I.E DAUPHIIV EIV FACE DU JAX8ÉIVISME ET DU PROTESTANTISME
(( Connaissez-vous assez toutes les vertus du Christianisme ? Vous serez jugé sur l'Evangile comme le moindre de vos sujets... Ne vous êtes-vous point imaginé que l'Evangile ne doit point être la règle des Rois comme celle de leurs sujets ? (i) ».
A cette question que Fénelon pose à son royal élève, dans VExamea de Conscience, le Prince paraît répondre quand il écrit : « L'observance exacte de la loi évangélique dans un Etat serait le repos de celui qui gouverne et le bonheur de ceux qui sont gouvernés. Un des caractères propres de la religion chrétienne, c'est de porter partout l'esprit de charité. Nonseulement elle ne trouble point l'ordre de la société, mais elle ne tend, au contraire, qu'à faire régner la paix et l'harmonie entre les membres qui la composent. Le Sauveur du monde veut que les Rois défcn-
(i) ŒuTres Complètes, Examen de con'science, VII, aS.
dent les petits et les faibles contre l'oppression ; qu'ils soient bons et justes envers tous (i) ».
Une royauté chrétienne demandant toute sa force et sa vertu à la religion, et cherchant toute sa règle dans l'amour de Dieu et dans l'amour des hommes, la royauté de Saint Louis était son idéal. Et il était bien là surtout l'élève de Fénelon. C'est à cet idéal que le pieux et ardent Archevêque le voulait conduire, idéal qu'avait connu la Chrétienté, ce beau Moyen- Age qu'on veut ignorer, et dont l'apogée est marquée par le règne de Saint Louis.
Alors, la morale évangélique dirigeait les relations sociales, et plus d'amour, par conséquent plus de paix régnaient parmi les hommes.
Entendons notre Prince appeler la religion à son aide pouf remplir ses devoirs : « Un certain amour naturel de l'ordre, dit-il, le désir de l'estime, la crainte du blâme et la nécessité de prévenir de grands désordres, peuvent bien soutenir un Roi dans certaines circonstances et l'engager à remplir une partie de ses devoirs ; mais très certainement il n'y a que la religion qui puisse le porter à en remplir la totalité et à les bien remplir constamment. Il faut à l'âme des motifs surnaturels pour la soutenir dans une vie de sacrifices les plus contrariants pour la nature.
» Mais quand un Roi attentif à l'œil de Dieu qui le surveille, se rappelle qu'il est le ministre de sa bonté pour les hommes ; quand il pense que par l'union qu'il peut et qu'il doit avoir avec Dieu, il devient sage de toute sa sagesse pour découvrir le bien, et fort de toute sa puissance pour l'exécuter ; quand il pense, comme Saint Louis, que les épines de sa cou-
Ci) Proyart, I, 279.
ronne terrestre doivent se changer en roses dans le séjour du repos ; alors son âme s'élève au-dessus de la nature et d'elle-même. Rien n'est plus capable de le décourager ; il ne pense qu'à faille du bien aux hommes et ne se lasse point de leur en faire. Il en fait aux bons parce qu'ils sont bons, il en fait aux méchants pour les engager à devenir bons et pour imiter le Père Céleste qui fait lever son soleil sur les uns et sur les atîtres... (i) ».
Une pareille foi, et aussi élevée, et aussi profonde, devait influer sur les idées qu'il se faisait de ses droits et de ses devoirs.
Il savait qu'un Roi tient son autorité de Dieu, et il comprenait que les !Rois n'exercent point leur autorité, mais celle de Dieu. II l'avait lu dans Bossuet. Et cela est vrai de la royauté héréditaire comme de l'élective ; car les peuples, dans l'élection d'un Roi, ne font que désigner le ministre visible, non pas de leur autorité, mais de rautorité même de Dieu sur eux, comme feraient des enfants qui, n'ayant point de père naturel, en adopteraient un. L'autorité de ce père adoptif ne serait pas l'autorité de ces enfants, mais celle de Dieu même ; « elle ne serait bien exercée qu'autant qu'elle le serait au nom de Dieu, comme doit l'être l'autorité paternelle ». Et cela est vrai des autres formes de gouvernement.
Faute de comprendre ces choses, certains esprits redoutent encore chez les rois cette autorité absolue qu'ils confondent avec l'autorité arbitraire. Ils oublient quelles garanties protègent les peuples, dont les conducteurs .agissent d'après les préceptes du décalogue et sont redevables de leur conduite au Dieu qui « sonde les reins et les cœurs ».
(i) Proyart, II, 37.
Représentant de Dieu, le Roi de l'ancienne monarchie exigeait le respect de la loi divine, l'Evangile ; à son sacre, il en jurait l'observance et le maintien.
Le Duc de Rourgogne devenu Roi aurait été, pénétré comme il l'était de la vie évangélique, le défenseur de la religion, avec l'aide des évêques, les défenseurs naturels de la foi et de la morale.
Le choix des premiers ministres du sanctuaire importe à l'avancement du royaume de Dieu et à la tranquillité de l'Etat.
Les Evêques, dit le Prince, mettent la règle parmi les curés ; les curés l'établissent d-ans leurs paroisses. Tout est dans l'ordre.
Toute révolution est d'ordre théologique, a dit Proudhon ; le Dauphin l'a compris avant lui et il le dit hardiment : « En remontant à l'origine des troubles qui ont agité l'Europe depuis plusieurs siècles, on verra clairement que, si le corps épiscopal eût été composé d'hommes éclairés et intègres dans les mœurs, la chrétienté n'eût point été le théâtre de tant de guerres sanglantes. On sentait assez la nécessité de réformer le clergé, mais les évêques, les uns par indolence, les autres par connivence, s'en tenaient à de vaines paroles, lorsque Luther sortit de son cloître... La régularité des premiers pasteurs eût arrêté cette secte dès sa naissance et prévenu ses ravages.
» Mais si une fois le corps destiné à éclairer perd sa lumière, tout est dans les ténèbres ; les opinions se confondent ; les esprits s'aigrissent par la dispute ; les passions, que le frein de la religion ne contient plus, se portent à tous les excès ; on se heurte, on se choque et l'on finit par s'entr'égorger. (i) »
Sous son règne, les Évêques du xviii" siècle au-
(i) Proyart, L 288.
raient gardé la résidence. « Il est surprenant, écrivait-il ironiquement, que les évêques non résidants aient toujours de merveilleuses raisons pour être dispensés de la résidence et que nos meilleurs évêques n'en aient jamais, ou que très rarement. »
Et il ajoutait avec quelque malice : « Ceux qui prétendent que les choses vont tout aussi bien dans leurs diocèses pendant leur absence que lorsqu'ils y résident, réduisent à zéro toute la valeur et le savoirfaire de leurs personnes... »
La scandaleuse inégalité des ressources du haut clergé et du bas clergé avait frappé le Dauphin et il voulait y remédier. (( Les uns sont dans l'opulence, les autres dans un état de misère indécent ». Les curés de campagne avaient 3oo livres par an, et l'évêque de Saverne 800.000. Et avec ce sens des réalités qui ne l'abandonne pas, notre Dauphin dénonce cette trop grande fortune des hauts dignitaires, comme un plus grand mal encore que l'extrême indigence des autres. « Tel qui vivait, avant d'avoir un bénéfice, meurt de faimi depuis qu'il en possède un considérable ; il s'efforce par toutes sortes de voies de s'en procurer un second, et quelquefois un troisième. C'est pourtant une règle reçue dans l'Eglise que l'on ne leut pas en conscience posséder plusieurs bénéfices, quand un seul est suffisant pour vivre ecclésiastiquement, c'està-dire dans la simplicité, sans luxe et sans faste, comme les ministres d'une religion qui dit anathème 'aux amateurs des biens de ce monde. »
Et il finit par ce trait connu de la vie de Fénelon : « L'on perd de vue la loi, au point qu'un ecclésiastique se rend extraordinaire quand il dit que sa conscience ne lui permet pas de garder l'abbaye de Saint- Valéry avec l'archevêché de Cambrai. (2) »
(i) Proyart, I, 285-389.
Et l'histoire rapporte, en effet, que le geste de Fénelon avait étonné le Roi, et qu'il fut regardé, évidemment sans que Fénelon l'eût voulu, comme une critique des abus du temps.
Le Dauphin se défend de mettre « la main à l'encensoir n, l'image est de lui, mais il estime qu'un Prince peut et doit prendre connaissance des matières ecclésiastiques, a Aucun de nos Rois, ajcute-t-il, n'a mieux mérité de l'Eglise que Saint Louis, mais lorsqu'il honorait le plus ses ministres, il exigeait qu'ils fussent ce qu'ils doivent être (i) ».
Le xvni^ siècle et la Révolution n'illustrèrent que trop ces considérations sur « l'influence de la religion, sur la paix et le bonheur d'un pays ».
Le Duc de Bourgogne s'est trouvé mêlé, un peu malgré lui, aux discussions qui s'élevèrent à la fin du règne de Louis XIV sur le Jansénisme renaissant de ses cendres ; et il s'est trouvé en face de la question Protestante, que la Révocation de l'Edit de Nantes n'avait pas résolue. Quelle sera son attitude devant ces importants problèmes ? Il les jugera aA^ec une conscience éclairée par la double lumière de la foi et de la science. Xotre Prince pieux était instruit.
Il se trouve que les erreurs du Jansénisme et du Protestantisme viennent d'une fausse conception de la grâce. Disons un mot de ces graves matières.
Qui ne connaît VAugustinus de Jansénius, qui parut en i64o ? Peu de personnes l'ont lu ; mais Nicolas Cornet, le maître de Bossuet l'a lu, et il en a extrait.
(i) Proyart. I, 291.
cinq propositions qui sont « l'âme du livre », c'est l'expression de Bossuet lui-même.
Et que dit Jansénius ? Voici son erreur principale : Nous ne sommes pas libres depuis le péché d'Adam. Nous faisons le bien parce que la grâce nous y pousse ; nous faisons le mal parce que la grâce nous manque. C'est très simple, mais si cela était, oii irionsnous ?
Cette doctrine de la grâce est très ardue, mais il est possible de la clarifier.
Avant le péché, Adam vivait dans un état d'innocence parfaite et d'entière sainteté, innocence et sainteté qu'il n'avait pas méritées étant un pur don de Dieu, une grâce. En vertu de cette grâce, les puissances de l'âme humaine se tournaient spontanément vers le bien.
« Le péché rompit, pour ainsi dire, cette société lavec Dieu. Adam a voulu le mal ; dès lors, sa volonté désorientée ne sait plus où se prendre. Il lui faudra, à lui et à ses descendants, pour faire le bien, un secours particulier venu du ciel. C'est le Christ qui l'apporte aux hommes. Il paraît, pour racheter et pour sauver le monde, et il répand sa grâce libératrice. C'est cette grâce dont parle la théologie, et elle se définit : Un don interne et surnaturel fait par Dieu à la créature raisonnable, en vertu des mérites de Jésus-Christ ».
Cette grâce est absolument nécessaire à l'homme. Sans elle, il ne peut (( ni faire, ni vouloir, ni même souhaiter ». Cependant l'homme n'est pas absolument destitué de toute activité morale. Ce même homme, qui sans la grâce ne peut rien, doit coopérer à la grâce et joindre à l'impulsion divine son propre effort. Au reste, le Christ étant mort pour tous les hommes, sa grâce ne saurait faire défaut â
personne ; mais elle appartient surtout au fidèle el au juste.
Ajoutons, pour être exact, que la coopération de la volonté humaine à la grâce a lieu sous deux formes opposées : tantôt la volonté s'emploie à suivre l'impulsion divine ; tant elle s'emploie à y résister. C'est ce qui explique les bonnes et les mauvaises actions des hommes. Mais, dans les deux cas, la volonté a coopéré, c'est-à-dire qu'elle a agi avec la grâce, soit pour elle, soit contre elle. Telle est la pure doctrine de la grâce.
L'homme est doué de volonté ; mais cette volonté toute seule est impuissante. Il faut qu'il s'y ajoute un pouvoir surnaturel. Ce pouvoir meut la volonté humaine, sans la supprimer et même sans la contraindre, puisque l'on voit souvent la volonté se retourner contre la grâce et se porter au mal.
Comment expliquer cette action commune de deux principes différents ?
L'histoire de l'Eglise atteste, par le nombre des hérésies qui se sont produites sur la grâce, la difficulté de la question.
Ces hérésies sont de deux sortes. Les unes exagèrent plus ou moins le rôle de la volonté jusqu'à rendre la grâce inutile ; ce sont les Pélagiens et les Semi- Pélagiens. Les autres anéantissent plus ou moins la volonté devant la grâce ; ce sont les Prédestinatiens, les Calvinistes et les Semi-Prétestinatiens. Le Jaiisénisme se rattache à ces hérésies qui sacrifient la liberté, tout au moins aux Semi-Prédcstinatiens, qui accordaient quelque influence à la liberté, mais à un degré trop insuffisant.
Jansénius croyait bien exposer la vraie doctrine de l'Eglise sur la grâce ; puisqu'il suivait Saint Augustin « le docteur de la grâce ». Il a été hérétique sans
le savoir, et cela arrive quelquefois. Comment cela s'est fait ?
Saint Augustin avait à combattre de son tenins Péliage et ses amis, qui niaient la nécessité de la grâce; le grand évêque voulant exposer la pure doctrine chrétienne donna surtout les raisons qui militent en faveur de la grâce laissant un peu de côté la liberté qui n'était pas attaquée.
Jansénius pouvait avoir horreur des Calvinistes, héritiers des anciens Prédestinatiens qui niaient la liberté de l'homme, anéantissant absolument la créature humaine devant Dieu ; mais il ne comprit pas l'attitude de Saint Augustin dans sa lutte avec les Pélagiens, et il ne retint de sa doctrine que les arguments qui soutenaient la nécessité de la grâce ; ne laissant à la liberté qu'un rôle insuffisant.
Mais oîj est la vérité ? La vérité, c'est le dogme de la grâce : Il est de foi que l'effet nécessaire de( la grâce et le libre assentiment à la grâce subsistent ensemble.
Sans doute, il y a des opinions libres sur cette question. En regard des hérésies, il y a des systèmes.
Les hérésies suppriment ou exagèrent l'un des termes au profit de l'autre : la grâce au profit de la liberté ou la liberté au profit de la grâce. Les systèmes essaient de les concilier.
Dans l'opinion des Thomistes — disciples de Saint Thomas — la grâce prédomine, unie à un degré suffisant de liberté ; chez les Molinistes — disciples du Jésuite espagnol Molina — prédomine la liberté, unie à un degré suffisant de la grâce. Et devant ce respect de la grâce et de la liberté, l'Eglise a déclaré que l'opinion de Saint Thomas et celle de Molina étaient libres. Laissons ces théologiens discuter ; ils en ont le droit. Gardons ce qui est de foi, la coopé-
ration du libre arbitre et de la grâce. Et si cela paraît difficile à comprendre, faisons comme Bossuet : « Tenir fortement comme les deux bouts de la chaîne quoiqu'on ne voie pas toujours le milieu par oii l'enchaînement se continue (i) ».
Les Jansénistes reconnaissaient que les cinq propositions étaient condamnables, mais ils niaient qu'elles fussent dans Jansénius. Cette distinction du droit et du fait fut condamnée par Innocent X.
Alors Port-Royal abandonna cette distinction et se retrancha dans le système du silence respectueux.
L'Eglise, disaient-ils, est infaillible dans le jugement qu'elle porte sur la question de droit, sur la vérité ou la fausseté de quelques propositions courtes et isolées, mais non sur la question de fait, sur l'attribution des propositions à tel ou tel livre en particulier. Donc, sur la question de droit, tous les fidèles doivent à la décision de l'Eglise un assentiment intérieur et absolu ; sur la question de fait, ils sont tenus seulement à observer un silence respectueux, une soumission de respect et de silence, sans être obligés d'y donner aucune croyance intérieure.
En i665, le Pape Alexandre VII obligea le clergé de France à signer un « Formulaire », où les cinq propositions étaient présentées comme condamnables et comme appartenant à VAugustinus. Cela fut exécuté, après quelques difficultés, le 19 janvier i66g. Ce fut la paix de Clément IX. Pendant trente ans, le silence se fit sur toutes ces questions.
(i) Traité du libre arbitre, ch. III.
En 1702, un incident soulevé malicieusement par if s Jansénistes rompit le silence des partis.
Ce fut le Cas de Conscience, imprimé en 1702, dont La rédaction remontait à quelques années.
Un ecclésiastique de province condamnait les cinq propositions dans le sens qu'elles présentent, considérées en elles-mêmes et indépendamment du livre de Jansénius. Mais sur la question de fait, c'està-dire sur l'attribution des cinq propositions au livre de Jansénius, il pensiait que le silence respectueux était suffisant pour rendre aux Constitutions des Papes toute l'obéissance qui leur est due. Un confesseur à qui s'adressait cet ecclésiastique demandait aux docteurs de Sorbonne s'il pouvait l'absoudre.
Quarante docteurs souscrivirent à la décision qui portait que ces sentiments n'étaient ni nouveaux, ni singuliers, ni condamnés par l'Eglise, ni tels que le pénitent fût obligé d'y renoncer pour obtenir l'absolution.
Le Cas de Conscience souleva une clameur immense. Le Duc de Bourgogne, qui va se trouver mêlé à ces tristes discussions d'Eglise est déjà au courant de la doctrine. Témoin les deux lettres qu'il écrit à son frère d'Anjou sur le Cas de Conscience (i). Le récit du Prince est clair, et résume tous les éléments de la nouvelle attaque janséniste. Après avoir exposé la question, il montre au Roi d'Espagne les deux partis en présence, préparant leurs armes pour ou contre le Cas de Conscience : l'incertitude des premiers, la confiance des autres qui veulent faire condamner le Cas de Conscience, et ils a ont raison, écrit-il ; on ne doit pas attaquer la foi impunément ». Puis, il raconte que les quarante docteurs
(i) Baudrillart, Lettres, I, 28, 106.
280 LE DUC DE BOURÇOGiNE
qui avaient approuvé le Cas de Conscience se sont rétractés et que le Pape l'a condamné, disant que le silence respectueux sur le fait de Jansénius ne suffit pas pour obéir, comme on le doit, aux Constitutions des Papes Innocent X et Alexandre VII. Et le Prince se réjouit du triomphe de la saine doctrine.
Le Duc de Bourgogne approuva la condamnation de la doctrine janséniste et de ses subterfuges, et il reçut, avec la docilité d'un chrétien, le bref du i3 février 1708 et la bulle Vineam du i5 juillet 1705, portant la condamnation du silence respectueux.
Mais si sévère qu'il fût pour le dogme, n'avait-il pas paru ém.u de la belle tenue morale de certains Jansénistes ? La sévérité et l'austérité de ces fiers chrétiens l'avaient peut-être disposé à l'indulgence.
L'abbé Fleun,-, dans le portrait qu'il trace du Prince, et que Proyart transcrit, dit bien « qu'il avait une extrême aversion de cette secte », mais il convient cependant a qu'il était en garde contre les accusations vagues et les soupçons mal fondés ».
Cette attitude avait-elle été remarquée ? En tout cas, il passait pour être favorable au parti. Et la preuve, c'est qu'il s'en défend dans sa correspondance avec son frère d'Espagne et avec Fénelon.
« Vous savez bien que je suis bien éloigné d'être Janséniste », écrit-iî à son frère. Avec Fénelon, il est plus explicite : « ...Quant à l'article qui regarde les Jansénistes, j'espère par la grâce de Dieu, non pas telle qu'ils l'entendent, mais telle que la connaît l'Eglise catholique, que je ne tomberai jamais dans les pièges qu'ils voudront me dresser. Je connais le fond de leur doctrine, et je sais qu'elle est plus calviniste que catholique. Je sais qu'ils écrivent avec esprit et justesse ; je sais qu'ils font profession d'une morale sévère et qu'ils lattaquent fortement la relâ-
chée ; mais je sais en même temps qu'ils ne la pratiquent pas toujours (i) ».
Ce bruit s'aggrava à la suite du différend qui s'éleva entre le Cardinal de Noailles, suspect de Jansénisme, et les évêques de Luçon et de La Rochelle.
Voici l'histoire en quelques mots :
Noailles, alors évêque de Châlons, avait approuvé les Réflexions Morales sar le Nouveau Testament de Quesnel (1695). En 1696, Noailles, devenu Archevêque de Paris, condamnait l'Exposition de la Fol Catholique touchant la grâce et la prédestination, de Barcos, neveu de Saint-Cyran. Le livre était aussi janséniste que possible, et Noailles ne pouvait pas ne pas le condamner.
Alors parut, fin 1698, une brochure de vingt-quatre pages, dont le titre est interminable : « Problème » ecclésiastique à M. l'abbé Boileau, de l'Archevê- )) ché, à qui l'on doit croire, de Messire Louis-An- » toine de Noailles, évêque de Châlons, en 1696, ou » de Messire Louis-Antoine de Noailles, Archevêque » de Paris, en 1696 ».
Jamais plus petit livre ne fit plus grand tapage. Par des rapprochements adroitement concertés, l'auteur s'appliquait à mettre le prélat en contradiction avec lui-même. N'avait-il pas, à un an d'intervalle, approuvé les Réflexions Morales de Quesnel et censuré VExposition de la Foi de Barcos, ouvrages renfermant la même doctrine ?
I Noailles était sans doute favorable aux Jansénistes, parce que 'défavorable aux Jésuites ; mais le dilemme de l'auteur du Problème n'était pas si terrible qu'il paraissait.
(i) Œuvre* Complètes, VII, 264.
Evêque de Châlons, Noailles avait approuvé le célèbre ouvrage de Quesnel ; mais ce petit volume avait déjà vingt-quatre ans d'existence. Depuis 1671, il s'était accru, et il faut avouer que personne n'avait élevé la voix contre sa doctrine. La réputation de l'auteur était universelle, et Noailles traduisait le sentiment commun lorsqu'il recommandait cette lecture de piété. Mais aussi, dans les éditions successi- A^es et progressivement augmentées, Quesnel avait bien pu ajouter des développements critiquables sur les théories de la grâce. Noailles n'était pas responsable de ces infiltrations. D'ailleurs, la question de la grâce est délicate, et les écoles sont toujours prêtes à s'anathémaliser, même dans les thèses libres.
Quoi qu'il en soit, le 20 janvier 1699, le Problème fut brûlé par le Parlement de Paris.
Entre temps, on demanda à Quesnel de corriger son livre. Bossuet suggéra vingt-quatre corrections pour rendre les Réflexions Morales orthodoxes.
Noailles se tirait ainsi d'embarras, et Bossuet composait un Avertissement sur le livre des Réflexions Morales^ que mettrait Quesnel en première page. L'intransigeant Janséniste ne se prêta pas à ce compromis, et Bossuet garda son écrit dans son portefeuille. Quesnel se réfugia en Hollande après les premières difficultés.
En 1707 l'affaire était portée à Rome, et, le i3 juiI-^ let 1708, Clément XI condamnait les Réflexions Morales.
Noailles fut contraint de condamner le livre de. Quesnel avant la promulgation du bref du Pape, retardée à dessein.
L'affaire semblait terminée quand tout recommença.
Le lo juillet 17 10, deux évêques français, de Les-
LA QUESTION KELIGIEUSE 283
cure, évêque de La Rochelle, et de Chamflour, évêque de Luçon, publient une Instruction Pastorale^ condamnant les Réflexions Morales.
Cette Instruction Pastorale paraît au début de 171 1, et est affichée autour de Notre-Dame et, par un excès de zèle, sur la porte même du palais archiépiscopal. Noailles voit dans cet acte une insulte personnelle et, dans le premier mouvement, il s'avise d'atteindre les deux évêques dans leurs neveux, élevés au Grand Séminaire de Paris. Le Cardinal ordonne au Supérieur de Saint-Sulpice de congédier les deux séminaristes.
Noailles interdit encore, dans son diocèse, l'ordonnance de MM. de Luçon et de La Rochelle, comme « entachée de ces infâmes erreurs de Baïus et de Jansénius ».
Cette accusation inattendue étonna le public. Comment une ordonnance, qui avait eu évidemment pour objet de proscrire avec sévérité tout ce qui ressemblait à la doctrine de Baïus et de Jansénius, pouvaitelle être infectée de ces erreurs ? Noailles, s'étant aperçu de l'ingérence du P. Tellier dans ces disputes d'évêques, ne renouvela pas aux Jésuites les plus compromis le pouvoir de prêcher et de confesser dans son diocèse (août 1711).
Louis XIV essaya de régler pacifiquement la querelle soulevée entre Noailles et les évêques. C'est alors qu'il constitua un tribunal d'arbitrage, présidé par le Duc de Bourgogne.
La sentence fut d'abord acceptée avec respect par les deux parties ; mais un des articles portait que le Cardinal s'expliquerait sur le livre de Quesnel pour en improuver la doctrine. Cette disposition était dure.
Entre temps, Quesnel avait publié (1710), une Justification des Réflexions. C'était l'écrit que Bossuet
avait jadis compose en réponse au Problème et pour servir de préambule à une édition nouvelle du livre de Quesnel.
Comment Quesnel possédait-il cet écrit,' que Bossuet avait gardé sur le refus de l'auteur de faire les corrections exigées ? Toutes les Hypothèses sont possibles ; mais la Justification était bien l'œuvre de Bossuet. Le piège tendu réussit à merveille. Noailles se prononça pour Quesnel contre Versailles. Le IX novembre 171 1, le Roi abolit le privilège des Réflexions Morales.
Le Duc de Bourgogne mourut le 18 février 171 2.
Le Roi demanda au Pape un jugement solennel sur le livre de Quesnel, et, le 2 août 1713, la bulle Unigenitus condamnait loi propositions extraites des Réflexions Morales.
Quelques évêques, et en particulier Noailles, refusèrent de recevoir cette bulle. Le Cardinal se décida tard, en 1728, à faire sa soumission.
On a reproché au Duc de Bourgogne d'avoir beaucoup trop ménagé le Cardinal dans cette discussion d'évêques. De là à le croire retenu dans les filets jansénistes, il n'y avait qu'un pas à franchir. Le bruit parvint à Cambrai, et Fénelon écrivait à Chevreuse : « Vous pouvez me mander en quatre mots et en écriture chicaneuse en quelle disposition se trouve le P. P. (Petit Prince) sur les Jansénistes ; ils se vantent maintenant de l'avoir gagné. Tirez-moi de cette inquiétude (i) ».
Les bruits ne suffisant plus, on jeta dans le public, au début de l'année 171 2, un imprimé calomnieux. On y faisait le plus pompeux éloge du Dauphin ; on se félicitait de l'intérêt qu'il prenait aux affaires
(i) Œuvres Complètes, VII, 365.
de la religion. On ne pouvait plus douter qu'il ne fût tout dévoué à ce que les uns appelaient la saine doctrine et les autres le parti janséniste. On citait les circonstances où il s'était publiquement déclaré.
Le Parlement flétrit cet ouvrage de ténèbres ; mais il était très vite parvenu à Rome. Clément XI fut ému et alarmé des sentiments qu'on prêtait au Dauphin. Il fît part de ses inquiétudes au Cardinal de la ïrimouille. Le Dauphin, informé de ces nouvelles manœuvres, composa un Mémoire pour le Pape. La mort le trouva la main à la plume ; mais Louis XIV fît imprimer ce Mémoire et l'envoya à Rome. Le Pape reconnaîtrait que son petit-fils, bien loin d'être le protecteur du Jansénisme, l'avait combattu jusqu'à son dernier souffle.
« Sur ce que l'on publie, écrit le Dauphin, que je me déclare hautement pour le parti, cela n'est pas vrai... mais on parle plus vrai quand oh dit que je sais juger par moi-même de ce qui s'appelle Jansénisme... car enfin, quoique je ne sois pas bien profond dans la théologie, je sais assez que la doctrine de Jansénius rend quelques commandements de Dieu impossibles aux justes ; qu'elle établit une nécessité d'agir selon la domination de la grâce intérieure ou de la concupiscence, sans qu'il soit possible d'y résister (i) ».
Et le Dauphin expose en vrai théologien l'erreur principale du Jansénisme : l'homme n'est pas maître de faire le bien ni le mal ; il est nécessité au bien par la grâce, au mal par la concupiscence. Le Dauphin rappelle encore que les Jansénistes ont reconnu que les cinq propositions extraites du livre de Jan-
(i) Proyart, II, 226-227.
sénius étaient condamnables, mais qu'elles n'étaienl pas dans Jansénius.
Quand cette question de droit et de fait fut condamnée, les Jansénistes ont cru qu'il suffisait du « silence respectueux » pour satisfaire aux jugements du Pape. Et maintenant que ce « silence respectueux » est condamné, les Jansénistes ont recours à mille subtilités pour paraître « simples thomistes, mais ils gardent tous les mêmes sentiments, et c'est toujours une cabale très unie et des plus dangereuses qu'il y ait jamais eu et qu'il y aura peut-être jamais (i) ».
Le Dauphin regrette de ne pouvoir « expliquer plus au long sa soximission à l'Eglise, son attachement au Saint-Siège et son respect filial pour celui qui le remplit aujourd'hui ».
En réalité, le Duc de Bourgogne ne tomba pas dans la doctrine janséniste ; mais il ne pouvait s'empêcher d'estimer les personnes et il usait envers elles d'une modération dont Fénelon lui-même donnait l'exemple.
(( Ardent dans les luttes de doctrines, Fénelon respectait les personnes. Et Saint-Simon rapporte que les Jansénistes de son diocèse vécurent en paix et en repos « sous un ennemi de plume. »
Louis XIV en publiant ce Mémoire ne fit que donner suite à une pensée de son petit-fils, et rien ne fait supposer, quoi qu'en ait dit Saint-Simon, que le texte ait été plus ou moins altéré.
Le ton est respectueux et mesuré. Le Duc de Bourgogne condamne la doctrine janséniste, mais il ne se prononce point avec vivacité contre les personnes. On y sent un esprit juste et une âme charitable.
(i) Proyart, II, 228.
Et puis à ce moment, le Cardinal de Noailles
s'opiniâtrait à ne point retirer l'approbation donnée
par lui au livre de Quesnel. Louis XIV se faisait une
I arme de ce Mémoire. La piété du Dauphin donnait
du poids à son opinion.
\ Peut-être Louis XIV avait-il voulu aussi reconnaître, par cet hommage rendu à l'autorité du Saint- Siège, l'éloge que dans un Consistoire convoqué exprès. Clément XI avait fait du Duc de Bourgogne, et l'honneur extraordinaire qu'il avait rendu à sa mémoire, en célébrant lui-même dans la Chapelle Sixtine des obsèques publiques et soJennelles, honneur dont les rois de France étaient privés depuis l'excommunication d'Henri III par Sixte V, à la suite de l'assassinat du Cardinal de Lorraine.
Le Pape répondit à la publication du Mémoire par
un Bref, où il louait le Dauphin « de s'être expliqué
comme aurait pu le faire non un empereur, mais un
évêque ».
Le Duc de Bourgogne ne paraît pas avoir partagé les préventions passionnées qui animaient le Roi visà-vis des Jansénistes. Louis XIV, s'il faut en croire Saint-'Simon, ^préférait cdmme compagnon de son neveu le Duc d'Orléans, un athée à un Janséniste. Mais sur la question protestante l'entente était plus étroite.
Le Duc de Bourgogne a dit que le succès de Luther était dû au relâchement des évêques allemands, et les historiens catholiques reconnaissent que la principale cause du Protestantisme fut bien l'affaiblissement de la vie religieuse dans le clergé et consé- ^uemment dans les fidèles.
Simplifiant la religion et la rendant moins gênante,
le moine allemand révolté devait entraîner facilement ceux qui n'étaient catholiques que de nom. Surtout il a plus facilement encore entraîné les Princes, qui ont vu dans le Protestantisme l'occasion de confisquer les biens de l'Eglise ; et les Princes ont ensuite entraîné leurs sujets par la force.
La religion catholique est exigeante pour ses fidèles. Elle leur impose des devoirs difficiles ; mais elle leur enseigne où se trouve la force véritable. Elle enseigne que l'âme est purifiée, embellie, et surtout fortifiée par la grâce. C'est la grâce qui nous donne la force d'accomplir tout notre devoir.
L'Eglise enseigne que Jésus-Christ est en nous par la grâce et par l'Eucharistie, et qu'il détruit le péché. Notre justice est intérieure. Elle consiste dans un état de santé et de beauté, qui rend notre âme agréable à Dieu. La justification est un changement d'état de notre âme, qui est produit par la grâce. C'est là une doctrine d'humilité et de joie.
Luther, dès i5i5, quand il était encore moine, croyait que par nos seules forces et sans le secours de la grâce nous pouvons pratiquer toute la religion catholique. C'était l'erreur de la présomption. Luther s'en est aperçu, mais un peu tard. Il a été désillusionné par sa propre expérience. Privé des secours de la prière et de la grâce, il n'ia, pas eu la force de pratiquer les devoirs de la vie monastique. Alors il les a négligés et il est passé d'un extrême à l'autre ; de la présomption il est tombé dans le désespoir. Il dit que notre âme n'a aucun pouvoir pour faire le bien ; que depuis le péché originel, elle est souillée de maladies sans remède, et entièrement corrompue. Il dit encoi'e que l'homme est incapable de faire aucune bonne œuvre et surtout aucune vraie pénitence
Voilà sa première erreur et voici la seconde.
D'après lui notre âme est si corrompue qu'il ne peut pas y avoir pour elle un changement d'état ou de justification véritable. Notre âme doit rester comme elle est. Notre justice n'est pas intérieure, consistant dans un état de santé et de beauté de l'âme, ainsi que dit la foi catholique ; notre justice est extérieure. La grâce c'est l'acte par lequel Dieu étend devant nous les mérites de Jésus-Christ comme un paravent. Donc la grâce n'efface pas nos péchés ; elle les cache aux yeux de Dieu qui nous voit à travers les mérites de Jésus-Christ. Cette manière de paraître juste devant Dieu, sans l'être véritablement, c'est l'imputation ou attribution, qui nous est faite des mérites de Jésus-Christ qui a accompli pour nous toutes les œuvres et toute la loi.
L'occasion ou le prétexte de la révolte ouverte de Luther contre l'Eglise, c'est la prédication des indulgences.
L'indulgence est la remise partielle ou totale de la peine temporelle ,du Purgatoire encourue par le pécheur. Pour gagner une indulgence, l'Eglise demande, outre les actes dé religion à remplir, l'accomplissement d'une bonne œuvre, une aumône par exemple.
Pour Luther, qui croit que l'âme est complètement corrompue par le péché originel, la grâce véritable et les bonnes œuvres paraissent impossibles, donc il ne pouvait admettre les indulgences qui sont fondées en partie sur le mérite des bonnes œuvres.
Or le dominicain Tetzel vint en i5i7 prêcher près de Wittenberg, où Luther enseignait à l'Université, l'indulgence plénière au profit de Saint-Pierre-de- Rome. Le jour de la Toussaint, le moine professeur
afficha à la porte du château de Witlenberg, 95 thèses ou déclarations sur les indulgences. Cette provocation aux Catholiques amena de grandes discussions et Luther en lôig en arriva à nier l'autorité de l'Eglise et du Pape. Il n'était plus cathohque.
Le 10 décembre i520, il brùlc la Bulle dans laquelle Léon X lui donnait soixante jours pour se rétracter. C'était la révolte et jusqu'en i5A6, date de sa mort, Luther a soutenu une lutte furieuse contre le Pape et l'Eglise.
Peu à peu Luther a changé toute la religion. Ayant rejeté la grâce véritable et intérieure qui transforme l'âme, il lui a fallu rejeter les sacrements qui produisent cette grâce, puis les prêtres et les évèques qui administrent les sacrements. Les doctrines catholiques, il les remplaça par d'autres, qu'il arrangeait de son mieux. Cependant, en sortant du giron de l'Eglise, Luther emportait des débris de la vraie religion. C'étaient comme les pièces dépareillées d'un grand trésor. Ce sont ces doctrines qui conservent encore une vie religieuse dans beaucoup d'âmes protestantes qui, sans s'en douter, suivent beaucoup plus Jésus- Christ que Luther et Calvin.
Qui ne connaît le trouble que le Protestantisme jeta au xvi® siècle dans l'Etat et dans l'Eglise de France, et même au xvn® siècle, en dépit de l'édit pacificateur d'Henri IV en iSgS ?
Les Protestants auraient dû se montrer reconnaissants de l'acte d'Henri IV, acte qui leur reconnaissait tant de droits. Ils continuèrent cependant à faire une opposition sourde et souvent violente à la royauté. Richelieu les réduisit au silence ; mais ils n'hésitèrent pas sous la minorité de Louis XIV à former de criminelles alliances avec l'Angleterre.
Tous les moyens de conciliation furent employé^
pour ramener à l'unité les divers éléments de la grande famille française, et l'on connaît les efforts tentés dans ce sens sous la direction de Pélisson et des évêques.
Quand on vit Turenne, Montausier, se convertir à la religion du Roi, les Huguenots pouvaient douter de leur religion prétendue réformée.
Cependant le parti réformé gardait l'attitude d'un parti de Fronde, maussade dans son isolement, harcelant le pouvoir de ses réclamations savamment calculées.
Nous savons comment cela finit. Le 22 octobre i685, Louis XIV révoquait l'Edit de Nantes. Il croyait que le nombre des Protestants était très diminué. Le 17 janvier 1686, le Roi écrivit au Cardinal d'Estrées à Rome : « De plus de 8 à goo mille âmes qui étaient infectées de l'hérésie dans mon royaume, à peine y e'r» reste-t-il aujourd'hui 12 à i5oo. » C'était une immense illusion, mais il faut en tenir compte pour expliquer la conduite du Roi.
On s'aperçut vite que les Protestants étaient encore nombreux. Les dragoins qui accompagnaient les missionnaires en avaient peut-être diminué le nombre ; mais ils avaient augmenté celui des hypocrites et des révoltés.
Les Ministres d'Etat et les évêques pdnsèrent à faire de vrais chrétiens. Alors commencèrent de nouvelles missions. Bourdaloue alla à Montpellier et Fénelon partait en Sai'ntonge.
Le Duc de Bourgogne s'était appliqué à l'étude du Protestantisme et il nous a laissé sur la question des pages lumineuses (i) qui mo'ntrent bien quelle aurait été son attitude en face des Protestants.
(i) Proyart, II, 67-86.
292 LE DUC DE BOrRGOG.NE
Le Prince se défend d'entrer dans les discussions tliéologiques, mais l'argumentation est digne d'un théologien.
Nous savons que le Protestantisme rejette l'autorité du Pape ; mais qui, dans les discussions dogmatiques, tranchera la question ?
« Un législateur laissa-t-il jamais, écrit-il, une société sans juges établis pour terminer les différends, en donnant à chacun le droit de se faire justice à soi-même ? Ce législateur serait à peine un homme sensé. Mais, répond le Huguenot, ce juge en matière de religion, c'est la parole de Dieu, c'est l'Ecriture sainte. N'est-ce pas vouloir que les remèdes sufflsent pour la guérison des malades sans médecins pour les appliquer ? La parole sainte est le remède. Le juge c'est le médecin qui l'applique.
)) La même parole ne signifie pas la même chose pour tout le monde. »
Les variations des Eglises protestantes illustrent ce raisonnement.
Les erreurs, dira-t-on encore, « viennent des hommes et non pas de l'Ecriture » ; mais « celui qui forma l'esprit de l'homme en connaissait bien la portée », et puisque l'homme a s'égare à chaque pas en croyant suivre la voie que lui indique l'Ecriture, Dieu, dans sa justice et dans sa sagesse, devait lui donner un guide pour le diriger plus sûrement dans la matière sur laquelle il lui importe le plus de ne point se tromper ».
Ce guide existe et Dieu a ordonné à l'homme de se soumettre à son autorité. C'est l'Ecriture elle-même qui me dit « d'écouler l'Eglise et qui me le dit dans
les termes les plus clairs ». Or, cette parole claire ' que j'entends clairement « me tranquillise » sur celles que je n'entendrais pas.
L'Eglise est composée, dira-t-on encore, d'hommes qui peuvent se tromper ; mais ce Dieu qui me dit d'écouter l'Eglise savait biCn de quels hommes serait composée l'Eglise ; « ce n'est donc pas à ces hommes sujets à l'erreur que j'ai affaire, c'est au Dieu qui me dit de les écouter ».
« Et quand ils voudraient me tromper, ces hommes, dès qu'ils sont l'Eglise, ils n'y réussiraient pas ; ils prophétiseraient plutôt comme 'Balaam par un esprit qui ne serait point le leur (i). »
C'est condensée en quelques lignes l'explication du dogme de l'infaillibilité de l'Eglise. L'assistance de Dieu empêche l'Eglise d'errer : « Je suis avec vous jusqu'à la consommation des siècles ». Dieu ne peut pas permettre l'erreur à l'Eglise qu'il a fondée. Notre croyance est à l'abri. Quelle paix pour l'esprit !
La thèse du Dauphin est la thèse catholique, et il faut nous incliner devant cette sereine et pure exposition de la vérité.
Mais si le Dauphin possède la vérité religieuse, il doit combattre et il veut que l'on combatte l'erreur.
La vérité sera toujours intolérante. Comment peuton en venir à regretter que le Dauphin ne se soit pas élevé à la conception d'u'ne politique de tolérance religieuse, qui d'ailleurs n'était alors pratiquée dans aucun pays, ni dans les pays protestants, ni datis les pays catholiques ?
Il est vrai — c'est la grande thèse chrétienne — qu'il faut aimer les personnes si l'on doit haïr les
(i) Proyart, I, 70.
erreurs. Et là-dessus personne ne peut avancer que l'Eglise ne soit pas tolérante ; s'il y a des coupables, que l'on regarde les gouvernements civils.
Le Pape a protesté contre la Saint-Barthélémy et quand tous les Etats pourchassaient les Juifs au Moye'n-Age, ceux-ci se réfugiaient dans les Etats Pontificaux, et le Pape les couvrait de son grand manteau blanc.
Si le Prince n'avait pas compris aussi bien (jue l'Eglise le respect de la conscience, cet asile i'nviolable de la pensée, — il en parle cependant admirablement dans plusieurs passages de ses Ecrits, — il nous est permis de croire que sous l'influe'nce de Fénelon, son esprit se serait ouvert à des idées plus modernes, ou plutôt plus chrétiennes, et qu'il eût réfléchi à ces belles paroles de l'Archevêque de Cambrai à l'infortuné Jacques III : « Sur toutes choses ne forcez jamais vos sujets à changer de religion, nulle puissance humaine ne peut forcer le retranchement impénétrable de la liberté du cœur. La force ne peut jamais persuader les hommes ; elle ne fait que des hypocrites. Quand les rois se mêlent de religion au lieu de la protéger, ils la mettent en senàtude. Accordez £ tous la tolérance civile, non en approuvant tout comme indifférent ; mais en souffrant avec patience tout ce que Dieu souffre et en tâcha'nt de ramener les hommes par une douce persuasion ».
La pers-uasion, voilà l'arme du missionnaire de la vérité. La conversion est l'œuvre propre du co'nverti, la grâce aidant.
Le Duc de Bourgogne approuva la révocation de l'Edit de Nantes. Comment 's'en étonner ? Puisque les plus grands hommes du xvii® siècle célébrèrent,^ en cette circonstance, la gloire et la piété du Roi, e^ non seulement les clercs avec Bossuet en tête, mai
LA QUESTION KELI6IEUSE tivb
les laïques : Fontenellc, La Fontai'ne, Mademoiselle de Scudéry et Madame de Sévigné.
Si du point de vue religieux la Révocation de l'Edit de Nantes portait atteinte au respect de la conscience, du point de vue national — si on laisse de côté l'erreur du Roi au sujet du nombre sans cesse décroissant des hérétiques — l'acte de Louis XIV apparaissait comme une réponse autorisée à l'attitude des Huguenots.
Les Réformés n'étaient pas seulement des hérétiques, l'opinion voyait en eux de dangereux adversaires de la société ; et si l'on connaissait tous les actes de vandalisme et de fanatisme du parti réformé, on comprendrait mieux qu'il fallût se défendre contre eux sous peine d'entretenir des sources constantes de désordre.
Ecoutons le Dauphin parler des maux que l'hérésie à faits partout. Il s'arrête à la France. « Ces assemblées secrètes, ces serments d'association, ces ligues avec l'étranger, ces refus de payer les tailles, ces pillages des deniers publics, ces menaces séditieuses, ces sacs des villes, ces massacres réfléchis..., voilà, dit-il, le fait historique ». Et sans méconnaître les excès des Catholiques, il conclut que tous ces désordres n'auraient pas eu lieu sans l'hérésie et donc « il importait à la sûreté de l'Etat qu'elle y fût éteinte pour toujours ».
On criera à la tyrannie des rois, mais voici l'argument ad hominem. du Dauphin : il re'nvoie les Huguenots de qui viennent ces clameurs aux chefs de leur Réforme. « Luther pose pour principe qu'il faut exterminer et jeter à la mer ceux qui ne sont pas de son avis, à commencer par le Pape et les souverains qui le protègent ». Et Calvin pense de même.
« Nos principes sont bien différents, répond le Dauphin, et sans donner au Prince des droits qui ne
lui sont pas dûs, nous diso'ns qu'il peut et qu'il doit, comme père de son peuple, s'opposer à ce qu'on le corrompe par l'erreur ; qu'il peut et qu'il doit même prêter son épée à la religion, non pas pour la propager ; ce ne fut jamais l'esprit du christianisme ; mais pour réprimer et châtier les méchants qui entreprennent de la détruire. S'il n'a pas le droit de commander aux consciences, — voilà la vraie distinction, — il a celui de pourvoir à la sûreté de ses Etats et d'enchaîner le fanatisme qui y jette le désordre et la confusion ».
Il y eut moins de désordre sous le règne de Louis XIV, mais c'est « moins la volonté de remuer qui leur manquait que la puissance », et malgré leurs protestations de fidélité, leur esprit inquiet et factieux subsistait. Dans le temps qu'ils faisaient au roi des offres de service, on apprenait qu'ils entretenaient des intelligences avec l'ennemi du dehors. Ils eurent la pensée de se mettre sous la protection de Cromwell et les preuves de leurs liaisons criminelles avec le Prince d'Orange demeurent.
Le Dauphin nous parle des hésitations du Roi devant les mesures de rigueur, des conférences qu'il tint pour faire taire ses scrupules de conscience. Il fut décidé (( que le Roi pouvait révoquer l'Edit de Nantes d'Henri IV... et que si Sa Majesté le pouvait licitement, elle le devait et à la religion et au bien de ses peuples ».
Le projet mûrit e'ncore pendant un an ; mais quand le Roi proposa dans le Conseil de prendre une dernière résolution sur cette affaire. Monseigneur représenta qu'une guerre civile pourrait suivre ces représailles et que tout au moins un grand nombre sortiraient du royaume, ce qui nuirait au commerce t à l'agriculture, et par là même affaiblirait l'Etat.
Le Roi répondit que s'il le fallait, bien qu'il lui fût très douloureux de répandre une seule goutte du sang de ses sujets, il opposerait la force à la force.
« Quant à la raison d'intérêt, il la jugea peu digne de considération, comparée aux avantages d'une opératio'n qui rendrait à la religion sa splendeur, à l'Etat sa tranquillité et à l'autorité tous ses droits. »
Combien de Huguenots sortirent du royaume ? 67.782 suppute le Prince, suivant le calcul le plus exagéré, et de tout âge et de tout sexe. Sans doute ce fut un grand vide dans les campag'nes et dans les ateliers ; mais, ajoute le Dauphin, « le vide ne dut jamais être plus sensible qu'au moment oij il se fit. On ne s'en aperçut pas alors et l'on s'en plaint aujourd'hui ».
Et le Prince met le doigt sur la plaie. Ce qui a fait le vide en France dans la population, c'^t la guerre. « Quant à la retraite des Huguenots, elle coûta moins d'hommes utiles à l'Etat que ne lui en enlevait une seule année de guerre civile ».
Et sans doute les conséquences désastreuses de la Révocation avaient frappé le Prince. Le Roi avait de nombreux ennemis en Europe qui furent heureux d'exploiter la colère des Réformés, en encourageant l'exil et la révolte. Les capitaux émigrèrent en même temps que les industriels. 600 officiers et 12.000 soldats passèrent en Prusse et furent le noyau de l'armée prussienne. Cette Révocation est peut-être, reprend le Prince, une œuvre mauvaise ; mais quand même on aurait eu tort de faire ce qu'on fit, le Dauphin reconnaît ainsi qu'on a eu tort et l'histoire impartiale le reconnaît aussi — il faudrait, dit-il, laisser l'œuvre accomplie. « H y a des torts, dont il faut savoir profiter, des torts qui ne sauraient se réparer que par de plus grands torts ».
Rappeler les Huguenots ? Mais alors — c'est le Dauphin qui parle — quel orgueil une telle concession n'inspirerait-elle pas à de pareils sujets ? Ils voudraient composer avec leur souverain et lui faire la loi. Ce serait rappeler les amis des ennemis de la France. S'ils conspiraient déjà quand ils vivaient tranquilles en France, avec quelle ardeur serviraientils, aux dépens de la France, ceux qui les accueillirent dans leurs malheurs.
Rappeler les Huguenots ? Ce serait s'écarter de celte politique de fermeté qui fait le soutien des empires et exposer l'Etat je ne sais à quels dangers. Et la religion souffrirait plus que l'Etat. Ce serait imprimer à l'hérésie le sceau de la perpétuité en France, exposer les nouveaux convertis aux railleries, au danger de la rechute ; exposer la religion à se trouver parmi nous avant cinquante ans, dans l'état malheureux où nous la voyons chez les peuples qui nous avoisinent.
Les politiques conseillent comme remède, de faire un concordat. Les Princes catholiques et les Princes protestants s'engageraient à laisser en repos les sujets des deux religions dans leurs Etats ; mais, répond notre théologien, notre Dauphin, on met la religion du ciel en parallèle et de niveau avec l'hérésie, ■ — ici le Duc de Bourgogne ne donne que la thèse catholique, il oublie que l'hypothèse est souvent, vu les circonstances, seule possible et souvent souhaitable pour le bien général, — un Prince chrétien, continuet-il, peut-il permettre que le mal se fasse dans les Etats étrangers ? Et s'il le peut, le doit-il ?
H croit cet accord impossible en France. « Cathe- , rine de Médicis, en suivant l'idée de ce concordat, avait prétendu ménager et contenir les deux partis. Que résulta-t-il de sa politique ? La plus grande
confusion, qui conduisit enfin à la scène sanglante de la Saint-Barthélémy, qu'elle crut nécessaire pour se débarrasser une bonne fois des Huguenots ».
Arrêtons-nous ici, et concluons que le Dauphin aurait continué la politique religieuse de Louis XIV à l'égard des Protestants.
Le Duc de Bourgogne eût donné, sur le trône de France, le spectacle de vertus privées auxquelles, depuis Saint Louis, aucun roi n'avait atteint, et cela n'eût point été sans influence.
Les désordres de la Cour, au xviii® siècle, sont-ils ou non la cause principale de la chute de la royauté ? En tout cas, ces désordres y ont contribué, en enlevant à la royauté son autorité morale.
L'histoire nous montre que les vertus ou les vices des rois ne sont point chose indifférente à la prospérité des empires et peuvent prévenir ou précipiter leur déclin. Les vertus des Antonins rendirent à l'empire romain l'éclat que lui avaient enlevé les cruautés d'un Néron ou les folies d'un Caligula.
Estimons, pour l'honneur de la religion, que la France aurait continué son ascension en accomplis- -sant tous les progrès nécessaires sans les payer au prix de tant de sang, si le Duc de Bourgogne, au lieu d'étaler sur le trône les scandales de Louis XV, y eût montré les vertus d'un Antonin le Pieux, à qui on le compare souvent.
Allons au fond des choses. Si les vertus des rois contribuent à la prospérité des empires, c'est qu'elles conservent ou font sourdre les vertus des peuples.
Dans un pays organisé, comme l'était l'ancienne monarchie centralisée, le peuple prend la couleur
du pouvoir. Au lieu du libertinage de l'esprit et du cœur qui se répandit vite dans la nation, de l'entourage du Régent et de la plume des Encyclopédistes, si le peuple avait pu voir de ses yeux la vertu assise sur le trône et la religion honorée et défendue, — le Régent serait resté dans l'ombre et les Encyclopédistes auraient modéré leurs attaques, supposé même qu'elles aient existé — ce peuple, encore vertueux à la fin du règne de Louis XIV, eût gardé sa foi religieuse, donc les sources de la paix.
Quelle que soit la politique des nations, il faut mettre dessous l'idée religieuse, pour soutenir l'ossature sociale ; c'est comme l'arôme qui l'empêche de se corrompre.
Si le peuple voit dans le pouvoir une autorité, non pas humaine, — l'homme n'a pas le droit de commander à l'homme, — mais une autorité divine, il obéit, il se sacrifie même au besoin. Mais il faut aussi que le pouvoir voie dans le peuple une humanité supérieure, grandie par le souffle transformateur de Dieu, des frères ; alors le commandement sera juste et doux, comme celui d'un Père ; alors le dévouement d'en haut n'aura d'égal que le respect d'en bas, et ce sera la paix sociale.
La paix des sociétés dépend de la religion et la religion est la condition et le soutien nécessaire des civilisations. Qui peut empêcher la corruption de l'esprit et du cœur, cause des décadences ? La seule religion. Et que l'on n'objecte pas l'idolâtrie. Une religion fausse peut contribuer à la prospérité de l'Etat. Entre l'égarement du sentiment religieux et sa destruction l'hésitation n'est pas possible. Paganisme, soit ! mais il y avait une foi, donc une force. Portés par l'enthousiasme religieux, les Grecs vainquirent les Perses. Alors Phidias et Praxitèle glori-
fiaient la théologie grecque, l'immatérielle force incarnée dans la matière ; ils élevaient le Parthénon, pour y placer la sagesse sous la figure de Minerve. Quand on commença d'ébranler la religion, Philippe arriva.
A Rome, l'ordre civil n'avait d'autre base que l'ordre religieux ; et Rome portée par la foi religieuse a conquis le monde. Quand cette foi faiblit, les armes devinrent trop lourdes, plus de levier pour soulever le monde. Les Rarbares franchirent les frontières.
Si les nations païennes ont pu faire ces prodiges, de quelle vitalité et de quelle sécurité jouiront les nations chrétiennes qui peuvent boire à la source pure de la divinité et se mettre sous la loi et la protection du vrai Dieu I
L'on vante notre civilisation ; mais l'essence de la civilisation, ce n'est ni le progrès matériel, ni même le progrès intellectuel ; c'est le développement moral, ou un ensemble d'idées morales qui déterminent entre les hommes des rapports plus justes, plus doux, et partant rendent la vie plus calme et plus heureuse.
Le peuple a plus de biens matériels aujourd'hui qu'hier, a-t-il plus de vraies joies ? Nous sommes matériellement plus heureux que jadis, est-ce que nous nous aimons davantage ? Que sert d'avoir l'habit d'un boyard si l'on a ï'âme d'un loup ? Que sert de posséder des maisons magnifiques, si l'on a rendu celle de son propre cœur inhabitable à soi-même ?
Nous vivons cependant, et le pouvoir n'a pas toujours protégé l'idée religieuse. Mais ceux qui se disent incroyants vivent .encore de la vie chrétienne, comme aux heures du crépuscule les voyageurs marchent encore à la lumière du soleil devenu pour eux invisible. Prenons garde, le soleil peut disparaître et la
nuit noire nous envelopper de son manteau lugubre. Nous vivons de ce qui nous reste de la vie évangélique et nous mourons de ce qui nous en manque. Quand le peuple comprendra-t-il quelle est la force sociale du christianisme, de ce christianisme qui donne à l'homme l'explication et la loi de la vie .►'
Quand on aime Dieu, c'est sa volonté qui fonde le devoir. Alors les hommes se croient obligés au travail, parce que la vie est une épreuve, tous à l'aide les uns des autres, parce qu'ils sont frères, les plus maltraités par le sort, à l'acceptation de leur destinée comme au mystère d'une sagesse qui, même en ses nidesses, leur est tutélaire, et qui ne leur doit pas ses secrets.
Ils savent que seule est légitime, noble et secourable, l'union de l'homme et de la femme résolus à partager ensemble toutes les joies et toutes les douleurs des jours jusqu'au dernier, et ils ont entendu la parole qui commande à cette union d'être féconde.
Ainsi la conscience de chacun se sent obligée aux vertus conservatrices de la société.
Mais quand l'homme ne sait rien sur son origine, ni sur sa destinée, comment peut-on lui parler de devoir .►* Il n'a pour se conduire que ses instincts et ses intincts se tournent en impatience d'être heureux ; il obéit donc à l'unique loi de son être s'il saisit le bonheur toutes les fois qu'il le peut atteindre et sous toutes les formes oii il peut le posséder. Ses désirs sont la mesure de ses droits. Ce qui leur fait obstacle est un mal. Toute organisation sociale qui met hors de sa portée les avantages souhaités par lui le vole, et en exerçant ses reprises contre elle il rentre dans son bien. Il faut jouir, et le plus tôt possible, demain il ne sera plus. Tous les moyens sont bons, qui sont efficaces et rapides, car
le temps perdu à préparer le bonheur est du temps pris au bonheur.
Et chacun aura le droit de défendre contre tous sa joie de vivre, de préférer ses biens acquis et leur sécurité à la patrie si elle les compromet par la guerre, de préférer l'indépendance d'un cœur vagabond à la famille et à ses servitudes ; de fuir, fût-ce en fermant l'avenir à la race, les charges de la paternité : la famille, la race, la patrie, c'est lui et lui seul. Comment arrêter cette cascade de conclusions ?
La société athée n'a rien à demander et ne peut rien demander à un athée. Comment obligerait-elle le citoyen qui, ne croyant plus en Dieu, a perdu les espoirs de l'autre vie ? Que lui promettra-t-elle à lui qui se sacrifie pour le prix de ses sacrifices ?
La société fondée sur la foi en Dieu justifiait ses droits par les croyances à la vie future ; si cette croyance n'est plus, les hommes veulent que leur unique et courte vie soit bonne. A cela il n'y a rien à répondre, le scepticisme est la mort des sociétés.
Les gouvernements qui se flattent de persécuter la religion se suicident.
Le Duc de Bourgogne étant vertueux était heureux de toute la paix de sa conscience, et voulant une France chrétienne il ne rêvait que de la rendre plus belle et plus heureuse.