogne, tout ému à la pensée de ces coups soudains de la fortune, fait part à son frère de ces nouvelles espérances. « Que va devenir l'Allemagne ?... On ne peut rien juger de cjertaîvn de ce qui va se passer, mais ce qui l'est presque, c'est qu'une partie des troupes des allié» seront rappelées en Allemagne et qu'il ne se peut

(i) Baudrillart, Lettres, II, 67.

(3) Id. II, 74.

cfue nous ne nous trouvions très soulagés, par les suites d'un événement d'une telle conséquence d) ».

Cependant il sentait qu'une victoire avancerait plus l'heure de la paix qu'une déclaration de guerre du Sultan et la mort de l'Empereur, et il annonçait que la guerre était reprise en Flandre. Il laisse entendre à son frère d'Espagne que les armées étaient prêtes à « reprendre une grande supériorité ».

Le Prince entrevoyait-il l'aube blanchissante de Denain ?

C'est à ce moment que la mort de Monseigneur le fait « Dauphin ». Alors sa volonté grandit. Il a le sens des responsabilités qui l'attendent et il se permet de donner à son frère de plus fermes conseils.

Le Marquis de Bonnac est parti en Espagne pour obtenir de Philippe V les sacrifices nécessaires à la paix. « Vous devez considérer de quel état nous sommes sortis et quelle différence il y a des choses présentes aux choses passées. Vous n'oublierez pas non plus tout ce que nous avons souffert pour vous et que nos intérêts étant devenus inséparables, chacun doit eontribuer au grand ouvrage dont il s'agit ; mais il est juste que vous y contribuiez davantage, étant la cause de tout et y ayant un intérêt essentiel (2) ».

Et comme pour tempérer ce qu'il y a de pénible dans ces conseils, le Prince rappelle à son frère les souvenirs de jeunesse. Il est à Fontainebleau et il aime ce séjour comme au temps où ils y vivaient ensemble, « et ce souvenir m'est en même temps agréable et douloureux (3) ».

(i) Baudrillart. Lettres, II, 87.

(2) /J.,II, io3.

(3) Id., II, 107.

Il emploie toutes les ressources de la diplomatie et de la séduction pour amener son frère aux raisons de la Cour de France. Il le félicite, il le remercie, il le met dans l'embarras et rend une résistance presque impossible.

a On peut dire qu'après Dieu c'est à votre fermeté et à votre constance que vous devez votre couronne. Il est vrai qu'il vous en coûtera, et j'entre dans la peine que cela doit vous faire ; mais plus le sacrifice que vous faites pour les intérêts de la France est grand, plus dois-je vous en témoigner ma reconnaissance et le faire aussi au nom de tous les Français (i) )).

La grande affaire de l'automne de 1711 fut la négociation avec l'Angleterre et surtout l'élection de l'Archiduc comme Empereur.

(( Cet établissement sera assez beau pour qu'il s'en contente, avec ce que l'on voudra y ajouter, sans prétendre rien davantage sur l'Espagne et le reste de votre m^onarchie. Je suis si plein de notre affaire que je ne puis cesser d'en parler. Je voudrais que vous vissiez la joie où l'on est de savoir que votre maintien sur le trône d'Espagne est le fondement de la paix qui va se traiter... J'en reviens encore à notre affaire qui est un coup de la main de Dieu ; c'est de quoi nous le devons bien remercier ; il y a longtemps que je vous ai dit que vous ayant placé sur votre trône, il vous y maintiendrait lui-même et cela comme vous le voyez (2) ».

Le Duc de Bourgogne, pendant les derniers mois de 1711, rend compte de toutes ces espérances de paix et de négociations projetées. Et tout cela est

(i) Baudrillart, Lettres, II, m.

(2) Id., II, 119.

accompagné de réflexions très sensées. Il ne perd pas le sens des réalités et il ajoute : « Cette attente, ^ui est fort agréable, ne nous empêche pas de travailler fortement aux préparatifs de la campagne, sachant bien que la paix sera meilleure lorsque l'on sera mieux en état de continuer vigoureusement la guerre (ij ».

Faut-il le dire ? Le Duc de Bourgogne qu'on a dépeint comme incapable d'initiative et d'énergie, apparaît à ce moment maître de lui-même et plus clairvoyant que Fénelon dont on veut qu'il ait toujours été le docile instrument.

Le Prince ne suit pas son illustre maître dans ses désirs (( de paix à tout prix )). Et cependant ils étaient nombreux les Mémoires qui, de Cambrai, venaient aux mains de Chevreuse et de Beauvilliers pour être transmis au Duc de Bourgogne.

Fénelon, âme généreuse et humaine, s'apitoyait sur ces troupes qu'on menait à la bataille en haillons et affamées ? Il ne pensait qu'au peuple qui avait payé trop cher la gloire du Boi. Et cependant à cette heure la France luttait pour sa propre liberté.

Son désir de la paix le mène vraiment trop loin. Il demande que Philippe V abdique. Il va jusqu'à dire que Louis XIV aurait le droit d'user de menaces envers son petit-fils pour le forcer à déposer sa couronne. Perdant même, par la vue des misères actuelles étalées sous ses yeux, la juste appréciation des affaires, il va. lui et non pas le Duc de Bourgogne, jusqu'à redouter un succès militaire qui ne ferait que redonner de vaines espérances à la France...

Fénelon savait qu'il parlait en vain. Alors il s'en prend à Louis XIV même et comme emporté par une

(i) Baudrillart, Lettres II, 129.

inspiration subite, il change de ton. Sa pensée s'élève. Le prêtre, l'envoyé de Celui qui est le juge des rois comme des peuples, se réveille en lui : « Vous me direz que Dieu soutiendra la France : mais je vous demande où en est la promesse. Avez-vous quelque garant pour des miracles ?... Les méritezvous dans un temps où votre ruine prochaine et totale ne peut vous corriger, où vous êtes encore dur, hautain, fastueux, incommunicable, insensible et toujours prêt à vous flatter ?... Dieu se contenterat-il d'une dévotion qui consiste à dorer une chapelle, à dire un chapelet, à se scandaliser facilement et à chasser quelque Janséniste ? Non seulement il s'agit de finir la guerre au dehors, mais il s'agit de rendre au dedans du pain aux peuples moribonds, de rétablir l'agriculture et le commerce, de réformer le luxe qui gangrène toutes les mœurs de la nation, de se ressouvenir de la vraie forme du royaume, et de tempérer le despotisme, cause de tous nos maux... J'espère que Dieu sauvera la France, parce que Dieu aura pitié de la maison de Saint Louis, et que, dans la conjoncture présente, la France est un grand appui de la catholicité. Mais après tout, ne nous flattons pas. Dieu n'a besoin de personne, il saura bien soutenir son Eglise sans ce bras de chair... »

Ici, c'est Louis XIV qui avait raison : C'est Louis XIV qui a été (( chimérique » en voulant tenir tête à l'Europe avec des armées décimées et démoralisées. La fortune a favorisé l'audace. Il a sauvé la France sans la laisser humilier.

Qui ne connaît cette belle page de l'Histoire de France ? Le Roi ii avait pas voulu détrôner lui-même son petit-fils Roi d'Espagne. « Puisqu'il faut faire la guerre, j'aime mieux la faire à mes ennemis tju'à mes enfants ». Le Prince Eugène arrivait sur Paris,

Louis XIV mande Villars à Marly. Il lui confie les débris des armées. Il lui ordonne de livrer bataille. Et si Tarmée est vaincue ? Il ira lui-même faire un dernier effort, périr ou sauver l'Etat. Le vieux lion blessé fît reculer les chasseurs, la victoire de Denain sauva la France.

Les conférences pour la paix s'ouvrirent enfin en janvier 171 2. Le Duc de Bourgogne ne s'illusionne pas sur les difficultés de l'heure : « L'ouvrage n'est pas fini pour cela, écrit-il avec mélancolie ; ceux qui gouvernent la Hollande n'y entrent qu'à regret et Ton doit s'attendre à de grandes contradictions... Mais il faut aller avec patience pour arriver au terme que l'on s'est proposé ; et j'espère qu'avec l'aide de Dieu on surmontera tous les obstacles et que l'on y arrivera ».

Que le Roi d'Espagne se confie au Roi de France, ses intérêts sont en bonnes mains, « vous le verrez aisément, écrit-il, par les remarques qu'il a faites sur le plein pouvoir que vous venez de lui envoyer, puisqu'il trouve que vous en dites trop et que les ennemis en pourraient tirer des inductions désavafntageuses pour vous. Vous jugez bien par là que nous n'avons pas d'envie de jeter ce qui vous appartient à la tête des alliés, pour ainsi dire, et que nous sommes en intentions de nous en servir le plus utilement qu'il se pourra pour vous et pour nous (i) ».

Le Duc de Bourgogne dit « nous », qu'on le remarque.

C'est que Louis XIV a voulu associer ce jeune homme si grave à son gouvernement. II est de tous les Conseils, il y assiste, il y fait bonne figure.

« Il était, écrit Saint-Simon, devenu le dépositaire

(i) Baudrillart. Lettres, II, ï38.

du cœur du Roi, de son autorité dans les affaires et dans les grâces, et de ses soins pour le détail du gouvernement d) ».

La France a les yeux sur lui.

Demain, ce jeune Prince portera sur le trône les idées de justice, de paix, de charité. Le peuple salue ces espoirs avec une émotion non dissimulée. L'homme a dépouillé le costume de l'enfant. Les fautes de l'homme de guerre sont oubliées. La oabale est morte ; ses chefs sont dispersés. L'héritier du Roi est prêt.

La foudre éclata tout à coup dans cette brillante et sereine aurore.

Le 5 février 1712, la Duchesse de Bourgogne eut la fièvre qui continua en s'aggravant jusqu'au 7. La Princesse se leva cependant pour aller à la messe, car c'était dimanche. Le soir elle ressentit une violente douleur au-dessous de la tempe, qui dura tout le lundi 8. Les calmants ne pouvant la soulager, on la saigna. Les douleurs diminuèrent ; mais la fièvre revint plus forte. La Princesse passa la journée du 9 dans un état d'assoupissement dont elle ne sortait que pour délirer.

Le Duc de Bourgogne, dès le début de la maladie de la Princesse sa femme, s'installa à son chevet. Il y demeura nuit et jour (2).

Le médecin diagnostiqua la rougeole ; mais les plaques disparurent et les médecins ne crurent plus

(i) Lire tout le passage oii Saint-Simon a résumé cette disposition des âmes, VI, 2^2.

(2) Sourches raconte cela dans ses Mémoires au 9 février 1712.

à la rougeole. La tête restait prise. Malgré une nouvelle saignée la fièvre redoubla. L'émétique n'amena aucun soulagement.

Le Roi força le Duc de Bourgogne à sortir dans les jardins, il revint bientôt. D'ailleurs lui-même ne se sentait pas bien et avait la jBèvre.

La fièvre dévorait la Princesse qui passait de la prostration au délire. Le péril parut si grand que Madame de Maintenon se chargea de la douloureuse mission de la préparer à la mort et de profiter des intervalles de lucidité.

C'était le jeudi matin. Un peu surprise, la jeune Princesse répliqua qu'elle allait se préparer à se confesser et elle pria Madame de Maintenon de l'y aider. Le Père Noël, Piécollet, amené par le P. de La Rue, arriva. On les laissa seuls.

Cependant, le Duc de Bourgogne était dévoré par une fièvre ardente. Le Roi le pria de se retirer dans sa chambre. Il y alla ; mais à chaque instant il envoyait chercher des nouvelles de sa femme, et pour le retenir dans son lit il fallut lui cacher les progrès du mal.

La Princesse reçut l'Extrême-Onction et la Communion avec une grande piété. « Ma tante, dit-elle à Madame de Maintenon, il me semble que je suis toute changée. — C'est que vous vous êtes approchée de Dieu, et qu'il vous console présentement. — Je n'ai de douleur que d'avoir offensé Dieu. — Cette douleur, reprit Madame de Maintenon, suffit pour obtenir le pardon de vos péchés, pourvu que vous y joigîiiez une ferme résolution de ne plus les commettre, si Dieu vous rend la vie. — Oui, mais je crains de ne pas faire assez pénitence, si j'en reviens ».

Elle s'inquiéta de ses dettes. Monsieur le Dauphin les connaissait. Elle demanda à le voir. Madame de

Maintenon lui fît comprendre que cela n'était pas possible, parce qu'elle avait la rougeole ; mais, continua-t-elle, « si Monsieur le Dauphin sait vos dettes, Madame, vous devez être tranquille et bien persuadée que son amitié pour vous l'engagera à les acquitter au plus tôt w.

La Princesse parut calmée, et dès ce moment elle ne pensa plus qu'à la mort. Elle demanda au Père Noël de lui parler de Dieu. Elle dit adieu aux dames qu'elle aimait le mieux, u Ma belle Duchesse, dit-elle à la Duchesse de Guiche, je vas mourir. — Non ! non ! Dieu vous rendra aux prières de Monsieur le Dauphin. — Et moi, reprit la Princesse, je pense le contraire et que, parce qu'il est agréable à Dieu, il lui enverra cette affliction ». Profonde parole, dont le sens demeure fermé poi^r ceux qui ne connaissent pas le rôle de la douleur dans l'économie du salut.

Une consultation des meilleurs médecins, que le Roi et le Duc de Bourgogne provoquèrent, n'aboutit qu'à une nouvelle saignée, ce qui fut fait le soir. La fièvre redoubla. La Princesse perdait peu à peu connaissance. Les forces l'abandonnaient. Le vendredi soir 12, elle entrait en agonie.

Le Roi partit pour Marly avec Madame de Maintenon, laissant près de la Princesse le Cardinal de Noailles.

A huit heures un quart la Princesse avait rendu le dernier soupir.

Qui annonça la mort de la Princesse au Duc de Bourgogne ? Proyart nous dit seulement comment il l'accueillit : « Ah ! Seigneur, s'écria-t-il, conservez le Roi ». Com.me s'il eut pressenti en ce moment qu'il ne devait pas lui-même régner sur la France (i),

(i) Proyart, II, 269.

324 LE DLC DE r.OURGOGNE

Et voici maintenant la fin du drame. Assistons à la mort d'un saint.

A la nouvelle de la mort de la Princesse sa femme, le Prince s'enferma dans son oratoire et y demeura deux heures en prières. Puis il partit le lendemain pour Marly. Le Roi n'était pas réveillé. Le Prince alla à la chapelle pour y entendre la messe ; puis il remonta dans son appartement. Il ne put éviter les visites des Princes et des Princesses ; l'on parla mal des médecins qui avaient mal soigné la Duchesse de Bourgogne. « Soit que les médecins l'aient tuée, soit que Dieu l'ait rappelée, répondit-il avec douceur ; il nous faut également adorer ce qu'il permet et ce qu'il ordonne (i) ».

Cependant le Roi était réveillé. Le Duc de Bourgogne s'en fut à cette entrevue qu'il redoutait. L'aïeul embrassa longuement son petit-fils. Les larmes et les sanglots coupaient leurs paroles. Les courtisans nombreux, muets et saisis de pitié devant ce spectacle accablant, comprenaient-ils bien que la douleur frappe tous les hommes et que la mort ne respecte rien, ni la jeunesse, ni la grandeur, impuissante seulement devant la vertu ?

Le Roi remarqua la mauvaise mine du Prince. Les médecins lui conseillèrent d'aller prendre le lit. Docilement il y alla et ne reçut ce jour-là que son confesseur, ses menins et Chevreuse. Le reste du jour, il pria ou fit des lectures pieuses.

La nuit fut mauvaise ; il eut une forte fièvre. Le lendemain il s'efforça, comme le Roi, de reprendre sa vie régulière ; et après le Conseil, Torcy passa chez le Duc de Bourgogne qui travailla trois heures. Il était cependant très fatigué.

(i) Proyart, II, 269.

A Versailles se faisaient les préparatifs du service funèbre de la Duchesse de Bourgogne. L'autopsie ne révéla aucune maladie, a On dit seulement qu'elle avait le sang tout brûlé (i) ». Elle était morte de rougeole maligne comme va mourir le Duc son mari. A Marly il était sur son lit de douleur et la mort était là.

Féneîon apprit en même temps la mort de la Duchesse de Bourgogne et la maladie du jeune Prince. Il comprit que tout était à craindre de la part d'un cœur sensible, d'un caractère mélancolique et d'une âme passionnée.

« Ce qui m'afflige le plus, écrit-il, est la maladie de Monsieur le Dauphin ; il y a déjà quelque temps que je crains pour lui un sort funeste. Si Dieu n'est plus en fureur contre la France, il reviendra ; mais si la fureur de Dieu n'est point apaisée, il y a tout à craindre pour sa vie. Je ne puis rien demander ; je tremble sans qu'il me soit permis de prier. Mandez-moi la suite de sa maladie, vous savez comme je m'y intéresse. Hélas ! hélas ! Seigneur, regardeznous en pitié (2) ».

Et lui qui avait consolé tant de cœurs meurtris, il essaie de consoler son cher petit Prince. Il envoie au Duc de Chevreuse un admirable écrit à remettre sous les yeux du jeune Prince à la première occasion. Impuissant à trouver des paroles qui se changeaient en sanglots, il emprunte la plume de Saint Augustin.

« J'ai prié et je prierai ; je fais même prier pour la Princesse que nous avons perdue. Dieu sait si le Prince est oublié. Il me semble que je le vois dans

(i) Sourches, XIII, 296.

(2) Œuvres Complètes, VIII, 4?.

l'état où Saint Augustin se dépeint lui-même (i) : mon cœur est obscurci par la douleur ; tout ce que je vois me retrace l'image de la mort. La maison paternelle me rappelle sans cesse ma douleur et mon malheur. Tout ce qui m'était doux me devient un supplice, depuis que je l'ai perdue ? Mes yeux la cherchent partout, et ne la trouvent nulle part. Tout ce que je vois m'est en horreur, parce que je ne la vois point. Quand elle vivait, quelque part que je fusse sans elle, tout me disait : vous l'allez voir ; rien ne me le dit plus. Je ne trouve de douceur que dans mes larmes : elles me tiennent lieu de ce qu'elle m'était, lorsqu'elle vivait... (2) ».

Le mardi matin iG, le Prince, en proie à de sombres pressentiments, dit à plusieurs reprises au P. Mai-îineau : « Mon Père, je ne sortirai point d'ici ». Le confesseur le rassura, disant qu'on priait partout pour sa guérison et il le pressa « de joindre ses prières aux leurs, afin de l'obtenir, car elle était nécessaire au bien de l'Etat dont les intérêts lui avaient toujours été chers. « Mais n'y aurait-il point pour moi de vanité, répliqua le Prince, de demander à Dieu ma guérison, comme nécessaire au bien de l'Etat ? » Le P. Martineau le rassura.

« Eh bien, reprit-il. Dieu qui sait les desseins qu'il a sur moi, est le maître ; je ne veux que ce qu'il veut, soit la vie, soit la mort, qu'il décide, j'y consens. Fiat, fiât (3) ».

Le soir, des plaques rouges apparurent sur le corps.

(i) Saint Augustin, Confessions, Livre IV, chap. 4 et suiv.

(2) Le Cardinal de Baussct a copié cet écrit sur le manuscrit original de la main de Fénclon (Vie de Fénelon, L. VII, ch. 47.)

(3) Recueil des Vertus, 160.

et la fièvre de nouveau le reprit. On se crut encore en face de la rougeole. Les médecins n'osaient rien ordonner, se souvenant des mauvais résultats obtenus sur la Duchesse de Bourgogne. La nuit du mardi au mercredi fut mauvaise et la journée de même. Les plaques rouges disparaissaient, puis reparaissaient. Le Duc de Bourgogne avait une fièvre ardente. Il voulut faire une confession générale pour se préparer à recevoir les derniers Sacrements. Et au P. Martineau qui le rassurait et qui lui demandait de préparer l'effet des remèdes par des pensées plus consolantes : — « Dieu merci, répondit le Prince, la pensée de la mort n'est point une pensée qui m'attriste, vous savez que je ne désire que la volonté de Dieu, S'il veut que je vive, demandez que ce soit pour le mieux servir. S'il veut que je meure, priez pour que ce soit pour vivre éternellement avec lui ».

Puis il fît appeler les officiers et les gens de sa maison ; il les remercia de leurs services, promit de les recommander au Roi. II se fît apporter l'état des familles pauvres qu'il souten.ait. Que deviendraientelles après lui ?

« Tout occupé de cette pensée, raconte Proyart, il se rappela que la Dauphine lui avait laissé quelques pierreries. Il ordonna qu'on les mît en vente, et les ,amis du Prince, les uns pour entrer dans ses vues de charité, les autres pour avoir quelque chose qui lui eût appartenu, mirent l'enchère sur ces bijoux qui furent vendus beaucoup au-dessus de leur juste valeur (i) ».

Il répartit la somme entre ses pauvres. Il envoya 700 livres au couvent des Piécollets pour qu'on priât pour l'âme des soldats tués à la guerre en combattant

(i) Proyart, II, 278.

SOUS ses ordres. « Il ne laissa rien, ajoute Proyart, pour faire prier pour lui-même ».

Le Prince employa le reste de la journée à faire des lectures pieuses. Le calme revenant trompa les médecins. Le Roi se promena comme à l'ordinaire, dans les jardins.

La nuit fut mauvaise. Les plaques reparurent et la fièvre redoubla de violence. (( Voilà une fièvre horrible, disait-il ; voilà une fièvre horrible ; je sens une extrême chaleur au dedans » ; puis a craignant que ces paroles ne fussent l'effet de quelque impatîience ou de trop peu de courage à souffrir le mal qu'il sentait, il ajouta aussitôt, comme pour corriger ce qu'il avait dit : peut-être la fièvre que j'ai ne mé paraît-elle si forte que parce que je n'ai point été malade et que je ne suis point accoutumé à souffrir. Et qu'est-ce après tout, que le mal en comparaison des feux du Purgatoire où nos péchés les plus légers doivent être expiés, si nous n'avons soin de les expier nous-mêmes par la pénitence ?

— Je lui répondis, continue le P. Martineau, que, par un effet de la miséricorde divine, l'ardeur de sa fièvre pouvait servir à le garantir des feux du Purgatoire, s'il la souffrait et l'offrait à Dieu avec componction, et en unissant sa peine à celle de Notre- Seigneur. — Très volontiers, répondit-il. Que nous sommes obligés à Dieu de nous avoir donné un moyen si facile de satisfaire à sa justice (i) ».

Cependant les souffrances augmentaient. Le Prince désira recevoir en même temps l'Extrême-Onction et la Communion en Viatique.

Le Roi consulta les médecins qui, toujours aveu-

(i) Recueil des Vertus, i65.

gles sur la maladie du Prince, répondaient que le Prince serait en état de communier très prochainement à l'Eglise. « Fiat, fiât », avait dit encore le Duc de Bourgogne en apprenant le refus du Roi.

Louis XIV qui ne voulait pas répandre inutilement l'alarme dans son royaume se retranchait derrière les règles de l'Eglise, qui alors ne permettaient la Communion en Viatique que dans le cas d'un véritable danger, « et c'est aux médecins, continua-t-il, qu'on doit s'en rapporter plutôt qu'à moi-même .).

Les médecins ne croyaient pas à Timminenoe d'un danger ; ils s'opposèrent même à ce que l'Extrême- Onction lui fût administrée, « qu'il n'était nullement da,ns le cas de recevoir ce Sacrement ».

Le Prince souffrit cruellement de tous ces refus : « 0 mon Sauveur, s'écria-t-il, puisqu'on ne veut pas me croire, il faudra que je quitte ce monde sans la consolation des secours que vous avez établis pour les mourants. Vous voyez les désirs de mon cœur, que votre volonté soit faite ». — a Mais, continue Proyart, les lâches tempéraments des médecins furent éludés par un tempérament plus chrétien que proposa une personne vertueuse (i). Comme on s'appuyait des règles de l'Eglise, pour empêcher que le Prince communiât en Viatique, on dit qu'il pouvait le faire à jeu,n aussitôt après minuit, et ceux qui ne cherchaient qu'à épargner au Roi un" spectacle affligeant, applaudirent les premiers à cet expédient qui comblait les vœux du m.alade, et qui les soustrayait eux-mêmes au reproche d'avoir, par des considérations humaines, laissé toourir un Dauphi,n sans Sacrements (2) ».

(i) Le Père Martineau.

Ca) Proyart, II, 276.

Et cela fut fait ainsi. La messe commença à minuit, célébrée par le premier aumônier du Roi. Le Duc de Bourgogne communia avec une grande feireur.

« Alors, rapporte le P. Martineau, la tranquillité succéda à l'inquiétude qu'il avait fait paraître auparavant. Il était en possession de Celui qu'il aimait, qu'il désirait, qu'il cherchait. Son cœur était content ».

« Que j'ai d'obligation à Dieu, dit-il au P. Martineau, de ce qu'il veut bien me tirer maintenant du monde où tant de pièges m'étaient préparés. De quels dangers pour le salut le trône n'est-il pas environné ! Aurais- je eu assez de fidélité pour n'y pas périr ? »

Il fit encore une sorte d'examen de conscience et se souvenant des miauvais procédés dont on avait usé à son égard : « Seigneur, dit-il, j'ai la confiance que vous me pardonnerez mes offenses, comme je leur pardonne le mal qu'ils m'ont fait ou qu'ils ont voulu me faire ».

Cependant les souffrances augmentaient. Un feu intérieur le dévorait, et il pensa à celle qui avait ressenti les mêmes souffrances, a Oh ! ma pauvre Adélaïde, que tu as dû souffrir ! 0 mon Dieu que ce soit pour le salut de son ùme ! Unissez mes souffrances laux siennes ! sanctifiez-les par les vôtres 1 et accordez-lui le repos éternel (i) ».

Le P. Martineau voyant, à la pointe du jour, le Prince un peu plus calme, se retira pour dire la messe dans la chapelle du château. Il n'âvait pas achevé l'office qu'on vint le prévenir que le Prince était k toute extrémité... Le Père trouva le Prince en proie à un délire furieux. En voyant approcher son

(i) Proyart, II, 279.

confesseur, le mourant parut le reconnaître. « Ah ! mon Père », dit-il à mi-voix. « Quel trait pour moi que cette courte parole, ajoute le P. Martineau. Combien de choses, toute courte qu'elle est, dut-elle faire comprendre à un homme accoutumé au langage de celui qui la prononça et dont le cœur lui était si connu ! »

Et voici la fin du drame^ racontée par le P. Martineau. « Je dis en trois mots au Prince mourant qu'on allait lui donner l'Extrême-Onction et qu'il la devait recevoir avec confiance en la miséricorde de Dieu qui a établi ce Sacrement pour effacer le reste de nos péchés, et pour nous mettre en état de paraître devant lui pur et sans tache. En même temps je pris sa main et la mis sur la mienne, le priant de la serrer au cas qu'il m'entendît. Il le fît, mais je n'oserais assurer que ce fût avec connaissance, parce que ça a pu être l'effet du hasard, dans l'agitation où il était alors.

» Àuss'itôt, l'aumônier du Roi lui donna les Saintes Huiles. On récita les prières des agonisants, et à peine furent-elles achevées qu'il expira. On m'a dit, qu'un instant avant que d'expirer, il avait prononcé le sacré nom de Jésus-Christ en levant les yeux au ciel, et d'un ton plein de foi et d'amour. Je n'ai pas de peine à le croire, car il n'est pas surprenant qu'à la mort il ait eu dans la bouche un nom qu'il avait eu toute sa vie, si profondément gravé dans le cœur. J'avoue cependant que je ne l'ai pas entendu ».

Le Prince expira à huit heures et demie du matin.

Après le récit d'une telle mort, comment ne pas se rappeler que la religion est le seul flambeau qui jette un rayon d'espoir sur les deux grandes réalités qui ne changent pas, la vie et la mort, et qui nous

aide à les traverser ; ou mieux, que la foi donne le secret des vies consolées et des morts joyeuses ?

En apprenant cette horrible nouvelle, Fénelon laissa échapper ces seuls mots : « Tous mes liens sont rompus... Rien ne m'attache plus à la terre ». Il demeura plusieurs jours dans un étal d'accablement qui commençait d'alarmer ses amis.

Quelques jours après, il eut la force d'écrire au Duc de Ghevreuse cette lettre déchirante (i) : « Hélas, mon bon Duc, Dieu nous a ôté toute notre espérance pour l'Eglise et pour l'Etat. Il a formé ce jeune Prince, il l'a orné, il l'a préparé pour les plus grands biens, il l'a montré au monde et aussitôt il l'a détruit. Je suis saisi d'horreur et malade de saisissement sans maladie ; en pleurant le Prince mort, qui me déchire le cœur, je suis alarmé pour les vivants. Ma tendresse m'alarme pour vous et pour le bon Duc (de Beauvilliers) ; de plus, je crains pour le Roi ; sa conservation est infiniment importante.

» On n'a jamais tant dû désirer et acheter la paix. Que serait-ce si nous allions tomber dans les orages d'une minorité sans mère régente, avec une guerre accablante au dehors ; tout épuisé, poussé à bout... ».

Si une chose put adoucir les douleurs de Fénelon, ce fut le récit des derniers moments du Prince. « Les contemporains gardèrent en effet le souvenir de l'admirable spectacle qu'offrit à la Cour de Louis XIV cette agonie d'un homme frappé au milieu de la jeunesse et de toute la force de la vie, mourant sans un regret, joyeux même de la joie du chrétien ». Et cette impression fut assez profonde pour qu'elle restât contresignée dans tous les Mémoires du temps.

« Ce dut être une scène à la fois déchirante et

(i) Œuvres Complètes, VII, 873.

LE DAUPHIN EST DIGNE DE REGNEE. LA MORT 33â

pleine de grandeur que celle où l'on vit au milieu des splendeurs de Versailles, cette mort de l'héritier du trône 'à vingt-neuf ans, devenant par la foi chrétienne, l'espérance du bonheur céleste, le dédain de la vie, la reconnaissance sincère envers Dieu pour la délivrance d'une charge aussi écrasante que celle de régner, devenant, dis- je, comme un jour de triomphe pour celui qui échappait, pour ainsi dire, à la vie.

» Ce coup qui réduisait tant d'espérances à néant, montra, comme dans un lumineux éclair, la fragilité des choses humaines et la force invincible de ces croyances, devant lesquelles la mort elle-même est forcée de s'avouer vaincue (i) ».

Le corps du Duc de Bourgogne fut transporté à Versailles le jour même. Les chirurgiens firent l'autopsie et ils en retirèrent le cœur qu'on déposa embaumé près de celui de la Dauphine. Les deux cercueils furent placés sur la même estrade, « spectacle nouveau et si affreux, raconte Breteuil, que ceux qui, comme moi, ont eu la douleur de le voir, ne peuvent y penser sans en frémir ».

Les deux cœurs furent mis dans un carrosse dont les huit chevaux étaient bardés de housses noires, traînant jusqu'à terre, avec de grandes croix de moire d'argent blanche. Ils furent transportés en grande pompe à l'Abbaye du Val-de-Grâce, oïj l'abbesse fit en les recevant un touchant discours.

Cependant les corps du Dauphin et de la Dauphine étaient exposés à Versailles. Ils y restèrent trois jours, puis furent transportés à Saint-Denis suivis d'un long cortège. Les cercueil» 'demeurèrent dans l'Eglise.

(i) Emmanuel de Broglie, Fénelon à Cambrai, 353.

D'après la coutume, il fallut attendre quarante jours pour les descendre dans le caveau royal. La cérémonie eut lieu le i8 avril (i).

La mort soudaine du Duc et de la Duchesse de Bourgogne enflamma les imaginations. Le peuple crut aux plus noirs desseins et ses soupçons se portèrent sur le Duc d'Orléans qui aurait fait empoisonner les héritiers du trône pour s'y asseoir à son tour.

Le Duc d'Orléans n'avait pas l'âme aussi noire. Cependant, de lui-même, il alla demander au Roi d'ouvrir une information. Il voulait faire cesser ces bruils sinistres qui l'exposaient aux insultes du peuple et à l'hostilité d'une partie de la Cour. Le Roi refusa d'entrer dans cette voie.

De fait les circonstances extérieures suffisent pleinement à expliquer ces morts dont l'imagination des contemporains fut si vivement frappée.

Les Princes ne furent pas les seuls que le mal emporta ainsi à cette époque, dans la force de l'âge. La Gazette de Hollande, de février 171 2 évalue à plus de cinq cents le nombre des victimes, que fît, tant à Paris qu'à Versailles, l'épidémie de rougeole pourprée... Car le Duc et la Duchesse de Bourgogne paraissent bien être morts de rougeole maligne (2;.

Saint-Simon a raconté, dans un récit dramatique, la mort du Duc de Bourgogne. C'est un long déchirement d'âme, un cri d'admiration et de désolation.

(( Le jeudi matin, 18 février, j'appris, dès le grand matin, que le Dauphin, qui avait attendu minuit

(i) Lire dans d'Haussonville : La Duchesse de Bourgogne, Tome IV, ch. 6, les détails très curieux de ces cérémonies.

(2) D'Haussonville, La Duchesse de Bourgogne, Tome IV. /i?,2) rnpportc, à ce propos, une consultation du Professeur Dieulafoy.

avec impatience, avait ouï la messe bientôt après, y avait communié, avait passé deux heures après dans une grande communication avec Dieu, que la tête s'était après embarrassée, et Madame de Saint-Simon me dit ensuite qu'il avait reçu l'Extrême-Onction ; enfin qu'il était mort à huit heures et demie...

)) Grand Dieu I quel spectacle vous donnâtes en lui, et que n'est-il permis encore d'en révéler des parties également secrètes, et si sublimes qu'il n'y a que vous qui les puissiez donner et en connaître tout le prix ! Quelle imitation de Jésus-Christ sur la croix ! On ne dit pas seulement à l'égard de la mort et des souffrances, elle s'éleva bien au-dessus. Quelles tendres mais tranquilles vues ! Quel surcroît de détachement ! Quels vifs élans d'actions de grâces d'être préservé du sceptre et du compte qu'il en faut rendre ! Quelle soumission, et combien parfaite ! Quel ardent amour de Dieu I Quel perçant regard sur son néant et ses péchés I Quelle magnifique idée de l'infinie miséricoide ! Quelle religieuse et humble crainte ! Quelle tempérée confiance I Quelle sage paix ! Quelles lectures ! Quelles prières continuelles ! Quel ardent désir des derniers Sacrements ! Quel profond recueillement ! Quelle invincible patience ! Quelle douceur ! Quelle constante bonté pour tout ce qui l'approchait ! Quelle charité pure qui le pressait d'aller à Dieu ! La France tomba enfin sous ce dernier châtiment ; Dieu lui montra un Prince qu'elle ne méritait pas. La terre n'en était pas digne, il était mûr déjà pour la bienheureuse éternité ».

Le lendemain de l'inhumation définitive, Beauviiliers vit entrer dans son appartement, à Versailles, Saint-Simon, qui lui dit en l'embrassant : « Vous

(i) Saint-Simon, VI, 288, 25o.

venez donc d'enterrer la France ». « Il en convint avec moi, ajoute Saint-Simon. S'il était au monde combien plus en serait-il persuadé aujourd'hui ».

L'on sait que Saint-Simon écrivit ses Mémoires quand le Régent commençait de conduire la France à la Révolution ; et l'on ne peut s'empêcher de pleurer la mort d'un Prince qui aurait pu éviter la catastrophe de la fin du siècle ; qui, au lieu d'une Révolution sanglante, aurait remis la France dans ses traditions et montré la marche vers tous les progrès par une évolution pacifique. Quelque bien qu'on dise de la Révolution, il appert, à tout esprit libre, que la France, après sa rupture avec la Monarchie, a perdu son équilibre politique. La rupture fut trop brusque et le peuple, au lieu de réparer la nxaison qui se lézardait, la jeta par terre, et ce même peuple se trouva soudain sans abri.

Mais le peuple français demeure avec ses qualités de race qui font l'admiration et l'envie du monde entier.

La France a repoussé l'Europe coalisée et promené i le drapeau tricolore dans toutes les capitales. Elle ] a vu son territoire envahi. Elle a vu la guillotine transformée en instrument de règne et le Palais des Rois embrasé de ses propres mains. Rien ne l'a abattue, et même quand elle semblait le plus bas, elle a montré cette qualité qui fait les résurrections : la vitalité. La France renaîtrait de ses cendres, s'il le fallait, pour ne pas mourir.

Hier, les politiciens étrangers la croyaient morte, et ils l'attaquèrent, escomptant ses dépouilles. Toute seule, elle tint le coup d'abord, même quand il n'y avait plus de canons, ni de cartouches, avec sa seule énergie. Puis quand les nations, plus par intérêt

que par sympathie, se mirent à ses côtés, la France devint l'ossature des armées lalliées en Occident et en Orient, au point que, quand un front allié ployait, on appelait la France au secours et le drapeau tricolore apportait la victoire dans ses plis soyeux.

Blessée, quoique victorieuse, comme il arrive dans les combats sanglants, elle pansera ses blessures, seule, même si les puissances égoïstes l'abandonnent dans la peine après avoir utilisé sa gloire.

Monsieur le Duc de Saint-Simon, on n'enterre pas la France.

Ce ne fut pas la France, mais ce fut bien la vieille Monarchie qu'on descendit dans les caveaux de Saint- Denis, avec le cercueil du Dauphin ; la vieille Monarchie, donc l'instrument qui avait forgé la grandeur de la France avec l'épée, et mieux encore avec la politique, patiente et prudente, d'un père de famille heureux et fier d'agrandir son domaine.

Sans doute l'instrument vieilli et qu'on n'avait pas voulu réparer commençait à se fausser, et la politique avait commis des fautes à l'intérieur. Mais le Duc de Bourgogne avait la vue très nette des maux qui travaillaient alors la France et aussi la claire intelligence des remèdes qui les auraient corrigés.

Ce ne fut pas un grand général. Les Condé sont rares ; mais il avait le goût des choses militaires. Il avait conçu une haute idée du métier de Roi et il s'y était préparé avec un sentiment élevé de son devoir. Il considérait en toutes choses la gloire de la France et le bonheur du peuple. Tout cela se conclut des Documents, Mémoires et Lettres inédites qui sont passés sous nos yeux.

Et puisqu'on se plaît à l'écraser en le comparant au vainqueur de Rocroy, serait-il permis de remar-

quer que le génie militaire ne suffît pas et n'est pas même indispensable à un Roi.

Le Duc de Bourgogne n'aurait pas fait la guerre, mais il avait d'autres idées.

« Il projetait une réforme générale de la société française, empreinte de l'esprit aristocratique et chrétien des Ducs de Beauvilliers et de Chevreuse ; il méditait l'application d'idées politiques et économiques conformes aux propositions de Fénelon. Il devait à ce dernier de montrer pour le peuple une àme généreuse et compatissante, de décréter l'égalité de tous les citoyens devant la loi, de soumettre à l'impôt le clergé et la noblesse, de soulager ainsi le reste de la nation qui supportait toutes les charges du Trésor ».

Sous la bienfaisante influence de Fénelon encore, <( il réformait les monstrueux abus du régime financier, il régénérait l'agriculture et le commerce, devinait le grand rôle de l'industrie et lui frayait la route. Il comprenait que la paix est la vie des sociétés, et il gémissait de cette longue guferre qui ensanglantait l'Europe »,

Si l'on juge ces Réformes un peu timides, que l'on se rappelle que cette timidité même aurait facilité le succès et préparé l'avenir. Il ne faut donner aux peuples, comme aux personnes, que ce qu'ils peuvent supporter, et les faire passer insensiblement de l'état de dépendance à l'état de liberté.

Ces projets, quel que soit le jugement sévère des esprits chagrins, contiennent des pensées et des aspirations qui décèlent une grande âme.

« La vie du Prince est d'ailleurs le meilleur commentaire de son système. Il ne faut pas l'oublier, il écrivait à vingt-cinq ans au milieu des séductions de la puissance et au pied du trône. Lui qui n'avait pas souffert, il a travaillé toute sa vie à soulager ceux

qui souffrent. A ce titre seul, le Duc de Bourgogne mériterait un pieux souverrir. Il est tombé avant l'heure, et ce travail interrompu a quelque chose d'inachevé qui désarme et qui touche (i) ».

Ostendent terris hune tantum fata, neque ultra

Esse sinent... (2)

La mort du Duc de Bourgogne est un amer désespoir, parce que nous la jugeons à la lumière des événements passés.

Tant que les imaginations françaises en appelleront de la fatalité des choses accomplies au rêve de l'Histoire recommencée et de l'Histoire heureuse, nous afimerons à nous figurer le règne du Duc de Bourgogne empêchant celui de Louis XV, ou plutôt, portant lui-même ce nom de Louis XV qui serait devenu le symbole de la vertu couronnée.

(i) E. Moret^ Quinze ans du règne de Louis XIV, II, 226. (2) Virgile, Enéide, VI, 869.

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