CECI EST MON TESTAMENT
— A qui ce billet doit-il être remis?
— Casta devait le porter au duc de Guise... Mais Casta ne le reverra jamais... Elle l'a juré, du moins, et elle m'a chargé de le lui remettre,
— Et pourquoi ne le lui as-tu pas porté?
— Parce que je veux savoir ce qu'il contient.
— Tu peux briser le cachet, tu le liras.
— Briser le cachet d'une lettre est un crime, dit le Pione, je ne le ferai pas. Mais vous pour qui rien en ce monde n'a de mystère, ne pouvez-vous le lire à travers son enveloppe?
— Si briser le cachet d'une lettre est un crime, dit le Cucurulle, la lire à travers son enveloppe est tout aussi coupable, je ne le ferai pas.
— Ecoute, reprit le Pione, je ne suis pas comme Gennaro ou comme Santis, je n'ai pas amassé par le pillage des trésors à faire envie à un prince, mais j'ai pu m'emparer loyalement des dépouilles des gentilshommes espagnols que j'ai tués dans les combats. J'ai pu de même accepter les rançons que m'offraient les prisonniers que j'avais faits. Eh bien! tout ce que j'ai amassé d'or et de bijoux, je te le donne si tu veux me dire ce que renferme cet écrit.
— Il n'y a pas de trésor qui puisse me payer d'une mauvaise action, et je ne la ferai pas.
Etait-ce probité de la part du Gucurulle, était-ce impuissance de ne pouvoir satisfaire aux désirs du Pione? c'est ce que nous ne déciderons pas; mais le ton dont il flt ce refus était si formel que le Pione reprit la lettre et dit à Tastrologue :
— Eh bien! donc, j'irai la porter au duc de Guise. Il s'apprêtait à sortir, lorsqu'un coup particulier
fut frappé à la porte de la tour.
Sans que le Pione pût voir comment le Gucurulle avait pu répondre à cet appel, il entendit la porte s'ouvrir et bientôt il vit entrer, dans la chambre où il se trouvait, Francesco suivi d'un cavalier enveloppé dans un long manteau.
/Le Pione s'était retiré dans un angle obscur de la chambre.
— Je vous attendais, monseigneur, dit le Gucurulle à Guise en le saluant humblement.
Guise était un homme d'un courage rare, et il en avait donné des preuves pour ainsi dire folles; mais il était du petit nombre des hommes de son siècle qui avaient gardé une confiance involontaire dans l'astrologie, tout en ayant honte de sa crédulité.
L'accueil du Gucurulle le troubla; mais il ne voulut pas laisser paraître son émotion, et il répondit d'un ton dégagé :
— Allons, allons, seigneur magicien, n'oublie pas que tu parles a Henri de Guise, et non pas à une femme superstitieuse ou à un lazzarre ignorant... Tu ne m'attendais pas...
— Je vous attendais si bien, répondit le Gucurulle en montrant le Pione, que ce jeune homme m'a
irouvé consultant les astres pour répondre à ce que ^ous allez me demander.
— En vérité! dit Guise d'un ton railleur et troublé i la fois.
— C'est vrai, dit le Pione en se levant et en se plaçant en face de Guise, qu'il semblait dévorer du -égard; quand je suis arrivé, il parlait de vous et lirait votre horoscope.
— Et, reprit Guise en riant, me promettait-il un aierveilleux avenir?
— Oui, dit le Cucurulîe en attachant ses yeux perdants sur Guise; la table de votre destinée m'offrait le plus splendide avenir; votre étoile brillait d un éclat 5gal à celui du soleil; mais je ne sais comment cela rest fait, à la venue de ce jeune homme, le ciel m'a îeniblé s'obscurcir, votre étoile a pâli...
— Et, dit Guise d'une voix profondément émue, tes calculs t'ont dit que...
— Que vous étiez en danger, fit le Cucurulîe; mais coQime l'arrivée du Pione m'a interrompu, je ne puis dire quel est le périi qui vous menace.
— Les périls qui me menacent, reprit Guise en se donnant une assurance qu'il n'avait pas, sont de plus i'une nature;mais Dieu aidhnij'espère faire face à tous.
— A tous? reprit le Pione d'un ton sombre, en êtes-vous bien sûr, monseigneur?
— Oui, mon fidèle capitaine, je l'espère, surtout avec des serviteurs aussi dévoués que toi.
Le Pione poussa un profond soupir et s'écria : —- Oh! monseigneur, monseigneur, que Dieu m'éclaire et vous assiste!... Mais faites l'affaire qui vous a amené dans celte maison, et puis je vous dirai, moi, poiuquoi j'y suis venu.
— Le Pione a raison, reprit Francesco, vous m'avez proQiis quelque chose, monseigneur, l'heure se passe, peut-être le secret que je dois vous dire, vous sera-t-il bientôt inutile.
— Eh bien! reprit le duc, écoute, Gucurulle, tu m'as dit, lorsquejete sauvai du bûcher, que ta science était à mes ordres et qu'à quelque époque que je vinsse te demander la récompense du service que je t'avais rendu, tu serais prêt à me la donner.
— Je te l'ai dit, et je tiendrai ma parole.
— Tu possèdes, je lésais, le secret d'une eau merveilleuse pour effacer les traces de l'horrible maladie qui sévit maintenant à Xapies?
— Je la possède, dit le Gucurulle.
— Je viens t'en demander un flacon.
— Sais-tu que je l'ai refusé aux prières de Sa Sainteté?
— Sa Sainteté t'a excommunié deux fois, et je l'ai sauvé la vie...
— Sais-tu que je n'ai point voulu en vendre au prix de cent mille écus à Marie de France?
— A supposerque tu en aies refusé ce prix, je te demande si tu estimes ta vie moins de cent mille écus...
— ?Hon, dit le Gucurulle; mais avant tout j'estime ma parole plus haut que cela. Attends.
Il quitta la chambre et monta à l'étage supérieur. Le Pione était resté dans un coin, absorbé dans ses pensées, ou peut-être livré à cet horrible tourment où toutes ses pensées se perdaient. Francesco, sombre, agité, semblait attendre avec une impatience fiévreuse.
— Il est bien longtemps, et l'heure se passe, murmura-t-il.
Le Cucurulle reparut, tenant un flacon de cristal.
— Tenez, monseigneur, dit-il au duc de Guise, sachez seulement que ce flacon avait été vendu par moi, ce matin, à un prix que tous vos trésors ii« pourraient me payer... Maintenant, nous sommes quittes.
— C'est juste, reprit le duc.
Puis, se touinant vers Francesco, Guise lui remit le flacon en lui disant :
— Tiens, voilà ce que je t'ai promis. Mainlenaiii, apprends-moi le nom que je t'ai demandé; dis-moi où je pourrai trouver l'homme que je cherche.
Francesco tendit la main en paraissant écouter au dehors, puis tout à coup il s'écria vivement :
— Tiens, le voilà qui frappe à cette porte, et tu vas le voir à l'instant même.
On entendit presque aussitôt fredonner sur l'escalier, et Guise, s'enveloppant dans son manteau, se relira près duPione en murmurant d'une voix sourde :
— Borgia, j'en étais sûr.
Celui-ci entra et jeta un regard rapide sur la chambre.
— Ah! ah! fit-il avec son air habituel d'indifl'érence, voici mon bon ami Fcancesco... et toi aussi, double fils fie Satan... Quel estdonc ce lazzare? ajouta-l-il en poussant le Pione du pied.
— Qui je suis, Borgia? cria le Pione en se levant violemment, je suis celui qui a fait reculer trois fois ta compagnie de cavaliers, je suis celui qui t'a arraché ton épée et qui la tiens à ta disposition s'il te convient de la prendre par la pointe.
~ Une trahison chez toi, damné, ditBorgiaau Cucurulle, je devais m'y attendre... aussi, mes enfants.
suis-je entré ici bien armé. De par tous les diables, si l'un de vous remue, j'ouvre ce flacon, ajouta-t-il,et je le répands dans celte chambre; et que l'enfer m'engloutisse si vous ne tombez tous brûlés et vous roulant dans d'horribles tortures.
— Tu n'as pas de trahison à craindre, Borgia, dit Cucurulle avec emphase, et tu peux garder tes poisons, car à l'instant où tu les répandrais dans cette chambre, j'y verserais une liqueur qui en détruirait l'effet.
— - Tu n'es qu'un fat, dit Borgia, et tu sais bien l'inutilité de ta prétendue science contre les secrets que je tiens de ma famille.
— Et loi, lui dit le Cucurulle furieux, tu n'es qu'un charlatan qui venx faire peur à ces enfants, ouvre ton flacon et si lu veux donne-le-moi à respirer, je m'en soucie comme d'un verre d'eau pure.
— Ane bâté que lu es, dit Borgia en espagnol, ne sais-tu pas que les gens de notre sorte n'ont rien à gagner à se dénigrer l'un l'autre. Mais, laissons là ce débat, reprit-il aussitôt, et dis-moi s; l'eau précieuse que je t'ai demandée a été préparée par loi?
— Elle a été préparée par moi, mais elle ne m'appartient plus.
— A qui l'as-tu livrée, misérable?...
— A moi, seigneur Borgia, dit Guise, dont le vaste chapeau couvrait les traits.
— Et qui es-tu, manant, pour demander une chose qui m'était destinée? Rends -moi ce flacon.
— Demande-le à cet enfanta qui je l'ai donné.
— A lui, dit Boigia, en regardant Francesco, à qui je le destinais en récompense d'un service important.
— Et qu'il l'a rendu, fit le duc.
— Comment! dit Borgia avec éclat, Gaise a déjà payé son insolence...
— Guise, répondit le duc lui-même, est maintenant étendu dans son lit, dévoré d'une fièvre mortelle, en proie à un délire terrible, privé de raison, déchiré d'affreuses tortures.
Borgia frappa dans ses mains en s'écriant :
— Tu vois, Gucurulie, si mes poisons sont si méprisables! c'est à peine une goutte qui a été versée dans le repas de Guise, et cette goutte eût suffi à tous ceux qui assistaient à ce festin. Ce secret valait bien un peu de cette eau merveilleuse que tu as si libéralement donnée à cet homme!
— Peut-être, reprit le Gucurulie en ricanant.
— Et à que. le heuie Guise s'est-il assis à ce festin magnifique? dit Borgia tout joyeux.
— Ce festin n'est pas encore achevé, dit Guise, et je suis venu ici pour t'inviter à en prendre ta part.
En parlant ainsi, le duc de Guise ôta son chapeau et salua Borgia.
— Henri de Lorraine! s'écria Borgia en reculant; ah! misérable Francesco, tu m'as trahi...
— Non, mon cousin, reprit Guise d'un ton railleur mais seulement j'ai fait mon marché plus adroitement que toi; lu n'as voulu payer qu'après le service rendu, et moi je l'ai payé avant.
— Eh bien! dit Borgia en posant la main sur son épée, le fer décidera ce que le poison a manqué.
— Est-ce ainsi, dit Guise, que tu reçois la courtoisie que je te montre? Ne tire point ton épée, Borgia, car, à un signe de moi, vingt lazzares des plus déterminés vont entrer dans celte chambre, et au lieu
de m'accompagner dans mon palais et d'y entrer côte à côte avec moi , comme il convient à deux bons parents, tu y viendrais traîné, lié et garrotté comme un criminel.
— Vraiment, dit le Pione en se levant, vous avez pris mes lazzares, monseigneur, et vous comptez sans doute sur leur obéissance?
— Ta fidélité, dit Guise, m'en est un gage.
— Ma fidélité, duc de Guise, s'écria le Pione... de quel prix l'avez-vous payée?...
— En quoi t'ai-je offensé, enfant? reprit le duc troublé...
— Vous souvenez-vous de vos paroles, monseigneur? dit le Pione.
— De toutes, repartit le duc avec hauteur.
— Ne m'avez-vous pas dit que vous me permettiez de frapper au cœur celui qui m'avait moi-même frappé au cœur si je parvenais à le découvrir?
— Je te l'ai dit.
— Eh bien! monseigneur, je l'ai découvert...
— En ce cas, dit Guise en se plaçant en face du Pione, venge-toi... mais ne laisse pas sortir en liberté cet homme qui ne conspirait ma mort que pour arriver à la ruine de Naples.
Le Pione devint pâle, et la main qui tenait le manche de son poignard retomba sans force.
— Non, dit-il sourdement, elle en mourrait. Seulement, monseigneur, permeitez-moi de lire ce que contient ce billet qui vous est adressé...
— De qui le tiens-tu?
— De Casta.
— De Casta! fit le duc, et tu veux...
— Monseigneur, laissez-moi lire ce billet, et ne me
LE DUC DE GUISE. loi
demandez pas ce qu'il renferme, c'est tout ce que je vous demande, et pour cela je vous tiens quitte de la parole que vous m'avez donnée.
— Quel est donc ton projet?
— C'est le secret de ma vie, répondit le Plone; c'est ma dernière espérance, voulez-vous accepter?
— Soit, dit Guise.
— C'est bien, dit le Pione; et maintenant, seigneur Borgia, ajouta-t-il, ne tentez pas une vaine résistance et rendez-vous.
— iMonsieur mon cousin, dit Borgia en tendant son épée à Guise, j'ai droit à être décapité, si vous me traitez comme coupable; j'ai droit à être fusillé si vous me considérez comme espion; je me rends à vous pour ne point être pendu.
— Gardez votre épée, Melchior, lui dit Guise, je vous indiquerai ce soir l'usage qu'en doit faire un gentilhomme.
Le Pione frappa dans ses mains en poussant un cri aigu.
Une vingtaine de lazzares armés pénétrèrent dans la chambre.
— Servez d'escorte à monseigneur de Guise, leur dit leur chef, et que chacun de vous obéisse à ses ordres quels qu'ils soient.
— Quand le reverrai je? lui fit le duc de Guise.
— Je ne sais, reprit-il. Dieu en décidera.
— Quanta loi, Francesco, dit le duc, je veux te donner plus que je ne t'ai promis... Tu peux dire à celui qui le protégeait en Allemagne, que tu as suivi en Portugal et qui t'a abandonné sur la grève de Napies (tu dois comprendre ce que je veux dire), tu peux lui dire que je serai demain malin au marché
Neuf OÙ il doit m'altendre avec ses bandits... il n-e comprendra, lui.
— Si je le trouve dans la demeure d'Anila, répondit Francesco, je le lui dirai... car je vais près d'elie maintenant.
— Va donc, et sois sûr de son amour.
— Oui, dit Francesco en s'éloignant, peut-être m'aimera-t-elle maintenant!
Borgia et le duc sortireiit immédiatement. LePione resta seul avec le Gucurulle. 11 se hâta de rompre l'enveloppe du billet d'Olympia. Une vive rougeur colora d'abord son front.
— Oh! murmura-t-il, l'infâme!... il trahissait Gastn pour la courtisane.
Puis il ajouta avec une tristesse profonde :
— Et la courtisane éhontée se dévoue à le sauver, comme l'a fait la pauvre fille qu'il a perdue... Mais qu'a-t-il donc, cet hom;iie pour les charmer ainsi?
— Il est plus grand que ses ennemis, repartit Gucurulle, car il leur pardonne.
Le Pione resta un instant immobile et s'écria enfin : — Eh bien! soit... Nous verrons si elle m'aimera. Et lui-même s'éloigna à son tour de cette maison.
C'était dans une des plus magnifiques salles du palais de Guise somptueusement éclairée, car la nuit était déjà venue. Là se trouvaient assemblés les principaux personnages de celte histoire. Pepé Palombo
LE DUC DE GUISE. 13o
y était venu avec Rochefort; Genuino y avait accompagné Modèiie, et Gennaro Aiinèz&y avait été amené par Cérisantes.
Une inquiétude générale régnait dans l'assemblée; chacun s'observait avec curiosité; et déjà Annèze avait plusieurs fois témoigné son impatience de ce que Guise n'avait pas encore paru.
Cérisantes s'était informé des causes de l'absence du duc, et les gens de sa maison avaient répondu qu'il était sorti avec un jeune homme et quelques lazzares, et qu'il avait prom's d'être de retour pour l'heure du souper, qui était servi dans la salie voisine. Enfin, Guise parut et fut reçu avec toutes les marques du plus profond respect.
— Pardon, dit-il courtoisement à ses hôtes; mais j'avais à terminer au dehors une affaire qui se rattache à celles qui m'ont fait vous appeler ici. Mais, en vérité, messieurs, on est fort mal dans cette salle pour s'entretenir d'affaires; voulez-vous bien accepter le banquet que j'ai fait préparer? Nul de vous, je l'espère, ne me refusera cet honneur.
— L'honneur est grand, en effet, dit Gennaro; mais je dois dire à Votre Excellence que ma présence importe au tourjon des Carmes, et qu'il faut que je m'y trouve à minuit...
— Moi-même, dit Genuino, j'ai un rendez-vous à cette heure avec des marchands de blé des environs, pour conclure un marché avec eux; car les heures de la journée ne suffisent pas aux affaires de cette ville.
— Elles ne suffisent pas non plus à sa défense, dit Pepé Palombo, et je crois que, pour la sûreté de Napies, je serais mieux dans mon quartier qu'au banquet que nous offre Voire Altesse.
1"ii LE DUC DE GUISE.
— J'en dis autant que Pepé Palombo, reprit Santis en prenant son chapeau.
— Tout doux, messieurs, dit le duc; ne vous préoccupez point si fort du salut de Naples.., Qui sait... peut-être l'affaire pour laquelle chacun est si fort empressé de me quitter se résoudra-t-elle ici même.
Les invités se regardèrent entre eux... et parurent fort troublés. Guise n'eut point l'air d'y prendre garde, et ajouta de l'air le plus riant et le plus empressé :
— Suivez-moi, messieurs; je vous promets, du reste, de ne point vous retenir au delà de l'heure à laquelle chacun de vous a une affaire importante à terminer.
— Je pourrai sortir avant minuit? dit Gennaro.
— Sans doute.
— Et moi aussi? dit Santis...
— Vous de même, et vous aussi, vénérable Genuino, et vous, brave Palombo, dans une heure vous serez libre d'aller mettre la dernière main aux projets qui vous réclament si impérieusement.
Cette assurance parut grandement soulager les transes des invités, et ils suivirent Guise dans la salle où était préparé le festin.
Le duc désigna à chacun sa place, en ayant soin de séparer les Napolitains par un de ser officiers. Guise fut d'abord d'un empressement remarquable; il excita ses convives du mieux qu'il put, offrant lui-même les mets, et en s'écriant de temps en temps :
— Vous ne sauriez croire combien je suis aise de vous voir ainsi réunis autour de moi!
Chacun le remercia; puis il reprit un moment après :
— C'est que je dois vous le dire, messieurs, j'ai conçu un projet qui doit délivrer Naples de ses plus mortels ennemis, et je veux que vous preniez part à ce projet.
— C'est notre devoir, répondit Genuino.
— Quel est-il? reprit Geniiaro.
— Vous verrez, messieurs, vous verrez; il est assez neuf, assez bizarre, mais n'importe, pourvu qu'il réussisse.
— Ne pouvons-nous le savoir tout de suite? dit Paiombo.
— Vous ne mangez point, capitaine, dit Guise, qui était tellement occupé de ses hôtes, que le page favori qui le servait, enlevait toujours l'assiette du duc, avant qu'il n'eût touché à aucun aliment.
Une demi-heure se passa à peu près ainsi, pendant laquelle le duc mit tant d'ardeur dans ses offies et dans ses provocations qu'il finit par vaincre l'appréhension qui, duns le commencement, semblait retenir la confiance et la gaieté de ses convives. En le voyant si joyeux, aucun d'eux ne put imaginer qu'il eût le moindre soupçon du danger dont il était menacé, et Ton pouvait le croire pour ainsi dire enivré du grand projet qu'il méditait. Quelquefois le vieux Genuino et Gennaro échangeaient entre eux un sourire furlif. Le seul Pepé Palombo paraissait de temps en temps attristé de la gaieté de celui qu'il allait livrer aux Espagnols; mais pour chasser ce remords importun, il demandait à boire et trinquait avec Santis, pour qui tout festin était un sujet de joie et de cris.
Lorsque Guise vit enfin tous ses convives suffisamment animés, il ordoi.iia aux gens qui le servaient de quitter la salle du festin.
— Ah! ah! dit Santisà moitié ivre, voici le moment de savoir le grand projet qui doit délivrer Mapies de ses plus grands ennemis.
— Vous avez raison, digne capitaine, fit le duc, je vous prie donc, les uns et les autres, de me prêter la plus sérieuse attention.
Chacun s'inclina.
— Je compte sur vos bons conseils, reprit le duc, et je vous prie aussi, vous, monsieur de Rochefort, vous, monsieur de Modène, et vous, monsieur deCérjsantes, d'être bien attentifs.
— ?sous vous écoutons, répondirent-ils.
Le duc tira de son pourpoint quelques papiers qu'il déposa sur la table, puis s'y accoudant dans une attitude toute familière, il reprit :
— Avant de vous dire quel est mon projet, il faut vous avouer que pour en assurer la victorieuse réussite, j'aurais besoin d'un bon mestre de camp général.
Les trois gentilshommes français dressèrent l'oreille.
— Ce n'est pas qu'il manque de gens capables de remplir ce poste important, ajouta Guise d'un ton équivoque, et les papiers que voici en sont la meilleure preuve; mais c'est précisément cette preuve qui cause mon embarras.
Les Napolitains écoutaient avec plus de curiosité que d'intérêt, tandis que la mine des officiers se rembrunissait, car le ton de Guise avait quelque chose d'amer et de moqueur qui devenait inquiétant.
— Voici d'abord, continua Guise, une recommandation signée par vous, maître Pepé Palombo, et d'autres capitaines, laquelle me recommande spécialement M. de Rochefort.
LE l.UC DE GUISE. 137
— II est vrai, dit Pepé, et je ne pense pas avoir dépassé mes pouvoirs en vous présentant celui que je juge le plus capable de commander après vous.
— Tout au contraire, fil le duc, et je suis ravi de votre bonne intention et de votre choix. Mais voici une seconde supplique signée par notre bon ami denuino et ses collègues qui me recommande non moins vivement VJ. de Modène, et je vous avoue qu'entre ces deux gentilshommes je me trouve foit embarrassé... Je ne voudrais déplaire à personne, et je vous ai fait venir ici pour vous accommoder tous.
— En vérité, dit Pepé Palombo, je ne sais trop ce qu'ont à faire les consulteurs dans le choix d'un mestre de camp. Mais enfin, si le Genuino tient beaucoup à faire prévaloir sa recommandation, je retire ma supplique.
— Qu'est-ce à dire, monsieur? s'écria Rochefort...
— Vous êtes venu me demander de vous présenter, répondit brusquement Pepé Palombo, et j'ai signé pour me délivrer de vos imporlunités.
— Je punirai cette insolence, s'écria Rochefort...
— Un moment, monsieur, dit Guise, il faut que chacun ait son tour... Ainsi donc, maître Genuino, votre candidat reste seul, puisque Palombo abandonne le sien.
— Je comprends pourquoi vous nous avez fait venir, monsieur le duc, repartit Genuino, et je suis charmé qu'une loyale explication puisse avoir lieu entre nous. Palombo a raison, le conseil des consulîeurs a dépassé ses pouvoirs en signant une demande relative à un grade militaire, mais si vous saviez de combien d'obsessions le duc de Modène nous a fatigués...
— Est-ce une plaisanterie? dit le baron avec colère...
— Tout doux, M. de Modène, reprit Guise, ce n'est pas une plaisanterie : vous verrez; car il nous reste un troisième prétendant. Mais celui-ci a été plus habile que vous : il n'a pas demandé la place, il l'a prise... Voici une commission signée par mon collègue le brave Gennaro Annèze et qui nomme M. de Cérisantes mestre de camp général.
— Il n'en a pas le droit, dit Modène avec colère.
— C'est une usurpation de votre autorité, dit Rochefoit...
— Vous l'entendez, M. de Cérisantes, dit Guise, et vous aussi, seigneur Gennaro, comment se fait-il que vous ayez osé faire une pareille chose?
— Ma foi, monseigneur, reprit Gennaro avec humeur, j'ai la même excuse que Pepé Palombo et Genuino, c'est-à-dire les supplications et les promesses de M. de Cérisantes. Mais je ne tiens pas plus à celte nomination que les autres à leur supplique.
Cérisantes contint sa rage et Guise reprit aussitôt :
— Ces messieurs n'ont parlé que de prières et d'obsessions, vous parlez de promesses, vous... En quoi consistaient-elles?
— A me dire que si le hasard de la guerre faisait que Votre Altesse perdît la vie et que le commandement de l'armée de Naples lui restât, il me rendrait la part d'autorité que vous m'aviez ravie...
— Diable! fit Guise; et dites-moi, maître Palombo, le sieur de Rochefort ne vous a-t-il promis rien de semblable?
— Oui, vraiment, dit celui-ci avec dédain; car il
LE DUC DE GUISE. lo9
m'a dit que s'il devenait duc de Naples par votre défaite ou votre mort, je serais capitaine général.
— Très-bien. Et vous, vénérable (ienuino, reprit Guise, que vous a promis M. de Modène, quand il sera duc de Naples? car son ambition ne peut pas être moindre que celle de son fidèle ami M. de Rochefort.
— Je serai président irrévocable des consultes.
— Voilà qui est à merveille, dit Guise. Mais comment se fait-il, mes maîtres, que vous, Gennaro, vous, Pepé Palombo, vous, Genuino, qui, d'ordinaire, vous montrif'z si exigeants sur les égards qu'on doit à vos moindres recommandations, vous les abandonniez aujourd'hui avec cette merveilleuse facilité?
Les trois Napolitains se regardèrent et murmurèrent quelques mots d'excuse.
— C'est un fait que je vous prie de remarquer, dit Guise en s'adressant aux gentilshommes français, et dont l'explication vous paraîtra étrange.
— L'explication est bien simple, dit Genuino; la signature qu'on nous demandait nous délivrait d'importunilés fâcheuses, et, en tout cas, vous restiez toujours le maître.
— Vous meniez impudemment, messieurs, dit Guise en se levant et en regardant d'un air terrible les trois Napolitains interdits de cette brusque transition. Je vais vous dire, moi, pourquoi vous avez accordé ces signatures et pourquoi vous y tenez si peu.
Cérisanles, Hocheforl et Modène ne furent pas moins interdits. Guise reprit d'un ton sévère :
— Vous ne tenez pas à votre signature, messieurs, parce que vous savez que, euss5-je fait droit à votre
Ihf) LE DUC 1)E GUI&E.
recommandation, ou eussé-je reconnu ce brevet, demain tout cela se trouvera sans valeur, puisque demain les Espagnols doivent être maîtres de la ville.
Ces paroles furent comme un coup de foudre; tout le monde resta comme anéanti! cependant, au bout de quelques instants, Genuino reprit :
— Je ne vous comprends pas, monseigneur, et...
— Silence! reprit Guise avec autorité, et écoutezmoi bien... Je vous Tavoue, j'estime plus votre signature que vous ne le faites vous-mêmes : or, je ferai droit à celle qui me reviendra tout à l'heure accompagnée d'une apostille toute puissante. Voici vos papiers, messieurs, ajouta Guise en les tendant aux Napolitains; emportez-les, et je donne ma parole de gentilhomme de pardonner à celui qui me rapportera tout à l'heure sa demande signée par le comte Félix de Médina.
— Félix de Médina! répétèrent les Napolitains épouvantés.
— Vous le rencontrerez à votre ottine, brave Pepé Palombo, et j'espère pour vous qu'il joindra cette grâce au brevet de capitaine général qu'il doit vous remettre cette nuit.
Pepé Palombo cacha sa tête dans ses mains.
— Ne sera-t-il pas dans votre maison vers minuit? dit Guise à Genuino, allez l'y trouver, et probablement il ne refusera pas ce léger service à celui auquel il apporte sa nomination au poste de président des consultes.
Genuino se tut, et Guise se tournant vers Gennaro ajouta encore :
— Quant à vous, signor Gennaro, vous lui avez de-
mandé si peu de chose pour lui livrer le tourjon des Carmes, que celte dernière récompense vous est due. Allez donc, je vous en prie... allez...
Les trois Napolitains se levèrent d'un air confus, ne sachant ni s'ils devaient parler, ni s'ils devaient sortir.
— Hâtez-vous donc, fit Guise, et celui de vous qui obtiendra cette signature remettra sa pétition à notre fidèle capitaine Santis qui me la présentera demain au bout de i'épée avec laquelle il doit m'attaquer au marché Neuf.
Ce fut le tour de Santis de trembler et de pâlir. Les malheureux accusés portaient un regard désespéré autour d'eux, bien convaincus que celte cruelle raillerie allait finir d'une façon trag que.
— Comment, leur dit Guise, vous hésitez?
— Monseigneur, dit Genuino en essayant de prendre un air résolu, nous sommes victimes d'une affreuse calomnie, et nous craignons...
— Ah! oui, je comprends, dit Guise, vous craignez peut-être de ne plus trouver M. de Médina au rendezvous. Eh bien! je vais vous-épargner la peine de l'aller chercher.
Il frappa dans ses mains, et tout aussitôt Médina, poussé par quatre lazzares, entra dans l'appartement.
A cet aspect, les traîtres tombèrent à genoux d'un même mouvement en criant :
— Grâce! grâce!
Guise les laissa ainsi un moinenl; et se tournant vers Cérisantes, iiochefort et Modène qui n'étaient pas moins confus que les autres, il reprit :
— Eh bien! messieurs, vous le voyez, voilà où mènent les honteuses ambitions...
142 LE DTJC DE GUÎSE.
— M. de Guise, dit Cérisantes avec hauteur, je n'ai pas coutume de me laisser parler de ce ton.
— Vous le souffrirez cependant, monsieur, reprit Guise avec dédain, jusqu'à ce que vous ayez mérité qu'on vous traite comme un gentilhomme. J'appelle de honteuses ambitions, celles qui prennent pour arriver des chemins honteux et détournés. Du reste, vous devez être bien fier de la confiance que vous inspiriez à ces messieurs, puisqu'à l'instant où vous leur promettiez les premiers postes de l'Etat, ils les achetaient de M. de Médina. Voilà, vous dis-je, le résultat des intrigues obscures et subalternes. Ce n'est pas ainsi que j'ai fait, messieurs. Quand je suis venu dans cette ville pour combattre les Espagnols, j'y suis venu à visage découvert et à la clarté du soleil. Qui ai-je trouvé parmi ce peuple qui m'appelait? des traîtres; parmi ceux qui m'avaient fait l'offre de leur épée? des traîtres; parmi mes ennemis? des traîtres; car c'est trahison pour un gentilhomme à qui je n'ai jamais refusé le combat que d'entrer dans ma ville comme un lâche espion, pour acheter la trahison de misérables moins lâches que lui, puisqu'ils n'ont pas à soutenir l'honneur d'un nom illustre.
—M. de Guise, répondit Médina, vous oubliez qu'insulter un prisonnier est la première des lâchetés...
— Allons donc, monsieur, repartit Guise; ce sont là des moralités bonnes à dire dans un cloître; mais, pour Dieu, monsieur, permettez-moi de croire que d'être pris dans une action infâme n'est pas un droit à être respecté. A ce compte, ces braves gens peuvent me dire ceci : J'ai voulu vous vendre à vos ennemis; j'ai fait un acte de Judas; mais comme je n'ai pas réussi, vous n'avez plus rien à me dire.
LE DUC DE GUISE. i/»")
— Vous avez le droit de les faire pendre, dit Médina, et celui de me faire tuer... dépêchons.
Cette proposition ne parut point du goût des quatre accusés qui recommencèrent à crier grâce; Sanlis et Gennaro hurlant l'un et l'autre avec des larmes.
— Un moment, monsieur de Médina, dit le duc de Guise, je n'ai pas achevé. Savez-vous, monsieur, qu'il y a parmi les gentilshommes du duc d'Arcos une noble émulation pour ma perte? Vous me rendez fier par l'acharnement avec lequel vous la poursuivez. Peut-êire pensiez-vous avoir choisi le chemin le plus honorable et le plus court pour y arriver. Détrompez-vous; il y a un de vos amis qui vous eût devancé dans celte vaillante entreprise si je l'avais laissé fdire.
Médina ne répondit pas.
-— Vous ne me paraissez pas curieux de le connaître? reprit Guise. Il faut cependant que je vous apprenne qui il est... car, si vous deveniez jamais son ennemi, il se pourrait que pendant que vous achèteriez ses laquais pour le tuer sans défense, il gagnerait les vôtres pour vous faire empoisonner.
— Quoi! s'écria Médina stupéfait... Borgia... Guise se mit à rire, et appelant à haute voix, il
cria :
— Entrez, mon beau cousin... entrez...
Borgia parut sous la garde de quelques soldats :
— Vous devez être ravi, lui dit Guise, de l'excellence de votre réputation. A peine ai-je eu prononcé le mot d'empoisonnement que votre ami Médina a répondu par votre nom.
— Que voulez-vous, c'est une réputation de famille, dit Dorgia avec la dernière impudence.. . Gomme
lk^ LE DUC DE GUISE.
lorsqu'on parle de princes infatués de leur personne, qui se croient les égaux des rois et qui n'ont jauiais eu de pouvoir que par la canaille, tout le monde répondra par le nom de Guise.
— Mon beau cousin, répondit le (iuc la rougeur sur le visage, vous voudriez bien me pousser, par quelque injure sanglante, à commettre quelque violence envers vous; la faute d'un Guise étonnerait si fort le monde qu'elle couvrirait le crime d'un Borgia... Mais n'ayez pas cette espérance; vous êtes et vous resterez un empoisonneur.
Toute l'assurance de Borgia ne put l'empêcher de pâlir; mais il essaya encore de montrer son indifférence en haussant les épaules et en se jetant sur un siège.
— Quand la comédie sera finie et qu'on nous enverra au bourreau, dit-il en s'éîendant, éveillez-moi. Médina, j'ai envie de dormir.
— Vous avez tort, monsieur de Borgia, dit Guise en reprenant son ton railleur; car je vous ai réserve une belle occasion d'étudier l'effet de vos poisons.
— En vérité? reprit celui-ci.
— Oui, vraiment. J'ai jugé que ce serait beaucouj) à faire pour le bourreau que de décapiter trois de mes gentilshommes comme ceux-ci, et de pendre quatre bourgeois comme-ceux-là; d'une autre part, j'i.i pensé que puisque la trahison m'était venue du cauip des Espagnols, il serait plaisant d'y prendre aussi le châtiment... J'ai donc gardé le festin préparé pouimoi, et je viens de le faire servir à ces messieurs, qui ont eu l'obligeance de s'en régaler.
A cette déclaration de Guise, les malheureux, qui se croyaient victimes d'un épouvantable guet-apens,
LE DUC DE GLiSE. I^i5
poussèrent un cri désespéré. Gennaro se serrait le ventre avec d'horribles grimaces en hurlant de toutes ses forces, tandis que Santis, l'œil hébété, la pâleur sur le visage et fiémissant de tous ses membres, s'appuyait contre un mur pour ne pas tomber; Pepé Palombo tournait sur lui-même en criant :
— Qu'est-ce que c'est? comme s'il n'eût pas compris ce qu'il venait d'entendre.
Geuuino avait pris une immense carafe et la vidait avec fureur; Cérisantes, Rochefort et Alodène faisaient tous leurs eflorts pour ne point paraître alarmés, mais leurs yeux étaient hagards, leurs dents claquaient, et ils cherchaient vainement à prononcer une parole. Pendant ce temps, Borgia se roulait sur les coussins où il s'était jeté et riait à gorge déployée en s'écriant :
— Ah! le bon tour... voyez quelles figures plaisantes... j'en mourrai...
Et il continuait à rire.
Médina, plus calme, s'écria tout à coup :
— Pensez-vous, monsieur de Guise, que ceci ne vaille pas à la fois mes tentatives auprès de ces braves gens et les projets de Borgia? Ceci vous sera compté dans l'histoire de vos conquêtes.
— Je l'espère, dit Guise, comme une leçon salutaire donnée à ces messieurs, et qui leur montrera que si je voulais me servir contre eux des armes qu'on emploie contie moi, j'y serais encore plus habile que vous tous.
— Quoi! dit Borgia, ce n'était qu'une plaisanterie?
— Vous l'eussiez faite plus sérieuse, n'est-ce pas, Borgia?
-- Oui, répondit froidement celui-ci.
i.F. ni:c os; ociise. t. ii. 10
itS LE DUC DE GUISE.
— Une plaisanterie! reprit Cérisantes d'un ion menaçant.
— Une plaisanterie! répétèrent après lui Rochefort et Modène.
— Oui, messieurs, reprit Guise, et que vous oublierez, je l'espère, comme j'oublierai la légèreté coupable de vos démarches, de vos espérances et de vos promesses. Retournez à vos postes, messieurs, et souvenez-vous que je sais tout et que je vois tout.
— Et nous, nous?... s'écria Gennaro.
— Votre poste est occupé, dit Guise; le tourjon des Carmes est à moi, maître Gennaro, et l'un de mes officiers est chargé de m'en rapporter cent mille écus pour subvenir aux besoins de la ville. Toutefois, vous pouvez encore y demeurer, car partout ailleurs vous seriez pendu. Quant à vous, maître Genuino, quoique vos conseils me paraissent de nature à mieux servir les intérêts des Espagnols que les miens, vous garderez vos fondions; je ne veux pas déshonorer votre vieillesse. Vous reprendrez le commandement de votre quartier. Pepé Palombo, reprit encore le duc, le courage que vous avez montré contre les Espagnols rachète votre trahison.
— Et moi? dit Santis.
— Chassez ce drôle à coups de fouet, et que je n'en entende plus parler! dit Guise aux lazzares qui s'empressèrent d'obéir.
— Et nous? dit Borgia avec une aisance pleine d'impertinence.
— Vous retournerez au camp du duc d'Arcos pour lui dire comment je punis les traîtres, les assassins et les empoisonneurs, et si vous voulez croiser contre la mienne l'épée que je vous ai laissée, vous me trou-
LE DUC DE GUISE. l/l7
verez partout où Ton combat au soleil. Allez, tuessieurs, k'S portes sont libres.
Les Napolitains et les officiers français sortirent le front bas et le visage confus.
— Vous êtes grand et généreux, dit Médina en quittant le duc, Dieu vous aide!
— Bonne chance, lui dit Borgia en le saluant, et souvenez-vous que je n'oublierai pas la façon dont vous m'avez traité.
Ils sortirent.
— Jamais homme, dit Médina, ne s'est vengé plus noblement de ses ennemis.
— Jamais homme, dit Borgia, ne s'en est créé de plus implacables et de plus acharnés.
— Il leur a pardonné...
— Non, il les a humiliés.
A l'heure où la scène qui précède se passait chez le duc de Guise, et lorsqu'il croyait avoir déjoué le complot de tous ses ennemis, Carniole, rentré dans sa maison, attendait avec impatience le moment d'accomplir la trahison qu'il avait méditée avec le cardinal Filomarini et le bandit Saniis. Il avait retrouvé Casla et Anita. Tout préoccupé de ses projets, il ne s'était point aperçu d'abord de l'absence de Francesco, et n'avait pensé qu'à Santis. Cependant, au milieu de son impatience, il dit à Anila :
— Pourquoi Francesco ne veillet-il pas à tes côtés?
pourquoi, ojouta-l-il en mondant la Casta, laisse-l-il ce soin à celte jeune fille, que la fatigue accable et qui aurait autant que toi besoin de calme et de repos?
— Si la Casta a besoin de repos, je veillerai sur elle, car, vous le savez, mon oncle, la maladie a depuis longtemps chassé le sommeil de mon lit, et, à défaut de la maladie, la douleur m'empêciierail de dormir.
— Pauvre enfant, dit Carniole, pourquoi ai-je été si fier de ta beauté? Pourquoi...
Il s'arrêia devant la pensée qu'il n'osait exprimer, et reprit avec colère :
— Mais comment se fait-il que Francesco ne soit pas ici; m'abandonne-t-il, et si je dois périr dans Tent reprise que je vais tenter, ne restera-l-il personne pour te venir en aide?
— Francesco fait comme vous, mon oncle, dit Anita; il poursuit sa vengeance. A peine étiez-vous sorti de cette maison, avec Miquel Santis, qu'il s'en éloignait avec Borgia.
— El quels étaient leurs desseins? dit Carniole d'un ton surpris.
— Quels desseins supposez-vous que puissent tramer ensemble, répondit An ta d'un ton amer, celui qui a fourni le poison avec lequel on a égaré la raison de Mazaniello, et ce.ui qui le versa dans la coupe (iu brave lazzare?
— Ils veulent donc empoisonner Guise? s'écria le Carniole; tu le savais et lu ne me Tas pas dit.
•— Je l'ai dit à quelqu'un qui devait le savoir avant vous, répondit résolument Anita.
-— A qui donc as-tu révélé ce projet?
Anita répondit pas, et Carniole, suivant le cours de ses pensées, reprit aussitôt :
— A-t-il réussi? Peut-être! car Guise, contre son ordinaire, n'a pas quitté son palais de la journée. Oh! mais s'il avait échoué, s'il avait été découvert. Guise n'eût pas trouvé de supplice assez terrible contre lui. Oh! le malheureux, le malheureux! Pourquoi ne m'astu pas prévenu plus tôt, Anita; je l'aurais empêché de chercher sa vengeance dans un crime si dangereux? Mais non, reprit-il, il doit avoir réussi, il est brave, impassible et opiniâtre; et à moins que Guise n'eût été averti, il doit expier à cette heure son insolence et sa tyrannie.
— Guise a été averti, répondit froidement Anita.
— El par qui?
— Par moi, mon oncle, par moi qui l'ai prévenu des projets de Borgia, et prévenu aussi du piège que vous deviez lui tendre demain matin au marché Neuf, accompagné de l'infâme Santis.
— Tu as fait cela? s'écria Carniole avec autant du colère que de surprise.
— Oui, je me suis traînée mourante et brûlée de tièvre jusqu'à son palais, et là je lui ai tout dit.
— Toi, dit Carniole, toi! Qui donc t'a poussée à nous trahir, pourquoi, au péril de ta vie, t'occuper du salut du duc de Guise?
— Parce que je l'aime, répondit Anita.
— Tu l'aimes! répliqua Carniole avec une pitié mêlée de mépris.
— N'est-ce pas, mon oncle? dit Anita d'une voix triste amère; n'est-ce pas que c'est un crime bien grand aujourd'hui d'aimer Guise? Oh! si j'étais belle encore comme autrefois, et que Henri de Lorraine fût
là à mes pieds me demandant mon amour et que je pusse lui dire : « Oui, monseigneur, je vous aimerai, si vous vouiez donner à mon oncle Carniole la place de meslre de camp général de vos armées. » N'est-ce pas, mon oncle, que vous ne trouveriez pas que ce fût un crime et que vous ne m'en voudriez pas d'avoir dénoncé Francesco, au risque du supplice qui le frappe peut-être maintenant?
— Quoi! reprit Carniole avec un transport soudain, tu n'as pas seulement dénoncé Borgia, tu as aussi parlé de Francesco. Oh! malheur! à toi, s'il lui est arrivé le moindre malheur! s'il est tombé un seul cheveu de sa tête... tremble, Anita,ets'ilétaitmori?ô mon Dieu s'écria Carniole avec une douleur pleine de colère..,
— S'il était morf, vous me tueriez, n'est-ce pas mon oncle? dit doucement Aniia; faiies-le donc Achevez en un instant ce que la maladie fait trop len teraeni; ôtez-moi de cette vie où je n'ai plus qu'à souffrir de mon malheur, et, ce qui est bien plus affreux à souffrir du bonheur d'un autre.
— Anita, Aniia! ne dis pas cela, reprit doucement Casta; Dieu ne verra pas sans pitié ton sublime dévouement; il te consolera.
— Francesco! où est Francesco? s'écriait en même temps Carniole avec un trouble qu'Anita ne lui avait jamais vu.
Comme Scoppa parcourait la chambre en répétant ce nom d'un ton désespéré, la porte s'ouvrit tout à coup, et Francesco entra le visage rayonnant, la poitrine haletante, les yeux brillants de joie.
— Ah! c'est toi! s'écria Carniole en lui prenant les mains et en le regardant en face; tu es fier, tu ris, tu es heureux; Guise est mort, n'est-ce pas?
— Guise vit, répondit Francesco; Guise triomphe, et puisse Dieu ie faire triompher de tous ses ennemis; car il est grand et généreux.
A cet éloge du duc de Guise, les deux jeunes fdies se regardèrent avec fierté.
— Oh! dit Aiiita, je savais bien qu'il pardonnerait. Scoppa, au contraire, dont le visage avait exprimé
la joie la plus vivo à Taspect de Francesco, reprit son air sombre et menaçant.
— Eh! lui dit-il, ta haine s'est éteinte à la première parole de cet homme; exerce -t-il aussi sur les enfants l'eiiipire incroyable qui lui livre le cœur de ces femmes insensées? Sais-tu qui t'a dénoncé à Guise, Francesco? c'est Anita.
— Je le sais.
— Sais-tu pourquoi elle t'a dénoncé? c'est parce qu'elle l'aime.
—Je le sais; mais qu'importe, s'écria Francesco , elle m'aimera à mon loui-.
— Oui, lui dit Anita, je t'aimerai, puisque tu n'as plus de haine pour lui.
— Tu m'aimeras pour autre chose, dit Francesco en s'approchant d'elle; regarde, Anita, regarde, vois ce flacon, il contient cette eau merveilleuse qui rend la beauté à cel.es qui l'ont perdue comme toi. Cucurule n'avait pas voulu me la vendre au prix de mon sang, mais pour un seul mot que je lui ai dit, Guise me l'a donnée.
— Guise te l'a donnée pour moi! s'écria Anita avec un accent qui parut vibrer toute la joie de son âme.
— Oui, dit Francesco entraîné par l'espérance qui l'agitait, et en me la donnant il m'a dit:
1Ô2 LE DUC DE guise;
«Va, rends-lui la jeunesse, la beauté, la vie, elelie t'aimera. »
Anita qui attachait sur Francesco des regards étince'anis, se recula tout à coup, et repoussant le flacon qu'il lui tendait, elle repartit d'une voix sourde et brisée:
— C'est donc pour que je t'aime qu'il veut que je redevienne belle! Oli! malheur! malheur sur moi! s'écria-t-eile en cachant sa tête dans ses mains et ea éclatant, il n'a pas même pensé qu'il pourrait m'aimer!...
— Quoi! dit Francesco qui pâlit tout à coup et qui fut pris d'un tremblement convulsif, quoi! j'aurais trahi le serment que j'avais fait à Borgia, j'aurais oublié ma haine, je t'aurais apporté la beauté et la vie, et cela pour que ta première pensée soit pour Guise, pour lui seul! 0 périsse ce don funeste! ei puisses-tu mourir misérable et défigurée!...
En parlant ainsi, Francesco voulut briser le flacon sur le sol, mais Scoppa le lui arracha violemment.
— Tu n'es qu'un fou, Francesco, lui dit-il : si ce don précieux ne doit pas être ta consolation, fais du moins qu'il soit ta vengeance; tu connais peu le cœur des femmes, Francesco, l'espoir de redevenir belle qu'elle repousse maintenant avec tant de dédain n'a pas vainement lui à ses yeux : demain elle y rêvera, dans quelques jours cet espoir occupera son âme tout entière, et bientôt tu la verras, elle que tu as tant de fois inutilement priée à genoux, se traîner à tes pieds et te redemander sa beauté au prix de son amour.
— Peut-être avez-vous raison, répondit Francesco irisiement; elle me le dira et peut-être je la croirai;
mais elle iraimera que lui, alors mêaie qu'elle se (ionnerail à moi.
— Eh bien donc! si lu crois qu'il doit en être ainsi, dit Carniole, reprends ta haine pour Guise; et puisque la vengeance que tu avais tramée avec Borgia l'a (jchappé, associe-toi à la mienne.
— Hier, je vous aiolFerid'y prendie part, répondit Francesco, et vous m'avez durement refusé.
— C'est que hier j'avais quelqu'un sur qui je croyais pouvoir compter; c'est que je ne voulais pas te faire partager les dangers d'une entreprise oiî ton secours mV'tait inutile. Mais l'heure se passe et Miquel Santis ne vient pas; le lâche aura eu peui-. Accompagnemoi, Francesco, et je te jure que Guise n'échappera pas aux pièges que je vais lui tendre comme il a échappé au poison que tu devais lui verser.
— Non, dit Francesco, en s'asseyant dans un coin, je ne veux pas que Guise meure; j'aime mieux, ajouta-t-il en regardant Anita, le laisser vivre pour qu'il méprise la folle qui s'est éprise de lui, qu'il ne connaît pas et qu'il ne veut pas connaître; car c'est ainsi qu'il m'a parlé de toi, entends-tu, Anita?
— Eh bien! soit, repartit celle-ci d'un ton calme, j'aime mieux son dédain que ton amour.
— Oh Dieu! s'écria Francesco avec un cri désespéré, que faire? que faire? Quoi! je lui ai donné ma vie, je lui ai offert mon sang, je lui apporte la beauté, tandis que Guise la repousse et la dédaigne, et elle n'a pas un mot de pitié pour moi, pas une malédiction pour lui! Oh! vous avez raison, maître Carniole, ii faut que cet homme périsse. Dites-moi en quoi je puis vous aider, car je suis à vous.
— Francesco! s'écria Anita d'une voix désolée.
l5/l LE DUC DE GUrSE.
Francesco, ne fais point un pas hors de celle maison; je ne sais si Dieu arrachera mon cœur au transport insensé qui le domine; je ne sais si la jalousie elle temps n'éteindront pas la flamme qui le dévore; je ne sais si je ne haïrai pas Guise et si un jour ne viendra pas oùje te serai reconnaissante de ton amour, où je ne serai fière que pour toi seul de ma beauté retrouvée; mais ce que je puis t'affirmer, te jurer devant Dieu, Francesco, c'est que je n'aimeraijamais le lâche à qui son ennemi a laissé la vie et qui prolite de la générosité de celui qui avait le droit de le tuer pour tenter une nouvelle trahison contre lui.
Francesco s'arrêta, mais il n'eut la force de répondre ni à Anita ni à Carniole; il alla s'asseoir dans un coin et se prit à pleurer en disant d'une voix étouffée :
— 0 mon Dieu, mon Dieu, ayez pitié de moi.
— Oh! s'écria Scoppa, en frappant la terre avec fureur, oii est donc ce misérable Santis?
La porte s'ouvrit avec fracas, et celui dont Carniole Scoppa venait de prononcer le nom se précipita tout à coup dans la chambre, pâle, et jetant autour de lui des regards éperdus.
— Ils ne m'ont pas tué, dit-il dès qu'il eut fermé la porte derrière lui.
— Qui donc? lui dit Scoppa.
~ Les valets de Guise, repartit Santis. Ils m'ont poursuivi en me frappant avec les sangles de leurs chevaux, depuis le palais jusqu'à la place des Carmes.
— Et tu t'éionnes qu'ils ne t'aient pas tué? lui dit Carniole; n'es-tu pas habitué aux coups de bâton comme un mulet, et aux coups de fouet comme un chien?
— Non, reprit Santis d'un air épouvanté; i.s au-
ronl oublié l'ordre du duc, ou bien j'aurai fui trop vile; mais lorsqu'il m'a chassé de son palais, son regard était terrible; il leur avait ordonné de me tuer, j'en suis sûr, 11 ne m'avait pas pardonné.
— Guise t'a chassé de son palais? dit Garniole.
— Oui, reprit Santis, qui paraissait à bout de forces.
—Et il ne t'a pas pardonné? dis-tu; qu'avait-il donc à te pardonner?
— Guise sait tout, répondit Santis d'une voix effarée.
— Que veux-tu dire?
—Oui, reprit Santis, il sait que Genuino, PepéPalombo et Geniiaro ont voulu le vendre à Médina.
—En vérité, dit Scoppa, et sais-tu qui l'a averti du complot de ces trois illustres associés?
— Je le sais, moi, dit Anita.
— Il sait plus encore, reprit Santis en regardant autour de lui, comme s'il avait peur que sa voix n'allât au delà des murs de la chambre où il était, il sait que Borgia a voulu le faire empoisonner; il sait aussi l'embuscade qui devait le surprendre demain au marché Neuf et à laquelle il nous faut renoncer.
— Et que sait-il encore? dit Scoppa.
— Voilà tout, dit Santis.
—Vraiment! reprt Garniole; et comment as-tu appris que Guise avait été si bien averti?
Santis raconta la scène du souper; Garniole, qui l'avait écouté avec anxiété, reprit vivement:
— Et il n'a pas parlé de ce qui avait été convenu entre nous, chez le cardinal Filomarini?
— Non, dit Santis, il n'en a point parlé.
—Eh bien! donc, cet espoir nous reste, reprit Gar-
niole. Suis-moi, Santis, nous allons mettre notre projet à exécution, et celui-là nous réussira sans doute?
— Ne compte pas sur moi, reprit Sanis; j'ignore si Guise est instruit de nos desseins, mais, crois-moi, n'essayons pas de lutter contre cet homme : je ne sais quel esprit du ciel ou de l'enfer le protège, mais il voit tout ce qui se fait dans la nuit, il entend tout ce qui se dit dans la solitude, il apprendrait notre projet avant que nous fussions sortis d'ici pour le mettre à exécution.
— Folie! dit Carniole; il ne se trouvera pas toujours des femmes insensées pour le protéger, et si tu n'as pas parlé, je puis te répondre du silence de Filomarini et du mien. Suis-moi donc,
— Je ne puis, répliqua Santis d'une voix presque éteinte; nous ne réussirons pas, j'en suis sûr; et voislu, la générosité se lasse, la patience s'épuise; il ne me pardonnerait pas une troisième fois.
— D'ailleurs, ajouta Anita avec éclat, il s'est trouvé, encore une fois, une femme insensée qui a averti Guise de vos complots.
— Encore! reprit Carniole stupéfait.
— Oui, dit Anita; la lettre que tu as reçue d'Olympia, et que tu as remise à sa tille Casta, disait à Guise les dangers dont vous le menaciez.
— Et cette lettre? fit Scoppa d'un ton furieux...
— Elle a été remise à Henri de Lorraine, repartit Anita.
-- Par qui? s'écria Scoppa en tirant son poignard.
— Par le Pione, dit Casta, à qui je l'ai remise moimême.
— Le Pione! le Pione! se mit à crier Scoppa en rugissant.
Et comme si, dans cet(o nuit bizarre, tous ceux qu'il appelait eussent dû répondre à sa voix, le Pione parut aussitôt et dit d'une voix grave :
— Pourquoi m'appelles-lu ainsi, Carniole Scoppa?
— Je l'appelle, répondit le brigand pour te punir d'avoir prêté les mains aux dénonciations de ces misérables filles; je t'appelle pour te demander ce que lu as fait de la lettre de celle infâme Olympia, qui, au moment où je l'épargnais, livrait ma léle à Henri de Lorraine.
— Cette lettre, dil le Pione d'un ton froid, !a voici, I Carniole.
— Tu ne la lui as pas remise?
— Non.
— Il ignore ce qu'elle contient?
— Oui.
— Cependant, elle a élé ouverte?
— Je l'ai lue.
— Tu connais donc nos projets?
— Je les connais.
— Tu es venu ici pour les déjouer, sans doute?
— Je suis venu ici pour l'aider à les accomplir.
— Toi! dit Carniole en regardant le Pione d'un air soupçonneux.
— Toi! s'écrièrent les jeunes filles avec un cri d'épouvante et d'étonnement.
— Moi, repartit Scipion, qui plus qu'aucun de vous ai le droit de me venger de lui.
— N'es-iu pas, dit Scoppa, son fidèle capitaine des iazzares; ne tepréfère-l-il pas à tous ses geniilshommeset aux chefs les plus puissants deNaples; iui as-tu montré un désir qu'il ne l'ait satisfait?
— Demande à la Casta, repariit le Pione de ce ton
impassible et lent qui donnait quelque chose de solennel à ses paroles; demande à la Casta quel est l'homme qu'elle a reçu cette nuit dans sa chambre? quel est l'homme pour qui son père Ta maudiie et chassée de sa maison?
— Etait-ce donc Guise? s'écria vivement Scoppa.
— C'était lui, répondit le Pione; tu n'as donc plus besoin de me demander pourquoi je veux me venger de Guise.
— A la bonne heure, s'écria Scoppa; celui-là, du moins, ne se laissera pas prendre aux faux semblants de générosité de cet insolent Français. Allons,partons.
Pendant qu'ils parlaient ainsi, la Casta s'était levée lentement, et faisant le tour de la chambre, elle était allée s'adosser à la porte de sortie.
— Tu as donc oublié ce que tu m'as promis, Scipion? lui dit-elle en le regardant fixement.
— Je n'ai rien oublié de ce que j'ai promis, dit le Pione.
— Tu m'avais promis de porter ce billet à Guise.
— J'ai remis ce billet à Guise.
— Alors il l'a lu sans doute? dit Anita.
— Je le lui ai redemandé comme récompense d'un service que seul je pouvais lui rendre, il me l'a donné, et ce billet m'appartient loyalement.
— Mais quand lu nous as quittés, s'écria la Gasla avec désespoir, tu avais eu pitié de nos larmes, tu n'avais pas juré la perte de Henri de Lorraine, tu semblais même disposé à le protéger contre ses ennemis?
— Quand je vous ai quittés, répondit le Pione avec le même calme imperturbable, je vous ai dit que jfî déciderais la destinée de Guise; j'ai décidé.
— Tu ne le tueras pas, tu ne le tueras pas? s'écrièrent ensemble Anita et Casla en se jetant aux genoux (lu Pione.
— Arrière! malheureuses filles, dit Scoppa en les repoussant brutalement, et pour qu'il ne prenne fantaisie ni à Tune ni à Tautre de recommencer sa nocturne visite et ses délations amoureuses, prends la Casta, Saniis, et attache-la aux pieds de cette couchette, tandis que je vais enchaîner Anita sur son lit.
Au moment où Santis porta la main sur la Casla, le. Pione pâlit et parut prêt à s'élancer contre le ban-
1 dit; mais il se détourna froidement et laissa Santis
1 accomplir les ordres de Carniole, tandis que celui-ci attachait la Casta sur son lit.
; — Et maintenant, dit Carniole, tu vas me suivre, toi, Santis, et toi aussi, Francesco; la peur que Guise
' inspire à l'un et la reconnaissance que l'autre éprouve pour lui pourraient vous pousser à délivrer ces jeunes filles, si ce n'est à céder à leurs prières et à aller
j avertir le duc... vous ne devez pas vous quitter.
Francesco et Santis obéirent. Lorsqu'ils furent sortis de la chambre, Carniole en ferma la porte avec soin et en emporta la clé; ensuite il descendit le premier.
— Pourquoi ne sortons-nous point par la porte de la rue? dit Santis.
— Parce qu'il se peut que les espions de Guise y veillent. Les caves de cette maison ont une issue secrète que personne ne soupçonne; nous passerons )ar là.
— A la bonne heure, dit Santis.
Ils descendirent encore et arrivèrent à l'entrée d'un lîlroit souterrain.
IGO LE DUC DE GÙlSE.
— Passe, dit Scoppa à Saniis; allons, Francesco, et loi aussi, le Pione... Les deux premiers entrèrent dans la cave; mais au moment où le Pione allait les y suivre, Scoppa le repoussa brusquement et ferma la j)orle à double tour.
— Et maintenant que nous n'avons plus d'indiscrets à craindre... allons.
Aussitôt ils s'éloignèrent et prirent le chemin de la porte d'Averse.
Le lendemain matin, Guise était à table; il avait déposé son casque, sa cuirasse et ses armes près de lui, car il rentrait d'une longue visite faite à tous les avantpostes de la ville. Partout il avait trouvé l'ordre et la sécurité. Le Pione veillait à la porte d'Averse, d'Orillac, l'un des officiers particuliers de sa maison, était resté près de Pepé Palombo ; Dominico Belloni, Antonio de Calco, quelques autres encore, sur la fidélité desquels il pouvait compter, étaient répartis dans les postes les plus faciles à attaquer. Du reste cette journée paraissait devoir se passer dans le calme le pus profond. Les Espagnols, retirés dans leurs camps et dans les forts qu'ils occupaient autour de la ville, ne se montraient nullement disposés à sortir de leurs retranchements.
Quoique d'ordinaire il ne se passât pas une seule journée sans quelque escarmouche plus ou moins grave, Guise ne s'étonna point de cette apparente
LE DlC Di; G LISE. IGl
tranquillité de ses ennemis. En ellet, il avait le droit de croire que le duc d'Arcos, averti par Médina et Borgia de la scène qui s'était passée à souper, avait renoncé aux espérances qu'il avait fondées sur la trahison des principaux chefs de la ville.
Guise était donc à table, il avait appelé les mêmes officiers auxquels il avait donné une si rude leçon; c'était Rochefort, Cérisantes et Modène; ils étaient arrivés tous les trois le front soucieux, et fort peu disposés à accueillir les paroles gracieuses par lesquelles le duc voulait réparer l'humiliation qu'ils avaient soulTerte; mais Guise ne tint pas plus compte de leur mauvaise humeur du matin qu'il n'avait tenu compte de leurs prétentions de la veille : il les traita avec celte courtoisie fauiilière qui désarmait souvent ceux qu'il avait le plus cruellement blessés lorsqu'il se laissait emporter soit par son orgueil, soit par la fatale manie d'infliger à ses inférieurs d'humiliantes leçons.
Le repas était arrivé à sa fin, et déjà les prévenances de Guise avaient fondu la froideur glaciale de ses convives, lorsqu'il ordonna aux valets qui servaient de se retirer; aussitôt, il alla lui-même fei mer avec soin les portes de la salle, revint prendre sa place, et s'accoudant familièrement sur la table, il dit à ses convives :
— Maintenant, messieurs, parlons d'affaires.
Les officiers s'inclinèrent, mais- aucun d'eux ne montra à écouter Guise l'empressement que méritait cet appel confidentiel.
Guise n'y prit point garde et continua du même ton amical :
— Vous comprenez bien, messieurs, que ce n'est
point sans un bal important que j'ai joué la comédie d'hier soir, il me fallait frapper de stupeur les meneurs du peuple, de façon à pouvoir les entraîner sous le coup de celte épouvante, à servir le projet que je médite depuis longtemps; à l'heure qu'il est, ils se sentent dans ma main, et quoi que je leur ordonne de dire et de faire, ils le feront et le diront. Secondezmoi de tout votre pouvoir, et dans quelques jours je serai arrivé à ce que je veux, vous serez arrivés à plus que vous n'avez jamais rêvé.
Un sourire ironique de Cérisantes fut la seule réponse des trois gentilshommes.
— Vous douiez de mes paroles, monsieur, lui dit de Guise en reprenant sa sévérité, je n'ai pas cependant l'habitude de manquer à mes promesses.
— Sans doute, repartit Modène, mais il nous est permis de douter que la récompense que Votre Altesse veut attribuer à nos services soit au delà de notre ambition, puisqu'elle nous a déjà refusé à tous les trois le posle de raeslre de camp général auquel chacun de nous avait certes le droit de prétendre.
— C'est parce que vous y aviez trop de droit, repartit Guise en souriant, que je n'ai pas voulu vous le donner. Je veux êire franc avec vous, messieurs, dans l'espoir que vous le serez avec moi. Si je dois rester maître de la ville de tapies, je ne veux pas à mes côtés un homme dont l'autorité pourrait un jour balancer la mienne. Une armée soumise aux ordres d'un mesire de camp général s'habitue vite à oublier le chef supérieur qui la commande, pour ne voir que le chef qui est sans cesse au milieu d'elle. Tant que je pourrai tenir mon épée ou monter à cheval, personne n'occupera àNaples le poste de mestre de camp
général; jamais je ne mellrai toute mon armée dans la main d'un seul homme; c'est là ma politique, ma résolution inflexible, et, à ma place, vous n'en auriez point d'autres.
~ C'est possible, repartit Cérisantes brusquement; mais vous avouerez, monseigneur, qu'il est dur pour nous d'être forcés de demeurer dans les grades inférieuis que nous partageons avec les misérables de cette Ville.
— Je dois vous le dire, Cérisantes, reprit le duc, les misérables de cette ville s'entendent mieux que vous en ambition. Savez-vous bien qu'il y a à Sessa un boucher qui ne rêve pas moins que de devenir comte de Sessa, ducd'Ischia et prince de Fondi. Ce qu'un misérable boucher a rêvé, ne l'avez-vous jamais rêvé , Cérisantes?
Celui-ci regarda le duc de Guise comme pour s'assurer de la sincérité de ses paroles.
— Voilà ce que je veux faire pour vous, reprit le duc; peut-être n'y pourrai-je pas arriver sur-le-champ, à moins que vous consentiez à eaiployer un moyen que pour ma part j'accepterais, si j'étais dans votre position. Ce boucher a une fille, fort belle jadis, mais qu'une alTieuse maladie a défigurée, le Cucui ulle a promis de lui à rendre sa beauté, mais à vrai dire, un peu plus ou un peu moins de ce frivole avantage ne m'arrêterait pas en pareille occasion; ce que je compte faire pour vous dans quelques mois, serait l'œuvre de quelques jours, si vous consentiez à épouser la fille du Pappone.
— Pardon, dit Cérisantes, mais je me défie des fiancées recommandées par Votre Altesse.
— Sur mon âme, répondit Guise, elle est aussi in-
nocente qu'une fille puisse l'être, du moins en ce qui me regarde.
Cérisantes se mit à réfléchir, et repartit un moment après :
— Le comté de Sessa, le marquisat d'Ischia, la principauté de Fondi, c'est trop, monseigneur, pour que vous n'ayez pas quelque intérêt caché à me faire de pareilles propositions.
— Certes, j'y ai un intérêt, dit Guise du ton le plus ouvert, j'ai intérêt à ce qu'un de mes officiers occupe les meilleures villes de la terre de Labour, de manière à commander tout le golfe de Gaëte, d'où les Espagnols tirent leurs principales ressources. Pensezvous, ajouta-t-il en se tournant vers Rochefort et Modène, que je ne donnerais pas énormément pour que l'un de vous s'emparât de la principauté de Bénévent, de manière à m'ouvrir le chemin de la Capitanate, et que je ne serais pas prêt à rétablir, en faveur de quelqu'un, )e litre de duc de Calabre, s'il voulait se jeter dans ce pays pour l'insurger? Nous sommes les maîtres de Naples, messieurs, mais à l'exception de quelques villes qui ont secoué le joug, les Espagnols sont maîtres du royaume.
— Tous ces projets sont fort beaux, dit Modène, mais vous savez que Bénévent est sous le commandement d'un certain Arnold de Croiiibach, capitaine suisse qui tient cette ville au nom du duc d'Arcos avec mille soldats de sa nation.
-- Combien les paye le vice-roi? fit le duc de Guise.
— Deux mille pistoles par mois, répondit Modène. ~ Qu'il retire fort aisément du droit de passage
que payent les marchandises qui se rendent de l'Adria-
lique dans la Méditerranée, ajouta le duc. Promettez trois mille pisioles par mois à Arnold de Croml)ach pour ses hommes, faites-lui un présent personnel de cent mille livres, et le chef suisse, ses soldats et la principauté de Bénévent sont à vous.
— Je crois que cela pourrait se faire, dit Modène on souriant, mais je me permettrai de demander à Votre Altesse où elle compte trouver le premier écu nécessaire à une pareille expédition?
— Tout l'argent nécessaire à une pareille expédition, répondit Guise, est au tourjon des Carmes.
— Prenez garde, monseigneur, s'écria vivement Modène, quoique les trésors amassés par Gennaro Annèze soient le fruit du vol et du pillage, il serait trop dangeieux de vous en emparer; une pareille mesure soulèverait toute la ville contre vous; car, vous le savez aussi bien que moi, monseigneur, il n'est pas un (les chefs qui commandait à la populace napolitaine dont la fortune n'ait la même origine que celle de Gennaro. iNe pourrait-on pas craindre que la spoliation qui attendrait Annèze ne descendît bientôt du plus grand au plus petit? Ne faites pas cela, monseigneur. Quelle que soit la magnifique espérance que vous olTi ez à mon ambition, et quoique vous ayez paru douter de ma fidélité, je n'accepterai pas. Je n'élèverai jamais ma fortune sur ce qui peut devenir la cause de votre perte.
— Merci, Modène, dit Guise en lui tendant la main, je reconnais là votre loyauté; mais, croyez-moi, je n'ai aucune envie de m'aliéner les chefs de celte ville au moment où je vais leur demander le litre qui doit m'assurer l'autorité sans partage. Gennaro Annèze est un traître, j'ai saisi sur Médina les preuves écrites de
sa trahison; Gennaro Annèze paraîtra demain devant le peuple assemblé, et nous n'aurons qu'à laisser faire à la haine de la populace pour qu'il soit immédiatement condamné et exécuté.
— Mais en ce cas, reprit Modène, et d'après l'ordonnance que vous avez vous-même publiée, tous les biens du condamné doivent rentrer au trésor.
— Sans doute, dit Guise, toutes les fois qu'il n'y a pas là un héritier légitime pour les recueillir; mais Gennaro Annèze en mourant laissera une veuve : cette veuve, dont vous connaissez tous la beauté, sera donc demain la plus riche héritière de tout le royaume de Naples, et celui qui l'épousera aura vingt fois plus d'argent qu'il n'en faudrait pour acheter tous les Suisses qui gardent la principauté de Bénévent, fusentils dix mille,
Modène se gratta l'oreille et regarda Cérisantes.
— Prince de Fondi, duc d'ischia, comte de Sessa, lui dit-il en riant, qu'en pensez-vous? Ce que vous ferez, je le ferai.
— M. le duc de Guise m'a donné sa parole de gentilhomme que la fille del Pappone était innocente, dit Cérisantes, et du moment que mon honneur est à couvert de ce côté, rien ne peut m'empécher d'accepter les oflres de Son Altesse, et je l'aiderai de tous mes efforts à les réaliser.
— Monseigneur, dit Modène en regardant le duc, peut-il me donner pour la Ronda la même assurance que celle qu'il a donnée à Cérisantes pour Anita?
— Il s'agit d'une veuve, monsieur, reprit Guise; il s'agit d'une femme qui a été mariée et le mariage est un manteau qui peut cacher tant de choses, que je ne puis vous engager ma parole à ce sujet.
— Ma foi, s'écria en riant Rochefort, qui jusque-là avait gardé le silence, si Anita est innocente, la Ronda est bien belle; il y a compensation.
— Vous parlez bien légèrement de ceci, monsieur, dit Gérisantos; pensez-vous que moi et M. de Modène nous eussions accepté de pareilles propositions si elles n'intéressaient grandement le duc de Guise?
— Et plus grandement encore votre propre fortune, répondit Rochefort, car la dot est magnifique, messieurs; les principautés de Fondi et de Bénévent peuvent faire passer sur un peu de laideur et un peu de galanterie.
— Mais vous, Rochefort, estimez-vous moins haut, reprit Guise, le titre de duc de Calabre?
— Non, certes, repartit Rochefort; mais j'avoue ({ue je ne sais où le génie de Votre Altesse pourrait trouver le moyen de me mettre à la têie de cette province, si complètement séparée de nous.
— Avez-vous entendu parler de la signora Olympia? dit Guise à Rochefort.
— Beaucoup, trop monseigneur, répondit celui-ci; et si c'est là la compagne obligée qui doit m'assurer le titre du duc de Calabre, je vous déclare que je refuse formellement. Bon que l'on épouse une fille laide ou une veuve qui a eu quelques faiblesses inconnues, c'est ce qui arrive trop souvent à la cour de France pour qu'on puisse s'étonner qu'on en fasse autant à Naples; mais qu'on prenne pour femme une courtisane célèbre dans toute l'Italie, dix fois chassée par Filomariniet dix fois reprise par lui; qui lui a gagné, dit-on, les bonnes grâces du ducd'Arcos, qui lui a assuré les intelligences avec don Juan, qui le feraitnommer pape, si le sacré collège n'était pas si vieux, et qui
tous les jours mérite à Filomarini quelque nouvelle faveur de Votre Altesse, ce serait me déshonorer à plaisir, et rendre le déshonneur d'autant plus éclatant qu'il me mettrait dans une position plus élevée; non, monseigneur, je n'accepte pas.
— Mon cher Rochefort, dit Guise en riant, vous êtes un excellent discoureur, mais il vaut mieux quelquefois être un bon écouteur. Rengainez votre pompeuse tirade sur l'Olympia; il ne s'agit point d'elle pour en faire votre femme, mais d'une enfant qui est la grâce, la beauté et l'ingénuité en personne; il s'agit de sa fdle, la charmante Casta.
— La peiite-fllle du vieux Genuino? dit Rochefort avec un étonnement mêlé de joie; cette délicieuse créature que les lazzares adorent comme une madone?
-- Oui, vraiment, dit Guise, et vous voyez que vous n'êtes pas le plus mal partagé.
— Mais comment se fait-il que cette enfant, ou son grand-père, puisse avoir en Calabre une influence telle que mon mariage avec celte jeune flUe me rende maître de ce pays?
~ Vous oubliez Filomarini, son père, dit le duc; Filomarini, qui avait fait proposer à Borgia le titre du duc de Naples, s'il voulait épouser sa fille Casta; ce qu'il pouvait ici, il le peut encore mieux en Calabre.
— En effet, dit Modène, il en possède les plus riches abbayes; la plupart des paysans sont ses fermiers ou ses vassaux, et je me suis vingt fois étonné que la Calabre ne se soit pas soulevée tout entière contre les Espagnols, puisque leur ennemi Filomarini la tient pour ainsi dire dans sa main.
— C'est parce quMl attend l'occasion, dit Guise, de lui donner un chef qui satisfasse sa première ambition, celle de donner à sa fille un gendre de haute noblesse.
— Ainsi donc?... dit Rochefort.
— Ainsi, dit Guise en l'interrompant vivement, chacun de vous a sa part, s'il ose la prendre; je vais maintenant vous dire la mienne. Demain, je fais assembler le peuple au marché Neuf; demain, je lui dénonce le complot de Gennaro Annèze, de Genuino, de Pepé Palombo et de Carniole. L'autorité de Gennaro Annèze me gênait encore; sa condamnation et sa mort me débarrasseront d'un collègue insupportable et infidèle. Le pouvoir des consultes me fait obstacle; en prouvant la trahison de celui qui dicta toutes ses résolutions, j'anéantis ce pouvoir. Pepé Palombo est le plus ardent défenseur du droit que se donnent les capitaines de quartier d'agir en maîtres dans leur oitine; le marché qu'il a conclu avec Médina, et dont j'ai les preuves, montrera au peuple les dangers de celte indépendance, et fera rentrer tous les autres capitaines sous mon commandement direct; enfin l'une des plaies de notre position, c'est l'existence de ces troupes de bandits dont les uns sont à la solde de Saniis et les autres à celle de Carniole; il me suffira (le dénoncer les projets de ces deux misérables pour obtenir le licenciement de ces bandes indisciplinées : les deux chefs expieront sur le gibet la trahison qu'ils ont méditée, et les soldats appelés par moi formeront des compagnies de mousquetaires sous des capitaines de mon choix. Cela fait, messieurs, dit le duc de Guise dont les yeux brillaient d'une ardeur enthousiaste, je demanderai au peuple un titre qui con-
170 LE DL'C DE GUiSE.
centre en ma personne l'auiorité judiciaire arrachée à Gennaro, le pouvoir administratif enlevé aux consultes, le commandement militaire repris aux capitaines de quartier et aux chefs de bandits; je demanderai au peuple de me nommer duc de Naples! m'y aiderez-vous, messieurs?
— Sans doute, répondirent avec ardeur les trois gentilshommes.
— Eh bien! donc, messieurs, il faut que ceci soit accompli demain; demain je serai duc de Naples, et après-demain chacun de vous partira pour l'entreprise qui doit ie faire l'un des plus puissants et des plus riches seigneurs de ce royaume.
— Vrai Dieu, monseigneur, s'écria Cérisantes, voilà qui est agir et parler en prince, et je suis tout à vous.
— Moi de même, d t Modène.
— Moi de même, s'écria Rochefori.
— Eh bien! donc, fit Guise en prenant une coupe, à notre fortune commune, messieurs!
— A vous, duc de Naples! répondirent-ils.
— A vous, prince de Fondi!
— A vous, duc de Calabre!
— A vous, prince de Bénévent!
Et les verres des quatre gentilshommes s'entre-choquèrent avec éclat.
A l'instant même un tumulte effroyable retentit dans l'anticbambre du palais, des cris aux armes se firent entendre de toutes parts, on appelait le duc de Guise. Rochefort alla ouvrir la porte.
Un premier messager se précipita dans la salle en criant :
— Monseigneur, les Espagnols attaquent la douane; ils y seront bientôt logés.
Guise se leva si brusquement, qu'il renversa la table. Un second messager entra.
— Monseigneur, cria-i-il à son leur, les Espagnols ttaquent Visita-Poveri.
Guise courut à son épée.
Un troisième messager arriva pâle et haletant.
— L'île Saint-Barthélémy est sur le point d'être îccupée par les Espagnols.
Guise tira son épée du fourreau qu'iljeta loin de lui. Un quatrième messager arriva.
— Monseigneur, dit-il en tombant épuisé de fati- ,ue, les Espagnols sont déjà maîtres des premières
laisons du faubourg de la Cellaria.
— A cheval! cria Guise d'une voix qui fit retentir )ut son palais.
Et tout aussitôt il s'élança vers la cour où l'on teait toujours un cheval de bataille tout harnaché.
— Monseigneur, lui dit Rochefort en courant après 11, voici voire cuirasse.
— Je n'ai pas froid, monsieur, répondit Guise en lettant le pied à l'étrier.
—Monseigneur, lui dit Cérisantes, prenez du moins otre casque.
— Il ne fait pas de soleil, monsieur, repartit Guise n montant à cheval.
Les trois gentilshommes et quelques autres qui ■abitaient le pala s du duc l'imitèrent, et Modène iii dit :
— Oiî allons-nous, monsieur?
— Nous allons partout, répondit Guise, puisque lartout il y a des ennemis.
Immédiatement, il partit au galop. Quelques milutes après il arrivait du côté de la Cellaria. En avant
(le lui, le second régiment des mousquetaires marchait vers la fontaine au Serpent, où se postaient déjà ([uelques compagnies espagnoles; le duc de Guise, impatient de l'obstacle que lui faisaient ses propres troupes, quitte brusquement la large voie qu'elles suivaient, s'engage dans des rues étroites, puis tout à coup, au moment où les Napolitains se formaient en face des Espagnols, au moment où les arquebuses s'ouvraient, où les mèches s'étaient allumées, au moment où le feu allait commencer des deux parts, Guise, débouchant par une rue latérale, paraît entre les deux troupes. Le premier, il s'éiance contre les Espagno's la tête nue, l'épée aux dents, les pistolets aux poings; presque aussitôt il disparaît dans les rangs ennemis, suivi à peine d'une vingtaine de geniilshommes.
Dix minutes ne s'étaient pas écoulées, que la rue qu'occupaient les Espagnols était balayée d'un bout à l'autre et que le régiment napolitain, s'élançant au pas de charge dans la direction que Guise venait de prendre, ne trouvait plus que des armes abandonnées, des étendards foulés aux pieds, des morts et des blessés. Antonio de Calco, qui commandait ce régiment et qui, surpris comme tout le monde par cette attaque imprévue des Espagnols, ne faisait que d'arriver, se mit à la tête de sa troupe en criant joyeusement :
—Allons, enfants, la route est facile, Guise a passé par ici.
Lorsqu' Antonio de Calco arriva jusqu'au pied des
tranchements derrière lesquels s'étaient abrités les
îles de la troupe espagnole, il ne trouva point le
ic de Guise ; en effet, déjà le duc s'était élancé
in autre côté de la ville. Il était temps; les Espa-
o!s s'étaient emparés de la douane, et ils s'y renchaient de manière à commander à toutes les
ues par où on pouvait y pénétrer. Guise arrive, et st à peine s'il trouve quelques hommes épouvantés britant dans les maisons voisines contre les terri-
';s mousquetades des Espagnols.
i— Eh quoi! s'écrie le duc avec fureur, ne savez-vous is manier un mousquet? Ne pouvez-vous renvoyer
k Espagnols les balles qu'ils vous adressent?
^Un cri unanime lui répond :
j— Nous n'avons pas de poudre, monseigneur.
j— Eh bien! s'écrie le duc, je vais vous montrer
ijnment on s'en passe.
Aussitôt il descend de cheval, s'arme d'une hache
ïil prend aux mains d'un portefaix, et traversant la ce qui le séparait du premier bâtiment de la [lane, courant sous une pluie de balles, il arrive qu'à la porte qu'il attaque avec une telle vigueur e chaque coup qu'il porte domine le bruit formi-
I )le de la mousqueterie.
\ l'aspect de tant d'audace, le peu de gentilshom-
: s qui avaient pu suivre la course effrénée du duc
de Gu'se s'élancent après luij le peuple s'élance aprèî les gentilshommes, la porte est bientôt brisée; Guis€ pénètre le premier dans ces longs et vastes magasins. Il avait dit vrai, la poudre était devenue inu tile; ce n'était plus qu'un combat où la hache, l'épéc et le poignard pouvaient seuls donner la victoire. Elle ne fut pas un moment incertaine; les Espagnols délogés du premier bâtiment qui leur servait de re tranchement, se retirent dans le second; mais Guisi ne les y poursuit point, il s'arrête, mais il ne s'arrêK qu'un moment pour dire à Cérisantes :
— J'ai brisé la première porte de votre principauU de Fondi, je vous laisse le soin de briser les autres.
Puis il s'éloigna de nouveau en appelant Rochefor et Modène.
— Comte, dit-il au premier, venez avec moi enle ver l'île Saint-Barthélémy, c'est le chemin qui mèm au duché de Calabre : Modène, courez à Visita-Poveri je vous y rejoindrai tout à l'heure; j'espère que vou y prouverez que si vous achetiez les Suisses de Béné vent avec l'or de la Ronda, ce n'est pas faute d'avoii une épée pour les combattre etles vaincre.
Tout aussitôt il s'élance vers l'île Saint-Barthé lemy; il y apporte avec sa présence la nouvelle d» ses succès, et il n'a qu'à laisser faire à Rochefort devant lequel les Espagnols se retirent bientôt ei désordre. Aussitôt il se prépare à rejoindre Modène mais il apprend en route que les Espagnols troublé par son attaque audacieuse, attaquent de nouveau I. douane et qu'ils se sont emparés des maisons voisi nés, car la poudre continue à manquer à Cérisante et à ses soldais; il y court de nouveau, pénètre dan les magasins qu'il avait forcés; fait de ses propre
mains d'énormes torches avec le chanvre qu'ils renfermaient, les enduit de goudron; et tantôt, les lance sur les soldats qui montent à l'assaut du bâtiment qu'il occupe; tantôt, va les attacher lui-même à la porte des maisons voisines, oii les Espagnols se sont retirés; bientôt l'incendie s'allume et combat pour lui.
Alors il pense à Modène, et, toujours ardent, toujours infatigable, il redescend vers Visità-Poveri. Là était le danger le plus pressant : déjà les Espagnols s'étaient emparés d'un bon nombre de maisons et s'étaient logés dans les étages supérieurs, d'oii ils tiraient avec avantage sur les soldais du premier régiment que rien ne garantissait contre leuis feux. Guise aborde Modène qui s'exposait avec la témérité d'un homme qui veut justifier ses prétentions.
— Vous perdez votre temps ici, monsieur, dit Guise, et cependant les munitions ne vous manquent pas; je vous ai montré tout à l'heure comment on se passe de poudre, je vais vous montrer maintenant comment on s'en sert.
Aussitôt il pénètre dans la maison la plus rapprochée de celles qui sont occupées par les Espagnols; à coups de hache et aidé de quelques iiitrépides soldats, il perce le mur qui le séparait de la maison voisine, il y pénètre par le rez-de-chaussée, pendant que les Espagnols, enfermés au-dessus de lui, répondent à l'attaque que Modène dirige à l'extérieur. Tout à coup de Guise ressort de la maison, laissant après lui une longue traînée de poudre.
Modène et ses soldats, avertis par le duc, se retirent précipitamment; les Espagnols, qui croient à leur fuite, les poursuivent de leurs acclamations et de
grinçant les dents, et j'irai le chercher jusque dans son ottine au milieu de ses soldats, et je le tuerai devant tous.
— C'est bien, dit Angelo d'une voix sombre, mais je ne crois pas que Pepé Palombo nous ait trahis; il n'avait aucun intérêt à le faire, lui. 11 n'en est pas de même de Gennaro dont la petite-ûlle Casta a, dit-on, attiré les regards du duc de Guise.
— En vérité! (!it Gennaro sans s'apercevoir que sa femme avait pâli en entendant prononcer le nom de Casta.
— Oui, dit Angelo, je crois savoir que pendant que le Genuino était ici à traiter avec nous de la reddition de Naples, le duc de Guise était dans sa maison. Or, il est possib e qu'à son retour chez lui, le Genuino ait appiis que le duc lui avait fait l'honneur de séduire sa petite-fille. Tu comprends que dès ce moment il a dû changer d'opinion sur son compte, et qu'au lieu de vouloir le perdre il n'a plus songé qu'à le sauver.
— Oh! l'infâme, linfâme! dit Gennaro dont l'irritation ne se ca mait pas; mais que m'importe ce que le misérable fait de l'honneur de sa fille et de sa petite-fille, je veux seulement savoir si c'est lui qui m'a trahi?
— Et si c'était lui? reprit Ange'o.
— Comme j'iiais chercher Pepé Palombo au mi ieu de ses soldats, j'irais le chercher au milieu des consulteurs du peuple, et je le poignarderais sur p'ace.
— Mais, reprit Angelo, al er frapper Palombo au milieu de ses soldats, Genuino au milieu des consulteurs, c'est l'exposer à éire niassacié par ceux qui se trouveront près d'eux.
fasse Dieu que cet homme n'ait point menti, fasse Dieu que nous nou!» trouvions enfin une fois en face de toute Tarmée ennemie!
Et tout aussitôt, la tête nue, l'épée à la main, tel qu'il était sorti de son palais, Guise prit le chemin de la porte d'Aveise.
Nos lecteurs n'ont pas oublié que c'est laque l'attendaient le Pione et Carniole Scoppa.
Cependant, le bruit de ces attaques successives et de ces combats avait éveillé tout Naples; la population attentive cherchait à saisir les nouvelles au passage des cavaliers qui traversaient la ville au galop; elle écoutait, l'oreille tendue, le fracas des mousquetades, commentant chaque intervalle de silence et chaque reprise plus animée de ce bruit formidable. Puis, lorsque le bruit s'éteignait tout à fait, une anxiété nouvelle tenait la foule en suspens. Quel éta t celui qui avait fait taire le feu de ses ennemis? Les Espagnols élaienl-ils repoussés? les Napolitains avaientils perdu leurs postes avancés? Guise avait-il encore une fois sauvé Nuples? ou bien, le duc d'Arcos allait-il y rentrer en vainqueur impitoyable? On avait vu Guise passer et repasser ardent, échevelé, l'épée à la main, courant partout où le danger éclatait; mais cette course furieuse à travers la ville ressemblait plus à ia lutte désespérée d'un courage indomptable qu'a la rapidité d'un général qui va porter en tous lieu\ les secours de sa présence et de ses ordres.
11 y avait dans toute la ville une hori ible incertitude sur l'issue de l'attaque simultanée des Espagnols, et chacun, selon sa position, prévoyait, dans la défaite de Guise, d'aUreu\ malheurs et de sanglantes persécutions, ou voyait dans la victoire du duc