‹ Le duc de GuiseChapitre 1 sur 4 · Le duc de Guise · texte numérisé non relu

Le duc de Guise

Un mois s'était écoulé depuis l'arrivée de Henri de liorraine à Naples, et déjà les Espagnols avaient été -epoussés des postes avancés qu'ils occupaient à l'en- :rée des faubourgs; on attendait à tout moment les .ecours d'une flotte expédiée par Mazarin pour sejonder l'entreprise du duc. Des vivres avaient été infroduiis, et des mesures énergiques, en faisant cesser an partie le pillage, avaient ramené la confiance des jabitants considérables de la ville. Mais à mesure que les affaires de la république s'amélioraient, la position personnelle du duc de Guise devenait de plus en plus iangereuse.

La nuit était close, lorsqu'un homme de haute LR nur. DE «nisB. t. ii. !

f) LE DUC DE GUISE.

taille, enveloppé d'un long manteau, frappa à la porte d'une petite maison isolée.

— Qui est là? deraanda-t-on de l'intérieur.

— C'est moi, Miquel Santis.

— Qui demandez-vous?

— Je demande Carniole Scoppa, n'est-ce pas ici sa demeure?

— C'était sa demeure avant qu'il n'habitât le palais du duc de Guise, répondit l'enfant, mais il y vient rarement à présent, et il n'y est pas à cette heure.

— Eh bien! répondit Miquel Santis, il y viendra ce soir... Allons, ouvre, drôle, si tu ne veux pas que j'enfonce la porte.

— Ouvre-lui, Francesco, dit dans l'intérieur la voix presque éteinte d'une jeune fille, mais dis-lui que la maladie et la mort habitent cette maison.

Francesco, car c'était lui, ouvrit au boucher et lui transmit les paroles de la malade.

— Je sais, dit le boucher en entrant, que la nièce de Carniole est atteinte d'une terrible maladie; mais les traces qu'elle a laissées sur mon ; visage te disent assez que je n'en ai plus rien à craindre. Ah! continua le boucher en s'approchant du lit sur lequel languissait la malheureuse Anita, on est jeune, on est beau, on est aimé, on croit au bonheur qui vous sourit, puis un jour arrive où un souffle empoisonné passe sur vos lèvres durant le sommeil, et le lendemain on s'éveille le front chauve comme un vieillard, les yeux éraillés, le visage labouré de hideuses cicatrices, et ceux qui vous souriaient la veille se détournent de vous avec dégoût, celle qui vous aimait ne vous reconnaît plus; alors on devient méchant, cruel, vindicatif, alors...

— Alors, dit Anita d'une voix douce et triste, on meurt et on pardonne.

Saniis approcha la lampe du lit et regarda Anita, qui fit un effort pour se cacher.

— Diable, fit-il brutalement, ça va mal; et toi, ajouta-t-il en se tournant vers Francesco, toi que rien n'a encore éprouvé contre ce mal affreux, tu es venu le braver?

— Oui, dit Francesco, et si je dois devenir malade, fasse Dieu que ce soit moi qui sois défiguré, car la beauté d'un homme n'est pas dans son visage. Elle est là et là, ajouta-t-il en portant successivement la main à sa tête et à son cœur. D'ailleurs, reprit-il après un profond soupir, je ne suis pas aimé.

— Pauvre Francesco! murmura Anita, tu es bon, loi...

— Non, reprit-il, je l'aime, Anita; je ne suis point comme Borgia qui, lorsque je lui appris la maladie, m'a répondu en se détournant légèrement:

« C'est fâcheux pour elle, c'était une jolie fille. »

— Peu m'importent les paroles et les sentiments du comie de Borgia, dit Anita. Hélas! ce n'est pas pour lui que j'aimais à être belle!

— Et pour qui donc? fit Santis en ricanant.

— Pour qui? (lit Francesco avec colère... pour...

— Tais-loi, Francesco, dit Anita d'une voix suppliante; ce ne serait pas bien de trahir le secret que tu as surpris dons le délire de mes rêves. Ce n'est pas ma faute si je l'aime. Je ne !'ai pas voulu; c'est Dieu qui m'a inspiré celte fatale passion pour me punir de ma coquetterie passée ; c'est lui qui m'a envoyé ce mal horrible pour châtier mes folles espérances.

— Serait-elle comme toiiles les femmes de Naples? reprit Santis d'un tin brutal ; serait-elle ;iffo!ée de ce brigand de Français, de ce prince insolent, de ce...

— Malédiction et mort sur ce Lorrain infâme, sur ce fanfaron impudent, sur ce reste dégénéré d'un grand nom, s'écria tout à coup une voix furieuse qui interrompit brusquement Santis.

C'était Carniole qui entrait et qui jeta avec fureur de côté et d'autre son chapeau et son épée.

— Ah! fit Santis avec un rire cruel et joyeux, te voilà... ton tour est donc venu comme celui des autres? Sans doute Guise t'a chassé comme il a fait du vieux Genuino, ou bien t'a cassé sa canne sur la tête?...

— Comme il t'a fait au milieu des tiens, à la place du marché Neuf, dit Carniole, pour te punir de tes insolences. Non, maître Santis, le Guise, tout duc et tout prince qu'il est, ne m'a point fait celte injure; sans ce!a il y aurait sur mon épée une couche de plus de sang royal.

Francesco sourit en frappant dans ses mains et s'écriani :

— Bien! voilà un homme!... Point de poison! l'épée! l'épée! à la bonne heure!

— Oh! que dites-vous, mon oncle? fit Anita en se levant sur son séant.

— Quoi! fit Santis en baissant la voix et en se penchant vers Carniole d'un air étonné et ravi, tu oserais le tuer?

Carniole regarda à son tour Santis d'un air de mépris, puis il ajouta en le regardant fixement :

— Voyons, pourquoi m'as-îu fait dire de venir ici, que me veux-tu?

— Peut-on parler? dit Sanlis en montrant du coin de l'œil Anita et Francesco.

— Anita ne peut être indis^ète, dit tristement Carniole. Pauvre fille! ajouta-t-il tout bas; avoir été si belle! et maintenant... Ah! si elle était restée ce qu'elle était, je serais mestre de camp général... Quant à Francesco, reprit-il brusquement; lise taira... la haine est discrète, et je ne sais pourquoi il déteste le duc plus que toi, peut-être.

— Tu sais ce qui est arrivé ce malin au palais?

— Ce matin, je faisais entrer un convoi de blé dans le faubourg delà Chiaya, fit Carniole : mais je sais ce qui vient de m'arriver; je sais que lorsque je suis venu demander à Guise une récoinpense, il m'a refusé comme on refuse un laquais; et, de par tous les saints! cela vous coûtera, mon cher monsieur le duc. Mais dis-moi ton affaire.

— Tu sais cependant Phistoire de la marquise d'Attavianne?

— Oui, dit Scoppa. Je sais qu'au mépris des passeports que lui avait donnés le duc, on l'a arrêtée à la porte d'Averse; que tu as maltraité ses laquais, pillé sa voiture, dévalisé ses fourgons...

— J'en avais le droit, fit brutalement Santis, et c'est une trahison du Français que de donner des passe-ports à des nobles pour qu'ils puissent emporter leurs richesses qui appartiennent désormais au peuple.

— Si tu m'avais dit cela il y a trois heures, dit Scoppa d'un ton de mépris, je t'aurais bàionné pour l'apprendre à accoler le mot de trahison au nom de Guise. Mais tu peux parler maintenant. Eh bien! qu'est-il arrivé de cette affaire de la marquise d'Altavianne?

— Il est arrivé que le duc m'a fait demander amicalement ce matin par Cérisanles, un des Français, qui sont venus après liy. Je me suis rendu chez le duc de Guise avec quelques-uns de mes meilleurs compagnons pour lui dire notre mécontentement. Comprends-tu pareille trahison? A peine entrés dans son palais, il nous a fait entourer par ses gardes, nous a fait désarmer, et a voulu nous faire peur; mais, grâce à notre fermeté, il nous a relâchés... et...

— Tu mens comme un moine prêchant la continence, dit Carniole en interrompant brusquement Sanlis. Le duc t'a ordonné de venir, et lu as obéi, la peur dans Tâme et l'insolence à la bouche... Tu es entré librement dans son palais, et tu as crié d'un ton impudent. Il t'a regardé en face... alors tu as été troublé; il t'a dit que tu étais un infâme brigand, et lu as baissé la tête; il t'a menacé de te faire pendre par un pied, supplice tout à fait de ton goût pour les autres, alors tu t'es mis à genoux, tu as fait des excuses, tu as juré sur les saints auxquels tu ne crois pas de ne plus recommencer; alors le duc, qui est faible jusqu'à la sottise, généreux jusqu'à l'imprudence, t'a pardonné et l'a permis de sortir,

— Oui, dit Santis avec colère, mais après m'avoir fait rendre tout ce que j'avais pris à la marquise...

— C'est ce que j'allais ajouter.

— Tu étais donc au palais?

— Non, mais je connais le duc, et je te connais aussi, toi, le plus lâche coquin de tout Naples. Allons, allons, continua Scoppa d'un ton dédaigneux, ne hérisse pas la moustache, ne roule pas les yeux comme un furieux; c'est bon pour tromper Pepé Palombo et le Pione qui, parce qu'ils sont braves, croient les

autres sur parole; mais je connais les drôles de ion espèce, et, pour te le prouver, je vais l'épargner le reste de la confidence que tu as à me faire. Tu es venu me proposer de trahir le duc et de conspirer contre lui.

Santis ne répondit pas sur-le-champ; il avait peur de la manière dont Scoppa accueillerait ses propositions, il tourna la difficulté et reprit :

— Le duc t'a donc insulté aussi?

— Eh bien, après? dit Scoppa.

— Que t'a-l-il fait?

— Je te demande ce que tu es venu faire ici?

— Est-ce qu'il vous a refusé la place de mestre de camp que vous lui avez demandée? dit Francesco.

— Silence, enfant, dit Scoppa; l'a-t-il insulté aussi, vaillant Francesco? En vérilé, je ne sais ce qu'il y a dans cet homme, mais tout le monde le hait et conspire sa perle.

— Et tu feras comme tout le monde, n'est-ce pas? reprit Santis.

— Je lui avais juré fidélité, fit Scoppa d'un ton sombre, mais son ingratitude m'a dégagé de mes serments. Eh bien! voyons, Santis, quels sont vos plans?

— Demain, répondit celui-ci à voix basse, une insurrection éclatera au marché Neuf... Puisque tu connais si bien le duc, lu sais ce qu'il fera.

— Il montera à cheval et vous dispersera à coups de canne, comme il l'a déjà fait.

— Qu'il vienne! dit Santis, tous mes hommes seront là, amène les liens et alors nous l'attaquerons, et...

— Combien en peux-tu amener? dit Scoppa.

— J'en ai deux cents déterminés qui ne craignent ni Dieu ni diable.

— Et quelle sera la suite du duc?

— Sans doute "celle qui raccompagne d'ordinaire, une demi-douzaine de gentilshommes et autant de gardes.

— Et avec deux cents hommes qui ne craignent ni Dieu ni diable, tu demandes un auxiliaire pour attaquer une troupe de quinze hommes!

Santis baissa la tête et reprit en hésitant :

— Ce n'est pas quinze hommes... vois-iu... qu'il s'agit d'attaquer, c'est lui, c'est le duc de Guise... C'est un prince... c'est... Est-ce que tu ne l'as pas vu dans les dernières escarmouches où il a culbuté les Espagnols... Il ne se bat pas comme les autres... on dirait que son regard est comme un glaive qui marche devant lui... Il faut, pour porter le premier coup, un homme qui ait osé regarder en face les premiers princes de l'Europe. Toi, vois-tu Carniole... tu en as déjà tué plusieurs... Mais moi je le sens... quand je pense que ma main va se lever sur un gentilhomme, sur un prince du sang souverain, je ne sais, ma main tremble... mon sang se glace... Je n'oserai... au lieu que îoi tu en as l'habitude.

•— Lâche! murmura Scoppa... Qu'importe que le sang qui coule dans ses veines soit un sang royal, si ta hache le peut faire couler aussi facilement que celui des moutons que tu égorgeais jadis?

— C'est possible, mais jamais... jamais je n'oserai.

— Et c'est à moi que tu réserves l'honneur de le frapper?

— Je ne suis ici qu'un messager, reprit Santis à voix basse... Il y a dix mille écus pour celui qui le tuera... on me les a proposés, et je viens t'offrir de partager.

— Et qui donc paye si généreusement la têle du duc de Guise?

— Si tu veux me suivre chez le cardinal Filomarini, je pourrai l'en dire davantage.

— Chez Filomarini? reprit Scoppa d'une voix terrible... chez le cardinal... chez...

Il s'interrompit et demeura rêveur.

— Eh bien! soit, dit Scoppa soudainement... d'un côté ou de l'autre, je trouverai là une vengeance.

Ils sortirent. Francesco et Anita demeurèrent seuls.

Dès que lé bruit de la marche des deux bandits se

fut éteint dans le silence, Anita se souleva sur son lit :

— Francesco, dit-elle d'une voix agitée, Francescol Le jeune homme ne lui répondit pas.

— Quand j'étais belle, tu me répondais, Francesco, dit Anita douloureusement. 0 mon Dieu! qui m'entendra donc maintenant, si tu m'abandonnes ainsi?.,. Francesco, pourquoi ne me réponds-tu pas?

— Parce que je sais ce que tu vas me demander, et que je ne peux pas te l'accorder.

— Ce que j'ai à te demander, Francesco, est une chose juste et sainle...

— Pour toi qui l'aimes, Anita; mais pour moi qui le hais, c'est une lâcheté...

— Que veux-tu dire? s'écria vivement Anita.

— Tu vas me prier d'aller au palais du duc pour l'avertir du complot qui se trame contre lui... et cela, vois-tu, je ne le ferai pas... ajouta-t-il; non, sur mon âme! je ne le ferai pas...

•— Pourquoi donc ne le ferais-tu pas?

— Parce que lu l'aimes, Anita.

— Qu'importe, reprit la jeune lille, qu'importe que je l'uime à présent que je ne suis plus belle? "

— Et voilà ce qui fait que je le hais encore plus... car je m'étais dit : iorsqu\Anita n'aura plus celle beauté qui la ferait digne d'un trône, elle n'aura plus ces folles ambitions qui l'emportaient loin de moi; elle aura pitié de celui qui ne l'aura pas abandonnée, qui ne la méprisera pas pour sa laideur... Eh bien, non! tu le sais; il ne t'aime pas, il ne t'aimera jamais... mais tu l'aimes, toi... tout ce qui le reste de ce que tu étais autrefois, tu le lui as gardé; il a tes pensées, ton cœur, ton âme... Depuis près d'un mois que jo veille au chevet de ton lit, ce n'a été que pour entendre son nom dans tes prières, son nom dans le délire de la fièvre, son nom à ton réveil, toujours son nom... Ah! malheur sur lui!... malheur!... Pourquoi Santis ne m'a-t-il pas proposé de le frapper?... Je l'aurais osé, moi!

Anita se retourna dédaigneusement et lui répondit :

— Toi, Francesco, il l'écraserait du talon de sa botte.

— Oh! ne dis pas cela, Anita, dit Francesco, ne me pousse pas à prêter l'oreille aux propositions que me fait Borgia,

— Borgia?. s'écria Anita en se levant soudainement; tu as vu Borgia?...

— Eh b en!... oui.

— Malheureux! Et... ajouta-t-elle d'une voix frémissante, il t'a parlé de poison?...

Francesco répondit par un signe de tête.

— Oh l'iiifâme!... l'infâme! dit Anita.

— Tu l'as pourtant aimé, celui-là aussi, dit Francesco avec amertume; c'était, selon toi, le plus beau et le plus brave gentilhomme de ritalle.

— Je n'avais pas vu Guise, dit Anita.

— Il te promettait une couronne...

— Je préférerais un baiser de Guise sur mon front à la couronne ducale que Borgia pourrait y posser.

— Mais qu'a-t-il donc, cet homme, fit Francesco avec fureur, pour que tu l'aimes ainsi?...

— Il a, dit fièrement Anita, le courage qui marche en plein jour; il a la foi de ses serments; il a la loyauté, l'honneur, la noblesse, la' générosité, tandis que Borgia, je le sais maintenant, n'a que les ténébreuses intrigues, le mensonge, l'assassinat et le poison...

— Qui diable, dit tout à coup un nouveau personnage en entrant, fait un si bel éloge de moi?

— Boigia! s'écrièrent à la fois Anita et Francesco.

— Ah! ah! reprit Melchior en s'approchant du lit de la malade. Dieu me damne! je crois avoir reconnu la voix de ma belle fiancée. C'est donc vous? ajoutat-il en s'approchant de la pauvre fille; c'est donc vous, ma douce et fidèle Anita?

Aussitôt il se recula avec terreur, et s'écriant :

— Jésus mon Dieu! quel est ce monstre?

— Je suis ta belle et douce fiancée, répondit Anita d'une voix amère.

— Sortons d'ici, repartit brusquement Borgia; je n'ai pas envie de changer ma figure pour un masque pareil à celle-là, dût-on me donner en retour le duché de Naples. Suis-moi, Francesco!

— Malheur à toi, si tu écoutes les paroles de cet homme! s'écria vivement Anita! Demeure, Francesco, et je n'aimerai plus leducde Guise! Demeure, et je t'aimerai!

Francesco s'arréla.

16 LE DUC DE Gl'ISE.

— Ne vois-ta pas, lui dit Borgia, que c'est pour le sauver qu'elle te promet son aoiour? Juge à quel point elle l'aime!

Borgia essaya d'entraîner le jeune homme qui résistait.

— Francesco... Francesco.., criait Anita, je t'aime, c'est toi que j'aime... reste.

— Eh bien! dit Borgia à Francesco, suis-moi, enfant, et elle t'aimera. Sur mon honneur de gentilhomme, sers-moi comme tu m'as déjà servi et je te la donnerai.

Il eniraîna Francesco, et Aniia demeura seule.

A peu près à la même heure, un homme enveloppé d'un long manteau se promenait aux abords d'une maison d'assez belle apparence. Il allait et venait en levant à chaque fois les yeux vers une croisée éclairée et qui sans doute ne s'ouvrait pas aussi vite que l'impatient promeneur l'eût désiré. Bientôt il vit la lumière s'agiter dans la chambre; il se cacha dans l'angle d'une porte en face de la croisée qu'il examinait depuis longtemps. La porte de la maison s'ouvrit, trois hommes en sortirent.

— Nous diras-tu maintenant, dit l'un d'eux, oii tu nous conduis?

— Chez le Gennaro Annèze, au tourjon des Carmes, répondit une voix qui fil tressaillir le cavalier qui s'élait prudemment caché.

LE DUC DE CriSE. 17

— Et tu dis, reprit une autre voix, que nous y trouverons ce fier Espagnol...

— Non, repartit l'autre voix, depuis qu'Olympia, en revenant de Rome, l'a ramassé presque mourant sur la route des Marais-Pontins, il est resté caché chez le cardinal... il nous rejoindra à la fontaine aux Serpents.

— Et il n'est pas retourné près du duc d'Arcos?

— Non, reprit celui qui paraissait conduire les deux autres, il a reçu les ordres du vice-roi par l'entremise de

C'est à pe ne si le cavalier tapi dans l'angle de la porte avait saisi les premières paroles de cette réponse. Ces trois hommes parlaient en suivant la rue de l'Annonciade, et il ne put entendre le nom qui fut prononcé. Il parut un moment disposé à les suivie, mais le bruit de la fenêtre qui s'ouvrait l'arrêta tout à coup.

Une ombre parut à la croisée.

— C'est moi, Casta, dit le cavalier.

— Silence, monseigneur, ils pourraient nous entendre...

— Qui donc accompagnait votre grand-père, le vénérable Genuino?

— C'était Pepé Palombo et le Pione; ils sont restés en grande conférence pendant plus d'une heure, et mon grand-père vient de me dire qu'il se rendait au conseil pour les aflaires publiques.

— Le conseil a le jour pour s'asseuibler, dit le cavalier, et il ne se réunit pas d'ordinaire chez Gennaro, pour y rencontrer des Espagnols. I y a quelque complot dans tout ceci; mais au diable les aDfaires. Ouvrez-moi votre porte, Casta. La nuit est froide,

LE Pt:c nr. misf. t. ii. 5

même pour celui que votre amour brûle d'un feu dévorant.

— La porte est fermée à double tour, et je n'a: point la clé... mais voici qui vous conduira près de moi.

Casta jeia une échelle de soie an cavalier qui attendait dans la rue, et celui-ci fut îjieniôi près de la jeune fille. La fenêtre se referma sur eux, et le cavalier se débarrassa de son vaste manteau.

— Tu es belle et charmante comme les anges, Casta, lui dit-il en Tallirant doucement dans ses bras. Je t'aime, enfant, et je voudrais avoir une couronne pour le la donner...

— Non, monseigneur, dit la jeune fille, je suis folie et coupable. Mon Dieu, ajoula-t-el!e en levant les yeux au ciel, vous savez si je l'ai voulu, vous savez si je me suis défendue contre ce sentiment impérieux, car je suis non seulement coupable envers moi, je suis aussi coupable envers un autre. J'avais donné mon amour à don Félix de Médina, ou plutôt je croyais le lui avoir donné, parce qu'il était beau, brave et qu'il m'aimait... Mais vous êtes venu, Henri, et j'ai senti que je n'avais point aimé; votre regard, monseigneur, a été comme le soleil qui montre sa roule à celui qui s'égare dans les ténèbres. Je vous ai vu... Ah! dites-moi pourquoi je vou^ ai aimé ainsi à votre premier regard, pourquoi s'est effacée tout à coup dans mon cœur ma haine pour les étrangers, la crainte que mon vieux père m'avait inspirée contre vous... Dites-moi pourquoi je ne me suis plus senti de pitié pour les douleurs du Pione qui m'aime, lui aussi; dites-moi pourquoi il m'a semblé que tous les serments que m'a faits don Félix n'étaient que des

mensonges.. . Ah! dites-moi pourquoi je vous aime ainsi?

— C'estqueiu ascomprisque seuJje t'aimais comme lu mérites d'être aimée, enfant.

Et Guise, car c'était lui, la ût asseoir à ses côtés et prit ses mains dans les siennes.

— Ce n'est pas cela, monseigneur, dit Casla d'une voix douce et triste; ce n'est point parce que vous m'aimez que je vous aime; car, ajouta-t-elle en posant Ja main sur son cœur, je ne suis pas lieureuse; ma's n'importe, voyez-vous, je vous aime, moi... c'est assez. Vous m'oublierez sans doute... ma s je vous aiiriii aiuié... 0 ! monseigneur, monseigneur, vous aurez pitié de moi, et le jour où tu m'abandonneras, Henri, tu me tueras pour que je ne coaimette pas u.i crime de plus en me tuant mo;-méme.

— Pourquoi ces sinistres pensées, enfant? reprit Guise.

— C'est qu'il en est tant d'autres et plus nobles, et plus riches, et plus belles que moi, qui t'aiment, monseigneur. Crois-tu que tous les jours à l'église je ne vois pas les regards de toutes les femmes attachés sur loi?... Vous saluez les pins nobles, vous souriez aux plus belles... Henri...

— Et je ne regarde que toi, ma blanche et douce fée, lui dit le duc en déposant un baiser sur le front de Casta.

Elle tressaillit.

— Est-ce vrai, reprit-elle d'une voix tremblante, que vous avez aimé une princesse de Mantoue et que vous lui avez promis de l'épouser? Est-ce vrai que vous vous êtes marié avec la comtesse de Bossut et que maintenant vous voulez rompre ce mariage? Est-

ce vrai enfin que vous êtes venu conquérir ce royaume pour l'offrir à la belle Anne de Pons?

— Ce sont là mille bruits ridicules et faux, dit le duc, il n'y a de vrai que mon amour pour to ... Oh! que je devienne le maître de ce royaume, et celle couronne que j'aurai conquise ne sera ni pour la princesse de Mantoue, ni pour Honorine de Bossut, ni pour Anne de Pons; elie sera pour loi, Casta, je le jure...

— Ne me jurez rien, monseigneur, dit Casta, vous n'avez pas de devoirs à remplir envers moi... Vous aviez mon amour avant de me le demander, mes regards vous l'ont dit avant que vous ayez cherché à rapprendre; et lorsque vos yeux fixés sur moi semblaient me trouver belle, je n'ai pas attendu vos prières pour vous faire savoir que tout mon être vous appartenait... Ne me jure rien, Henri; mon âme, ma vie, mon honneur, tout est à toi. ïu ne m'as rien pris, je l'ai tout donné. Ne me jure rien, car lorsque viendra le jour où tu m'abandonneras peut-être, je ne veux pas avoir à te reprocher d'avoir manqué à ta parole, je ne veux pas que tu sois traître envers moi, je veux mourir avec la pensée que tu es grand, et noble, et bon, et que moi seule j'ai été coupable. Non, monseigneur, ne me jurez rien.... laissez-moi vous aimer.

— Enfant céleste, lui dit Guise en se mettant à genoux devant elle, que Dieu me maudisse si jamais je flétris tant de chaste confiance par un lâche abandon.

— Tu m'aimes donc un peu, mon beau cavalier, lui dit Casta d'une voix enivrée, mon brave capitaine, mon beau héros?

— Oui, je l'aime, enfant, et ma vie l'appartient...

— Ne me fais pas croire à tant de bonheur, lui dit Casta... ne joue pas ainsi avec mon cœur, la joie le briserait aussi vite que la douleur... Reste là à mes pieds, que je te voie, que je t'adore...

Elle se mit alors h jouer avec les longues boucles blondes de Guise, lui disant à chaque instant :

— Je t'aime... je t'aime... je t'aime...

Casta venait de prendre cette tête adorée dans ses mains, et elle allait à son tour déposer sur ce front qui rêvait une couronne le premier baiser qu'elle eût accordé à Guise, lorsque tout à coup une voix douloureuse et désolée retentit au pied de la fenêtre.

— Casta! Casta! disait cette voix.

La jeune fille se leva soudainement, roreille tendue, le regard effaré, comme une biche que le son du cor vient surprendre dans la profonde solitude des bois.

Guise lui fit signe de se taire.

— Casta! bonne Casta! répéta la même voix; pitié... entends-moi!

— Miséricorde! dit Casta, je reconnais cette voix; c'est celle d'Aniia, qui a disparu depuis le jour où elle était avec vous au tourjon des Carmes.

— Que nous importe! dit Guise; laisse appeler cette fille importune.

— LaRonda m'a cependant dit que vous la trouviez belle, monseigneur, fit Casta en le regardant d'un air soupçonneux. Je vais lui ouvrir.

— Oh! non, dit Guise, ne lui réponds pas, et elle se fatiguera bientôt.

— Impossible, reprit Casta; cette lumière lui dit que je ne repose pas encore. Et puis, continua-t-elie en se dégageant de l'étreinte de Guise, voilà bien

longtemps que je ne l'avais vue; elle paraît souffrir... A ce moment, Casta s'arrêta en poussant un cri... (îuise venait d'éteindre la lampe indiscrète qui trahissait la présence de Casta dans la chambre. La jeune fille murmura d'une voix éteinte :

— Oh! monseigneur, qu'avez-vous fait?

Le duc ne répondit pas; mais la voix qui gémissait au pied de la fenêtre s'écria avec colère :

— Oh! maudite sois-tu, Casta, pour avoir été sans pitié pour ta sœur d'enfance!

Casta voulut de nouveau courir vers la fenêtre, mais elle était déjà dans les bras de Guise qui la retint en lui disant :

— Casta, moi aussi, je t'aime, je l'aime!

Pendant que Carniole Scoppa suivait Miquel Santis chez le cardinal Filomarini, tandis que Borgia entraînait Francesco, et que Guise, insoucieux des dangers qui pouvaient le menacer, oubliait le soin de son entreprise et de sa propre sûreté près de la belle Casta, une nouvejle intrigue se tramait contre lui dans le tourjon des Carmes, où pour la première fois il avait reçu l'hospitalité. Là se trouvaient réunis des hommes depuis longtemps habitués à se considérer comme ennemis, mais qui semblaient avoir oublié leur haine pour se réunir dans une même pensée de trahison : c'était Gennaro Annèze, le vieux Geuuino, le capitaine Pepé Palombo, et un homme soi-

gneusement enveloppé dans son manteau espagnol. Selon son habitude de prudence, Gennaro ne les avait point introduits dans rarrièrc-ciiisine où il eniassiùt ses trésors. Prêt à trahir celui qu'il avait luimême appelé à Naples, il craignait la trahison de ses complices, s'ils découvraient jamais quelles immenses richesses il avait accumulées par la confiscation et le pillage.

Du reste, des trois hommes que Guise avait vus sortir de chez Genuino, Palombo seul avait accompagné le vieillard jusque chez Gennaro Annèze; le Pione avait refusé de le suivre.

La Ronda s'était assise dans un coin, et, Taiguille à la main, elle semblait tout absorbée par un travail de couture. Angelo, son frère, qui venait d'introduire les nouveaux arrivants, avait fermé la porte et s'était retiré.

Gennaro, toujours sombre, inquiet et chagrin, fit signe aux nouveaux venus de s'asseoir autour d'une table près de laquelle il se trouvait à leur arrivée.

— N'y a-t-il ici que ceux qui doivent s'y trouver, dit l'inconnu d'une voix grave, et les chefs du peuple (le Naples ont-ils l'habitude d'admettre les femmes à leurs délibérations?

— Ma femme est ma femme! répondit Gennaro brutalement; elle est la moitié de moi-même; ce que la fortune peut me donner de pouvoir lui appartient comme à moi; ce que l'avenir peut me réserver de misère sera son partage; il est bien juste qu'elle sache ce que je vais décider de notre existence.

L'inconnu se leva, ramena tout à fait son manteau sur son visage, et reprit d'un ton grave :

— En ce cas, je me relire, messieurs.

2k LE DUC DE GUISE.

— Un moment, reprit Pepé Palombo, je n'ai pas fait celte démarche, je ne me suis pas décidé à venir dans le tourjon des Carmes pour le plaisir de faire une vaine promenade; il faut donc que le dessein qui nous a réunis ici soit arrêté entre nous ou abandonné pour jamais dans celte conférence même. Je suppose, ajouta-t-il en se tournant vers la femme de Gennaro, que la Ronda ne voudra pas empêcher celte décision, en s'obsiinant à demeurer ici malgré le vœu de ce noble gentilhomme.

La Ronda jeta un regard mêlé de colère et de mépris sur Palombo, et repartit d'une voix pleine do sarcasme :

— Lorsque le comte don Félix de Médina attendait la belle Casta au milieu des flots du golfe de Naples, et qu'il mêlait à ses serments d'amour les questions les plus pressantes sur ce qui se passait dans notre cité, il ne trouvait pas les femmes si inutiles qu'aujourd'hui au succès de sa politique.

— Julio Genuino! s'écria don Félix avec colère en menant la main sur la garde de son épée, je suis entré dans cette maison sous ta sauve-garde, je devais y rester inconnu; comment se fait-il que mon nom y ait été déjà prononcé?

— Ne vous irritez pas ainsi, don Félix de Médina, dit la Ronda avec le même sourire insolent, parce que je vous dis que les femmes sont bonnes à quelque chose. Vous avez été dix fois prévenu par la Casta, du jour et de l'heure où l'on devait attaquer votre armée ; et si elle n'est pas anéantie, c'est grâce aux précautions que vous avez pu prendre d'après les avis d'une femme; ce soir mêtne, vous ne seriez pas ici si Olympia ne vousava t

ramassé mourant sur la route des Marais-Pontins, et si, touchée de votre jeunesse et de votre beauté, el'e ne vous avait fait placer dans sa litière, et ne vous aviiit arraché au sommeil de mort qui commençait à peser sur vous. Comment vous en a-t-elle éveillé? continua la Ronda d'une voix de plus en plus amère, ceia a dû être didici'e, car le sommeil des Marais-Pontins est lourd; mais la courtisane Olympia est si belle et si complaisante, c'est en même temps une mère si prévoyante et si dévouée, que l'on prétend qu'elle a détourné sur elle-même le danger dont votre amour menaçait la charmante Gasta.

— Silence, femme, s'écria vivement Gennaro, ne jette pas tes paroles de vipère au milieu de celte discussion, et si tu veux rester en paix dans tes intrigues, laisse les autres tranquilles dans leur faute.

— Tu aurais raison de parler ainsi, s'é(ria la Ronda avec violence, si je disais à ces hommes que tu les as appelés ici pour te défaire d'abord de celui qui, dans le conseil des Espagnols, a demandé ta tête comme le premier gage d'un accommodement avec le peuple, et pour frapper ensuite ceux qui ont accepté ces conditions.

— Trahison! s'écrièrent à la fois Genuino et Méd na, pendant que PepéPalombo, la main sur son poignard, se tenait prêt à frapper Gennaro au moindre mouvement.

— Trahison! dites-vous, dit la Ronda en se levant fièrement, n'êtes-vous pas venus ici pour l'organiser, comment se fait-il que vous vous étonniez de l'y rencontrer?

— C'est donc un piège infâme? s'écria Genuino qui

2i) LE DUC DE GUISE.

ne fut poini maître fie la terreur qu'il éprouvait.

— Commencez votre entretien, dit la Ronda en s'asseyant et en repienant son aiguille, vous sortirez de cette tour sains et saufs comme vous y êtes entrés, c'est moi qui vous le jure; seulement, comte de Médina, n'oubliez pas que vous n'avez dû votre sûreté qu'à la protection d'une femme que vous ne jugiez pas digne d'entendre vos paroles.

Un morne silence succéda à celte singulière discussion, Palombo, Médina, et Genuino, échangeaient f'Htre eux des regards inquiets pendant que Gennaro, la tête basse et les sourcils contractés, laissait voir qu'il était le premier à subir !e joug que ses complices étaient forcés d'accepter.

Médina le premier rompit ce silence gênant pour lout le monde, et s'adressa à la Ronda :

— Puisque vous savez tant de choses, madame, lui dit-il, vous devez être instruite des desseins qui m'ont amené ici?

— Adressez-vous à moi, fit Gennaro avec une violente expression de colère, je suis encore le maître de Naples, quoique le duc de Guise porte maintenant le titre de capitaine général.

La Ronda voulut parler, mais Gennaro lui dit avec la dernière fureur:

— Silence! femme, ne fatigue pas ma patience; ii*oublie pas que l'heure pourrait venir où je me lasserais de ces rodomontades insolentes.

La Ronda ne répondit pas, mais elle frappa du dé dont son doigt était armé un timbre d'argent placé près d'elle; au uiême instant, la porte s'ouvrit, et Angelo, se montrant sur le seuil, dit d'une voix moqueuse :

— Monseigneur Gennaro Annèze a-t-il besoin de moi?

— Non, repartit la Ronda, c*est moi qui, par mégarde, ai frappé sur ce timbre, mais dis-moi, Angelo, ne sommes-nous pas bientôt au milieu de la nuit?

— Oui, sœur, repartit celui-ci.

— C'est bien, fit la Ronda en adressant à son frère un signe auquel celui-ci s'empressa d'obéir en se retirant et en fermant la porte.

— Vous le voyez, messieurs, ajouta la Ronda, le temps se passe; il faut vous hâter, si vous ne voulez pas que cette conférence soit inutile.

Ainsi venait de se dévoiler aux yeux de Pepé Paiombo, de Genuino et de Médina, le mystère de la singulière existence de Gennaro.

Tyran implacable de la cité, grâce à la position formidable de la tour qu'il occupait, il était lui-même esclave dans celte tour, d'où il commandait à toute la ville.

Ce fut encore Médina, qui reprit l'entretien :

— Votre femme a raison, monsieur, dit-il en s'adressantà Gennaro, il est temps de savoir pourquoi nous sommes ici, et de nous entendre sur nos intentions réciproques, si cela est possible.

— Quelles propositions avez-vous à nous faire? dit Gennaro.

— Il a été convenu entre moi et le capitaine Pepé Palombo, repartit Médina, qu'il ouvrirait aux troupes espagnoles l'entrée de son otiine.

— Et sans doute, reprit Gennaro, iî a fait ses conditions pour être payé de ce service?

— Si j'ai fait mes conditions, dit Pepé Palombo avec humeur, c'est que je te savais décidé à vendre le tour-

jon des Carmes aux Espagnols, et qu'une fois ce poste important entre leurs mains, la résistance de mon quartier devenait tout à fait impossible.

— Tu oublies, Pepé Palombo, reprit Gennaro, qu'on ne peut entrer au tourjon des Carmes qu'après avoir forcé l'un des quartiers qui l'entourent de toutes parts, et que toi et tes collègues vous êtes chargés de défendre. Seulement, comme il eût pu arriver que l'un de tes collègues eût livré, avant toi, le passage qui lui appartenait, tu as pensé qu'il était prudent de profiler de l'occasion, pour faire ta paix avec le viceroi et t'assurer l'impunité.

— Tu mens! s'écria Pepé avec fureur.

— Silence tous les deux, dit Genuino, ce n'est point une vaine terreur qui vous a poussés à traiter avec les Espagnols, c'est la haine que nous éprouvons tous pour cet exécrable Français que noire faiblesse a fait le tyran de Naples.

— En finirons-nous, dit Médina, et saurai-je enfin quelle réponse je dois porter au ducd'Arcos?

— Ma réponse, vous l'avez, dit Genuino : je ne demande pour Naples que le droit que l'empereur Charles-Quint lui avait déjà concédé, de ne pas avoir à payer d'autres impôts que ceux qui auront éié votés par les sièges du royaume; seulement, dès aujourd'hui, le nombre des sièges appartenant au peuple, sera porté à cinq, au liçu d'un.

— De façon, dit Médina, que vous aurez toujours la majorité contre les quatre sièges, dont deux appartiennent au clergé et deux à la noblesse.

— Ça éié assez longtemps, repartit Genuino, le droit de la noblesse et du clergé de décider du destin du royaume.

— Si ce n'est, reprit Médina, lorsque le clergé et la^ noblesse étaient divisés et que le penple, en vendant la voix de son siège à l'un ou à l'autre, décidait la question.

— Oui, reprit vivement Palombo, au profit de la noblesse ou du clergé, mais toujours contre lui.

— J'ai mission d'accepter, repartit dédaigneusement Médina. Le duc d'Arcos et le prince don Jnan sont les maîtres... Ceci sera fait.

— Ecrivons, dit Genuino.

— C'est écrit, fit Médina. Mais maintenant que demandes-tu, toi, Pepé Palombo?

— Le droit pour le peuple de rester armé et d'élire librement les capitaines de quartier et le capitaine général de la garde bourgeoise.

— Ceci est encore écrit, dit Médina avec dégoût comme un homme honteux du traité qu'il est chargé de faire, soit que les conditions lui en paraissent indignes, soit qu'il regrette de s'associer à un acte qui n'est qu'un leurre.

— Diable! fit Gennaro, les choses étaientbien avancées, ce me semble?

— Mais, reprit Médina, vous ne m'avez point encore dit ce que vous demandiez personnellement, messieurs?

Palombo rougit, Genuino détourna les yeux. -- C'est cependant le point important, reprit Félix dédaigneusement.

— J'ai stipulé pour le peuple le droit de voter ses impôts, dit Genuino; je demande à être le premier surveillant de l'exercice de ce droit. Je veux être président des consultes, autrement dit des assemblées annuelles des siéses.

— Et VOUS, messire Palombo? dit Médina en ricanant.

— Genuino se fait le surveillant des droits qu'il a stipu'és pour le peuple, répondit Palombo, il est donc juste qu'il en soit de même pour ceux que j'ai demandés aussi pour lui : je veux être capitaine général des gardes bourgeoises.

— A moi l'administration! dit Genuino.

— A moi l'armée! dit Palombo.

— Pourriez- vous me dire ce qui restera au viceroiP dit Médina.

— Il lui restera ceci, dit Genuino : c'est que les impôts votés par nous profiteront à l'Espagne.

— C'est que les soldats napolitains, ajouta Palorabu, combattront pour l'Espagne.

— C'est quelque chose, fit don Félix.

— Mais que restera-t-il à Gennaro Annèze, mon mari? s'écria violemment la Ronda.

— C'est à lui à le dire, repartit froidement Médina.

— Je ne demande pas grand'chose, dit Gennaro d'un ton. humble : la confiance du peuple m'a appelé à un poste au-dessus de mes forces; je le reconnais en toute iiumilité; qu'il me soit permis de me retirer dans mon obscurité, c'est tout ce que je désire.

Palombo, Médina et le vieux Genuino se regardèrent avec étonnement.

— Quoi! dit Médina, vous ne demandez rien autre chose? pas même une garantie pour votre sûreté personnelle dans cette ville de Naples?...

Gennaro le regarda en ricanant.

— L'air de la ville de Naples est mortel pour ma santé, répondit-il, et je souhaite que ceux qui y de-

LE DUC DE GUISE. Si

nieureront après moi s'y portent bien, alors même qu'ils seront garantis des mauvaises influences par leur rol}e de président ou leur habit de capitaine général. Je quitterai tapies, et je me retirerai dans quelque ville plus saine.

— Soit, dit Médina, vous pourrez partir dès que nous serons rentrés dans cette ville.

— rson, monseigneur, reprit Gennaro Annèze; quand vous rentrerez dans cette ville j'en serai parti. Vous allez me signer immédiatement trois passe-ports, l'un pour moi, l'autre pour ma femme, le troisième pour mon frère Angelo. Ces passe-ports nous livreront passage à travers les troupes espagnoles non-seulement à nous, mais encore à tousles bagages qui pourraient nous suivre.

— Ah! ditPaîombo, je commence àco'iiprendre...

— Soit, dit Médina; car, à vrai dire, seigneur Gennaro, je ne m'attendais pas à vous trouver si peu exigeant.

— Je n'ai pas tout dit, reprit Gennaro. J'entends que ces passe-ports soient signés du duc d'Arco^.

— J'en ai là de tout piéparés, dit don Félix.

— Signés du prince don Juan d'Autriche, dit Gennaro.

Médina fronça le sourcil.

— Vous défiez-vous du vice-roi? dit-il avec hauteur.

— Signés du con;te d'Ognate, continua Gennaro, et j'entends que l'on m'y désigne comme étant le trèsfidèle sujet de Sa Sainteté noire saint-père le pape, et que cette qualité soit reconnue par le cardinal Piombino, son niinistre, qui se trouve maintenant au fort Saint- Klme.

— Vous êtes fou! maître Gennaro, dit Médina.

— Non, monseigneur, mais je ne veux pas qu'à une lieue de la ville, le duc d'Arcos, au mépris de sa signature, puisse me faire arrêter et pendre, comme c'est votre désir. Peut-être le ferez-vous malgré toutes mes précautions, car vis-à-vis de nous autres, misérables gens du peuple, vous faites bon marché de votre honneur. Mais, si vous faites cela quand ie cardinal aura signé mon passe-port, vous aurez arrêté le sujet d'un souverain étranger, vous aurez méconnu la signature du ministre de Sa Sainteté; et, vous le savez, monsieur Médina, il y va de l'excommunication et de la damnation éternelle, et vous penserez à votre salut dans l'autre monde, comme je pense au mien dans celui-ci.

Médina, qui jusqu'à ce moment avait traité celte affaire avec le plus profond dédain, devint silencieux et repartit :

— Ceci est grave, monsieur; je ne suis pas en mesure d'accorder tout ce que vous demandez.

— La vie sauve, voilà tout, dit Gennaro avec une humilité railleuse.

— Et le droit d'emporter les immenses trésors que vous avez accumulés ici par vos effroyables pillages?

— Aussi, dit Gennaro sans s'irriter des paroles de Médina, je ne demande ni la place de président des consultes, ni celle de capitaine général.

— Eh bien, dit IMédina, demain ces passe-poris vous seront apportés ici par moi.

— Letourjondes Carmes vous sera livré une heure après, dit Gennaro.

— Jamais, dit la Ronda en se levant avec colère. C'est une trahison contre le duc de Guise, et...

LE DUC DE GUISE. Z'o

A son tour Gennaro frappa avec force sur un liiiibre placé près de lui. Angelo parut aussitôt.

— Angelo, lui dit-il, les conditions dont nous sommes convenus entre nous sont acceptées... Fais comprendre à ta sœur qu'elie n'a rien à y contredire.

Médina se mit à rire et dit tout bas à Genuino :

— Ce garçon me paraît remplir ici le rôle du siège du peuple dans l'assemblée des consultes. Comme l'autre faisait pencher la balance tantôt pour le clergé et tantôt pour lanobiesse, celui-ci est de même tantôt pour la femme, tantôt pour le mari.

Le! Ronda pendant ce temps était restée immobile, mesurant tour à tour son mari et son frère d'un regard irrité. Ses lèvres frémissaient de colère, ses yeux lançaient des flammes, ses sourcils contractés semblaient se hérisser.

— C'est comme ça, lui dit impudemment Angelo.

— Oui, ajouta Gennaro d'un ton moins sévère. Assieds-toi, femme; et laisse-nous terminer cette affaire en paix.

— C'est bien, repartit la Ronda d'une voix sourde.

Elle se remit à sa place, reprit son travail de couture et parut être devenue sourde et muette pendant que Médina arrêtait avec les traîtres Genuino, Pepé Palombo et Annèze, les précautions nécessaires pour que le duc de Guise tombât avec la ville de Naples dans les mains des Espagnols.

La nuit était déjà avancée lorsque Guise rentra dans son palais. Il traversa d'abord un vestibule où veillait une sentinelle, et arriva dans une salle assez pauvrement éclairée pai- une lampe suspendue au plafond. Quelques soldats et quelques lazzares y dormaient sur de longues banquettes.

Cerisantes, qui les commandait, salua le duc en lui disant :

— Vous avez été bien longtemps, monseigneur; nous commencions à craindre pour Votre Altesse.

-- Pensez-vous, lui dit Guise en lui rendant amicalement son salut, qu'on puisse visiter en quelques minutes, les postes d'une ville comme Naples?

— Vous devriez du moins permettre à quelquesuns de vos officiers de vous accompagner; il peut se trouver un misérable qui ose attenter aux jours de Votre Altesse, et ce serait un affreux désespoir pour ceux qui vous aiment, s'il vous arrivait malheur.

— Vraiment! lui dit le duc en souriant; vous êtes bien préoccupé de mes dangers, M. de Cerisantes; je vous remercie, et je reconnaîtrai cet intérêt; mais permettez-moi de remettre ce soin à demain, j'ai besoin de quelque repos.

— L'heure de vous reposer n'est pas encore venue, monseigneur, repartit Cerisantes en souriant à son tour, car il y a quelqu'un qui vous attend dans votre appartement.

— Au diable rimportun, quel qu'il soit! fit Guise : u'ai-je pas mes audiences publiques pour ceux qui veulent me parler?

— Une voix si douce que celle qui a demandé la faveur de vous voir, repartit Cérisantes, eût eu peine à arriver jusqu'à vous à travers les rumeurs de vos audiences publiques, et des pieds si petits et si délicats que ceux de la personne qui vous attend auraient trop souffert à attendre durant deux heures le moment de vous approcher.

— Par saint Corne, dit Guise en s'approchanl familièrement de Cérisantes, c'est donc une femme?

— Oui, monseigneur.

— Et vous la dites jolie.

— Je l'ignore; elle a absolument voulu garder son voile; mais j'ai entendu sa voix, j'ai vu ses pieds, et la voix a un timbre de quinze ans, les pieds sont ceux d'un enfant.

Guise devint sérieux, une vive curiosité le poussait à entrer, une sorte de remords secret semblait aussi le retenir. Tout à coup il parut prendre un parti violent.

— Entrez là, dit-il brusquement à Cérisantes; dites à cette femme que je ne puis pas, que je ne veux pas la recevoir.

— Vous, monseigneur? dit l'officier avec surprise.

— Oui, moi, dit tlenri tristement. Pauvre Casta, ajouta-t-il à voix basse. Entrez, Cérisantes, reprit-il vivement; renvoyez celte femme... je ne veux pas entendre cette douce voix, voir ces pieds d'enfant... non, ce serait infâme.

Cérisanies obéit et le duc resta dans l'antichambre. 11 se relira dans un coin après s'être enveloppé de son

manteau pour ne pas être reconnu. Quelques minutes se passèrent sans qu'il vît revenir personne.

— Dieu me damne, dit-il en se penchant vers un drs lazzares qui était couché par terre et qui Texaminait d'un œil curieux. Dieu me damne si Cédsantes ne profite pas de l'occasion que j'ai refusée.

— Toute occasion esiboniie, reprit lelazzare, pour qui a un grand dessein à mettre à exécution; aussi sont-ils bien fous ceux qui ayant juré de vous exterminer vous ont laissé si paisiblement rentrer dans votre palais.

— Et, par Dieu, fit Guise, c'est toi, Scipion, mon fidèle capitaine des lazzares... Comment se fait-il que je te trouve ici? D'ordinaire, tu choisis des post'S plus dangereux.

— Oui, répondit le Pione de cet accent incertain qui pouvait faire croire qu'il n'avait pas la conscience de ce qu'il disait, oui, quand le jour luit et qu'on peut se battre; mais la nuit j'ai un autre poste que cependant j'ai quitté pour vous.

— Et lequel, mon brave? lui dit Guise en s'asseyant près de lui.

— Monseigneur, c'est un banc de pierre au seuil de la porte de celle dont les yeux sont mes étoiles.

— Et là, mon bel amoureux, que fais-tu? lui d t le duc qui se plaisait à la conversation de ce jeune homme, dont il avait dix fois admiré le courage et dont il avait deviné l'intelligence et le dévouementsous l'apparent idiotisme de son allure, de son regard et de sa parole.

— Je pense à elle, qui dort au-dessus de ma tête, et quand je m'endors il me semble la voir sourire sur mon front.

— Tu l'aimes donc bien?

— Si elle avait voulu être reine de Naples, je selais roi; elle n'a pas voulu, je suis resté lazzare.

— Et qui l'a donc fait celte nuit quitter ta pierre accoutumée?...

— Elle m'a dit ce soir : Va au palais de Guise; on trame des complots contre lui : tu veilleras...

— Elle me connaît donc?

— Oh! non, non, elle ne vous connaît pas, monseigneur. D'où vous connaîtrait-elle? Oh! si elle vous connaissait... ajouta le Pione d'un ton sombre.

Au même instant, une femme voilée sortit rapidement de l'appartement du duc en s'écriant avec colère :

— N'y a-t-il ici personne qui puisse me faire arriver auprès de monseigneur de Guise?

Le Pione se leva, le duc rabattit son chapeau sur son visage.

— Laisserez-vous chasser au milieu de la nuit une pauvre femme qui ne demande que la faveur d'être entendue. Mes amis, ajouta-t-elle en se tournant vers les lazzares, s'il arrive malheur à monseigneur, vous n'en accuserez que cet officier qui ne veut pas me permettre d'attendre le duc.

La présence de Guise qui se tenait toujours caché, empêcha les lazzares de répondre.

— Il me semble que je reconnais cette voix, dit tout bas le prince.

Cependant personne ne répondit à l'appel d'Anita, et Cérisaiiies s'approchant, la prit assez rudement par le bras en lui ordonnant de sortir. Le Pione s'élança vivement entre eux.

— Qui donc, s'écria-t-il, ose frapper une fille du

peuple de Naples? Lai sse cette enfant, seigneur de Gérisantes, et toi, dis-moi, qu'es-tu venue faire ici, ma pauvre...?

— Tais-toi, dit rapidementlafemmevoilée, monnora

doit rester caché comme mon visage. Mais sansdoute,

Scipion, Dieu t'envoie à mon aide, puisque je te ren-

, contre ici; car j'ai été le chercher sur la pierre où tu

passes la nuit, et je ne t'ai pas trouvé.

— Elle m'avait dit de venir ici...

— Oh! dit-elle amèrement, que Dieu écarte d'elle la malédiction que j'ai jetée sur sa tête!

— Toi, son amie, sa sœur d'enfance? dit le Pione d'une voix sévère.

— Oui, car ne t'ayant pas trouvé et voyant la fenêtre de sa chambre allumée, je l'ai appelée.

— Et elle ne t'a pas répondu?

—Non... Je l'ai appelée encore, et alors elle a éteint sa lampe.

— Ce n'est pas possible, s'écria vivement le Pione. Casta est incapable de ne pas répondre à la voix qui l'implore,

— Ne la blâme pas inconsidérément comme j'ai fait moi-même, reprit doucement Anita, car c'était elle; si Casta avait été seule, elle ne m'eût pas laissée gémir aux pieds de sa fenêtre, mais avant que sa lampe eût été éteinte, il m'a semblé voir près de son ombre s'agiter une ombre étrangère.

A ces paroles d'Anita, le Pione tressaillit et Guise se leva soudainement.

— Une ombre étrangère, dis-tu? répéta le Pione d'une voix altérée.

—Oui, repartit naïvement Anita, celle du vieux Genuino sans doute, car c'était l'ombre d'un homme.

—Un homme! s'écria Scipioii avec un cri rauque, un homme à cette heure dans la chambre de Casta! c'est impossible, tu mens, misérable.

— C'était son grand-père, te dis-je, repartit Anita d'un ton triste; car crois-moi, Scipion, je sais aussi bien que toi que Casta est un ange de pureté et de vertu; c'était Genuino, j'en suis sûre; c'était ce vieillard impitoyable, qui l'aura forcée de rester sourde à la voix de sa sœur mourante.

A ce moment, le Pione se mit à rire d'une façon eflrayante; les larmes et les sanglots se mêlaient à cette horrible gaieté, pendant que des mots entre coupés s'échappaient de ses lèvres :

— Ce n'était pas Genuino..» non, ce n'était pas lui, il venait de sortir avec moi pour m'entraîner à un crime, et comme je l'ai refusé, il a été le conclure

avec Pepé Palombo... G était un homme un

homme as-tu dit?

A peine le Fione eut-il prononcé ces paroles, qu'il se retourna vivement vers le duc, et oubliant que celui-ci ne voulait pas être connu, il lui dit avec l'accent d'un désespoir déchirant :

— Ecoute-moi, monseigneur, écoute-moi; tu m'as vu combattre et tu sais si je suis fidèle. Je ne t'ai point demandé de récompense comme Carniole, je ne me suis pas fait justice par mes mains, comme Gennaro Annèze, je t'ai juré d'être ton serviteur et je veux rester ton serviteur, parce que entre tous ceux qui sont venus au secours de celte déplorable ville, toi seul t'es montré brave, juste et loyal; c'est pour cela que je m'adresse à toi pour obtenir justice et récompense. Monseigneur, lu me donneras la tête do rhomme qui était cette nuit dans la chambre de Casta,

tu me la donneras, ou je ferai comme les autres, je la prendrai... ou bien je me vendrai à qui me la livrera.

En parlant ainsi, le Pione était tombé à genoux devant le duc de Guise, son visage, toujours voilé de ïïiélancolie et comme immobile sous son idiotisme «pparent, son visage s'était illuminé d'une expression enthousiaste et d'une sublime résolution. Guise le considéra un moment avec tristesse.

— Pauvre enfant, dit-il d'une voix attendrie, cette tête que tu me demandes, prends-la, si tu veux; ta colère est juste, et ce n'est pas moi qui te maudirai le jour où tu frapperas au cœur l'homme qui a brisé dans le tien l'afl'ect on sacrée qui était ta vie. Toutefois réfléchis avant d'agir, enfant : peut-être Casta est-elle innocente, peut-être cette jeune fille s'est-elle trompée.

— C'est ce que je vais savoir tout à l'heure, dit le Pione, en se relevant lentement.

— A qui vas-tu donc le demander? lui dit Guise avec un léger trouble.

— A Casta elle-même, repartit le Pione; elle peut vouloir ma mort, mais elle ne me mentira pas, Casta n'a jamais menti.

Le Pione quitta le palais du duc et celui-ci se tournant vers Anita, dès que le jeune lazzare eut disparu, lui dit :

— Maintenant que vous me connaissez, ma fille, veuillez me dire quel motif si puissant vous a fait venir près de moi au milieu de la nuit.

— Ce que j'ai à vous dire, monseigneur, reprit Anita d'une voix tremblante, ne doit être entendu que de vous, il faut que nous soyons seuls.

— Je ne veux pas vous ofifenser, jeune fille, reprit de Cuise en souriant; mais, ajoula-t-il en élevant la voix, il ne manque pas de gens, n'est-il pas vrai, messieurs, qui blâmeront votre démarche, et qui chercheront matièie à calomnie dans cet entretien mystérieux?

— Monseigneur, repartit Anita d'une voix amère, je suis maintenant au-dessus de toute calomnie; d'ailleurs, ce voile ne se lèvera pas plus pour vous, que je viens sauver, qu'il ne s'est levé pour ceux qui m'écouient, et qui voudraient me perdre.

Guise, qui cherchait à reconnaître cette voix qui l'avait vivement frappé, fit passer la jeune fille dans son appartement particulier et l'y suivit tout aussitôt.

La leçon que Guise venait de recevoir au sujet de la Casta avait jeté un vif regret dans son âme; l'observation qu'il venait de faire à Anita était le résultat de ce sentiment; mais telle était la nature légère et ardente de cet homme, qu'il avait déjà presque oublié la scène qui venait de se passer, et qu'une vive curiosité s'était emparée de lui au moment où il avait pu remarquer la grâce et l'élégance de la tournure d'Anita. Dès qu'ils furent seuls dans la magnifique chambi e où il l'avait fait entrer, il força Anita à s'asseoir et se mit en face d'elle pour observer ses mouvements et tâcher de voir son visage.

— Eh bien! ma belle enfant, lui dit-il, personne ne peut vous entendre, qu'avez-vous à me révéler?

— Monseigneur, reprit Anita d'une voix grave, vous marchez environné d'embûches et de trahisons, le savez-vous?

—Je le sais, enfant, dit Guise en souriant, mais j'ai

h^ LE DUC DE CriSE.

conflance en Dieu et en mon épée, et j'espère déjouer les complots de mes ennemis.

— Monseigneur, reprit Anita, une insurrection doit éclater demain au marciié Neuf.

—Eh bien! repartit GuiseJ'y serai aussitôt qu'elle; ce n'est pas la première fois que je vois la révolte face à face.

— Alors, dit Aniia, vous servirez les projets de vos ennemis; leur révolte de demain e^t une embûche tendue à votre courage, c'est parce que Ton sait que vous viendrez l'affronter face à face qu'elle éclatera : seulement au lieu d'y trouver comme à l'ordinaire des mécontents que votre présence épouvante ou rassure, vous y trouverez des assassiiis dont les poignards sont prêts et dont les mousquets vous attendent.

—Ma belle enfant, repartit Guise en souriant, quand je vais à la rencontre des Espagnols hors des murs de cette cité, je suis certain derencontrer, non-seulement des poignards, mais des épéos tirées contre moi; nonseulement des mousquets, mais des canons qui m'attendent, et je n'ai pas encore pensé à reculer devant eux, et croyez-moi, les assassins sont moins redoutables que les ennemis.

— Monseigneur, monseigneur, reprit Anita avec insistance, il peut se rencontrer parmi ces assassins un homme plus terrible à lui tout seul que toute l'armée espagnole.

—Quel est donc ce héros? fit dédaigneusement de Guise.

— Un homme qui est habitué à répandre le sang des princes pour la vengeance des autres, et qui cette fois frappera pour la sienne.

LE DlC DE GUISE. h^

— En vérité, fit le duc, qui devint plus grave, quel est donc cet homme dont la vengeance me menace?

— C'est un homme que vous avez offensé aujourd'hui même par un cruel refus.

— Carniole, n'est-ce pas? s'écria le duc avec colère, Carniole, le plus infâme des brigands qui peuplent cette ville, Carniole, qui avait fondé l'espoir de sa fortune sur la perle d'une malheureuse enfant qui heureusement lui est échappée... Mais, dites-moi, comment se fait-il...

Le duc s'interrompit soudainement, et, se rapprochant d'Anita, il l'enveloppa d'un regard curieux et ardent, mais Aniia resserra son voile sur son visage; ce mouvement permit au duc d'examiner cette main dont la grâce et la tenu té l'avaient frappé autrefois; il se souvint aussi de cette nuit bizarre où il avait pu admirer le pied charmant de la jeune fille qui reposait près de lui, il le chercha vivementde l'œil, et Anita ne put le cacher assez rapidement sous sa robe, pour .que Guise ne crût pas l'avoir reconnu. j — Oh! maintenant, dit-il, je ne vous ferai plus la 'question que j'allais vous adresser tout à l'heure; je le vous demanderai plus comment il se fait que vous sachiez les plans de trahison de l'infâme Carniole. Quoi! c'est vous...

— Monseigneur, reprit Anita d'une voix tremblante !t altérée, les projets de Scoppa ne sont pas ceux ui vous menacent du danger le plus terrible; il y a n homme aussi puissant que vous, d'un nom illustre omme le vôtre, et qui a juré votre perte.

— Celui-là, dit Guise, doit porter une épée, et la lienne est toujours prête à répondre à qui veut se ■lesurer avec moi.

— Celui-là, dît Anita d'une voix défaillante, est un homme sombre et plein d'embûches terribles; rencontrez-le demain dans la bataille et, en présence de votre armée et de la sienne, il vous combattra au grand jour comme le plus loyal orentiihomme : mais viennent la nuit et la solitude, si vous passez dans le chemin où il se tiendra caché daus l'ombre, son poignard vous aura frappé avant que vous n'ayez entendu le bruit de ses pas.

— De par tous les diables! tu me donnes une énigQie à deviner. Quel est donc celui qui peut allier tant de courage et tant de duplicité?

— Celui, monseigneur, ajouta Anita en baissant la voix, celui qui, sil n'a pas de chances de vous rencontrer le jour dans le combat, la nuit dans vos sorties aventureuses, pénétrera dans votre maison; celui enfin qui, s'il ne peut en franchir lui-même le seuil, y fera entrer le poison.

— Borgia! s'écria Guise avec éclat, Borgia! et c'est toi qui viens me dénoncer ces projets, enfant, toi qui l'as accompagné dans cette course furieuse oii il a vainement cherché à m'atteindre, toi qui l'aimes, car je te connais maintenant, Anita!

— Vous vous trompez, monseigneur, repartit la jeune fiile en se levant toute tremblante, je ne suis point celle que vous croyez. D'ailleurs, que vous importe? vous êtes averti, protégez-vous vous-même.

Guise la prit par la main, et la raiiienant doucement près de lui :

— Un moment, enfant, lui dit-il d'une voix caressante, laisse-moi te remercier et te bénir; car Dieu t'a fait une âme aussi noble et aussi pure que ton visage est frais et gracieux.

— Laissez-moi! laissez-moi! reprit Anita d'une voix désespérée, vous ne me connaissez pas, vous ne m'avez jamais vue; j'ai voulu te sauver, Henri de Lorraine, reprit-elle avec des larmes, parce que j'ai senti là, dans mon cœur, que tu étais loyal et bon; mais tu ne me connais pas.

— Crois-tu donc, reprit Guise en la retenant encore, que j'aie pu voir impunément cette main de fée, ce pied d'enfant, et que la voix si douce qui me parlait chez Gennaro ne soit pas restée gravée aussi dans mon cœur?

— Oh! mon Dieu, mon Dieu! s'écria Anita chancelante, ayez pitié de moi, ne lui inspirez pas de me dire de ces paroles qui me brûlent et me torluient.

— Tu souffres, enfant, lui dit Guise; ce voile t'étouffe, l'air te manque...

En parlant ainsi, le duc voulut écarter le voile qui

couvrait le visage de la jeune fille; mais elle le repoussa

en jetant un cri désespéré.

1 — Ah! monseigneur, lui dit-elle avec indignation, |je vous apporte la vie, voulez-vous me donner la

mort.

t — La mort, répéta Guise, parce que j'ai voulu re- [ voir une fois encore ce charmant visage, qui bien

souvent m'a souri dans mes rêves; la mort, parce que jj'ai voulu m'assurer que celle que je dois bénir comme lun ange protecteur est la belle Aniia. j Guise entendit des sanglots douloureux s'échapper jdu voile impénétrable qui lui cachait le visage de !a îjeune fille; elle parut enfin surmonter sa douleur, et I repartit d'une voix presque éteinte : I — Anita est morte, monseigneur. Si le souvenir jde sa beauté vous p'aît, si le souvenir du dévouement

d'une pauvre femme inconnue vous semble mériter quelque reconnaissance, confondez ces deux sentiments et adressez-les à un être imaginaire que vous nommerez Anita, si vous vouiez, mais qui ne sera pas elle, car la pauvre Anita est morte, et moi vous ne me verrez jamais.

— Est-ce ta volonté, enfant? lui dit Guise d'un ton grave; ne dois-je donc point connaître celle qui vient de me sauver, si tu n'es pas Anita? Ou bien, si tu es cette charmante fille, ne dois-je plus revoir le frais visage qui m'a le preaiier souri dans celte ville?

— Je vous ai dit tout ce que je devais vous dire, monseigneur, dit la malheureuse... Adieu pour toujours au nom d'Anita et au mien.

— Sois donc bénie devant Dieu, reprit le duc en se levant et en la conduisant vers la porte.

La jeune fille allait en franchir le seuil, lorsqu'elle recula avec épouvante. En effet, une voix rude et allière se faisait entendre dans la salle des gardes qu'elle devait traverser.

— Qu'est-ce que cela? fit Guise, étonné de l'épouvante de la jeune fille.

— C'est elle! elle... murmura Anita en reculant comme devant un fantôme; c'est elle qui m'a perdue, c'est elle qui m'a tuée, car j'ai compris enfin le sens de ce rêve horrible qui m'éiouffait dans la maison de Gennaro, j'ai compris quelles étaient ces mains redoutables qui parcouraient mon sein, ces lèvres hideuses qui pressaient les miennes ! c'est la Ronda, monseigneur ! . . ,

Puis se tournant tout à coup vers Guise, elle lui dit avec une rage désespérée :

— Qu'est-ce que cette femme vient faire ici? Est-ce que lu l'aimes, Henri de Lorraine?...

LE DL'C DE GlîISE. Ul

Guise eut à peine le temps de pousser Anita derrière les vastes tentures de son lit, car la Ronda entra tout à coup avec impétuosité. En se trouvant en face du duc, elle s'arrêta et parcourut la chambre d'un regard soupçonneux : son œil vibrait, ses narines étaient gonflées, sa respiration haletante.

— Vous éiiez seul, n'est-ce pas, monseigneur? lui dit-elîe à haute voix.

— Sans doute, répondit Henri avec quelque embarras.

— En ce cas, reprit la Pionda, il est inutile de la sser celte porte ouverte pour faire sortir ceux que je croyais être avec vous.

Aussitôt elle-même ferma la porte avec violence, et se jetantsur un siège, elle reprit d'une voix tremblante :

— Laissez-moi respirer un moment, Henri, car la course est longue du donjon des Carmes à ce palais, et il m'a fallu revenir sur mes pas, puisque l'entrée secrète de vos jardins était fermée; il m'a fallu aussi, ajouta la Ronda d'un air soupçonneux, me disputer avec ce Cérisantcs qui garde la porte avec plus de soin qu'un chien, avec autant d'insolence qu'un laquais; et pourtant vous étiez seul, n'est-ce pas, monseigneur?

— Je vous l'ai déià dit, madame, repartit Guise avec humeur; mais si vous avez quelques secrets à

m'apprendre, ce lieu n'est pas convenable pour une conversation. Suivez-moi.

— Ah! dit la Ronda en se levant soudainement, il y a quelqu'un ici.

— Il n'y a personne, reprit Guise, mas il y a trop près d'ici le page qui couche sur le seuil de ma porte pendant que je dors, il peut vous entendre...

— Ah! fit la Ronda dédaigneusement, vous ne preniez pas ces précautions pour votre sûreté, lorsque vous demeuriez au donjon des Carmes, et vous n'en aviez pas besoin alors; car, moi, je veillais sur vous, Henri... On m'aurait mille fois tuée avant que d'arriver jusqu'à toi.

— Silence, silence! reprit Guise... Je vous ai dit qu'on pouvait vous entendre.

— Puisqueje suisici, monseigneur, repritlaRon la d'un ton sombre, il m'importe peu qu'on sache maintenant pourquoi je suis venue et à quel titre je suis venue. Oh! monseigneur Henri de Guise, ajouta-telie avec une douloureuse colère, que sont devenus les serments que tu me faisais lors jue je le proraetta s de veiller pour toi et de t'aider à conquérir une couronne que tu feras peut-êtie partager à une autre?

Guise était horriblement embarrassé. l\ s'approcha doucement de la Ronda, et lui dit à voiï basse :

— Ma bel'e Ronda, ne savez-vous pas que l'amour se plaît au mysière, et que le mien pour vous ne veut d'autre confident que toi. Ainsi, parlez bas... car je vous l'ai dit, mon page est là.

— Eh bien! monseigneur, renvoyez-le, ou plutôt, ajouta viveiiient la Ronda, c'est inutile à présent, il en a assez entendu pour qu'il sache qui je suis et ce que je suis. Mais laissons cela, car je ne suis pas venue

LE DUC DE GUISE. ZjO

dans votre palais pour vous faire des reproches. Le désespoir remplit mon âme, Henri, mais mon amour est plus fort. que mon désespoir. Savez-vous quel danger vous menace?

— J'en connais beaucoup, dit Guise, charmé de tourner cet entretien sur des choses sérieuses. Le Carniole conspire, m'a-t-on dit, Borgia a promis ma moi t à don Juan.

— C'est peut-être vrai, reprit dédaigneusement la Ronda, mais tandis que Scoppa ameute contre toi quelques misérables bandits, tandis que Borgia cherche quelque main obscure pour te verser du poison... les chefs de cette cité la vendent aux Espagnols et avec la cité ils leur vendent votre tête, Henri de Lorraine.

— Ce n'est pas possible, dit Guise, d'oii le savezvous?

— Je le sais, parce que c'est au donjon des Carmes, parce que c'est dans cette même chambre où je me glissai furtivement près de vous, durant la nuit, que cet infâme traité a été signé devant moi.

— Devant vous et devant Gennaro aussi, sans doute?

— Devant mon mari et mon frère, qui tous deux y ont donné leur assentiment.

— Quel jour... à quelle heure?...

— Celte nuit, et il n'y a pas une heure de cela.

— Et tu es venue sur-le-champ, toi, dit Guise avec émotion, tu es venue pour me sauver, chère Ronda...

— Oui, poui- sauver ta tête, je suis venue l'apporter celle de mon mari et de mon frèie... Qu'en penses-iu, Henri, reprit la Ronda, dont la voix frémissait, penses-tu qu'Olympia, la be le courtisane, eût ainsi Ir.ihi,

Lt DUC I)L Gl ISi;. T. II. 4

M) LE UUe DE GUISE.

pour toi, son vieil amant Filomarini et son jeune amant iMédina? non, elle ne l'eût pas fait, et cependant... tous les jours, soit que lu reviennes de la bataille ou de l'église, ion cheval s'arrête à la porte du cardinal, car Olympia t'attend cachée derrière sa jalousie verte...

— Tute trompes, Ronda... Olympia, tu le sais, est venue me chercher à Rome, c'est elle qui m'a apporté la proposition du cardinal Filomarini; lu sais avec quelle autorité elle gouverne ce vieillard, si puissant sur le peuple, et je lui dois des égards qui me ménagent sa protection.

— Ne vous descendez pas si bas que cela, monseigneur, reprit la Ronda avec hauteur, Henri de Lorraine peut avoir fantaisie de la courtisane Olympia; car elle est belle à fiiire envie aux anges, elle est parée à faire envie aux niadones, et de pareilles créatures plaisent aux hommes pour qui l'amour n'est qu'un jeu. Mais que le duc de Guise, que le prétendijnt au trône de Naples, ménage et ilatte l'influence de la courtisane, cela ne se peut pas, duc, tu mens mainienant, car sans cela tu aurais menti à ta noblesse, et tu en es incapable.

— Je ne chercherai pas à éclairer ta jalousie, dit Guise en baissant la voix. iMais dites-moi, repril-il plus haut, quelles sont les clauses de ce traité de trahison?

— La nuit prochaine, dit la Ronda, le donjon des Carmes doit être livré aux Espagnols.

— Mais pour arriver jusque-là, il faut que l'un des capitaines du quajtier livre passage aux troupes.

— Il en est un qui a promis de le faire.

— Ah! dit Guise en se laissant entraîner à un mou-

vement de colère. C'est Pepé Palombo, sans doute?

— Qui vous Ta dit?

— Je l'ai vu sortir celte nuit de la maison de Genuino avec ce vieillard fertile en intrigues... et...

Guise ne put coniinuer; un cri rauque et furieux, auquel avait répondu un faibie cri parti de derrière les tentures, où était cachée Anila, riuierrompit tout à coup.

— Ah! s'écria la Ronda avec coère et désespoir, tu l'as vu sortir cette nuit de la maison de Genuino... C'est donc toi qui, tous les soirs, viens errer sous les fenêtres de la Costa...

— Et c'est loi, sans doute, s'écria une voix non moins furieuse et désespéi ée, c'est toi qui étais dans sa chambie pendani que moi je gémissais au pied de sa fenêtre; c'est loi qui as éteint celte lu.uière indiscrète qui (iessinait Ion ombre à mes yeux.

Et Anita, s'échappant de derrière les rideaux du lit, s'élança au milieu de la chambre.

— Quelle est cette lemme? s'écria !a Ronda en reculant.

Guise, pris ainsi entre les fureurs de la Ronda et les colères d'Anita, fut sur le point d'éclater de rire; mais il y avait au fond de celte scène comique un (langer terrible pour lui, un dévouement sans bornes de ces deux femmes, il reprit donc la parole et s'écria avec hauteur :

— Sur mon honneur! la Ronda, je ne connais pas cette femme. Comme tu es venue m'avertir de la trahison de Gennaro et de Pepé Palombo, elle est venue m'avertir des mauvais desseins de Scoppa et de Borgia.

— Elle l'aime donc bien aussi, dit la Ronda en exa-

minant d'un œil furieux Anita toujours voilée, et tu ne la connais pas?

— Sur mon honneur, je ne sais pas qui elle est, car elle a refusé de lever son voile.

— Ce n'est pas faute, sans doute, de l'en avoir suppliée, n'est-ce pas, monseigneur? dit la Ronda avec des larmes de désespoir et de rage; car si Olympia est belle, elle ne t'a donné que ce qu'elle a tant vendu. Si la Casta est plus belle encore, elle ne t'a cédé que parce que le sang de sa mère coule dans ses veines. Je te l'eusse pardonné, car ni Tune ni l'autre n'avaient pour te plaire ce que je croyais avoir seule : le dévouement d'une esclave, la servitude d'une âme qui sacrifie pour toi frèie et mari. Quelle est donc celle femme qui est venue te révéler de nouveaux complots? Qui a-l-elle sacrifié pour toi? Elle t'a parlé de Garniole et elle t'a parlé de Borgia!

La Ronda s'arrêta, et les lèvres tremblantes, le regard fixe, la poitrine haletante, elle s'écria :

— Carniole, Borgia, ah! je la connais maintenant, c'est Anita... Elle t'a livré son oncle et son amant comme je t'ai livré mon mari et mon frère.

— Quelle qu'elle soii, peu vous importe, dit Guise.

— Je veux la voir, reprilla Ronda d'une voixrauque et brève.

— Elle est entrée ici voilée, elle est restée ici voilée, elle sortira de même...

— Non, je veux que tu la voies, Henri de Lorraine, dit la Ronda d'un air sinistre.

— Piiié et proteciion, monseigneur, s'écria Aniia en se cachant derrière le duc.

— Je le dis que je ne l'ai point vue.

— Aujourd'hui peut-cire; mais lu en as gardé un

LE Dl'C DE G LISE. 53

doux souvenir, sans doute, continua la Ronda de cet accent mielleux et cruel qui semble devoir appartenir aux tigres. Sa taille était si souple, et tu vois, elle n'a rien perdu de sa grâce; ses p'eds étaient si charmants!... et tu vois que les miens ne pourraient chausser ces mules étroites qu'elle semb'e vouloir te cacher; sa main était si blanche et si douce!... et tu vois encore comme elle paraît éclatante et polie sur le voile qu'elle presse sur son visage; et ce visage luimême, il était si jeune, si gracieux!... Regarde-îe maintenant!...

En disant ces derniers mots, la Ronda s'élança sur la malheureuse Anita comme la panthère sur sa proie, et arrachant avec violence le voile d'Anita, elle montra à Guise cette figure toute dévastée par Thorrible maladie qu'elle-même avait transmise à sa victime.

Guise ne put retenir un mouvement d'horreur. Anita tomba à genoux en cachant son visage dans ses mains. Pas un cri, pas un sanglot ne sortit de sa poitrine.

— Aime-la maintenant, s'écria la Ronda, je ne suis plus jalouse...

— Relevez-vous, malheureuse enfant, dit Henri à Anita, relevez-vous. Votre âme est belle et votre cœursplendide. Oui, je vous aimerai maintenant.

Anita se releva et ramena son voile sur son visage.

— Monseigneur, répondit-elle d'une voix ferme, je suis venue dans votre palais pour vous sauver d'un danger qui vous menaçait, je ne vous ai demandé pour récompense de ce dévouement que de me laisser sortir comme j'y étais venue, avec ce voile sur le visage. Je croyais que l'honneur d'un gentilhomme était une

sauve-garde suffisante pour celle qui s'en remettait à lui : je croyais que la main d'un homme était assez forte pour protéger ce voile qui me cachait; je me suis trompée, monseigneur. Que Dieu vous protège maintenant, car moi je n'ai plus rien à faire dans ce monde.

— Tu veux donc mourir, enfant? s'écria Guise. Non, je ne le veux pas, je t'en supplie...

-— Ne me demandez pas de vivre, reprit Anila avec amertume, car je ne vivrais que pour me venger, et je ne m'en sens pas la force, ajouta-t-elle en éclatant en larmes. Adieu, monseigneur... adieu.

Guise voulait la retenir, mais la Ronda l'en empêcha en lui disant d'une voix émue :

— Laissez-la partir, monseigneur; votre pitié lui fait plus de mal que ma colère ne lui en a fait.

— La Ronda, reprit Anita en s'approchant d'elle, donne-moi le poignard que tu portes d'ordinaire, et que tu levas sur moi la nuit oii je dormais à côté de cet homme.

— Tiens, lui dit la Ronda, prends...

Elle lui tendit le poignard, et Anita sembla l'examiner à travers son voile.

— A qui le destines-tu? dit la Ronda troublée.

— A la Casta! s'écria Anita en se reculant; à la Casta qu'il aime; car il ne t'aime pas, toi, il te méprise... et tu peux en être sûre, car je te laisse seule avec lui...

A ces mois, elle s'éihappa de la chambre.

Une heure après, la Ronda, accompagnée de Ccrisantes, retournait au donjon des Carmes. Toute expression de colère avait disparu de son visage.

En vérité, M. de Guise était un habile houime.

Tout n'était pas encore fini, et celte nuit fertile en trahisons devait voir naître d'autres complots que ceux qui avaient été révélés à Guise par la Ronda et Anita.

On se rappelle qu'un moment avant que Borgia ne fût venu chercher Francesco dans la cahane de Carniole, celui-ci avait suivi Santis chez le cardinal Filomarini. Les deux bandits étaient enfermés avec le prélat depuis un assez long temps, lorsque la porte de la chambre où se tenait leur ronciliabule s'ouvrit doucement, et un homme sortit et s'avança avec précaution dans le long corridor obscur au fond duquel celte chambre était située.

A l'autre extrémité de ce corridor, une autre porte était resiée ouverte; nia's, voilée par de riches tentures, elle ne laissait pas échapper un seul rayon de la lumière qui éclairait un vaste appartement.

Une négresse, cachée derrière ces tentures, surveillait tout ce qui pouvait se passer dans ce corridor, tandis qu'une femme d'une éblouissante beauté se tenait couchée au fond de la chambre sur un lit de repos d'une rare élégance.

— La porte s'ouvre, dit la négresse tout bas.

— Assure-loi si c'est lui, répondit sa maîtresse. La vieille servante entr'ouvrit les portières, et dit

à voix basse à un homme qui passait en ce moment devant elle :

5^) LE DUC DE r.UISF,

— Est-ce vous, seigneur Colesi?

L'homme ne répondit pas, et la vieHIe reprit :

— On, si vous avez oublié ce nom, est-ce vous, maître Carniole Scoppa?

— Le seigneur Colesi ou maître Scoppa, répondit une voix brutale, n'est plus dans le palais du cardinal Filomarini.

— Quoi! s'écria vivement la femme qui était couchée au fond de l'appartement, il est parti! ce n'est pas possible... Il n'y a que deux issues à la chambre (le monseigneur, celle qui ouvre sur ce corridor et celle qui mène...

Pendant qu'elle parlait ainsi, l'homme que la négresse avait arrêté écarta vivement les portières et entra, après avoir repoussé la vieille servante :

— Eh quoi! dii-il en interrompant cel e qui parlait, quoi! signora Olympia, vous attendiez ici Carniole Scoppa? Est-ce qu'il vous est revenu en mémoire qu'il avait été voire fiancé? et, après seize ans d'abando» et d'oubli, vous prendrait-il fantaisie de lur offrir un amour dont personne ne veut plus?

Olympia parut ne pas avoir entendu l'injurieux langage de cet homme, et reprit d'un ton ferme :

— Vous êtes, n'est-ce pas, le boucher Miquel Santis.

— Je suis le capitaine Miquel Santis.

— Capitaine ou boucher, repartit dédaigneusement Olympia, je sais que tu es h vendre à qui peut te payer.

— Quelle tête avez-vous à me demander? dit Santis avec une gaieté ignoble.

— Je n'ai pas de tête à te demander, répondit Olympia; mais toi, tu as un secret à me vendre. Que

LE DUC DE GUISE. hl

te faut-il pour que tu me dises ce qui s'est passé tout à rheure dans l'entretien que tu as eu avec Scoppa et Filomarini?

Avant que Santis eût eu le temps de répondre, les portières s'ouvrirent de nouveau, et le cardinal entra lui-même dans la chambre d'Olym-pia.

— Vous êtes trop pressée, madame, lui dit-il; ayez un peu plus de patience; ne savez-vous pas, ajoutail avec un sourire plein de menace et de mépris, que j'ai l'habitude de ne tenter aucune entreprise sans vous la soumettre, ou du moins vous en avertir. Va où tu dois aller, rcprit-il en se tournant vers Santis» et n'oublie pas quels yeux veillent sur toi.

Le brigand salua avec humilité et se retira.

— Fermez celte porte, dit le cardinal à la vieille négresse, et songez que tout doit désormais dormir dans le palais.

La servante obéit. Le cardinal et Olympia demeurèrent seuls.

Ceux qui vantaient dans toute l'Italie les charmes de cette belle courtisane avaient raison. Olympia avait déjà trente ans accomplis, et cependant elle avait gardé tant de jeunesse, que sa beauté au lieu de décroître semblait être à peine arrivée à-sa perfection. Ce n'était ni la figure agaçante et fraîche d'Aniia lorsqu'elle était encore belle; ce n'était ni le suave et blond visage de Casta, ni sa grâce vaporeuse; ce n'était point non plus la beauté hardie et passionnée de la Ronda, c'était quelque chose de charmant et de souverain, quelque chose de languissant et d'impérieux, à la fois, c'était la beauté d'une déesse toute prête aux faiblesses de l'humanité, c'était l'immortelle Vénus à qiiidevaient plaire aisément, et le chasseur Adonis» et

le berger Anchise, et le terrib'e dieu des batailles, et le faible et beau Paris.

Comme si le hasard eût voulu donner plus de justesse à cette comparaison, Filomarini, celui à qui appartenait celle suprême beauté, était un homme petit, au visage refrogné, au front bas, aux yeux obliques; ses bras étaient démesurément longs, sa taille légèrement contrefaite; et, depuis sa naissance, il était tout aussi boiteux que le fut le dieu Vulcain après sa chute du haut de FEmpyrée.

Olympia avait repris sa place sui' son lit de repos, pendant que le cardinal Texarainait d'un regard curieux et méchant.

— Vons voulez savoir, dit-il, ce qui s'est dit dans l'entretien qui vient d'avoir lieu entre moi et votre ancien fiancé? Je vais commencer ce récit, et peutêtre viendra-t-il loulà l'heure l'achever lui-même.

— Je vous écoute, monseigneur, dit Olympia qui cherchait à cacher sous une apparence calme l'oirroi qu'elle éprouvait.

— Diles-moi, madame, quelle parole vous m'avez apportée de Rome, lorsque je vous y ai envoyée pour faire mes conditions au duc de Guise?

— Je vous ai rapporKî ses propres paroles, monseigneur, repartit Olympia. Guise vous a juré par ma bouche de soumettre son autoriiô à la vôtre, et de ne rien entreprendre avant de vous avoir consulté.

— El trouvez-vous, reprit Filomarini, qu'il tienne fidèîeiJient sa promesse?

— Ne vient-il pas ici tous les jours, reprit Olympia, recevoir vos conseils, ou plutôt vos ordres?

— Pensez-vous que ce soit seulement pour cela

■jiril vienne? dit le cardinal en attachant sur Olympia un regard fixe et menaçant.

— Pourquoi voulez-vous qu'il vienne? fit Olympia en regardant à son tour le cardinal avec assurance.

— Je l'ignore, repartit Filomarini; mais je ne sais comment il se fait que M. le duc de Guise arrive toujoui's à mon palais aux heures oii je suis sorti.

— Lui faites-vous un crime, dit Olympia, d'un hasard fâcheux, et ne vous montre-t-il pas ainsi son empressement?

— Il fait plus, reprit le cardinal en ricanant, il ne se rebute point de ses visites inutiles, et le plus souvent il abaisse son orgueil de prince jusqu'à m'altendre des heures entières. Cela doit fort l'ennuyer, n'est-ce pas, madame? à moins que quelqu'un de ma maison ne s'empresse de lui en faire les honneurs en mon absence, à moins que vous...

— L'avez-vûus jamais trouvé près de moi?

— Vous avez raison, madame, repartit celui-ci; car les fenêtres de la Guana, votre négresse favorite, s'ouvrent sur la porte de ce palais; et à peine en ai-je franchi le seuil, que le fil d'argent qui communique de sa chambre à votre appartement vous a déjà avertie qu'il était temps de \ous séparer de votre héros bien-aimé.

— Qu'osez-vous dire, monseigneur, s'écria Olympia; moi, recevoir ici le duc de Guise, mais c'est à peine si je le connais; c'est par votre ordre que j'ai été le trouver à Rome, et si vos espions m'y ont suivie, comme ils ont coutume de faire toutes les fois que je quitte ces murs, ils ont dû vous dire que je n'ai vu le duc de Guise qu'une seule fois, et seulement pendant une heure.

— Vous avez raison, madame, reprit le cardinal» vous n'êtes entrée qu'une seule fois dans le palais de Guise, et vous n'êtes restée qu'une heure avec lui. Comment se fait-il donc qu'au lieu de revenir sur-lechamp à Naples, vous n'ayez quitté Rome que le jour où lui-même s'embarquait à Fumicino?

— Je vous l'ai déjà dit, monseigneur, le duc de Guise m'avait promis un homme dévoué pour me reconduire jusqu'ici; cet homme a refusé de m'accompagner, et j'ai dû attendre la garde que vous m'avez expédiée.

— Et, reprit le cardinal, vous l'avez aussi patiemment attendue à Rome, que Henri de Lorraine attend maintenant mon retour dans ce palais; car durant ces huit jours, ajouta le cardinal avec colère. Guise est entré toutes les nuits dans la misérable maison où vous vous teniez cachée.

— Qui a pu vous dire une pareille calomnie? fit Olympia dédaigneusement.

— Celui qui tous les soirs a suivi le duc de son palais à votre maison, celui qui a refusé de vous ramener à Waples, celui qui peut-être eût gardé éternellement votre secret s'il n'avait maintenant à se venger du duc de Guise, comme il avait depuis longtemps à se venger de vous.

— Carniole Scoppa, sans doute? dit impétueusement Olympia. Et vous trouvez qu'il a à se venger de moi, vous, monseigneur, ajouta-t-elle avec indignation, vous à qui le vieux Genuino proscrit remit une pauvre enfant de dix ans, et qui en avez fait la misérable femme que je suis. Oh! si quelqu'un est coupable entre nous, vous savez bien que ce n'est pas moi, monseigneur.

*-- Vous avez désiré voir Carniole Scoppa, vous le verrez, et il vous dira sa façon de penser à ce sujet.

— Mais quel dessein avez-vous donc sur moi, monseigneur? dit Olympia qu'épouvantait le ton railleur du cardinal; quel attentat contre moi avez-vous médité dans ce nocturne entrelien?

— Dans ce nocturne entretien, reprit Filomarini dédaigneusement, il a été beaucoup plus question du sort de Naples que du vôtre; dans ce nocturne entretien il s'est trouvé que tout le monde a été d'avis qu'il était temps de délivrer Naples de l'insolente tyiannie de Guise.

— Et quel crime avez-vous médité contre lui? dit Olympia, qui malgré tous ses efforts ne put cacher l'iiorrible angoisse qu'elle éprouvait.

— Santis était d'avis de l'assassiner sur le marché Neuf, et pour cela il demandait mille livres d'or. Carniole n'a pas été de cet avis, et il s'est chargé d'accomplir ailleurs et lui seul le dessein pour lequel Santis ne croyait pas avoir assez de deux cents hommes déterminés.

— Que vous a-t-il demandé pour cela? dit Olympia pâle et tremblante.

— Peu de chose, madame : la clé du passage secret qui conduit de mon appartement au vôtre.

— Il n'est donc pas sorti de ce palais? s'écria Olympia avec une horrible épouvante.

— Il en sortira par cette chambre, dit le cardinal en regagnant la poite du corridor,

A ces mots, le cardinalsortit : à l'instant même une autre porte s'ouvrit à l'angle opposé, et Carniole Scoppa parut sur le seuil : Olympia demeura immobile et sans pouvoir proférer une parole. Carniole

G2 LE DUC DE GUISt:.

s'avança jusqu'à elle, et lui dit d'une voix sourde et menaçante :

— Es-tu prête à mourir, Olympia?

La pauvre femme tomba à demi renversée sous celte parole terrible; ses longs cheveux blonds s'étaient dénoués sur ses épaules et traînaient sur le tapis où elle s'était agenouillée; elle avait jeté ses bras en croix sur sa poitrine, et sa lête, élevée vers Garniole, avait la sublime expression de douleur de la Niobée antique.

— Giuseppe, murmura-t-elle d'une voix mourante, en donnant à Garniole le nom de sa jeunesse, Giuseppe, lu n'es pas venu pour me tuer ainsi, sans me laisser une heure, un moment, une minute pour me confesser de mes fautes, pour adresser une prière à Dieu! Oh! Giuseppe, Giuseppe! tu ne me tueras point!

— Ne m'appelle plus de ce nom, reprit Garniole d'un ton sombre, si tu veux que j'aie pitié de ton âme; ne nie donne plus ce nom qui me rappelle ta trahison... Tu m'as deaianclé une minute pour prier, je l'en donne dix, ajouta le brigand en montrant du doigt une horloge dont le lourd balancier résonnait impassibetîient à l'un des angles de celte chambre. Hâtetoi et pense à ion salut devant Dieu, car lu es jugée et condamnée devant les hommes.

— Merci, Giuseppe, dit Olympia, à qui ce délai ' semblait rendre quelque espoir; merci, je le savais aussi juste que lu es implacable; tu m'as donné dix minutes pour me confesser à Dieu, tu n'as pas besoin de l'éloigner et de le détourner de moi, car je ne m'adresserai qu'à lui; lu m'as donné plus que je ne mérilais de ta justice; encore une fois, je le remercie.

Olympia se leva, alla vers un meuble qu'elle ouvrit d'une niaiu ferme, en tira de magnifiques bijoux, et les présentant à Carniole, elle lui dit :

— Prends ceci, Giuseppe...

— Pauvre folle! dit Carniole en la repoussant de la main, tu crois parler à Miquel Santis.

— Prends ceci, dit Olympia, et lorsque tu m'auras tuée, lu iras le porter à l'enfant que je n'ai pas vue depuis sa naissance. Je ne sais, ajouta-t-elle en levant les yeux au ciel, je ne sais ce que mon père Genuino a fait de ma fille Casta, mais je sais ce que la misère et l'abandon font d'une pauvre fille, et si ce que je le remets pour Casta devient la dot qui lui servira à trouver un mari qui la prenne sous sa protection. Dieu me tiendra compte peut-être d'avoir pensé à rhoinieur de ma fille, moi dont personne n'a défendu l'honneur.

— Ce que tu veux sera accompli, dit Carniole, mais hâie-toi, le temps marche et voilà déjà plus d'une minute d'écoulée.

Comme si cette parole eût brisé toute la résolution d'01ynq)ia, elle retomba à genoux, et comme elle s'était rapprochée de Scoppa pour lui remettre les bijoux dotinés à la Costa, elle se trouva face à face avec le bandit : cependant les regards d'Olympia ne s'attachèrent pas sur lui, ses yeux levés au ciel semblaient chercher dans l'espace le Dieu invisible et éternel auquel elle adressait sa prière.

— Mon Dieu, fil Olympia d'une voix douce et mélodieuse, depuis de bien longues années que je suis en cette funeste maison, vous savez ce que j'ai souffert et vous aurez pitié de moi.

Carniole, qui jusque-là avait évilé de la regarder,

6'4 Lli DUC DE GLISE.

tourna ses yeux vers elle, et il se demanda comment

il se faisait que tant de vices et de liberiinage pus-

' sent être cachés sous une enveloppe si belle, sous un

si merveilleux visage, sous une si pieuse résignation.

— Mon Dieu, continua Olympia de cette voixdouce et pénétrante qui ressemblait à une musique lointaine, vous savez de quelles tortures j'ai payé l'abandon où on m'avait laissée; vous savez quels combats j'ai soutenus contre celui à qui mon père avait confié mon enfance, et à quelle horrible violence j'ai dû ma première faute; vous le savez, mon Dieu, et vous aurez pitié de moi.

Un sourire amer glissa sur les lèvres de Carniole, et, comme si ce souvenir lui avait rendu toute sa colère, sa main chercha la poignée de sa dague.

Soit qu'Olympia n'eût pas aperçu ce mouvement, soit qu'elle fût déjà au-dessus de toute crainte terrestre, elle continua du même ton calme et inspiré :

— Mon Dieu, reprit-elle, vous savez par quels odieux conseils on chercha à égarer mon âme; vous savez par quels affreux mensonges on me fit douter de la fidélité de mon fiancé; vous savez par quelles infâmes calomnies on essaya de luer dans mon cœur l'amour que je lui gardais.

— Tu mens, malheureuse, tu mens, s'écria tout à coup Scoppa en se levant avec fureur.

— Tu oublies que je parle à Dieu, dit doucement Olympia, et ce n'est pas à lui qu'on peut mentir; d'ailleurs, ajouta-t-elle en prenant la main de Scoppa et en la détachant lenieaient de la poignée de sa dague, tu vois que l'heure n'est pas enco re passée.

— Oui! lu as raison, repartit Scoppa d'une voix haletante, j'aurais dû le tuer tout de suite. Oh! ajouta-

t-il en se frappant le front avec colère, le cardinal me l'avait bien dit, que si je t'écoutais une seule minute, mon cœur serait troublé et ma main tremblerait,

— Eh bien! dit Olympia que rien ne semblait plus pouvoir épouvanter, ne m'écoute plus, Giuseppe, éloigne-toi de moi, quand l'heure sonnera je serai prête.

— Il y a cinq minutes de passées, répondit Scoppa en s'éloignant d'Olympia.

— Cinq minutes, reprit-elle en se levant soudainement, c'est trop de temps à attendre; tue-moi tout de suite, Scoppa, ou peut-être j'essayerai de te dire pourquoi j'avais prié ma fidèle Guana de l'introduire près de moi, peut-être commencerais-je le récit que j'avais préparé et que tu ne dois pas entendre.

— Tuas donc voulu me voir, loi? lui dit Scoppa.

— C'est pour toi q^e je veillais, reprit Olympia; c'est pour toi que celte porte était restée ouverte,

— Et tu avais un récit à me faire? reprit 'e bandit.

— Oui, dit Olympia, un récit bien triste et que je le garde depuis de bien longues années.

— Parle donc, dit brusquement Scoppa, qui chercha vainement à déguiser l'émotion qu'il éprouvait.

— Non, dit Olympia; l'heure se passe, et il faudrait pour m'entendre un cœur moins impatient de ma mort que le tien.

Scoppa passa sa main sur son front et repartit avec la rage d'un homme qui cède malgré lui à un attrait plus puissant que sa volonté :

— Le cardinal m'adonne une heure; jeteladonrie.

— Une heure! répéta Olympia dont tout le visage s'éclaira d'une joie soudaine.

— Une heure! reprit Scoppa en allachanl sur elle

un regard soupçonneux; c'est assez pour me tromper, n'est-ce pas?

— Non, dit fièrement Olympia; c'est assez pour nous venger tous les deux.

Scoppa ne répondit point et continua à examiner Olympia avec la crainte d'un homme qui redoute une trahison et le regret d'un cœur qui voudrait se soustraire à des souvenirs trop puissants.

Olympia, sans se laisser troubler par la résolution apparente de Scoppa, continua vivement :

— Tu connais Filomarini depuis longtemps, n'est-ce pas, Giuseppe? L'infâme n'avait pas eu besoin d'abuser de l'autorité que mon père lui avait imprudemment donnée sur moi pour que tu fusses convaincu que parmi les plus débauchés et les plus perfides de cette ville, Filomarini est le plus perfide et !e plus débauché. Veux-iu que je te dise pourquoi il veut me perdre aujourd'hui? C'est un crime à ne pas y croire, vois-tu, mon pauvre Giuseppe! Ta vie s'est mêlée à bien des Intrigues, ton épée a été au service de beaucoup d'ambitions, mais jamais elle n'a été employée à un acte de perfidie plus lâche et plus bas que celui qu'on veut te faire accomp'ir.

— Le but que se propose le cardinal m'importe peu, repartit Carniole d'un ton sombre, ce n'est pas son injure que je venge, c'est la mienne.

— Cependant, lui dit Olympia, il l'a donné mon sang pour celui du duc de Guise : le droit que tu as de me tuer est le prix dont il t'a acheté la mort de Henri de Lorraine.

— D'où le sais-iu ? dit Carniole.

— Il me l'a dit, répondit froidement Olympia; mais, ajouta-t-elledédaigueusemeni, il ne m'a pas dit corn-

ment il se fait que toi, Giuseppe Co'esi, jadis mon fiancé; que toi, Carniole Scoppa, dont l'épée a frappé de si illustres victimes, lu sois resté une heure en sa présence sans l'étendre mort à tes pieds.

— Il avait la clé qui mène de chez lui à cette chambre, repartit Carniole.

— C'est la même, dit Olympia, qui mène de celte chambre chez lui.

Scoppa détourna les yeux, tant le regard qu'Olympia attacha sur lui était à la fois sombre et plein de fascination. Cependant l'idée que la courtisane venait de faire naître en lui ne parut pas l'épouvanter.

— Son tour viendra peut-être, murraura-t-il sourdement.

— Eh bien! Giuseppe, reprit Olympia d'une voix haletante, tue-le avant moi... fais que je le voie mort à mes pieds... et puis reviens dans celte chambre, et tu m'y trouveras prêle à recevoir la mort... prête à tout ce que tu voudras, entends-tu, Giuseppe, ajouta-t-elle en le brû ant de ses regards humides et enflammés. Car s'il te plaisait, par fantaisie ou par vengeance, de me laisser vivre pour me faire souffrir plus longtemps, je me ferais ton esclave et ta servante.

— Oh! je te comprends, dit Scoppa, ta haine pour le cardinal est née le même jour que ton amour pour le duc de Guise, et tu veux me faire tuer Filomarini pour sauver ton nouvel amnnt.

— Tue Guise, si tu veux, dit Olympia avec vivacité; tue-le pour toi, sM Ta insulté, mais ne sois pas assez niais pour croire servir la jalousie de Filomarini quand tu ne sers que sa trahison. Ecoute-moi bien, Giuseppe; le cardinal t'a dit s^.ns doute que c'était de ma voîonlé que j'étais restée à Rome pour y recevoir

rhommage banal que Henri de Lorraine jette à toutes les femmes?

— Il me l'a dit répondît Carniole; mais je le savais.

— Tu veux dire que tu le croyais, Scoppa; car tu ne t'imaginais pas qu'il y eût un homme au monde capable de dire à la femme dont il a fait la souveraine maîtresse de sa vie : & Tu te feras aimer par le duc de Guise, tu irriteras son amour par tes coquetteries, et s'il hésite à tenter l'entreprise oij je l'appelle, tu l'entraîneras par les plus solennelles promesses de ton amour. »

Olympia s'arrêta et ses regards se rencontrèrent avec ceux de Scoppa.

— Voilà pourtant ce qu'il m'a dit à moi, continua Olympia en se rapprochant de Carniole; mais à toi, reprit-elle d'une voix pleine d'amertume, à toi il ne t'a pas dit que depuis l'arrivée de Guise dans cette ville, il exige que je reçoive tous les jours Henri de Lorraine, que tous les jours il faut que je réponde à ses propos de galanterie par des sollicitations importunes.

— Il en est capable, murmura le bandit.

— Vraiment, Scoppa, reprit Olympia, ce serait une chose pla'sanîe si elle n'était infâme que de me voir arracher à Guise, en faveur du cardinal Filomarini, tantôt le droit de nommer aux places vacantes des chanoines de Saint-Janvier, et cela pour un baiser que je lui laisse prendre sur ma main; tantôt l'établissement de la redevance du dixième sur les cures du royaume de Kaples, en faveur de Filomarini, et ceci pour la promesse d'un reijdez-vous nocturne. Et sais-tu , Scoppa, ce qu'il m'a ordonné encore : c'est de tenir ma promesse et de recevoir Guise dans la nuit, à la

condition de lui arracher un arrêté qui soumette tous les crimes commis dans la cité à la justice cléricale dont Filomarini est le chef.

— Et tu as refusé, toi? dit Carniole, sur le visage duquel se montrait une sombre agitation.

— J'ai si bien refusé, dit Olympia, qu'il t'a fait venir ce soir dans son palais, avec ce misérable Santis qui sort d'ici, pour vendre Naples aux Espagnols et faire assassiner son chef; et pour cela il t'a donné ma vie.

Carniole ne répondit pas, et Olympia s'élant rapprochée de lui, ajouta en parlant de si près au brigand qu'elle semblait vouloir l'enivrer de son haleine.

— Voyons, Giuseppe, ne te connais-]e pas bien? Tu dois livrer au duc d'Arcos la porte de la Chiaya, ou peut-être celle de Fondi... ou bien la porte Capouante...

Carniole secoua la tête en souriant.

— A moins, ajouta Olympia, qu'il ne l'ait proposé de le tuer dans la bataille... ou de l'entraîner hors de la ville dans quelque embuscade où il périra...

Scoppa ne répondit rien.

— Serait-ce donc, reprit Olympia, une idée dont Filomarini m'a parlé quelquefois? t'a-t-il proposé d'enclouer les canons qui défendent l'entrée du port, de façon à ce que les galères espagnoles puissent pénétrer jusqu'au centre de la ville?

Un regard sévère et soudain de Carniole avertit Olympia qu'elle avait enfin deviné la vérité, ou du moins qu'elle l'avait approchée.

— Ce n'est pas cela, reprit-elle d'un ton indifférent, c'est une ruse que tu as déjà employée en France

70 LE DrC DE GUISE.

contre le duc de Montmorency, mais qui est trop connue maintenant pour réussir à Naples, comme elle a réussi à Casteinaudary.

— C'est ce que nous verrons demain à la porte d'Averse, repartit brusquement Carniole.

Olympia tressaillit.

— Qu*as-tu donc? lui dit vivement Scoppa.

Olympia leva silencieusement la main vers l'horloge qui se trouvait placée en face d'elle et répondit d'une voix lenie et solennelle :

— C'est que l'heure vient de sonner, Giuseppe, et qu*il est temps que lu accomplisses la vengeance. .

A son tour, Carniole tressaillit et se troubla.

— ÎS'as-tu plus rien à me dire? reprii-il d'une voix tremblante : quel est donc ce récit que tu avais à me faire?

—Il est achevé, dit Olympia. Malheur à moi si tu ne l'as pas compris...

— Quoi! tu n'as plus rien à ajouter?

— Non, reprit Olympia, mais j'ai un dernier service à te demander. Je ne voudrais pas que les trésors que je t'ai chargé de remettre à ma (ille lui arrivassentsans un dernier adieu de sa mère; permets que je lui écrive, et jure-moi devant Dieu que tu lui porteras fidèlement l'écrit que je vais te donner.

— Je le le jure, répondit Scoppa d'une voix triste, et qui disait comb en son cœur était déjà loin de la funeste résolution avec laquelle il était entré dans cette chambre.

Olympia se plaça tranquillement à une table, écrivit d'abord un billet qu'elle cacheta soigneusement et sur lequel elle écrivit : ceci est mon testament. Elle posa le papier scellé devant Scoppa, qui put lire

LE DUC »;•: (jLISK. 71

ces mots et qui se détourna pour cacher à Olympia Témolion qu'il éprouvait.

—Tu vois, lui dit-elle d'un ton doux et résigné, je fas mes adieux à ce monde. Il y a là tout ce que je puis faire de bien sur celte terre après ma mort, et tu ne me connaîtras bien, Giuseppe, que le jour où tu sauras ce que renferme cet écrit; et maintenant ajouta-t-elle en reofenant la plume, il faut que je charge Casta d'as- 'llSr l'exécution de ma dernièie volonté.

Elle écrivit un nouveaubillet, le scella avec le même soin que le premier, puis, après avoir écrit sur le dernier: A Casta, petite-fille de Gemdno, elle les enveloppa tousdeux ensemble, les scella sous le mêmepli, et les remit à Garniole en lui disant :

— Maintenant, je n'ai plus rien à faire en ce monde.

Elle se mit à genoux, et présentant son sein découvert au bandit, elle ajouta d'une voix ferme :

— Allons, frappe, Garniole Scoppa, prouve-moique lu m'aimais en te vengeant comme tu le dois.

Garniole la regarda longtemps, une sombre pitié avait remplacé sur son visage l'expression de férocité qui lui était habituelle.

—Tu n'as donc pas peur de mourir? lui dit-il enfln d'une voix brisée.

— Je n'ai pas envie de vivre, voilà tout, répondit Olympia, pendant que des larmes s'échappaient de ses yeux. Inconnue à l'enfant qui est née de moi, jetée en pâture aux désirs d'un étranger, condamnée à la mort par le poignard du seul homme qui m'ait aimée en ce monde, et que j'aie aimé moi-même, abandonnée de tous, maudite de toi, pourquoi veux-tu que je demande à vivre, Giuseppe?

72 LE DUC DE GUlSt:.

— Olympia, s'écria Carniole d'une voix éperdue, non, je ne te tuerai pas.

Comme il disait ces mots, la porte secrète par laquelle il était entré s'ouvrit brusquement, et le cardinal parut un crucifix à la main.

— Tu viens de le jurer sur ce christ, cria Filomarini d'une voix menaçante.

— Eh bien! répondit Scoppa avec fureur, que Dieu me punisse de trahir mon serment, mais je ne le tiendrai pas.

— Songe, reprit Filoraarini, que tu seras parjure et sacrilège.

— Parjure et sacrilège soit, mais je ne serai pas le meurtrier de cette femme.

— Songe que tu seras maudit et excommunié dans celte vie, dit encore Filomarini en levant la sainte croix sur la tôle du bandit.

— Il y a longtemps, repartit celui-ci, que je vis comme un maudit et un excommunié.

— Songe, s'écria encore le cardinal, que tu seras jugé et damné dans l'autre monde.

— Dieu mettra dans sa balance, répondit Scoppa, mes crimes d'autrefois et ma pitié d'aujourd'hui, et il méjugera selon sa justice.

— Sois donc maudit, excommunié et damné, cria le cardinal avec fureur, et du crucifix qu'il tenait à la main, il frappa la tête du bandit, qui poussa un cri de rage et qui tira son poignard de sa ceinture.

Olympia poussa un cri de joie; Carnioles'arrêtaàce cri et regarda Filomarini et Olympia l'un après l'autre. Puis après un moment de silence farouche, il reprit :

— Tu ne mourras pas non plus; je vous condamne

tous deux à vivre pour le supplice l'un de l'autre. Ecoutez bien ce que je vais vous dire, écoutez bien le serment que je vous fais, non pas sur la croix sainte que lu ns souillée, Filomarini, en la prenant à témoignage d'un assassinat; mais sur la croix de ce poignard plus digne de recevoir un pareil serment. Si Olympia périt, tu mourras, Filomarini; si Filomarini est frappé par une mort inconnue, tu mourras, Olympia; et n'oubliez ni l'un ni l'autre , que c'est moi qui suis et que c'est moi qui serai le bourreau.

Le cardinal et la courtisane se regardèrent et baissèrent la tête : cependant Filomarini reprit le premier :

— Eh quoi! Guise va triompher? ainsi il m'aura méprisé et il t'aura insulté impunément?

— Tu îe trompes, Filomarini, repartit Scoppa, €uise est condamné, et Guise périra.

— Est-ce vrai? reprit le cardinal avec joie, demain à la porte d'Averse... demain. Guise...

— Demain, répondit Scoppa en l'interrompant, Guise périra... par sa faute...

— Merci donc! répliqua le cardinal; tu me donnes la meilleure part de ma vengeance.

— Tant mieux pour toi, dit Scoppa, si tu la trouves dans la mienne.

— Et moi, dit Olympia en attachant d'ardents regards sur le Garniole, ne me donneras-tu rien pour me consoler de m'avoir condamnée à vivre?

— Ne ra'as-tu pas demandé, dit Scoppa d'un ton indifférent, de remettre ce billet de ta main à ta flile Casla? C'est ton testament, n'est-ce pas... regarde, ne veux-tu pas y changer quelque chose maintenant que tu dois vivre?

7/j LIÎ DUC DE GUISE.

— Non, repartit Olympia, car si la as défendu à cet homme de me frapper, ta ne m'as pas défenda de mourir. Jure-moi seulement que ce message sera remis aujourd'hui même à ma fille Casta.

— Je te le jure, dit Scoppa, et il sortit.

Lorsque le Pione quitta le palais de Guise, il alla immédiatement dans la rue de TAnnonciade, et ne s'arrêta que lorsqu'il fut en face de la maison du vieux Genuino. Jusqu'à ce moment, la marche du jeune lazzare avait été rapide comme celle d'un homme qui est poussé par une violente résolution; mais à peine arrivé au pied de cette fenêtre où il avait coutume de passer toutes les nuits, le Pione tomba assis sur l'un des bancs de pierre qui bordaient de chaque côté la porte de la demeure de Casta.

Si quelqu'un eût pu voir, dans la nuit qui l'enveloppait, le malheureux Scipion, il eût été épouvanté et étonné à la fois de l'expression de son visage; c'était en même temps une contraction cruelle et menaçante dans tous les traits et une sorte d'hébétement dans le regard. Ce malheureux était venu là pour un crime; mais il semblait qu'il ne se le rappelât plus. Le voile qui obscurcissait d'ordinaire l'intelligence de Scipion, mais qui s'écartait presque toujours lorsque son cœur était sollicité à quelque noble action, ce voile semblait être retombé plus épais et plus obscur sur l'es-

prit incertain de l'infortuné. Des mots sans suite s'échappaient de ses lèvres.

— Casta, disaii-il, oui... elle est un ange... non, elle a trahi...

Puis, un moment après, il reprenait: Ce n'est pas elle, c'est Genuino qui trahit... Genuino, reprenait-il, non, il est bon, il veut que j'aime Casta.

Et puis encore : ce n'est pas Casta, murmurait-i', c'est Guise; il est bon, Guise; il est noble; il m'a permis de me venger... Me venger de qui? d'Anita?.,* Qu'a-t-elle dit... Anita?

Après ces paroles confuses, le Pione se mit à pleurer comme un enfant; puis, prenant sa tête dans ses mains; il s'écria d'une voix déchirante :

— Oh! j'ai mal, j'ai mal, j'ai mal.

Il pleurait encore en poussant de tristes gémissements, lorsqu'il se sentit frapper sur l'épaule; il se redressa d'un bond et se trouva en face de Genuino.

— Ainsi donc, mon fils, lui dit le vieillard d'un ion amical, au lieu d'aller au palais de Guise, tu es revenu prendre ici ta place accoutumée?

— Au palais de Guise, répondit le pauvre idiot, suis-je allé au pa'aisde Guise?... Et toi où es-tu allé?

— Où tu n'as pas voulu me suivre; je suis allé chez Gennaro, et je reviens du tourjon des Carmes.

— Ah! dit le Pione de cette voix étonnée qui est si triste à entendre, Gennaro... le tourjon des Carmes... Guise... Je ne sais pas... ce n'est pas cela.

Et tout aussitôt il se recoucha sur la pierre et il se reprit à pleurer en pressant sa tête dans ses mains et en criant douloureusement :

— 0 mon Dieu! j'ai mal, j'ai mal...

Le vieux Genuino le regarda en silence.

— Pauvre enfant, murmura-t-il, arae incomplète, esprit plein de soleil et de ténèbres, si Dieu en te créant avait achevé son œuvre, nous ne chercherions pas maintenant quel doit être le maître et le souverain de Naples; mais peut-être, ajouta-t-il d'un ton triste, peut-être la folie qui t'accompagne depuis ton enfance se fût elle abattue sur toi quand tu serais monté au faîte de la puissance comme elle est tombée sur Mazaniello, le frère et l'ami de ton cœur.

— Mazaniello, murmura le Pione à ce nom toujours puissant sur sa mémoire; il est heureux, il est mort, et moi, j'ai mal, j'ai mal, j'ai mal.

— Allons, Scipion, reprit le vieillard en le prenant par la main; la nuit est déjà bien avancée, tu n'as pas encore pris de repos. Entre dans ma maison; tu y dormiras si tu veux; ou bien, comme il t'arrive souventde passer le jour à combattre et la nuit à pleurer, sans avoir pris de nourriture, nous nous assiérons à la même table, et Casta nous servira; Casta, entends-iu?

Le Pione se leva lentement, et posant son doigt sur son front, comme s'il voyait poindre dans l'obscurité un commencement de lumière, il répéta d'une voix lente :

— Oui, Casta, Casta, tu as raison; tu vas me la faire voir, n'est-ce pas?

— Je vais l'appeler, reprit le vieillard en ouvrant la porte de sa demeure; car il est inutile qu'aucun des serviteurs de cette maison sache que tu es venu dans ma maison à cette heure avancée de la nuit.

Ils entrèrent tous deux dans une petite salle basse du rez-de-chaussée, et Genuino y ayant laissé le Pione,

monta jusqu'à l'étage supérieur, d'où il apporta une lampe allumée, après avoir frappé à la porte de la chambre de Casta et avoir ordonné à la jeune fille de descendre.

Lorsqu'il parut seul devant le Pione, celui-ci lui dit d'un ton triste et amer :

— Tu vois bien qu'elle ne vient pas!

— Elle va venir, repartit Genuino; mais, crois-moi mon fils, ajouta-t-il, ne montre pas trop à Casta la douleur que le cause sa prétendue indifférence; les jeunes filles sont ainsi faites qu'elle déda gnent l'amant qui pleure et qui gémit sur le seuil de leur porte, et qu'elles gardent leur plus doux sourire à ceux qui ont le courage de paraître les dédaigner...

A ces mots du vieux Genuino, le Pione attacha sur lui un regard étincelant, et repartit d'une voix tremblante :

— Oui, c'est pour ceux-là qu'elles ont un doux sourire, n'est-ce pas, c'est pour ceux-'à que dans la nuit s'ouvre discrètement la fenêtre de leur chambre?

Le vieux Genuino tressaillit. Casta entra en ce moment et lui dit d'une voix douce et calme :

— Me voici, mon père.

Genuino examina tour à tour Casta et le Pione , mais l'éclair (rinielligence qui avait brillé dans les regards de celui-ci s'était éteint tout à fait, et le vieillard l'entendit murmurer d'une voix sourde :

— Ahîeile est seule.

Genuino était accoutumé aux divagations du Pione. Pour la plupart de ceux qui le connaissaient, les paroles qui échappaient au malheureux Scipion, durant ses moments d'idiotisme n'avaient aucun sens; mais Genuino avait trop souvent remarqué que ces mots

78 LE Dl'C DE GUISE.

incohérents se rapportaient toujours à quelques souvenirs confus dont le misérable n'avait plus la conscience, pour ne pas avoir été vivement frappé de ce qu'il avait dit au sujet des jeunes filles qui ouvrent leurs fenêtres durant la nuit, et du mot qu'il avait dit lorsqu'il l'avait vue paraître.

« Ah! el!e est seule, » avait murmuré le Pione, Dans l'obscure confusion de ces pensées il y avait quelque chose qui, à Tinsu de lui-même, rappelait au Pione qu'elle pouvait être avec quelqu'un.

Cependant Genuino ne laissa rien percer du soupçon qu'il avait pu concevoir, il embrassa sa petitefille, lui demanda quelques viandes froides, du vin et du pain, et lui dit après qu'elle eut obéi à ses ordres :

— Reste là, ma fille, j'ai à causer avec le Pione de choses qui peuvent t'intéresser, et sur lesquelles je veux avoir ton avis.

Le Pione et Genuino prirent place à la table qui venait d'être servie par Casta qui s'assit à quelque distance, après avoir refusé de partager leur repas. Il se passa un assez long temps avant que Genuino entamai l'entretien quïl avait annoncé à Casta comme devant être si important; mais la jeune fille n'en fut point surprise, car elle savait mieux que personne combien il était difficile d'arracher le Pione au déplorable état dans lequel il se trouvait.

— Eh bien! mon fils, dit enfin Genuino, du ton le plus doux et le plus paternel, es-tu toujours content du panique tu as pris, et le duc de Guise est-il toujours pour toi un protecteur généreux?

— Guise est bon, repartit le Pione, Guise ne me raille point, ei il m'a dit cette nuit même, je m'en

souviens bien maintenant... il m'a dit : « Tu feras bien, venge-toi! »

— Guise l'a dit cela, reprit Genuino en versant à boire au Pione de l'air le plus indifférent, quoique celte parole eût vivement éveillé son attention. C'est un mol sage et prudent qu'il t'a dit là, car la vengrance est bonne, et tu feras bien de le venger.

Le Pione ne répondit pas; mais il appuya sa tête dans sa main en se pressant le front, comme s'il eût voulu écarter un obstacle derrière lequel se cachait un souvenir. Genuino était patient comme tous ceux qui ont appris avec les années ce qu'en toutes choses le temps a de puissance. Il ne chercha point à hâter le retour de ces souvenirs, dont il était peut-être plus curieux que le Pione lui-même, et, l'attaquant par un autre côté, il lui dit :

— Etais-tu au palais lorsque le duc a refusé à Carniole Scoppa le poste de mestre de camp général?

— Je ne sais pas, répondit le Pione en secouant doucement la tèle.

Genuino s'aperçut que ce nom n'éveillait aucun souvejiir dans la tèle de Scipion, et il continua :

— Il est probable que Guise accordera cette place à quelqu'un des gentilshommes qu'il a amenés avec lui, peut-être au baron de Modène, peut-être au comte deRochefort ou à M. de Cessantes.

— Cerisanlcs! répliqua le Pione en relevant vivement la têlo; oui, Coiisantes était là; il voulait empêcher qu'elle n'entrât et qu'elle ne parlât au duc.

— Qui cela? d.t vivement Casta.

Genuino regarda sa peiite-fille, qui baissa les yeux et pâlit devant ce coup d'œil menaçant. Gomme si la voix de Gasla eut été aussi puissante

SO LE DL'C DE CriSE.

sur l'esprit troublé du pauvre lazzare que l'était la harpe de David sur les fureurs de Saiil, le visage du Pione s'éclaira d'une expression heureuse, et il se tourna vers Casta comme pour implorer une nouvelle parole; mais la Casta était devenue mueile, et ce fut Genuino qui reprit delà voix la plus douce :

~ Elle te demande quelle est la femme que Ceiisantes ne voulait pas laisser arriver près du duc de Guise.

— Ah! oui, oui, dit le Pione, dont la pensée retomba dans son incertitude; elle avait été déjà repoussée d'une autre maison; et cela, ajoula-t-ilavecun sourire niais, parce que tu comprends, mon père, la lumière éclaire par l'ombre, et alors ils l'ont éteinte.

Pendant que le Pione parlait ainsi, Casta devenait de plus en plus tremb'ante; sa respiration était haletante, et la pâleur de son visage épouvanta Genuino; mais rien n'altéra le calme rigide des traits du vieillard, rien n'altéra sa voix, lorsqu'il reprit, en s'adressant à Scipion :

— Tu viens de dire là une chose qui dépasse mon intelligence, mon fils; mais comme tu es sageeisensé, permeis-moi de t'en demander l'explication, car il (Si bon de s'instruire à tout âge. N'as-lu pas dit que la lumière éclaire par l'ombre?... Apprends-moi comment cela peut arriver.

Les pythonisses que les prêtres de l'antiquité faisaient parler sous l'empiie de quelques philtres violens, grinçaient !es dents, roulaient des yeux hagards, se tordaient les bras, comme si elles eussent voulu se débarrasser avec violence du dieu qui les possédait; elles commençaient par des sons inarticu'és, puis venaient des mots sans raison et sans suite, jusqu'au

moment où roracle éclatait tout à coup prononcé d'une voix ferme et inspirée.

Ainsi le Pione s'agita un moment sur sa chaise, puis il sembla déchirer son front de ses doigts crispés, il promena ses yeux inquiets autour de la salle basse où il se trouvait et il murmura d'abord :

— Comment?... mais c'est ainsi... la lumière... puis l'ombre, pendant qu'elle pleurait... oui, oui... lu comprends bien... elle pleurait au pied de la fenêtre.

Le Pione poussa un cri en se frappant le front avec violence, et reprit tout à coup d'une voix terrible mais claire :

— Gomme la lumière dessinait, sur la vitre de la fenêtre, l'ombre du cavalier qui était dans la chambre, ils ont éteint la lumière pendant que l'autre pleurait en bas.

— Et quelle est celle qui pleurait ainsi? dit Genuino d'une voix profondément altérée.

— C'était Anita, repartit le Pione, dont la poitrine se soulevait avec effort.

— Et quelle était celle, dit Genuino, dans la chambre de laquelle la lumière s'est ainsi éteinte?

Le Pione ne répondit pas au vieillard, mais se tournant aussitôt vers Casta, il s'avança sur elle en s'écriant d'une voix farouche :

— Casta, dis-moi le nom de l'homme que tu as reçu cette nuit dans ta chambre?

Genuino se leva à son tour, la jeune fille était tombée à genoux devant le Pione.

—Ce n'est pas vrai, dit le vieillard, n'est-ce pas Casta?

— C'est vrai, reprit le Pione avec fureur, c'est vrai, et je me rappelle bien maintenant ce que Guise m'a dit.

ir; DUC DE GUISE. T. 11. 6

— Cuise, répéta la jeune fille d'une voix épouvantée, qu'a-t-i! pu le dire, lui?

— Il m'a dit, répondit le Pione d'un ton sombre, prends la vie de cet homme si tu le découvres. Frappele au cœur, comme il t'a frappé, ce sera justice... et d'avance je t'absous de ce meurtre.

— Guise t'a dit cela! dit Genuino d'une voix profonde et étonnée.

— 0 Henri! Henri! murmura Casta d'une voix insaisissable.

— Dis-moi donc son nom, ajouta le Pione, car tu le sais bien, Casta, cet homme m'appartient, il faut qu'il meure.

Genuino était retombé sur son siège, et l'étonnement qu'il avait d'abord éprouvé semblait avoir fait place à un complet anéantissement.

— Dis-moi son nom, reprit le Pione d'un ton encore plus menaçant.

— Jamais! reprit Casta en se relevant avec fierté.

— Son nom! s'écria le Pione hors de lui et en tirant un poignard de sa ceinture.

— Son nom est là, dit Casta en appuyant la main sur son cœur, et la pointe de ton poignard ne l'en fera pas sortir.

— Son nom! répéta encore le Pione, dont les yeux hagards semblaient menacer Casta d'un de ces moments de folie oii le malheureux idiot n'avait plus la conscience de ses actions.

— Tu ne le sauras pas, repartit Casta en le bravant résolument.

Le Pione leva son poignard sur elle, et il allait la frapper, lorsque Genuino lui arracha le fer des mains et lui dit en repoussant Casta avec mépris :

— Laisse-la enfant, laisse-la : ce qui devait arriver est arrivé; ce que la mère a fait, la fille devait le faire; mais ce que j'ai fait pour la mère, je le ferai aussi pour la filie; Olympia aussi avait un fiancé qui, lorsqu'il apprit qu'elle s'était donnée à un autre, voulut aussi la tuer; alors, comme aujourd'hui, j'arrêtai son bras; mais, ajouta le vieillard en allant vers la porte de la salle basse, je pris par la main celle dont j'avais protégé la vie...

Et il prit Gasta par la main.

— Je la traînai jusqu'à celte porte, malgré sa résistance et ses cris.

Casta pleurait et criait : grâce! grâce!

— J'appelai sur elle, continua Genuino, la malédiction du ciel, et je chassai la fdle perdue de celle maison qu'elle avait déshonorée.

— Oh! s'écria tout à coup le Pione, grâce, pil 6 pour elle!

— Giuseppe Colesi cria aussi grâce et pitié pour Olympia, et je fus sourd à ses prières.

— Mais que veux-iu qu'elle devienne au milieu de la nuit, reprit le Pione, dans celte ville livrée à tous les désordres?

— Elle fera comme sa mère, elle ira se cacher dans la demeure de celui qui l'a séduite, et, comme elle, elle y vivra dans la honte et le crime.

Aussitôt il repoussa la malheureuse Casta hors de la maison et en referma lentement la porte en disant à la malheureuse fille :

— Va et sois maudite!

L'infortunée resta anéantie sous celte terrible et solennelle parole, mais elle crut avoir perdu la raison, lorsqu'elle entendit répéter à côié d'elle le mot fatal :

— Maudite!

Casia se retourna et se trouva face à face avec un homme de haute taille.

Elle poussa un cri d'effroi, et elle put entendre la voix du Pione qui suppliait le vieillard de pardonner à sa petiie-fille; mais presque aussitôt Carniole Scoppa (car c'était lui) reprit d'un ton brusque :

— Je te cherchais, Casta.

— Moi! moi! fit-elle avec épouvante.

— Oui, je te cherchais pour te remettre cette lettre de ta mère.

— De ma mère! répéta Casta; de ma mère! maudite et chassée pour toi, comme je suis chassée et maudite pour le Pione.

— Qui te pardonnera peut-être, comme je viens de lui pardonner, fit Carniole en remettant à Casta le billet d'Olympia,

— 0 mon Dieu! murmura-t-elle, comment sefail-il que celle qui n'avait jamais pensé à moi jusqu'à ce jour m'envoie ce message précisément à l'heure oii la porte de mon père m'est fermée à jamais. Saurait-elle déjà ma faute, et ouvrirait-elle à sa filie coupable ses bras et son cœur, qu'elle avait fermés à sa fille innocente?... Oh! reprit-elle avec désespoir, conduisez-moi près d'elle, car je n'ai plus d'autre asile que sa maison.

— La maison que ta mère habite est désormais pour elle une prison. Tu frapperais vainement à sa porte, elle ne s'ouvrirait pas plus pour toi que pour d'autres.

— Mais que deviendrai-je, mon Dieu! que deviendrai-je? s'écria Casta avec désespoir.

— Il y a dans ma pauvre demeure une pauvre filie qui a été ton amie et que tu as aimée.

— Anila! dit la Casta avec terreur,

— Elle.

— Oh! non, je l'ai repoussée, oubliée.

— Ne crains rien, Casta; Anita est plus à plaindre que toi, et ce sont d'ordinaire les malheureux qui ont pitié de ceux qui souffrent. Suis-moi, j'ai épargné la mère et je protégerai la fille.

Il prit Casta par la main et l'entraîna en disant d'une voix émue :

—Mon Dieu, pourquoi la perfidie ra'a-t-elle fait méchant et sans pitié!

Casta le suivit machinalement, et bientôt ils arrivèrent près de la maison de Carniole. Un homme veillait à la porte,

—C'est toi, Miquel Santls, dit Carniole, déjà de retour?

—J'ai trouvé le vice-roi aux premiers avant-postes, répondit celui-ci à voix basse, et il l'attend.

—Bien, ditScoppa. Quant à toi, enfant, ajouta-t-il en s'adressant à Casta, entre dans la maison, tu y trouveras Anita; seulement, je l'en préviens, n'aie pas peur de ce que tu vas voir.

Scoppa voulait parler de l'affreux changement que la maladie avait fait subir au visage de sa nièce. Casta obéit et entra sans demander ceque signifiait cet avertissement. Dans un coin de la chambre où elle pénétra, Casta vit une femme assise sur un misérable escabeau; c'était Anila; elle tenait encore le poignard que la Ronda lui avait donné.

Comme on le voit, les complots de toute espèce surgissaient contre le duc de Guise; cependant à l'exception de celui qui devait s'accomplir à la porte d'Averse, il pouvait lui être facile de déjouer les autres, grâce aux révélations d'Anita et de la femme de Gennaro. Mais ce n'était pas seulement parmi le peuple qu'il était venu commander que Guise trouvait des dangers et des embarras : près de l'ambition qui l'avait conduit à Naples pour conquérir un royaume, surgissaient mille ambitions subalternes, dont chacune voulait une position considérable.

Il serait sans doute trop long de les énumérer toutes dans ce récit; mais nous ne pouvons nous dispenser de raconter la scène suivante. Elle suffira sans doute à donner à nos lecteurs une idée des insupportables tracasseries que Guise avait à subir dans l'intérieur de sa maison, au moment où il était menacé au dehors par la défection, le poignard et le poison.

Le jour était levé, et Guise venait de faire entrer chez lui ceux de ses officiers avec lesquels il avait l'habitude de délibérer sur les mesures à prendre pour la défense et pour l'organisation de la ville. C'était la plupart de ceux que nous avons vus à Rome dissertant si légèrement sur les vertus et les défauts de leur maître : c'était le seigneur de Cerisanles, le baron de Modène et le comte de Rochefort.

LE DUC DE GLISE. ui

— Eh bien! messieurs, leur dit Guise, se passe-t-il quelque chose de nouveau?

— Je viens de parcourir la ville du côlé qui m'a <^té confié, répondit Rochefort, tous les postes sont soigneusement gardés, l'enthousiasme du peuple ne se refroidit pas, et d'après ce que m'a dit Pepé Palombo, Santis, OnofTrio, et les autres capitaines de quartier, la ville de Naples n'aurait plus rien à craindre des Espagnols , si vous vouliez établir une hiérarchie plus certaine dans l'ordre des commandements, et si vous donniez enûn à l'un de vos officiers le pouvoir de vous remplacer et de commander pour vous là où vous ne pouvez pas être.

— Très-bien, monsieur, repartit Guise d'un ton railleur, vous avez fait votre devoir en me rapportant ces vœux de nos fidèles capitaines, mais vous comprenez que je désire en être plus directement instruit que par votre entremise.

Rochefort fit un mouvement de dépit.

— Ce n'est pas que je doute de votre parole, monsieur de Rochefort, reprit le duc d'un ton qui tenait tellement le milieu entre la sévérité et la raillerie, qu'il était difficile d'en démêler la véritable intention; ce n'est pas que je doute de votre parole, reprit-il, mais lorsque l'on commande à un peuple aussi mobile que celui de Naples, et qu'on veut faire entrer ses vœux pour quelque chose dans la balance d'une décision, il faut que ces mêmes vœux soient exprimés d'une manière qu'on ne puisse pas les dénier plus lard, et faire passer pour un caprice de notre volonté ce qui ne doit être qu'une condescendance aux désirs des chefs fidèles qui défendent cette ville.

— Monseigneur, répliqua Rochefort, je suis heureux d'avoir prévenu les désirs de Votre Altesse. Je prévoyais vos scrupules à cet égard, et j'ai dû leur donner une garantie sérieuse. Voici, ajouta-t-il en tirant un papier de sa poche, une supplique des capitaines de quartier qu'ils m'ont prié de soumettre à Votre Altesse.

Guise prit le papier et le parcourut rapidement.

— Le choix me paraît honorable, dit-il en lisant, et les demandeurs méritent tout à fait qu'on les écoute; je vois en têie Pepé Palombo et Miquel Santis, et n'y eût-il que ces deux-là, je me ferais un vrai devoir de faire droit à leur recommandation, comme le méritent leurs Gdèles services.

— Croyez, dit vivement Rochefort, à ma reconnaissance, et soyez assuré que vous n'aurez pas de serviteur plus dévoué.

— Pardon, monsieur, dit Guise en l'interrompant, mais permeitez-moi de prendre encore une précaution avant de terminer cette affaire : je désirerais m'entendre personnellement avec quelques-uns de ces messieurs, et particulièrement avec les plus considérables, comme Pepé Palombo et Miquel Santis, par exemple. Vous comprenez, ajouta-t-il en riant, que je veux tirer quelque parti pour moi de la faveur que je leur accorde en votre personne : je voudrais les décider à me suivre dans une expédition importante, et l'occasion est bonne. Amenez-moi aujourd'hui Pepé Palombo, Miquel Santis, vers la fin du jour, c'est tout ce que je demande.

— Merci, monseigneur, reprit vivement Rochefort; à la nuit tombante, Santis et Palombo seront dans votre palais.

— Dussiez-vous les y amener de force, n'est-ce pas, Rochefort? dit le baron de Modène, qui avait écouté tout ce dialogue d'un air mécontent; car messieurs les capitaines de quartier n'ont pas pour habitude de venir faire la cour à Son Altesse.

— Son Altesse désire les voir, répondit fièrement Rochefort, et je vous jure que, d'une façon ou de l'autre, ils viendront.

— C'est précisément là ce que je veux, répliqua Guiso, et il congédia Rochefort en le saluant de l'air le plus gracieux.

A peine fut-il sorti qu'il haussa les épaules avec impatience, puis il se retourna vers le baron de Modène, et lui dit :

— Et vous, monsieur, êtes-vous aussi satisfait que M. de Rochefort, de vos visites de ce matin?

Le baron de Modène prit un air sérieux et solennel, et repartit d'un ton fâché :

— Monseigneur, je ne sais de meilleure recommandation au monde que l'accomplissement de son devoir. Depuis le jour où j'ai pu heureusement rejoindre Votre Altesse dans celte ville, je pense avoir fait le mien comme un bon et loyal gentilhomme.

- C'est juste, monsieur, dit Guise, je vous ai touours trouvé à mes côtés lorsqu'il s'agissait de com- )attre, et vous vous êtes toujours vaillamment, sinon jeureusement tiré des entreprises particulières dont e vous ai chargé; mais vous savez qu'il ne s'agissait )as aujourd'hui de batailles et de combats, et je vous lemande quelles nouvelles vous avez recueillies dans i ville de votre côté?

- Selon vos ordres, monseigneur, j'ai vu l'élu du euple Arpaïa qui préside les consultes, et j'ai vu en

même temps celui qui dirige seui louies les décisions des magistrats du peuple, le vieux Genuino.

— Ah! dit Guise d'un air satisfait, voilà qui est irèsbien, Genuino est véritablement l'homme important de Naples, c'est le ressort caché qui fait mouvoir la plupart de ceux qui peuvent décider du destin de cette ville, il est peu de chose que je ne sois prêt à faire pour me l'attacher d'une manière absolue; voyons, Modène, que vous a-t-il dit?

— Les approvisionnements de la ville, repartit le baron, sont assurés pour plus de huit jours.

— C'est beaucoup, n'est-ce pas?

— Mais, reprit Modène, ces approvisionnements seraient assurés pour bien plus longtemps encore si l'on pouvait favoriser plus efficacement les elïbrts des habitants de la campagne pour introduire des vivres dans la ville.

— Vraiment, dit Guise; expliquez-moi un peu cela, monsieur le baron, car le Genuino est un homme habile en toute sorte de matières, et je suis bien aise de savoir son avis là-dessus.

— Le Genuino m'a fait observer que la ville de Naples avait une circonvallation trop étendue pour que le regard d'un seul chef pût être présent sur tous les points à l'heure où il y aurait quelque décision à prendre.

— Je comprends ceci très-bien, repartit Guise.

— Il en résulte, reprit Modène avec plus de confiance, que pendant que les Espagnols diligent tous leurs efforts pour attaquer la ville, soit du côté du fort Saint-Elme, soit du côté de la porte Capouane, il peut arriver que des paysans tentent d'introduire un convoi du côté de la porte de Rome, par exemple : eh bien! dans ce cas, les capitaines de quartier,

livrés à eux-mêmes ei craignant quelque surprise, n'osent ouvrir la porte à ce convoi et lui livrer passage.

— C'est vraiment fort bien raisonné, repartit Guise, et quelle que soit mon estime pour les talents de Genuino,je ne m'attendais pas à le trouver aussi habile en matière de mouvements militaires. Et que conclut-il de ces prémisses?

— C'est qu'il serait urgent, repartit Modène en attachant sur le duc un regard curieux et inquiet, de nommer un mestre de camp général, un autre vousmême, qui pût, en pareille circonstance, prendre une [lécision sous sa responsabilité personnelle.

— Je reconnais avec plaisir, dit Guise, que tout le monde s'accorde dans la même pensée; ce que me demande Genuino, déjà Pepé Palombo, Santls et autres me l'ont demandé aussi, et je dois dire qu'en voyant cet accord unanime de toute la population de Naples, je ne serais pas étonné que tout le monde eût suivi la même manière de procéder; ainsi je parierais que vous avez dans votre poche une supplique de Genuino, d'Arpaïa et des autres consulteurs lui me demandent la nomination d'un mestre de :amp général, et qui, au besoin, me désignent celui le mes officiers qu'ils jugent le plus capable de rera- >lir celte charge.

— Vous avez deviné juste, monseigneur; car voilà ette demande signée par toute la consulte de Naples.

Guise prit la supplique et la parcourut comme il vait fait de la précédente.

— En vérité, dit-il en souriant au baron de Moène, c'est aussi bien, si non mieux que Rocheforl.

— Quoi! monseigneur, dit Modène vivement, le )mte de Rocheforl prétendrait...

— Allons, allons, baron, Ot Guise en le calmant de la main, personne n'est exempt de folles prétentions, mais ce qui me gêne en tout ceci, c'est l'obligation où je me trouve de mécontenter les uns si je veux satisfaire les autres; c'est pour cela, reprit- il d'un ton confidentiel, que je suis bien aise de voir Genuino aujourd'hui même. Je lui expliquerai ma position, et le Genuino est trop habile pour ne pas me fournir un expédient qui me serve à calmer le dépit de Santis, de Pepé Palombo et des autres capitaines d'Ottine; amenez-le-moi donc aujourd'hui, et surtout que ceci reste un mystère entre nous, vous comprenez, n'est-ce pas, Modène?

— A quelle heure voulez-vous que le Genuino se présente à votre palais?

— Mais ce soir, à la tombée du jour.

— Ne court-il pas risque de rencontrer Pepé Palombo et Miquel Santis?

—Ils ne se rencontreront qu'autant que jele voudrai, fil le duc, et peut-être se peut-il qu'après que je leur aurai parlé à chacun en particulier, je mette tous ces messieurs en présence les uns des autres.

— Il viendra, monseigneur, reprit Modène.

— Songez que s'il ne venait pas, reprit encore le duc, je ne saurais comment résister aux sollicitations de Pepé Palombo et de Santis, et qu'il va de l'intérêt de la chose publique et aussi un peu du vôtre, que Genuino vienne à cet entretien.

— Je vous ai dit qu'il y viendrait et il y viendra, repartit Modène du ton d'un homme parfaitement résolu à employer tous les moyens pour arriver à tenir sa promesse.

-- A ce soir donc, monsieur le baron.

LE Di:C DE GUISE. 93

M. de Guise et Cerisanies demeurèienl seuls.

— Eh bien! Ceiisantes, s'écria vivement le duc, qui avait eu grand'peine à contenir jusqu'à ce moment la colère et l'indignation qu'il éprouvait, comprenez-vous rien de plus honteux que la conduite de ces deux hommes dont chacun va, dans le cercle de ses attributions, mendiant l'appui des derniers misérables pour s'élever à un poste dont ni l'un ni l'autre ne sont dignes?

— Il faut, en effet, pour vous remplacer au besoin, dit Cerisantes, des hommes plus habitués que Modène et Rochefort à la conduite des grandes affaires.

— Mais ce n'est pas assez que leur sotie prétention les égare jusqu'au point de s'avilir à solliciter de pareils prolecteurs, c'est à mes ennemis qu'ils s'adressent, à ceux qui font notoirement profession de braver mon autorité; et si vous saviez ce que j'ai appris celte nuit, Cerisantes. Ahl tenez, ajouta-t-il avec une expression de lassitude et de dégoût, si ce n'était la honte de renoncer à ce que j'ai entrepris, si ce n'était l'espérance que garde encore mademoiselle de Pons, si ce n'était que les yeux de l'Europe sont fixés sur moi, je renoncerais à cette entreprise,

— Cela serait indigne de l'héritier de tant de héros, reprit Cerisantes, et Votre Altesse ne voudrait pas donner à ses ennemis la satisfaction de pouvoir dire que vous n'êtes pas plus fidèle à vos propres desseins que vous ne l'êtes à vos amours.

— Le disent-ils? reprit Guise. Ils doivent le dire. J'ai reçu des lettres de Malicorne qui m'apprennent que M. de la Rochefoucauld débite des sentences sur mon compte, et que M. de Retz fait de l'esprit à mes dépens avec ma tante Chcvreuse.

— Le cardinal est un fat, reprit Cérisantes.

— Il a une immense qualité que je n'ai pas, reprit Guise en riant. Pour arriver à ses fins, il est capable (ie faire Pamour à une vieille femme. Mais causons un peu sérieusement, mon cher Cérisantes; me voilà avec deux prétendants sur les bras à la place de mesire de camp général; et vous, savez-vous à qui je la destine?

Cérisantes prit une figure sérieuse et mécontente, et repartit :

— Permeltez-moi de vous le dire, monseigneur; mais si vous donnez les postes les plus élevés aux gens de ce pays, comme c'est votre dessein, que restera-t-il aux gentilshommes qui ont attaché leur forlune à la vôtre?

— Plaîi-il? fit le duc en regardant Cérisantes, êtesvous aussi de la partie?...

— Monseigneur, fit Cérisantes avec une certaine hauteur, je crois que mes services ne me rendent pas indigne du poste de mestre de camp général.

— Et, reprit le duc d'un ton plein de sarcasme et de mépris, avez-vous aussi dans votre poche quelque supplique apostillée par une demi-douzaine de manants et de traîtres comme Santis, Pepé Palombe ou le Genuino?...

— J'ai mieux que cela, monseigneur, j'ai... Cérisantes, qui à son tour avait tiré un parchemin

de sa poche, fut tout à coup interrompu par l'entrée impétueuse de Luigi del Ferro,qui, après avoir salué le duc, dit de sa voix la plus boursoufllée :

— Pardon, monseigneur, d'avoir troublé le sérénissime entretien de Votre Altesse; mais le salut et le bon ordre de la chose publique exigent que j'ob-

tienne immédiatement satisfaction du sieur de Cérisantes.

— De moi, monseigneur? dit Cérisantes avec mépris, est-ce que je vous connais?...

— Vous a-l-il blessé d'une façon quelconque? d t Guise, qui n'eût pas laissé passer cette incartade de Luigi, s'il n'avait deviné qu'il lui apportait quelque arme contre Cérisantes.

— C'est la majesté du droit des ambassadeurs représentants des rois, que M. de Cérisantes a blessée.

— Vous êtes fou, dit Cérisantes avec hauteur.

— Monseigneur, répliqua celui-ci, je ne m'arrête pas aux injures d'un homme qui a déserté ses devoirs, et je vous somme de me remettre les chiffres de l'ambassade et toutes les dépêches de M. le marquis de Fontenay.

— Ne suis-je plus son représentant et celui de la France près de monseigneur de Guise? reprit Cérisantes; et est-il arrivé de Rome ou de Paris quelque dépêche qui me retire ces fonctions?

— Ne savez-vous pas, lui dit Luigi, qu'elles sont incompatibles avec celles que vous occupez maintenant, et n'auriez-vous pas dû les résigner de vous-même au moment où vous avez reçu de Gennaro Annèze votre commission de mestre de camp général?

Cérisantes se mordit les lèvres avec dépit.

— Pardieu, s'écria le duc avec un rire méprisant, Piochefort et Modène sont de grands sots, n'est-ce pas, monsieur de Cérisantes? Les maladroits, ils vont solliciter des suppliques et des recommandations. Celuilà intrigue près ries capitaines d'Ottine, bourgeois assez mal séants, mais dont ia plupart après tout se battent conlre les Espagnols. Celui-ci s'adresse à l'élu

(lu peuple, à Genuino, à l'assemblée des consulteiirs, magistrats infidèles, mais enfin gensqui ont l'habitude d'un monde où Ton traite les affaires. Mais vous n'êtes pas si sot, vous, car du premier coup vous vous adressez au dernier des misérables, au rebut de la canaille, à lin goujat qui n'est pas même capable de signer la commission qu'il vous a donnée, à une drôle...

— A votre collègue, monseigneur, repartit Gérisanles avec une hauteur qui témoignait de sa colère.

Le duc de Guise s'arrêta soudainement; un éclair de colère indicible brilla dans ses yeux; mais il ne répondit pas d'abord : il fit le tour de l'appartement, puis il reprit la place qu'il avait quittée, et dit à Gérisantes d'une voix calme, mais sévère :

— Remettez-moi cette commission, monsieur; il est bon que je l'examine, il est bon que je sache la limite de mes pouvoirs.

Gérisantes la lui lendit. Le duc la lut et la déposa sur son bureau, à côté des suppliques qui lui avaient été remises par Modène etRochefort,

— Et maintenant, monsieur, reprit-il, puisque vous êtes mestre de camp général, songez à exécuter mes ordres, ce soir, de façon ou d'autre. Vous amènerez dans ce palais le signor Gennaro Annèze.

— Mais, monseigneur, dit Gérisantes, je ne puis...

— Gennaro Annèze est mon collègue, monsieur, dit sévèrement le duc. 11 se trame dans la ville des complots qui peuvent amener la perte de tout ce peuple; il est juste que tous ceux qui ont quelque autorité soient appelés à décider des mesures à prendre.

— Mais, monseigneur, fit Gérisantes, s'il refuse?

— Je prendrai son refus pour une trahison, et peut-

être en ferais-je autant pour celui qui ayant eu sur Gennaro le crédit de se faire nommer mestre de camp général, n'aurait pas celui de le déterminer à me faire une visite. Allez, monsieur, allez.

Cérisantes salua d'un air humble où perçait cependant la joie de s'être emparé d'un poste ambitionné par tant de gens; puis il sortit...

— Et les chiffres! s'écria Luigi del Ferre.»

— C'est affaire entre fous, repartit Guise en lui tournant le dos.

Luigi le salua et sortit et criant de toutes ses forces :

— Monsieur de Cérisantes! monsieur de Cérisantes!

a Les infâmes,^les misérables, se dit Guise dès qu'il fut seul; j'ai chargé Cérisantes de reconduire la Roncla jusque chez Genuino, et il a trouvé moyen de se faire payer ce service de laquais, du premier poste militaire de celte ville... Oh! nous verrons, nous verrons, »

Aussitôt il frappa sur un timbre et dit au laquais qui se présenta :

— Qu'on ra*amène le prisonnier... comme je l'ai dit.

Le laquais sortit, et au même instant un furieux cliquetis d'épées se fit entendre dans l'antichambre du duc. 11 y courut et vit Cérisantes s'escrimant contre Luigi qui l'attaquait bravement en criant :

— Rends les chiffres... Cérisantes... ou j'en enfermerai le secret dans ta tombe.

A l'aspect de Guise, Luigi s'arrêta.

— Monseigneur, dit Cérisantes avec colère, me laisserez-vous manquer de respect dans votre palais par un tel misérable?

— Ce misérable a raison, monsieur, dit Guise avec sévérité; vous êtes devenu incapable d'être le représentant du roi de France près de moi du moment que vous vous êtes fait nommer l'un des chefs de l'armée napolitaine. Vous rendrez les chiffres au signor Luigi del Ferro.

— Eh bien! soit, dit Cérisantes avec rage.

— Et tâchez de remplir plus sévèrement vos nouvelles fonctions que les anciennes, reprit le duc, si vous ne voulez pas qu'après vos chiffres je vous demande votre épée.

Guise rentra dans son appartement. Un homme trapu, sombre, menaçant, se tenait debout d'un côté de la table près de laquelle Guise allait s'asseoir; de l'autre était un jeune homme, presque un enfant, à l'air pâle, souffrant, épuisé. Cet enfant était Francesco; l'autre était le bourreau.

Lorsque nous avons laissé la Casta en présence d'Anita, le jour commençait à se lever, mais il n'éclairait encore que bien faiblement la chambre où Carniole avait introduit la fille de Genuino; celle-ci ne put donc pas remarquer le mouvement de fureur qui fit lever Anita au moment où elle lui adressa la parole, en lui disant doucement : »

— Anita, mon amie, ma sœur, c'est moi, Casta!

Anita s'approcha d'elle, et la prenant par la main, elle la traîna jusqu'auprès de la fenêtre.

Alors Anita attacha sur la jeune fille tremblante un regard étincelant, puis elle se mit à marcher lentement autour de Casia, comme la bête fauve qui tourne autour de sa victime en cherchant l'endroit par oii elle pourra plus sûrement l'attaquer.

Gasta, épouvantée, non-seulement de ce terrible accueil, mais encore de l'aspect de ce hideux visage qu'elle ne reconnaissait pas, tournait aussi sur ellemême, le regard enchaîné au regard d'Anita, comme l'aiguille aimantée qui suit invinciblement l'acier qu'on lui présente.

Cependant, Anita murmurait d'une voix rauque et étouflee :

— Oh! oui... elle est belle... elle est belle!

Tout à coup, se rapprochant de Castapar un mouvement furieux et désespéré, elle s'écria, en levant le poignard qu'elle teiiûit à la main :

— Il l'aime, n'est-ce pas?

— Mais, qui donc? s'écria Gasta en reculant; de qui parles-iu, et pourquoi me parles-tu ainsi, Anita? car maintenant je te reconnais.

— Tu me reconnais? repartit Anita d'une voix sombre; à quoi donc me reconnais-tu? Ce n'est pas à mon visage, sans doute; car il fut un temps, tu t'en souviens, Casta, oiî nous aimions à mirer l'une près de l'autre nos jeunes beautés; alors tu me disais : c'est toi qui es la plus belle, et moi je te répondais : non, c'est toi; et comme nous nous aimions alors, nous terminions nos querelles en nous embrassant et en nous disant : qu'importe! pourvu que chacune de nous soit la plus belle pour celui qu'elle aime. Oh! ce n'est plus ainsi maintenant.

— Pauvre Anita, murmura Gasta, l'indigne Bor-

gia t'aurait-il abandonnée dans ton mallieur, et te mépriserait-il, après tous les serments qu'il t'a faiis?

— Borgia, repartit Anita d'une voix triste, ne m'a pas plus abandonnée que don Félix de Médina ne t'a méprisée.

— Que veux-tu dire? reprit Casla en rougissant. -- Cependant, reprit Anita amèrement, don Félix

de Médina n'est plus le cavalier à qui tu rêves le jour et à qui tu ouvres la nuit la fenêtre de ta chambre. Ce n'est pas pour lui, Casta, que tu laisses gémir et pleurer ton amie d'enfance sur la pierre de la rue, tandis que tu parles d'amour et que tu caches dans l'ombre le mystère de ton entretien.

— Oh! si tu savais! si tu savais! Anita, dit Casla en fondant en larmes et en joignant les mains.

— Je sais tout, dit brusquement Anita.

— Quoi! tu sais quel est celui qui celte nuit était près de moi?

— Je le sais, répliqua Anita d'un ton bref et menaçant. Mais avant de te dire comment je l'ai appris, ajouta-t-elle d'un ton plein de sarcasme, je veux savoir comment tu l'as connu, comment il t'a aimée,

— - Que l'importe, Anita, repartit Casta d'un ton désolé, que t'importe de savoir que la première fois qu'il entra dans notre maison son aspect me fit trembler, son regard me troubla, sa parole me fit frémir jusqu'au plus profond de mon âuie?

— En vérité! dit amèrement Anita... Et puis?

— Et puis, reprit Casta, quand il fut parti, je ne puis l'expliquer cela, mais tout à coup et pour la première fois, il me sembla que ma maison, dont les occupations de chaquejour avaient jusque-là suffi à ma vie, était devenue soudainement vide, sombre et froide.

— En vérité! répéta la nièce de Garniole.

— Oui, continua Casta. Imagine-toi avoir vécu toute ta vie dans un souterrain humide, oljscur, triste; le corps se fait à ce froid, les yeux à cette obscurité; nsais que Dieu fasse un jour qu'un rayon de soleil brûlant et lumineux pénètre dans cet abime» Téclaire et l'échauffé, aussitôt la vie s'épanouit, l'âme s'ouvre, et la chaleur l'inonde, jusqu'au moment oii l'astre se relire et vous laisse seule avec cette ombre qu'on hait désormais, avec ce froid qui vous fait mal à présent.

— Ainsi, dit Anita, toi qui aimais le beau Médina, ainsi, dès le premier jour, au premier aspect, tu as aimé Guise, sans combats, sans regrets, sans remords?

Casta rougit et repartit d'une voix émue et en baissant les yeux :

— Sans remords, sans combats.

— Tu n'as pas eu pitié de Médina? fit Anita,

— Je n'y ai plus pensé; je n'ai pensé qu'à Henri de Lorraine; je suis devenue folle.

Anita baissa la tête et murmura d'une voix sourde :

— C'est comme moi.

— Comme toi? s'écria Casta avec terreur; tu l'as donc aimé?

Anita garda un farouche silence, et se prit à regarder Casta avec une fixité effrayante.

— Tu l'aimais donc? répéta Casta en jetant autour d'elle un regard éperdu.

— Oui, reprit Anita d'une voix sifflante; je l'ai aimé, et je l'aime encore; et voilà pourquoi j'ai pris ce poignard à la Ronda, qui l'aime aussi, pour te tuer, toi qu'il aime.

— Pitié! pitié! s'écria Casta en tombant à genoux.

— Moi aussi, je t'ai crié pitié, mourante et glacée au pied de ta fenêtre, et tu ne m'as pas répondu, car il était près de toi.

— Grâce! grâce! Anita; je ne savais pas que tu l'aimais; ne me tue pas!

Anita porta la main sur la Casta, saisit à poignée ses blonds cheveux et renversant en arrière la tête de sa rivale, elle la contempla avec un cruel sourire :

— Te tuer... te tuer... tu as raison, ce serait une misérable vengeance... Mais, ajouta-t-elle en balançant son poignard au-dessus de cette tête charmante, labourer ton visage de cicatrices sanglantes, déchirer et rendre hideux comme les miens ces traits dont tu es si fière, voilà quelle est ma vraie vengeance.

— Oh! s'écria Casta avec une épouvante indicible et une résolution désespérée, tue-moi donc, j'aime mieux mourir.

— Tu l'aimes donc bien? reprit Anita, dont tout le corps frémissait d'un ireoiblement convulsif.

— Oui, dit Casta, je l'aime, tue-moi.

— Non, dit Anita en levant son poignard, tu ne mourras pas de ma main, Casta; mais je te ferai si hideuse à voir, que tu mourras de désespoir sous le mépris et le dégoût de Henri de Guise.

En parlant ainsi, Anita allait frapper la malheureuse enfant, qui se débattait à ses pieds avec des cris déchirants, lorsqu'elle se sentit arrêtée par une main de fer qui la clouait à sa place.

Anita se retourna, le visage enflammé de colère, et la Casta resta immobile, haletante et éperdue en entendant le Pione, car c'était lui, dire d'une voix solennelle et lente :

— Il s'appelle donc Henri de Guise?

— Oui, répondit Anita, emportée par la fureur; elle l'aime, et pour se donner à lui, elle l'a chassé du seuil de sa porte; n'est-ce pas, Scipion, qu'elle a mérité de mourir?

— Elle, dit le Pione en regardant Casta, toujours immobile dans son effroi; elle, non, elle ne mourra pas; mais lui, il mourra, entends-tu, Anita?

— Lui! s'écria Anita, en devenant à son tour tremblante et éperdue...

— Si ton oncle Carniole est fatigué de la tyrannie du duc de Guise, reprit le Pione d'un ton sombre, tu peux lui dire qu'il peut s'épargner un crime, car dans une heure, j'aurai fait justice.

— Quoi! reprit Anita avec une colère mêlée de dédain, tu oserais le frapper! lu oserais toucher à cette tête sacrée!

— N'étais-tu pas là lorsqu'il me l'a donnée, répliqua le Pione; n'étais-tu pas là, Anita, lorsqu'il m'a dit : Tu peux frapper au cœur celui qui t'a brisé le cœur, je t'absous d'avance de ce crime.

— Etparcequ'il a été généreux, tu te ferais assassin; parce qu'il l'a donné sa vie, tu la prendrais?

— Je la prendrai, je le tuerai comme tu as voulu tuer la Casta.

— Mais tu m'as arrêtée, reprit Anita; mais tu tiens encore ma main dans la tienne. C'est que tu ne veux pas que je la tue, sans doute.

— Eh bien! reprit le Pione d'une voix sinistre, eh bien! frappe^la donc, moi je vais chercher Guise.

Anita se tourna vers Casta, et la voyant toujours immobile dans son épouvante, elle s'écria d'une voix désespérée :

— Et toi, lu ne dis rien pour le sauver, tu vois que le Pione va le tuer, et tu ne l'arrêtes pas.

-— Scipion, Scipion, écoule-moi par pitié, s'écria Casla en se traînant jusqu'aux pieds de l'inflexible jeune homme.

— Scipion, reprit Anita en s'altachant aussi à lui, tu as aimé Casla et tu l'aimes encore, tu peux lui pardonner, car elle est belle; elle peut se repentir et t'aimer un jour. Ecoute-la, aie pitié d'elle, ne tue point Guise.

Scipion promena un regard stupéfait de l'une à l'autre de ces deux jeunes filles qui l'imploraient à genoux.

— Ainsi, dit-il en s'adressant à Anita, tu lui pardonnes?

— Oui, repartit Anita d'une voix brève, que Henri vive et je pardonnerai à Casta.

— Et loi, Casla, fit Scipion d'une voix profondément douloureuse, que feras-tu?

— Qu'il vive et je ne le reverrai plus jamais, répondit Casta d'une voix haletante.

— C'est donc ainsi qu'on l'aime? dit le Pione en cachant sa lêie dans sa main; mais qui me dit, Anita, que si je te promets de respecter les jours de Guise, tu n'attenteras pas à la vie de Casta?

— Qu'elle parte, reprit A niia, qu'elle s'éloigne, que je ne la revoie jamais; emmène-la, Scipion, le danger qu'elle a à courir n'est pas long, car ce n'est pas impunément que j'ai bravé le froid de la nuit pour sauver Henri de Guise des complots de Miquel Sanlis et de mon oncle. Je sens la mort qui m'avait quittée revenir avec ses rêves funestes et ses fantômes hideux; emmène-la si tu crains que ma jalousie ne s'éveille.

LE DLC DE GUISE, lO-")

Anita alla s'asseoir sur le bord de son lit, épuisée par la luUe terrible qu'elle avait supportée durant cette nuit.

— Voudras-tu me suivre, Casta? dit le Pione en s'adressant à la jeune fille.

— Scipion, lui répendit Casta d'une voix triste et douce, tu m'as fait chasser de la maison de mon père qui pouvait peut-être cacher ma faute; je n'irai pas habiter la maison pour ajouter un déshonneur de plus à celui qui ine flétrit déjà.

— Où donc irais-tu? lui répondit le Pione; dans quel asile cacheras-tu ta honte?

— Au moment où Carniole m'a conduite dans cette maison, dit la Casta, il m'a remis un message de ma mère; c'est le premier souvenir que j'ai reçu d'elle, depuis quinze ans qu'elle m'a donné le jour; peut-être est-ce un asile qu'elle m'ofl're!

— Un asile chez ta mère! s'écria le Pione; un asile chez la courtisane éhontée qui t'a méconnue jusqu'à ce jour, et dont le nom te faisait horreur?

— Oh! dit Casta, dont les larmes coulèrent lentement sur son visage pâle. Dieu maudit l'enfant que maudit sa mère; j'ai méprisé ses fautes, et Dieu me les a envoyées en punition de mes mépris. Crois-moi, Scipion, la file perdue peut accepter l'asile que lui donne la mère coupable.

— Lis donc cette lettre, repartit le Pione, et puis je te dirai ce que j'attends de toi et d'elle, ajouta-l-il en montrant Anita,

Casta rompit le cachet qui scellait l'enveloppe où étaient enfermées les deux lettres qu'Olympia avait remises à Carniole. Elle lut celle qui lui était personnellement adressée, et resta comme anéantie après

cette lecture. Elle regardait tour à tour le Pione et Aniia, comme si elle eût cherché à s'assurer par leur présence qu'elle n'était point le jouet d'un rêve épouvantable.

— Qu'est-ce donc? lui dit vivement le Pione, épouvanté à son tour de l'expression étrange du visage de Casta.

— Qu'y a-t-il? dit Anita en se rapprochant vivement.

— Il y a, reprit la Casta d'une voix entrecoupée, il y a que Guise est perdu si je ne le vois aujourd'hui même, dans un instant.

— Et pourquoi? flt Anita, qui semblait avoir complètement oublié sa haine contre Casta, pourquoi estil perdu?

— Elle ment! s'écria violemment le Pione, elle veut le revoir, elle veut mentir à la promesse qu'elle m'a faite de ne plus le rencontrer.

— Si c'était vrai! dit Anita avec un geste de menace.

— Tiens, lui dit Casta en lui tendant la première lettre, lis ce que m'écrit ma mère.

Anita prit le biPet, et lut ce qui suit : « Ma fille, jamais tu n'as répondu aux messages de ta mère : que Dieu te le pardonne, quoiqu'il appartienne à ceux qui sont innocents d'avoir pitié de ceux qui sont coupables. Je t'écris cette lettre sous le poignard d'un assassin. Je ne te demande pas de me répondre, car il se peut que la mort qui me menace me frappe avant que ta réponse puisse m'arriver; mais si tu as pitié de ta mère qui souffre, de ta mère qui va mourir, tu exécuteras ma dernière volonté : aujourd'hui môme, aujourd'hui, entends-tu,

tu iras remeltre toi-même au duc de Guise la lettre que je joins à celle-ci, et sur laquelle j'ai écrit ces mots : CECI est mon testament. Tu ne connais pas le duc de Guise, Casta; mais pour le peu de bonheur qu'il a donné à ta pauvre mère méprisée et maudite de tous, je lui dois de le sauver, et s'il ne reçoit pas cette lettre aujourd'hui même, il est perdu. Fais donc ce que je te demande, Casta, en te souvenant que je vais peut-être mourir, et que Dieu pardonnera peut-être à la mère coupable dont sa fille aura eu pitié.

— Oh! va donc lui porter cette lettre, s'écria tout à coup Anita; va le sauver, et non-seulement je te laisserai vivre, Casta, mais je te pardonnerai d'être belle, et je t'aimerai pour l'avoir sauvé.

— Casta ne doit plus revoir le duc de Guise, s'écria le Pione avec colère.

— Eh bien! j'irai, moi, dit Anita; j'irai le visage découvert, au risque de le voir se détourner de moi avec horreur.

— Vous n'irez ni l'une ni l'autre, dit le Pione.

— Tu nous tueras donc l'une après l'autre, s'écria Anita, car si tu me frappes, elle ira, si tu la frappes, j'irai.

Le Pione resta muet , et les deux jeunes filles purent croire un moment que la folie qui obscurcissait si souvent l'intelligence du jeune lazzare allait encore s'emparer de son esprit : elles attendaient sa réponse dans une profonde anxiété lorsqu'elles le virent tout à coup tomber à genoux en s'écriant d'une voix inspirée :

— Mon Dieu, le jour oià mon frère Mazaniello a perdu la raison, le duc d'Arcos m'a fait dire : « Frappe-

108 LE DUC DE GtlISE.

le (le ton poignard et délivre Naples de sa tyrannie. » Je vous ai invoqué et j'ai entendu votre voix qui nie répondait : « Laisse faire aux assassins et ne trempe pas tes mains dans le sang innocent.» Seigneur, le jour où le prince de Massa vendait notre ville aux Espagnols, Genuino est venu me dire : « Frappe-le de ton poignard et nous l'assiérons à sa place. » Alors, et comme la première fois, je vous ai invoqué et vous m'avez répondu : « Laisse faire au bourreau et ne trempe pas tes mains dans le sang coupable. » Aujourd'hui, ce n'est ni la voix du duc d'Arcos, ni celle de Genuino qui me parle, c'est la mienne qui me dit: « Frappe le duc de Guise. » Dois-je l'écouler, mon Dieu? ne suis-je pas comme ceux qui me conseillaient le meurlre dont vous m'avez détourné? n'est-ce pas ma haine qui me pousse et non la cause glorieuse du peuple à laquelle vous m'avez voué? Ayez pitié de moi. Seigneur, faites-moi entendre aujourd'hui votre parole souveraine comme vous avez déjà fait : faut-il perdre celui qui peut sauver le peuple, faut-il frapper celui qui a tué mon bonheur?

En parlant ainsi, le Pione s'inclina jusqu'à ce que sa têle touchât le sol. Il resta un moment immobile et muet dans cette position, pendant qu'Anita elCasta, leurs mains l'une dans l'autre le regardaient avec admiration et piiié en aiiendant la décision que lui allait inspirer le ciel. Bientôt le Pione se releva; son visage avait perdu l'expression inspirée qui l'animait pendant sa prière, et ses regards redevenus incertains, ses traits retombés dans leur immobilité accoutumée, semblaient ne plus garder de traces de la colère violente qui l'avait agité un instant avant.

— Anita, et toi, Casta, dit-il aux deux jeunes filles

LE DTT'^ jE guise. 109

en leur tendant la main, si Dieu veut que je meure avant vous, ce qui est le destin probable de ceUii qui va chaque jour affronter la bataille, si je meurs demain, vous ferez élever ma tombe à la place où était la cabane qu'habitait ma mère, et que les Espagnols ont fait raser, parce que )a pauvre femme n'avait pas pu piyer l'impôt qu'elle leur devait : c'est là queje l'ai enterrée, moi, lorsqu'elle mourut de misère, de faim ei de froid; je veux dormir près d'elle qui m'aimait, moi que personne n'a aimé dans cette vie.

— OScipion! Scipion! ne dis pas cela, reprit Anita.

— Ne dis pas cela, ajouta Casta.

— Me jurez-vous de faire ce que je vous demande?

— Nous le jurons, répondirent les deux jeunes filles.

— Eh bien! reprit le Pione, adieu...

En prononçant ces paroles, le Pione prit la lettre que Casta tenait encore dans ses mains, et il s'éloigna brusquement en disant :

— Je remettrai cette lettre à Henri de Lorraine.

— Que Dieu sauve le duc, dit Casta, et je mourrai sans regrets, ajouta-t-elle en se mettant à genoux devant la Madone posée à un des angles de celte chambre.

— Que Dieu le sauve, répéta Anita en s'agenouillant auprès d'elle, et je ne serai plus jalouse, ni de ton amour pour lui, ni de son amour pour toi.

Et tandis que le Pione s'éloignait emportant ce billet oij était enfermée la destinée de Guise, les deux jeunes filles restèrent à prier longtemps ensemble, et quand leurs prières furent finies, elles se parlèrent de lui.

Déjà le jour était avancé lorsqu'elles inlerrompi-

rent cet entretien, mêlé de larmes. Ce fut seulement alors qu'Anita s'aperçut que son oncle Carnioie n'avait point reparu, et que Francesco, entraîné par Borgia, n'était pas non plus rentré dans la maison.

Nous avons laissé Guise se renfermant dans une chambre de son palais avec Francesco et un homme que nous avons dit être le bourreau. Guise prit place sur un siège élevé à côté d'une fenêtre à laquelle il tournait le dos, tandis que les rayons du jour, tombant d'aplomb sur la figure de Francesco, permettaient au duc d'examiner les moindres expressions de la physionomie de cet enfant.

— Ecoute, lui dit-il, et réponds-moi franchement; ta sincérité peut te mériter ta grâce; mais au moindre mensonge je laisserai faire son devoir à cet homme : le connais-tu?

— Oui, répondit Francesco d'une voix calme, c'est Andréa le bourreau.

— Comment te nommes-tu? reprit Guise.

— Je m'appelle Francesco.

— Tu dois avoir un autre nom?

— Je n'ai jamais porté que celui-ià.

— Comment s'appelait ton père?

— Je n'ai point connu mon père.

— Dis-moi du moins le nom de ta mère.

— Je n'ai point connu ma mère.

— Tu es né cependant à Naples?

— Je ne sais où je suis né.

— Mais qu'as-tu fait dans ton enfance? où as-tu vécu?

— Mes premiers souvenirs n'appartiennent point à cette ville; il me semble avoir vécu autrefois sous un ciel gris où il faisait froid, parmi des houmes d'armes qui étaient sans cesse en bataille.

— Et puis, dit Guise, où as-tu vécu ensuite?

— Dans un autre climat, et sous un ciel aussi bleu et aussi chaud que le nôtre. Mais ce n'était ni le ciel, ni le climat de Naples.

— Habitais-tu la campagne ou la ville?

— J'habitais la ville.

— Sais-tu le nom de cette ville?

— Je ne m'en souviens pas.

— Pourrais-tu me la décrire?

— Je ne me souviens que d'une longue rue bordée d'orangers et aboutissant à un fleuve tout peuplé de inogniliques navires.

— Ce fleuve ne s'appelait-il pas le Tage, et cette ville ne s'appelait-elle pas Lisbonne?

~ Je vous ai dit que je l'avais oublié.

A cette réponse, faite d'un ton résolu, le duc fit un signe au bourreau, et deux hommes entrèrent, apportant avec eux les instruments de torture.

— Tu vois, dit le duc à Francesco; dis-moi donc le nom de la ville que tu prétends avoir oublié, sinon voici de quoi te rendre la mémoire, car tu mens, enfant.

— Vous avez raison, répondit Francesco sans s'émouvoir, j'ai mal parlé quand j'ai dit que j'avais oublié le nom de cette ville; j'aurais dû dire que je ne l'ai jamais su.

iï'2 LE DUC DE GUISE.

Le bourreau s'approcha de Francesco, mais il s'arrêta sur un signe de Guise.

— Et depuis cette époque, où as-tu vécu?

— J'ai vécu tanlôtà Naples, tantôt à Sessa; quelque temps à Syracuse.

— El quel métier exerçais-tu durant ion enfance?

— Je mendiais et je dormais.

— Mais enfin quelqu'un a pris soin de toi, quelqu'un t'a transporté du climat brumeux de l'Allemagne jusqu'en Portugal et de Portugal t'a amené ici?

— Les voyages que j'ai faits, repartit Francesco, je les ai faits avec des étrangers,

— Mais qui te conduisait à ces étrangers?

— Chaque fois je me suis trouvé, en m'éveillant, sur un navire inconnu, chaque fois je me suis trouvé, en m'éveillant encore» sur une terre que je n'avais pas encore vue.

— Mais durant le séjour que tu as fait dans ces divers endroits, qui te nourrissait?

— Un homme qui semblait m'aimer et que je n'avais jamais quitté jusqu'au jour où il m'abandonna sur la plage de Naples.

— Et le nom de cet homme, le sais-tu?

— Je le sais.

— L'as-tu revu?

— Oui, je l'ai revu.

— Quel est son nom?

— Cet homme lui-même ignore que je sache son nom, cet homme ignore même que je l'ai reconnu lorsqu'il est revenu à Naples, et ce secret que j'ai gardé pour moi seul jusqu'à ce jour, je ne vous le dirai pas plus que je ne le lui ai dit.

— 11 suffit, dit Guise, je le connais aussi, et ce

n'est pas à loi que j'ai à demander les raisons pour lesquelles il l'a caché qui lu. éiais. Revenons maintenant à ce qui t'a amené dans ce palais. Ce matin, tu l'es mêlé aux gens du marché qui apportent ici les provisions de la journée?

— C'est vrai, monseignear.

— Tu as fait semb'ant d'être épuisé de fatigue, et tu as demandé la permission de te reposer dans un coin des cuisines?

— C'est vrai, répondit encore Francesco.

— Tu t'es approché ensuite des fourneaux où on préparait mon repas du malin et tu as jeté une liqueur blanche dans les mets qui m'étaient destinés?

— C'est encore vrai, monseigneur.

— Quelle était celte liqueur?

— C'était du poison.

La brutale franchise de celte réponse fit tressaillir

— Qui t'a poussé à commettre ce crime?

— Peu importe, repartit Francesco, c'est moi qui ai tenté le crime, c'est pour moi seul que j'ai voulu le commettre, il est donc inutile que je vous dise le nom de celui qui m'a fourni le poison.

— Ne fais pas le bravache, enfant, dit Guise; car si ' je tenais à entendre ce nom de ta bouche, la torture

te l'aurait bientôt arraché; mais je n'ai pas besoin de tes aveux; je sais que Borgia est allé te chercher celle nuit dans la maison de Carniole Scoppa; je sais où il t'a conduit, et je veux que tu me dises en quel endroit il doit te remelire la récompense qu'il t'a promise pour avoir voulu m'empoisonner.

— La récompense qui m'atlend, pour ce que j'ai fait, répondit Francesco. c'est la mort, et je la rece-

LE DFC DE GLlSli. T. II. 8

îi^ LE DUC DE GUISE. "

vrai partout où il vous plaira de me la faire donner. Quant à la récompense que Ton m'avait promise, j'ignore ce qu'elle était et j'y tenais peu. Vous comprenez que j'y tiens moins encore en ce moment.

— Tu as raison, mais à la place du gibet, que mérite ton crime, je puis te donner avec la vie tout ce que t'a promis Borgia, si tu veux m'apprendre où tu dois le retrouver.

— Croyez-moi, monseigneur, ce n'est pas pour la vengeance d'un autre que j'ai agi, c'est pour la mienne, je vous l'ai déjà dit, et je ne ferai supporter à personne la peine de ma maladresse.

— Ta vengeance, dis-tu? reprit Guise, mais quel mal l'ai-je fait, pourquoi peux-tu m'en vouloir, qu'y a-t-il de commun entre toi et moi?

— Vous souvient-il, monseigneur, de la barque qui vous a poursuivi avec tant d'acharnement depuis la côte de Terracine jusqu'ici?

— Oui, dit Guise, je sais que tu montais ceîie barque avec Borgia l'empoisonneur.

— Il y avait dans cette barque une troisième personne que vous ne devriez pas oublier, car votre felouque s'est arrêtée pour la recueillir, tandis que ni vous, ni Carniole Scoppa ne vous occupiez du pauvre enfant qui se débattait dans les flots.

— Mais comment t'es-tu sauvé? lui dit Guise.

— Pendantque vous discutiez avec Carniole Scoppa s'il vous fallait envoyer une balle dans la tête de Borgia, je m'étais attaché à une corde qui pendait à l'arrière de votre felouque, et c'est ainsi que j'ai suivi votre entrée triomphale dans la ville de Nap'es.

— Est-ce donc pour t'avoir oublié dans ce désastre, que tu as voulu m'empoisonner?

— Non, monseigneur, répondit Francesco, c'est parce que la jeune lille qui vous a accompagné dans la demeure de Gennaro Annèze vous a aimé, et a oublié Francesco comme l'avait oublié Carniole.

— Tu Taimais donc?

— Lorsque j'étais enfant et que je pleurais, misérable et nu, sur les grèves de Naples, Anita, qui demeurait alors chez la Ronda, sa marraine, me donnait souvent la moitié de son pain; plus tard, lorsque je me mis au service d'un pê( heur, qui me jetait pour tout salaire quelque faible partie du poisson que nous apportions, j'allais le porter à Anita, et elle me l'achetait toujours bien au delà de sa valeur, j'étais son lazzare, son pauvre, son esclave, si bien que lorsqu'elle dut rentrer à Sessa, auprès de son père, j'allai à Sessa pour ne point la quitter. Ce qu'elle me disait de faire, je le faisais, et j'étais arrivé à ce point d'obéissance que, lorsqu'elle m'envoya. t à Borgia pour lui dire l'heure de ses rendez-vous, j'y allais en pleurant, mais j'y allais.

— Tu savais donc qu'elle l'aimait? dit Guise. Comment se fait-il que ta vengeance ne se soit pas d'abord adressée à lui, qui l'avait pris le cœur d'Anita?

— C'est qu'il ne m'avait pas pris son cœur, monseigneur, répondit Francesco, c'est que si les espérances insensées du Pappone avaient tourné la tête de la jeune iille, elles n'avaient pas pervertisonâ :iie;c'ejt que lorsqu'elle me parlait de son avenir, c'étaient les beaux domaines, c'était le titre, c'était le nom de Borgia auxquels elle rêvait sans cesse; je sentais bien qu'elle ne l'aimait pas, lui, car lorsqu'elle me racontait tous ses projets, elle me disait toujours : « Je serai puissante et riche, Francesco, et nous serofis heu-

reux; » mais depuis qu'elle t'a rencontré, toi, duc de Guise, elle ne parle plus, ni de titre, ni de couronne ducale, ni de celle que tu es venu chercher ici : c'est de toi, de toi seul qu^elle m'entretient sans cesse; elle n'aime de toi que toi-même : elle ne regrette pas sa beauté perdue, parce qu'elle n'a plus l'espérance de devenir duchesse ou reine; non : elle ne pieure, elle ne se désole, elle ne veut mourir que parce que tu ne peux plus l'aimer. Oh! elle t'aime, je le sens, à la haine que je te porte, et c'est pour cela que j'ai voulu te tuer, c'est pour cela que je te tuerais encore si je le pouvais; il est donc inutile que je te dise qui m'a fourni le poison et en quel endroit je devais recevoir ma récompense.

Guise avait écoulé attentivement ce jeune hoaime, et il s'était senti ému d'une secrète pitié en présence de la passion implacable qui animait Francesco.

— Sur mon honneur de gentilhomme, je te jure de l'accorder la vie et de te renvoyer près d'Anita, si tu veux nommer celui qui t'a fourni le poison et l'endroit oii tu dois le revoir.

— J'ai juré de ne pas le nommer et je serai fidèle à mon serment comme vous le seriez à la parole que vous venez de me donner.

— Faites votre office, dit de Guise au bourreau.

Au moment où celui-ci allait s'emparer de Francesco, ce jeune homme tira un flacon de sa poche et le porta à ses lèvres. Guise arrêta sa main, et parvint à s'emparer du flacon.

— Qu'est-ce que cela? lui dit-il.

— Je n'avais pas versé tout le poison dans les mets qui t'étaient destinés, et j'avais gardé ceci pour moi.

— Pourquoi donc ne l'as-tu pas pris lorsque tu as été découvert?

~ Parce que si j'avais réussi, répondit Francesco, je ne voulais le prendre qu'après avoir été dire à Anita quelle était la main qui avait arraché la vie à celui qu'elle aime avec une si folle passion,

— Et tu comptais sans doute, dit Guise, échapper aux tortures, si tu étais arrêté comme cela t'est arrivé?

— Vous venez de voir que c'était mon dessein, dit Francesco d'une voix calme et digne; mais je n'ai pas de bonheur aujourd'hui. Dites à vos bourreaux de commencer...

— Puisque tu as voulu mourir en prévoyant que tu pourrais être soumis aux tortures de la question, c'est qu'elles l'épouvantent, c'est que tu craignais qu'elles ne t'arrachassent ton secret... Parle donc avant de me forcer à des rigueurs auxquelles tu succomberas.

— Vous vous trompez, monseigneur, dit Francesco, j'ai craint de souÛVir, mais je n'ai pas craint de parler. J'ai voulu éviter la torture, je n'ai pas réussi : qu'elle vienne.

Guise frappa la terre avec impatience.

— Livrez-nous cet enfant, dit le bourreau, et Votre Altesse saura bientôt tout ce qu'elle a besoin de savoir.

— Pas encore, dit Guise... Ecoute, enfant, flt-il, j'ai un marché à te proposer. Sortez, ajouta-t-il en s'adressant aux bourreaux, et attendez mes ordres.

— - Monseigneur, dit Francesco dès qu'ils furent seuls, vous avez parlé de marché... faites revenir vos bourreaux. Les paroles que la torture ne peut m'arracher, votre or ne me les fera pas dire.

lis LE DUC DE GUISE.

— Ecoute-moi et comprends bien ce que je vais te dire. Tu connais le Cucurulle, n'est-ce pas?

— Sans doute, dit Francesco avec une légère agitalion.

— Je le connais aussi, car il est venu jadis à la cour de France, et peut-être lui ai-je rendu alors un service dont il me doit la récompense.

— Est-ce donc, dit Francesco, lorsqu'il était enfermé au Châtelet de Paris sous une accusation de magie? Son procès était fait, et il avait été condamné au bûcher. Au moment où il quittait sa prison pour marcher au supplice, son cortège fut attaqué par une douzaine de cavaliers masqués qui dispersèrent les gardes, enlevèrent le Cucurulle et le flrent sortir du royaume de France.

— C'est Qioi qui commandais cette expédition.

— En quoi celte histoire peui-elle me regarder, monseigneur?

— Le Cucurulle possède une eau précieuse qui détruit et fait disparaître les traces de l'horrible maladie qui a perdu la beauté d'Anita.

— Je le sais, monseigneur, car le vieux Julio Cucurulle est profondément versé dans toutes les sciences de la terre.

— Eh bien! dit Guise, ne payerais-tu pas bien cher cette eau qui peut rendre la beauté à Anita?

— J'en eusse payé chaque goutte d'une écuelle de mon sang, si le Cucurulle avait voulu me la vendre à ce prix; mais il m'a refusé.

— Il ne me refusera pas, moi...

— Vous? s'écria Francesco . Et vous rendrez la beauté à Anita? reprit-il avec anxiété.

— Non, dit Guise, tu me comprends mal. Je ne re-

verrai pas Aniîa; je la connais à peine, et son amour est une folie dont je la plains, mais que je ne partaf,'prai jamais. Ce n'est point moi qui rendrai la beauté à Anita, ce sera toi.

— Moi! dit Francesco en attachant sur le duc un regard éperdu.

— Toi, et crois-tu qu'aucune femme au monde, défigurée, flétrie, comme Test Anita, puisse refuser son amour à celui qui lui rapportera la jeunesse, la beauté, Tespérance, la vie entière?

— Elle redeviendrait belle! dit Francesco.

— Et elle l'aimera, enfant.

— Mais si, quand je lui aurai rendu cette beauté, dit Francesco d'un ton sombre, elle n'en était fière que pour vous; si el'e ne l'acceptait de moi que pour vous la donner?

— La méprises-tu à ce point, dit Guise, de la croire capable d'une pareille trahison?

— Eh! qui sait, mon Dieu, ce que peut l'amour; je l'aime bien telle qu'elle est.

— Décide-toi, dit le duc, il est temps; car, si tu ne réponds pas comme je le veux, les bourreaux rentreront, et tu peux t'apprêter à mourir.

— Et si je meurs, renclrez-vous la beauté à Anita? dit Francesco d'une voix tremblante.

— Peut-être, fit Guise, qui vit enfin pâlir Francesco.

— Et elle serait belle? s'écria Francesco avec une rage indicible; et elle vous aimerait toujours, et vous pourriez l'aimer?... et moi, je serais mon?... Monseigneur, donnez-moi votre parole de gentilhomme que vous ne confierez qu'à moi cette eau merveilleuse.

— Je te la donne. Et maintenant, dis-moi quel est celui qui t'a donné le poison, et en quel endroit tu dois le revoir.

— Monseigneur, conduisez-moi chez le Gucurulle, et en échange du don précieux que vous m'avez promis, je vous dirai le nom de cet homme, et vous saurez en quel lieu je devais le rencontrer.

Il nous faut maintenant transporter nos lecteurs dans une tour située à l'extrémité du quai de la Chiaïa et presque au bord de la mer. Au sommet de celte tour, on voyait un télescope d'une dimension rare à celte époque. Quelques croisées étroites et profondes montraient à l'extérieur que cette tour était divisée en quaîre étages : on y pénétrait par une porte basse en bois de chêne, garnie de lames de fer et d'énormes clous à pointes quadrangulaires. C'était la maison du Gucurulle.

Le jour commençait à baisser lorsque le Pione frappa à celte porte. Elle s'ouvrit immédiatement. Le Pione entra sans que personne y parût; probablement il était accoutumé à cette façon d'être reçu, car il referma la porte avec soin et gravit un escalier étroit, mais couvert d'un épais tapis. Il arriva bientôt dans une vaste salle, et se trouva en présence d'un homme vêtu d'une longuerobede velours noir serrée à la taille par une corde de soie de même couleur. Cet homme était occupé à piquer des épingles à tête rouge sur un

planisphère qu'il semblait interroger avec soin. L'arrivée du Pione ne le détourna pas de celle occupation, et, quoiqu'il tournât le dos à la porte par laquelle venait d'entrer le jeune lazzare, et que par conséquent il pût paraître ne pas l'avoir vu, il lui dit d'une voix douce et grave : — Assieds-toi, enfant, et sois patient; car il me faut finir un calcul d'où dépend la destinée d'un puissant personnage.

— Faites, reprit le Pione avec un profond soupir; je serai patient.

Le Cucurulle, car c'était lui, sourit tout bas et continua son travail; c'était à cette époque un homme de cinquante ans, d'une figure grave, mais pleine de bienveillance; sa taille était élevée, sa prestance ferme, et l'âge n'avait eu d'autre inlluence sur lui que de jeter quelques fils d'argent dans sa chevelure et dans sa barbe d'un noir d'ébène.

— La planète de Mars, dit tout bas le Cucurulle en écrivant quelques chiffres, étant l'étoile de Henri de Lorraine, donnera...

Le Pione tressaillit et se rapprocha.

Le Cucurulle s'airêta; soit hasard, soit adresse, il avait prononcé un nom qui intéressait le Pione et qui pouvait lui apprendre, la cause de l'arrivée du jeune lazzarre. Le Cucurulle sourit encore, et lui dit d'un ton paternel :

— Pourquoi fixes-tu des yeux ardents sur ce que je viens d'écrire?

— Pardon, dit le Pione en se reculant.

— Demeure, dit le Cucurulle; tu peux regarder. Je ne cache à personne les moyens naturels par lesquels j'arrive à la découverte de la vérité; seulement, garde le silence.

Le Pione resta immobile devant le Cacunille qui continua en paraissant se parler à lui-même :

— Je disais donc que Pétoile de Mars se rencontrait en opposition avec l'étoile de Saturne, qui est le cardinal.

Le Pione resta immobile; le Cucurulle reprit :

— Il passera nécessairement près de l'orbite de Vénus, qui est Olympia.

Le Pione se pencha vers les chiffres que traçait le Cucurulle, comme s'il eût pu comprendre quelque chose. Le Cucurulle jeta un regard furtif vers le jeune Inzzare, et remarqua l'attention avec laquelle il examinait ces chiffres muets. L'astrologue continua :

— Il peut donc arriver qu'il se rapproche aussi de la constellation de la Vierge, qui est Casta...

Un soupir profond sortit de la poitrine du Pione. Un nouveau regard apprit au Cucurulle qua la fille d'Olympia était pour quelque chose dans !a visite du Pione. Il poursuivit donc, mais en entrecoupant ses paroles de silences habilement ménagés :

— Mars se trouverait en conjonction avec la Vierge... non... c'est impossible.

Il écrivit encore :

— Comment, reprit-il d'un air surpris et se parlant à lui-même, toujours Guise et Casta ensemble... Je me trompe sans doute...

— Non, reprit le Pione avec douleur; vous ne vous trompez pas... Le ciel dit la vérité, il ne ment pas, lui. Guise l'a séduite... elle l'aime, et pour le sauver, eiie m'a remis ce billet de sa mère Olympia. Je vous )'ai apporté pour que vous me disiez ce que je dois l'aire...

— Je t'avais ordonné de garder le silence, dit sévè-

rement le Cucurulle, tu as fait manquer l'horoscope que je voulais faire sur la destinée de Guise.

— Sa destinée, dit le Pione d'un ton sombre, est sans doute écrite dans le ciel, mais vous pouvez en décider sur la terre. Dites-moi ce que contient ce papier.

Le Cucurulle le prit et en lut la suscription :

Page 1